Mémoires pour servir à la vie de Voltaire/Édition Garnier

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Mémoires pour servir à la vie de Voltaire



MÉMOIRES

pour servir

À LA VIE DE VOLTAIRE

ÉCRITS PAR LUI-MÊME

1759



AVERTISSEMENT

DE BEUCHOT
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Le marquis de Villette écrivait, en 1787, au comte de Guibert[1] :

« Il est malheureusement certain que M. de Voltaire est l’auteur de ces Mémoires ; mais il est en même temps certain qu’il en avait brûlé le manuscrit longtemps avant sa mort.

« Voici le fait. Après le séjour de M. de Voltaire à Colmar et à Lausanne, il vint s’établir auprès de Genève. Dégoûté des intrigues des cours, lassé de la faveur des rois, il y vivait avec un très-petit nombre d’amis, et n’y recevait que les voyageurs distingués qui faisaient le pèlerinage des Délices.

« C’est là que, le cœur gros de l’aventure de Francfort, il épanchait son âme, comme malgré lui, dans le sein de l’amitié, et racontait, avec cette grâce que vous lui connaissiez, les détails très-piquants de la vie privée et de l’intérieur domestique de votre héros, qui avait été si longtemps le sien. Ces auditeurs intimes, ravis de l’originalité qu’il mettait dans le récit de ces anecdotes, l’invitèrent à les écrire. En cédant à leurs instances, il obéit à un ancien mouvement d’humeur.

« Il serre avec grand soin son manuscrit ; mais ce beau génie n’a jamais eu l’esprit de rien enfermer, ni l’adresse de cacher une clef, pas même celle de ses doubles louis. On a fait à son insu deux copies de cet ouvrage. Peu de temps après, il se réconcilie avec le roi de Prusse, et brûle lui-même ces Mémoires écrits de sa propre main ; bien persuadé que, de cette manière, il anéantit pour jamais jusqu’à la trace de ses vieilles querelles.

« Après la mort de Voltaire, l’une des deux copies, remise en des mains augustes, loin de Paris et de la France, est restée secrète ; l’autre copie, livrée avec les manuscrits qui devaient composer ses Œuvres posthumes est celle qui a vu le jour. On a attendu cinq ans pour se résoudre à une si horrible trahison.

« On n’a donc rien à reprocher à la mémoire de M. de Voltaire. »

Tout n’est pas exact dans le récit du marquis de Villette. Il est hors de doute que ces Mémoires sont de Voltaire ; il est certain qu’il les composa en 1759 et à plusieurs reprises[2] ainsi qu’on le voit par les dates qu’il a mises aux additions qui les terminent. Il n’est pas moins certain que Voltaire ne les a pas publiés. Il en avait brûlé l’original, mais il en avait fait faire deux copies par son secrétaire Wagnière. La Harpe ayant, en 1768, dérobé l’un de ces manuscrits, fut expulsé de Ferney. Mme Denis, qui était sa complice et qui prenait sa défense, fut aussi renvoyée ; il faut que lorsque cette dame revint chez son oncle, elle ait rapporté le manuscrit, puisque des deux copies faites par Wagnière l’une fut envoyée par lui à l’impératrice Catherine, et que l’autre se trouvait, en 1783, entre les mains de Beaumarchais, provenant de Mme Denis. Beaumarchais, entrepreneur des éditions de Kehl, pour se conformer aux intentions de Voltaire, ne voulait pas publier ces Mémoires du vivant du roi de Prusse ; mais il en faisait des lectures dans de petites réunions. Ainsi faisait, de son côté, La Harpe, qui, avant de rendre à Mme Denis le manuscrit dérobé, en avait pris copie à l’insu ou du consentement de cette dame. Ce qui prouve que l’intention des éditeurs de Kehl n’était pas de comprendre les Mémoires dans les Œuvres de Voltaire, c’est le parti qu’ils avaient pris de fondre dans le Commentaire historique sur les œuvres de l’auteur de la Henriade [3], en

les altérant quelquefois, d’assez longs passages des Mémoires. Mais, en 1784, il en parut plusieurs éditions séparées[4] ; alors les éditeurs de Kehl se

décidèrent à ne pas priver leurs souscripteurs de ces Mémoires, et les donnèrent dans leur dernier volume (tome LXX de l’édition in-8° ou tome XCII de l’édition in-12), à la suite de la Vie de Voltaire par Condorcet.

Voltaire fit imprimer dans le Mercure une Déclaration [5] pour justifier La Harpe de l’accusation du vol de manuscrits dont parlèrent des journaux en 1768. C’était générosité de la part du philosophe de Ferney. Mais le témoignage de Wagnière et la publication de 1784 ne laissent aucun doute sur la soustraction des manuscrits en 1768.

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MÉMOIRES

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À LA VIE DE M. DE VOLTAIRE
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J’étais las de la vie oisive et turbulente de Paris, de la foule des petits-maîtres, des mauvais livres imprimés avec approbation et privilége du roi, des cabales des gens de lettres, des bassesses et du brigandage des misérables qui déshonoraient la littérature. Je trouvai, en 1733, une jeune dame qui pensait à peu près comme moi, et qui prit la résolution d’aller passer plusieurs années à la campagne pour y cultiver son esprit, loin du tumulte du monde : c’était Mme la marquise du Châtelet, la femme de France qui avait le plus de disposition pour toutes les sciences.

Son père, le baron de Breteuil, lui avait fait apprendre le latin, qu’elle possédait comme Mme Dacier ; elle savait par cœur les plus beaux morceaux d’Horace, de Virgile, et de Lucrèce ; tous les ouvrages philosophiques de Cicéron lui étaient familiers. Son goût dominant était pour les mathématiques et pour la métaphysique. On a rarement uni plus de justesse d’esprit et plus de goût avec plus d’ardeur de s’instruire ; elle n’aimait pas moins le monde, et tous les amusements de son âge et de son sexe. Cependant elle quitta tout pour aller s’ensevelir dans un château délabré sur les frontières de la Champagne et de la Lorraine, dans un terrain très-ingrat et très-vilain. Elle embellit ce château[6] qu’elle orna de jardins assez agréables. J’y bâtis une galerie ; j’y formai un très-beau cabinet de physique. Nous eûmes une bibliothèque nombreuse. Quelques savants vinrent philosopher dans notre retraite. Nous eûmes deux ans entiers le célèbre Koënig, qui est mort professeur à la Haye[7], et bibliothécaire de Mme la princesse d’Orange. Maupertuis vint avec Jean Bernouilli ; et dès lors Maupertuis, qui était né le plus jaloux des hommes, me prit pour l’objet de cette passion qui lui a été toujours très-chère.

J’enseignai l’anglais à Mme du Châtelet, qui au bout de trois mois le sut aussi bien que moi, et qui lisait également Locke, Newton et Pope. Elle apprit l’italien aussi vite ; nous lûmes ensemble tout le Tasse et tout l’Arioste. De sorte que quand Algarotti vint à Cirey, où il acheva son Neutonianismo per le dame [8], il la trouva assez savante dans sa langue pour lui donner de très-bons avis dont il profita. Algarotti était un Vénitien fort aimable, fils d’un marchand fort riche ; il voyageait dans toute l’Europe, savait un peu de tout, et donnait à tout de la grâce.

Nous ne cherchions que nous instruire dans cette délicieuse retraite, sans nous informer de ce qui se passait dans le reste du monde. Notre plus grande attention se tourna longtemps du côté de Leibnitz et de Newton. Mme du Châtelet s’attacha d’abord à Leibnitz, et développa une partie de son système dans un livre très-bien écrit, intitulé Institutions de physique [9]. Elle ne chercha point à parer cette philosophie d’ornements étrangers : cette afféterie n’entrait point dans son caractère mâle et vrai. La clarté, la précision et l’élégance, composaient son style. Si jamais on a pu donner quelque vraisemblance aux idées de Leibnitz, c’est dans ce livre qu’il la faut chercher. Mais on commence aujourd’hui à ne plus s’embarrasser de ce que Leibnitz a pensé.

Née pour la vérité, elle abandonna bientôt les systèmes, et s’attacha aux découvertes du grand Newton. Elle traduisit en français tout le livre des Principes mathématiques ; et depuis, lorsqu’elle eut fortifié ses connaissances, elle ajouta à ce livre, que si peu de gens entendent, un commentaire algébrique, qui n’est pas davantage à la portée du commun des lecteurs. M. Clairaut, l’un de nos meilleurs géomètres, a revu exactement ce commentaire. On en a commencé une édition ; il n’est pas honorable pour notre siècle qu’elle n’ait pas été achevée[10].

Nous cultivions à Cirey tous les arts. J’y composai Alzire, Mérope, l’Enfant prodigue, Mahomet. Je travaillai pour elle à un Essai sur l’Histoire générale depuis Charlemagne jusqu’à nos jours : je choisis cette époque de Charlemagne, parce que c’est celle où Bossuet s’est arrêté, et que je n’osais toucher à ce qui avait été traité par ce grand homme. Cependant elle n’était pas contente de l’Histoire universelle de ce prélat. Elle ne la trouvait qu’éloquente ; elle était indignée que presque tout l’ouvrage de Bossuet roulât sur une nation aussi méprisable que celle des Juifs.

Après avoir passé six années dans cette retraite, au milieu des sciences et des arts, il fallut que nous allassions à Bruxelles, où la maison du Châtelet avait depuis longtemps un procès considérable contre la maison de Honsbrouk. J’eus le bonheur d’y trouver un petit-fils de l’illustre et infortuné grand-pensionnaire de Witt, qui était premier président de la chambre des comptes. Il avait une des plus belles bibliothèques de l’Europe, qui me servit beaucoup pour l’Histoire générale ; mais j’eus à Bruxelles un bonheur plus rare, et qui me fut plus sensible : j’accommodai le procès pour lequel les deux maisons se ruinaient en frais depuis soixante ans. Je fis avoir à M. le marquis du Châtelet deux cent vingt mille livres, argent comptant, moyennant quoi tout fut terminé.

Lorsque j’étais encore à Bruxelles, en 1740, le gros roi de Prusse Frédéric-Guillaume, le moins endurant de tous les rois[11], sans contredit le plus économe et le plus riche en argent comptant, mourut à Berlin. Son fils, qui s’est fait une réputation si singulière, entretenait un commerce assez régulier avec moi depuis plus de quatre années. Il n’y a jamais eu peut-être au monde de père et de fils qui se ressemblassent moins que ces deux monarques. Le père était un véritable Vandale, qui dans tout son règne n’avait songé qu’à amasser de l’argent, et à entretenir à moins de frais qu’il se pouvait les plus belles troupes de l’Europe. Jamais sujets ne furent plus pauvres que les siens, et jamais roi ne fut plus riche. Il avait acheté à vil prix une grande partie des terres de sa noblesse, laquelle avait mangé bien vite le peu d’argent qu’elle en avait tiré, et la moitié de cet argent était rentrée encore dans les coffres du roi par les impôts sur la consommation. Toutes les terres royales étaient affermées à des receveurs qui étaient en même temps exacteurs et juges, de façon que quand un cultivateur n’avait pas payé au fermier à jour nommé, ce fermier prenait son habit de juge, et condamnait le délinquant au double. Il faut observer que, quand ce même juge ne payait pas le roi le dernier du mois, il était lui-même taxé au double le premier du mois suivant.

