Mémoires de Lafayette/02

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Mémoires de Lafayette
Revue des Deux Mondes, période initialetome 15 (p. 355-381).
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MÉMOIRES, CORRESPONDANCE ET MANUSCRITS


DU


GENERAL LAFAYETTE,


PUBLIÉS PAR SA FAMILLE. [1]




Second Article.




Ce fut une brillante époque dans la vie de Lafayette que les années qui s’écoulèrent depuis la fin de la guerre d’Amérique jusqu’à l’ouverture des états-généraux. Jeune et célèbre, déjà plein d’actions, chevaleresque parrain de treize républiques, il parcourait et étudiait l’Europe, les cours absolues, assistait aux revues et aux soupers du grand Frédéric, et, de retour en France, par ses liaisons, par ses propos, par son attitude à l’assemblée des notables, poussait hardiment à des réformes, dont le seul mot, étonnement de la cour, électrisait le public, et que rien ne compromettait encore. Pourtant cet intervalle de jouissance, de repos et de préparation, eut son terme, et Lafayette, à ses risques et périls, dut rentrer dans la pratique active des révolutions. Il est âgé de trente-deux ans en 89. Tout ce qui précède n’a été qu’un prélude ; le plus sérieux et le plus mûr commence ; la gloire jusque-là si pure et incontestée du jeune général va subir de terribles épreuves. Il s’agit, en effet, de la France et d’une vieille monarchie, d’une cour à laquelle Lafayette est lié par sa naissance, par des devoirs ou du moins par des égards obligés. De toutes parts il s’agit pour lui de garder une difficile et presque impossible mesure, d’être républicain sans abjurer tout-à-fait son respect au trône, d’être du peuple sans insulter chez les autres ni en lui le gentilhomme. Or Lafayette, dans une telle complication que chaque pensée aisément achève, s’engagea sans hésiter, tout en droiture et comme naturellement. Si on le prend à l’entrée et à l’issue, on trouve que, somme ; toute et sauf l’examen de détail, il s’en est tiré, quant aux principes généraux et quant à la tenue personnelle, à son honneur, à l’honneur de sa cause et de sa morale en politique.

Ce n’est pas à dire qu’en aucun de ces difficiles momens, ni lui ni son cheval n’aient bronché.

Je ne discuterai pas les principaux faits de la vie de Lafayette depuis 89 jusqu’à sa sortie de France en août 92 ; de telles discussions, rebattues pour les contemporains, redeviendraient plus fastidieuses à la distance où nous sommes placés ; c’est à chaque lecteur, dans une réflexion impartiale, à se former son impression particulière. Les reproches dont sa conduite a été l’objet portent en double sens. Les uns l’ont accusé de ne s’être pas suffisamment opposé aux excès populaires dans la nuit du 6 octobre, le 22 juillet précédent lors du massacre de Foulon, et en d’autres circonstances ; les autres l’ont, au contraire, accusé, lui et Bailly, de sa résistance aux mouvemens populaires dans les derniers temps de l’assemblée constituante, notamment de la proclamation et de l’exécution de la loi martiale au Champ-de-Mars, le 17 juillet 91. Le fait est qu’après la grande insurrection du 14 juillet, qui fondait l’assemblée nationale, Lafayette n’en voulut plus d’autres, mais qu’avant d’en venir à les combattre, à les réprimer, il se prêta quelquefois, pour les mitiger, à les conduire. Il y a bien des années, qu’enfant, j’entendais raconter à un des gardes nationaux présens aux journées des 5 et 6 octobre le détail que voici et qui est à la fois une particularité et une figure. Le tocsin avait sonné dès le matin du 5 octobre, Paris était en insurrection, les faubourgs débouchaient en colonnes pressées, l’on criait : à Versailles ! à Versailles ! Lafayette, qui devait prendre la tête de la marche, ne partait pas. Durant la matinée entière et jusque très avant dans l’après-midi, sous un prétexte ou sous un autre, il avait tenu bon, faisant la sourde oreille aux menaces comme aux exhortations. Bref, après des heures de fluctuation houleuse, tous les délais expirés et la foule ne se contenant plus, Lafayette à cheval, au quai de la Grève, en tête de ses bataillons, ne bougeait encore, quand un jeune homme, sortant du rang et portant la main à la bride de son cheval, lui dit : « Mon général, jusqu’ici vous nous avez commandés, mais maintenant c’est à nous de vous conduire.... » et l’ordre en avant ! jusqu’alors vainement attendu, s’échappa.

Le témoin véridique, de qui le mot m’est venu, n’en avait entendu que la lettre et n’en saisissait ni le poétique ni le figuratif. Depuis, j’ai souvent repassé en esprit, comme le revers et l’ombre de bien des ovations, cette humble image du commandant populaire. Et celui-ci était le plus probe, le plus inflexible, passé une certaine ligne ; il ne cédait ici qu’en vue surtout de maintenir et de modérer. Si l’on ne peut dire de lui qu’une fois la révolution engagée, il ait dominé les événemens, s’il les a trop suivis ou (ce qui revient au même) précédés dans le sens de tout à l’heure, il en a été l’instrument et le surveillant le plus actif, le plus intègre, le plus désintéressé ; quand ils ont voulu aller trop loin, à un certain jour il leur a dit non et les a laissés passer sans lui au risque d’en être écrasé le premier ; en un mot, il a fait ses preuves de vertu morale. Mais, à ce début, il y eut de longs momens d’acheminement, d’embarras, de composition inévitable. L’indulgence qu’on a en révolution pour les moyens est singulière, tant que vos opinions ne sont pas dépassées.

Au 22 juillet 89, Lafayette fit tout ce qui était humainement possible pour sauver Foulon et Berthier ; le lendemain il déposait à l’Hôtel-de-Ville son épée de commandant, fondé sur ce que les exécutions sanglantes et illégales de la veille l’avaient trop convaincu qu’il n’était pas l’objet d’une confiance universelle ; il ne consentit à la reprendre que sur les instances les plus flatteuses et après des témoignages unanimes. Mais son impression sur ces attentats et quelques autres pareils qui, ainsi qu’il le dit, ont trompé son zèle et profondément affligé son cœur, son impression d’honnête homme n’atteignit pas alors sa vue politique et ne détruisit pas du coup le charme qui ne cessa que plus tard, lorsque le 10 août déchira le rideau. Des prisons de Magdebourg, en juin 93, Lafayette écrivait à la princesse d’Hénin : « Le nom de mon malheureux ami La Rochefoucauld se présente toujours à moi.... Ah ! voilà le crime qui a profondément ulcéré mon cœur ! La cause du peuple ne m’est pas moins sacrée ; je donnerais mon sang goutte à goutte pour elle ; je me reprocherais chaque instant de ma vie qui ne serait pas uniquement dévoué à cette cause ; mais le charme est détruit... » Et plus loin, il parle encore de l’injustice du peuple, qui, sans diminuer son dévouement à cette cause, a détruit pour lui cette délicieuse sensation du sourire de la multitude. Ainsi, avant le 10 août, avant la proscription et le massacre de ses amis, et même après que Foulon eut été déchiré devant ses yeux et malgré ses efforts, avec les circonstances qu’on peut lire dans les Mémoires de Ferrières, le charme subsistait encore pour Lafayette ; il fallait que La Rochefoucauld lut massacré à Gisors pour que l’attrait de la multitude s’évanouit, et pour qu’elle cessât (au moins dans un temps) de lui sourire. Tous les reproches adressés à Lafayette au sujet de ces journées du 22 juillet, du 5 et 6 octobre, me paraissent aujourd’hui abandonnés ou réfutés, et ils se réduisent à cette remarque morale, laquelle porte sur la nature humaine encore plus que sur lui.

