Mémoires de Madame d’Épinay, 1865/Vol 1/Chapitre II

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CHAPITRE II

1746
Mélancolie de madame d’Épinay, qui se persuade qu’elle doit mourir en couche. — Elle découvre, chez un bijoutier du Palais, que son mari lui est infidèle pour une fille. — Naissance de son fils. — M. de Bellegarde presse le retour de M. d’Épinay. — Il arrive, rassure et persuade sa femme. — Nouvelles connaissances de la maison. — Commencement du Journal. — Courte renaissance du bonheur intime. — Madame Darti. — Légèretés et dissipation de M. d’Épinay. — Sa conduite incroyable avec sa femme et le chevalier de Canaples. — Fin de la première année de ménage.

Ces conseils ne changèrent rien aux projets de madame d’Épinay. Nous partîmes pour la campagne, où elle mena en effet la vie qu’elle s’étoit proposée. L’esprit toujours occupé de son mari, elle lui écrivoit beaucoup ; mais plus son amour étoit grand, moins elle trouvoit qu’il y répondoit. Elle s’exagéra ses peines, et finit par tomber dans la mélancolie. Plusieurs jeunes femmes alors moururent en couche. Son âme tournée à la tristesse se trouva ouverte à la crainte d’éprouver un pareil sort. Elle n’en parloit pas, mais je la surpris plusieurs fois s’occupant, les larmes aux yeux, à tout arranger pour laisser à ses amies des marques de son souvenir, et à son mari des preuves de tout ce que son indifférence, ou, pour mieux dire, la foiblesse de ses sentiments lui avoit fait souffrir. Madame de Maupeou faisoit l’impossible pour l’engager à sortir de cet état ; mais elle s’y prenoit toujours si follement, que ses représentations ne faisoient aucun effet. M. de Bellegarde et madame d’Esclavelles, qui ignoroient la cause de cette tristesse, l’attribuoient uniquement à l’absence de M. d’Épinay, et en l’exhortant à la patience, la louoient beaucoup de la retraite où elle vivoit, et l’assuroient que c’étoit le seul moyen de retenir son mari auprès d’elle à son retour, et de le tirer de la trop grande dissipation où il se laissoit entraîner. D’un autre côté, au milieu de toutes les folies de sa cousine, il se trouvoit aussi des réflexions qui n’en étoient pas moins sensées pour être dites gaiement. Voici une lettre qu’elle lui écrivit dans ce temps, et qui ébranla un peu ma pupille dans ses résolutions.


LETTRE DE MADAME DE MAUPEOU À MADAME D’ÉPINAY.

Enfin, voilà huit jours que je garde la chambre, ma chère et très-lamentable cousine, sans avoir pu parvenir à vous faire accepter aucune des propositions que je vous ai faites de me venir voir. J’aime à la folie, entre autres, votre excuse d’hier, pour ne pas venir au concert que j’ai donné. « Il y avoit trop de monde. » Quelle platitude ! Quoi ! parce que votre mari est absent, il faut vivre dans la retraite ; vous qui aviez l’air, il y a un mois, d’être attachée à l’aile d’un moulin à vent, vous voilà tout d’un coup livrée à la solitude la plus déplorable : et cela, pourquoi ? pour un mari qui court les champs, et qui doit être absent quelques mois. Prenez-y garde je vous assure que vous allez vous couvrir de ridicule.

Il est assurément bien d’aimer son mari : cela est même très-admirable, mais il y des bornes à tout. Je crois bien que vos chers parents sont fort aises de ce nouveau genre de vie, ils ont quelqu’un de plus pour les regarder bâiller, et c’est quelque chose quand on bâille par état. Raillerie à part, voyons un peu à quoi tout ceci vous mènera.

Tant par votre état que par la vie que vous allez mener, vous contracterez une mélancolie et une tristesse qui ne vous rendront pas plus aimable. Ces beaux yeux se terniront, ces jolies joues fraîches se faneront, et votre époux, à son retour, vous saura le meilleur gré du monde de cette réforme. J’y vois un autre malheur qui me paroît valoir la peine d’en parler, c’est que vous ne serez plus au ton décousu et frivole de ce charmant objet (je vous en demande pardon), et que tout cela pourroit bien produire des changements funestes, ou pour l’un ou pour l’autre ; ou bien, vous voudrez recommencer à vivre comme lui, cela vous ennuiera, et vous vous donnerez par-dessus tout la réputation d’une folle qui ne sait ce qu’elle veut.

Entendez-vous, ma belle cousine ? Faites votre profit de tout cela, et venez me voir. Bonjour.




Ces conseils ne purent déterminer madame d’Êpinay à changer son genre de vie. Elle entroit dans le cinquième mois de sa grossesse ; et la première fois que l’enfant qu’elle portoit lui fit sentir son existence fut un moment délicieux pour elle. Cette nouveauté troubla et attendrit son âme, au point de lui faire verser des larmes. La joie qu’elle eut de ce mouvement ne dura guère, ses craintes précédentes lui revinrent et furent plus vives. « Quoi ! il faudra peut-être périr en mettant au monde cette petite créature qui m’est si chère ! Je ne jouirai pas du bonheur de lui avoir donné l’être : et quel sera son sort après moi ? » Telles étoient les appréhensions dont elle me faisoit part.

Je convenois que les exemples des malheurs qu’elle redoutoit étoient fréquents ; mais je lui faisois remarquer qu’ils ne tomboient guère que sur les femmes qui menoient une vie dissipée, et qui n’apportoient aucun soin à leur santé. Je citois tous les exemples heureux de celles qui se ménageoient et menoient à peu près la même vie qu’elle. Mes discours, à la fin, la persuadèrent, d’autant plus que je finis par lui conseiller de penser à se calmer le sang, et à se mettre en état de nourrir elle-même son enfant, ce qui, immanquablement, devoit la préserver des suites qu’elle craignoit. Elle saisit avidement cette idée ; « elle me fait, me dit-elle, envisager une source perpétuelle de douceur et de satisfaction. » Elle voulut en parler tout de suite à sa mère et même à son beau-père ; mais la crainte qu’ils ne la détournassent de ce projet la retint quelque temps. Elle craignoit qu’ils n’y trouvassent de la singularité : et enfin, n’usant prendre sur elle de leur en parler, elle m’en chargea[1].

M. de Bellegarde dit qu il y consentiroit, si le médecin l’approuvoit, et si son mari ne s’y opposoit pas. Quant à sa mère, il n’y eut sorte de craintes que ce sujet ne lui fit concevoir : la singularité dont il pouvoit paroitre, les ridicules que cela donneroit à sa fille, si elle étoit obligée de renoncer à une entreprise peut-être au-dessus de ses forces, les inquiétudes pour sa santé ; enfin tout étoit le sujet d’une objection. Cependant je parvins à lui faire si bien sentir l’importance dont il étoit pour ma pupille de la laisser s’amuser de cette idée, qu’elle donna la même réponse que M. de Bellegarde. Madame d’Épinay écrivit à son mari pour le pressentir doucement sur cette résolution : et nous revînmes à Paris. Elle n’avoit laissé ignorer à son mari aucun de ses chagrins ; cependant elle en reçut une lettre qui ne l’encouragea pas, par la manière ironique dont il répondit à ses craintes ; et on va voir ce qui se passa alors. Ma véracité fera taire ici mon amour-propre, et si quelques critiques sévères condamnent le rôle que j’ai joué à cette époque de la vie de madame d’Épinay, je les prie au moins de me tenir compte de ma bonne foi, et de se rappeler sans cesse que ce n’est pas un roman que je donne au public, mais les Mémoires très-véritables d’une famille et de plusieurs sociéfés composées d’hommes et de femmes soumis aux foiblesses de l’humanité.


LETTRE DE MADAME D’ÉPINAY À M. DE LISIEUX.
À sept heures du soir.

Ah ! mon cher tuteur, que ferai-je sans vous ? je me meurs ! Faut-il vous avouer la conduite ? Le méritois-je ! J’avois bien raison de craindre Pardon, je ne sais ce que je dis ; un moment, un moment de repos. Je vais tâcher de me faire à l’idée de mon malheur. Il me semble que si vous étiez ici, je vous dirois… Vous le devineriez,

mais écrire ! écrire en détail des choses !…

À minuit.

Je ne suis pas plus calme ; au contraire, chaque réflexion ajoute à mon malheur. J’ai besoin de votre conseil ; écoutez donc.

Hier, j’allois au Palais avec madame de Maupeou et madame de Maurepaire[2], pour faire raccommoder la chaîne de ma montre ; je ne trouvai point La Frenaye[3], à qui je voulois parler ; on me dit qu’il alloit rentrer, et en attendant nous montâmes dans le magasin pour nous amuser un moment. Nous y trouvâmes mademoiselle La Frenaye qui travailloit à monter sur des perles un portrait richement entouré. J’allai pour le regarder, et comme je le prenois, madame La Frenaye approcha, mit promptement la main dessus, en me disant : « Madame, pardon, mais il nous est recommandé de ne le point laisser voir, » J’avois cependant eu le temps d’y jeter les yeux, et j’avois reconnu très-distinctement le portrait de mon mari ; l’empressement de cette femme ne me laissa aucun doute là-dessus. Je fis mes efforts pour me contraindre et cacher mon trouble. « Cette discrétion est juste, lui dis-je ; mais à qui appartient-il ? — Je ne puis pas le dire, reprit madame La Frenaye. » Madame de Maupeou s’approcha et voulut savoir de quoi il étoit question. Je fis ce que je pus pour finir cette conversation, dans la crainte de voir mon malheur constaté publiquement ; enfin, elle tourna si bien, qu’elle arracha l’aveu que ce portrait appartenoit à une fille.

Promettez-moi, mon cher tuteur, qu’en me disant naturellement votre avis sur la conduite que j’ai tenue, vous ne ferez point de réflexions, vous n’aggraverez point mon malheur, et qu’après m’avoir conseillée sur cette cruelle aventure, vous ne m’en parlerez plus. Dans cette confiance, j’achève.

Je voulus me lever et m’en aller sous prétexte que nous attendions trop longtemps, mais, en effet, dans la crainte que madame de Maupeou ne poussât plus loin ses recherches ; et les forces me manquant, je restai atterrée. Ces dames virent que je me trouvois mal. Heureusement, sans en démêler la cause, elles me ramenèrent chez moi, et je m’en débarrassai le plus tôt que je pus.

Ce n’étoit rien encore, mon tuteur. Je voulois, et je pouvois presque douter de mon malheur ; il y manquoit la certitude : à présent je ne puis douter de rien. Mon mari m’aimera-t-il encore s’il sait que je suis instruite ? Puis-je l’aimer, ou plutôt le lui avouer, ayant un tel reproche à lui faire ? Que vais-je devenir ? Tout le bonheur de ma vie est fini ; je vais la passer dans l’amertume. Il m’a trompée une fois. Que sais-je encore si c’est la seule ? Jamais, jamais je ne pourrai reprendre confiance. Il me semble qu’on m’a tout enlevé, que je suis là, seule dans le monde. Eh ! que lui ai-je fait pour me rendre si malheureuse ?…

Ma mère ! madame de Maupeou ! vous aviez raison ; il ne m’a jamais aimée. Ah ! mon tuteur, si je ne respectois… Hélas ! je dois me conserver pour la malheureuse créature à qui je vais donner le jour. Me dédommagerat-elle des

torts de son père ?