Un homme tuait-il un lièvre, ébranchait-il un arbre dans le voisinage des terres du roi, ou avait-il commis quelque autre faute, il fallait payer une amende. Une fille faisait-elle un enfant, il fallait que la mère, ou le père, ou les parents, donnassent de l'argent au roi pour la façon.

Mme la baronne de Kniphausen, la plus riche veuve de Berlin, c’est-à-dire qui possédait sept à huit mille livres de rente, fut accusée d’avoir mis au monde un sujet du roi dans la seconde année de son veuvage : le roi lui écrivit de sa main que, pour sauver son honneur, elle envoyât sur-le-champ trente mille livres à son trésor ; elle fut obligée de les emprunter, et fut ruinée.

Il avait un ministre à la Haye, nommé Luiscius : c’était assurément de tous les ministres des têtes couronnées le plus mal payé ; ce pauvre homme, pour se chauffer, fit couper quelques arbres dans le jardin d’Hors-Lardik, appartenant pour lors à la maison de Prusse ; il reçut bientôt après des dépêches du roi son maître qui lui retenaient une année d’appointements. Luiscius, désespéré, se coupa la gorge avec le seul rasoir qu’il eût : un vieux valet vint à son secours, et lui sauva malheureusement la vie. J’ai retrouvé depuis Son Excellence à la Haye, et je lui ai fait l’aumône à la porte du palais nommé la vieille Cour, palais appartenant au roi de Prusse, et où ce pauvre ambassadeur avait demeuré douze ans.

Il faut avouer que la Turquie est une république en comparaison du despotisme exercé par Frédéric-Guillaume. C’est par ces moyens qu’il parvint, en vingt-huit ans de règne, à entasser dans les caves de son palais de Berlin environ vingt millions d’écus bien enfermés dans des tonneaux garnis de cercles de fer. Il se donna le plaisir de meubler tout le grand appartement du palais de gros effets d’argent massif, dans lesquels l’art ne surpassait pas la matière[12]. Il donna aussi à la reine sa femme, en compte, un cabinet dont tous les meubles étaient d’or, jusqu’aux pommeaux des pelles et pincettes, et jusqu’aux cafetières.

Le monarque sortait à pied de ce palais, vêtu d’un méchant habit de drap bleu, à boutons de cuivre, qui lui venait à la moitié des cuisses ; et, quand il achetait un habit neuf, il faisait servir ses vieux boutons. C’est dans cet équipage que Sa Majesté, armée d’une grosse canne de sergent, faisait tous les jours la revue de son régiment de géants. Ce régiment était son goût favori et sa plus grande dépense. Le premier rang de sa compagnie était composé d’hommes dont le plus petit avait sept pieds de haut : il les faisait acheter aux bouts de l’Europe et de l’Asie. J’en vis encore quelques-uns après sa mort. Le roi, son fils, qui aimait les beaux hommes, et non les grands hommes, avait mis ceux-ci chez la reine sa femme en qualité d’heiduques. Je me souviens qu’ils accompagnèrent un vieux carrosse de parade qu’on envoya au-devant du marquis de Beauvau, qui vint complimenter le nouveau roi au mois de novembre 1740. Le feu roi Frédéric-Guillaume, qui avait autrefois fait vendre tous les meubles magnifiques de son père, n’avait pu se défaire de cet énorme carrosse dédoré. Les heiduques, qui étaient aux portières pour le soutenir, en cas qu’il tombât, se donnaient la main par-dessus l’impériale.

Quand Frédéric-Guillaume avait fait sa revue, il allait se promener par la ville ; tout le monde s’enfuyait au plus vite ; s’il rencontrait une femme, il lui demandait pourquoi elle perdait son temps dans la rue : « Va-t’en chez toi, gueuse ; une honnête femme doit être dans son ménage. » Et il accompagnait cette remontrance ou d’un bon soufflet, ou d’un coup de pied dans le ventre, ou de quelques coups de canne. C’est ainsi qu’il traitait aussi les ministres du saint Évangile, quand il leur prenait envie d’aller voir la parade.

On peut juger si ce Vandale était étonné et fâché d’avoir un fils plein d’esprit, de grâces, de politesse, et d’envie de plaire, qui cherchait à s’instruire, et qui faisait de la musique et des vers. Voyait-il un livre dans les mains du prince héréditaire, il le jetait au feu ; le prince jouait-il de la flûte, le père cassait la flûte, et quelquefois traitait Son Altesse royale comme il traitait les dames et les prédicants à la parade.

Le prince, lassé de toutes les attentions que son père avait pour lui, résolut un beau matin, en 1730, de s’enfuir, sans bien savoir encore s’il irait en Angleterre ou en France. L’économie paternelle ne le mettait pas à portée de voyager comme le fils d’un fermier général ou d’un marchand anglais. Il emprunta quelques centaines de ducats.

Deux jeunes gens fort aimables, Kat et Keith, devaient l’accompagner. Kat était le fils unique d’un brave officier général. Keith était gendre de cette même baronne de Kniphausen à qui il en avait coûté dix mille écus pour faire des enfants. Le jour et l’heure étaient déterminés ; le père fut informé de tout : on arrêta en même temps le prince et ses deux compagnons de voyage. Le roi crut d’abord que la princesse Guillelmine[13], sa fille, qui depuis a épousé le prince margrave de Baireuth, était du complot ; et, comme il était très-expéditif en fait de justice, il la jeta à coups de pied par une fenêtre qui s’ouvrait jusqu’au plancher. La reine mère, qui se trouva à cette expédition dans le temps que Guillelmine allait faire le saut, la retint à peine par ses jupes. Il en resta à la princesse une contusion au-dessous du téton gauche, qu’elle a conservée toute sa vie comme une marque des sentiments paternels, et qu’elle m’a fait l’honneur de me montrer.

Le prince avait une espèce de maîtresse[14], fille d’un maître d’école de la ville de Brandebourg, établie à Potsdam. Elle jouait du clavecin assez mal, le prince royal l’accompagnait de la flûte. Il crut être amoureux d’elle, mais il se trompait ; sa vocation n’était pas pour le sexe. Cependant, comme il avait fait semblant de l’aimer, le père fit faire à cette demoiselle le tour de la place de Potsdam, conduite par le bourreau, qui la fouettait sous les yeux de son fils.

Après l’avoir régalé de ce spectacle, il le fit transférer à la citadelle de Custrin, située au milieu d’un marais. C’est là qu’il fut enfermé six mois, sans domestiques, dans une espèce de cachot ; et, au bout de six mois, on lui donna un soldat pour le servir. Ce soldat, jeune, beau, bien fait, et qui jouait de la flûte, servit en plus d’une manière à amuser le prisonnier[15]. Tant de belles qualités ont fait depuis sa fortune. Je l’ai vu à la fois valet de chambre et premier ministre, avec toute l’insolence que ces deux postes peuvent inspirer.

Le prince était depuis quelques semaines dans son château de Custrin, lorsqu’un vieil officier, suivi de quatre grenadiers, entra dans sa chambre, fondant en larmes. Frédéric ne douta pas qu’on ne vînt lui couper le cou. Mais l’officier, toujours pleurant, le fit prendre par les quatre grenadiers qui le placèrent à la fenêtre, et qui lui tinrent la tête, tandis qu’on coupait celle de son ami Kat sur un échafaud dressé immédiatement sous la croisée. Il tendit la main à Kat, et s’évanouit. Le père était présent à ce spectacle, comme il l’avait été à celui de la fille fouettée. Quant à Keith, l’autre confident, il s’enfuit en Hollande. Le roi dépêcha des soldats pour le prendre : il ne fut manqué que d’une minute, et s’embarqua pour le Portugal, où il demeura jusqu’à la mort du clément Frédéric-Guillaume.

Le roi n’en voulait pas demeurer là. Son dessein était de faire couper la tête à son fils. Il considérait qu’il avait trois autres garçons dont aucun ne faisait des vers, et que c’était assez pour la grandeur de la Prusse. Les mesures étaient déjà prises pour faire condamner le prince royal à la mort, comme l’avait été le czarowitz, fils aîné du czar Pierre Ier[16].

Il ne paraît pas bien décidé par les lois divines et humaines qu’un jeune homme doive avoir le cou coupé pour avoir voulu voyager. Mais le roi aurait trouvé à Berlin des juges aussi habiles que ceux de Russie. En tout cas, son autorité paternelle aurait suffi. L’empereur Charles VI, qui prétendait que le prince royal, comme prince de l’empire, ne pouvait être jugé à mort que dans une diète, envoya le comte de Seckendorff au père pour lui faire les plus sérieuses remontrances. Le comte de Seckendorff, que j’ai vu depuis en Saxe, où il s’est retiré, m’a juré qu’il avait eu beaucoup de peine à obtenir qu’on ne tranchât pas la tête au prince. C’est ce même Seckendorff qui a commandé les armées de Bavière, et dont le prince, devenu roi de Prusse, fait un portrait affreux dans l’histoire de son père, qu’il a insérée dans une trentaine d’exemplaires des Mémoires de Brandebourg [17]. Après cela, servez les princes, et empêchez qu’on ne leur coupe la tête.

Au bout de dix-huit mois, les sollicitations de l’empereur et les larmes de la reine de Prusse obtinrent la liberté du prince héréditaire, qui se mit à faire des vers et de la musique plus que jamais. Il lisait Leibnitz, et même Wolf, qu’il appelait un compilateur de fatras, et il donnait teint qu’il pouvait dans toutes les sciences à la fois.

Comme son père lui accordait peu de part aux affaires, et que même il n’y avait point d’affaires dans ce pays, où tout consistait en revues, il employa son loisir à écrire aux gens de lettres en France qui étaient un peu connus dans le monde. Le principal fardeau tomba sur moi. C’était des lettres en vers ; c’était des traités de métaphysique, d’histoire, de politique. Il me traitait d’homme divin : je le traitais de Salomon. Les épithètes ne nous coûtaient rien. On a imprimé quelques-unes de ces fadaises dans le recueil de mes œuvres ; et heureusement on n’en a pas imprimé la trentième partie. Je pris la liberté de lui envoyer une très-belle écritoire de Martin : il eut la bonté de me faire présent de quelques colifichets d’ambre[18]. Et les beaux esprits des cafés de Paris s’imaginèrent, avec horreur, que ma fortune était faite.

