Mémoires de Monsieur d’Artagnan – 6

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Les Espagnols à qui l’on avait enlevé Arras à la barbe de leur Général, et qui avaient encore perdu dans la même Province quelques autres villes de grande importance, craignaient que celles qui leur restaient ne tardent guère à subir le même sort ; aussi comme ils jugeaient que la conquête que le Roi avait faite d’Aire ne tendait qu’à s’approcher de la Flandre maritime, ils tâchèrent non seulement d’en donner de l’inquiétude aux Anglais et aux Hollandais, mais encore de se mettre en état de la reprendre. Il ne leur eût pas été difficile de réussir à l’égard des Anglais, parce que cette Nation a de tous temps été opposée à la nôtre, et qu’il semble que son aversion se soit encore augmentée depuis quelque temps ; mais le Cardinal de Richelieu, qui n’attendait pas que les choses arrivent pour y pourvoir, avait si bien pris ses mesures, que cette Nation ne put se mêler des affaires d’autrui, parce qu’elle était suffisamment embarrassée à démêler les siennes. Elle était devenue jalouse de la protection secrète que son Roi accordait aux Catholiques de son Royaume, et de l’étroite liaison qui existait alors entre ce Prince et Louis le Juste, dont il avait épousé la sœur. Cette Princesse était belle et d’une humeur tout à fait charmante, et attirait beaucoup de monde à la Cour du Roi son mari, contre la coutume des Anglais, qui croient d’ordinaire qu’il y a une espèce d’esclavage et de bassesse dans les assiduités que l’on manifeste à son souverain ; cela rendait les choses encore plus suspectes à ceux qui conservaient dans le cœur cette indépendance et cette liberté que leur Nation affecte par-dessus toutes les autres Nations du monde.

L’obstacle mis par le Cardinal de Richelieu de ce côté-là aux desseins des Espagnols, consistait en ce qu’il allumait ce feu au lieu de l’éteindre. La Politique qui est la règle ordinaire de tous les mouvements des Ministres, l’exigeait de lui au préjudice de la charité, qui l’en devait détourner. Cependant, comme la charité est une vertu que non seulement l’on ne connaît guère dans toutes les Cours, parmi les Courtisans et les Politiques, mais que l’on traite encore souvent de chimère, bien loin qu’il en fût blâmé par personne, chacun au contraire y prenait sujet de l’élever jusqu’au troisième Ciel. Les Espagnols n’ayant pas été longs à reconnaître qu’ils se tromperaient lourdement s’ils espéraient quelque secours de ce côté-là, et ayant aussi reconnu la même chose du côté de la Hollande, où les intérêts de Frédéric Henri Prince d’Orange, stadhouder et Admiral Général de cet État, s’opposaient à leur contentement, ils ne mirent plus leur confiance qu’en leurs propres forces soutenues de leur adresse. Le pouvoir pour ainsi dire absolu que le Cardinal de Richelieu s’était acquis à la Cour, y avait fait de tout temps un grand nombre de jaloux, surtout parmi les Grands, parce que pour s’élever au-dessus d’eux il avait intéressé adroitement le Roi et l’État dans sa querelle. Ce Prince qui était aussi bon qu’il était peu pénétrant avait vu avec plaisir que, sous prétexte d’établir la Souveraine puissance dans son Royaume, il avait ruiné insensiblement tous ceux qui étaient susceptibles de s’y opposer par leur crédit et par leur prudence. Je dis prudence, parce que, quoique ce soit une espèce de paradoxe que de vouloir être prudent et s’opposer en même temps aux volontés de son Prince, néanmoins quand la volonté suprême ne fait que renverser les lois d’un État, il arrive souvent que l’on rende plus de service à son Souverain de s’y opposer avec tout le respect qui lui est dû, que d’y consentir dans un esprit de lâcheté et d’esclavage. C’est ainsi que le Parlement de Paris a souvent fait des remontrances à Sa Majesté dans des conjonctures délicates, qui ont été quelquefois écoutées avec succès, pendant que d’autres ont été rejetées, parce qu’il est arrivé, comme presque toujours, que ceux qui les faisaient, au lieu d’y apporter le respect convenable, se laissaient emporter ou par leur passion ou par leurs intérêts.

Les Espagnols ne se fiant pas tant sur leurs propres forces qu’ils n’essayaient encore d’exciter la jalousie qui régnait dans notre État, envoyèrent alors à la Cour un homme de confiance nommé… sous prétexte d’y faire quelques propositions d’accommodement. Le Cardinal de Richelieu qui y gouvernait avec un pouvoir presque aussi absolu que le Roi lui-même, lui eut refusé volontiers le passeport qu’il lui fallait pour y entrer, si ce n’est qu’il eut peur que le peuple ne lui en voulût du mal. Il savait que le peuple se lasse très vite de la guerre, parce que c’est dans ce temps qu’il est le plus accablé d’impôts ; qu’ainsi il ne manquerait pas de dire, que s’il voulait la continuer, c’était pour servir ses intérêts particuliers plutôt que ceux de la Nation en général. Cependant ils n’eussent pas dit la vérité, quand ils eussent parlé de la sorte ; puisque pour en dire le vrai, il y avait longtemps que les affaires de la France n’avaient pas été en si bon état qu’elles étaient alors. Ses armes, du côté de l’Allemagne, s’étaient rendues formidables jusqu’au-delà du Rhin par la prise de Brisac et de toute l’Alsace. En Italie, par celle de Pignerol et en Flandres par celle d’Arras. Ses brigues n’avaient pas fait un moindre effet au Portugal et en Catalogne, si toutefois on ne doit pas dire plutôt que ce qui y était arrivé était encore d’une plus grande conséquence que tout ce qui était arrivé ailleurs. Ce Royaume et cette Province s’étaient révoltés contre les Espagnols, l’un s’étant rangé sous la domination des Ducs de Bragance, qui prétendaient en être les légitimes héritiers, l’autre sous celle de la France qui y avait fait entrer des garnisons.

