Mémoires d’une ex-palladiste parfaite, initiée, indépendante/01/Chapitre I

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chapitre 1er

Lucifer au Sanctum Regnum

J’avais vingt-cinq ans un mois et huit jours, lorsque je fus l’objet d’une présentation officielle à Lucifer, c’est-à-dire lorsque je vis pour la première fois Celui qui se dit le rival du Dieu des chrétiens et son éternel supérieur. Trois jours auparavant, il avait demandé mon hommage ; le 8 avril 1889, jour de lundi, je le lui offris, au Sanctum Regnum de Charleston. Date funeste, qu’aujourd’hui je maudis, et dont, trompée, j’ai tiré gloire pendant plus de six ans !

Dans de nombreux journaux et livres, on s’est occupé de moi, en ces dernières années. Tout récemment encore, je lisais dans le Figaro (15 juin 1895, supplément) un article de M. Huysmans sur le satanisme et la magie : ignorant que j’ai eu le bonheur d’ouvrir les yeux à la lumière du vrai Dieu et que j’ai renoncé à Satan pour toujours, l’auteur me malmène quelque peu ; mais aucunement je ne lui en garde rancune. Toutefois, il commet à mon égard une erreur qui m’est sensible, et dont je fais rectification dès le début de ces Mémoires. M. Huysmans, par son article, me paraît assez bien renseigné sur le Palladisme, et sa distinction entre les Lucifériens et les Satanistes, — il dit : Sataniques, — est très exacte en ce qui concerne la séparation absolue des deux camps. Mais il se trompe en attribuant aux Lucifériens palladistes le vol d’hosties consacrées, accompli avec une rare audace à Notre-Dame de Paris, il y a un an, qui a tant et justement ému les catholiques du monde entier. De ses déductions mêlées à une citation de la revue que j’ai cessée, il semble même ressortir, au moins sous forme d’insinuation, que le groupe dissident dont je faisais partie est coupable de ce sacrilège vol. Alors, à la réflexion de ceux qui adopteraient le soupçon de M. Huysmans, il s’ensuivrait, dans leur pensée, que c’est par une indigne hypocrisie que j’ai protesté, quand mes protestations ont été publiques, contre les profanations des Saintes-Espèces. Ce soupçon, je ne dois pas le laisser planer sur ma vie passée, tout en confessant hautement mes autres erreurs.

MM. le docteur Bataille, de la Rive, Margiotta, et beaucoup de journalistes catholiques, à leur suite, m’ont rendu meilleure justice ; je ne saurais trop remercier ceux-ci.

Ils m’ont tenue en dehors de ces adorateurs et adoratrices du diable, qui éprouvent à poignarder et souiller le sacrement eucharistique un bonheur comparable à celui des cannibales massacrant un ennemi. Longtemps, j’ai vu en eux des fous ; aujourd’hui, j’ai tendance à les voir grands coupables.

M. Huysmans serait dans l’intégrale vérité, s’il disait que, tous, Lucifériens et Satanistes, en général, se procurent des saintes hosties n’importe comment ; sur ces profanations et leur source, il n’y a pas de distinction à faire entre les deux camps. Les uns et les autres recourent aux prêtres apostats pour faire consacrer le pain mystique ; les uns et les autres, quand ils n’ont pas un prêtre apostat à leur discrétion, se procurent des hosties par des moyens déjà dénoncés à l’indignation des honnêtes gens.

Les Palladistes ont-ils à leur charge des vols commis dans les églises ?… Je n’entends aucunement les défendre ; on le verra bien par la révélation des crimes odieux, atroces, qui sera écrite dans ces pages. Néanmoins, il faut que je dise que ces sacrilèges vols, de leur part, sont exceptionnels et doivent être imputés, pour la presque totalité, à ces groupes satanistes épars, non reliés ensemble en fédération universelle, qui sont les associations formant le deuxième camp du Très-Bas, selon l’heureuse expression de M. Huysmans.