Quant aux reproches en sens opposé, et pour avoir défendu la constitution et la royauté de 91 contre les émeutes, ils ne s’adressent pas à la moralité de Lafayette, qui ne faisait que suivre entre la cour infidèle et les factions orageuses la ligne étroite de son serment. On peut seulement se demander si, en s’enfermant comme il le lit dans la constitution de 91 sans issue, il ne dévoua pas sa personne et son influence à une honorable impossibilité. Je crois que Lafayette, dans les excellens exposés qu’il donne de la situation révolutionnaire aux divers momens de 89 à 92, s’exagère en général la pratique possible de la constitution. Il a beau faire, il a beau en justifier la mesure et les bases, analyser et qualifier à merveille les divers partis qui s’y opposent et les hommes qui pour et contre figurent, toujours l’un des deux élémens essentiels à son ordre de choses lui échappe. Toujours, d’un côté, la cour conspire et ne veut pas se rallier ; toujours, d’un autre côté, la foule et les factions ne peuvent pas avoir confiance et ne veulent pas s’arrêter. Il s’agissait, en 91, pour le gros de la nation active et pour les générations survenantes, de bien autre chose que de la constitution même. Une cour restait, à bon droit suspecte : la fuite du 20 juin et les révélations subséquentes l’ont assez convaincue d’incompatibilité. Le grand mouvement de 89 avait remué toutes les opinions, exalté tous les sentimens ; on se précipitait de toutes parts dans l’amour du bien public, comme sur une proie ; les générations qui n’avaient pas donné en 89 étaient avides de mettre la main aussi à quelque chose ; on était lancé et chacun allait renchérissant. Lafayette (dans ses Souvenirs en sortant de prison [2]) remarque, il est vrai, qu’on a poussé un peu loin le fatalisme dans les jugemens sur la révolution française, et cette observation, chez lui précoce, antérieure aux systèmes historiques d’aujourd’hui, bien autrement fatalistes, rentre trop dans ce que je crois vrai pour que je ne cite pas ses paroles : « De même, dit-il, qu’autrefois l’histoire rapportait tout à quelques hommes, la mode aujourd’hui est de tout attribuer à la force des choses, à l’enchaînement des faits, à la marche des idées : on accorde le moins possible aux influences individuelles. Ce nouvel extrême, indiqué par Fox dans son ouvrage posthume, a le mérite de fournir à la philosophie de belles généralités, à la littérature des rapprochemens brillans, à la médiocrité une merveilleuse consolation. Personne ne connaît et ne respecte plus que moi la puissance de l’opinion, de la culture morale et des connaissances politiques ; je pense même que, dans une société bien constituée, l’homme d’état n’a besoin que de probité et de bon sens ; mais il me paraît impossible de méconnaître, surtout dans les temps de trouble et de réaction, le rapport nécessaire des événemens avec les principaux moteurs. Et par exemple, si le général Lee, qui n’était qu’un Anglais mécontent, avait obtenu le commandement donné au grand citoyen Washington, il est probable que la révolution américaine eût fini par se borner à un traité avantageux avec la mère-patrie... » Il continue de la sorte à éclaircir sa pensée par des exemples. Mais en 91, pour revenir au point en question, où était l’homme de la circonstance, et y avait-il un homme dirigeant ? Avec sa méthode et son caractère, Lafayette ne l’eût jamais été ; il s’usait honorablement à maintenir l’ordre ou à modérer le désordre, à servir la cour malgré elle, à retenir Louis XVI dans la lettre de la constitution ; il s’est toujours livré, nous dit-il lui-même (et à dater de cette époque, je crois le mot exact) aux moindres espérances d’obtenir, dans la recherche et la pratique de la liberté, le concours paisible des autorités existantes. Ainsi faisait-il alors religieusement et sans longue perspective. Autour de lui, c’étaient des masses, des clubs, une assemblée finissante ; on retombait dans la force des choses.

Après la constitution jurée et la clôture de l’assemblée constituante, Lafayette se retire en Auvergne pendant les derniers mois de 91 ; mais cette retraite à Chavaniac ne saurait ressembler à celle de Washington à Mount-Vernon ; car rien n’est achevé et tout recommence. Il est mis à la tête d’une armée dès le commencement de 92. De la frontière où il travaille à organiser la défense, il écrit, le 10 juin, à l’assemblée législative, et, après le 20 juin, quittant son armée à l’improviste, il paraît à la barre de cette assemblée pour la rappeler à l’esprit de la constitution, à la déclaration des droits violée chaque jour. Il veut faire deux guerres à la fois, contre l’invasion prussienne et contre la révolution croissante : c’est trop. Il retourne à son camp sans avoir rien obtenu que les honneurs de la séance : le 10 août va lui porter la réponse. A cette nouvelle, il met son armée en insurrection, mais en insurrection passive ; il proclame et il attend ; mais il attend vainement. L’exemple ne se propage pas, les autres armées se soumettent, et Lafayette voyant que le pays ne répond mot, ne songe qu’à s’annuler, dans l’intérêt, non pas de la Liberté qui n’existe plus, dit-il, mais de la patrie, qu’il s’agit toujours de sauver ; il passe la frontière avec ses aides-de-camp, non sans avoir pourvu à la sûreté immédiate de ses troupes.

Que cette conduite toute chevaleresque et civique soit jugée peu politique, je le conçois ; elle est d’un autre ordre. Politiquement, cette manière de faire ne saurait entrer dans l’esprit de ceux qui ne la sentent pas déjà par le cœur. Lord Holland, venu en France pendant la paix d’Amiens, causait de Lafayette avec le ministre Fouché ; celui-ci, au milieu d’expressions bienveillantes, taxait Lafayette d’avoir fait une grande faute, et il se trouva que cette faute était, non comme lord Holland l’avait d’abord compris, de s’être déclaré contre le 10 août, mais de n’avoir pas, quelques mois plus tôt, renversé l’assemblée, rétabli le pouvoir royal et saisi le gouvernement. Sans être Fouché, on peut remarquer, au point de vue politique et du succès, que, dans de telles circonstances, la démonstration de Lafayette, ainsi limitée, devait demeurer inefficace ; que proclamer le droit et attendre, l’arme au bras, une manifestation honnête, puis, s’il ne vient rien, se retirer, c’est compter sans doute plus qu’il ne faut sur la force morale des choses ; comme si, à part certains momens uniques et qui, une fois vus, ne se retrouvent pas, rien se faisait tout seul dans les nations ; comme s’il ne fallait pas, dans les crises, qu’un homme y mit la main, et fît et fît faire à tous même les choses justes et bonnes, et libres.

Mais Lafayette (et voilà ce qui importe) en allant au-delà, n’était plus le même ; il sortait de l’esprit de sa ligne, de sa fidélité à ses sermens, de sa religion publique ; il tombait dans la classe des hommes à 18 brumaire. Que cette tâche eût été, ou non, en rapport avec ses forces, c’est ce que je n’examine point. Le premier obstacle était dans la morale même qu’il professait, dans son respect pour la liberté d’autrui, dans l’idée la plus fondamentale et la plus sacrée de sa politique. Au-dessus de l’utilité immédiate et disputée qu’il eût pu apporter au pays par une intervention en armes, il y avait pour lui, homme de conviction, quelque chose de bien plus considérable dans l’avenir. Si l’idée de liberté n’était pas engloutie sans retour, s’il devait y avoir pour elle, comme il ne cessait de l’espérer, réveil, purification et triomphe, ce n’était qu’au prix de cette attente, de cette abnégation, de ce respect témoigné par quelqu’un (ne fût-ce qu’un seul !) envers la liberté de tous, même égarée et enchaînée. Il eut cette idée, et elle est grande ; elle est digne en elle-même de tout ce que l’antiquité peut offrir de stoïque au temps des triumvirs, et elle a de plus l’inspiration sociale, qui est la beauté moderne. En passant la frontière, dans les prisons de Magdebourg, de Neisse et d’Olmütz, plus tard dans son isolement de Lagrange sous l’empire, il se disait : « Il y a donc quelque utilité dans ma retraite, puisqu’elle affiche et entretient l’idée que la liberté n’est pas abandonnée sans exception et sans retour. »

Par sa sortie de France en 92, la vie politique de Lafayette durant notre première révolution se dessine nettement, et elle devient l’exemplaire-modèle en son espèce. Il a pu dire, après sa délivrance d’Olmütz, ce qu’on redit volontiers avec lui après les passions éteintes ; . « Le bien et le mal de la révolution paraissaient, en général, séparés par la ligne que j’avais suivie. » Son nom, que j’aime à trouver de bonne heure honoré dans un iambe d’André Chénier, a passé, depuis quarante ans déjà, en circulation, comme la médaille la mieux frappée et la plus authentique des hommes de 89.

La gloire et le malheur de ces médailles trop courantes est d’être comme les monnaies qui bientôt s’usent ; on n’en veut plus ; mais l’histoire vient, et de temps en temps, par quelque aspect nouveau, les refrappe et les ravive.

Le titre d’homme de 89, dont Lafayette nous offre la personnification équestre et en relief, reste lui-même le plus honorable, non seulement en politique, mais en tous les genres et dans toutes les carrières. En toutes choses il y a, j’oserai dire, l’homme de 89, le girondin et le jacobin. Je ne parle pas de la nature des opinions, mais de leur caractère et de leur allure : ce sont là comme trois familles d’esprits ; on les retrouve plus ou moins partout où il y a mouvement d’idées. L’homme de 89, c’est-à-dire d’audace et d’innovation, mais avec limites et garanties, avec circonspection passé son 14 juillet, et avec arrêt devant les 10 août, l’esprit sans préjugés, courageux, qui apporte au monde sa part d’innovation et de découverte, mais qui ne prétend pas le détruire tout entier pour le refaire ; qui ouvre sa brèche, mais qui reconnaît bien vite, en avançant, de certaines mesures imposées par le bon sens et par le fait, par l’honnêteté et par le goût ; qui n’abjure pas dans les mécomptes, mais se ralentit seulement, se resserre et attend aux endroits impossibles, sans forcer, sans renoncer... Qu’on achève le portrait, que je craindrais de faire trop vague en le traçant dans cette généralité. Veut-on des noms ? en philosophie Locke en est. Descartes lui-même n’en sort pas : j’y mets André Chénier en poésie.

