Mémoires de Barry Lyndon (Thackeray, 1865)/11

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Léon de Wailly.
Librairie de L. Hachette et Cie (p. 141-149).


CHAPITRE XI.

Dans lequel la chance tourne contre Barry.


Mes espérances d’obtenir la main d’une des plus riches héritières d’Allemagne étaient maintenant, selon toutes probabilités, et autant que mon propre mérite et ma prudence pouvaient assurer ma fortune, assez certaines de se réaliser. J’étais admis toutes les fois que je me présentais chez la princesse, et avais d’aussi fréquentes occasions que j’en désirais d’y voir la comtesse Ida. Je ne puis dire qu’elle me recevait avec une faveur particulière ; le cœur de cette sotte petite créature était, comme je l’ai dit, ignoblement engagé ailleurs ; et quelque séduisantes que pussent être ma personne et mes manières, on ne devait pas s’attendre à ce qu’elle oubliât tout d’un coup son amant pour le jeune gentilhomme irlandais qui lui faisait la cour. Mais les petites rebuffades que j’essuyais étaient loin de me décourager. J’avais de très-puissants amis, qui devaient m’aider dans mon entreprise ; et je savais que, tôt ou tard, la victoire devait être à moi. Dans le fait, je n’attendais que mon moment pour faire valoir mes prétentions. Qui pouvait deviner le terrible coup du sort qui menaçait mon illustre protectrice, et qui devait m’envelopper en partie dans sa ruine ?

Toutes choses semblèrent pour un temps favorables à mes vœux ; et, en dépit de l’éloignement de la comtesse Ida, il était plus aisé de la ramener à la raison qu’on ne le suppose peut-être dans un absurde pays constitutionnel comme l’Angleterre, où le peuple n’est point élevé dans ces saines doctrines d’obéissance à la royauté qui dominaient en Europe à l’époque où j’étais un jeune homme.

J’ai expliqué comment, par Magny, j’avais la princesse, pour ainsi dire, à mes pieds. Son Altesse n’avait qu’à appuyer cette union auprès du vieux duc, sur qui son influence était sans bornes, et à s’assurer du bon vouloir de la comtesse de Liliengarten (titre romantique de l’épouse morganatique de Son Altesse), et le facile vieillard donnerait l’ordre de notre mariage, et il faudrait bien que sa pupille y obéît. Mme de Liliengarten était aussi, à cause de sa position, extrêmement désireuse d’obliger la princesse Olivia, qui, un jour ou l’autre, pouvait être appelée à monter sur le trône. Le vieux duc était tout chancelant, apoplectique, et excessivement amateur de bonne chère. Lorsqu’il ne serait plus, le patronage de la duchesse Olivia deviendrait tout à fait nécessaire à sa veuve. De là la parfaite intelligence qui régnait entre ces deux dames, et le monde disait que la princesse héréditaire avait déjà eu l’assistance de la favorite en diverses occasions. Son Altesse avait obtenu, par la comtesse, plusieurs grosses sommes d’argent pour le payement de ses nombreuses dettes ; et, maintenant, elle était assez bonne pour exercer sa gracieuse influence sur Mme de Liliengarten, afin d’obtenir pour moi l’objet qui me tenait si fort à cœur. On ne doit point supposer que mon but pût être atteint sans répugnance et refus continuels de la part de Magny ; mais je poussais résolument ma pointe et j’avais en main de quoi triompher de l’obstination de ce faible jeune homme. Je puis dire aussi, sans vanité, que, si la haute et puissante princesse me détestait, la comtesse (quoiqu’elle fût, disait-on, d’une origine extrêmement basse) avait meilleur goût et m’admirait. Elle nous faisait souvent l’honneur de s’associer à nous dans une des banques de notre pharaon, et déclarait que j’étais le plus bel homme du duché. Tout ce qu’on me demandait était de prouver ma noblesse, et je me fis faire à Vienne une généalogie de nature à satisfaire les plus avides en ce genre. Au fait, qu’est-ce qu’un homme descendu des Barry et des Brady avait à craindre devant aucun von d’Allemagne ? Pour plus de sûreté, je promis à Mme de Liliengarten dix mille louis le jour de mon mariage, et elle savait que comme joueur je n’avais jamais manqué à ma parole, et je jure que, quand j’aurais dû le payer cinquante pour cent, j’aurais trouvé l’argent.