Un jeune Courlandais, nommé Keyserlingk, qui faisait aussi des vers français tant bien que mal, et qui en conséquence était alors son favori, nous fut dépêché à Cirey des frontières de la Poméranie. Nous lui donnâmes une fête : je fis une belle illumination, dont les lumières dessinaient les chiffres et le nom du prince royal, avec cette devise : L’espérance du genre humain. Pour moi, si j’avais voulu concevoir des espérances personnelles, j’en étais très en droit : car on m’écrivait Mon cher ami, et on me parlait souvent, dans les dépêches, des marques solides d’amitié qu’on me destinait quand on serait sur le trône. Il y monta enfin lorsque j’étais à Bruxelles[19], et il commença par envoyer en France, en ambassade extraordinaire, un manchot, nommé Camas, ci-devant Français réfugié, et alors officier dans ses troupes. Il disait qu’il y avait un ministre de France à Berlin à qui il manquait une main[20], et que pour s’acquitter de tout ce qu’il devait au roi de France, il lui envoyait un ambassadeur qui n’avait qu’un bras. Camas, en arrivant au cabaret, me dépêcha un jeune homme qu’il avait fait son page, pour me dire qu’il était trop fatigué pour venir chez moi ; qu’il me priait de me rendre chez lui sur l’heure, et qu’il avait le plus grand et le plus magnifique présent à me faire de la part du roi son maître. « Courez vite, dit Mme du Châtelet ; on vous envoie sûrement les diamants de la couronne. » Je courus, je trouvai l’ambassadeur, qui, pour toute valise, avait derrière sa chaise un quartaut de vin de la cave du feu roi, que le roi régnant m’ordonnait de boire. Je m’épuisai en protestations d’étonnement et de reconnaissance sur les marques liquides des bontés de Sa Majesté, substituées aux solides dont elle m’avait flatté, et je partageai le quartaut avec Camas.

Mon Salomon était alors à Strasbourg. La fantaisie lui avait pris, en visitant ses longs et étroits États qui allaient depuis Gueldres jusqu’à la mer Baltique, de voir incognito les frontières et les troupes de France.

Il se donna ce plaisir dans Strasbourg, sous le nom du comte du Four, riche seigneur de Bohême. Son frère le prince royal, qui l’accompagnait, avait pris aussi son nom de guerre ; et Algarotti, qui s’était déjà attaché à lui, était le seul qui ne fût pas en masque.

Le roi m’envoya à Bruxelles une relation de son voyage moitié prose et moitié vers, dans un goût approchant de Bachaumont et de Chapelle, c’est-à-dire autant qu’un roi de Prusse peut en approcher. Voici quelques endroits de sa lettre[21] :

« Après des chemins affreux, nous avons trouvé des gîtes plus affreux encore,

Car des hôtes intéressés,
De la faim nous voyant pressés,
D’une façon plus que frugale,
Dans une cuisine infernale,

En nous empoisonnant nous volaient nos écus.
Ô siècle différent du temps de Lucullus !

« Des chemins affreux, mal nourris, mal abreuvés ; ce n’était pas tout : nous essuyâmes encore bien des accidents ; et il faut assurément que notre équipage ait un air bien singulier, puisqu’en chaque endroit où nous passâmes on nous prit pour quelque chose d’autre.

Les uns nous prenaient pour des rois ;
D’autres, pour des filous courtois.
D’autres, pour gens de connaissance.
Parfois le peuple s’attroupait,
Entre les yeux nous regardait

En badauds curieux remplis d’impertinence.

« Le maître de la poste de Kehl nous ayant assuré qu’il n’y avait point de salut sans passe-port, et voyant que le cas nous mettait dans la nécessité absolue d’en faire nous-mêmes, ou de ne point entrer à Strasbourg, il fallut prendre le premier parti, à quoi les armes prussiennes que j’avais sur mon cachet nous secondèrent merveilleusement.

« Nous arrivâmes à Strasbourg, et le corsaire de la douane et le visiteur parurent contents de nos preuves.

Ces scélérats nous épiaient ;
D’un œil le passe-port lisaient,
De l’autre lorgnaient notre bourse.
L’or, qui toujours fut de ressource.
Par lequel Jupin jouissait
De Danaé, qu’il caressait ;
L’or, par qui César gouvernait
Le monde, heureux sous son empire ;
L’or, plus dieu que Mars et l’Amour ;
Ce même or sut nous introduire
Le soir dans les murs de Strasbourg. »

On voit par cette lettre qu’il n’était pas encore devenu le meilleur de nos poètes, et que sa philosophie ne regardait pas avec indifférence le métal dont son père avait fait provision.

De Strasbourg il alla voir ses États de la Basse-Allemagne, et me manda qu’il viendrait incognito me voir à Bruxelles. Nous lui préparâmes une belle maison ; mais étant tombé malade dans le petit château de Meuse, à deux lieues de Clèves, il m’écrivit qu’il comptait que je ferais les avances. J’allai donc lui présenter mes profonds hommages. Maupertuis, qui avait déjà ses vues, et qui était possédé de la rage d’être président d’une académie, s’était présenté de lui-même, et logeait avec Algarotti et Keyserlingk dans un grenier de ce palais. Je trouvai à la porte de la cour un soldat pour toute garde. Le conseiller privé Rambonet, ministre d’État, se promenait dans la cour en soufflant dans ses doigts. Il portait de grandes manchettes de toile, sales, un chapeau troué, une vieille perruque de magistrat, dont un côté entrait dans une de ses poches, et l’autre passait à peine l’épaule. On me dit que cet homme était chargé d’une affaire d’État importante, et cela était vrai.

Je fus conduit dans l’appartement de Sa Majesté. Il n’y avait que les quatre murailles. J’aperçus dans un cabinet, à la lueur d’une bougie, un petit grabat de deux pieds et demi de large, sur lequel était un petit homme affublé d’une robe de chambre de gros drap bleu : c’était le roi, qui suait et qui tremblait sous une méchante couverture, dans un accès de fièvre violent. Je lui fis la révérence, et commençai la connaissance par lui tâter le pouls, comme si j’avais été son premier médecin. L’accès passé, il s’habilla et se mit à table. Algarotti, Keyserlingk, Maupertuis et le ministre du roi auprès des États-Généraux, nous fûmes du souper, où l’on traita à fond de l’immortalité de l’âme, de la liberté, et des androgynes de Platon.

Le conseiller Rambonet était, pendant ce temps-là, monté sur un cheval de louage : il alla toute la nuit, et le lendemain arriva aux portes de Liège, où il instrumenta au nom du roi son maître, tandis que deux mille hommes des troupes de Vesel mettaient la ville de Liège à contribution. Cette belle expédition avait pour prétexte quelques droits que le roi prétendait sur un faubourg. Il me chargea même de travailler à un manifeste[22] et j’en fis un tant bon que mauvais, ne doutant pas qu’un roi avec qui je soupais, et qui m’appelait son ami, ne dût avoir toujours raison. L’affaire s’accommoda bientôt, moyennant un million qu’il exigea en ducats de poids, et qui servirent à l’indemniser des frais de son voyage de Strasbourg, dont il s’était plaint dans sa poétique lettre.

Je ne laissai pas de me sentir attaché à lui, car il avait de l’esprit, des grâces, et, de plus, il était roi : ce qui fait toujours une grande séduction, attendu la faiblesse humaine. D’ordinaire ce sont nous autres gens de lettres qui flattons les rois ; celui-là me louait depuis les pieds jusqu’à la tête, tandis que l’abbé Desfontaines et d’autres gredins me diffamaient dans Paris, au moins une fois la semaine.

Le roi de Prusse, quelque temps avant la mort de son père, s’était avisé d’écrire contre les principes de Machiavel. Si Machiavel avait eu un prince pour disciple, la première chose qu’il lui eût recommandée aurait été d’écrire contre lui. Mais le prince royal n’y avait pas entendu tant de finesse, il avait écrit de bonne foi dans le temps qu’il n’était pas encore souverain, et que son père ne lui faisait pas aimer le pouvoir despotique. Il louait alors de tout son cœur la modération, la justice ; et, dans son enthousiasme, il regardait toute usurpation comme un crime. Il m’avait envoyé son manuscrit à Bruxelles, pour le corriger et le faire imprimer ; et j’en avais déjà fait présent à un libraire de Hollande, nommé Van Duren, le plus insigne fripon de son espèce. Il me vint enfin un remords de faire imprimer l’Anti-Machiavel, tandis que le roi de Prusse, qui avait cent millions dans ses coffres, en prenait un aux pauvres Liégeois, par la main du conseiller Rambonet, Je jugeai que mon Salomon ne s’en tiendrait pas là. Son père lui avait laissé soixante et six mille quatre cents hommes complets d’excellentes troupes ; il les augmentait, et paraissait avoir envie de s’en servir à la première occasion.

Je lui représentai qu’il n’était peut-être pas convenable d’imprimer son livre précisément dans le temps même qu’on pourrait lui reprocher d’en violer les préceptes. Il me permit d’arrêter l’édition. J’allai en Hollande uniquement pour lui rendre ce petit service ; mais le libraire demanda tant d’argent que le roi, qui d’ailleurs n’était pas fâché dans le fond du cœur d’être imprimé, aima mieux l’être pour rien que de payer pour ne l’être pas.

Lorsque j’étais en Hollande, occupé de cette besogne, l’empereur Charles VI mourut, au mois d’octobre 1740, d’une indigestion de champignons qui lui causa une apoplexie ; et ce plat de champignons changea la destinée de l’Europe. Il parut bientôt que Frédéric II, roi de Prusse, n’était pas aussi ennemi de Machiavel que le prince royal avait paru l’être. Quoi qu’il roulât déjà dans sa tête le projet de son invasion en Silésie, il ne m’appela pas moins à sa cour.

Je lui avais déjà signifié que je ne pouvais m’établir auprès de lui, que je devais préférer l’amitié à l’ambition, que j’étais attaché à Mme du Châtelet, et que, philosophe pour philosophe, j’aimais mieux une dame qu’un roi.

Il approuvait cette liberté, quoiqu’il n’aimât pas les femmes. J’allai lui faire ma cour au mois d’octobre. Le cardinal de Fleury m’écrivit une longue lettre pleine d’éloges pour l’Anti-Machiavel, et pour l’auteur ; je ne manquai pas de la lui montrer. II rassemblait déjà ses troupes, sans qu’aucun de ses généraux ni de ses ministres pût pénétrer son dessein. Le marquis de Beauvau, envoyé auprès de lui pour le complimenter, croyait qu’il allait se déclarer contre la France en faveur de Marie-Thérèse, reine de Hongrie et de Bohême, fille de Charles VI ; qu’il voulait appuyer l’élection à l’empire de François de Lorraine, grand-duc de Toscane, époux de cette reine ; qu’il pouvait y trouver de grands avantages.

Je devais croire plus que personne qu’en effet le nouveau roi de Prusse allait prendre ce parti, car il m’avait envoyé, trois mois auparavant, un écrit politique de sa façon, dans lequel il regardait la France comme l’ennemie naturelle et déprédatrice de l’Allemagne. Mais il était dans sa nature de faire toujours tout le contraire de ce qu’il disait et de ce qu’il écrivait, non par dissimulation, mais parce qu’il écrivait et parlait avec une espèce d’enthousiasme, et agissait ensuite avec une autre.

Il partit au 15 de décembre, avec la fièvre quarte, pour la conquête de la Silésie, à la tête de trente mille combattants, bien pourvus de tout, et bien disciplinés ; il dit au marquis de Beauvau, en montant à cheval : « Je vais jouer votre jeu ; si les as me viennent nous partagerons. »

Il a écrit depuis l’histoire de cette conquête ; il me l’a montrée tout entière. Voici un des articles curieux du début de ces annales : j’eus soin de le transcrire de préférence, comme un monument unique.