À quatre heures du matin.

Je ne puis prendre de repos ; il faut que j’écrive. Vous vous rappelez sans doute que lorsque M. d’Épinay me donna son portrait, il en fit faire un autre, ne trouvant pas, disoit-il, le premier assez ressemblant : je voulus les garder tous deux. Il m’objecta une raison d’économie à laquelle je n’eus rien à répondre ; et je lui rendis celui qui me plaisoit le moins. Dans la cruelle incertitude où je me trouvai hier, j’écrivis au peintre et le priai de me dire si M. d’Épinay lui avoit payé ou remis le second portrait ; j’ai feint d’en être restée chargée ; mais que dans la grande quantité d’affaires qu’il m’avoit laissées à son départ, j’étois incertaine de ce qu’il m’avoit dit sur celle-ci. Hélas ! mon cher tuteur, sa réponse a été claire et telle que je la craignois. Les deux portraits sont payés.

Voici, après vingt partis que j’ai voulu prendre, et qui tous m’ont paru alternativement bons et mauvais, celui auquel je me suis déterminée. J’écris à mon mari. Que ce nom m’étoit cher ! Voyez si vous croyez que cette lettre soit propre à le ramener, s’il lui reste encore un peu de compassion ou de reconnoissance. Adieu, je vous en ai dit mille fois plus que je ne voulois ; mais mettez-vous à ma place. Oh ! que je voudrois me trouver injuste à présent ! J’attends votre avis pour faire partir ma lettre ou la retenir. Excusez moi, comme vous voudrez, auprès de mes parents. Je ne suis point en était de paroître devant eux. Que deviendroient-ils s’ils connoissoient mes chagrins ?


LETTRE DE MADAME D’ÉPINAY À M. D’ÉPINAY.

Le hasard m’a fait découvrir, mon cher ami, une imprudence que vous avez faite, et dont les suites pourroient être si graves pour vous, que je ne puis me dispenser de la relever. J’espère que ce n’est, en effet, qu’une imprudence, une légèreté. Je l’espère ! J’en suis sûre, sans quoi je mourrois de douleur. Comment survivrois-je à l’idée de vous voir infidèle ? N’est-ce pas là un accomplissement de mes tristes pressentiments, mille fois plus funeste que le malheur que je prévoyois ? Mais c’est trop m’arrêter sur une chimère ; vous n’êtes qu’étourdi, vous n’êtes point criminel. Vous avez donné votre portrait à une fille, cela est trop ridicule pour exciter mes craintes ; mais avez-vous réfléchi à l’indécence de le lui laisser porter publiquement, à ce que doivent penser de vous ceux qui le verront ? J’en ai assez dit pour être sûre qu’aussitôt ma lettre reçue, vous lui ordonnerez de vous le renvoyer. N’y pensons plus et parlons d’autre chose. Un mot encore.

Par ménagement pour moi, vous vous croiriez peut-être obligé de nier ce fait ; la dissimulation m’offenseroit ; c’est votre amie et non votre femme qui vous parle : d’ailleurs, j’ai vu le portrait. Il est richement entouré. Je pense encore qu’il n’est pas nécessaire que vous écriviez vous-même. Il seroit même mieux de faire dire à cette fille par quelqu’un de vos amis qu’elle ait à rendre ce portrait, et cet ami pourroit me le remettre. Et un mot aussi sur l’insolence qu’elle auroit de le porter. Adieu, mon ami ; j’ai un grand mal de tête, et j’ai besoin de me coucher.




Je me rendis sur-le-champ auprès de madame d’Épinay ; je la trouvai dans un état difficile à exprimer. L’excès de son désespoir me fit peur. Malheureusement j’avois peu de consolation à lui donner ; ce ne fut qu’en lui rappelant le tort qu’elle feroit à son enfant, et l’impossibilité où elle seroit de le nourrir, si elle continuoit de se désespérer, que je parvins à la calmer. Le lendemain je la ramenai à Épinay ; et au bout de quatre jours, la trouvant plus disposée à vaincre sa douleur, et la voyant fonder beaucoup d’espérance sur ses lettres à son mari, je la confirmai dans cette attente, et je revins à Paris, où mes affaires m’appeloient.


LETTRE DE M. D’ÉPINAY À MAdAME D’ÉPINAY.

Je voudrois bien savoir qui sont ceux qui ont dit à ma petite femme que j’avois donné mon portrait à la Rosette ; car c’est un conte. Vous ne l’avez sûrement pas vu ; mais il est assez singulier que vous souffriez qu’on vous fasse de pareils rapports. Ce ne peut être qu’un de ceux qui ont été témoins de cette folie ; j’en soupçonne M. de Montreuil[4], et si c’est lui, j’espère qu’après ce procédé vous ne le reverrez plus. Il devoit, au moins, vous dire comme la chose s’étoit passée ; mais non, cela n’auroit pas été assez méchant, et il a apparemment ses raisons pour l’être.

Ce fut à un souper dont lui et le chevalier de Canaples étoient, que la Rosette prit ce portrait dans ma poche et le garda, malgré tout ce que je pus faire pour le ravoir. Je lui dis même, afin de l’engager à me le rendre, que je voulois le faire entourer de diamans pour le lui donner. Elle me répondit qu’elle le feroit entourer elle-même, et que je n’avois qu’à lui donner la somme que j’y voulois mettre. Tout le monde m’y condamna, et je m’en débarrassai avec une soixantaine de louis. Mais je ne crois pas qu’elle le porte ; j’en doute même très-fort. On lui prête cette étourderie : c’est une bonne fille qui ne voudroit pas me faire de peine, j’en suis sûr.

Je vais pourtant lui écrire pour m’informer de la vérité, et pour que cela n’arrive plus, jusqu’à mon retour. Alors je tâcherai de l’engager à me le rendre. Vous voyez que tout cela ne mérite pas la peine de vous irriter, ni d’employer les termes d’infidèle, de ridicule, et je ne sais quels autres encore dont vous vous êtes servie ; mais je passe cela à la chaleur du premier mouvement. J’espère que ma chère petite femme reprendra dorénavant son joli style ordinaire, et qu’elle ne souffrira plus qu’on lui parle de moi d’une façon si indécente. C’est une imprudence dont vous n’avez pas senti la conséquence, mais qui, j’en suis sûr, ne vous arrivera plus.


LETTRE DE MADAME D’ÉPINAY À M. DE LISIEUX.

Je n’ai peut-être jamais eu tant besoin de vous, mon cher tuteur, que depuis que vous êtes parti. Le brouhaha de tous les gens qui sont venus nous voir m’a étourdie pendant quelques jours ; mais depuis une semaine que nous sommes seuls, je ne me reconnois en vérité plus. Toutes les occupations, qui étoient pour moi des ressources contre la peine et contre l’ennui, me sont devenues fastidieuses ; la lecture m’ennuie, la peinture me dégoûte, le travail me fatigue, et je ne sais plus que faire. Toutes mes idées sont noires ; je me porte bien et je m’écoute toute la journée, dans l’espérance de me trouver malade. Je dis l’espérance, parce que c’est en effet le seul désir que j’éprouve. Vous me demanderez qu’est-ce qui m’a amenée à cette disposition d’âme. Je n’y vois guère autre chose qu’une lettre froide et aigre, mêlée de plaisanteries assez indécentes, que j’ai reçue de mon mari, en réponse à des reproches peut-être trop tendres que je lui ai faits. Mais si vous saviez combien j’étois pressée d’oublier ses torts, et combien j’ai besoin d’être heureuse !


Je vous envoie un extrait de sa lettre, pour que vous en jugiez, car je crains de m’exagérer les motifs de ma peine, tant je me trouve singulière depuis quelque temps. Je comptois aller incessamment à Paris ; mais mon beau-père et ma mère projettent d’y l’aire un petit voyage de deux jours qu’ils n’ont point fixé encore, et je les attendrai. Adieu, mon tuteur. Je voulois vous demander : une femme mariée[5] peut-elle faire un testament ?


LETTRE DE M. D’ÉPINAY À MADAME DÉPINAY.

Vous voilà donc, ma chère amie, remontée sur le ton de la plus belle tendresse ; et votre mari doit être flatté que vous lui prodiguiez les expressions d’un sentiment qui se réveille ou s’endort à volonté, suivant que vous êtes plus ou moins occupée des choses qui y sont étrangères. Je vous sais gré de ce que vous me marquez d’obligeant et de tendre, et je vous fais réparation sur ce que j’avois osé vous confondre avec le commun des femmes. Je croyois qu’elles et nous, étions tous faits à peu près sur le même modèle ; et comme nous nous occupons beaucoup d’elles, je pensois qu’elles nous rendoient la pareille ; mais je me suis trompé : à la bonne heure, vous m’apprendrez à les connoître, et ce sera à vous à me faire voir que j’ai eu tort sur ce qui peut vous regarder en particulier.

Continuez à me parler de vos amusemens et de vos occupations. Vous avez des choses d’une simplicité bien comique, si toutefois vous ne les dites pas exprès ; car je n’en voudrois pas jurer. J’attends aussi que vous me fassiez part des préparatifs de votre accouchement. N’est-ce pas là votre principale occupation ? Il ne faut pas attendre au dernier moment à revenir à Paris. J’espère qu’il y aura encore des vides dans votre vie qui vous laisseront le temps de m’écrire. Pour moi, la mienne est si occupée que je ne puis vous en rendre compte. J’en guis étonné moi-même, et dans le vrai il ne me reste que le temps de vous embrasser, et de vous dire, ma chère amie, que je suis entièrement à vous.


LETTRE DE M. DE BELLEGARDE À M. D’ÉPINAY.
27 septembre 1746

Vous ne vous attendez pas, mon cher fils, à la bonne nouvelle que j’ai à vous apprendre. Votre femme est accouchée hier au soir très-heureusement d’un beau garçon. Elle est aussi bien qu’elle peut être ; et moi je suis fort content d’avoir à vous donner cette nouvelle, et de vous en féliciter. Votre tante et moi avons tenu ce matin sur les fonts de baptême l’enfant, qui se porte bien[6].

Ma belle-fille vous embrasse et se flatte que vous serez aussi content que nous du joli présent qu’elle nous fait. Sa mère ne la quittera point. Je m’en retourne ce soir à Épinay, pour ramener toute la maison, qui ne peut être partagée. Je ne tarderai pas à vous donner de mes nouvelles ; je compte apprendre bientôt aussi votre départ, car vous devez avoir terminé toutes les affaires de la compagnie. Songez, mon cher fils, à dépêcher votre besogne, sans en rien négliger. Lorsque vous serez prêt, je solliciterai votre congé. Votre présence devient ici nécessaire pour la satisfaction de votre chère femme, pour vos intérêts particuliers et pour nous tous. Je ne vous en dis pas davantage aujourd’hui. Adieu, mon cher fils. Je suis, comme je serai toujours, votre affectionné père.