Je défends si peu mes ex-Frères et ex-Sœurs, que je vais donner l’aperçu d’un décret du Grand Directoire Central de Naples. Ce décret, applicable à toutes les Provinces Triangulaires européennes, stipule : « Dans le cas où l’on ne pourra se procurer autrement les figuiers maudits nécessaires aux œuvres rituelles, on ne devra pas reculer devant l’acte de main-mise en pénétrant de jour ou de nuit dans la maison du Dieu-Mauvais ; mais, si la main-mise ne peut être exécutée qu’en emportant aussi les contenants, et si les contenants sont en métal précieux, une somme égale au double de leur valeur sera laissée en évidence » Donc, il est possible et même probable que des Lucifériens palladistes aient pénétré en voleurs dans les temples catholiques, afin de s’emparer des Saintes-Espèces contenues dans les custodes et les ciboires ; le terme « figuier maudit » est celui sous lequel, en correspondance, on désigne une hostie consacrée. J’ajoute : il est à croire que les fanatiques du mal, capables d’arriver à ces extrémités, n’ont jamais laissé sur l’autel la double valeur des custodes et ciboires emportés. J’émets cette opinion ; elle est personnelle. Toutefois, je ne pense pas porter une accusation trop hasardée ; car, si, dans quelqu’un de ces sacrilèges pillages, une somme d’argent avait été laissée, la chose eût étonné le curé de l’église, à un tel point qu’il n’aurait pas manqué de la signaler comme fait extraordinaire, inouï ; or, rien de ce genre n’a été mentionné jamais.

Voilà pour les vols commis dans les églises, qui peuvent être imputés aux Palladistes. On ne s’en est jamais vanté à moi, puisque j’ai toujours réprouvé les transpercements d’hosties ; je crois, pourtant, que des vols de ce genre ont pu, ont dû avoir pour auteurs des affiliés aux Triangles, Mais je répète qu’il y a là exception.

M. Huysmans écrit dans le Figaro : « Les corps d’armée du Palladisme sont nombreux. » « Le Palladisme, haute franc-maçonnerie de Lucifériens, englobe le vieux et le nouveau monde, possède un antipape, une curie, un collège de cardinaux, qui est, en quelque sorte, une parodie de la cour du Vatican. » Il constate cette formidable organisation. Alors, comment n’a-t-il pas compris que des associés dans le fanatisme du mal, si nombreux et si bien organisés, peuvent aisément, — surtout par les communions sacrilèges de mes ex-Sœurs, — se procurer les Saintes-Espèces autant qu’ils veulent, sans recourir aux effractions passibles des tribunaux ?

En France seulement, le recensement de 1803 relatait cent soixante-deux Triangles (huit à Paris) ; l’effectif des Sœurs du Palladium varie de vingt à cinquante par Triangle, en province, et dans ce pays les Chevalières Élues Palladiques, premier degré, passent rapidement Maîtresses Templières, deuxième degré ; il y a près de six mille Sœurs, en comptant aux deux degrés ; dans la capitale, les Maîtresses Templières sont plus de trois cents, à l’heure où j’écris. Voyez l’abominable moisson d’hosties, récoltée par trois cents femmes allant communier chacune dans deux ou trois paroisses en la même matinée, un jour de Pâques ou de Fête-Dieu !… Croit-on que la Sophia des Palladistes français avait besoin, pendant la Semaine-Sainte, de commander un vol à Notre-Dame, pour célébrer sataniquement la fête du Baphomet ?…

Laissons. Sur ce point, M. Huysmans s’est trompé. Par réflexion à l’organisation et aux chiffres, on comprendra que les Lucifériens palladistes ont toute facilité de satisfaire leurs infernales rages contre le Christ sans se compromettre, sans encourir l’atteinte du Code pénal.

Les lignes de l’auteur de Là-Bas et d’En Route qui me visent en personne entraînent un soupçon dont j’ai été vivement affectée. Pour ce motif, je commence ces Mémoires par le récit de ma présentation officielle à Lucifer, quoique j’aie vu d’autres daimons longtemps avant d’avoir connu visiblement leur chef.

Je remets à plus loin l’histoire de la première querelle que me fit la Sophia : l’aventure est connue déjà ; quelques rectifications de dates ont été accueillies avec courtoisie par le premier narrateur ; M. de la Rive a bien voulu, aussi, rectifier un incident, rapporté par M. le docteur Bataille d’après une légende très accréditée, mais inexacte. Il y a d’autres choses à ajouter à ce qui a été dit, comme à modifier ou retrancher. Quand j’en serai là, je remettrai tout au point, par quelques détails inédits et par production du principal document de l’affaire.