Il y a une classe d’esprits girondins ; cela est plus audacieux, plus téméraire ; ils sont plus perçans et plus étroits ; ils vont d’abord aux extrêmes, mais ils reculent à un certain moment : une certaine honnêteté de goût, de sentiment, les tient, les saisit et les sauve. On trouve, en les considérant dans leur entier, bien des inconséquences et de fausses voies, mais aussi des sillons lumineux, des saillies franches, des traces sincères : moins honorables que les précédens, ils sont plus intéressans et touchans ; l’imagination les aime ; je les vois surtout romanesques et poétiques. Une limite plus ou moins rapprochée, non douteuse pourtant, les sépare de ce que j’appellerai les esprits jacobins ; ils ont marché ensemble dans un temps, mais la qualité, la trempe est autre. Ces derniers (et je ne parle point du tout de la politique, mais de la littérature, de la poésie, de la critique) se trouvent nombreux de nos jours ; on pourrait croire que c’est une espèce nouvelle qui a pullulé. Rien ne les effraie ni ne les rappelle ; de plus en plus fort ! de l’audace, puis de l’audace et encore de l’audace, c’est là le secret à la fois et l’affiche. Dans leur hardiesse d’érudition (s’ils sont érudits) et leur intrépidité de système, ils remuent, ils lèvent sans doute çà et là des idées que des chemins plus ordinaires n’atteindraient pas ; mais le plus souvent à quel prix ! dans quel entourage ! Tout en éprouvant du respect pour la force éminente de quelques-uns en cette famille d’esprits, j’avoue ne sentir que du dégoût pour les incroyables gageures, les motions à outrance et l’impudeur native de la plupart. Des noms paraîtraient nécessaires peut-être pour préciser, mais le présent est trop riche et le passé trop pauvre en échantillons. Seulement, et comme aperçu, pour un Joseph de Maistre combien de Linguet ! Oh ! même en simple révolution de littérature, heureux qui n’a été que de 89 et qui s’y tient, c’est la belle cocarde. Girondin, passe encore ; on en revient avec honneur, sauf amendement et judicieuse inconséquence ; mais de 93, jamais !

Pourtant revenons aux grandes choses, au général Lafayette, à ses Mémoires et à sa vie. — Indépendamment des récits et de la correspondance qui représente sa vie politique de 89 à 92, on trouve à cet endroit de la publication divers morceaux critiques de la plume du général sur les mémoires ou histoires de la révolution ; il y contrôle et y rectifie successivement certaines assertions de Sieyes, de Necker, de Ferrières, de Bouillé, de Mounier, de Mme Roland, ou même de M. Thiers. Le ton de ces observations, bien moins polémiques qu’apologétiques, se recommande tout d’abord par une modération digne, à laquelle, en des temps de passion et d’injure, c’est la première loi de quiconque se respecte de ne jamais déroger. Sieyes, si haut placé qu’il fût dans sa propre idée et dans celle des autres, n’a pas toujours fait de la sorte. La notice écrite par lui sur lui-même (1794) et que Lafayette discute, est, ainsi que celui-ci la qualifie avec raison, plus âcre que vraie sur bien des points. Sieyes dédie ironiquement sa notice à la Calomnie, mais lui-même n’y épargne pas les imputations calomnieuses ou injurieuses contre son ancien collègue à la constituante, pour lors prisonnier de la coalition. Lafayette prend avec réserve et dignité sa revanche de ces aigreurs, et il triomphe légitimement à la fin, lorsque, sans cesser de se contenir, il s’écrie :

« Il n’appartient point à mon sujet d’examiner la troisième époque de la vie politique de Sieyes [3]. Je suis encore plus loin de chercher à attaquer ses moyens de justification, et je me suis contenté d’admirer les pages éloquentes où il nous peint le règne de l’anarchie et de la terreur. A Dieu ne plaise que je cherche à appuyer l’horrible accusation de complicité avec Robespierre, dont il est si justement indigné ; à Dieu ne plaise que je me permette d’y croire ! mais il est une observation que je dois faire, parce qu’elle est commandée par mon amour inaltérable pour la liberté, par le sentiment profond que j’ai des devoirs d’un citoyen, et surtout d’un représentant français. L’accusation dont on a voulu souiller Sieyes est inique ; elle est fausse, et néanmoins il a mérité qu’on la fît. Je ne parle pas de cet ancien propos : « Ce n’est pas la noblesse qu’il faut détruire, mais les nobles, » propos que la calomnie peut avoir inventé ; je ne parle pas d’autres inductions, peut-être aussi mensongères, que la haine, la jalousie, et même le malheur, peuvent avoir ou controuvées ou exagérées ; je parle de sa simple assiduité aux séances qui, bien loin d’être utile [4], ne put qu’être funeste à la chose publique, lorsque le silence d’un homme tel que lui, semblait autoriser les décrets contre lesquels il ne s’élevait pas. Vingt-deux girondins, la plupart ses amis, ont péri sur l’échafaud pour s’être opposés à ces décrets. Plusieurs autres, et nommément Condorcet, ont expié des torts précédens par une proscription cruelle, fruit de leur résistance, et par une mort plus cruelle encore, il n’y a pas jusqu’à Danton et Desmoulins qui n’aient eu l’honneur de mourir pour s’opposer à Robespierre. Tallien et Bourdon, en parlant contre l’infâme loi du 22 prairial, ont mérité les bénédictions attachées à la journée du 9 thermidor ; et Sieyes, le Sieyes de 1789, constamment assis pendant toute la durée de la Convention à deux places de Robespierre, a, par son timide et complaisant silence, mérité….. d’en être oublié ! [5] » Lafayette n’a pas de peine à faire ressortir les contradictions de conduite en sens divers de Mounier et des anglicans, de Mme Roland et des girondins ; en général, toutes les contradictions et les inconséquences des divers personnages qui n’ont pas suivi sa ligne exacte sont parfaitement démêlées par lui, et rapprochées avec une modération de ton qui n’exclut pas le piquant. Lafayette s’y complaît évidemment ; il y revient en chaque occasion ; il nous rappelle que, parmi les républicains du 10 août, Condorcet avait alors oublié sa note fâcheuse sur le mot patrie du dictionnaire philosophique de Voltaire : « Il n’y a que trois manières politiques d’exister, la monarchie, l’aristocratie et l’anarchie. » Il se souvient que, parmi ces mêmes républicains, Clavière, deux ans auparavant, avait mis dans la tête de Mirabeau, dont il était le conseil, de soutenir le veto absolu du roi comme indispensable ; que Sieyes, un an auparavant, publiait encore, par une lettre aux journaux, que, dans toutes les hypothèses, il y avait plus de liberté dans la monarchie que dans la république. On trouve, de temps à autre, dans ces Mémoires de Lafayette, de petites collections et de jolis résumés, en une demi-page, de ces inconséquences de tout le monde ; il va en dénicher, des inconséquences, jusque dans de petites notices littéraires publiées par d’excellens et purs républicains, mais qui ne sont pas tout-à-fait de 89 : il eût été plus indulgent de les celer. Il se trouve, en définitive, présenté, lui et son parti, comme le seul conséquent (c’est tout simple), et lui-même comme le plus conséquent de son parti. Il s’en applaudit, c’est sa prétention de Grandisson, comme on l’a dit, et plus fréquemment manifestée qu’il n’importerait au lecteur. Il vaudrait mieux le moins démontrer de soi et laisser les autres conclure. Je suis un peu effrayé par momens, je l’avoue, de cette unité et de cette perpétuité de raison, cela fait douter ; quelques fautes de loin en loin rendraient confiance. On en est un peu impatienté du moins ; car chacun est, au fond, s’il n’y prend garde, comme ce paysan d’Aristide.

Tout en profitant avec plaisir, comme lecteur, de ces instructives et continuelles confrontations, j’aime mieux Lafayette insistant sur les inconséquences opérées par corruption. Son livre apprend ou rappelle, sur ce chapitre des fonds secrets, quelques chiffres curieux par leur emploi. J’omets vite Mirabeau, dont on voudrait absoudre la conscience du même mouvement par lequel on salue son génie et sa gloire ; mais Danton, mais Dumouriez, mais Barrère, on ose compter avec eux. Sur Dumouriez, du reste, il écrit de belles et judicieuses pages. Quand je dis belles, on entend bien qu’il ne peut être question de talent littéraire, mais l’habitude du bon langage se retrouve naturellement sous cette plume simple ; les récits, les réflexions abondent en manières de dire heureuses, modérées, et qui portent. L’écrit intitulé Guerre et Proscription, finit par ces mots : « Dumouriez, réconcilié avec les girondins, eut le commandement de l’armée de Lafayette. L’entrée des ennemis le tira d’affaire ; il prit devant eux une très bonne position. Dumouriez, qui n’avait joué jusqu’alors que des rôles subalternes, se montra fort supérieur à ce qu’on devait attendre de lui. Il déploya beaucoup de talens, des vues étendues, et l’on jugea pendant quelque temps de son patriotisme par ses succès. » — En ce temps de grandes phrases, je me sens de plus en plus touché de ce qui n’est que bien dit.