LETTRE DE MADAME LA PRÉSIDENTE DE MAUPEOU À M. DE LISIEUX.


Je vous écris, monsieur, auprès du lit de notre accouchée. Elle m’a persécutée pour prendre la plume ; elle avoit, disoit-elle, cent choses à vous dire. J’ai cru aller écrire sous sa dictée ; mais apparemment que l’abondance de ses idées la suffoque, car depuis un quart d’heure que je suis devant cette table, l’oreille en l’air, et attentive à ce que sa jolie bouche va prononcer, elle me regarde, se met à rire et ne dit mot. Je prends donc le parti de griffonner, toute seule, en attendant qu’elle prononce. Vous saurez qu’elle se porte à merveille, et… Attendez ; la voici qui parle. Pour ne point perdre de temps, je vous avertis que, les moments où elle s’interrompra, je continuerai pour mon compte ; au moyen de quoi je ne désespère pas que cette lettre ne vous devienne inintelligible.

Elle. En vérité, mon cher tuteur, je m’impatiente tous les jours davantage de ne vous point voir. Vous me manquez beaucoup dans un moment où ma situation exige que je sois renfermée.

Moi. Ah ! quels lieux communs et froids ! Remarquez ceci : le style s’échauffe.

Elle. Je ne sais si c’est parce que c’est vous que je voudrois voir ; mais il y a de certains moments où tous ceux qui m’entourent me sont insupportables.

Moi. Phrase obligeante pour le secrétaire, Insup… por… tables… Après, madame.

Elle. Je me porte beaucoup mieux que je n’espérois.

Moi. Je le lui ai déjà dit : passez à autre chose, ma cousine.

Elle. Mais vous me faites tourner la tête avec vos folies. Comment voulez-vous que je dicte, si vous parlez toujours ?

Moi. C’est que je vois bien que vous n’avez rien à lui dire que des choses que vous avez déjà répétées cent fois, si ce n’est que le marmot se porte bien, qu’il crie comme un sourd, qu’il est en campagne avec sa nourrice, et que son père arrivera bientôt.

Elle. Pardonnez-moi, ma cousin, je suis accoutumée à lui rendre compte de tout ce que je fais, de la vie que je mène.

Moi. Ah ! c’est en effet une chose bien intéressante que la vie d’une femme en couche. Ne voulez-vous pas écrire quatre pages sur un sujet aussi piquant ? Laissez, laissez-moi faire ; je m’en vais lui dire tout cela en quatre mots.

Monsieur, elle ouvre ses rideaux tous les matins entre onze heures et midi, après en avoir dormi dix. On lui donne vite à déjeuner ; sans quoi elle est d’une humeur affreuse. Elle reçoit son père et sa mère, qui se croient trop heureux si elle leur a fait un petit sourire : quand ils l’ennuyent, elle boude ou fait semblant de dormir. Alors on lui parle de son petit ; on lui dit qu’il est charmant, qu’il a la colique, qu’il tette avec une grâce singulière ; cela la fait rire ou pleurer suivant que sa tête est montée. À trois ou quatre heures madame de Vignolles ou moi venons lui tenir exactement compagnie. Quand elle a de l’humeur, elle nous ennuye beaucoup mais quand elle est gaie, elle parle comme un ange qu’elle est.

À huit heures elle soupe et puis s’endort jusqu’au lendemain, qu’elle recommence la même vie. Vous voyez, monsieur, que tout cela n’est pas bien intéressant ; mais, si j’eusse voulu la laisser aller, elle auroit trouvé le secret d’en faire un volume. Moi qui crois que vous en savez plus qu’il n’en faut sur cette matière, je deviens inexorable, et je ne dis pas un mot au delà des assurances de mon attachement.


LETTRE DE MADAME D’ÉPINAY À M. DE LISIEUX.

Je n’ai le temps de vous dire qu’un mot, mon cher tuteur : mon mari est arrivé hier au soir. Quel changement dans mon âme, dans ma situation ! C’est son impatience qui l’a fait arriver sitôt, car je ne l’attendois que dans huit jours. Toutes mes peines, mes inquiétudes ont disparu par sa présence. Il m’aime, il me l’assure, il a l’air vrai. Je vois même qu’il a été très-occupé de moi pendant sa tournée ; il a fait à mon intention plusieurs emplettes dont il ne me parloit pas dans ses lettres. Depuis son arrivée, il m’a accablée de présents. Est-ce qu’on en fait quand on n’aime pas ? Que de choses il m’a dites déjà qui prouvent sa confiance, son amour !

Je suis bien impatiente de vous aller voir ! mais quoique je me porte bien, il est d’étiquette de ne pas sortir avant six semaines ; et vous savez que toutes ces choses indifférentes et même ridicules se font, dans ce monde, méthodiquement. Adieu donc, mon cher tuteur. Je vous quitte brusquement, sans quoi je me laisserois peut-être aller au plaisir de causer avec vous, et j’en ai un plus grand, que vous ne serez pas fâché que je vous préfère, puisque mon mari m’attend.


LETTRE DE M. DE LISIEUX À MADAME D’ÉPINAY.

Tout dans votre lettre, ma chère pupille, me seroit agréable, si je pouvois m’assurer que votre félicité présente est aussi solide que je le désire. Vous m’apprenez l’arrivée de M. d’Épinay ; vous vous livrez à des espérances de bonheur dont je crois qu’il faut vous défier. Ce n’est pas que je veuille en rien troubler votre satisfaction ; je suis votre ami, je le serai toujours ; mais plus je vous suis attaché, plus je voudrois rendre votre bonheur solide et durable. Pour y parvenir, peut-être seroit-il bon d’apprécier les choses à leur juste valeur. M. d’Épinay arrive quelques jours plus tôt que vous ne l’attendiez ; il vous témoigne de l’empressement ; il vous donne des marques toutes simples de son attention, en partageant avec vous ce qu’il apporte de ses voyages ; alors tout se change en espérance, en réalité même, et voilà des preuves évidentes de sa passion : voyez, je vous prie, s’il n’y a point d’excès dans le contentement dont votre âme est remplie ? Vous prétendez que votre mari soit aujourd’hui votre amant : vous avez raison ; cette prétention est fondée à bien des égards. Mais il est jeune, à peine a-t-il vu le monde ; il est dans l’âge des passions, et il n’a pas encore eu le temps de se repentir de les avoir satisfaites. Vous n’avez guère éprouvé qu’une très-petite partie des peines, des plaisirs, du bonheur et des vicissitudes auxquelles vous pouvez être exposée ; vous croyez être dans le port, ma chère pupille, et vous êtes en pleine mer. Dussiez-vous ne pas m’approuver, je crois que c’est le moment de vous communiquer une idée dont l’exécution doit influer sur votre bonheur.

Au milieu des plaisirs dans lesquels je vois que vous allez être entraînée, par complaisance pour votre mari, ou peut être même par votre propre goût, ne pourriez-vous pas employer quelques moments à tenir un journal de votre vie, des impressions produites sur votre âme par les diverses situations où vous pourriez vous trouver, et enfin des réflexions qu’une pareille occupation ne peut manquer de faire naître dans un esprit comme le vôtre.

Ce journal deviendroit à la longue un miroir dans lequel vous vous verriez telle que vous avez été et telle que vous seriez. Si un pareil examen doit vous aider à embellir votre existence, pourriez-vous craindre d’en mettre

le tableau sous vos yeux.

LETTRE DE MADAME D’ÉPINAY À M. DE LISIEUX.

Oh ! mon tuteur, quelle lettre j’ai reçue hier de vous ! Comment vous rendre tout ce qui s’est passé dans mon âme en la lisant ? Il est vrai qu’elle m’a trouvée aussi dans une situation singulière. En vérité, les termes me manquent. Pourquoi faut-il que vous ne sachiez pas tout ! Mais indépendamment de ce que moi-même je ne sais par où commencer, il y a des choses que je voudrois que vous connussiez sans que je vous les eusse dites. C’est une des raisons qui me font saisir avidement votre idée d’un journal. Il me semble que je vous le laisserai plutôt lire, que je ne vous écrirai les choses qui y seront. Vous ne sauriez croire le plaisir que j’ai de voir que vous me conseillez cette méthode, parce que j’y avois déjà souvent pensé ; mais je n’aurois jamais osé la suivre, craignant qu’on ne me prît pour une folle de m’écrire ainsi à moi-même. Je vais donc commencer. Je ne sais pas trop si je vous le communiquerai en entier ; au moins je vous en détacherai quelques morceaux. Je ne vous dirai rien de plus sur votre lettre, mon cher tuteur ; sur cet article je vous renvoie à mon journal ; vous jugerez bien mieux de l’impression qu’elle m’a faite.

J’ai fait ces jours-ci deux nouvelles connoissances, madame Darty[7] et M. de Francueil[8]. Madame Darty a une figure singulière qui m’a longtemps prévenue contre elle ; mais, l’ayant vue un peu plus souvent cet été, et madame de Maurepaire m’en ayant dit du bien, j’ai prié celle-ci de me l’amener, parce que mon état ne me permet pas encore de sortir.

Je vous quitte à regret ; mais je vais commencer mon journal : je le daterai des premiers jours de la semaine. Je vous y parlerai toujours, que vous le voyez tout entier ou non ; sans cela, comment ferois-je ? Il me semble que je ne saurois parler ainsi à mon bonnet.


MON JOURNAL.
Le 20 octobre.

Je me suis levée de bonne heure dans l’espérance de voir mon mari plustôt et d’avoir plus de temps à causer avec lui ; mais j’ai été trompée dans mon attente, car il lui est venu successivement tant de monde, qu’à midi je ne l’avois pas encore vu. À midi et demi il est entré dans mon appartement avec un air d’impatience et d’empressement qui m’a enchantée ; il m’a embrassée et m’a témoigné beaucoup de chagrin d’avoir ainsi perdu une matinée : voilà comme il appelle, cet ange, le temps qu’il passe sans me voir. Il m’a annoncé qu’il sortiroit après le dîner, et il m’a priée de ne retenir personne ce soir, parce qu’il vouloit souper seul avec moi.


Le 21 octobre.

Mon mari est, en effet, revenu comme il me l’avoit dit. Après souper nous avons beaucoup causé de sa tournée. J’ai voulu lui dire tout ce que son absence m’avoit fait souffrir ; mais il m’a fermé la bouche par un baiser, en me disant : « Ne pensons plus à cela, ma petite femme ; et moi aussi, vraiment, j’ai beaucoup souffert, mais il est inutile à présent d’en parler. » Il est bien dommage que sur de certaines choses mon mari et moi nous pensions si différemment : c’est pourtant un plaisir bien vif, ce me semble, que de rappeler ses peines et ses plaisirs à celui qui les a causés.


Le 22 octobre.