Quant à présent, je me borne à retenir le fond le mieux connu de l’histoire. Présentée le 25 mars 1885 à l’initiation de Maîtresse Templière, au G ▽ T ▽ Saint-Jacques de Paris, j’eus à subir un ajournement de proclamation à ce degré palladique, parce que j’avais refusé de satisfaire à l’une des deux essentielles épreuves du rituel ; la formelle volonté de mon père, exprimée à son lit de mort, m’avait épargné l’autre épreuve, et d’ailleurs je ne l’aurais pas acceptée non plus. Conséquence : j’étais luciférienne d’âme, je m’insurgeais contre les pratiques de satanisme. L’épreuve dont je n’avais pas été dispensée et que j’avais refusée, c’était l’outrage aux Saintes-Espèces par souillure et transpercement. Ma proclamation ajournée à Paris provoqua un conflit entre les Frères et Sœurs de Saint-Jacques et les membres du Triangle fondé par mon père à Louisville, le P ▽ T ▽ les Onze-Sept ; ceux-ci me conférèrent l’honorariat du grade dont les Palladistes parisiens me déclaraient indigne. Alors, il y eut une crise fort aiguë, qui dura jusqu’en 1889. C’est l’historique de cette crise que je tracerai plus loin.

La conclusion de la crise : c’est Lucifer lui-même qui trancha les difficultés et se prononça en ma faveur après avoir reçu mon hommage. Voilà ce qui n’a pas été publié ; les écrivains qui ont parlé de mon cas ignoraient quel était le véritable auteur de la solution intervenue, dans ce conflit qui paraissait inextricable. Le décret, rendu le 8 avril 1889 par le général Albert Pike, Souverain Pontife de la haute-maçonnerie luciférienne, leur a donné à croire que son intervention pour moi était un acte de sa seule autorité ; c’est cela qui a été répété partout, c’est cela qui a été imprimé dans les deux mondes.

J’ai laissé dire et écrire, parce que je me croyais, jusqu’à ces derniers jours, liée par un serment de secret sur les faits de cet ordre. Aujourd’hui, par la grâce du seul vrai Dieu, j’ai la preuve que mon serment est nul. Rendons à Pike ce qui est à Pike, à Satan ce qui est à Satan, et à Dieu ce qui est à Dieu. Une prière pour Albert Pike ; toutes mes malédictions à Satan ; toute ma reconnaissance à Dieu !

Le narré de ma présentation à Lucifer, en solennelle tenue spéciale, au Sanctum Regnum même, expliquera ce qui a été un problème pour grand nombre. On s’est demandé comment je pouvais, ne voyant autour de moi qu’infamies et crimes, croire à l’excellence de la religion luciférienne et nourrir, durant plusieurs années, l’espoir de régénérer le Palladisme.


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Albert PIKE
Portrait authentique, extrait du numéro spécial du Bulletin du Suprême Conseil des États-Unis (juridiction Sud), publié après la mort d’Albert Pike et contenant tous les documents et dépêches ayant trait au décès du Souverain Pontife Luciférien (Occasional Bulletin of the Supreme Council for the Southern Jurisdiction of the United-States ; n° 12 ; May 1891).


Je constatais le fumier, et mon cœur se soulevait de dégoût ; mais au milieu de ce fumier, je croyais apercevoir un diamant : l’idée, la doctrine. Je me disais que le fumier était accumulé par la malice du Dieu-Mauvais et de ses maléakhs, et que cette ordure n’aurait qu’un temps. J’en gémissais. Mais je pensais lire dans l’avenir, je me sentais être l’apôtre de cette régénération.

Pour me faire mieux comprendre : catholiques qui lisez ces lignes, songez un instant aux prédictions appliquées par vous à la lamentable époque de la venue de l’Ante-Christ. Pouvez-vous imaginer une époque plus triste pour la religion chrétienne ? Non. Ce sera l’abomination de la désolation : il y aura des apostasies navrantes, désastreuses, même parmi les évêques ; la corruption sera partout. Pourtant, les saints de la terre désespéreront-ils ? Non. — Eh bien, je me croyais dans une époque semblable pour la religion luciférienne ; je me croyais une sainte de Lucifer. Surtout, lorsque l’élection de Lemmi s’est faite, je n’ai plus douté : lutea periclitatio, l’épreuve de boue. Les premières infamies et les premiers crimes que j’ai constatés étaient, à mes yeux, les signes précurseurs de cette suprême ordure. Et il me semblait toujours voir luire le diamant, au milieu du fumier.