Ainsi par mes talents, par mon honnêteté, par ma finesse, eu égard à ma position de pauvre proscrit, je m’étais procuré de très-puissants protecteurs. Même S. A. le duc Victor était favorablement disposé pour moi ; son cheval de bataille favori ayant été pris de vertiges, je lui donnai une boulette comme celles que mon oncle Brady avait l’habitude d’administrer ; je guéris le cheval, et depuis lors Son Altesse daigna me remarquer souvent. Elle m’invita à ses parties de chasse à courre et à tir, où je me montrai bon chasseur, et une ou deux fois elle daigna me parler de mes projets d’avenir, déplorant que je me fusse adonné au jeu, et que je n’eusse pas adopté un mode plus régulier d’avancement, « Monsieur, dis-je, si Votre Altesse veut me permettre de lui parler franchement, le jeu n’est pour moi qu’un moyen. Où aurais-je été sans cela ? Je serais encore simple soldat dans les grenadiers du roi Frédéric. Je sors d’une race qui a donné des princes à mon pays ; mais des persécutions les ont privés de leurs vastes possessions. La fidélité de mon oncle à son antique foi l’a chassé de notre pays. J’avais résolu aussi de faire mon chemin au service ; mais l’insolence et les mauvais traitements des Anglais n’étaient pas supportables pour un gentilhomme de haute naissance, et je me suis enfui. Ce ne fut que pour tomber dans une autre servitude à laquelle il semblait encore plus impossible de se soustraire, lorsque ma bonne étoile m’envoya un sauveur en la personne de mon oncle, et mon énergie et mon courage me mirent à même de profiter du moyen d’évasion qui s’offrait à moi. Depuis lors, nous avons vécu, je ne le déguise pas, du jeu ; mais qui peut dire que je lui aie fait tort ? Cependant, si je pouvais me trouver dans un poste honorable, et avec une existence assurée, excepté pour mon amusement, comme doit faire tout gentilhomme, je ne toucherais plus une carte de ma vie. Je supplie Votre Altesse de s’informer de son résident à Berlin si, en toute circonstance, je ne me suis pas conduit en vaillant soldat. Je sens que j’ai des talents d’un ordre plus élevé, et je serai fier d’avoir occasion de les déployer, si, comme je n’en doute pas, ma fortune me permet de le faire. »

La candeur de ces paroles, frappa vivement Son Altesse, l’impressionna en ma faveur, et elle voulut bien dire qu’elle me croyait et qu’elle serait charmée de se montrer mon ami.