J’ai déjeuné ce matin avec mon mari ; nous avons parlé de ses affaires qui Sont en assez mauvais ordre. Je l’ai prié de me rembourser le plustôt qu’il pourroit le reste des avances que j’ai faites pour lui. Il ne m’a pas donné sur cela beaucoup d’espérances : il ne conçoit pas, dit-il, à quoi je dépense mon argent. J’ai eu beau lui représenter qu’avec deux mille livres par an[9], qu’il me donne, je ne peux pas jouer et m’entretenir de tout. Il prétend, lui, que je n’ai point d’économie ! Je n’ai osé lui dire, et cela dans la crainte de lui causer de l’humeur, que je devois près de cinq cents livres.

Au sortir de table, nous avons passé dans la bibliothèque. Après avoir rangé toute sa musique, mon mari s’est assis, et, me prenant sur ses genoux : « Venez ici, ma petite femme, m’a-t-il dit, et rendez-moi compte des lectures que vous avez faites pendant mon absence. » Je lui ai avoué ingénument que tous les livres d’histoire que j’avois commencés m’avoient assommée d’ennui, au point de ne pouvoir les finir, excepté, cependant, les Mémoires du cardinal de Retz ; que les romans ne m’avoient point intéressée, si ce n’est dans les endroits où je trouvais des situations semblables à la mienne. « Et dans quel roman, me dit-il, avez-vous trouvé une situation semblable à la vôtre ? » Je me défendis de lui répondre, craignant ou d’être injuste, ou de l’humilier trop si mes anciennes craintes étoient fondées. Mais comme il m’obligea de répondre : « C’est, lui dis je, dans les Confessions du Comte de ***, lorsque madame de Selve voit clairement l’infidélité du comte, et que, loin de se plaindre, elle le défend quelque temps contre elle-même, et ensuite renferme sa douleur. » Je l’embrassai les larmes aux yeux en achevant ces paroles[10]. « Ah ! parbleu, dit-il en riant de toute sa force, cela ne te ressemble guère, car tu ne te fais pas faute de le plaindre. — Moi ? » repris-je, tout étonnée.

Dans ce moment on lui apporta ses lettres ; j’avançai la main vers le laquais pour les prendre et les lui remettre, mais il s’empara du paquet. Il ouvrit d’abord une ou deux lettres qu’il ne fit que parcourir, et il me les donna sans me regarder, ayant les yeux fixes sur une adresse qu’il considéroit, ce me semble, avec complaisance. « Que voulez-vous que je fasse de ces lettres, lui dis-je en les prenant ? — Que vous les lisiez si vous voulez, me dit-il ; ou bien gardez-les-moi jusqu’à ce que j’aie lu toutes les autres, » Il décachetoit et commençoit à lire la principale, ou du moins celle que j’appelois ainsi dans mon idée. Après un moment de lecture : « Les verrai-je toutes ? » lui dis-je tout doucement. Il sourit, et comme il lisoit toujours, je me hasardai à ramasser l’enveloppe pour voir… quoi ? Je n’en sais rien. Je vis seulement qu’elle étoit timbrée de ***. L’écriture me parut fort grande et sans orthographe. « Il faut en savoir bien peu pour n’en pas mettre dans une adresse, » dis-je tout haut. Mon mari rougit. Pourquoi rougissoit-il ? car au contraire il rit et se moque de moi lorsque je fais des fautes de ce genre. Sa lecture finit enfin, et il ne me donna point sa lettre. Il ouvrit les autres, les parcourut en silence, et puis se baissant, en appuyant ses deux genoux : « Qu’est-ce que vous dites ? me demanda-t-il en se retournant vers moi et bâillant, — Que je n’ai plus que faire ici, et que j’aurois dû m’en aller lorsqu’on vous a remis vos lettres. » Je me levai pour sortir ; il me tira par ma robe, et m’asseyant encore sur ses genoux : « Ah ! répliqua-t-il, voici de l’humeur ; » et d’un ton d’applaudissement : « Bon ! continua-t-il, je n’en avois pas encore vu depuis mon retour. Et pourquoi, je vous prie, auriez-vous dû être déjà partie, et n’avez-vous plus que faire ici ? — Parce que… à cause de… » Je ne savois trop que répondre. Je sentis bien que j’avois de l’ humeur, et que c’étoit cette lettre qui m’en donnoit. J’avois grande envie de lui en parler ; mais, me disois-je, si c’étoit pourtant une lettre d’affaire, mon soupçon l’offenseroit ; je n’en veux pas parler de peur de le blesser ; et pour lui donner le change, je m’efforcerai de sourire. « Ah ! vous riez ; au moins il y a de la ressource avec quelqu’un qui rit, dit-il. Allons, c’est cette lettre, n’est-ce pas, qui vous tourmente ? — Oui, cette lettre sans orthographe, lui dis-je. — Eh bien ! reprit-il, si je vous la fais lire, que direz-vous ? — Que je suis bien injuste. Oh ! que… que je vous demanderai de pardons, si vous pouvez me la montrer. — Tenez, dit-il, en me la montrant, comme pour me la donner, et la retirant tout de suite : la voilà, lisez. Mais auparavant il faut vous dire… sans cela vous n’y comprendrez rien : c’est une femme de ***. »

Pendant qu’il parloit, je le regardois lorsqu il ne me regardoit pas ; car alors j’étois embarrassée de la confidence qu’il me faisoit, et je baissois les yeux. Il rioit beaucoup ; il falloit bien sourire ; mais mon cœur palpitoit bien fort. J’étois sensible à sa franchise, à sa confiance, et je me disois : si je pouvois devenir sourde et être pourtant sûre qu’il ne me cache rien, et qu’il crût que je l’entends !

Il disoit donc : « Et cette femme, je ne sais en vérité pourquoi elle croyoit que j’étois amoureux d’elle. Elle a fait cent extravagances. On s’en moquoit. Il faut avouer qu’elle nous a bien divertis. — Eh bien ! cette femme, lui dis-je ? — Eh bien ! eh bien ! elle s’étoit persuadée que je ne revenois à Paris que pour me mettre en état de m’établir tout à fait à ***. Elle me donnoit des rendez-vous. Quelquefois j’y allois ; d’autrefois je lui faisois accroire que je ne l’avois pas pu. Enfin elle… elle ne me savoit pas marié. Elle est désolée de mon absence, et voilà ce qu’elle m’écrit. Alors il me donna la lettre.

Je mourois d’envie de la lire ; mais je voulus lui montrer de la générosité. « Non, lui dis-je en la lui rendant ; votre confiance me suffit ; je suis flattée de votre franchise, de votre complaisance ; vous êtes plus léger que coupable. Mais je pense que vous retournerez à ***, que même peut-être avant ce temps-là… puisque vous avez pu une fois vous faire une plaisanterie d’oublier votre femme. Ici les occasions sont fréquentes. Le chevalier de Canaples reviendra. Ce portrait dont il est cause… — Non en vérité, reprit-il, ma chère amie, vous n’avez nulle idée de ce monde, ni de ses usages ! Que fait tout cela ? et qu’a de commun une créature qu’on peut avoir pour de l’argent, et qu’on laisse là quand on n’en veut plus, avec une femme qu’on estime et qu’on a choisie ? » Croiriez-vous, mon tuteur, que, quelque blessée que je fusse de ce raisonnement, je ne pus d’abord y répondre que par mes larmes. « Comment, lui dis-je enfin, un cœur tout entier à vous peut-il s’accommoder d’un partage aussi vil ? — Mais je ne vous parle pas de moi ; je vous dis que, quand même je ferois comme tout le monde, vous ne devriez pas vous en tourmenter, parce que cela ne diminueroit rien de ma tendresse pour vous. Est-ce que le petit P*** n’a pas des maîtresses ? cependant il adore sa femme ; est-ce qu’elle n’est pas heureuse ? — On le dit ; mais peut-être si on le lui demandoit… — Ah ! parbleu, elle seroit bien venue de se plaindre ; on lui riroit au nez. Que veut-elle donc ? Son mari ne lui refuse rien. »

Je voulus relever vivement toute cette indigne morale. J’étois outrée. Il mit sa main sur ma bouche. « Ah ! bon, dit-il en s’en allant, des misères ! Ne parlons plus de cela ; il faut que je sorte. Adieu, ma chère amie ; sois sûre toujours que tu es de toutes les femmes celle que j’aime le mieux. » Et là-dessus il partit. Pour moi je restai encore quelques moments dans la bibliothèque, ne sachant si je rêvois, ni où j’étois, et versant un torrent de larmes. Je ne suis plus que celle qu’il aime le mieux !

Je fus tirée de cette rêverie par l’arrivée de M. Francueil et de son beau-frère#1 que l’on vint m’annoncer. Je voyois le premier pour la seconde fois chez moi. Il me paroît fort aimable : on dit qu’il l’est ; mais je crois cependant que j’aurai de la peine à me faire à lui ; je trouve qu’il porte le menton trop en l’air et qu’il est trop poudré. Nous fîmes rouler la conversation sur la musique, l’opéra et la comédie.


Le 9 novembre.

Aujourd’hui j’ai passé l’après-dînée dans mon couvent, avec madame de Roncherolles. Elle se plaignoit de moi. Il est vrai que, depuis le retour de mon mari, je n’avois pu trouver encore un seul moment pour lui aller faire compagnie. Elle m’a demandé, avec sa bonté ordinaire, compte de mon intérieur. Je ne lui ai rien caché, et je lui ai rendu la journée de la bibliothèque dans le plus[11] grand détail, pour lui prouver qu’au fond j’avois toute la confiance de mon mari, « car, lui dis-je, il n’y a que l’estime ou la confiance qui puisse faire faire à une femme qui nous aime une confidence de cette espèce — ou le manque de caractère, » reprit madame de Roncherolles. Jugez, mon cher tuteur, quelle impression m’a faite ce propos, et combien j’en ai été vivement affectée. J’ai pourtant cherché à me donner le change. Le manque de naissance, me suis-je dit, est un tort si grave aux yeux de madame de Roncherolles, qu’il peut bien en résulter une improbation générale des actions de mon mari. Au moins ai-je grand besoin de me rassurer par cette prévention, pour détruire l’impression que cette réflexion m’a faite. « Combien je désirerois, me disoit-elle encore, de vous voir guérie d’une passion qui ne peut jamais être heureuse par la diversité de vos caractères ! Tant qu’elle durera, vous serez exposé aux plus grands malheurs. — Et comment cela, lui dis-je, maman ? — Parce que votre mari, n’y répondant plus que par caprice ou par désœuvrement, vous laissera en butte au dépit, et que le dépit mène… Enfin le dépit, surtout contre un mari, est le plus grand écueil pour un cœur jeune et sensible. Voilà le moment, mon enfant, de prendre garde plus que jamais à vos liaisons. Souvent l’estime mêne plus loin qu’on ne croit. Votre cœur est fou dans ce moment, et tant que votre délire durera, il n’y a rien à attendre de vous ; mais, croyez-moi, tirez de votre passion le seul parti que vous en puissiez tirer. Portez-la tout entière sur votre enfant : soignez-le, occupez-vous-en, faites des projets sur ce marmot ; qu’il ait la figure de son père, j’y consens pour vous plaire ; mais du reste tournez-le-moi à la d’Esclavelles, et dès le maillot il y faut penser. »

Je dois demain aller voir avec ma mère ce cher enfant ; mon mari, qui ne l’a point encore vu depuis qu’il est en nourrice, n’y peut pas venir : sûrement c’est quelque affaire importante qui l’en empêche, car il en avoit le désir. « Croyez-moi, m’a dit encore maman de Beaufort, évitez des conversations semblables à celles que vous avez eues avec votre mari ; tout cela est du bavardage, envie de se vanter et rien de plus. Une femme se manque à elle-même et perd la considération de son mari, en souffrant de sa part de tels propos, quand le repentir ne les dicte pas. Le repentir n’est point accompagné de cette légèreté ; et l’on ne doit pas faire son oreille ainsi au langage du vice. »


Le 10 novembre.