« Que l’on joigne à ces considérations des troupes toujours prêtes d’agir, mon épargne bien remplie, et la vivacité de mon caractère : c’étaient les raisons que j’avais de faire la guerre à Marie-Thérèse, reine de Bohême et de Hongrie. » Et quelques lignes ensuite, il y avait ces propres mots : « L’ambition, l’intérêt, le désir de faire parler de moi, l’emportèrent ; et la guerre fut résolue. »

Depuis qu’il y a des conquérants ou des esprits ardents qui ont voulu l’être, je crois qu’il est le premier qui se soit ainsi rendu justice. Jamais homme peut-être n’a plus senti la raison, et n’a plus écouté ses passions. Ces assemblages de philosophie et de dérèglements d’imagination ont toujours composé son caractère.

C’est dommage que je lui aie fait retrancher ce passage[23] quand je corrigeai depuis tous ses ouvrages : un aveu si rare devait passer à la postérité, et servir à faire voir sur quoi sont fondées presque toutes les guerres. Nous autres gens de lettres, poëtes, historiens, déclamateurs d’académie, nous célébrons ces beaux exploits : et voilà un roi qui les fait, et qui les condamne.

Ses troupes étaient déjà en Silésie, quand le baron de Gotter, son ministre à Vienne, fit à Marie-Thérèse la proposition incivile de céder de bonne grâce au roi électeur son maître les trois quarts de cette province, moyennant quoi le roi de Prusse lui prêterait trois millions d’écus, et ferait son mari empereur.

Marie-Thérèse n’avait alors ni troupes, ni argent, ni crédit, et cependant elle fut inflexible. Elle aima mieux risquer de tout perdre que de fléchir sous un prince qu’elle ne regardait que comme le vassal de ses ancêtres, et à qui l’empereur son père avait sauvé la vie. Ses généraux assemblèrent à peine vingt mille hommes ; son maréchal Neuperg, qui les commandait, força le roi de Prusse de recevoir la bataille sous les murs de Neiss, à Molwitz[24]. La cavalerie prussienne fut d’abord mise en déroute par la cavalerie autrichienne ; et dès le premier choc, le roi, qui n’était pas encore accoutumé à voir des batailles, s’enfuit jusqu’à Opeleim, à douze grandes lieues du champ où l’on se battait. Maupertuis, qui avait cru faire une grande fortune, s’était mis à sa suite dans cette campagne, s’imaginant que le roi lui ferait au moins fournir un cheval. Ce n’était pas la coutume du roi. Maupertuis acheta un âne deux ducats le jour de l’action, et se mit à suivre Sa Majesté sur son âne, du mieux qu’il put. Sa monture ne put fournir la course ; il fut pris et dépouillé par les housards.

Frédéric passa la nuit couché sur un grabat dans un cabaret de village près de Ratibor, sur les confins de la Pologne. Il était désespéré, et se croyait réduit à traverser la moitié de la Pologne pour rentrer dans le nord de ses États, lorsqu’un de ses chasseurs arriva du camp de Molwitz, et lui annonça qu’il avait gagné la bataille. Cette nouvelle lui fut confirmée un quart d’heure après par un aide de camp. La nouvelle était vraie. Si la cavalerie prussienne était mauvaise, l’infanterie était la meilleure de l’Europe. Elle avait été disciplinée pendant trente ans par le vieux prince d’Anhalt. Le maréchal de Schwerin, qui la commandait, était un élève de Charles XII ; il gagna la bataille aussitôt que le roi de Prusse se fut enfui. Le monarque revint le lendemain, et le général vainqueur fut à peu près disgracié.

Je retournai philosopher dans la retraite de Cirey. Je passai les hivers à Paris, où j’avais une foule d’ennemis : car m’étant avisé d’écrire, longtemps auparavant, l’Histoire de Charles XII, de donner plusieurs pièces de théâtre, de faire même un poëme épique, j’avais, comme de raison, pour persécuteurs tous ceux qui se mêlaient de vers et de prose. Et, comme j’avais même poussé la hardiesse jusqu’à écrire sur la philosophie[25], il fallait bien que les gens qu’on appelle dévots me traitassent d’athée, selon l’ancien usage.

J’avais été le premier qui eût osé développer à ma nation les découvertes de Newton, en langage intelligible. Les préjugés cartésiens, qui avaient succédé en France aux préjugés péripatéticiens, étaient alors tellement enracinés que le chancelier Daguesseau regardait comme un homme ennemi de la raison et de l’État quiconque adoptait des découvertes faites en Angleterre. Il ne voulut jamais donner de privilége pour l’impression des Éléments de la Philosophie de Newton[26].

J’étais grand admirateur de Locke : je le regardais comme le seul métaphysicien raisonnable ; je louai surtout cette retenue si nouvelle, si sage en même temps, et si hardie, avec laquelle il dit que nous n’en saurons jamais assez par les lumières de notre raison pour affirmer que Dieu ne peut accorder le don du sentiment et de la pensée à l’être appelé matière.

On ne peut concevoir avec quel acharnement et avec quelle intrépidité d’ignorance on se déchaîna contre moi sur cet article. Le sentiment de Locke n’avait point fait de bruit en France auparavant, parce que les docteurs lisaient saint Thomas et Quesnel, et que le gros du monde lisait des romans. Lorsque j’eus loué Locke, on cria contre lui et contre moi. Les pauvres gens qui s’emportaient dans cette dispute ne savaient sûrement ni ce que c’est que la matière, ni ce que c’est que l’esprit. Le fait est que nous ne savons rien de nous-mêmes, que nous avons le mouvement, la vie, le sentiment et la pensée, sans savoir comment ; que les éléments de la matière nous sont aussi inconnus que le reste ; que nous sommes des aveugles qui marchons et raisonnons à tâtons ; et que Locke a été très-sage en avouant que ce n’est pas à nous à décider de ce que le Tout-Puissant ne peut pas faire.

Cela, joint à quelques succès de mes pièces de théâtre, m’attira une bibliothèque immense de brochures dans lesquelles on prouvait que j’étais un mauvais poète athée et fils d’un paysan[27].

On imprima l’histoire de ma vie, dans laquelle on me donna cette belle généalogie. Un Allemand n’a pas manqué de ramasser tous les contes de cette espèce, dont on avait farci les libelles qu’on imprimait contre moi. On m’imputait des aventures avec des personnes que je n’avais jamais connues, et avec d’autres qui n’avaient jamais existé.

Je trouve, en écrivant ceci, une lettre de M. le maréchal de Richelieu qui me donnait avis d’un gros libelle où il était prouvé que sa femme m’avait donné un beau carrosse, et quelque autre chose, dans le temps qu’il n’avait point de femme. Je m’étais d’abord donné le plaisir de faire un recueil de ces calomnies ; mais elles se multiplièrent au point que j’y renonçai.

C’était là tout le fruit que j’avais tiré de mes travaux. Je m’en consolais aisément, tantôt dans la retraite de Cirey, et tantôt dans la bonne compagnie de Paris.

Tandis que les excréments de la littérature me faisaient ainsi la guerre, la France la faisait à la reine de Hongrie, et il faut avouer que cette guerre n’était pas plus juste, car, après avoir solennellement stipulé, garanti, juré la pragmatique sanction de l’empereur Charles VI, et la sanction et la succession de Marie-Thérèse à l’héritage de son père : après avoir eu la Lorraine[28] pour prix de ces promesses, il ne paraissait pas trop conforme au droit des gens de manquer à un tel engagement. On entraîna le cardinal de Fleury hors de ces mesures. Il ne pouvait pas dire, comme le roi de Prusse, que c’était la vivacité de son tempérament qui lui faisait prendre les armes. Cet heureux prêtre[29] régnait à l’âge de quatre-vingt-six ans, et tenait les rênes de l’État d’une main très-faible. On s’était uni avec le roi de Prusse dans le temps qu’il prenait la Silésie ; on avait envoyé en Allemagne deux armées pendant que Marie-Thérèse n’en avait point. L’une de ces armées avait pénétré jusqu’à cinq lieues de Vienne sans trouver d’ennemis : on avait donné la Bohême à l’électeur de Bavière, qui fut élu empereur, après avoir été nommé lieutenant général des armées du roi de France. Mais on fit bientôt toutes les fautes qu’il fallait pour tout perdre[30].

Le roi de Prusse ayant, pendant ce temps-là, mûri son courage et gagné des batailles, faisait sa paix avec les Autrichiens. Marie lui abandonna, à son très grand regret, le comté de Glatz avec la Silésie. S’étant détaché de la France sans ménagement, à ces conditions, au mois de juin 1742, il me manda qu’il s’était mis dans les remèdes et qu’il conseillait aux autres malades de se rétablir.

Ce prince se voyait alors au comble de sa puissance, ayant à ses ordres cent trente mille hommes de troupes victorieuses, dont il avait formé la cavalerie, tirant de la Silésie le double de ce qu’elle avait produit à la maison d’Autriche, affermi dans sa nouvelle conquête, et d’autant plus heureux que toutes les autres puissances souffraient. Les princes se ruinent aujourd’hui par la guerre : il s’y était enrichi.

Ses soins se tournèrent alors à embellir la ville de Berlin, à bâtir une des plus belles salles d’opéra qui soient en Europe, à faire venir des artistes en tout genre : car il voulait aller à la gloire par tous les chemins, et au meilleur marché possible.

Son père avait logé à Potsdam dans une vilaine maison ; il en fit un palais, Potsdam devint une jolie ville. Berlin s’agrandissait ; on commençait à y connaître les douceurs de la vie que le feu roi avait très-négligées : quelques personnes avaient des meubles ; la plupart même portaient des chemises, car, sous le règne précédent, on ne connaissait guère que des devants de chemise qu’on attachait avec des cordons ; et le roi régnant n’avait pas été élevé autrement. Les choses changeaient à vue d’œil : Lacédémone devenait Athènes. Des déserts furent défrichés, cent trois villages furent formés dans des marais desséchés. Il n’en faisait pas moins de la musique et des livres : ainsi il ne fallait pas me savoir si mauvais gré de l’appeler le Salomon du Nord. Je lui donnais dans mes lettres ce sobriquet, qui lui demeura longtemps.

Les affaires de la France n’étaient pas alors si bonnes que les siennes. Il jouissait du plaisir secret de voir les Français périr en Allemagne, après que leur diversion lui avait valu la Silésie. La cour de France perdait ses troupes, son argent, sa gloire et son crédit, pour avoir fait Charles VII empereur ; et cet empereur perdait tout pour avoir cru que les Français le soutiendraient.

[31] Le cardinal de Fleury mourut, le 29 de janvier 1743, âgé de quatre-vingt-dix ans : jamais personne n’était parvenu plus tard au ministère, et jamais ministre n’avait gardé sa place plus longtemps. Il commença sa fortune à l’âge de soixante-treize ans par être roi de France, et le fut jusqu’à sa mort sans contradiction ; affectant toujours la plus grande modestie, n’amassant aucun bien, n’ayant aucun faste, et se bornant uniquement à régner. Il laissa la réputation d’un esprit fin et aimable plutôt que d’un génie, et passa pour avoir mieux connu la cour que l’Europe.