Cet état d’esprit où j’étais, c’est Lucifer qui m’y avait mise. J’y ai persévéré pendant six années, sans me rebuter par ce qui déchirait mon cœur ; car ce dont j’étais désolée me semblait l’accomplissement même des attristées paroles de Celui en qui j’avais foi, en qui mon éducation luciférienne me montrait le Dieu-Bon. Il m’a fallu voir enfin les esprits de mensonge dépouillés de leur faux éclat et de leur trompeuse beauté, pour comprendre que Lucifer n’est que Satan et que ses anges sont les mauvais anges. Sans cela, je serais encore dans l’erreur ; sans cela, aujourd’hui ainsi qu’avant la rageuse voûte du Comité Fédéral de Londres, je m’obstinerais, toujours aveugle, à vouloir réaliser l’irréalisable : régénérer le Palladisme en le lavant des immondices, en ne conservant de lui que ce que je croyais être le diamant, en donnant à sa doctrine une traduction pure, en tous points honnête, conforme à l’invariable morale du bien.

Disons cette présentation.

Les membres du Sérénissime Grand Collège m’invitèrent d’abord à venir à Charleston. J’y arrivai le jeudi 4 avril. On sait que Lucifer est réputé apparaître au Sanctum Regnum chaque vendredi, à trois heures. Là, selon ce qui est rapporté et qui est admis comme véridique dans les Triangles, il parle et donne ses instructions aux premiers chefs, même s’ils ne sont pas au complet, c’est-à-dire le Souverain Pontife du Suprême Directoire Dogmatique et les dix Anciens et Émérites, membres à vie du Sérénissime Grand Collège ; car Albert Pike, quoique jouissant du don de transport instantané, n’y venait pas exactement à toutes les tenues dites divines. Mais ce vendredi, 5 avril 1889, il y fut présent.

Ce n’est pas à cette réunion que j’étais convoquée ; personne autre que les onze premiers chefs ne peut assister à la tenue divine hebdomadaire.

Le soir du vendredi, l’un des Émérites vint me faire part de ce qui s’étaît passé. Le Dieu-Bon, me dit-il, avait écouté avec intérêt l’exposé de mon cas ; après quoi, il avait ordonné que je lui fusse présentée le troisième jour suivant. J’éprouvai un grand bonheur, à cette nouvelle.

Donc, dès le lendemain, je me préparai, joyeuse de suivre les prescriptions qui me furent communiquées de la part d’Albert Pike.

Le samedi et le dimanche, je ne pris qu’un repas, le soir, après le coucher du soleil ; ce repas était uniquement composé de pain noir, d’un plat de sang frit fortement épicé et d’une salade d’herbes laiteuses ; de l’eau de source, pas de vin. Je demeurai, ces deux jours-là, renfermée dans ma chambre, où je priai et méditai. Je n’avais à dormir que trois heures, et ce sommeil était interrompu par deux fois. Couchée sans me dévêtir sur un lit dur, à sept heures, j’étais réveillée à huit par une des femmes commises à ma garde ; à onze heures, je me couchais de même, pour être réveillée à minuit ; enfin, le dernier repos était de trois heures à quatre du matin. Pendant les heures nocturnes, j’avais pour seul éclairage la légère lumière d’une veilleuse, brûlant devant une statuette du Dieu-Bon ; cette statuette est une réduction de la grande image de Lucifer, qui est au Sanctuaire de la Vraie Lumière, centre du Labyrinthe Sacré ; le dieu des Triangles, ayant les ailes déployées, tenant un flambeau et une corne d’abondance, foulant du pied droit un crocodile à trois têtes.

Ce dimanche 7 avril, le trésorier du Sérénissime Grand Collège vint interrompre ma méditation pour me demander quels métaux j’avais résolu d’offrir en vue du triomphe de la sainte cause. Je donnai tout ce que j’avais sur moi ; ce fut mon premier versement pour la propagande générale et l’aide à la création de Triangles dans les provinces mal favorisées.