Ayant ainsi gagné à ma cause les deux ducs, la duchesse et la favorite régnante, les chances étaient certainement que je remporterais le prix de la lutte ; et, d’après tous les calculs ordinaires, je devrais être en ce moment prince de l’empire, si ma mauvaise fortune ne m’avait poursuivi en une chose où je n’étais pas le moins du monde à blâmer, je veux dire l’attachement de l’infortunée duchesse pour ce faible et sot poltron de Français. La publicité de cet amour était pénible à voir, comme sa fin fut effroyable à penser. La princesse ne s’en cachait nullement. Si Magny disait un mot à une dame de sa maison, elle devenait jalouse, et attaquait de toute la fureur de sa langue la malheureuse coupable. Il recevait d’elle une demi-douzaine de billets par jour ; lorsqu’il apparaissait à ses réceptions, petites ou grandes, elle était rayonnante à tel point que tout le monde le remarquait. C’était un prodige que son mari ne se fût pas aperçu depuis longtemps de son infidélité ; mais le prince Victor était lui-même d’une nature si élevée et si sévère, qu’il ne pouvait pas croire qu’elle méconnût assez son rang pour oublier sa vertu ; et j’ai ouï dire que lorsqu’on lui faisait des insinuations au sujet de la partialité évidente que la princesse montrait pour l’écuyer, sa réponse était un ordre sévère de ne plus jamais l’importuner à cet égard. « La princesse est d’humeur légère, disait-il ; elle a été élevée dans une cour frivole ; mais sa folie ne va pas au delà de la coquetterie ; le crime est impossible ; elle a sa naissance, et mon nom, et ses enfants, pour la défendre. » Et il partait pour ses inspections militaires, et restait absent plusieurs semaines, ou se retirait dans ses appartements et s’y enfermait des jours entiers, ne paraissant que pour saluer au lever de la princesse, ou pour lui donner la main aux galas de la cour, où l’étiquette exigeait qu’il se montrât. C’était un homme de goûts vulgaires, et je l’ai vu dans le jardin privé, avec son grand corps gauche, courir ou jouer à la balle, avec son fils et sa fille, qu’il trouvait des prétextes d’aller voir une douzaine de fois par jour. Les sérénissimes enfants étaient amenés chaque matin à la toilette de leur mère ; mais elle les recevait avec beaucoup d’indifférence, excepté une fois que le jeune duc Ludwig avait son petit uniforme de colonel de hussards, son parrain, l’empereur Léopold, lui ayant fait cadeau d’un régiment. Alors, pour un jour ou deux, la princesse Olivia fut charmée du petit garçon ; mais elle s’en fatigua vite, comme un enfant d’un jouet. Je me souviens qu’un jour, au cercle du matin, un peu de rouge de la princesse tomba sur la manche du petit uniforme blanc de son fils, sur quoi elle donna un soufflet au pauvre enfant, et le renvoya tout en sanglots. Oh ! tout le mal qu’ont fait les femmes en ce monde ! les malheurs dans lesquels les hommes sont entrés légèrement et la face souriante, souvent sans même l’excuse de la passion, par pure fatuité, vanité, bravade ! Les hommes jouent avec ces terribles armes à deux tranchants, comme s’il ne pouvait leur en arriver aucun mal. Moi, qui ai plus vu de la vie que la plupart des hommes, si j’avais un fils, je le supplierais à genoux d’éviter la femme, qui est pire que le poison. Ayez une intrigue, et toute votre vie est en danger : vous ne savez pas quand le mal peut tomber sur vous, et ce qu’un moment de folie peut causer de malheurs à des familles entières, et amener de ruine sur d’innocentes têtes qui vous sont parfaitement chères.

Lorsque je vis à quel point l’infortuné M. de Magny paraissait perdu sans ressource, en dépit de tout ce que j’avais à réclamer de lui, je le pressai de fuir. Il avait un logement au palais, dans les mansardes, au-dessus des appartements de la princesse (c’était un vaste bâtiment, et qui contenait toute une population de nobles serviteurs de la famille) ; mais l’infatué jeune fou ne voulut pas bouger, quoiqu’il n’eût pas même l’excuse de l’amour. « Comme elle louche, disait-il de Son Altesse, et comme elle est contrefaite ! Elle croit que personne ne s’aperçoit de sa difformité. m’écrit des vers pris dans Gresset ou dans Crébillon, et s’imagine que je les crois originaux. Bah ! ils ne sont pas plus à elle que ses cheveux ! » C’était de cette manière que ce jeune misérable dansait sur l’abîme qui s’ouvrait sous lui. Je crois que son principal plaisir, en faisant la cour à la princesse, était de pouvoir écrire ses victoires à ses amis des petites maisons de Paris, où il se mourait d’être considéré comme un bel esprit et un vainqueur de dames.

Voyant l’insouciance de ce jeune homme et le danger de sa position, je devins très-désireux que mes petits projets arrivassent à une conclusion satisfaisante, et je le pressai vivement à ce sujet.

Mes sollicitations auprès de lui avaient, je n’ai pas besoin de le dire, par la nature de nos rapports, généralement assez de succès ; et, dans le fait, le pauvre garçon n’avait rien à me refuser, comme je le lui disais souvent en riant, à sa médiocre satisfaction. Mais j’employais plus que des menaces, ou que la légitime influence que j’avais sur lui. J’employais la délicatesse et la générosité : j’en puis citer pour preuve la promesse que je fis de rendre à la princesse cette émeraude de famille dont j’ai parlé dans le dernier chapitre, et que j’avais gagnée au jeu à son peu scrupuleux adorateur

Ce fut du consentement de mon oncle, et ce fut un de ces actes ordinaires de sagesse et de prévoyance qui distinguent cet habile homme.