Le Cardinal, en faisant soulever ces États contre leurs anciens Maîtres, leur avait montré le chemin qu’ils devaient suivre, quand même ils ne l’eussent pas su déjà par eux-mêmes, et celui dont je viens de parler ne fut pas plutôt arrivé à la Cour qu’il y rencontra secrètement le Duc de Bouillon. Ce Prince avait toujours des liaisons secrètes avec l’Espagne, quoiqu’il fût né Français, et qu’il eût encore obligation à la Couronne de lui avoir mis sur la tête celle qu’il portait. Il l’avait héritée de son père qui lui-même l’avait reçue d’Henri IV, qui lui avait fait épouser l’héritière de la Mark à qui appartenait le Duché de Bouillon, et la principauté de Sedan. Le Roi avait encore fait bien plus pour lui. Cette Princesse étant morte quelque temps après sans lui laisser d’enfants, Sa Majesté l’avait maintenu par sa protection dans la possession de cette Principauté, au préjudice de Mr. de La Boullaye à qui elle devait revenir légitimement, car il y en avait un qui avait épousé une sœur de la défunte et à qui, par conséquent, devait venir cet héritage. Mais comme on est obligé, quand on change ainsi d’une condition privée en celle de Souverain, de changer aussi de conduite, toutes ces grandes obligations s’étaient évanouies à la vue de la jalousie que lui causait la situation de son État. Il ne doutait point, qu’étant à la bienséance de la France comme il l’était, puisque c’était une clef de ce Royaume, il ne vînt un temps où on lui demanderait la restitution de ce qui ne lui appartenait pas, et qu’à proprement parler il ne devait se regarder que comme un homme à qui l’on avait confié une fidei-commis, et dont on l’obligerait bientôt, malgré lui, à rendre compte.

Voilà quelle était la cause des engagements secrets que Mr. de Bouillon avait avec les Espagnols. Il prétendait que, par leur moyen, il pourrait se maintenir dans son nouvel État et au besoin recevoir garnison dans son château de Bouillon et dans celui de Sedan. Le premier passait pour imprenable dans ce temps-là, où l’on ne savait pas encore ce que c’était que d’assiéger une place, et où l’on faisait la guerre tout autrement qu’aujourd’hui. Le second était très fort, et du moins en avait-il la réputation, quoiqu’à dire le vrai, il le fût moins qu’on voulait bien le proclamer. Le Roi se doutait bien que Mr. de Bouillon ne lui était pas trop fidèle ; mais comme il avait des affaires de tous côtés, il était persuadé qu’il devait feindre de ne pas y prendre garde, d’autant plus qu’il pensait que le Duc faisait tout cela par précaution. En effet, tous les traités passés jusqu’à présent ne l’avaient été qu’en cas où il vînt à être attaqué et comme le Roi n’avait nulle raison de le faire pour le moment, il croyait qu’il devait continuer ainsi jusqu’à ce que la conjoncture lui permît de faire éclater le ressentiment qu’il pouvait avoir de sa conduite.

L’Espagnol qui était venu à Paris, et qui était bien instruit des intérêts de ce Duc, ce qui n’était pas difficile puisqu’ils sautaient aux yeux de tout le monde, avait reçu ordre du Roi son maître d’aller le voir, et en fut fort bien accueilli. À son arrivée à la Cour, il apprit que Louis de Bourbon, Comte de Soissons, était mécontent du Cardinal, ce qui lui fit dire à l’autre que cette qualité de Prince du Sang suffisait pour faire entrer quantité de personnes de condition dans son parti, et qu’on pourrait, en gagnant ce Prince, rendre à la France ce qu’elle venait de prêter à l’Espagne en lui faisant soulever ses Provinces ; que le Cardinal de Richelieu avait beaucoup d’ennemis, et que s’ils voyaient entrer une armée d’étrangers dans le Royaume, ils prendraient ce temps-là pour se révolter contre lui ; que ce Ministre entreprenait tant de choses, qu’il ne fallait presque rien pour le faire succomber ; qu’il envoyait des troupes au Portugal et en Catalogne, et que les frontières du Royaume étant ainsi dégarnies, il serait maintenant aisé d’y percer, pour peu qu’on ait bien pris ses précautions.

