Mémoires de Valentin Conrart/04

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Texte établi par Claude-Bernard Petitot (48p. 185-192).


DUEL DU MARQUIS DE SÉVIGNÉ[1].


Le chevalier d’Albret[2], cadet de Miossens, étant amoureux de la femme de Galland, fils de l’avocat célèbre de ce nom, qu’on appeloit madame de Gondran, sut que le marquis de Sévigné de Bretagne, qui, selon le bruit commun, n’étoit pas mal avec elle, lui avoit tenu des discours à son désavantage, depuis lesquels elle lui avoit fait dire trois ou quatre fois qu’elle n’étoit pas chez elle, lorsqu’il l’y étoit allé chercher. Pour s’en éclaircir, il pria Saucourt[3], qui est de ses amis, de savoir du marquis de Sévigné si ce qu’on lui avoit dit étoit vrai, parce qu’il ne lui avoit jamais donné sujet de lui rendre de mauvais offices. Sévigné dit à Saucourt qu’il n’avoit jamais parlé au désavantage du chevalier d’Albret ; mais qu’il ne le lui disoit que pour rendre témoignage à la vérité, et non pas pour se justifier, parce qu’il ne le faisoit jamais que l’épée à la main. Saucourt lia la partie avec lui pour vendredi après midi 3 février 1651, et s’obligea de faire trouver le chevalier d’Albret derrière Picque-Puce[4]. Il s’y rendit à l’heure qui avoit été dite, et Sévigné aussi, qui avoit fait porter des épées. Il dit d’abord au chevalier d’Albret qu’il n’avoit jamais parlé de ce qu’on lui avoit rapporté, et qu’il étoit son serviteur. En disant cela ils s’embrassèrent, et ensuite le chevalier dit qu’il ne falloit pas laisser de se battre : Sévigné répondit qu’il l’entendoit bien ainsi, et qu’il n’eût pas voulu ne se point battre. Aussitôt ils se mirent en présence, et Sévigné porta trois ou quatre bottes au chevalier, qui eut ses chausses percées, mais ne fut point blessé. Sévigné, continuant à lui porter, se découvrit ; et l’autre ayant pris son temps lui présenta l’épée pour parer, dans laquelle Sévigné s’enferra lui-même, et reçut un coup au travers du corps, de biais, mais qui ne perçoit pas d’outre en outre. Le combat finit par là, car Sévigné tomba de ce coup ; et ayant été ramené à Paris, les chirurgiens le jugèrent mort dès qu’ils eurent vu sa blessure. Il en reçut la nouvelle avec chagrin, et ne se pouvoit résoudre à mourir à l’âge de vingt-sept ans. Il ne dura que jusques au lendemain matin : tous ses amis l’allèrent voir, et particulièrement Gondran, mari de la dame que l’on disoit être l’occasion de la querelle, car il le croyoit de ses meilleurs amis ; et voyant qu’il étoit impossible de le sauver, il s’en plaignoit plus que pas un autre, comme faisant une perte dont il ne se pouvoit consoler.

Sévigné avoit épousé[5] la fille unique du baron de Chantal et de la fille de Colanges[6], qui avoit été autrefois fermier des gabelles avec Jacquet, Figers et Bazin. Quoiqu’elle soit fort jolie et fort aimable, il ne vivoit pas bien avec elle, et avoit toujours des galanteries à Paris. Elle, de son côté, qui est d’une humeur gaie et enjouée, se divertissoit autant qu’elle pouvoit ; de sorte qu’il n’y avoit pas grande correspondance entre eux. Il l’avoit menée depuis peu en basse Bretagne où est son bien, et faisoit état de l’y laisser long-temps. Pour lui, il étoit revenu à Paris il y avoit fort peu, lorsque cette querelle lui fut faite par le chevalier d’Albret. On dit qu’il disoit quelquefois à sa femme qu’il croyoit qu’elle eût été très-agréable pour un autre ; mais que pour lui, elle ne lui pouvoit plaire. On disoit aussi qu’il y avoit cette différence entre son mari et elle, qu’il l’estimoit et ne l’aimoit point ; au lieu qu’elle l’aimoit et ne l’estimoit point. En effet, elle lui témoignoit de l’affection ; mais comme elle a l’esprit vif et délicat, elle ne l’estimoit pas beaucoup : et elle avoit cela de commun avec la plupart des honnêtes gens ; car, bien qu’il eût quelque esprit et qu’il fût assez bien fait de sa personne, on ne s’accommodoit point de lui, et il passoit presque partout pour fâcheux[7] ; de sorte que peu de gens l’ont regretté, encore que quelques-uns l’aient plaint d’être mort en une si grande jeunesse. Il étoit étrangement frondeur, comme parent du coadjuteur ; et durant la guerre de Paris ce fut lui qui commanda le régiment de Corinthe, que le coadjuteur leva pour le parlement[8].