A partir de 92 jusqu’en 1814, la portion de ces mémoires, qui ne comprend pas moins d’un volume, est d’un intérêt et d’une nouveauté qu’on doit précisément à l’intervalle du rôle politique actif. Les cinq années de prison attachent par tous les caractères de beauté morale, de constance civique, et même d’entrain chevaleresque ; les lettres à Mme d’Hénin, écrites avec de la suie et un cure-dent, sont légères comme au bon temps, sémillantes, puis tout d’un coup attendries. Emprisonné, odieusement réduit, parce que son existence est déclarée incompatible avec la sûreté des gouvernemens, Lafayette ne cesse un seul instant d’être à la hauteur de sa cause. Quand on lui fait d’abord demander quelques conseils sur l’état des choses en France, il se contente de répondre que le roi de Prusse est bien impertinent. Les mauvais traitemens viennent, et le martyre se prolonge, se raffine : « Comme ces mauvais traitemens, dit-il, n’effleurent pas ma sensibilité et flattent mon amour-propre, il m’est facile de rester à ma place et de sourire de bien haut à leurs procédés comme à leurs passions. » Il ajoute en plaisantant : « Quoiqu’on m’ait ôté avec une singulière affectation quelques-uns des moyens de me tuer, je ne compte pas profiter de ceux qui me restent, et je défendrai ma propre constitution aussi constamment, mais vraisemblablement avec aussi peu de succès que la constitution nationale. » Il répond encore à ceux qui lui enlèvent couteaux et fourchettes, qu’il n’est pas assez prévenant pour se tuer. En arrivant à Olmütz, on lui confisque quelques livres que les Prussiens lui avaient laissés, notamment le livre de l’Esprit et celui du Sens commun, sur quoi Lafayette demande poliment si le gouvernement les regarde comme de contrebande. Il exige de ses amis du dehors qu’on ne parle jamais pour lui, dans quelque occasion et pour quelque intérêt que ce soit, que d’une manière conforme à son caractère et à ses principes, et il ne craint pas de pousser jusqu’à l’excès ce que Mme de Tessé appelle la faiblesse d’une grande passion. L’héroïsme domestique, l’attendrissement de famille, mais un attendrissement toujours contenu par le sentiment d’un grand devoir, pénètre dans la prison avec Mme de Lafayette. Cette noble personne écrit, à son tour, à Mme d’Hénin : « Je suis charmée que vous soyez contente de ma correspondance avec la cour (de Vienne), et du maintien du prisonnier ; il est vrai que le sentiment du mépris a garanti son cœur du malheur de haïr. Quels qu’aient été les raffinemens de la vengeance, et les choix exprès de la cour, vous savez que sa manière en général est assez imposante.... » Une telle façon d’endurer le martyre politique vaut bien celle de l’excellent Pellico [6].

Dans un écrit intitulé Souvenirs au sortir de Prison [7], Lafayette récapitule et rassemble ses propres sentimens mûris, ses jugemens des hommes au moment de la délivrance, et la situation sociale tout entière : c’est une pièce historique bien ferme et de la plus réelle valeur. On l’y voit, et en général dans tous ses écrits et toutes ses lettres de 97 à 1814, on le voit appréciant les choses sans illusion, les pénétrant, les analysant en tous sens avec sagacité, et ne se préoccupant exclusivement d’aucune forme politique. Il serait prêt volontiers à se rallier à la constitution de l’an III : « Les malheurs arrivés sous le régime républicain de l’an III. dit-il, ne peuvent rien préjuger contre lui, puisqu’ils tiennent à des causes tout autres que son organisation constitutionnelle. » Pourtant, à peine délivré par l’intervention du directoire, il a à s’exprimer sur les mesures de fructidor, et sa première parole est pour les réprouver. Car ce qu’il veut avant tout, c’est l’esprit et la pratique de la liberté, de la justice. « Quel scandale, nous dit-il en propres termes, bien qu’à demi-voix [8], si j’avais avoué que, dans l’organisation sociale, je ne tiens indispensablement qu’à la garantie de certains droits publics et personnels, et que les variations du pouvoir exécutif, compatibles avec ces droits, ne sont pour moi qu’une combinaison secondaire ! » De Hambourg, du Holstein, de la Hollande, où successivement il séjourne avant sa rentrée en France, toutes ses lettres si vives, si généreuses, et respirant, pour ainsi dire, une seconde jeunesse, expriment en cent façons, à travers leur sève, les dispositions mûres et les opinions rassises qu’on a droit d’attendre de l’expérience d’une vie de quarante ans. Il se refuse à rentrer par un biais dans les choses publiques. « Rien, écrit-il (octobre 1797) à un ami qui semblait l’y pousser, rien n’a été si public que ma vie, ma conduite, mes opinions, mes discours, mes écrits. Cet ensemble, soit dit entre nous, en vaut bien un autre ; (tenons-nous-y, sans caresser l’opinion quelconque du moment. Ceux qui veulent me perfectionner dans un sens ou dans un autre ne peuvent s’en tirer qu’avec des erreurs, des inconséquences et des repentirs. J’ai fait beaucoup de fautes, sans doute, parce que j’ai beaucoup agi, et c’est pour cela que je ne veux pas y ajouter ce qui me paraît fautif.., Il en résulte qu’à moins d’une très grande occasion de servir à ma manière la liberté et mon pays, ma vie politique est finie. Je serai pour mes amis plein de vie, et pour le public une espèce de tableau de muséum ou de livre de bibliothèque. » Jamais, sans doute, son cœur ne se sentit plus jeune ; les excès, qui ont dégoûté de la liberté les demi-amateurs, étant encore plus opposés à cette sainte liberté que le despotisme, ne l’ont pas guéri, lui, de son idéal amour ; mais il apprécie la société, son égoïsme, son peu de ressort généreux. Il est curieux de l’entendre en maint endroit ; un moraliste ne dirait pas autrement ni mieux : « Comme l’égoïsme public, écrit-il à Mme de Tessé (Utrecht, 1799), se manifeste en poltronnerie pour ne pas faire le bien malgré les gouvernans, et en amour-propre pour ne le jamais faire avec eux, il en résulte que les hommes qui ont le pouvoir ne sont point intéressés à en faire un bon usage, et que tous les autres mettent leur prétention civique à ne se mêler de rien... » Il observe avec beaucoup de finesse qu’on a tellement abusé des mots et perverti les idées, que la nation (à cette date de 1799) se croit anti-républicaine sans l’être ; il la compare toujours, dit-il, aux paysans de son département, à qui on avait persuadé, jusqu’à ce qu’ils l’eussent entendu, qu’ils étaient aristocrates. Les remèdes qu’il proposerait sont modestes, de simples palliatifs, les seuls qu’il croie proportionnés, dit-il encore, à l’état présent de l’estomac national.

La spirituelle et bonne Mme de Tessé a beau encore le chicaner agréablement sur sa disposition à l’espoir ; qui ne le croirait guéri ? Il lui répond d’Utrecht, à propos des imbroglios d’intrigues croisées qui remplirent l’intervalle du 30 prairial au 18 brumaire : « Je suis persuadé que les anciens et les nouveaux jacobins combattent, comme dans les tournois, avec des armes ensorcelées ; et tout me confirme que les insurrections ne sont plus pour un régime libre, mais, au contraire, pour le plus bête et le plus absolu despotisme. Il ne me reste donc pour espérer qu’un je ne sais quoi dont vous n’aurez pas de peine à faire rien du tout. » Pourtant l’aimable cousine (comme il appelle sa tante) ne se tient pas pour convaincue, et, du fond de son Holstein, elle le moralise toujours. Lafayette est alors en Hollande ; on parle d’une invasion prussienne ; il la croit combinée avec la France et ne s’en inquiète ; elle, Mme de Tessé, un peu peureuse comme Mme de Sablé, avec laquelle, par l’esprit, elle a tant de rapports, lui écrit de ne pas compter sur ce sang-froid qui pourrait bien l’abuser en ses jugemens. Dans le plus tendre petit billet, elle lui cite et lui applique cette pensée de Vauvenargues : « Nous prenons quelquefois pour le sang-froid une passion sérieuse et concentrée qui fixe toutes les pensées d’un esprit ardent et le rend insensible aux autres choses. » Mme de Tessé a-t-elle donc tout-à-fait tort ? Lafayette est-il complètement guéri et tempéré, rompu, sinon dans ses convictions, du moins dans ses vues du dehors ? L’expérience a-t-elle agi ? A lire ce qu’il a écrit de 97 à 1814, on le dirait.

Mais ce qu’on écrit, ce qu’on dit de plus judicieux, de plus fin, dans les intervalles de l’action, ne prouve pas toujours ; on ne saurait conclure de toutes les qualités de l’écrivain historien, de l’homme sorti de la scène et qui la juge, à celles de ce même homme en action et en scène. Il y a là une différence essentielle ; et c’est ce qui nous doit rendre fort humbles, fort circonspects, nous autres simples écrivains, quand nous jugeons ainsi à notre aise des personnages d’action. On découvre, on analyse le vrai à l’endroit même où l’on agira à côté, si l’on a occasion d’agir. C’est le caractère encore plus que l’intelligence qui décide alors, et qui reprend le dessus ; au fait et à l’œuvre, on retombe dans de certains plis. Combien de fois n’ai-je pas entendu tel personnage célèbre nous faire, comme le plus piquant moraliste (complètement à son insu ou pas tout-à-fait peut-être), l’histoire de son défaut, de ce qui dans l’action l’avait fait échouer toujours ! C’est, après tout, le vieux mot du poète : Video meliora proboque, deteriora sequor. Salluste, l’incomparable historien, avait eu, à ce qu’il paraît, une assez méchante conduite politique ; de nos jours, Lémontey, un de nos plus excellens historiens philosophes [9], en a eu une pitoyable. La Rochefoucaud, qui analysait si bien toutes les causes et les intentions, avait toujours eu dans l’action un je ne sais quoi, comme dit Retz, qui lui avait fait échec. L’action est d’un ordre à part.