Depuis longtemps, le Duc de Bouillon mourait d’envie de se faire une barrière du côté de la Champagne en obligeant la Cour à lui donner Danvilliers de gré ou de force. Il avait même osé témoigner un jour son ambition au Cardinal de Richelieu qui, plus politique que tout ce que l’on en saurait dire, lui en avait laissé entrevoir quelque espérance, afin de l’embarquer dans quelque mauvais pas, qui lui fît perdre son bien au lieu d’acquérir celui d’autrui. L’Espagnol, qui connaissait son désir, lui en parla comme d’une chose tout à fait facile, et lui dit que la France serait trop heureuse de lui céder, pour apaiser la guerre qu’il allumerait de ce côté-là. Il se laissa aller à ces flatteries, et ayant vu le Comte de Soissons secrètement, il n’eut pas de peine à le gagner. Ce Prince avait sur le cœur que le Cardinal, après lui avoir fait perdre un procès qu’il avait intenté à l’encontre de Henri de Bourbon, Prince de Condé, pour le faire déclarer illégitime, eut encore marié sa nièce au Duc d’Enghien son fils aîné. Il voyait par là que tant que ce Ministre vivrait, il ne devait pas attendre grand succès de la requête civile qu’il avait prise contre l’arrêt qui était intervenu. Il avait encore d’autres causes de mécontentement. Le Cardinal diminuait tout autant qu’il pouvait les prérogatives de sa charge de Grand Maître de la Maison du Roi, et lui avait fait refuser d’ailleurs quantités de grâces qu’il avait demandées à Sa Majesté. La raison pour laquelle ce Ministre lui était ainsi opposé en toutes choses, c’est qu’il avait été plus fier que le Prince de Condé. Il avait refusé son alliance qu’il lui avait fait proposer par Sennetere, et celui-ci qui était son Intendant d’épée, ne s’en était pas trop bien trouvé. Le Comte, fâché de voir qu’un de ses Domestiques se fût chargé d’une telle commission, parce que la vertu de la Dame qu’on lui offrait était un peu suspecte, l’avait non seulement maltraité en paroles, mais encore chassé de sa maison.

Ce Prince qui depuis ce temps-là en voulait de plus en plus au Cardinal, écouta volontiers tout ce que Mr. de Bouillon voulut lui proposer contre l’État. Il crut que plus les choses iraient mal en France, plus le Roi s’en dégoûterait. Il savait qu’il ne l’aimait déjà pas trop, et qu’ainsi il ne faudrait presque rien pour le perdre. Tous leurs projets, aussi nuisibles fussent-ils à la fortune de ce Ministre, ne leur pouvant servir, sans le soutien des forces espagnoles, Mr. de Bouillon envoya à Bruxelles un gentilhomme, nommé Campagnac, qui était un ancien Domestique de sa maison. Il crut que son voyageur ne pourrait être suspect à la Cour, parce que ce gentilhomme avait un neveu qui avait été pris auprès de Courtrai par un parti espagnol, qui l’avait conduit dans la capitale de Brabant. Dans cette rencontre il avait été blessé, et c’était là un prétexte qui paraissait plausible, son homme étant en situation de passer dans ce pays sans que l’on y trouvât à redire. Il fut bien reçu par les Espagnols, et le Cardinal Infant lui aurait volontiers rendu son neveu aussitôt s’il n’avait eu peur que cela n’éveillât quelques soupçons. Ce Prince fut ravi que le Comte de Soissons, à l’instigation du Duc de Bouillon, fût d’humeur à vouloir troubler l’État. Il promit au gentilhomme de faire donner à ce Prince cinquante mille écus de pension par le Roi d’Espagne, dès qu’il se serait retiré de la Cour, et cent mille francs au Duc de Bouillon, avec une armée de douze mille hommes placée sous ses ordres, sans que l’Espagne prétendît à aucune des conquêtes qu’il pourrait faire avec elle. Ce traité ayant été fait par écrit avec le Cardinal Infant, Campagnac s’en revint à Paris sans son neveu, qui resta persuadé qu’il n’avait fait ce voyage que pour l’amour de lui. Il rendit compte de sa négociation aux deux Princes qui en furent très satisfaits ; le Duc de Bouillon, au bout de quelques jours, s’en fut à Sedan, sous prétexte que la Duchesse sa femme y était incommodée. Sans faire semblant de rien, il y donna ordre aux Officiers de la garnison, dont les Compagnies n’étaient pas encore complètes, de les mettre en état avant la fin du mois de mars qui était d’ailleurs très proche. Il leur fit ce commandement sous peine de sa colère, et ils eurent soin de s’en acquitter. Il remplit en même temps ses magasins de toutes les munitions de guerre et de bouche dont il pouvait avoir besoin, et afin que le Cardinal de Richelieu ne se doutât pas qu’il songeait à se soulever contre le Roi, il lui fit croire non seulement que l’Empereur envoyait une armée au Luxembourg, pour faire quelque entreprise sur la Meuse de concert avec les Espagnols, mais encore qu’il avait eu connaissance qu’ils en voulaient au Luxembourg.

La marche de cette armée n’était pas une fiction comme on pourrait se l’imaginer par ce que je viens de dire, mais au contraire de ce que le Duc affirmait, cette armée ne venait pas contre lui, mais pour lui. Il fit bien plus, il dupa le Cardinal d’un mariage entre le Vicomte de Turenne, son frère, et l’une de ses parentes, et le Vicomte joua les amoureux, car il avait encore plus envie que son frère de rentrer dans Sedan. Ce dernier, s’il a pu passer sur ses vieux jours pour un homme modeste et exempt de toute ambition, ce ne put être que dans l’esprit des gens qui ne l’ont pas connu à fond. En effet, jamais homme n’a été plus entêté de vaine gloire, et tous ceux qui l’ont fréquenté savent que le seul fait de lui refuser le titre d’Altesse suffisait pour s’en faire haïr, au lieu que si on l’en gratifiait il était content comme un Roi. Au reste ce Vicomte ayant si bien secondé son frère, le Comte de Soissons partit un beau jour de Paris, sous prétexte de s’en aller à sa maison de Blandy ; mais avant d’arriver à Melun il prit sur la gauche, et fut passer la Marne à un gué qu’il avait fait reconnaître en deçà de Château-Thierry ; il se rendit alors à Sedan, sur les relais que Mr. de Bouillon avait envoyés à sa rencontre.