Cette madame de Gondran est fille de M. Bigot de La Honville, secrétaire du Roi et contrôleur général des gabelles, et de la fille aînée du bonhomme Sarrau, aussi secrétaire du Roi, qui étoit de Guienne, et avoit fait sa fortune avec le maréchal de Biron. C’est une fort belle femme : dès qu’elle étoit fort jeune, et portant encore la robe de couleur, on commença à parler de sa beauté ; et comme sa mère étoit morte, elle demeuroit avec sa sœur aînée, mariée à Louvigny, secrétaire du Roi et homme d’affaires, fils de Louvigny, orfèvre, et valet de chambre du Roi. Quoique cette sœur aînée soit fort modeste, et n’eût point accoutumé de vivre dans le grand monde, depuis que cette cadette fut sous sa conduite tous les galans de la cour et de la ville s’introduisirent petit à petit chez elle ; et quand ils eurent commencé à y aller, il fut impossible de les en bannir, d’autant plus que la demoiselle aimoit leur entretien, et les attiroit plutôt que de les chasser. Ainsi l’on parloit par tout Paris de Lolo : on ne l’appeloit point autrement dans le monde, à cause du nom de Charlotte qu’elle porte. Cependant ce grand abord de gens de toutes conditions, cette réputation si générale de la beauté de cette fille, et la vanité et la hardiesse que l’on voyoit croître en elle de jour en jour, jointe à une grande naïveté et simplicité qui lui sont naturelles, faisoient craindre au père qu’il n’en arrivât quelque accident ; si bien que Gondran, qui est fils de Galland, avocat célèbre, et qui a laissé quelque bien assez honnête pour sa condition, en étant devenu amoureux, et l’ayant fait demander en mariage, il se résolut à la lui donner, quoique avec répugnance, à cause de l’humeur brutale de ce garçon, de ses débauches et de son oisiveté, n’ayant jamais voulu travailler au Palais, encore que la mémoire de son père et de son frère aîné, qui y avoient été tous deux en estime, lui eût pu donner grande facilité à y réussir, s’il eût voulu travailler comme il le pouvoit. Outre cela cette famille, qui a toujours été arrogante et impérieuse, ne plaisoit pas aux autres familles ; et il n’y en avoit jamais eu de considérables qui eussent voulu s’allier avec elle : ce qui faisoit que le père et les parens avoient peine à consentir à cette alliance. Mais la crainte du péril l’emporta sur toute autre considération ; et pour se décharger d’une personne qui leur donnoit tant d’inquiétude, ils se résolurent de la sacrifier à leur repos ; d’autant plus que les avantages que Gondran lui faisoit étoient grands pour le peu de bien qu’elle lui apportoit, car elle n’eut pas plus de huit mille écus de mariage. Ainsi le mariage ayant été rompu une fois sur les conditions, que l’on demandoit trop hautes du côté de la fille, se renoua et fut consommé. Pendant qu’elle étoit accordée, tous les galans étoient tous les jours chez sa sœur à lui en conter, se mettant à genoux devant elle, et faisant toutes les autres badineries que font les amoureux transis ; et le pauvre serviteur étoit à un coin de la chambre avec quelqu’un des parens à s’entretenir, sans oser presque approcher d’elle, ni lui rien dire. Il n’a jamais paru qu’elle eût ni estime ni affection pour lui. Outre sa brutalité naturelle et son humeur de goinfre, qui fait qu’il s’enivre fort souvent, et même avec des galans de sa femme, il a quelquefois des saillies de jalousie qui lui font dire mille impertinences, jusque là qu’il en vient avec elle aux injures, et même aux coups, à ce que disent quelques-uns. Elle a si peu de conduite, qu’elle dit et fait souvent des choses qui donnent grand sujet de penser d’elle le mal qui n’y est pas ; et plusieurs femmes plus habiles qu’elle, et aussi malicieuses qu’envieuses de sa beauté, lui ont joué beaucoup de fois des pièces sanglantes sur ses propres naïvetés. Il y a eu même des personnes d’esprit et de mérite, de ses parens, qui lui ont donné des avis qui lui pouvoient être fort salutaires ; mais elle n’en a jamais profité. Elle souffre que toutes sortes de gens aillent chez elle ; et quoi que sa belle-mère, qui est une des plus acariâtres de toutes les vieilles prudes, ait pu faire pour l’en empêcher, elle n’y a pu donner ordre ; et elle fait toujours si bien par son extrême complaisance, qu’elle n’est point mal avec elle, et que sa porte est ouverte à tout le monde.