Le lundi, je ne pris aucun repas. Pour me soutenir, dans la journée, je bus une infusion de chènevis, à plusieurs reprises ; trois Émérites vinrent auprès de moi et bénirent la boisson. J’allais oublier de dire que la chambre que j’occupais était dans l’immeuble qui appartient au Suprême Conseil. À sept heures du soir, deux membres de la Masonic Veteran Association parurent et me dirent de les suivre ; mais alors, j’étais si heureuse que je chancelai ; ils durent me soutenir, tandis que je marchai. Je me rappelle que je ne voyais plus rien autour de moi ; mon esprit était tout-à-fait absorbé par la pensée que j’allais contempler face à face le Dieu-Bon… Dans combien de temps ? Je l’ignorais encore.

Quand je fus arrivée au dernier parvis, les portes de fer du Sanctum Regnum s’ouvrirent ; mes deux accompagnateurs demeurèrent au dehors, et j’entendis la voix d’Albert Pike, qui me disait :

— N’ayez aucune crainte, chère Sœur, entrez.

Je succombais sous l’émotion, mes jambes fléchissaient ; mais, je le répète, je n’avais aucune frayeur. Ce n’était nullement la peur qui paralysait mes forces. La preuve est en ce que, loin d’avoir la sueur froide de l’épouvante, je ressentais des frissons brûlants sous ma peau, par tout le corps, et mon cerveau éclatait, tant il était rempli d’une ardente allégresse.

Les onze premiers chefs vinrent à moi avec empressement ; ils m’entourèrent, me firent asseoir au point central de la pièce dont les portes avaient été refermées. Ils psalmodièrent un chant dans une langue que je ne comprenais pas. Puis, ils se retirèrent, Pike sortant le dernier et m’adressant ces paroles :

— L’heure du plus grand recueillement est venue ; elle durera jusqu’à minuit. Demeurez assise pendant votre méditation, et tenez vos yeux fixés sur le Palladium : vous pourrez, néanmoins, les fermer par intervalles, afin de mieux réfléchir à l’extraordinaire faveur qui vous est accordée aujourd’hui ; mais si vous sentiez le sommeil vous gagner, secouez-le aussitôt, rouvrez vos paupières, levez-vous, marchez.

— Mon esprit est alerte, répondis-je ; le sommeil ne viendra pas; je veillerais aisément la nuit entière, s’il le fallait.

Les portes de fer se refermèrent de nouveau dans un bruit sourd. J’étais seule, en présence du Palladium.

Il n’est plus permis de l’ignorer aujourd’hui, le Palladium, c’est le Baphomet templier. Celui de Charleston est réputé l’idole même dont Jacques de Molay fut le dernier conservateur à Paris ; le sauvetage de cet emblème est légendaire. Sur ce modèle, on a fabriqué les Baphomets qui trônent dans un grand nombre d’Aréopages de Kadoschs et dans tous les Grands Triangles ; mais c’est seulement au sein des Ateliers de la haute-maçonnerie que le Baphomet est intitulé « Palladium ». C’est ce hideux symbole qui a donné son nom au Rite Suprême.

Le Baphomet ne m’était pas inconnu. Je l’avais vu pour la première fois au Triangle Saint-Jacques de Paris ; là, les incidents de ma réception interrompue ne m’avaient pas permis de le considérer de près. Chez les Onze-Sept, où je fus proclamée Maîtresse Templière à titre honoraire, et dans les Grands Triangles en relations d’amitié avec celui fondé par mon père, qui prirent parti pour moi, j’eus tout loisir d’examiner l’idole. Le Frère 301, qui remplaça mon père à la présidence des Onze-Sept, m’avait donné une explication de ce symbolisme ; quoique décente, elle ne m’avait pas causé une satisfaction bien grande ; plus tard, je compris qu’il y avait une autre explication encore, et j’en rougis pour mes Frères et mes Sœurs. Mais, au temps même où je n’avais rien soupçonné et où je croyais à l’interprétation du Frère 301, cette statue du Baphomet m’était fort antipathique. Non seulement je la trouvais laide, repoussante ; j’allais plus loin : je la jugeais sans art aucun, grotesque, ridicule, car on sait qu’il est de belles horreurs, des figures effrayantes et néanmoins artistiques.