Comment calmer mon trouble ? Que deviendrai-je ? Il est près de minuit, et mon mari n’est pas rentré. Ce qui m’est arrivé avec lui avant de partir me revient continuellement. Ô la cruelle vie !

Ce matin, à sept heures, ma mère me fit dire qu’elle étoit prête à partir. En traversant l’antichambre, je voulus savoir si mon mari étoit éveillé ; on me dit que non. Il y avoit un petit décrotteur sur l’escalier qui avoit l’air d’attendre son réveil. Je pensai lui demander ce qu’il vouloit ; mais ces sortes de curiosités me répugnent à satisfaire ; ainsi je passai sans lui rien dire. Mais à peine fus-je arrivée chez ma mère, que je m’aperçus que j’avois oublié un petit présent que je destinois à la nourrice, et je remontai le chercher. Ayant vu la chambre de mon mari ouverte, j’y entrai pour l’embrasser avant de partir. De la porte je lui criai bonjour, et dans la glace qui donne aux pieds de son lit, je vis, à travers les rideaux entr’ouverts, qu’il lisoit une lettre, qu’il serra sous son oreiller, avec un mouvement de surprise, qui me prouva que sans doute il me croyoit partie. « Je vous demande pardon, lui dis-je, d’avoir interrompu votre lecture, monsieur ; une autre fois je serai plus prudente. — Bon ! Quelle folie, reprit-il ; je ne lisois point. Où avez-vous pris cela ? » J’avançai quelques pas vers son lit : « Voulez-vous que je vous le prouve ? lui dis-je. — Je ne vous le conseille pas, » reprit‑il sèchement. Alors je lui tournai le dos, en colère, et m’en allai.

Lorsque nous fûmes en voiture, ma mère qui vit mon air distrait et agité, me demanda ce que j’avois. J’aurois bien voulu éviter de lui répondre, ou au moins lui cacher ma peine ; mais je fus trahie par mes larmes. « Est-ce que je ne suis plus votre amie, me dit-elle en me serrant les mains ? Voilà, mon enfant, le fruit de la dissipation où votre mari vous entraîne depuis son retour ; vous n’êtes plus la même : ouvrez-moi votre cœur. — Comment me résoudre, lui dis-je, à déchirer votre âme par le le récit de mille petites peines journalières qui vous paroîtront minutieuses, et auxquelles je crains bien qu’il n’y ait point de remède tant que je conserverai ma sensibilité. — Ma fille, mon Émilie, encore une fois, ouvrez-moi votre âme, » reprit ma mère. Je ne pus résister à sa tendresse, et je lui confiai ce qui venoit de m’arriver et la conversation de la bibliothèque. « C’est un grand bonheur pour vous, me dit-elle, que la confiance que votre mari vous a marquée dans cette occasion ; conservez-la précieusement, offrez vos peines à Dieu, et n’opposez que la patience et la constance aux traverses qu’il vous envoie. » Mon premier mouvement fut d’être bien aise que ma mère eût jugé que cette confiance pouvoit être un bon signe ; mais l’aventure de ce matin ! « Que dois-je donc penser de cette lettre ? repris-je, — Peut-être que vous vous êtes trompée, ma fille : vous irriterez votre mari, et vous perdrez votre crédit auprès de lui par des alarmes déplacées. — Je voudrois le croire, maman ; mais malheureusement je n’ai nul doute. — Cela se peut, ma fille ; mais vous l’avez voulu. L’inclination que vous aviez l’un pour l’autre avant le mariage a fait du bruit ; il faut se taire : c’est un si grand avantage pour vous que votre oncle ait vaincu la répugnance qu’il avoit à vous unir à son fils, qu’il faut conserver, par votre douceur et votre patience, la bonne idée qu’on a conçue de vous. Par attachement et par égard pour votre beau-père, il faut lui éviter la connoissance des travers de son fils : il est bien jeune ; étudiez ses goûts raisonnables, suivez-les, résistez courageusement à la dissipation excessive. — Mais, maman, ce conseil, permettez‑moi de vous le dire, est contradictoire. — Ma fille, on peut être soumise, céder dans ses opinions, sacrifier quelquefois ses goûts, et résister néanmoins à tout ce qui entraîne la réputation d’une évaporée. »

Tandis que j’écrivois ceci, mon mari est rentré. « Quoi ! m’a-t-il dit d’un air aisé, pas encore couchée ? Vous devez cependant être lasse. — Je voulois, lui ai-je répondu un peu étonnée de son air, vous rendre compte de mon voyage ; je vous en suppose curieux. — Eh bien ! dit-il en m’embrassant, comment se porte votre cher enfant ? — À merveille, » lui dis-je. Le compte que je lui ai rendu de tout ce que j’ai remarqué d’aimable et de touchant dans cette petite créature parut lui faire grand plaisir ; il m’écouta avec attention, me fit mille questions qui marquoient l’intérêt. « Ah ! disois-je en moi-même, que n’est-il toujours ainsi ? — Ah çà, dit-il, au bout d’une demi-heure de conversation toujours sur le même sujet, il faut, pour vous récompenser de m’apporter de si bonnes nouvelles, que je vous montre cette lettre qui vous a fait tant d’effroi ce matin, — Non, non, monsieur, lui dis-je, je ne veux plus de confidences de l’espèce… — Pardonnez-moi, reprit-il, vous la verrez pour vous apprendre à suspendre vos faux jugements ; mais à condition que vous n’aurez plus de ces curiosités. — Moi ! monsieur, je n’en ai aucune, je vous assure. Est-ce que je fais une question ? au contraire. — Non pas par vos paroles, mais bien par votre voix altérée. Tenez, vous dis-je, c’est une lettre de madame Darty qui vous prie à souper pour demain. Je suis engagé, moi ; mais il faut que vous y alliez, et j’irai sûrement vous y retrouver. Eh bien ! vous ne voulez pas lire ? »

En effet, j’avoue que d’abord je craignis que ce ne fût quelque imposture qui me blessât encore plus que la scène du matin. Je pris enfin la lettre en tremblant ; la date étoit :

À six heures du matin, en rentrant de chez le prince de Conti[12].

Mes yeux alors se remplirent de larmes ; je ne vis plus rien, le papier me tomba des mains, et je me jetai à son cou. « Serez-vous encore injuste, mon Émilie ? me dit-il — Non, non, jamais, je vous le jure ; mais aussi pourquoi cet effroi ce matin, quand je suis arrivée ? — Ah ! plus de question… Pourquoi ? vraiment, pour vous éprouver ; mais tout est dit, je ne réponds plus. »

Depuis que la nuit m’a laissé le temps de la réflexion, hélas ! je ne sais que penser ; il y a là-dessous, il faut l’avouer, quelque chose qui ne me paroît pas naturel. Peut-être ne serai-je que trop tôt éclaircie !


Le 12 novembre.

Hélas ! oui, la cruelle scène que je viens d’essuyer ne m’a que trop instruite. Mais allons par ordre. Je me rendis hier à l’invitation de madame Darty, à huit heures du soir. En arrivant elle me dit : « Vous êtes partie hier de bon matin, ma belle ; car mon messager, à qui j’avois donné ordre de vous remettre ma lettre en l’absence de votre mari, ne vous a pas trouvée. » Je ne répondis rien, et n’osai même demander à quelle heure, dans la crainte de n’être pas maîtresse de mon trouble. Le souper fut assez bruyant pour qu’on ne prit pas garde à moi, et assez gai pour que madame Darty et une autre dame formassent le projet de nous en aller toutes trois, sans hommes, au bal de l’Opéra[13], car M. d’Épinay ne vint pas comme il l’avoit projeté, et les maris de ces dames ne voulurent pas les accompagner. Je fis ce que je pus pour me dispenser d’être de cette partie : j’étois trop mal à mon aise. J’aurois donné tout au monde pour voir sur-le-champ M. d’Épinay et le confondre. Ce fut même dans l’espérance de le trouver au bal que je me déterminai à y aller. Il n’y étoit pas. Vous ne croiriez pas que je finis par m’enivrer de la gaieté, du bruit et des efforts que je faisois pour vaincre mes tristes réflexions, et que je m’amusai. J’étois, je l’avoue, plus piquée qu’affligée. Il y a comme cela des moments dont on ne sauroit rendre raison, où le cœur prend son parti ; mais c’est pour peu de temps : voilà le mal. Pour en revenir au bal, nous y restâmes jusqu’à quatre heures ; nous y fîmes enrager Francœur[14]. Je ne l’avois jamais vu ; madame Darty, qui le connoissoit beaucoup, nous instruisoit de ce qu’il falloit dire. Il a gardé ma tabatière pour avoir une occasion, dit-il, de me faire sa cour, et de se présenter chez moi.