« Pressez l’affaire maintenant, Redmond, mon enfant, me recommandait-il. Cette intrigue entre la princesse et Magny doit finir mal pour tous deux, et cela bientôt, et alors quelle chance aurez-vous d’obtenir la comtesse ? Voici l’instant ! Faites capituler la place avant la fin du mois, et nous laisserons là notre banque, et nous vivrons en seigneurs dans notre château de Souabe. Débarrassez-vous ici de cette émeraude, ajouta-t-il ; s’il arrivait un accident, ce serait une vilaine chose à trouver dans nos mains. » Ce fut ce qui me décida à renoncer à la possession de ce joyau, dont, je dois l’avouer, il me coûtait de me dessaisir. Ce fut un bonheur pour nous que je l’eusse fait, comme vous allez voir.

Pendant ce temps-là, donc, je pressais Magny : je parlai moi-même à la comtesse de Liliengarten, qui me promit formellement d’appuyer ma demande auprès de Son Altesse le duc régnant ; et M. de Magny eut pour instructions de décider la princesse Amalia à faire une semblable démarche auprès du vieux souverain en ma faveur. Elle fut faite. Les deux dames pressèrent le prince ; Son Altesse, à un souper d’huîtres et de vin de Champagne, fut amenée à consentir, et Son Altesse la princesse héréditaire me fit l’honneur de notifier en personne à la comtesse Ida que l’intention du prince était qu’elle épousât le jeune seigneur irlandais, le chevalier Redmond de Balibari. La notification eut lieu en ma présence, et quoique la jeune comtesse dît : « Jamais !» et tombât sans connaissance aux pieds de sa maîtresse, je fus, comme vous pensez bien, fort peu ému de ce petit déploiement de fade sensibilité, et compris que j’étais sûr de ma proie.

Ce soir-là, je remis l’émeraude au chevalier de Magny, qui promit de la rendre à la princesse ; et maintenant mon seul obstacle était le prince héréditaire, dont son père, sa femme et la favorite avaient également peur. Il pouvait ne pas être disposé à souffrir que la plus riche héritière de son duché tombât aux mains d’un noble, mais non riche étranger. Il fallait du temps pour faire cette ouverture au prince Victor. Il fallait que la princesse le prît dans un moment de bonne humeur. Il avait encore des jours d’enivrement, où il ne savait rien refuser à sa femme ; et notre plan était d’attendre un de ces jours, ou toute autre chance qui pourrait s’offrir.

Mais il était dit que la princesse n’aurait jamais son époux à ses pieds, comme il y avait été souvent. Le destin préparait un terrible dénoûment à ses folies et à mon propre espoir. En dépit des promesses solennelles qu’il m’avait faites, Magny ne rendit point l’émeraude à la princesse Amalia.

Il avait su, dans ses relations accidentelles avec moi, que mon oncle et moi nous avions eu des obligations à M. Moïse Löwe. le banquier de Heidelberg, qui nous avait donné un bon prix de nos objets de valeur ; et le jeune écervelé saisit un prétexte d’aller le trouver, et voulut mettre le bijou en gage. Moïse Löwe reconnut sur-le-champ l’émeraude, donna à Magny la somme que ce dernier demandait, et que le chevalier eut bientôt perdue au jeu, sans nous faire connaître, comme vous pouvez le penser, le moyen par lequel il se trouvait en possession d’une somme aussi forte. Nous supposions, quant à nous, qu’elle lui était fournie par son banquier habituel, la princesse ; et maints rouleaux de ses pièces d’or trouvèrent le chemin de notre caisse, lorsque aux galas de la cour, dans notre propre logis, ou dans les appartements de Mme de Liliengarten (qui, en ces occasions, nous faisait l’honneur d’être de moitié avec nous), nous tenions notre banque de pharaon.

Ainsi, l’argent de Magny fut bien vite parti. Mais quoique le juif gardât son joyau, qui valait, sans aucun doute, le triple de ce qu’il lui avait prêté, ce n’était pas tout le profit qu’il comptait tirer de son malheureux emprunteur, sur lequel il commença à exercer son autorité. Ses relations hébraïques à X…, changeurs, banquiers, marchands de chevaux, qui avaient des accointances avec la cour, avaient dû dire à leur frère de Heidelberg quels étaient les rapports de Magny avec la princesse, et le coquin résolut d’en tirer avantage et de pressurer impitoyablement ses deux victimes. Mon oncle et moi, pendant ce temps-là, nous nagions en pleine prospérité, triomphant aux cartes, et, ce qui était plus important encore, au jeu matrimonial que nous étions en train de jouer ; et nous n’avions aucun soupçon de la mine qui se creusait sous nos pieds.