Lorsque je fus seule, dans le Sanctum Regnum, j’avais donc là, devant moi, le Palladium onze fois sacré, le Baphomet qui avait servi et sert encore de modèle à tous autres, le Baphomet du Temple de Paris et de Jacques de Molay, martyr, au sentiment des maçons et des palladistes.

La salle n’avait aucun flambeau, aucune lampe, aucun foyer quelconque de lumière naturelle pour l’éclairer, et pourtant je n’étais pas dans l’obscurité. Je voulus me rendre compte de ce qui produisait cet éclairage étrange, incompréhensible. Il y avait comme une nappe de lueurs, plus vives que les phosphorescences, moins intenses que celles qui se seraient dégagées de transparents lumineux ; et cela était étendu sur les trois murailles qui forment les trois côtés du Sanctum Regnum. On sait que ce premier sanctuaire du Palladisme, et le plus vénéré, est une assez grande salle de forme triangulaire, aux murs d’une épaisseur formidable, épais comme des culées de pont, et tout en granit.

Cette nappe de lueurs qui tapissait les murailles latérales me surprenait, d’autant plus que le sol et le plafond restaient sombres, noirs. La position assise m’avait reposée un peu je me levai, et j’allai au mur. On m’avait dit, il est vrai, de demeurer sur mon siège, pour méditer ; je ne pensais pas transgresser l’ordre de Pike, puisque je n’avais pas encore commencé ma méditation.

La muraille était parsemée de minuscules flammes, à peine plus grosses que des têtes d’épingles. Cela ne jaillissait pas, cela ne tremblotait pas non plus ; cela était comme une sueur de feu. J’approchais ma main, je sentis une chaleur douce ; les petites flammes léchaient mon épiderme sans produire aucune brûlure. Il me sembla que ces flammes étaient vertes. Je n’avais jamais rien vu de semblable.

Cependant, au fond de l’un des angles aigus de la salle, le Baphomet se distinguait très nettement ; plus que jamais, je considérais horrible cette statue aux monstrueuses formes.

Je revins m’asseoir. J’entrepris ma méditation, tantôt les yeux ouverts, tantôt les fermant. Quand je regardais, je voyais le Palladium, avec sa tête d’immense bouc. Il semblait parfois s’animer, le monstre !

Il me paraissait qu’il dardait sur moi un regard scrutateur, qu’il s’efforçait de lire dans ma pensée. Oh ! ma pensée ne lui était pas favorable. La seule circonstance atténuante que j’accordais à sa laideur : l’icone magique avait été sculptée en une époque où l’art n’existait guère, où les statuaires étaient des ouvriers plutôt que des artistes inspirés par le génie, où ils avaient le cerveau hanté de fantaisies grossières. Cela se constate dans les sculptures des antiques cathédrales : on y admire la belle harmonie architecturale, la splendeur d’ensemble de l’édifice, mais souvent les statues y sont invraisemblables dans les proportions et les formes, et l’on y voit même des figures fort laides. Ajoutez que le Baphomet templier avait subi, en outre, les injures du temps. Ainsi, l’horreur que j’éprouvais diminuait un peu, bien peu.

Toutefois, je me demandais pourquoi Pike m’avait dit de méditer en tenant mes yeux fixés sur le Palladium. Je ne trouvais là aucun sujet de méditation, si ce n’est de songer au malheureux sort des Templiers et de les plaindre. Je n’attristerai pas les chrétiens qui liront ces pages, en leur communiquant les idées qui assaillirent alors mon esprit ; ces idées sont aujourd’hui loin de moi, à jamais repoussées.

Ma pensée principale, quand je me reprenais à contempler ce Baphomet obsédant, était celle-ci : — Les catholiques font de Lucifer un diable ; ils le représentent affreux. Or, le Dieu-Bon ne peut être que la suprême beauté. Puisque bientôt je le verrai, puisqu’il va daigner m’apparaître, je connaîtrai par moi-même ce qu’il en est. Ô mon Dieu, disais-je, montrez-vous à moi dans tout l’éclat de votre gloire ; je sens que je cesserais de croire en vous, si vous ressembliez à cette vilaine et absurde œuvre de Mages rétrogrades qui ne vous ont jamais compris.