Dès que le Cardinal eut connaissance de son itinéraire, il reconnut qu’il avait été dupé. Il envoya immédiatement des courriers pour le rattraper et lui fit proposer de la part du Roi de revenir, lui offrant toutes sortes d’offres avantageuses. Ce Prince, pensant qu’il ne pouvait se fier à toutes les belles promesses qu’on pouvait lui faire, tant que ce Ministre resterait à son poste, ne se laissa jamais persuader, malgré plusieurs allées et venues des courriers. L’armée que l’Empereur devait envoyer au Luxembourg s’y rendit sous le commandement de Lamboi, au devant de qui le Comte de Soissons envoya un gentilhomme pour savoir de lui quand il pourrait arriver sur la Meuse. Cette marche alarma la Cour qui avait peur que l’exemple du Comte de Soissons ne fût suivi de la désobéissance de quantité de Grands, qui n’avaient pas eu plus de lieu que lui d’aimer le Cardinal de Richelieu. Elle se méfiait surtout du Duc d’Orléans, dont le génie était extrêmement variable et qui, à lui tout seul, avait fait plus de mal à l’État par les diverses révoltes qu’il avait excitées, que tous ses ennemis ensemble n’eussent pu faire en plusieurs années. Ainsi pour prévenir les mauvais desseins qu’il pourrait avoir, on mit des Gardes à tous les passages, afin de l’arrêter s’il venait à s’y présenter. Malgré toutes ces précautions, quantité d’autres mécontents se rendirent auprès du Comte de Soissons, afin qu’ayant part avec lui au hasard de ce qu’il allait tenter, ils l’eussent aussi à sa bonne fortune, au cas qu’il triomphât. Ce contretemps fut cause que l’armée que le Roi destinait pour les Flandres sous la conduite du Maréchal de Brézé, ne fut pas aussi forte que prévue. Il fallut en prendre une partie pour l’envoyer de ce côté-là sous le commandement du Maréchal de Châtillon, pendant que le Maréchal de la Meilleraye eut un camp volant pour couvrir les places sur lesquelles les ennemis voudraient entreprendre quelque chose. Le génie de ces trois Maréchaux était tout différent. Le premier ne devait sa position qu’à ce qu’il avait épousé une des sœurs du Cardinal de Richelieu, dont il avait eu deux enfants, le Duc de Brézé et Mme la Duchesse d’Enghien. Jamais homme ne fut plus fier sans mérite. Il poussa même la fierté jusqu’à l’insolence et à la tyrannie, faisant dans son Gouvernement d’Anjou et dans celui du Saumurois, tout ce que les tyrans les plus horribles et les plus détestables ont jamais pu faire de plus cruel. En effet, non content d’y maltraiter la Noblesse, à un point qu’elle fut obligée de se révolter à la fin contre lui, il enleva encore une femme à son mari et fit tuer celui-ci pour en profiter tout à son aise. Mais c’était assez qu’il fût beau-frère de son Éminence pour pouvoir tout faire impunément.

Le Maréchal de Châtillon était tout aussi aimable que l’autre était intraitable. Il avait d’ailleurs hérité de toute la valeur de ses ancêtres, dont notre Histoire a fait mention avec honneur. Il avait beaucoup d’expérience et de conduite, mais toutes ces bonnes qualités étaient ternies par l’amour qu’il avait pour le repos et pour la vie tranquille. Ainsi quand il se trouvait bien dans un Camp, il avait toutes les peines du monde à le quitter, parce qu’il craignait de n’être pas aussi bien dans un autre. Le Cardinal le connaissait bien, ce qui fit qu’on s’étonna qu’il lui eut donné ce commandement où il devait avoir affaire à un Prince aussi vif et vigilant qu’il était pesant et endormi.

Pour ce qui est du Maréchal de la Meilleraye, bien qu’il fût comme le Maréchal de Brézé, également redevable de son élévation au Cardinal par son alliance, vu que sa femme était cousine de son Éminence, il avait beaucoup de mérite personnel. Il était brave et s’entendait à son métier, ce qui laissait supposer que même s’il n’avait pas été si proche parent du Ministre, il aurait pu espérer faire son chemin. Cependant, il avait cela de commun avec le Maréchal de Brézé qu’il abusait souvent, aussi bien que lui, de sa faveur et qu’au lieu de l’honnêteté qui sied si bien à tout le monde et principalement à ceux qui se voient élever au-dessus des autres, ou par leur naissance, ou par leur mérite, ou par leur fortune, il n’avait que de la hauteur et pour ainsi dire du mépris pour ceux qui, comme lui, s’étaient élevés à des dignités ou qui étaient près de s’y élever. Il craignait que sa gloire n’en fût assombrie ; aussi pour en rechercher une fausse, il perdait la véritable, et se faisait un nombre infini d’ennemis, au lieu des amis qu’il eut pu se faire. Il s’était brouillé avec Saint-Preuil uniquement par jalousie et lui avait fait quelques incartades. Saint-Preuil ne les avait pas souffertes sans rien dire, comme il arrive trop souvent en pareil cas, quand ceux qui vous ont offensés appartiennent de si près au Ministre. Il les avait repoussées en brave homme qui ne craignait rien, sinon de laisser souiller sa gloire par quelque lâcheté.