J’avais eu l’honneur de le voir beaucoup chez Mme la maréchale de Villars, quand il n’était qu’ancien évêque de la petite vilaine ville de Fréjus, dont il s’était toujours intitulé évêque par l’indignation divine, comme on le voit dans quelques-unes de ses lettres. Fréjus était une très-laide femme qu’il avait répudiée le plus tôt qu’il avait pu. Le maréchal de Villeroi, qui ne savait pas que l’évêque avait été longtemps l’amant de la maréchale sa femme, le fit nommer par Louis XIV précepteur de Louis XV ; de précepteur il devint premier ministre, et ne manqua pas de contribuer à l’exil du maréchal son bienfaiteur. C’était, à l’ingratitude près, un assez bon homme. Mais, comme il n’avait aucun talent, il écartait tous ceux qui en avaient, dans quelque genre que ce pût être.

Plusieurs académiciens voulurent que j’eusse sa place à l’Académie française. On demanda, au souper du roi, qui prononcerait l’oraison funèbre du cardinal à l’Académie. Le roi répondit que ce serait moi. Sa maîtresse, la duchesse de Châteauroux, le voulait ; mais le comte de Maurepas, secrétaire d’État, ne le voulut point : il avait la manie de se brouiller avec toutes les maîtresses de son maître, et il s’en est trouvé mal[32].

Un vieil imbécile, précepteur du dauphin, autrefois théatin, et depuis évêque de Mirepoix, nommé Boyer[33], se chargea, par principe de conscience, de seconder le caprice de M. de Maurepas. Ce Boyer avait la feuille des bénéfices ; le roi lui abandonnait toutes les affaires du clergé : il traita celle-ci comme un point de discipline ecclésiastique. Il représenta que c’était offenser Dieu qu’un profane comme moi succédât à un cardinal. Je savais que M. de Maurepas le faisait agir ; j’allai trouver ce ministre, je lui dis : « Une place à l’Académie n’est pas une dignité bien importante ; mais, après avoir été nommé, il est triste d’être exclu. Vous êtes brouillé avec Mme de Châteauroux, que le roi aime, et avec M. le duc de Richelieu, qui la gouverne ; quel raport y a-t-il, je vous prie, de vos brouilleries avec une pauvre place à l’Académie française ? Je vous conjure de me répondre franchement : en cas que Mme de Châteauroux l’emporte sur M. l’évêque de Mirepoix, vous y opposerez-vous ?... » Il se recueillit un moment et me dit : Oui, et je vous écraserai.

Le prêtre enfin l’emporta sur la maîtresse ; et je n’eus point une place dont je ne me souciais guère. J’aime à me rappeler cette aventure, qui fait voir les petitesses de ceux qu’on appelle grands, et qui marque combien les bagatelles sont quelquefois importantes pour eux.

Cependant les affaires publiques n’allaient pas mieux depuis la mort du cardinal que dans ses deux dernières années. La maison d’Autriche renaissait de sa cendre. La France était pressée par elle et par l’Angleterre. Il ne nous restait alors d’autre ressource que dans le roi de Prusse, qui nous avait entraînés dans la guerre, et qui nous avait abandonnés au besoin.

On imagina de m’envoyer secrètement chez ce monarque pour sonder ses intentions, pour voir s’il ne serait pas d’humeur à prévenir les orages qui devaient tomber tôt ou tard de Vienne sur lui, après avoir tombé sur nous, et s’il ne voudrait pas nous prêter cent mille hommes, dans l’occasion, pour mieux assurer sa Silésie. Cette idée était tombée dans la tête de M. de Richelieu et de Mme de Châteauroux. Le roi l’adopta ; et M. Amelot, ministre des affaires étrangères, mais ministre très-subalterne, fut chargé seulement de presser mon départ.

Il fallait un prétexte. Je pris celui de ma querelle avec l’ancien évêque de Mirepoix. Le roi approuva cet expédient. J’écrivis au roi de Prusse[34] que je ne pouvais plus tenir aux persécutions de ce théatin, et que j’allais me réfugier auprès d’un roi philosophe, loin des tracasseries d’un bigot. Comme ce prélat signait toujours : l’anc. évêq. de Mirepoix, en abrégé, et que son écriture était assez incorrecte, on lisait : L’âne de Mirepoix, au lieu de l’ancien ; ce fut un sujet de plaisanteries ; et jamais négociation ne fut plus gaie.

Le roi de Prusse, qui n’y allait pas de main morte quand il fallait frapper sur les moines et sur les prélats de cour, me répondit avec un déluge de railleries sur l’âne de Mirepoix[35] et me pressa de venir. J’eus grand soin de faire lire mes lettres et les réponses. L’évêque en fut informé. Il alla se plaindre à Louis XV de ce que je le faisais passer, disait-il, pour un sot dans les cours étrangères. Le roi lui répondit que c’était une chose dont on était convenu, et qu’il ne fallait pas qu’il y prît garde.

Cette réponse de Louis XV, qui n’est guère dans son caractère, m’a toujours paru extraordinaire. J’avais à la fois le plaisir de me venger de l’évêque qui m’avait exclu de l’Académie, celui de faire un voyage très-agréable, et celui d’être à portée de rendre service au roi et à l’État. M. de Maurepas entrait même avec chaleur dans cette aventure, parce qu’alors il gouvernait M. Amelot, et qu’il croyait être le ministre des affaires étrangères.

Ce qu’il y eut de plus singulier, c’est qu’il fallut mettre Mme du Châtelet de la confidence. Elle ne voulait point, à quelque prix que ce fût, que je la quittasse pour le roi de Prusse ; elle ne trouvait rien de si lâche et de si abominable dans le monde que de se séparer d’une femme pour aller chercher un monarque. Elle aurait fait un vacarme horrible. On convint, pour l’apaiser, qu’elle entrerait dans le mystère, et que les lettres passeraient par ses mains.

J’eus tout l’argent que je voulus pour mon voyage, sur mes simples reçus, de M. de Montmartel. Je n’en abusai pas. Je m’arrêtai quelque temps en Hollande, pendant que le roi de Prusse courait d’un bout à l’autre de ses États pour faire des revues. Mon séjour ne fut pas inutile à la Haye. Je logeai dans le palais de la vieille cour, qui appartenait alors au roi de Prusse par ses partages avec la maison d’Orange. Son envoyé, le jeune comte de Podewils, amoureux et aimé de la femme d’un des principaux membres de l’État, attrapait par les bontés de cette dame des copies de toutes les résolutions secrètes de leurs Hautes Puissances très-malintentionnées contre nous. J’envoyais ces copies à la cour ; et mon service était très-agréable.

Quand j’arrivai à Berlin, le roi me logea chez lui, comme il avait fait dans mes précédents voyages. Il menait à Potsdam la vie qu’il a toujours menée depuis son avènement au trône. Cette vie mérite quelque petit détail.

Il se levait à cinq heures du matin en été, et à six en hiver. Si vous voulez savoir les cérémonies royales de ce lever, quelles étaient les grandes et les petites entrées, quelles étaient les fonctions de son grand-aumônier, de son grand-chambellan, de son premier gentilhomme de la chambre, de ses huissiers, je vous répondrai qu’un laquais venait allumer son feu, l’habiller, et le raser ; encore s’habillait-il presque tout seul. Sa chambre était assez belle ; une riche balustrade d’argent, ornée de petits amours très-bien sculptés, semblait fermer l’estrade d’un lit dont on voyait les rideaux ; mais derrière les rideaux était, au lieu de lit, une bibliothèque : et quant au lit du roi, c’était un grabat de sangles avec un matelas mince, caché par un paravent. Marc-Aurèle et Julien, ses deux apôtres, et les plus grands hommes du stoïcisme, n’étaient pas plus mal couchés.

Quand Sa Majesté était habillée et bottée, le stoïque donnait quelques moments à la secte d’Épicure : il faisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenants de son régiment, soit pages, soit heiduques, ou jeunes cadets. On prenait le café. Celui à qui on jetait le mouchoir restait demi-quart d’heure tête à tête. Les choses n’allaient pas jusqu’aux dernières extrémités, attendu que le prince, du vivant de son père, avait été fort maltraité dans ses amours de passade, et non moins mal guéri. Il ne pouvait jouer le premier rôle : il fallait se contenter des seconds.

Ces amusements d’écoliers étant finis, les affaires d’État prenaient la place. Son premier ministre arrivait par un escalier dérobé, avec une grosse liasse de papiers sous le bras. Ce premier ministre était un commis qui logeait au second étage dans la maison de Frédersdorff, ce soldat devenu valet de chambre et favori, qui avait autrefois servi le roi prisonnier dans le château de Custrin. Les secrétaires d’État envoyaient toutes leurs dépêches au commis du roi. Il en apportait l’extrait : le roi faisait mettre les réponses à la marge, en deux mots. Toutes les affaires du royaume s’expédiaient ainsi en une heure. Rarement les secrétaires d’État, les ministres en charge, l’abordaient : il y en a même à qui il n’a jamais parlé. Le roi son père avait mis un tel ordre dans les finances, tout s’exécutait si militairement, l’obéissance était si aveugle, que quatre cents lieues de pays étaient gouvernées comme une abbaye.

Vers les onze heures, le roi, en bottes, faisait dans son jardin la revue de son régiment des gardes ; et, à la même heure, tous les colonels en faisaient autant dans toutes les provinces. Dans l’intervalle de la parade et du dîner, les princes ses frères, les officiers généraux, un ou deux chambellans mangeaient à sa table, qui était aussi bonne qu’elle pouvait l’être dans un pays où il n’y a ni gibier, ni viande de boucherie passable, ni une poularde, et où il faut tirer le froment de Magdebourg.

Après le repas, il se retirait seul dans son cabinet, et faisait des vers jusqu’à cinq ou six heures. Ensuite venait un jeune homme nommé Darget, ci-devant secrétaire de Valori, envoyé de France, qui faisait la lecture. Un petit concert commençait à sept heures : le roi y jouait de la flûte aussi bien que le meilleur artiste. Les concertants exécutaient souvent de ses compositions : car il n’y avait aucun art qu’il ne cultivât, et il n’eût pas essuyé chez les Grecs la mortification qu’eut Épaminondas d’avouer qu’il ne savait pas la musique.

On soupait dans une petite salle dont le plus singulier ornement était un tableau dont il avait donné le dessin à Pesne, son peintre, l’un de nos meilleurs coloristes. C’était une belle priapée. On voyait des jeunes gens embrassant des femmes, des nymphes sous des satyres, des amours qui jouaient au jeu des Encolpes et des Gitons, quelques personnes qui se pâmaient en regardant ces combats, des tourterelles qui se baisaient, des boucs sautant sur des chèvres, et des béliers sur des brebis.

Les repas n’étaient pas souvent moins philosophiques. Un survenant qui nous aurait écoutés, en voyant cette peinture, aurait cru entendre les sept sages de la Grèce au bordel. Jamais on ne parla en aucun lieu du monde avec tant de liberté de toutes les superstitions des hommes, et jamais elles ne furent traitées avec plus de plaisanteries et de mépris. Dieu était respecté, mais tous ceux qui avaient trompé les hommes en son nom n’étaient pas épargnés.

Il n’entrait jamais dans le palais ni femmes ni prêtres. En un mot, Frédéric vivait sans cour, sans conseil, et sans culte.