Ces réserves que je pose, je ne me permets de les appliquer à Lafayette lui-même qu’avec réserve. Je crois avec Mme de Tessé que sa faculté d’espérer persista toujours un peu disproportionnée aux circonstances, et que, par instans contenue, elle reprenait les devans au moindre jour qui s’ouvrait. C’est cet homme qui jugeait si nettement l’état de la société eu 1799, qui, dans son admirable lettre à M. de Maubourg, désormais acquise à l’histoire [10], après un vigoureux tracé des partis, continuait ainsi : « Voilà, mon cher ami, le margouillis national au milieu duquel il faut pêcher la liberté dont personne ne s’embarrasse, parce qu’on n’y croit pas plus qu’à la pierre philosophale..., » et qui ajoutait : « Je suis persuadé que, s’il se fait en France quelque chose d’heureux, nous en serons... Il y a dans la multitude tant de légèreté et de mobilité, que la vue des honnêtes gens, de ses anciens favoris, la disposerait à reprendre ses sentimens libéraux ; » eh bien ! c’est ce même homme qui, en 1815, à peine rentré dans l’action, s’étonnait qu’on put accuser les Français de légèreté [11], elles en disculpait. J’insiste, parce que c’est ici le nœud du caractère de Lafayette ; mais voici un trait encore. En 1812, le 4 juillet, de Lagrange, il écrit à Jefferson ; c’était le trente-sixième anniversaire de la proclamation de l’indépendance américaine, de ce grand jour, dit-il, où l’acte et l’expression ont été dignes l’un de l’autre : « Ce double souvenir aura été heureusement renouvelé dans votre paisible retraite par la nouvelle de l’extension du bienfait de l’indépendance à toute l’Amérique (les divers états de l’Amérique du sud venaient de proclamer leur indépendance). Nous avons eu le plaisir de prévoir cet événement et la bonne fortune de le préparer. » Ainsi, Lafayette se félicite de l’émancipation de l’Amérique du sud, et il ne songe à aucune restriction dans son espoir. Que répond Jefferson ? ce que Washington eût répondu ; il modère prudemment la joie de son ami : « Je me joins sincèrement à vos vœux pour l’émancipation de l’Amérique du sud. Je doute peu qu’elle ne parvienne à se délivrer du joug étranger ; mais le résultat de mes observations ne m’autorise pas à espérer que ces provinces soient capables d’établir et de conserver un gouvernement libre.... » Et il continue l’exposé vrai du tableau. Lafayette y adhère sans doute, mais il n’y avait pas songé le premier. Nous surprenons là le grand émancipateur quand même.

Après cela, cette part faite à un certain pli très creusé du caractère de Lafayette, je crois que l’expérience pour lui ne fut pas vaine, et qu’il y eut de ce côté un autre pli en sens opposé, non moins creusé peut-être, et dont son rôle officiel a dissimulé la profondeur. Lorsque, apprenant la mort de son ami La Rochefoucauld, il écrivait de sa prison que le charme était détruit et que le sourire de la multitude n’avait plus pour lui de délices, il allait trop loin, il oubliait l’effet du temps qui cicatrise ; le sourire, plus tard, à ses yeux est encore revenu. Pourtant, on l’a vu depuis, en chaque circonstance décisive, se méfier après le premier moment, et, malgré sa bonne contenance, n’être pas fâché d’abréger. Il n’a pas tout-à-fait tenu ni dû tenir ce qu’il écrivait à Mme de Lafayette (30 octobre 1799) : « Quant à moi, chère Adrienne, que vous voyez avec effroi prêt à rentrer dans la carrière publique, je vous proteste que je suis peu sensible à beaucoup de jouissances dont je fis autrefois trop de cas. Les besoins de mon âme sont les mêmes, mais ont pris un caractère plus sérieux, plus indépendant des coopérateurs et du public dont j’apprécie mieux les suffrages. Terminer la révolution à l’avantage de l’humanité, influer sur des mesures utiles à mes contemporains et à la postérité, rétablir la doctrine de la liberté, consacrer mes regrets, fermer des blessures, rendre hommage aux martyrs de la bonne cause, seraient pour moi des jouissances qui dilateraient encore mon cœur ; mais je suis plus dégoûté que jamais, je le suis invinciblement de prendre racine dans les affaires publiques ; je n’y entrerais que pour un coup de collier, comme on dit, et rien, rien au monde, je vous le jure sur mon honneur, par ma tendresse pour vous, et par les mânes de ce que nous pleurons, ne me persuadera de renoncer au plan de retraite que je me suis formé et dans lequel nous passerons tranquillement le reste de notre vie. » Mais il semble s’être toujours souvenu de ces paroles et ne s’être jamais trop départi du sentiment qu’il exprime. Si l’on excepte, en effet, sa longue campagne politique sous la restauration, durant laquelle il combattit à son rang d’opposition avancée, comme c’était le devoir de tous les amis des libertés publiques, il ne parut jamais en tête et hors de ligne que pour un coup de collier. Et alors, comme on l’a vu en 1830, il avait une hâte extrême de se décharger : Qu’on en finisse, et que les droits de l’humanité soient saufs ! — C’est ainsi que son expérience acquise se concilia du mieux qu’elle put avec son inaltérable faculté d’espérer et avec sa foi morale et sociale persistante.

On trouvera dans la lettre à M. de Maubourg, dont je ne saurais assez signaler l’intérêt et l’importance, l’arrière-pensée finale de Lafayette (si je l’ose appeler ainsi), et l’explication de son prenez-y-garde dans ces momens décisifs où, plus tard, il s’est trouvé à portée de tout. Cette lettre démontre de plus, à mes yeux, que ce qui arriva, à partir du 8 août 1830, ne déjoua pas l’idée intérieure de Lafayette autant que lui-même le crut et le ressentit. Il écrivait en 1799 : « Les uns espèrent que la persécution m’aura un peu aristocratisé ; les autres m’identifient à la royauté constitutionnelle, et les républicains disent qu’à présent je serai pour la république comme j’étais pour elle dans les États-Unis. Mais toutes ces idées ne sont que secondaires, parce que réellement la masse nationale n’est ni royaliste, ni républicaine, ni rien de ce qui demande une réflexion politique ; elle est contre les jacobins, contre les conventionnels, contre ceux qui règnent depuis que la république a été établie ; elle veut être débarrassée de tout cela, fût-ce par la contre-révolution, mais préfère s’arrêter à quelque chose de constitutionnel ; elle sera si contente d’un état de choses supportable, qu’elle trouverait ensuite mauvais qu’on voulût la remuer pour quoi que ce fût. » Il écrivait encore à cette date : « Tout est bon, excepté la monarchie aristocratico-arbitraire et la république despotique. » Il est vrai qu’en 1830 son cœur devait être redevenu plus exigeant ; les années de lutte, sous la restauration, lui avaient fait croire à une forte et stable reconstitution d’esprit public ; ce n’était plus comme à ce temps de 1799, où il disait : nos amis (les constitutionnels) qu’il est impossible de faire sortir de leur trou. Ici tout le monde était en ligne. Cette restauration, contre les excès de laquelle on s’entendait si bien, me fait l’effet d’avoir été le plus prolongé et le plus illusoire des rideaux. Quand il se déchira, tout ce qui n’était uni qu’en face se rompit du coup. Lafayette, en 1799, écrivait à merveille sur les périls du dehors qu’on exagérait : « Dans tout ce qui regarde l’opposition aux étrangers, il y a toujours un moment où notre nation semble rebondir et dérange toutes les espérances de la politique. » Il avait pu oublier en 1830, au lendemain des trois jours, cette maxime inverse et qui n’est pas moins vraie, que, dans tout ce qui concerne la pratique intérieure et l’organisation sérieuse des garanties, il y a toujours un moment où notre nation, si près qu’elle en soit, échappe et déconcerte toutes les espérances du patriotisme. Pourtant, encore une fois, la lettre à M. de Maubourg et celles qu’il écrivait à cette époque me prouvent que Lafayette se serait résigné, en 1799, à quelque chose de semblable à l’ordre actuel, ou même de moins bien, et qu’entre ce qu’on a et lui, il n’y a, au fond, que de ces nuances qui se perdent et se regagnent constitutionnellement. Cela n’empêche pas qu’on ne l’ait vu, à un certain moment, mécontent de l’œuvre à laquelle il avait aidé ; il se crut joué, il se repentit. La conclusion, nullement politique, et toute morale, que j’en veux tirer, c’est que la réalisation d’un ordre rêvé est toujours inférieur à l’idéal, même le plus modéré, qu’on s’en fesait ; que les imperfections et les insuffisances, non-seulement des hommes, mais des principes, se font sentir et sortent de toutes parts le jour où le monde est à eux, et que nulle fin humaine, en aboutissant, ne répondra à la promesse des précurseurs. S’ils étaient là, comme Lafayette, pour la juger, ils la jugeraient avortée, ou bien, pour se faire illusion encore, ils la jugeraient ajournée ; ils attendraient, pour clore à souhait, je ne sais quel cinquième acte, qui, en venant, ne clorait pas davantage. Ainsi l’homme, sur le débris et la pauvreté de son triomphe, meurt mécontent. Je ne veux pas rire ; mais Lafayette, désappointé en mourant, me fait exactement l’effet de Boileau. Oui, Boileau, de son vivant, triomphe ; il est réputé législateur à satiété ; son Art poétique a force de loi ; la Déclaration des Droits n’a pas mieux tué les privilèges que ce programme du Parnasse n’a tué l’ancien mauvais goût. Eh bien ! Boileau mourant croit tout perdu et manqué ; il en est à regretter les Pradons du temps de sa jeunesse, qu’il appelle des soleils en comparaison des rimeurs nouveaux. En quoi Boileau a tort et raison en cela, je ne le recherche pas pour le moment ; je reprendrai cette thèse ailleurs. Comme résultat, mon idée est que le vœu de Boileau, comme celui de Lafayette, n’avait qu’en partie manqué ; en gros, et pour d’autres que lui, le but semblait atteint, et l’objet obtenu. Mais je m’arrête ; je ne voudrais pas avoir l’air badin, ni paraître rien rabaisser dans mes comparaisons. On pardonnera aux habitudes littéraires, si je rapporte ainsi les grandes choses aux petites, et les politiques aux rimeurs, qui ne sont guère dans l’état que des Joueurs de quille, comme disait Malherbe,

La rentrée de Lafayette en France après le 18 brumaire, son attitude au milieu des partis dès-lors simplifiés, ses réponses aux avances du chef comme à celles de la minorité opposante, tout cela est raconté avec un intérêt supérieur et plus qu’anecdotique, dans l’écrit intitulé mes Rapports avec le premier Consul, dont j’ai précédemment cité l’éloquente conclusion. On voit dans ces récits de conversations, à quel degré Lafayette a le propos historique, le mot juste de la circonstance et comme la réplique à la scène ; un jour, causant avec Bonaparte, à Mortfontaine chez Joseph, il s’aperçut que les questions du consul tendaient à lui faire étaler ses campagnes d’Amérique : « Ce furent, répondit-il en coupant court, les plus grands intérêts de l’univers décidés par des rencontres de patrouilles. » Il a beaucoup de ces mots-là, soit au balcon populaire et en plein vent, comme il dit, soit dans le salon.

