Mémoires de deux jeunes mariées/Chapitre 2

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Mémoires de deux jeunes mariées
Œuvres complètes de H. de BalzacA. Houssiaux2 (p. 11-16).
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à l’heure où l’on a servi le dîner et se lève au moment où monseigneur vient de rentrer, » m’a-t-elle dit. Je me suis mise à écrire. Vers une heure mon père a frappé à la porte de mon petit salon et m’a demandé si je pouvais le recevoir ; je lui ai ouvert la porte, il est entré et m’a trouvée t’écrivant. — « Ma chère, vous avez à vous habiller, à vous arranger ici ; vous trouverez douze mille francs dans cette bourse. C’est une année du revenu que je vous accorde pour votre entretien. Vous vous entendrez avec votre mère pour prendre une gouvernante qui vous convienne, si miss Griffith ne vous plaît pas ; car madame de Chaulieu n’aura pas le temps de vous accompagner le matin. Vous aurez une voiture à vos ordres et un domestique. » — « Laissez-moi Philippe, » lui dis-je. — « Soit, répondit-il. Mais n’ayez nul souci : votre fortune est assez considérable pour que vous ne soyez à charge ni à votre mère ni à moi. — « Serais-je indiscrète en vous demandant quelle est ma fortune ? » — « Nullement, mon enfant, a-t-il dit : votre grand’mère vous a laissé cinq cent mille francs qui étaient ses économies, car elle n’a point voulu frustrer sa famille d’un seul morceau de terre. Cette somme a été placée sur le grand-livre. L’accumulation des intérêts a produit aujourd’hui environ quarante mille francs de rente. Je voulais employer cette somme à constituer la fortune de votre second frère ; aussi dérangez-vous beaucoup mes projets ; mais dans quelque temps peut-être y concourrez-vous : j’attendrai tout de vous-même. Vous me paraissez plus raisonnable que je ne le croyais. Je n’ai pas besoin de vous dire comment se conduit une demoiselle de Chaulieu ; la fierté peinte dans vos traits est mon sûr garant. Dans notre maison, les précautions que prennent les petites gens pour leurs filles sont injurieuses. Une médisance sur votre compte peut coûter la vie à celui qui se la permettrait ou à l’un de vos frères si le ciel était injuste. Je ne vous en dirai pas davantage sur ce chapitre. Adieu, chère petite. » Il m’a baisée au front et s’est en allé. Après une persévérance de neuf années, je ne m’explique pas l’abandon de ce plan. Mon père a été d’une clarté que j’aime. Il n’y a dans sa parole aucune ambiguïté. Ma fortune doit être à son fils le marquis. Qui donc a eu des entrailles ? est-ce ma mère, est-ce mon père, serait-ce mon frère ?

Je suis restée assise sur le sofa de ma grand’mère, les yeux sur la bourse que mon père avait laissée sur la cheminée, à la fois satisfaite et mécontente de cette attention qui maintenait ma pensée sur l’argent. Il est vrai que je n’ai plus à y songer : mes doutes sont éclaircis, et il y a quelque chose de digne à m’éviter toute souffrance d’orgueil à ce sujet. Philippe a couru toute la journée chez les différents marchands et ouvriers qui vont être chargés d’opérer ma métamorphose.

Une célèbre couturière, une certaine Victorine, est venue, ainsi qu’une lingère et un cordonnier. Je suis impatiente, comme un enfant de savoir comment je serai lorsque j’aurai quitté le sac où nous enveloppait le costume conventuel ; mais tous ces ouvriers veulent beaucoup de temps : le tailleur de corsets demande huit jours si je ne veux pas gâter ma taille. Ceci devient grave, j’ai donc une taille ? Janssen, le cordonnier de l’Opéra, m’a positivement assuré que j’avais le pied de ma mère. J’ai passé toute la matinée à ces occupations sérieuses. Il est venu jusqu’à un gantier qui a pris mesure de ma main. La lingère a eu mes ordres. À l’heure de mon dîner, qui s’est trouvée celle du déjeuner, ma mère m’a dit que nous irions ensemble chez les modistes pour les chapeaux, afin de me former le goût et me mettre à même de commander les miens. Je suis étourdie de ce commencement d’indépendance comme un aveugle qui recouvrerait la vue. Je puis juger de ce qu’est une carmélite à une fille du monde : la différence est si grande que nous n’aurions jamais pu la concevoir. Pendant ce déjeuner mon père fut distrait, et nous le laissâmes à ses idées ; il est fort avant dans les secrets du roi. J’étais parfaitement oubliée, il se souviendra de moi quand je lui serai nécessaire, j’ai vu cela. Mon père est un homme charmant, malgré ses cinquante ans : il a une taille jeune, il est bien fait, il est blond, il a une tournure et des grâces exquises ; il a la figure à la fois parlante et muette des diplomates ; son nez est mince et long, ses yeux sont bruns. Quel joli couple ! Combien de pensées singulières m’ont assaillie en voyant clairement que ces deux êtres, également nobles, riches, supérieurs, ne vivent point ensemble, n’ont rien de commun que le nom, et se maintiennent unis aux yeux du monde. L’élite de la cour et de la diplomatie était hier là. Dans quelques jours je vais à un bal chez la duchesse de Maufrigneuse, et je serai présentée à ce monde que je voudrais tant connaître. Il va venir tous les matins un maître de danse : je dois savoir danser dans un mois, sous peine de ne pas aller au bal. Ma mère, avant le dîner, est venue me voir relativement à ma gouvernante. J’ai gardé miss Griffith, qui lui a été donnée par l’ambassadeur d’Angleterre. Cette miss est la fille d’un ministre : elle est parfaitement élevée ; sa mère était noble, elle a trente-six ans, elle m’apprendra l’anglais. Ma Griffith est assez belle pour avoir des prétentions ; elle est pauvre et fière, elle est écossaise, elle sera mon chaperon, elle couchera dans la chambre de Rose. Rose sera aux ordres de miss Griffith. J’ai vu sur-le-champ que je gouvernerais ma gouvernante. Depuis six jours que nous sommes ensemble, elle a parfaitement compris que moi seule puis m’intéresser à elle ; moi, malgré sa contenance de statue, j’ai compris parfaitement qu’elle sera très complaisante pour moi. Elle me semble une bonne créature, mais discrète. Je n’ai rien pu savoir de ce qui s’est dit entre elle et ma mère.