Quelques juges de province voulurent faire brûler je ne sais quel pauvre paysan accusé par un prêtre d’une intrigue galante avec son ânesse : on n’exécutait personne sans que le roi eût confirmé la sentence, loi très-humaine qui se pratique en Angleterre et dans d’autres pays ; Frédéric écrivit au bas de la sentence qu’il donnait dans ses États liberté de conscience et de v…

Un prêtre d’auprès de Stettin, très-scandalisé de cette indulgence, glissa, dans un sermon sur Hérode, quelques traits qui pouvaient regarder le roi son maître : il fit venir ce ministre de village à Potsdam en le citant au consistoire, quoiqu’il n’y eût à la cour pas plus de consistoire que de messe. Le pauvre homme fut amené : le roi prit une robe et un rabat de prédicant ; d’Argens, l’auteur des Lettres juives, et un baron de Pöllnitz, qui avait changé trois ou quatre fois de religion, se revêtirent du même habit ; on mit un tome du Dictionnaire de Bayle sur une table, en guise d’évangile, et le coupable fut introduit par deux grenadiers devant ces trois ministres du Seigneur. « Mon frère, lui dit le roi, je vous demande au nom de Dieu sur quel Hérode vous avez prêché… — Sur Hérode qui fit tuer tous les petits enfants, répondit le bonhomme. — Je vous demande, ajouta le roi, si c’était Hérode premier du nom, car vous devez savoir qu’il y en a eu plusieurs. » Le prêtre de village ne sut que répondre. « Comment ! dit le roi, vous osez prêcher sur un Hérode, et vous ignorez quelle était sa famille ! vous êtes indigne du saint ministère. Nous vous pardonnons cette fois ; mais sachez que nous vous excommunierons si jamais vous prêchez quelqu’un sans le connaître. » Alors on lui délivra sa sentence et son pardon. On signa trois noms ridicules, inventés à plaisir. « Nous allons demain à Berlin, ajouta le roi ; nous demanderons grâce pour vous à nos frères : ne manquez pas de nous venir parler. » Le prêtre alla dans Berlin chercher les trois ministres : on se moqua de lui ; et le roi, qui était plus plaisant que libéral, ne se soucia pas de payer son voyage.

Frédéric gouvernait l’Église aussi despotiquement que l’État. C’était lui qui prononçait les divorces quand un mari et une femme voulaient se marier ailleurs. Un ministre lui cita un jour l’Ancien Testament, au sujet d’un de ces divorces : « Moïse, lui dit-il, menait ses Juifs comme il voulait, et moi je gouverne mes Prussiens comme je l’entends. »

Ce gouvernement singulier, ces mœurs encore plus étranges, ce contraste de stoïcisme et d’épicuréisme, de sévérité dans la discipline militaire, et de mollesse dans l’intérieur du palais, des pages avec lesquels on s’amusait dans son cabinet, et des soldats qu’on faisait passer trente-six fois par les baguettes sous les fenêtres du monarque qui les regardait, des discours de morale, et une licence effrénée, tout cela composait un tableau bizarre que peu de personnes connaissaient alors, et qui depuis a percé dans l’Europe.

La plus grande économie présidait dans Potsdam à tous ses goûts. Sa table et celle de ses officiers et de ses domestiques étaient réglées à trente-trois écus par jour, indépendamment du vin. Et au lieu que chez les autres rois ce sont des officiers de la couronne qui se mêlent de cette dépense, c’était son valet de chambre Frédersdorff qui était à la fois son grand maître d’hôtel, son grand échanson, et son grand panetier.

Soit économie, soit politique, il n’accordait pas la moindre grâce à ses anciens favoris, et surtout à ceux qui avaient risqué leur vie pour lui quand il était prince royal. Il ne payait pas même l’argent qu’il avait emprunté alors, et comme Louis XII ne vengeait pas les injures du duc d’Orléans, le roi de Prusse oubliait les dettes du prince royal.

Cette pauvre maîtresse, qui avait été fouettée pour lui par la main du bourreau était alors mariée, à Berlin, au commis du bureau des fiacres : car il y avait dix-huit fiacres dans Berlin, et son amant lui faisait une pension de soixante et dix écus qui lui a toujours été très-bien payée. Elle s’appelait Mme Shommers, grande femme, maigre, qui ressemblait à une sibylle, et n’avait nullement l’air d’avoir mérité d’être fouettée pour un prince.

Cependant, quand il allait à Berlin, il y étalait une grande magnificence dans les jours d’appareil. C’était un très-beau spectacle pour les hommes vains, c’est-à-dire pour presque tout le monde, de le voir à table, entouré de vingt princes de l’empire, servi dans la plus belle vaisselle d’or de l’Europe, et trente beaux pages, et autant de jeunes heiduques superbement parés, portant de grands plats d’or massif. Les grands officiers paraissaient alors, mais hors de là on ne les connaissait point.

On allait après dîner à l’opéra, dans cette grande salle de trois cents pieds de long, qu’un de ses chambellans, nommé Knobelsdorff[36] avait bâtie sans architecte. Les plus belles voix, les meilleurs danseurs, étaient à ses gages. La Barbarini dansait alors sur son théâtre : c’est elle qui depuis épousa le fils de son chancelier. Le roi avait fait enlever à Venise cette danseuse par des soldats, qui l’emmenèrent par Vienne même jusqu’à Berlin. Il en était un peu amoureux, parce qu’elle avait les jambes d’un homme. Ce qui était incompréhensible, c’est qu’il lui donnait trente-deux mille livres d’appointements.

Son poëte italien, à qui il faisait mettre en vers les opéras dont lui-même faisait toujours le plan, n’avait que douze cents livres de gages ; mais aussi il faut considérer qu’il était fort laid, et qu’il ne dansait pas. En un mot, la Barbarini touchait à elle seule plus que trois ministres d’État ensemble. Pour le poëte italien, il se paya un jour par ses mains. Il décousit, dans une chapelle du premier roi de Prusse, de vieux galons d’or dont elle était ornée. Le roi, qui jamais ne fréquenta de chapelle, dit qu’il ne perdait rien. D’ailleurs il venait d’écrire une Dissertation en faveur des voleurs, qui est imprimée dans les recueils de son Académie[37], et il ne jugea pas à propos cette fois-là de détruire ses écrits par les faits.

Cette indulgence ne s’étendait par sur le militaire. Il y avait dans les prisons de Spandau un vieux gentilhomme de Franche-Comté, haut de six pieds, que le feu roi avait fait enlever pour sa belle taille ; on lui avait promis une place de chambellan, et on lui en donna une de soldat. Ce pauvre homme déserta bientôt avec quelques-uns de ses camarades ; il fut saisi et ramené devant le roi, auquel il eut la naïveté de dire qu’il ne se repentait que de n’avoir pas tué un tyran comme lui. On lui coupa, pour réponse, le nez et les oreilles ; il passa par les baguettes trente-six fois ; après quoi il alla traîner la brouette à Spandau. Il la traînait encore quand M. de Valori, notre envoyé, me pressa de demander sa grâce au très-clément fils du très-dur Frédéric-Guillaume. Sa Majesté se plaisait à dire que c’était pour moi qu’il faisait jouer la Clemenza di Tito, opéra plein de beautés, du célèbre Metastasio, mis en musique par le roi lui-même, aidé de son compositeur. Je pris mon temps pour recommander à ses bontés ce pauvre Franc-Comtois sans oreilles et sans nez, et je lui détachai cette semonce[38] :

Génie universel, âme sensible et ferme,
Quoi ! lorsque vous régnez, il est des malheureux !
Aux tourments d’un coupable il vous faut mettre un terme,
Et n’en mettre jamais à vos soins généreux.

Voyez autour de vous les Prières tremblantes,
Filles du repentir, maîtresses des grands cœurs,
S’étonner d’arroser de larmes impuissantes
Les mains qui de la terre ont dû sécher les pleurs.

Ah ! pourquoi m’étaler avec magnificence
Ce spectacle étonnant où triomphe Titus !
Pour achever la fête, égalez sa clémence,
Et l’imitez en tout, ou ne le vantez plus.

La requête était un peu forte ; mais on a le privilége de dire ce qu’on veut en vers. Le roi promit quelque adoucissement ; et même, plusieurs mois après, il eut la bonté de mettre le gentilhomme dont il s’agissait à l’hôpital, à six sous par jour. Il avait refusé cette grâce à la reine sa mère, qui apparemment ne l’avait demandée qu’en prose.

Au milieu des fêtes, des opéras, des soupers, ma négociation secrète avançait. Le roi trouva bon que je lui parlasse de tout ; et j’entremêlais souvent des questions sur la France et sur l’Autriche à propos de l’Énéide et de Tite-Live. La conversation s’animait quelquefois ; le roi s’échauffait, et me disait que tant que notre cour frapperait à toutes les portes pour obtenir la paix, il ne s’aviserait pas de se battre pour elle. Je lui envoyais de ma chambre à son appartement mes réflexions sur un papier à mi-marge. Il répondait sur une colonne à mes hardiesses. J’ai encore ce papier où je lui disais : « Doutez-vous que la maison d’Autriche ne vous redemande la Silésie à la première occasion ? » Voici sa réponse en marge :

Ils seront reçus, biribi,
À la façon de barbari,
Mon ami.[39]

Cette négociation d’une espèce nouvelle finit par un discours qu’il me tint dans un de ses mouvements de vivacité contre le roi d’Angleterre, son cher oncle. Ces deux rois ne s’aimaient pas. Celui de Prusse disait : « George est l’oncle de Frédéric, mais George ne l’est pas du roi de Prusse. » Enfin il me dit : « Que la France déclare la guerre à l’Angleterre, et je marche. »

Je n’en voulais pas davantage. Je retournai vite à la cour de France : je rendis compte de mon voyage. Je lui donnai l’espérance qu’on m’avait donnée à Berlin. Elle ne fut point trompeuse, et le printemps suivant le roi de Prusse fit en effet un nouveau traité avec le roi de France. Il s’avança en Bohême avec cent mille hommes, tandis que les Autrichiens étaient en Alsace.

Si j’avais conté à quelque bon Parisien mon aventure, et le service que j’avais rendu, il n’eût pas douté que je fusse promu à quelque beau poste. Voici quelle fut ma récompense.

La duchesse de Châteauroux fut fâchée que la négociation n’eût pas passé immédiatement par elle ; il lui avait pris envie de chasser M. Amelot, parce qu’il était bègue, et que ce petit défaut lui déplaisait : elle haïssait de plus cet Amelot, parce qu’il était gouverné par M. de Maurepas ; il fut renvoyé au bout de huit jours, et je fus enveloppé dans sa disgrâce.

[40] Il arriva, quelque temps après, que Louis XV fut malade à l’extrémité dans la ville de Metz : M. de Maurepas et sa cabale prirent ce temps pour perdre Mme de Châteauroux. L’évêque de Soissons, Fitz-James[41], fils du bâtard de Jacques II, regardé comme un saint, voulut, en qualité de premier aumônier, convertir le roi, et lui déclara qu’il ne lui donnerait ni absolution ni communion s’il ne chassait sa maîtresse et sa sœur la duchesse de Lauraguais, et leurs amis. Les deux sœurs partirent chargées de l’exécration du peuple de Metz. Ce fut pour cette action que le peuple de Paris, aussi sot que celui de Metz, donna à Louis XV le surnom de Bien-Aimé [42]. Un polisson, nommé Vadé, imagina ce titre, que les almanachs prodiguèrent. Quand ce prince se porta bien, il ne voulut être que le bien-aimé de sa maîtresse. Ils s’aimèrent plus qu’auparavant. Elle devait rentrer dans son ministère ; elle allait partir de Paris pour Versailles, quand elle mourut subitement des suites de la rage que sa démission lui avait causée. Elle fut bientôt oubliée.