Ce Maréchal avait encore fait pire à Mr. de Fabert, à qui le Roi avait enfin donné une Compagnie aux Gardes, après lui avoir refusé l’agrément d’une Compagnie dans un vieux Corps. Il avait cru qu’il pourrait lui marcher sur le ventre comme bon lui semblerait, parce que cet Officier était de souche très modeste et qu’il ne croyait pas que le bâton de Maréchal de France vînt jamais à son secours, pour purger son mauvais sang. Mr. de Fabert s’était toujours révolté contre lui et avait trouvé protection auprès du Cardinal, qui avait été le premier à blâmer le procédé de son parent. Il est vrai que Fabert avait toujours eu l’adresse de parler très respectueusement du Maréchal, afin que lorsqu’il viendrait à s’en plaindre à son Éminence, elle fût plus disposée à l’écouter.

Il aurait été souhaitable pour Saint-Preuil qu’il se soit conduit aussi sagement, non seulement avec ce Maréchal, mais encore avec le Duc de Brézé contre qui il venait d’avoir tout récemment une espèce de querelle. Étant venu à la Cour par ordre du Roi pour conférer avec lui des affaires de la frontière et de ce qu’on pourrait y entreprendre pendant la Campagne suivante, il demeura près de quinze jours à Paris avant que le Conseil de Sa Majesté eut pris une décision là-dessus. Mr. Desnoyers, Secrétaire d’État à la Guerre, qui ne l’aimait pas parce qu’il n’avait jamais pu se résoudre à lui faire la cour, voulait que l’on fît le siège de Douai, qui est à cinq lieues au-delà d’Arras, afin que, cette ville n’étant plus frontière lorsque l’autre serait prise, Saint-Preuil se vît privé de la gloire qu’il y a pour un gouverneur à se trouver le plus près des ennemis. Saint-Preuil voulait au contraire qu’avant d’aller ainsi de l’avant, on nettoie ce qui était derrière lui. Il y avait Bapaume qui lui ôtait la communication des Places de la Somme, et qui n’était qu’à quatre lieues de son Gouvernement. En outre, il y avait Cambrai qui, bien que plus éloigné semblait encore plus nécessaire à conquérir qu’une ville comme Douai, qu’on ne pourrait jamais conserver qu’avec une puissante garnison. À tout cela, Desnoyers répondit qu’on en ferait une Place d’Armes et qu’une partie de la Cavalerie y passant l’hiver, elle sèmerait la terreur et l’effroi jusqu’au cœur de la Flandre Wallone dont on pourrait en même temps faire la conquête.

Le Maréchal de la Meilleraye partageait la même opinion que Mr. Desnoyers, plutôt pour avoir le plaisir de contredire Saint-Preuil, que pour croire vraiment qu’il eût raison. Enfin le Conseil avait peine à se déterminer, parce que la force du raisonnement de Saint-Preuil combattait dans l’esprit de Sa Majesté tout ce que les brigues des autres pouvait faire. Le Gouverneur passa ces quinze jours à aller se divertir quand il n’était pas obligé d’aller au Louvre. Les affaires qui l’avaient amené à Paris étant enfin terminées à sa satisfaction, si l’on ne compte cette dispute avec le Maréchal de Brézé dont j’ai parlé tantôt, il s’en retourna dans son Gouvernement où il recommença à harceler les ennemis qui avaient eu quelque relâche pendant son absence.

Cependant la Campagne commença et le Régiment des Gardes ayant reçu l’ordre de marcher en Flandres, je rendis mon hôte bien joyeux en m’y en allant. En effet, bien qu’il me fît bonne mine, il se doutait que je n’étais pas mal avec sa femme, mais comme il devait de l’argent à Athos, qui était un de mes amis, il s’était cru obligé de me ménager jusqu’au jour de mon départ. Quand je fus parti, il n’en usa plus avec sa femme comme il faisait auparavant. Il lui reprocha quantité de choses dont il croyait s’être aperçu et elle me le communiqua en des termes qui me firent croire qu’elle était encore bien plus maltraitée qu’elle n’avait jamais été. Le seul recours que je pouvais lui apporter était de la plaindre. Je lui fis réponse à une adresse qu’elle m’avait indiquée, et la part que je prenais à ses affaires lui fit supporter son malheur avec plus de patience.

Son mari qui voulait absolument se défaire de moi et qui ne voulait pas que je la revoie lorsque je reviendrais, s’avisa alors de changer non seulement de maison mais encore de métier. Au lieu de louer des chambres meublées il se fit marchand de vin, et prit un gros cabaret. Le voyage qu’il avait fait à Dijon lui avait fait connaître des gens qui avaient vanté ce commerce, et il prétendait que quand même ce métier ne lui réussirait pas mieux que celui qu’il avait auparavant, il en retirerait toujours l’avantage de s’être débarrassé d’un homme qui lui était extrêmement suspect.