Son rôle ou plutôt l’absence de tout rôle, à cette époque du consulat et de l’empire, est dictée par un tact politique et moral des plus parfaits. Quand on demandait à Sieyes ce qu’il avait fait pendant la terreur, il répondait : J’ai vécu. Lafayette pouvait plus à bon droit et plus à haute voix répondre, et il répondait : « Ce que j’ai fait durant ces douze aimées, je me suis tenu debout. » C’était assez, c’était unique, au milieu des prosternations universelles. Il avait beau s’ensevelir à Lagrange, dans une vie de fermier et de patriarche ; on le savait là ; Bonaparte ne le perdit jamais de l’œil un instant : « Tout le monde en France est corrigé, disait-il un jour dans une sortie au conseil d’état, il n’y a qu’un seul homme qui ne le soit pas, Lafayette ! il n’a jamais reculé d’une ligne. Vous le voyez tranquille ; eh ! bien, je vous dis, moi, qu’il est tout prêt à recommencer. » Lafayette (et lui-même le dit presque en propres termes), s’appliqua à se conserver sous l’empire comme un exemplaire de la vraie doctrine de la liberté, exemplaire précieux et à peu près unique, sans tache et sans errata, avec le Vietrix causa diis, pour épigraphe. Ce sont là de ces volumes qui, comme ceux des vies de Plutarque, ne sont jamais dépareillés, même quand on n’en a qu’un.

Les vertus de famille, la bonté morale et l’excellence du cœur pour tout ce qui l’approchait ont, par endroits, leur expression touchante dans ces mémoires, et les pieux éditeurs, en y apportant la discrétion et la pudeur qui marquent les affections les plus sacrées, n’ont cependant pu ni dû supprimer, en fait d’intimité, tous les témoignages. Sans craindre d’abonder moi-même, je veux citer en entier la belle lettre de janvier 1808, à M. de Maubourg, sur la mort de Mme de Lafayette. Par son dévouement, son héroïsme conjugal et civique durant la prison d’Olmütz, cette noble personne appartient aussi à l’histoire ; on a lu d’ailleurs avec un agrément imprévu les piquantes et gracieuses lettres adressées à mon cher cœur, au premier départ pour l’Amérique ; en voici la contrepartie pathétique et funèbre :

« Je ne vous ai pas encore écrit, mon cher ami, du fond de l’abîme de malheur où je suis plongé... j’en étais bien près lorsque je vous ai transmis les derniers témoignages de son amitié pour vous, de sa confiance dans vos sentimens pour elle. On vous aura déjà parlé de la fin angélique de cette incomparable femme. J’ai besoin de vous en parler encore ; ma douleur aime à s’épancher dans le sein du plus constant et cher confident de toutes mes pensées au milieu de toutes ces vicissitudes où souvent je me suis cru malheureux ; mais jusqu’à présent, vous m’avez trouvé plus fort que mes circonstances ; aujourd’hui, la circonstance est plus forte que moi. « Pendant les trente-quatre années d’une union où sa tendresse, sa bonté, l’élévation, la délicatesse, la générosité de son âme charmaient, embellissaient, honoraient ma vie, je me sentais si habitué à tout ce qu’elle était pour moi, que je ne le distinguais pas de ma propre existence. Elle avait quatorze ans et moi seize, lorsque son cœur s’amalgama à tout ce qui pouvait m’intéresser. Je croyais bien l’aimer, avoir besoin d’elle, mais ce n’est qu’en la perdant, que j’ai pu démêler ce qui reste de moi pour la suite d’une vie qui avait paru livrée à tant de distractions, et pour laquelle néanmoins il n’y a plus ni bonheur, ni bien-être possible. Le pressentiment de sa perte ne m’avait jamais frappé comme le jour où, quittant Chavaniac, je reçus un billet alarmant de Mme de Tessé ; je me sentis atteint au cœur. George fut effrayé d’une impression qu’il trouvait plus forte que le danger. En arrivant très rapidement à Paris, nous vîmes bien qu’elle était fort malade ; mais il y eut dès le lendemain un mieux que j’attribuai un peu au plaisir de nous revoir

« Voilà bien des souvenirs que j’aime à déposer dans votre sein, mon cher ami ; mais il ne nous reste que des souvenirs de cette femme adorable à qui j’ai dû un bonheur de tous les instans, sans le moindre nuage. Quoiqu’elle me fût attachée, je puis le dire, par le sentiment le plus passionné, jamais je n’ai aperçu en elle la plus légère nuance d’exigence, de mécontentement, jamais rien qui ne laissât la plus libre carrière à toutes mes entreprises ; et si je me reporte aux temps de notre jeunesse, je retrouverai en elle des traits d’une délicatesse, d’une générosité sans exemple. Vous l’avez toujours vue associée de cœur et d’esprit à mes sentimens, à mes vœux politiques, jouissant de tout ce qui pouvait être de quelque gloire pour moi, plus encore de ce qui me faisait, comme elle le disait, connaître tout entier ; jouissant surtout lorsqu’elle me voyait sacrifier des occasions de gloire à un bon sentiment. — Sa tante Mme de Tessé me disait hier : « Je n’aurais jamais cru qu’on pût être aussi fanatique de vos opinions et aussi exempte de l’esprit de parti. » en effet, jamais son attachement à notre doctrine n’a un instant altéré son indulgence, sa compassion, son obligeance pour les personnes d’un autre parti ; jamais elle ne fut aigrie par les haines violentes dont j’étais l’objet, les mauvais procédés et les propos injurieux à mon égard, toutes sottises indifférentes à ses yeux du point où elle les regardait et où sa bonne opinion de moi voulait bien me placer. — Vous savez comme moi tout ce qu’elle a été, tout ce qu’elle a fait pendant la révolution. Ce n’est pas d’être venue à Olmütz comme l’a dit Charles Fox, « sur les « ailes du devoir et de l’amour, » que je veux la louer ici, mais c’est de n’être partie qu’après avoir pris le temps d’assurer, autant qu’il était en elle, le bien-être de ma tante et les droits de nos créanciers ; c’est d’avoir eu le courage d’envoyer George en Amérique. — Quelle noble imprudence de cœur à rester presque la seule femme de France compromise par son nom, qui n’ait jamais voulu en changer [12] ! Chacune de ses pétitions ou réclamations a commencé par ces mots : la femme Lafayette. Jamais cette femme, si indulgente pour les haines de parti, n’a laissé passer, lorsqu’elle était sous l’échafaud, une réflexion contre moi sans la repousser, jamais une occasion de manifester mes principes sans s’en honorer et dire qu’elle les tenait de moi ; elle s’était préparée à parler dans le même sens au tribunal ; et nous avons tous vu combien cette femme si élevée, si courageuse dans les grandes circonstances, était bonne, simple, facile, dans le commerce de la vie, trop facile même et trop bonne, si la vénération qu’inspirait sa vertu n’avait pas composé de tout cela une manière d’être tout-à-fait à part. C’était aussi une dévotion à part que la sienne. Je puis dire que pendant trente-quatre ans, je n’en ai pas éprouvé un instant l’ombre de gêne ; que toutes ses pratiques étaient sans affectation subordonnées à mes convenances, que j’ai eu la satisfaction de voir mes amis les plus incrédules, aussi constamment accueillis, aussi aimés, aussi estimés, et leur vertu aussi complètement reconnue que s’il n’y avait pas eu de différence d’opinions religieuses ; que jamais elle ne m’a exprimé autre chose que l’espoir qu’en y réfléchissant encore, avec la droiture de cœur qu’elle me connaissait, je finirais par être convaincu. Ce qu’elle m’a laissé de recommandations est dans le même sens, me priant de lire, pour l’amour d’elle, quelques livres, que certes j’examinerai de nouveau avec un véritable recueillement ; et appelant sa religion, pour me la faire mieux aimer, la souveraine liberté, de même qu’elle me citait avec plaisir ce mot de Fauchet : « Jésus-Christ mon seul maître. » — On a dit qu’elle m’avait beaucoup prêché ; ce n’était pas sa manière. — Elle m’a souvent exprimé dans le cours de son délire la pensée qu’elle irait au ciel, et oserai-je ajouter que cette idée ne suffisait pas pour prendre son parti de me quitter ? Elle m’a dit plusieurs fois : « Cette vie est courte, troublée... réunissons-nous en Dieu, passons ensemble l’éternité. » Elle m’a souhaité et à nous tous la paix du Seigneur. « Quelquefois on l’entendait prier dans son lit. Il y eut, une des dernières nuits, quelque chose de céleste à la manière dont elle récita deux fois de suite, d’une voix forte, un cantique de Tobie applicable à sa situation, le même qu’elle avait récité à ses filles en apercevant les clochers d’Olmütz [13]. Voilà comment cet ange si tendre a parlé dans sa maladie, ainsi que dans les dispositions qu’elle avait faites il y a quelques années, et qui sont un modèle de tendresse, de délicatesse et d’éloquence du cœur.