Avant qu’un mois fût passé, le juif commença à tourmenter Magay. Il se présenta à X…, et demanda de plus gros intérêts, de l’argent pour se taire ; autrement il serait forcé de vendre l’émeraude. Magny lui donna de l’argent : la princesse était venue au secours de son poltron d’amant. Le succès de la première demande ne servit qu’à rendre la seconde plus exorbitante. Je ne sais pas combien d’argent fut extorqué et payé pour cette malencontreuse émeraude ; mais elle fut la cause de notre ruine à tous.

Un soir, nous tenions notre banque comme de coutume chez la comtesse de Liliengarten, et Magny, étant en fonds de manière où d’autre, ne faisait que tirer rouleau sur rouleau, et jouait avec son malheur habituel. Au milieu du jeu, on lui apporta un billet qu’il lut ; et dont la lecture le rendit très-pâle ; mais la chance était contre lui, et, regardant avec une certaine anxiété à la pendule, il attendit quelques coups de plus, et après avoir, je suppose, perdu son dernier rouleau, il se leva avec un jurement qui effaroucha plusieurs personnes de cette compagnie distinguée, et sortit de la chambre. Un grand piétinement de chevaux au dehors se fit entendre ; mais nous étions tous trop à notre affaire pour faire attention à ce bruit, et nous continuâmes à jouer.

Peu après, quelqu’un entra dans la salle de jeu et dit à la comtesse :

« Voici une singulière histoire ! Un juif a été assassiné dans le Kaiserwald. Magny a été arrêté en sortant d’ici. »

Toute la compagnie se sépara à cette étrange nouvelle, et nous cessâmes notre banque pour ce soir-là. Magny avait été assis près de moi pendant le jeu (mon oncle, donnait les cartes, et moi je payais et prenais l’argent), et en regardant sous sa chaise j’y trouvai un papier froissé, que je ramassai et que je lus. C’était celui qu’on lui avait remis, et il était conçu en ces termes :

« Si vous l’avez fait, prenez le cheval de l’ordonnance qui vous apporte ceci. C’est le meilleur de mon écurie ; il y a cent louis dans chaque fonte, et les pistolets sont chargés. L’une ou l’autre voie vous est ouverte ; vous savez ce que je veux dire. Dans un quart d’heure, je saurai notre sort… si je dois être déshonoré et vous survivre, si vous êtes coupable et lâche, ou si vous êtes encore digne du nom de

« M… »

C’était l’écriture du vieux général de Magny ; et mon oncle et moi, comme nous rentrions chez nous après avoir fait et partagé avec la comtesse Liliengarten des bénéfices qui ne laissaient pas que d’être considérables ce soir-là, nous sentîmes notre triomphe plus que compromis par le contenu de cette lettre.

« Magny, nous demandâmes-nous, a-t-il volé le juif, ou son intrigue a-t-elle été découverte ?

Dans les deux cas, mes prétentions sur la comtesse Ida étaient menacées d’un sérieux échec ; et je commençais à me dire que mon grand coup de partie était joué et peut-être perdu.

Eh bien, il était perdu ; mais je soutiens, jusqu’à ce jour, qu’il fut bien et vaillamment joué. Après souper (nous ne soupions jamais pendant le jeu, de peur des conséquences), je devins si inquiet de ce qui se passait, que je résolus de sortir vers minuit et de m’informer dans la ville du motif réel de l’arrestation de Magny. Une sentinelle était à la porte, et me signifia que mon oncle et moi nous étions prisonniers.

Nous fûmes laissés six semaines dans notre logement, gardés de si près, que l’évasion était impossible si nous en avions eu l’idée ; mais, étant innocents, nous n’avions rien à craindre. La vie que nous menions n’était un secret pour personne, et nous désirions et appelions l’examen. Il arriva pendant ces six semaines de grands et tragiques événements qui, bien que nous en eussions appris la substance, comme fit toute l’Europe, lorsque nous sortîmes de notre captivité, étaient loin de nous être connus dans tous leurs détails, que je restai encore bien des années sans savoir. Les voici tels qu’ils me furent racontés par la dame qui, de tout l’univers, était la personne qui paraissait le mieux à portée de les connaître. Mais il vaut mieux en réserver le récit pour un autre chapitre.