Je ne doutais pas de l’apparition ; mais je l’attendais sans impatience, dans un recueillement toujours plus profond. Quand je rouvrais les yeux pour regarder encore le Baphomet, c’était avec cette réflexion : — Non, mon Dieu, vous n’êtes pas tel que cette icone affreuse ; des ignorants l’ont taillée, et ils y ont attaché une légende, afin de donner quelque prix à leur ouvrage. C’est vous-même, ô Dieu-Bon, qui protégez vos enfants fidèles, et non pas ce bloc mal dégrossi ; ma raison se refuse à y voir votre œuvre. Ce bloc hideux, vous le transformerez un jour en une statue delphique, excellemment admirable, et ce miracle marquera le point de départ de l’ère de la lumière pour tous… moi, ô mon Dieu, que je ne me trompe point ; faites qu’il soit ainsi !…

Les minutes se précipitaient, les heures passaient. Nul bruit du dehors ne parvenait à mon oreille. Je n’avais rien qui put m’aider à mesurer le temps. Pleine de confiance, j’attendais toujours le moment de l’apparition.

Voici que les minuscules flammes grandirent, voici qu’elles jaillirent plus fortes des épaisses murailles, voici que le plafond et le sol s’enflammèrent à leur tour. Je ressentis une grande chaleur, pourtant non incommode ; elle ne provoquait pas la sueur. Les flammes qui m’environnaient n’étaient point consumantes, non plus ; elles léchaient mon siège, mes vêtements, sans rien détruire. Je pensai avec joie que j’étais dans les flammes divines, et tout mon cœur brûlait d’amour pour Lucifer…

L’infâme ! combien il m’a trompée !…

Soudain, la foudre tonna : trois coups éclatèrent, se succédant avec rapidité ; puis, un coup seul ; ensuite, deux coups consécutifs d’une violence extraordinaire. Alors, je sentis cinq souffles brûlants sur mon visage, et je vis cinq esprits, cinq génies d’une radieuse beauté, planant dans l’espace, au-dessus de l’endroit où le Baphomet était érigé ; mais le Baphomet avait disparu. Les cinq esprits vêtus de longues tuniques blanches, flottantes, avaient des ailes ; ils étaient en cercle, étendant leurs mains vers la place du Palladium devenue vide. Enfin, un septième coup de tonnerre éclata, plus formidable que les précédents.

À l’instant, je vis Lucifer devant moi, assis sur un trône de diamants, sans qu’aucun mouvement de venue ait eu lieu. Il n’avait pas surgi ; il semblait qu’il avait toujours été là, et non le Baphomet.

Saisie de respect, j’allai me précipiter à ses pieds. Il me retint du geste.

— Demeure debout, ma fille chérie, me dit-il ; la prosternation est humiliante, et je n’humilie pas ceux que j’aime et qui m’aiment.

J’ai compris maintenant son imposture. Merci, ô seul vrai Dieu qui m’avez éclairée sur les fourberies de Satan !

Il était superbe, le suprême menteur ; il m’apparaissait bien tel que je l’avais désiré. Sa mâle beauté, en ce jour inoubliable, est indicible : sous ma plume, je ne trouve aucune expression pour faire comprendre cette splendeur imposante et ravissante ; nulle comparaison aussi n’est possible avec les statues célèbres d’Apollon ou autres, les plus parfaites.

Des pieds à la tête, qui seuls étaient visibles en chair, ainsi que les mains, il était vêtu d’or, ou pour mieux dire, des ors éblouissants qu’une agréable variété rendait plus magnifiques encore ; imaginez une sorte de cotte de mailles ou un maillot tout en parcelles d’or, grosses comme des perles ordinaires, et tout ces ors rouges, jaunes, verts, mêlés, mouvants, laissant les formes irréprochablement académiques bien dessinées, d’un effet de richesse céleste, tout ce qu’un artiste aimant la somptuosité peut rêver à la fois de plus fastueux et de plus beau.

Ah ! combien j’étais égarée, combien j’étais victime de l’erreur, quand je croyais voir en Satan un dieu, quand je lui donnais, dans mon aveugle adoration, le nom de divin maître !… Que mes larmes effacent la faute de mon père, à qui je dois cette cécité qu’une douce Sainte du Christ a enfin guérie !… Sois maudit, ô Lucifer, pour toutes les âmes que tu perds par tes mensonges !… Toi, le divin maître ?… Révolté plus vil que le dernier des esclaves, déchu plus dégradé même que les infamies qui sont ton œuvre, sois maudit, maudit !…