Le cabaret qu’il ouvrit était dans la rue Montmartre, tout près et du même côté où est aujourd’hui l’hôtel de Charôt. Il vendit tous ses meubles, et ne garda que ceux qui lui étaient nécessaires pour son métier. Sa jalousie était trop forte pour que sa femme osât lui demander où il me mettrait lorsque je reviendrais, et elle me fit savoir qu’elle était au désespoir. Avec l’argent qu’il avait eu de ses meubles, il acheta quantité de marchandises, espérant qu’avant que la Campagne fût terminée, il aurait gagné beaucoup plus d’argent qu’il ne lui en faudrait pour rendre à Athos. Je fus fort affligé de cette nouvelle, parce que je trouvais sa femme fort aimable, et que par ailleurs elle me faisait subsister fort honnêtement, sans que j’eusse l’embarras de mettre la main à la bourse.

Enfin, comme il n’y a rien dont on ne puisse se consoler, je ne songeai plus qu’à chercher quelque occasion de me signaler, afin que je pusse pas à pas m’avancer vers les honneurs qu’on est en droit d’attendre, quand on tâche, comme je faisais, de s’acquitter de son devoir. Pendant cette campagne nous ne fûmes pas les plus forts. Les Troupes que l’on avait été obligé de détacher pour envoyer au Maréchal de Châtillon, nous firent demeurer sur la défensive en Flandres, où le Cardinal Infant avait une grosse armée. Il s’attacha à reprendre Aire pendant.que le Maréchal de Châtillon fut se camper à… pour observer de là les mouvements que feraient le Comte de Soissons. Ce qui se passait de ce côté-là inquiétait bien plus le Cardinal que ce qui se passait ni en Flandres ni ailleurs. Il n’en devait pas être moins puissant, quand bien même les ennemis reprendraient Aire et feraient d’autres conquêtes de ce côté-là, mais, il ne savait pas s’il resterait encore dans le Ministère, au cas où le Comte de Soissons aurait eu l’avantage sur le Maréchal. Il demanda au Maréchal de Brézé de lui envoyer encore trois bataillons, des meilleures troupes qu’il eût avec lui, pour les envoyer au Maréchal de Châtillon. Notre régiment se porta volontaire, jugeant qu’il n’était plus possible de secourir Aire puisque notre armée, déjà très faible, s’appauvrissait encore par ce détachement. Mr. de Brézé ne voulut pas nous l’accorder, car il trouvait que tant qu’il aurait ce régiment avec lui, c’était un honneur qui le rendrait supérieur aux autres Maréchaux.

Après cela, notre armée ne fut pas composée de plus de douze mille hommes. Néanmoins, nous n’en prîmes pas moins Lens, pendant que le Maréchal de Châtillon se laissa battre, faute d’avoir voulu de bonne heure aller occuper un poste avantageux, d’où il eût pu empêcher le Comte de Soissons d’étendre ses troupes dans la plaine. Malgré les conseils des Officiers Généraux, il ne voulut écouter personne, soit qu’il n’aimât pas faire ce qui ne venait pas de lui, soit que sa paresse le retînt dans une belle maison où il se trouvait logé. Le Cardinal qui avait été informé de la faute qu’il avait commise, se jura aussitôt de s’en venger, pourvu néanmoins que le Comte de Soissons lui donnât le temps de respirer : car il craignait qu’il ne profitât de sa victoire et que toutes les villes de Champagne ne lui fussent bientôt ouvertes. Cependant, tandis qu’il méditait de terribles choses contre le Maréchal, il lui vint un courrier qui lui rapporta la nouvelle de la mort du Comte de Soissons, sans que personne pût dire au vrai de quelle manière elle était arrivée. Aussi, est-on encore aujourd’hui à se demander s’il se tua lui-même, comme certains ont bien voulu le dire, ou s’il fut assassiné par un homme aux gages de ses ennemis. Ceux qui croient à l’assassinat affirment qu’un de ses Gardes, ayant couru après lui pour lui dire qu’on tenait ferme encore en un endroit, lui lâcha un coup de mousqueton dans la tête quand il vint à se retourner pour regarder qui lui donnait cet avis. Les autres au contraire, qu’ayant voulu lever la visière de son casque avec le bout de son pistolet, qu’il tenait encore à la main, le pistolet tira de lui-même et le jeta raide mort sur le carreau. Cependant, j’ai rencontré des gens qui m’ont dit que ses pistolets étaient encore chargés quand on le trouva mort. C’est ce qui fait qu’il est bien difficile de savoir qui l’on doit croire des uns ou des autres.

Le Maréchal de Châtillon qui se rendait assez de justice pour se condamner lui-même, fit le malade ou bien tomba effectivement malade de chagrin. Cela fut cause que le Maréchal de Brézé reçut l’ordre d’aller prendre sa place, et ce fut alors que ce Général nous fit aller de ce côté-là avec lui. Il laissa le reste de son armée au Maréchal de la Meilleraye, qui assiégea Bapaume, pendant que nous reprîmes Damvilliers que le Duc de Bouillon n’avait pas manqué d’assiéger après la mort du Comte de Soissons. Le Roi vint nous trouver alors que nous étions devant cette Place et le Duc ayant recours à la miséricorde de Sa Majesté pour lui pardonner la faute qu’il avait faite, il trouva grâce auprès d’elle. Il lui eût été difficile d’y réussir dans un autre moment, mais la mort du Comte de Soissons mettait le Cardinal de si belle humeur qu’il conseilla au Roi de faire paraître en cette occasion que sa bonté était encore au-dessus de sa justice. Il est vrai que Mr. le Prince aida beaucoup son Éminence à intercéder pour lui et comme il était parent du Duc, et son bon ami, il n’eut garde de l’oublier dans une rencontre aussi importante que celle-là.