Un des plus extravagans qui la voie est l’abbé de Romilly, inconsidéré et débauché au dernier point, qui dit avec une effronterie inconcevable tout ce qui lui vient à la bouche quand il est ivre. Elle le souffre néanmoins assez volontiers, parce que dans les collations et les conversations où ils se trouvent ils se jettent tout à la tête l’un de l’autre, et disent et font mille autres folies, qu’elle aime aussi bien que lui. Un jour ayant fait débauche chez elle avec son mari, comme ils furent tous deux bien ivres, cet abbé voulut user de quelque liberté impertinente ; et elle le repoussant, il lui dit : « Madame, vous faites bien la cruelle aujourd’hui ! vous ne l’êtes pas toujours tant ; et ce que j’ai obtenu de vous autrefois pouvoit bien me faire espérer que vous ne me repousseriez pas si rudement. Il est vrai qu’il m’en a coûté quelque point de Gênes et quelque jupe ; mais je tiens mon argent bien employé, puisqu’il m’a valu ce que vous m’avez accordé. » Elle le traita d’ivrogne, de riant, et lui dit qu’il ne falloit pas prendre garde à lui en l’état où il étoit. Le mari ne lui dit autre chose, sinon : « Abbé, va, va-t’en chez toi ; tu ne sais ce que tu dis ; tu es ivre, et moi aussi. » On a dit depuis que cet abbé, à l’instigation de quelque femme qui n’aimoit pas madame de Gondran, s’étoit vanté qu’il lui diroit, en une compagnie où elle devoit aller, les mêmes choses qu’il lui avoit dites chez elle étant ivre : mais quelques-uns de ses amis à elle en ayant eu avis, s’y trouvèrent avec main-forte ; tellement que l’abbé n’osa hasarder le coup. Mais comme elle savoit qu’il ne manqueroit pas à débiter cette histoire partout, par extrao…

(Le manuscrit n’est pas terminé.)

  1. Manuscrit de Conrart, tome 10 page 129. Ce récit du duel du marquis de Sévigné a déjà été publié par nous dans notre édition des Lettres de madame de Sévigné, t. i, p. 57.
  2. D’Albret : François Amanieu, seigneur d’Ambleville, chevalier d’Albret, frère du maréchal de ce nom. Le chevalier d’Albret fut lui-même tué en duel en 1672.
  3. Saucourt : Antoine-Maximilien de Bellefourière, marquis de Soyecourt, grand veneur de France en 1670. On prononcoit Saucourt par contraction.
  4. Pique-Puce : ou Picpus. Un couvent de pénitens réformés du tiers ordre de saint François a donné son nom à ce quartier, situe à l’extrémité du faubourg Saint-Antoine. Ce lieu, peu fréquenté aujourd’hui, devoit être alors extrêmement désert.
  5. Le premier août 1644.
  6. La fille de Colanges : Marie de Coulanges. Ce nom s’écrivoit Colanges ; le cousin de madame de Sévigné est le premier qui ait signé Coulanges.
  7. Fâcheux : Le dictionnaire de Trévoux dit que les fâcheux sont de certaines gens qui semblent n’être au monde que pour fatiguer et importuner les autres. La comédie de Molière confirme en tout cette définition.
  8. Conrart commet ici une erreur ; le régiment de Corinthe ne fut pas confié par le cardinal de Retz au marquis de Sévigné, mais à Renaud, oncle du marquis. (Voyez les Mémoires de Joly, tome précédent, page 51.)