Lorsque je rentrai, M. d’Épinay étoit couché et dormoit. Ce matin je ne l’ai point vu, et après le dîner il est venu dans mon appartement. « Encore au lit, s’est-il écrié ; voilà une jolie vie. Cette madame Darty vous tuera. — Non, non, ce ne sera pas elle. — Non ! et qui donc ? » Je ne répondis point ; et il alla aussitôt à mon clavecin, en chantonnant. Cette idée de musique lui vint si subitement, qu’il étoit clair qu’il redoutoit une explication ; moi, qui la voulois, je pris un livre pendant qu’il jouoit, pour le rassurer et le laisser revenir près de moi. En effet, il revint, et s’assit même sur le pied de mon lit. « Eh bien ! monsieur, lui dis-je alors, cette lettre de l’autre jour étoit donc de madame Darty ? — Sans doute ; et de qui donc, s’il vous plaît ? — Ah ! de je ne sais qui ; mais sûrement elle n’étoit pas d’elle. — Fort bien, madame ; c’est répondre comme le mérite la bêtise que j’ai de vouloir rassurer une tête folle qui se tourmente le jour des rêves de la nuit. — Vous avez vu par mon attendrissement combien il m’en coûtoit de vous croire coupable ; mais il est indigne à vous d’abuser de ma crédulité. — Eh ! que venez-vous me chanter ici ? Comment, ce sera tous les jours des scènes nouvelles ! Je vous ai dit et je vous ai prouvé que cette lettre étoit de madame Darty. — Et moi je vous prouve, monsieur, qu’elle n’étoit pas d’elle ; car elle m’a dit très-précisément que son laquais ne m’avoit pas trouvée, et que j’étois déjà partie. — Ah ! cela est excellent, ce domestique ne peut pas s’être trompé. Puisque nous vous croyions partie, il peut bien l’avoir cru. — Non, car si c’eût été lui qui étoit dans votre antichambre, il m’auroit vu remonter ; et puis le commissionnaire qui attendoit votre réponse étoit un décrotteur, et celui de madame Darty étoit son laquais. — Son laquais ! Oh ! pour cela, il en a menti, ou il a donné sa commission à faire à un décrotteur, puisque je l’ai vu en sortant, et qu’il m’a remis la lettre à moi-même. — Mais s’il vous a remis la lettre lorsque vous êtes sorti, ce n’est donc pas celle que vous lisiez dans votre lit. — Eh quoi ! de pareilles fadaises occupent une place immense dans la tête des femmes, et n’entrent pas seulement dans la nôtre. Puisqu’il en est ainsi, je ne vous dirai, pardieu ! plus un mot de rien de tout ce que je ferai ; arrangez-vous là-dessus, madame ; adieu. » Et il sortit. Ah ! mon tuteur, que faire, et que deviendrai je ? Direz-vous encore

que c’est la vanité ?

Le 20 novembre.

Nous attendons anjourd’hui M. de Jully ; madame Darty doit aussi venir passer l’après-dînée avec moi.

Je ne connois point de femmes plus gaies, plus aimables, ni qui aient un tour d’esprit plus amusant ; il me semble qu’elle a autant d’amitié pour moi que j’en ai pour elle. Madame la marquise de Vignolles ne l’aime point ; elle la trouve trop étourdie. Je sais pourtant des traits d’elle qui prouvent que ce que l’on croit étourderie n’est souvent que vivacité ; au moins n’est-elle pas sans mérite : elle est même capable de prendre des partis courageux.

Cela n’empêche pas que mes parents ne voient avec peine mes grandes liaisons avec elle ; sans doute parce qu’ils ne la connoissent pas. S’ils savoient l’intérêt qu’elle prend à ce qui me regarde, avec quelle tendresse, avec quelle sensibilité elle me le marque, ils n’en parleroient pas comme ils font. Elle me paroît d’un commerce si sûr, que je lui ai confié aussi tous mes chagrins passés, avec d’autant moins de scrupule que j’ai une lueur d’espérance de n’en plus avoir de semblables. Elle m’a dit des choses qui me font regretter de ne m’être pas liée avec elle plus tôt : je me serois livrée à ses conseils sur une matière où elle paroît avoir plus d’expérience que moi : et vraisemblablement mes chagrins n’auroient pas duré si longtemps.


Le 22 novembre.

Francœur est venu me rapporter ma tabatière ; il a voulu badiner sur les propos que je lui avois tenus au bal. J’ai rompu la conversation. Nous avons chanté quelques airs ; il m’a promis de me donner des leçons de chant.


BILLET DE MADAME D’ÉPINAY À MADAME DARTY.

J’ai été un peu grondée, ma reine, d’avoir passé deux jours de suite chez vous ; moyennant cela, je n’ose aller vous voir aujourd’hui. Si vous sortez, passez un moment chez moi, comme par hasard. Mais non, ne venez pas, car cela donneroit encore de l’humeur à mes parents ; j’aime mieux être privée du plaisir de votre société aujourd’hui, afin d’en jouir plus à mon aise demain. Adieu. Je ne sais comment cela se fait, mais je ne puis plus me passer de vous. Si vous voyez Francœur, dites-lui de venir me voir.


RÉPONSE DE MADAME DARTY.

Cela est, en effet, bien scandaleux de voir deux femmes passer leur journée et veiller tête à tête ; en vérité, vos parents sont fous. S’ils veulent encore s’opposer à notre liaison, je louerai un appartement aux Capucins[15] ; je vous regarderai toute la journée sur votre balcon, et s’ils mettent le nez à la fenêtre, je leur ferai la grimace pour leur apprendre à vivre.

On m’a éveillée pour me remettre votre lettre, et je n’ai qu’un œil d’ouvert ; encore ne l’est-il qu’à moitié. J’ai le bout des doigts gelé ; mais cette sensation ne va pas plus loin lorsqu’il s’agit de vous. Adieu, ma belle ; je ne vous réponds pas, malgré votre défense, de ne vous point voir aujourd’hui : je ne me sens pas d’humeur à m’imposer cette pénitence ; et vous, n’en serez-vous pas moins boudée pour une visite de plus ou de moins ? Voilà Francœur qui vient dîner avec moi ; je vous l’enverrai après.


SUITE DU JOURNAL.

Je n’aurois pas été instruite de l’arrivée du chevalier de Canaples, que je l’aurois devinée à la dissipation de M. d’Épinay ; depuis quinze jours je l’ai à peine vu. Il ne soupe presque jamais chez lui ; et toutes les fois que je l’ai rencontré au spectacle, c’étoit toujours sur le théâtre[16] et avec ce chevalier qui, m’a-t-on fait entendre, sans me le dire précisément, passe dans le monde pour être amoureux de moi. J’ai aussi appris qu’il avoit perdu de réputation plusieurs femmes, sans qu’elles le méritassent, uniquement par ses propos et sa fatuité.

J’ai voulu avoir enfin une conversation à ce sujet avec mon mari, et ce matin j’ai eu le bonheur d’obtenir de lui une heure d’entretien.

« Bon ! m’a-t-il répondu, misères ! je sais tout cela. Il y a des femmes à qui on ne sauroit manquer. Vous verrez si celles dont le chevalier a parlé ne seroient pas perdues sans lui. — Dans tous les cas, repris-je, je vous déclare, dès aujourd’hui, que ma porte sera toujours fermée pour lui. » Et j’appuyai tellement sur cette résolution, qu’enfin, par accommodement, il a consenti à ce que peu à peu je cessasse de le voir, mais avec toutes les précautions nécessaires, dit-il, pour qu’on ne puisse pas s’apercevoir de mon projet, ni qu’il y fût entré pour rien. Je le lui ai promis ; mais j’abrégerai beaucoup ces formalités. Au milieu du déjeuner, son valet de chambre lui est venu dire que sa chaise étoit prête. Comme il ne m’avoit point dit qu’il dût s’absenter, je lui demandai d’un air inquiet où il alloit. Il me répondit, avec un ton qui me fit bien voir qu’il ne vouloit point de questions, qu’il alloit à Versailles et qu’il reviendroit ce soir, ou au plus tard demain matin. Mais j’en sus bientôt plus que je ne voulois en savoir, car le chevalier entra, tout étonné de ce qu il n’étoit point encore prêt. Quelques propos qu’ils tinrent entre eux me firent juger qu’ils alloient ensemble, et que cette partie étoit arrangée depuis longtemps. Je me sentis un mouvement de colère si vif contre le chevalier, que je passai brusquement dans mon cabinet, tant pour l’éviter que pour cacher quelques larmes qui tomboient de mes yeux. L’instant d’après, je voulus rentrer dans ma chambre, espérant, je ne sais pourquoi, que je retiendrois mon mari ; mais ils étoient déjà partis. Est-il possible que les femmes n’aient d’autre ressource et d’autre consolation que les larmes ! Pourquoi donc avoir mis l’autorité et la puissance entre les main de ceux qui ont le moins besoin de soutien !


LETTRE À M. DE LISIEUX.
Le 9 décembre.

Où suis-je ? où suis-je ? Ah ! Dieu, je me meurs de douleur, de honte, de dépit. Quelle humiliation ! Est-il possible qu’un homme se respecte assez peu pour exposer sa femme !… J’ai passé la journée d’hier dans l’état le plus violent. Ce voyage de Versailles m’inquiétoit… Mais, dois-je achever !

Sachez donc, mon tuteur, puisque je suis obligée de me rappeler cette scène indécente, qu’après avoir été toute la journée dans l’incertitude sur la conduite que j’avois à tenir, je me trouvai assez incommodée pour me coucher, le soir, vers les neuf heures. Au bout d’une heure ou deux, je fus réveillée, en entendant ouvrir brusquement mes rideaux par mon mari qui étoit avec le chevalier. « Qui vous a permis, monsieur, lui dis-je, d’entrer dans mon appartement ? Hélène, Hélène, n’ai-je pas donné ordre de ne laisser entrer personne quand je suis au lit ? Vous sortirez. — Madame, votre femme de chambre dort, dit M. d’Épinay en refermant mon rideau. Je suis fâché d’avoir troublé votre repos. Il est étrange cependant… Vous conviendrez qu’il n’est pas ordinaire… On ne s’attend pas… Chevalier, comment faire ? il faut pourtant manger un morceau. — Rien n’est si aisé, ce me semble, reprit celui-ci ; il n’y a qu’à nous faire apporter quelque chose. — Sans doute, répondit mon mari. Hélène, éveillez-vous donc et faites-nous apporter ici de quoi souper. — Comment ! monsieur, ici ? m’écriai-je. Vous n’y pensez pas. — Voulez-vous donc que j’éveille mon père ? reprit mon mari ; on ne peut remuer chez moi qu’il ne l’entende. Nous ne vous dérangerons pas longtemps, madame. D’ailleurs, il n’y a pas de feu dans ma chambre ; nous sommes transis. — Et nous n’avons pas mangé de la journée, » ajouta le chevalier.