Mr. de Bouillon ayant fait sa paix, Saint-Preuil ne fut pas si heureux que de faire la sienne, quoiqu’il fût bien moins coupable que lui. C’était assez qu’il eût les parents du Cardinal à dos, pour avoir lieu de tout craindre. Cependant, comme s’il avait oublié le péril où cela le jetait, il se fit encore un ennemi de conséquence qui ne lui pardonna pas. Mr. Desnoyers avait envoyé un de ses parents pauvres à Arras en qualité de commissaire. Dans ce temps, les Gouverneurs se chargeaient de la fourniture du pain de munition pour leurs garnisons, et ce commissaire ayant remarqué que celui que Saint-Preuil faisait faire ne correspondait ni au poids, ni à la qualité ordinaires, en donna avis à la Cour. Saint-Preuil, au lieu de songer à remédier à cet abus, qui venait des boulangers, ne pensa qu’à intercepter ses lettres. Il en vint à bout, car tout Arras lui obéissait aussi bien qu’on pût obéir au Roi même. Ainsi dès qu’il prit connaissance du contenu de la lettre, il alla trouver l’homme qui se promenait sur la place avec quelques Officiers. Il lui donna là plusieurs coups de canne, et le fit mettre en prison. Aussitôt que cette nouvelle fut rapportée à Mr. Desnoyers, il voulut persuader le Cardinal qu’en laissant cet homme jouer les tyrans, il arriverait sous peu qu’il ne voudrait plus reconnaître les ordres de personne.

Le Cardinal qui aimait les braves, et principalement ceux qui, comme Saint-Preuil, faisaient leur devise de bien servir Sa Majesté, ne voulut pas le condamner sans l’entendre. Il lui demanda de mettre le Commissaire des vivres en liberté, de l’envoyer en Cour et de se laver des accusations que celui-ci prétendait intenter contre lui. Cela ne lui était pas bien difficile, car s’il y avait de l’abus dans le pain de munition, il n’y trempait nullement. Il avait fait un marché avec des boulangers pour lui fournir un pain de la qualité et du poids qu’il devait être. Mais le Ciel, dont les ressorts sont inconnus aux plus habiles, ayant résolu apparemment de le punir du rapt qu’il avait fait, il arriva qu’étant monté à cheval quelques jours après pour aller chercher les ennemis qu’on lui disait être sortis de Douai, il rencontra la garnison de Bapaume qui venait de se rendre à la Meilleraye et qui n’était escortée que d’un Trompette.

Ce n’était pas la coutume, bien au contraire, et lors de toutes les capitulations qui s’étaient faites, tant de notre côté que de celui des Espagnols, l’on avait toujours donné un Corps de Cavalerie pour escorter ceux qui capitulaient. Mais le hasard ou l’originalité du Maréchal ayant voulu que cela se passât d’une autre manière, les coureurs que l’on avait détachés de part et d’autre pour se reconnaître, se firent tirer l’oreille avant que de vouloir répondre au qui-vive qui leur était demandé. Ils se fussent reconnus pendant le jour, mais comme on était au plus fort de la nuit, les Français pressèrent tant les Espagnols de répondre qu’ils crièrent à la fin « Vive Espagne ». Une réponse comme celle-là méritait bien ce qui leur arriva. Saint-Preuil les fit charger immédiatement et les défit avant qu’ils se soient fait reconnaître pour avoir une escorte. On ne s’explique pas pourquoi ils ne parlèrent pas plus tôt, et si ce fut par obstination, ou que la confusion qui régnait parmi les cris des mourants eut empêché d’entendre leur voix.

Ceux qui réchappèrent du combat, ayant regagné Douai en grand désordre, n’eurent pas plutôt raconté leur mésaventure à celui qui y commandait, qu’il en informa le Cardinal Infant. Ce Prince envoya de suite un courrier à la Cour pour se plaindre de cette action qu’il qualifiait de terrible, ayant soin de cacher tout ce qui pouvait servir à justifier Saint-Preuil. Il savait qu’il s’était fait beaucoup d’ennemis à la Cour, et comme Sa Majesté n’avait point dans ses places de Gouverneur plus incommode au Cardinal Infant que celui-là, il n’eût pas été fâché de s’en défaire. Dès l’arrivée du courrier, Desnoyers qui avait sur le cœur ce qui s’était passé à l’égard de son parent, mena ce courrier au cardinal de Richelieu à qui il raconta l’événement, exagérant encore plus que le Cardinal Infant ne l’avait fait. Le Maréchal de la Meilleraye vint aussi à la charge, disant au Ministre que cette affaire répugnait autant aux Français qu’aux ennemis ; que ceux-ci avaient fait le serment de ne plus épargner personne, à moins que justice leur fût rendue, et qu’il fallait s’attendre à une boucherie de leur part.