Il fallait une maîtresse. Le choix tomba sur la demoiselle Poisson, fille d’une femme entretenue et d’un paysan de la Ferté-sous-Jouarre, qui avait amassé quelque chose à vendre du blé aux entrepreneurs des vivres. Ce pauvre homme était alors en fuite, condamné pour quelque malversation. On avait marié sa fille au sous-fermier Le Normand, seigneur d’Étiole, neveu du fermier général Le Normand de Tournehem, qui entretenait la mère. La fille était bien élevée, sage, aimable, remplie de grâces et de talents, née avec du bon sens et un bon cœur. Je la connaissais assez : je fus même le confident de son amour. Elle m’avouait qu’elle avait toujours eu un secret pressentiment qu’elle serait aimée du roi, et qu’elle s’était senti une violente inclination pour lui.

Cette idée, qui aurait pu paraître chimérique dans sa situation, était fondée sur ce qu’on l’avait souvent menée aux chasses que faisait le roi dans la forêt de Sénars. Tournehem, l’amant de sa mère, avait une maison de campagne dans le voisinage. On promenait Mme d’Étiole dans une jolie calèche. Le roi la remarquait, et lui envoyait souvent des chevreuils. Sa mère ne cessait de lui dire qu’elle était plus jolie que Mme de Chateauroux, et le bonhomme Tournehem s’écriait souvent : « Il faut avouer que la fille de Mme Poisson est un morceau de roi. » Enfin, quand elle eut tenu le roi entre ses bras, elle me dit qu’elle croyait fermement à la destinée ; et elle avait raison. Je passai quelques mois avec elle à Étiole, pendant que le roi faisait la campagne de 1746.

Cela me valut des récompenses qu’on n’avait jamais données ni à mes ouvrages ni à mes services. Je fus jugé digne d’être l’un des quarante membres inutiles de l’Académie. Je fus nommé historiographe de France ; et le roi me fit présent d’une charge de gentilhomme ordinaire de sa chambre. Je conclus que, pour faire la plus petite fortune, il valait mieux dire quatre mots à la maîtresse d’un roi que d’écrire cent volumes.

Dès que j’eus l’air d’un homme heureux, tous mes confrères les beaux esprits de Paris se déchaînèrent contre moi avec toute l’animosité et l’acharnement qu’ils devaient avoir contre quelqu’un à qui on donnait toutes les récompenses qu’ils méritaient.

[43] J’étais toujours lié avec la marquise du Châtelet par l’amitié la plus inaltérable et par le goût de l’étude. Nous demeurions ensemble à Paris et à la campagne. Cirey est sur les confins de la Lorraine : le roi Stanislas tenait alors sa petite et agréable cour à Lunéville. Tout vieux et tout dévot qu’il était, il avait une maîtresse : c’était Mme la marquise de Boufflers. Il partageait son âme entre elle et un jésuite nommé Menou, le plus intrigant et le plus hardi prêtre que j’aie jamais connu. Cet homme avait attrapé au roi Stanislas, par les importunités de sa femme, qu’il avait gouvernée, environ un million, dont partie fut employée à bâtir une magnifique maison pour lui et pour quelques jésuites, dans la ville de Nancy. Cette maison était dotée de vingt-quatre mille livres de rente, dont douze pour la table de Menou, et douze pour donner à qui il voudrait.

La maîtresse n’était pas, à beaucoup près, si bien traitée. Elle tirait à peine alors du roi de Pologne de quoi avoir des jupes ; et cependant le jésuite enviait sa portion, et était furieusement jaloux de la marquise. Ils étaient ouvertement brouillés. Le pauvre roi avait tous les jours bien de la peine, au sortir de la messe, à rapatrier sa maîtresse et son confesseur.

Enfin notre jésuite ayant entendu parler de Mme du Châtelet, qui était très-bien faite, et encore assez belle, imagina de la substituer à Mme de Boufflers. Stanislas se mêlait quelquefois de faire d’assez mauvais petits ouvrages : Menou crut qu’une femme auteur réussirait mieux qu’une autre auprès de lui. Et le voilà qui vient à Cirey pour ourdir cette belle trame : il cajole Mme du Châtelet, et nous dit que le roi Stanislas sera enchanté de nous voir ; il retourne dire au roi que nous brûlons d’envie de venir lui faire notre cour : Stanislas recommande à Mme de Boufflers de nous amener.

Et en effet, nous allâmes passer à Lunéville toute l’année 1749. Il arriva tout le contraire de ce que voulait le révérend père. Nous nous attachâmes à Mme de Boufflers ; et le jésuite eut deux femmes à combattre.

La vie de la cour de Lorraine était assez agréable, quoiqu’il y eût, comme ailleurs, des intrigues et des tracasseries. Poncet[44], évêque de Troyes, perdu de dettes et de réputation, voulut sur la fin de l’année augmenter notre cour et nos tracasseries : quand je dis qu’il était perdu de réputation, entendez aussi la réputation de ses oraisons funèbres et de ses sermons. Il obtint, par nos dames, d’être grand aumônier du roi, qui fut flatté d’avoir un évêque à ses gages, et à de très-petits gages.

Cet évêque ne vint qu’en 1750. Il débuta par être amoureux de Mme de Boufflers, et fut chassé. Sa colère retomba sur Louis XV, gendre de Stanislas : car, étant retourné à Troyes, il voulut jouer un rôle dans la ridicule affaire des billets de confession[45], inventés par l’archevêque de Paris, Beaumont ; il tint tête au parlement, et brava le roi. Ce n’était pas le moyen de payer ses dettes ; mais c’était celui de se faire enfermer. Le roi de France l’envoya prisonnier en Alsace, dans un couvent de gros moines allemands. Mais il faut revenir à ce qui me touche.

Mme du Châtelet mourut[46] dans le palais de Stanislas, après deux jours de maladie. Nous étions tous si troublés que personne de nous ne songea à faire venir ni curé, ni jésuite, ni sacrement. Elle n’eut point les horreurs de la mort : il n’y eut que nous qui les sentîmes. Je fus saisi de la plus douleureuse affliction. Le bon roi Stanislas vint dans ma chambre me consoler, et pleurer avec moi. Peu de ses confrères en font autant en de pareilles occasions. Il voulut me retenir : je ne pouvais plus supporter Lunéville, et je retournai à Paris.

Ma destinée était de courir de roi en roi, quoique j’aimasse ma liberté avec idolâtrie. Le roi de Prusse, à qui j’avais souvent signifié que je ne quitterais jamais Mme du Châtelet pour lui, voulut à toute force m’attraper quand il fut défait de sa rivale. Il jouissait alors d’une paix qu’il s’était acquise par des victoires, et son loisir était toujours employé à faire des vers, ou à écrire l’histoire de son pays et de ses campagnes. Il était bien sûr, à la vérité, que ses vers et sa prose étaient fort au-dessus de ma prose et de mes vers, quant au fond des choses ; mais il croyait que, pour la forme, je pouvais, en qualité d’académicien, donner quelque tournure à ses écrits ; il n’y eut point de séduction flatteuse qu’il n’employât pour me faire venir.

Le moyen de résister à un roi victorieux, poëte, musicien, et philosophe, et qui faisait semblant de m’aimer ! Je crus que je l’aimais. Enfin je pris encore le chemin de Potsdam au mois de juin 1750. Astolphe ne fut pas mieux reçu dans le palais d’Alcine[47]. Être logé dans l’appartement qu’avait eu le maréchal de Saxe, avoir à ma disposition les cuisiniers du roi quand je voulais manger chez moi, et les cochers quand je voulais me promener, c’étaient les moindres faveurs qu’on me faisait. Les soupers étaient très-agréables. Je ne sais si je me trompe, il me semble qu’il y avait bien de l’esprit ; le roi en avait et en faisait avoir ; et, ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que je n’ai jamais fait de repas si libres. Je travaillais deux heures par jour avec Sa Majesté ; je corrigeai tous ses ouvrages, ne manquant jamais de louer beaucoup ce qu’il y avait de bon, lorsque je raturais tout ce qui ne valait rien. Je lui rendais raison par écrit de tout, ce qui composa une rhétorique et une poétique à son usage ; il en profita, et son génie le servit encore mieux que mes leçons. Je n’avais nulle cour à faire, nulle visite à rendre, nul devoir à remplir. Je m’étais fait une vie libre, et je ne concevais rien de plus agréable que cet état.

Alcine-Frédéric, qui me voyait déjà la tête un peu tournée, redoubla ses potions enchantées pour m’enivrer tout à fait. La dernière séduction fut une lettre qu’il m’écrivit de son appartement au mien. Une maîtresse ne s’explique pas plus tendrement ; il s’efforçait de dissiper dans cette lettre la crainte que m’inspiraient son rang et son caractère : elle portait ces mots singuliers :

« Comment pourrais-je jamais causer l’infortune d’un homme que j’estime, que j’aime, et qui me sacrifie sa patrie, et tout ce que l’humanité a de plus cher ?... Je vous respecte comme mon maître en éloquence. Je vous aime comme un ami vertueux. Quel esclavage, quel malheur, quel changement y a-t-il ta craindre dans un pays où l’on vous estime autant que dans votre patrie, et chez un ami qui a un cœur reconnaissant ? J’ai respecté l’amitié qui vous liait à Mme du Châtelet ; mais, après elle, j’étais un de vos plus anciens amis. Je vous promets que vous serez heureux ici autant que je vivrai. »

Voilà une lettre telle que peu de majestés en écrivent. Ce fut le dernier verre qui m’enivra. Les protestations de bouche furent encore plus fortes que celles par écrit. Il était accoutumé à des démonstrations de tendresse singulières avec des favoris plus jeunes que moi ; et oubliant un moment que je n’étais pas de leur âge, et que je n’avais pas la main belle, il me la prit pour la baiser. Je lui baisai la sienne, et je me fis son esclave. Il fallait une permission du roi de France pour appartenir à deux maîtres. Le roi de Prusse se chargea de tout.

Il écrivit pour me demander au roi mon maître. Je n’imaginai pas qu’on fût choqué à Versailles qu’un gentilhomme ordinaire de la chambre, qui est l’espèce la plus inutile de la cour, devînt un inutile chambellan à Berlin. On me donna toute permission. Mais on fut très-piqué ; et on ne me le pardonna point. Je déplus fort au roi de France, sans plaire davantage à celui de Prusse, qui se moquait de moi dans le fond de son cœur.