«Vous parlerai-je du plaisir sans cesse renaissant que me donnait une confiance entière en elle, jamais exigée, reçue au bout de trois mois comme le premier jour, justifiée par une discrétion à toute épreuve, par une intelligence admirable de tous les sentiments, les besoins, les vœux de mon cœur ; et tout cela mêlé à un sentiment si tendre, à une opinion si exaltée, à un culte, si j’ose dire, si doux et si flatteur, surtout de la personne la plus parfaitement naturelle et sincère qui ait jamais existé !

«C’est lundi que cette angélique femme a été portée, comme elle l’avait demandé, auprès de la fosse où reposent sa grand’mère, sa mère et sa sœur, confondues avec seize cents victimes ; [14]; elle a été placée à part, de manière à rendre possibles les projets futurs de notre tendresse. J’ai reconnu moi-même ce lieu lorsque George m’y a conduit jeudi dernier et que nous avons pu nous agenouiller et pleurer ensemble.

« Adieu, mon cher ami ; vous m’avez aidé à surmonter quelques accidens bien graves et bien pénibles auxquels le nom de malheur peut être donné jusqu’à ce qu’on ait été frappé du plus grand des malheurs du cœur : celui-ci est insurmontable ; mais, quoique livré à une douleur profonde, continuelle, dont rien ne me dédommagera ; quoique dévoué à une pensée, un culte hors de ce monde (et j’ai plus que jamais besoin de croire que tout ne meurt pas avec nous), je me sens toujours susceptible des douceurs de l’amitié... Et quelle amitié que la vôtre, mon cher Maubourg !

« Je vous embrasse en son nom, au mien, au nom de tout ce que vous avez été pour moi depuis que nous nous connaissons. « 

Lafayette rentre en scène en 1815, et, à part deux ou trois années de retraite encore, au commencement de la seconde restauration, on peut dire qu’il ne quitte plus son rôle actif jusqu’à sa mort. Un écrit assez considérable et inachevé [15] expose la situation publique et sa propre attitude en 1814 et 1815. En la faisant bien comprendre dans son ensemble, il reste un point auquel il réussit difficilement à nous accoutumer. C’est lorsqu’aux cent jours, et Bonaparte arrivant sur Paris, Lafayette, qui s’est rendu à une conférence chez M. Lainé, propose de défendre la capitale contre le grand ennemi ; il se trouve seul de cet avis énergique avec M. de Chateaubriand. Mais M. de Chateaubriand, c’est tout simple, en proposant de mourir en armes, s’il le fallait, autour du trône des Bourbons, voyait pour l’idée monarchique, dans ce sang noblement versé, une semence glorieuse et féconde ; il motivait son opinion dans des termes approchans et avec cet éclat qu’on conçoit de sa bouche en ces heures émues. Lafayette, qui raconte ce détail et qui rappelle les chevaleresques paroles sur ce sang fidèle d’où la monarchie renaîtrait un jour, ne peut s’empêcher d’ajouter : « Constant (Benjamin Constant, qui était de la conférence) se mit à rire du dédommagement qu’on m’offrait. » Et, en effet, la position de Lafayette en ce moment, au pied du trône des Bourbons, paraît bien fausse, surtout lorsqu’on a lu le jugement qu’il portait d’eux pendant 1814 ; je ne dis pas que sa situation eût été plus vraie en se ralliant à Bonaparte. Pourtant, je le concevrais mieux ; il n’y aurait eu rien du moins qui prêtât à rire.

Carnot, je le sais, n’avait pas les mêmes engagemens que Lafayette, ni les mêmes scrupules solennels de liberté ; mais, en ces crises de 1814-1815, sa conduite envers Bonaparte répond bien mieux, en fait, et sans marchander, à l’instinct national et révolutionnaire.

Une remarque encore sur le factice, déjà signalé, qui s’introduit dans ces rôles individuels en politique. Si Benjamin Constant n’avait pas été là fort à propos pour éclater de rire (ce qui est bien de lui) sur le point comique au milieu de la circonstance sombre, l’homme d’esprit chez Lafayette se serait contenté de sourire tout bas, et on ne l’aurait pas su.

Cet instant d’embarras à part, la conduite de Lafayette rentre bien vite dans sa rectitude incontestée, et elle se rapporte, durant toute la restauration, à des sympathies générales trop partagées et encore trop récentes pour qu’il ne soit pas superflu de rien développer ici. Rentré à la chambre élective en 1818, il vit le parti libéral se former, et autant qu’aucun chef d’alors, il y aida. C’était, après tout, cette même masse moyenne et flottante de laquelle il écrivait en 1799 : « La partie plus ou moins pensante de la nation ne fut jamais contre-révolutionnaire qu’en désespoir de toute autre manière de se débarrasser de la tyrannie conventionnelle, pour laquelle on a bien plus de dégoût encore. Donnez-lui des institutions libérales, un régime conséquent, et d’honnêtes gens ; vous la verrez revenir à leurs idées des premières années de la révolution, avec moins d’enthousiasme pour la liberté, mais avec une crainte de la tyrannie et un amour de la tranquillité qui lui fera détester tout remuement aristocrate ou jacobin. » L’enthousiasme même semblait revenu, depuis 1815, sous le coup de tant de sentimens et d’intérêts sans cesse froissés ; on s’organisait pour la défense, on espérait et on avait confiance dans l’issue, précisément en raison des excès contraires. Il y avait, comme en défi de l’oppression, un universel rajeunissement. Nul, en ces années, ne fut plus jeune que le général Lafayette. Ne le fut-il pas trop quelquefois ? N’alla-t-il pas bien loin en certaines tentatives prématurées comme dans l’affaire de Belfort [16] ? Nos vieilles ardeurs sont trop d’accord avec les siennes là-dessus pour que notre triste impartialité d’aujourd’hui y veuille regarder de plus près. C’étaient de beaux temps, après tout, si l’on ne se reporte qu’aux sentimens éprouvés, des temps où l’instinct de la lutte ne trompait pas. Quels souvenirs pour ceux qui les ont reçus dans leur fraîcheur, que ce voyage d’Amérique en 1824, et cette hymne de Béranger qui le célébrait :

Jours de triomphe, éclairez l’univers !

Mais les exposer seulement au grand air d’aujourd’hui, c’est presque les flétrir, ces souvenirs, tant le mouvement général est loin, tant les générations survenantes y deviennent de plus en plus étrangères par l’esprit, tant l’ironie des choses a été complète. De sorte qu’en ce temps bizarre, il faut s’arrêter devant le double inconvénient de parler aux uns d’un sujet par trop connu, et aux autres de sentimens parfaitement ignorés.

La seconde moitié du sixième et dernier volume est consacrée à la révolution de juillet et aux années qui suivent ; indépendamment des actes publics et des discours de Lafayette, on y donne toute une partie de correspondance qui ne laisse aucun doute sur ses dernières pensées politiques ; les suppressions, commandées aux éditeurs par la discrétion et la convenance, n’en affaiblissent que peu sensiblement l’amertume. Cette dernière partie de la vie de Lafayette, si honorable toujours, est pourtant celle qu’il y aurait peut-être le plus lieu d’épiloguer politiquement, à quelque point de vue qu’on se place, soit du sein de l’ordre actuel, soit du dehors. C’est celle, à coup sûr, qui a le plus nui dans la vague impression publique, et en double sens contraire, à la mémoire de l’illustre citoyen, et qui a contribué à jeter sur l’ensemble de sa carrière une teinte générale où l’ancien attrait a pâli. Mais ne voulant pas approfondir, il serait peu juste d’insister. Assez d’autres prendront les Mémoires uniquement par cette queue désagréable. Le plus grand malheur du général a été de survivre (ne fût-ce que de quelques jours) à la grande révolution qu’il représentait depuis quarante et un ans ; en ne tombant pas précisément avec elle, il a fait à son tour l’effet de ceux qui s’obstinent à prolonger ce qui est usé et en arrière. Le public est ingrat ; si belle, si soutenue qu’ait été la pièce donnée à son profit, il ne veut pas que la dernière scène soit traînante, et que l’acteur principal demeure, en se croyant encore indispensable, lorsque le gros du drame est fini. Béranger, dans son rôle de poète politique, l’a senti à point ; il a su se dérober, pour se renouveler peut-être. Lafayette ne l’a pu ; son nom, vers la fin, de plus en plus affiché, tiraillé par les partis, a un peu déteint, comme son vieux et noble drapeau. Cela reviendra. Une lecture attentive de ces Mémoires, si on la peut obtenir d’un public passablement indifférent, est faite pour rétablir et rehausser l’idée du personnage historique dans la grandeur et la continuité de sa ligne principale, avec tous les accompagnemens non moins certains, et beaucoup plus variés qu’on ne croirait, d’esprit, de juge- ment ouvert et circonspect, de finesse sérieuse, de bonne grâce et de bon goût. Éclairée par ces excellens Mémoires, l’histoire du moins c’est-à-dire le public définitif s’en souviendra.