Autre nouvelle qui me paraît peu de chose !

Ce matin mon père a refusé le ministère qui lui a été proposé. De là sa préoccupation de la veille. Il préfère une ambassade, a-t-il dit, aux ennuis des discussions publiques. L’Espagne lui sourit. J’ai su ces nouvelles au déjeuner, seul moment de la journée où mon père, ma mère, mon frère se voient dans une sorte d’intimité. Les domestiques ne viennent alors que quand on les sonne. Le reste du temps, mon frère est absent aussi bien que mon père. Ma mère s’habille, elle n’est jamais visible de deux heures à quatre : à quatre heures, elle sort pour une promenade d’une heure ; elle reçoit de six à sept quand elle ne dîne pas en ville ; puis la soirée est employée par les plaisirs, le spectacle, le bal, les concerts, les visites. Enfin sa vie est si remplie que je ne crois pas qu’elle ait un quart d’heure à elle. Elle doit passer un temps assez considérable à sa toilette du matin, car elle est divine au déjeuner, qui a lieu entre onze heures et midi. Je commence à m’expliquer les bruits qui se font chez elle : elle prend d’abord un bain presque froid, et une tasse de café à la crème et froid, puis elle s’habille ; elle n’est jamais éveillée avant neuf heures, excepté les cas extraordinaires ; l’été il y a des promenades matinales à cheval. À deux heures, elle reçoit un jeune homme que je n’ai pu voir encore. Voilà notre vie de famille. Nous nous rencontrons à déjeuner et à dîner ; mais je suis souvent seule avec ma mère à ce repas. Je devine que plus souvent encore je dînerai seule chez moi avec miss Griffith, comme faisait ma grand’mère. Ma mère dîne souvent en ville. Je ne m’étonne plus du peu de souci de ma famille pour moi. Ma chère, à Paris, il y a de l’héroïsme à aimer les gens qui sont auprès de nous, car nous ne sommes pas souvent avec nous-mêmes. Comme on oublie les absents dans cette ville ! Et cependant je n’ai pas encore mis le pied dehors, je ne connais rien ; j’attends que je sois déniaisée, que ma mise et mon air soient en harmonie avec ce monde dont le mouvement m’étonne, quoique je n’en entende le bruit que de loin. Je ne suis encore sortie que dans le jardin. Les Italiens commencent à chanter dans quelques jours. Ma mère y a une loge. Je suis comme folle du désir d’entendre la musique italienne et de voir un opéra français. Je commence à rompre les habitudes du couvent pour prendre celles de la vie du monde. Je t’écris le soir jusqu’au moment où je me couche, qui maintenant est reculé jusqu’à dix heures, l’heure à laquelle ma mère sort quand elle ne va pas à quelque théâtre. Il y a douze théâtres à Paris. Je suis d’une ignorance crasse, et je lis beaucoup, mais je lis indistinctement. Un livre me conduit à un autre. Je trouve les titres de plusieurs ouvrages sur la couverture de celui que j’ai ; mais personne ne peut me guider, en sorte que j’en rencontre de fort ennuyeux. Ce que j’ai lu de la littérature moderne roule sur l’amour, le sujet qui nous occupait tant, puisque toute notre destinée est faite par l’homme et pour l’homme ; mais combien ces auteurs sont au-dessous de deux petites filles nommées la biche blanche et la mignonne, Renée et Louise ! Ah ! chère ange, quels pauvres événements, quelle bizarrerie, et combien l’expression de ce sentiment est mesquine ! Deux livres cependant m’ont étrangement plu, l’un est Corinne et l’autre Adolphe. À propos de ceci, j’ai demandé à mon père si je pourrais voir madame de Staël. Ma mère, mon père et Alphonse se sont mis à rire. Alphonse a dit : — « D’où vient-elle donc ? » Mon père a répondu : — « Nous sommes bien niais, elle vient des Carmélites. » — « Ma fille, madame de Staël est morte, » m’a dit la duchesse avec douceur.

— « Comment une femme peut-elle être trompée ? » ai-je dit à miss Griffith en terminant Adolphe. — « Mais quand elle aime, » m’a dit miss Griffith. Dis donc, Renée, est-ce qu’un homme pourra nous tromper ?… Miss Griffith a fini par entrevoir que je ne suis sotte qu’à demi, que j’ai une éducation inconnue, celle que nous nous sommes donnée l’une à l’autre en raisonnant à perte de vue. Elle a compris que mon ignorance porte seulement sur les choses extérieures. La pauvre créature m’a ouvert son cœur. Cette réponse laconique, mise en balance contre tous les malheurs imaginables, m’a causé un léger frisson. La Griffith me répéta de ne me laisser éblouir par rien dans le monde et de me défier de tout, principalement de ce qui me plaira le plus. Elle ne sait et ne peut rien me dire de plus. Ce discours est trop monotone. Elle se rapproche en ceci de la nature de l’oiseau qui n’a qu’un cri.