La nécessité de souffrir cette indécente scène mit le comble à ma douleur. J’appelai Hélène et je lui ordonnai de rester auprès de mon lit. Je jetai ensuite ma couverture par-dessus ma tête et je fondis en larmes. J’entendois le chevalier parler et rire ; mais je ne distinguois aucun de leurs propos. Cependant je compris, par quelques mots qui furent prononcés un peu plus haut que les autres, que mon mari étoit un peu embarrassé, que le chevalier l’en plaisantoit, et le félicitoit sur son bonheur. L’affectation qu’il mettoit à élever la voix, lorsqu’il débitoit les fades et plates louanges qu’il me donnoit, me montra qu’il se flattoit bien que je n’en perdrois rien. On leur apporta leur souper. Vingt fois je fus tentée de prier encore M. d’Épinay de s’en aller : je me relevois sur mon séant, je me recouchois. À la fin je crus qu’il valoit mieux feindre de ne les pas entendre, étant d’ailleurs presque certaine que ma prière ne seroit pas écoutée. Au dessert, ils renvoyèrent les gens, et le chevalier demanda une bouteille de vin de Champagne ; mon mari la fît apporter avec une autre de vin de Lunel. Je frémis en pensant tout à coup qu’ils pouvoient s’enivrer. J’étois sûre qu’ils étoient encore de sang-froid, car ni l’un ni l’autre n’avoient rien dit en présence des valets. Je saisis ce moment pour appeler M. d’Épinay. Il vint à mon lit : « Monsieur, lui dis-je tout bas, en voilà bien assez ; allez, je vous prie, achever votre repas dans votre chambre ; le feu doit être allumé. — Cela n’en vaut pas la peine, me répondit-il, nous ferions du bruit à mon père ; nous aurons fini dans un moment. » Il voulut me prendre la main, je le repoussai rudement. Il se retira en fermant le rideau, « J’ai cru, lui dit à voix basse le chevalier, que tu allois me laisser là et prendre place à côté d’elle ; si j’en avois le droit, je n’y aurois pas manqué. » Je ne tardai pas à distinguer de la part du chevalier un projet formé d’enivrer mon mari. La colère et la frayeur s’emparèrent de moi, je sonnai toutes mes sonnettes, j’ouvris précipitamment mon rideau. « Messieurs, leur dis-je d’un ton ferme, sortez tout à l’heure de mon appartement ; Hélène, allez tout de suite réveiller ma mère et M. de Bellegarde ; dites-leur, de ma part, de monter promptement. » L’air avec lequel je parlois leur en imposa. M. d’Épinay se leva en chancelant et dit tout bas au chevalier : « Elle est fâchée, allons nous-en. — Quoi ! sans lui dire adieu, reprit le chevalier en le prenant par le bras et le poussant vers mon lit. — N’avancez pas, monsieur, lui criai-je ; si l’un de vous a la hardiesse d’approcher, je ne réponds point jusqu’où peut aller ma colère. » Alors je sonnai de nouveau ; les domestiques arrivèrent. M. d’Épinay se retira en répétant au chevalier : « Je te dis qu’elle est fâchée, aussi, tu ne veux pas me croire. Tu n’as qu’à revenir demain. » Jugez de l’indécence de leurs propos et de l’état de leurs têtes. Les domestiques qui entrèrent les déterminèrent à sortir. Je fis alors fermer ma porte à double tour. Il est sept heures, et je suis encore toute tremblante.

Comment envisager à présent ces deux hommes ? Mais il n’y a donc plus de mœurs ! Quoi ! ne pas même respecter sa femme ! Ah ! si par malheur leur début eût été plus honnête, que je n’eusse pas eu de défiance ! que je me fusse endormie ! Mon cher tuteur, ma tête s’égare, en vérité. Quelle partie ont-ils été faire à Versailles ? Car il faut avoir d’avance l’imagination prodigieusement échauffée ; ou est-ce le désordre habituel ?

Je n’ai plus la force d’écrire.


Le soir.

Mon mari est entré chez moi dans la matinée, et s’est jeté à mes genoux en me conjurant d’oublier son imprudence. « Votre imprudence ! lui ai-je dit : monsieur, vous êtes bien modéré dans la qualification de vos torts ; vous m’avez fait la plus cruelle insulte qu’une femme puisse jamais éprouver ; vous avez mis l’amertume dans mon âme ; elle est flétrie pour toujours, puisque je vois à quel homme j’ai le malheur d’être unie. Voilà qui est fini, monsieur ; il n’y a plus rien à démêler entre vous et moi : tous les liens sont rompus. » En vérité, mon tuteur, je le pensois et je le pense encore. Toute illusion est détruite, le bandeau est déchiré. Voilà l’effet qu’a produit en moi cette malheureuse nuit.

Que je suis malheureuse ! Mon mari s’est désolé, il m’a laissée maîtresse de ne pas recevoir le chevalier, et m’a demandé pour toute grâce de garder le silence avec nos parents sur cette aventure. J’ai eu bien de la peine à y consentir. À la fin cependant j’ai cédé à toutes les protestations qu’il m’a faites de se conduire à l’avenir de manière à me rassurer sur ses principes, et j’ai promis de me taire. Mais qu’il est loin de sentir combien il déchire mon cœur ! Je ne sais quand je pourrai vous voir. Il est décidé que je suis grosse, on veut me faire saigner demain ; la frayeur que j’ai eue cette nuit rend cette précaution nécessaire. Me voilà pour quelques jours à garder mon appartement. M. de Bellegarde m’accable d’amitiés. Si mon bonheur dépendoit de lui, je pourrois me croire heureuse. Mais il tient à quelqu’un qui s’est rendu indigne. Que je suis à plaindre !

  1. Elle voulait nourrir et ne nourrit point. Jean-Jacques n’avait pas encore parlé aux mères. Peut-être madame d’Épinay n’indique-t-elle ici le désir qu’elle avait conçu qu’en souvenir des relations qu’elle eut plus tard avec l’auteur de l’Émile.
  2. Nom imaginaire. Peut-être madame et M. de Maurepaire sont-ils des Roncherolles d’une ; branche latérale.
  3. Ce n’est qu’à la veille de la Révolulion que le duc d’Orléans fit bâtir dans son jardin les galeries et les boutiques du Palais-Royal. Jusqu’à cette époque, c'est au Palais de Justice, dans des échoppes de la salle des Pas-Perdus, que se tenaient les joailliers, les bijoutiers et les tablettiers à la mode.
  4. Le nom de M. de Montreuil est supposé.
  5. « Il est temps de passer au troisième chef d’incapacité qui résulte de l’assujettissement à la puissance d’autrui, c’est-à-dire à la question de savoir si la femme mariée est capable de tester.

    « L’affirmative ne souffre aucune difficullé dans le droit commun. Il y a, à la verité, plusieurs coutumes où la femme ne peut tester sans l’autorisation de son mari, ou celle du juge à son refus ; mais toujours est-il vrai que, même sous ces coutumes, l’état de la femme mariée n’emporte point une incapacité absolue de tester.


    « Quel peut donc être l’objet de notre question, et y a-t-il en France une seule coutume où l’on ait douté que la femme autorisée de son mari pût faire un testament ? Oui, cette coutume existe, et elle régit une grande province : ce sont les chartres générales de Hainaut. » (Guyot, Réperloire universel et raisonné de Jurisprudence, t. XVII, article Testament ; 1785.)


    Madame d Épinay hésitait sans doute parce qu’elle avait longtemps vécu à Valenciennes, c’est-à-dire dans cette province du Hainaut qui avait, sur ce point de droit, ses règlements particulier.

  6. Le baptême est daté du 26 septembre 1746 sur les registres de Saint-Roch. L’enfant reçut les noms de Louis-Joseph. Il eut, en effet, pour parrain son grand-père paternel, et sa grand mère maternelle pour marraine.
  7. « Madame Dupin était, comme on sait, fille de Samuel Bernard et de madame Fontaine. Elles étaient trois sœurs, qu’on pouvait appeler les trois Grâces : madame de la Touche, qui fit une escapade en Angleterre avec le duc de Kingston ; madame Darti, la maîtresse et, bien plus, l’amie et l’unique et sincère amie de M. le prince de Conti, femme adorable autant par la douceur, par la bonté de son charmant caractère, que par l’agrément de son esprit et par l’inaltérable gaieté de son humeur. » J.J. Rousseau, Confessions, partie II, livre VI.)
  8. Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau et les Mémoires de madame d’Épinay ont fait connaître M. Dupin de Francueil et toute la famille Dupin, qui, avec plus d’éclat que la famille La Live, représente le monde élégant et distingué des financiers du dix-huitième siècle. Personne n’ignore à présent que George Sand est la petite-fille de Francueil, et nous aurons à emprunter à l’Histoire de ma Vie quelques-uns des traits avec lesquels y est peinte la figure aimable de son grand-père. En 1746, M. Claude-Louis Dupin de Francueil, né à Châteauroux, avait trente ans, et, depuis 1738, était receveur général des finances pour Metz et l’Alsace (pays d’États] et secrétaire du cabinet du roi. Il demeurait rue Platrière, comme son père, M. Dupin, qui l’avait eu d’un piemier lit, avant d’avoir épousé la belle madame Dupin, fille naturelle de Samuel Bernard et sœur de madame Darti.
  9. C’est à peu près cinq mille francs d’aujourd’hui.
  10. Les Confessions du comte de ***, roman de Duclos, avaient paru à la fin de l’année 1741, et eurent longtemps un très-grand succès qu’on ne s’explique guère à présent. Voltaire écrivait, le 19 janvier 1742, à d’Argental, lorsque le livre lui eut passé par les mains : « Ce n’est pas là un titre à aller à la postérité. Ce n’est qu’un journal de bonnes fortunes, une histoire sans suite, un roman sans intrigue, un ouvrage qui ne laisse rien dans l’esprit et qu’on oublie comme le héros oublie ses maîtresses. Cependant je conçois que le naturel et la vivacité du style, et surtotl le fond du sujet aient réjoui les jeunes et les vieilles. »
  11. François-David Bollioud, chevalier, seigneur de Saint-julien, des baronnies du Bourg-Argental, de Fontaine-Françoise, Chaumes, Fontenelles et autres lieux, receveur général du clergé de France. »
    (Acte de décès de madame de Francueil. — Registres de Saint-Eustache.)

    Il était receveur général du clergé depuis 1739, et demeurait rue Vivienne, à l’hôtel de Croissy.

    (Almanach royal de 1746.)
  12. Un peu par reconnaissance pour la protection que plus tard le prince de Conti devait accorder au héros principal de ces Mémoires, à J.J. Rousseau, nous devons dire quelques mots de ce personnage qui un moment fut regardé comme le premier capitaine et le futur premier ministre de la France.

    Louis-François de Bourbon, prince de Conti, né à Paris le 13 août 1717, marié le 22 janvier 1732, à Louise-Diane d’Orléans, veuf le 26 septembre 1736, grand prieur de France de l’ordre de Malte le 15 avril 1749, est mort au Temple le 2 juillet 1776. Jusqu’en 1727 il avait porté le titre de comte de la Marche. En 1742 et 1745 il fit campagne en Bavière et s’y distingua, mais c’est surtout en 1744, lorsqu’il remporta sur les Piémontais la brillante victoire de Coni que l’on crut voir renaître en lui la gloire d’un Condé. Le 6 août 1744 Louis XV, qui allait tomber si dangereusement malade à Metz, porta le soir sa santé en buvant : « À mon cousin le grand Conti ! » Ce triomphe ne dura pas, et les années suivantes, après avoir commandé l’armée du Bas-Rhin et celle des frontières d’Allemagne, dégoûté du service pour quelque raison que ce soit, Conti revint vivre dans son hôtel de Paris ou dans sa belle campagne de l’Ile-Adam.


    À l’époque où notre texte nous conduit, il venait justement de refuser de s’entendre avec le maréchal de Saxe et de quitter ses troupes.


    Le parti des philosophes et J.J. Rousseau lui ont fait une réputation d’esprit politique et de fermeté qui dura tant qu’il vécut et dont il ne parait pas qu’il fut indigne. Mais tel n’était pas le jugement des gens de cour qui ne voyaient en lui qu’un mécontent dont on avait trop vanté les talents militaires et qui n’avait renoncé au service que parce qu’il ne pouvait s’y soutenir. On peut le voir, en lisant Besenval, lorsqu’il parle de la résistance opposée par Conti aux coups d’État qui, en 1768, sous l’influence du même Maupeou dont ici nous voyons figurer la femme, bouleversèrent l’état entier de la magistrature française.