SAINTE-BEUVE.

  1. Chez Fournier aîné, rue de Seine, 16.
  2. Tom. IV. Ces trois derniers volumes viennent de paraître.
  3. Sieyes avait divisé sa vie politique depuis 89 en trois époques. « Durant toute la tenue de l’assemblée législative jusqu’à l’ouverture de la convention, il est resté complètement étranger à toute action politique. C’est le troisième intervalle. » (Novice de Sieyes sur lui-même.)
  4. Après un tableau du règne de la terreur, Sieyes ajoutait : « Que faire, encore une fois, dans une telle nuit ? attendre le jour. Cependant cette sage détermination n’a pas été tout-à-fait celle de Sieyes. Il a essayé plusieurs fois d’être utile, autrement que par sa simples assiduité aux séances. » (Notice de Sieyes sur lui-même.)
  5. On a beaucoup parlé de Sieyes dans ces derniers temps ; sa mort l’a remis en scène. M. Mignet, dans un équitable éloge, l’a caractérisé. Pourtant la forme même de l’éloge académique interdisait certains jugemens et certaines révélations. On trouvera le personnage au complet dans ces Mémoires de Lafayette, surtout dans la lettre à M. de Maubourg (tom. V ; , écrite à la veille du 18 brumaire. Il va là, sur Sieyes, à la page 105, un admirable portrait. Moi-même, je trouve, dans des notes fidèlement recueillies auprès d’un des hommes qui ont le mieux connu, pratiqué et pénétré Sieyes, la page suivante, que j’apporte ici comme tribut à cette haute mémoire historique. Le temps des parallèles en règle est passé ; mais, sans y faire effort, combien de Sieyes à Lafayette le contraste saute aux yeux frappant :
    « Sieyes a vécu plusieurs années dans l’intimité de Diderot et de la plupart des philosophes du XVIIIe siècle. Envoyé très souvent de Chartres à Paris pour les affaires du diocèse ou du chapitre, il jouissait de la capitale en amateur spirituel, en dilettante, et il passait à Chartres, dans ses courts retours, pour un grand dévot, parce qu’il était sérieux. Il s’était fait de 28 à 30,000 livres de bénéfices, grosse fortune pour le temps, il aimait beaucoup et goûtait la musique, la métaphysique aussi, on le sait, et pas du tout le travail, à proprement parler. Quoiqu’il eût le talent et l’art d’écrire, c’était, vers la fin. Des Renaudes qui lui faisait ses rares discours. Il lisait même très peu, et sa bibliothèque usuelle se composait à peu près en tout d’un Voltaire complet, qu’il recommençait avec lenteur sitôt qu’il l’avait fini, comme M. de Tracy faisait aussi volontiers ; et il disait que tous les résultats étaient là. Réduit d’abord à 6,000 francs par l’assemblée constituante, il en avait pris son parti, et était resté patriote. Plus tard, réduit à 12 ou 1,400 fr. par un décret de la convention, il dit ce jour-là, en sortant, à un collègue en qui il avait confiance : « 6,000 francs, passe ; mais 1,200, cela est trop peu. Que veut-on que je fasse ? Je n’ai rien... » Il avait l’accent méridional de Fréjus, mais point l’accent rude et rauque comme Raynouard ; il avait l’esprit doux. Il ne s’ouvrait qu’à ceux dont il se savait compris : dès qu’il s’était aperçu qu’on ne le suivait pas, qu’on ne l’entendait pas, il se refermait, et c’en était fait pour la vie. Dans les comités, qu’il méprisait assez, il ne se communiquait pas, se levait après le premier quart d’heure, se promenait de long en large, et, si on le pressait de questions : « Qu’en pensez-vous, citoyen Sieyes ? » il répondait en gasconnant : « Mais oui, ce n’est pas mal. » A propos de la constitution de l’an III, on ne put tirer de lui autre chose, et quand l’un des membres du comité, qui avait sa confiance, alla le consulter confidentiellement, pièce en main, pour obtenir un avis plus intime, Sieyes dit : « Hein ! hein ! il y a de l’instinct. » Dans les diners, quand il le voulait et qu’il n’y avait pas de mauvais visage qui le renfonçât, il était le plus charmant convive, et soigneux même de plaire à tous. Toute la dernière moitié de sa vie se passa dans son fauteuil, dans la paresse, dans la richesse, dans la méditation ironique, dans le mépris des hommes, dans l’égoïsme, dans le népotisme. Il était fait pour être cardinal sous Léon X. Exilé, il vécut à la lettre, comme le rat de la fable, dans son fromage de Hollande. Quand ce fou d’abbé Poulle tenta de l’assassiner chez lui, rue Neuve-Saint-Roch, et lui tira un coup de pistolet qui lui perça la main, plusieurs collègues de la convention l’allaient voir et lui tenir compagnie dans les soirées ; on parlait des affaires publiques, des projets renaissans, des espérances meilleures : « Eh ! oui, disait Sieyes, faites ; oui, pour qu’on vous tire aussi un coup de pistolet comme cela. » L’ambassade de Berlin acheva son reste de républicanisme. Avant le 18 brumaire, il comprit tout ce que Bonaparte était et allait faire. Directeur, il retint un jour seul, après un grand dîner, un membre des cinq cents, républicain des plus probes : « Voyez, lui dit-il, vous et vos amis, si vous voulez vous entendre avec lui, car s’il ne lé fait avec vous, il lé fera avec d’autres ; il lé fera avec les jacobins, il lé fera avec lé diable. Mais il vaut mieux que ce soit avec vous qu’il marche, et lui-même l’aimerait mieux ; et puis, vous pourrez un peu lé retenir » Quand Bonaparte lui fit ce fameux cadeau de terre qui l’engloutit, le message arriva à l’assemblée aux mains de Daunou, alors président. Celui-ci, tout effrayé pour Sieyes, en dit un mot à l’oreille aux quelques amis républicains, et il fut convenu de ne pas donner lecture de la pièce sans le consulter. Après la séance, on alla chez lui ; on lui exposa le tort qu’il se ferait en acceptant le don de cette sorte ; que c’était un tour de Bonaparte pour le décrier, pour l’absorber ; qu’il valait mieux, s’il y tenait, faire voter la chose comme récompense publique. Sieyes repartit alors : « Et moi, je vous dis que, si ça né se fait pas ainsi, ça né se fera pas du tout. » On vit alors sa pensée ; le lendemain, ses amis patriotes votèrent contre la proposition, mais ils étaient peu nombreux, et elle passa. — A l’Institut, Sieyes, dans les premiers temps, prenait assez volontiers la parole sur des sujets de métaphysique et de philosophie, à propos des lectures de Cabanis et de Tracy, jamais en matière de science politique : c’était un point sur lequel ses idées arrêtées, plus ou moins justes ou bizarres, mais à coup sûr profondes, ne souffraient pas de discussion. »
    Je ne crois pas m’être trop éloigné de Lafayette en tout ceci ; il me semble plutôt avoir multiplié les points de vue autour de lui, et il n’y perd pas.
  6. Chez celui-ci, en effet, l’humilité chrétienne, au-dessus de laquelle, comme beauté, morale, il n’y a rien, a pourtant pris la forme d’une âme plus tendre et douce que vigoureuse et, plus qu’il n’était nécessaire à l’angélique attitude de la victime, ce que j’appelle le généreux humain y a péri. Ce généreux humain éclate dans tout son ressort chez Lafayette captif, et non sans un auguste sentiment de déisme qui y fait ciel. Mme de Lafayette introduit à coté le christianisme pratique, fervent, mais un christianisme qui accepte et qui veut le généreux.
  7. Tom. IV.
  8. Souvenirs au sortir de prison.
  9. Voir son Histoire de la Régence.
  10. Tom. V, pag. 99.
  11. Tom. V, pag. 476.
  12. La plupart des femmes d’émigrés avaient, en 1793, rempli la formalité d’un divorce simulé, pour mettre à l’abri une portion de leur fortune.
  13. Voici le texte du cantique récité par Mme de Lafayette à l’aspect d’Olmütz, quand elle vint partager la captivité du général Lafayette au mois d’octobre 1795 : « Seigneur, vous êtes grand dans l’éternité, votre règne s’étend dans tous les siècles, vous châtiez et vous sauvez, vous conduisez les hommes jusqu’au tombeau, et vous les en ramenez, et nul ne se peut soustraire à votre puissante main. Rendez grâces au Seigneur, enfans d’Israël, et louez-le devant les nations : parce qu’il vous a ainsi dispersés parmi les peuples qui ne le connaissent point, afin que vous publiiez ses miracles, et que vous leur appreniez qu’il n’y en a point d’autre que lui qui soit le Dieu tout-puissant. C’est lui qui nous a châtiés à cause de nos iniquités, et c’est lui qui nous sauvera pour signaler sa miséricorde. Considérez donc la manière dont il nous a traités, bénissez-le avec crainte et avec tremblement, et rendez hommage par vos œuvres au roi de tous les siècles. Pour moi, je le bénirai dans cette terre où je suis captive, etc. » (Tobie, chap. XIII, v. 2, 3, 4, 5, 6 et 7.)
  14. Dans le cimetière de Picpus.
  15. Tom. V.
  16. Tome VI, pages 135 et suiv.