Le Maréchal de Brézé, qui était aussi animé contre Saint-Preuil, ne demeura pas non plus dans le silence. Il parla contre lui comme faisaient les autres, de telle sorte que le Cardinal, se laissant aller à leurs conseils, consentit à le faire arrêter. L’ordre en fut envoyé au Maréchal de la Meilleraye qui, pour ne pas éveiller la méfiance du Gouverneur qui eût pu, s’il en eût été averti, tenir bon dans sa place et appeler les Espagnols à son secours, fit semblant de marcher du côté de Douai. Il vint ainsi camper aux portes d’Arras qui en commandait le chemin, et Saint-Preuil ne pouvant s’empêcher d’aller lui présenter ses devoirs, quoiqu’il n’eût pas grande estime ni grande amitié pour lui, le Maréchal le prit lui-même par le baudrier, et lui commanda de lui rendre son épée. Tout autre que Saint-Preuil aurait été étonné et même abattu par un ordre aussi terrible ; mais conservant non seulement son courage mais encore une présence d’esprit qui n’est guère ordinaire dans ces sortes d’occasion : « La voilà Monsieur, lui dit-il, elle n’a pourtant jamais été tirée que pour le service du Roi. » Il disait cela non seulement pour faire connaître qu’il avait toujours été fidèle à Sa Majesté, mais encore pour faire honte à quelques personnes qui étaient alors auprès du Maréchal, et qui, à la journée de Castelnaudary, avaient pris les armes contre Sa Majesté. Au reste, comme il savait que ces gens, bien loin d’être de ses amis, ne cessaient d’animer le Maréchal contre lui, il n’était pas fâché de leur faire sentir la différence qu’il y avait entre leur procédé et le sien.

Après son arrestation on parla au meunier afin qu’il portât plainte au sujet du rapt que Saint-Preuil avait fait. Il n’y pensait presque plus, et les mille écus qu’il avait reçus, accompagnés de quelques autres bienfaits, lui avaient ôté toute amertume. Mais comme il est bien difficile de faire changer de peau à ceux qui sont nés dans la crasse, ce meunier ne vit pas plutôt dans quelle situation infortunée se trouvait le Gouverneur, que toute sa jalousie et sa haine se réveillèrent. Le Maréchal établit un autre Gouverneur dans la place, suivant le pouvoir qu’il avait reçu de Son Éminence. Il y mit un certain Mr. de la Tour, le père du Marquis de Torcy d’aujourd’hui. Il dit aux Artésiens en lui conférant cette dignité, qu’il leur donnait un agneau à la place d’un loup qu’il leur ôtait. On trouva qu’il avait tort de parler de la sorte, parce que chacun pouvait inférer de là qu’il avait largement et secrètement contribué à une telle disgrâce. Son discours était néanmoins véritable, pourvu qu’on l’entendît dans le sens qu’il fallait. Il faut savoir que de toutes les villes conquises jusque-là, il n’yen avait pas une qui supportât avec plus d’impatience le changement de maître qui leur était arrivé, et plus Saint-Preuil se montrait affectionné au Roi, plus il leur paraissait un loup ravisseur. Quoi qu’il en soit, ayant été conduit à Amiens pour que son procès soit fait et parfait, le Cardinal lui donna des Commissaires qui y travaillèrent sans relâche. C’était une coutume contre laquelle les Parlements s’étaient récriés plusieurs fois, plutôt pour leur intérêt particulier que pour celui du public. Ce Ministre avait été le premier à l’introduire, et le Conseil du Roi qui ne demandait qu’à voir l’autorité souveraine au suprême degré, n’avait eu garde de s’y opposer, parce que cela l’autorisait à tout faire sans que personne y pût apporter remède. C’était ainsi qu’avaient été jugés et condamnés le Maréchal de Marillac et plusieurs autres, sans qu’on pût leur imputer d’autre crime que d’avoir osé déplaire au Cardinal. Le nommé Grandier avait été une de ces malheureuses victimes. On avait fait croire qu’il était sorcier et qu’il avait envoyé une légion de démons dans le corps des religieuses de Loudun. Sur cette accusation, le Sieur de Lauberdamont qui était à la tête des Commissaires, l’avait condamné, contre le sentiment de quantité de ses juges, à être brûlé vif. Il leur avait dit franchement, pour les obliger de souscrire à un jugement si injuste, que s’ils s’y opposaient avec toute la vigueur que devaient avoir des gens de bien, on leur donnerait des Commissaires à eux-mêmes, qui les convaincraient bientôt d’avoir eu part à ses sortilèges.

Il avait bien moins tort en leur parlant de la sorte qu’il n’en avait de vouloir faire mourir un innocent. Tout le crime du pauvre Grandier était d’avoir débauché ces religieuses, et s’il leur avait fait entrer quelque démon dans le corps, ce ne pouvait être que celui d’impudicité. Comme tous ces juges avaient été voir ces religieuses, et avaient peut-être même eu commerce avec elles tout aussi bien que lui, car elles étaient loin de la chasteté vestale, ils hésitèrent sur ce qu’ils avaient à faire. Mais à la fin, ils aimèrent mieux se montrer injustes en condamnant un innocent, que de se mettre eux-mêmes à sa place en voulant le sauver. Car on eût pu les accuser d’être des sorciers, et je ne sais pas ce qui en serait arrivé, étant donné la toute-puissance de son Éminence. Saint-Preuil fut dans le même cas que ce malheureux prêtre ; on fit venir mille et mille témoins contre lui, tant du Gouvernement de Dourlens, qu’il avait eu avant celui d’Arras, que de plusieurs autres endroits. Plusieurs fois, le meunier fut confronté avec lui. Et quoique tout son crime, aussi bien que celui de Grandier, ne fût que d’avoir déplu aux Puissances, il n’en eut pas moins le cou coupé.


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