    « M. le prince de Conti, dit-il, qui, dans sa jeunesse avait étudié pour être roi de Pologne, et qui n’était parvenu, dans sa studieuse retraite, qu’à être tyran de l’Ile-Adam, et par ses lectures, qu’à une nomenclature de mots techniques, dont il surchargeait sa conversation, était, depuis longtemps, brouillé avec la cour, où il n’allait pas. Il n’eut garde de ne se pas faire l’âme du parti de l’opposition : il n’en avait pas d’autre à prendre pour être cité ; et le reste de femmes qu’il tenait à sa pension, ainsi que celles à qui il donnait du thé le dimanche, l’appelèrent le défenseur de la patrie. » Il ajoute en note :


    « M. le prince de Conti, dans le sein de la vie dissipée de Paris, conçut la chimère d’être roi de Pologne. Pour s’en rendre capable, et pour fuir ses créanciers, il se renferma à l’Ile-Adam avec mademoiselle Darti et quelques complaisants. Il y passa plusieurs années dans la retraite et la lecture. Il en sortit ensuite pour rentrer dans le monde, et le scandaliser du sérail de filles qu’il entretenait. »

    (Besenval, édit. de 1821, t. I, p. 369.)

    Que Besenval ait tort ou raison, il n’en est pas moins vrai que le prince de Conti fut un homme d’esprit éclairé, et que sa compagnie était choisie parmi les plus agréables du siècle dernier. C’est peut-être le seul prince du sang royal qui, en mourant, ait refusé les sacrements de l’Église. Nous avons à Versailles dans les galeries d’en haut quelques peintures où vit encore le souvenir de la cour demi-galante et demi-artistique qu’il réunissait autour de lui, soit au Temple, soit à l’Ile-Adam. Ce sont trois ou quatre jolis tableaux d’Olivier, dont l’un au moins, le Souper, a été gravé. Voici la description de celui qui est le plus précieux pour l’histoire des mœurs et des lettres mondaines du XVIIIe siècle. Il est inscrit sous le n" 3729 au catalogue et désigné ainsi : Le Thé à l’Anglaise dans le salon des Quatre-Glaces, au Temple, avec toute la cour du prince de Conti.


    « À droite une table à laquelle sont assis le bailli de Chabrillant et le mathématicien Dortous de Mairan ; la princesse de Beauvau, debout, verse à boire à ce dernier. Sur le devant, les comtes de Jarnac et de Chabot, debout, le premier tenant un plat, l’autre mangeant un gâteau ; plus loin, la comtesse de Boufflers servant d’un plat posé sur un réchaud. Le président Hénault, vêtu de noir, est assis devant un paravent. La comtesse d’Egmont la jeune, née Richelieu, tient une serviette et porte un plat, et la comtesse d’Egmont mère, vêtue de rouge, coupe un gâteau. Près d’elle est M. de Pont de Veyle, appuyé sur le dossier d’un fauteuil. Le prince d’Hénin, debout, appuie la main sur le dossier d’une chaise sur laquelle est assise la maréchale de Luxembourg, tenant une soucoupe ; entre eux est mademoiselle de Boufflers, vue de profil. La maréchale de Mirepoix verse du thé à madame de Vierville. Mademoiselle Bagarotti est assise toute seule devant un petit guéridon, près duquel est une bouilloire posée sur un fourneau portatif. Le prince de Conty, vu de dos, est assis près de Trudaine. Enfin, à gauche, Mozart, enfant, touche du clavecin, et Jelyotte, debout, chante en s’accompagnant de la guitare ; le chevalier de Laurency, gentilhomme du prince, est debout derrière Mozart, et le prince de Beauvau, assis, lit une brochure. Le salon est orné de grandes glaces et de dessus de porte représentant des portraits de femmes. Un violoncelle et des cahiers de musique sont posés sur l’angle à gauche, et on lit sur un papier :

    De la douce et vive gaieté
    Chacun ici donne l’exemple ;
    On dresse des autels au thé :
    Il méritait d’avoir un Temple. »

    Ce tableau, exposé au Salon de 1777, n’a pas été peint avant l’année 1763, qui est celle où Mozart vint en France. Madame Darti n’est plus là pour faire les honneurs de la maison.


    En 1746, c’est le moment où nous en sommes, le prince de Conti n’était pas encore grand prieur de Malte, et, par conséquent, ne vivait pas au Temple. C’est de son hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin que sortait madame Darti lorsqu’elle envoyait son billet à madame d’Épinay. Les Conti avaient un autre grand hôtel, là où est aujourd’hui la Monnaie.

  13. L’Opéra était alors établi rue de Richelieu, dans la salle du Palais-Royal qui, sous Louis XIV, avait été occupée par Molière, qui, incendiée le mercredi 6 avril 1763, fut reconstruite par l’architecte Louis, et où joue aujourd’hui la Comédie-Française. La salle était comparativement fort petite et passait pour le plus vilain vaisseau d’Opéra de l’Europe, mais c’était déjà le plus célèbre.

    Jusqu’en 1749, l’Opéra fut administré par des directeurs privilégiés qui recevaient, dans les premiers temps, les ordres directs du roi, puis ceux du ministre de sa maison. Le privilège et l’administration furent remis à la prévôté des marchands par un arrêt du conseil, daté du 26 août 1749. Elle administra le théâtre de 1740 à 1757, et l’afferma de 1757 à 1776. En 1776, elle fut débarrassée de l’administration, et, en 1780, du privilège, mais elle paya les dettes de l’entreprise. L’Opéra fut, depuis lors jusqu’à la Révolution, dirigé par un comité que nommait le roi.


    Nous avons dit plus haut qu’il y avait un corps de danse à la Comédie-Française et un autre à la Comédie-Italienne. Celle-ci, appelée d’Italie par le régent, s’était installée dans l’hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil, le 18 mai 1716, et jouait par extraordinaire à la foire Saint-Laurent, qui s’ouvrait le 16 juin et durait jusqu’à la Saint-Denis.

  14. François Francœur, né à Paris le 22 septembre 1698 et mort le 6 août 1787. Dès son enfance il se lia d’amitié avec François Rebel qui fut encore meilleur musicien que lui et qui devint chevalier de Saint-Michel. On ne les appelait que « les petits violons. » Il entra en 1710 à l’orchestre de l’Opéra et en 1736 en fut nommé inspecteur conjointement avec Rebel. Au mois de mars 1757 il prit avec lui pour trente ans le bail du théâtre. (Journal de Collé, t. II, p. 177), après s’être raccommodé avec Rameau, gloire et tyran de la musique de son temps, à qui ils firent une pension de 1500 livres. L’anarchie était alors à son comble à l’Opéra et on en faisait dériver la cause de l’imbécillité du prévôt des marchands, M. de Bernage.

    Francœur avait eu précédemment des aventures ; il avait épousé en 1730 une fille d’Adrienne Le Couvreur, à qui d’Argental, « les anges » de Voltaire, était chargé de donner une dot de 60,000 livres. Il ne paraît pas que le ménage fut heureux, car au mois de mai 1751 (Journal de Barbier, t. II, p. 156), il est l’amant de cœur de la Pélissier, et, à ce titre, risque d’être roué de coups de bâton par les ordres d’un vieux banquier juif de Hollande qui s’en prétendait possesseur. Toutes ces histoires donnaient et donneraient peut-être encore de la réputation.


    Il n’a guère travaillé qu’avec Rebel. On a de lui deux opéras : Pyrame et Thisbé (1726), et Tarsis et Zélie (1728), et divers ballets et divertissements du même genre mythologique ou allégorique, suivant le goût de l’époque. Son neveu Louis-Joseph, né en 1738, mis à l’orchestre en 1752, devint maître de musique du théâtre en 1767, et c’est de son temps que date l’amélioration de la musique instrumentale de l’Opéra. Lui-même composa en 1776 un opéra intitulé Ismène et Lindor. On raconte qu’assez âgé il épousa une femme qu’il ne connaissait pas quinze jours auparavant, qui était laide, mais dont le vent avait soulevé la jupe devant lui. L’autre Francœur, à 80 ans, se fit tailler de la pierre avec succès. Le mathématicien Francœur, qui a laissé une Uranographie assez bien faite, était le fils de Louis-Joseph Wilhem ; et le créateur de l’'Orhéon et l’ami de Béranger, était son cousin.


    Rebel mourut en 1725.

  15. M. de Bellegarde et M. d’Épinay habitaient alors rue Saint-Honoré un hôtel situé en face du couvent des Capucins. Ceux-ci, voisins des Feuillants dont le nom devint célèbre pendant la Révolution ainsi que celui des Jacobins, occupaient l’emplacement sur lequel a été ouverte la rue Castiglione. En 1751 avaient été rebâtis le portail et le mur de clôture du couvent, sur la rue Saint-Honoré. Ce couvent était considéré par les Capucins comme le plus ancien qu’ils eussent bâti en France ; ils y avaient été établis par Catherine de Médicis. On remarquait dans leur église une belle Assomption de Lebrun et divers tombeaux, entre autres celui du capucin-maréchal de France, le P. Ange de Joyeuse,

    Qui prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.


    et celui du P. Joseph, le bras droit et le plus ferme conseiller de Richelieu.

  16. En 1759, pour la première fois, il n’y eut plus que les acteurs qui figurassent sur la scène de la Comédie-Française ! Barbier nous donne la date exacte de cette réforme que n’ont pas connue les Corneille, les Molière et les Racine.

    « De tout temps il y a eu sur le théâtre de la Comédie, de chaque côté, quatre rangées de bancs un peu en amphithéâtre jusqu’à la hauteur des loges, renfermés dans une balustrade et grille de fer doré, pour placer les spectateurs. Dans les grandes représentations, on ajoutoit encore, le long de la balustrade, une rangée de banquettes, et, outre cela il y avoit encore plus de cinquante personnes debout et sans place au fond du théâtre, qui formoient un cercle. Le théâtre n’étoit rempli et occupé que par des hommes, pour l’ordinaire ; en sorte que le théâtre étoit très-rétréci pour l’action des acteurs. Pour entrer un acteur sur la scène, il falloit faire faire place au fond du théàtre, pour son passage. Il n’étoit pas même vraisemblable qu’un roi parlant à son confident ou tenant un conseil d’État, ou un prince avec sa maîtresse parlant en secret, fussent entourés de plus de deux cents personnes.


    « Cela est changé dans la quinzaine de Pâques, qu’il y a relâche au théâtre pour trois semaines. On a travaillé et l’on a supprimé toutes ces places ; on a pris sur le parterre pour former un parquet qui tient plus de cent quatre-vingts personnes ; outre l’orchestre, on a diminué l’amphithéâtre pour allonger le parterre.


    « Le lundi 28 de ce mois, lendemain de la Quasimodo, on a joué sur le nouveau théâtre. Tout le monde en a été content, et il n’y a pas de comparaison. »

    (Journal de Barbier, mai 1759, t. VII, p. 161.)