Me voilà donc avec une clef d’argent doré pendue à mon habit, une croix au cou, et vingt mille francs de pension. Maupertuis en fut malade, et je ne m’en aperçus pas. Il y avait alors un médecin à Berlin, nommée La Mettrie, le plus franc athée de toutes les facultés de médecine de l’Europe ; homme d’ailleurs gai, plaisant, étourdi, tout aussi instruit de la théorie qu’aucun de ses confrères, et, sans contredit, le plus mauvais médecin de la terre dans la pratique : aussi, grâce à Dieu, ne pratiquait-il point. Il s’était moqué de toute la faculté à Paris, et avait même écrit contre les médecins beaucoup de personnalités qu’ils ne pardonnèrent point ; ils obtinrent contre lui un décret de prise de corps[48]. La Mettrie s’était donc retiré à Berlin, où il amusait assez par sa gaieté ; écrivant d’ailleurs, et faisant imprimer tout ce qu’on peut imaginer de plus effronté sur la morale. Ses livres plurent au roi, qui le fit, non pas son médecin, mais son lecteur.

Un jour, après la lecture, La Mettrie, qui disait au roi tout ce qui lui venait dans la tête, lui dit qu’on était bien jaloux de ma faveur et de ma fortune. « Laissez faire, lui dit le roi, on presse l’orange, et on la jette quand on a avalé le jus ». La Mettrie ne manqua pas de me rendre ce bel apophthegme, digne de Denys de Syracuse.

Je résolus dès lors de mettre en sûreté les pelures de l’orange. J’avais environ trois cent mille livres à placer. Je me gardai bien de mettre ce fonds dans les États de mon Alcine ; je le plaçai avantageusement sur les terres que le duc de Wurtemberg possède en France. Le roi, qui ouvrait toutes mes lettres, se douta bien que je ne prétendais pas rester auprès de lui. Cependant la fureur de faire des vers le possédait comme Denys. Il fallait que je rabotasse continuellement, et que je revisse encore son Histoire de Brandebourg [49], et tout ce qu’il composait.

La Mettrie mourut après avoir mangé chez milord Tyrconnel, envoyé de France, tout un pâté farci de truites, après un très-long dîner. On prétendit qu’il s’était confessé avant de mourir ; le roi en fut indigné : il s’informa exactement si la chose était vraie ; on l’assura que c’était une calomnie atroce, et que La Mettrie était mort comme il avait vécu, en reniant Dieu et les médecins. Sa Majesté, satisfaite, composa sur-le-champ son oraison funèbre, qu’il fit lire en son nom à l’assemblée publique de l’Académie par Darget, son secrétaire ; et il donna six cents livres de pension à une fille de joie que La Mettrie avait amenée de Paris, quand il avait abandonné sa femme et ses enfants.

Maupertuis, qui savait l’anecdote de l’écorce d’orange, prit son temps pour répandre le bruit que j’avais dit que la charge d’athée du roi était vacante. Cette calomnie ne réussit pas ; mais il ajouta ensuite que je trouvais les vers du roi mauvais, et cela réussit.

Je m’aperçus que depuis ce temps-là les soupers du roi n’étaient plus si gais ; on me donnait moins de vers à corriger : ma disgrâce était complète.

Algarotti, Darget, et un autre Français nommé Chazot, qui était un de ses meilleurs officiers, le quittèrent tous à la fois. Je me disposais à en faire autant. Mais je voulus auparavant me donner le plaisir de me moquer d’un livre que Maupertuis venait d’imprimer. L’occasion était belle ; on n’avait jamais rien écrit de si ridicule et de si fou. Le bonhomme proposait sérieusement de faire un voyage droit aux deux pôles ; de disséquer des têtes de géants pour connaître la nature de l’âme par leurs cervelles ; de bâtir une ville où l’on ne parlerait que latin ; de creuser un trou jusqu’au noyau de la terre ; de guérir les maladies en enduisant les malades de poix résine ; et enfin de prédire l’avenir en exaltant son âme.

Le roi rit du livre, j’en ris, tout le monde en rit. Mais il se passait alors une scène plus sérieuse, à propos de je ne sais quelle fadaise de mathématique que Maupertuis voulait ériger en découverte. Un géomètre plus savant, nommé Koenig, bibliothécaire de la princesse d’Orange à la Haye, lui fit apercevoir qu’il se trompait, et que Leibnitz, qui avait autrefois examiné cette vieille idée, en avait démontré la fausseté dans plusieurs de ses lettres, dont il lui montra des copies.

Maupertuis, président de l’Académie de Berlin, indigné qu’un associé étranger lui prouvât ses bévues, persuada d’abord au roi que Koenig, en qualité d’homme établi en Hollande, était son ennemi, et avait dit beaucoup de mal de la prose et de la poésie de Sa Majesté à la princesse d’Orange.

Cette première précaution prise, il aposta quelques pauvres pensionnaires de l’Académie qui dépendaient de lui, et fit condamner Koenig, comme faussaire, à être rayé du nombre des académiciens. Le géomètre de Hollande avait pris les devants, et avait renvoyé sa patente de la dignité d’académicien de Berlin.

Tous les gens de lettres de l’Europe furent aussi indignés des manœuvres de Maupertuis qu’ennuyés de son livre. Il obtint la haine et le mépris de ceux qui se piquaient de philosophie, et de ceux qui n’y entendaient rien. On se contentait à Berlin de lever les épaules, car le roi ayant pris parti dans cette malheureuse affaire, personne n’osait parler ; je fus le seul qui élevai la voix[50]. Koenig était mon ami ; j’avais à la fois le plaisir de défendre la liberté des gens de lettres avec la cause d’un ami, et celui de mortifier un ennemi qui était autant l’ennemi de la modestie que le mien. Je n’avais nul dessein de rester à Berlin ; j’ai toujours préféré la liberté à tout le reste. Peu de gens de lettres en usent ainsi. La plupart sont pauvres ; la pauvreté énerve le courage ; et tout philosophe à la cour devient aussi esclave que le premier officier de la couronne. Je sentis combien ma liberté devait déplaire à un roi plus absolu que le Grand Turc. C’était un plaisant roi dans l’intérieur de sa maison, il le faut avouer. Il protégeait Maupertuis, et se moquait de lui plus que de personne. Il se mit à écrire contre lui, et m’envoya son manuscrit dans ma chambre par un des ministres de ses plaisirs secrets, nommé Marvits ; il tourna beaucoup en ridicule le trou au centre de la terre, sa méthode de guérir avec un enduit de poix résine, le voyage au pôle austral, la ville latine, et la lâcheté de son Académie, qui avait souffert la tyrannie exercée sur le pauvre Koenig. Mais comme sa devise était : Point de bruit, si je ne le fais, il fit brûler[51] tout ce qu’on avait écrit sur cette matière, excepté son ouvrage.

Je lui renvoyai son ordre, sa clef de chambellan, ses pensions ; il fit alors tout ce qu’il put pour me garder, et moi tout ce que je pus pour le quitter. Il me rendit sa croix et sa clef[52], il voulut que je soupasse avec lui ; je fis donc encore un souper de Damoclès, après quoi je partis avec promesse de revenir, et avec le ferme dessein de ne le revoir de ma vie.

Ainsi nous fûmes quatre qui nous échappâmes en peu de temps, Chazot, Darget, Algarotti, et moi. Il n y avait pas en effet moyen d’y tenir. On sait bien qu’il faut souffrir auprès des rois ; mais Frédéric abusait un peu trop de sa prérogative. La société a ses lois, à moins que ce ne soit la société du lion et de la chèvre[53]. Frédéric manquait toujours à la première loi de la société, de ne rien dire de désobligeant à personne. Il demandait souvent à son chambellan Pöllnitz s’il ne changerait pas volontiers de religion pour la qualrième fois, et il offrait de payer cent écus comptant pour sa conversion. « Eh, mon Dieu ! mon cher Pöllnitz, lui disait-il, j’ai oublié le nom de cet homme que vous volâtes à la Haye, en lui vendant de l’argent faux pour du fin ; aidez un peu ma mémoire, je vous prie. » Il traitait à peu près de même le pauvre d’Argens. Cependant ces deux victimes restèrent, Pöllnitz, ayant mangé tout son bien, était obligé d’avaler ces couleuvres pour vivre : il n’avait pas d’autre pain ; et d’Argens n’avait pour tout bien dans le monde que ses Lettres juives, et sa femme, nommée Cochois, mauvaise comédienne de province, si laide qu’elle ne pouvait rien gagner à aucun métier, quoiqu’elle en fît plusieurs. Pour Maupertuis, qui avait été assez malavisé pour placer son bien à Berlin, ne songeant pas qu’il vaut mieux avoir cent pistoles dans un pays libre que mille dans un pays despotique, il fallait bien qu’il restât dans les fers qu’il s’était forgés.

En sortant de mon palais d’Alcine, j’allai passer un mois auprès de Mme la duchesse de Saxe-Gotha, la meilleure princesse de la terre, la plus douce, la plus sage, la plus égale, et qui, Dieu merci, ne faisait point de vers. De là je fus quelques jours à la maison de campagne du landgrave de Hesse, qui était beaucoup plus éloigné de la poésie que la princesse de Gotha. Je respirais. Je continuai doucement mon chemin par Francfort. C’était là que m’attendait ma très bizarre destinée.

Je tombai malade à Francfort ; une de mes nièces[54], veuve d’un capitaine au régiment de Champagne, femme très-aimable, remplie de talents, et qui de plus était regardée à Paris comme bonne compagnie, eut le courage de quitter Paris pour venir me trouver sur le Mein ; mais elle me trouva prisonnier de guerre. Voici comme cette belle aventure s’était passée. Il y avait à Francfort un nommé Freytag, banni de Dresde après y avoir été mis au carcan et condamné à la brouette, devenu depuis dans Francfort agent du roi de Prusse, qui se servait volontiers de tels ministres parce qu’ils n’avaient de gages que ce qu’ils pouvaient attraper aux passants.

Cet ambassadeur et un marchand nommé Smith, condamné ci-devant à l’amende pour fausse monnaie, me signifièrent, de la part de Sa Majesté le roi de Prusse, que j’eusse à ne point sortir de Francfort jusqu’à ce que j’eusse rendu les effets précieux que j’emportais à Sa Majesté. « Hélas ! messieurs, je n’emporte rien de ce pays-là, je vous jure, pas même les moindres regrets. Quels sont donc les joyaux de la couronne brandebourgeoise que vous redemandez ? — C’être, monsir, répondit Freytag, l’œuvre de poëshie du roi mon gracieux maître. — Oh ! je lui rendrai sa prose et ses vers de tout mon cœur, lui répliquai-je, quoique après tout j’aie plus d’un droit à cet ouvrage. Il m’a fait présent d’un bel exemplaire imprimé à ses dépens. Malheureusement cet exemplaire est à Leipsick avec mes autres effets ». Alors Freytag me proposa de rester à Francfort jusqu’à ce que le trésor qui était à Leipsick fût arrivé ; et il me signa ce beau billet :

« Monsir, sitôt le gros ballot de Leipsick sera ici, où est l’œuvre de poëshie du roi mon maître, que Sa Majesté demande ; et l’œuvre de poëshie rendu à moi, vous pourrez partir où vous paraîtra bon. À Francfort, 1er de juin 1753. Freytag, résident du roi mon maître. »

J’écrivis au bas du billet : Bon pour l’œuvre de poëshie du roi votre maître ; de quoi le résident fut très-satisfait.

Le 17 de juin arriva le grand ballot de poëshie. Je remis fidèlement ce sacré dépôt, et je crus pouvoir m’en aller sans manquer à aucune tête couronnée ; mais, dans l’instant que je partais, on m’arrête, moi, mon secrétaire, et mes gens ; on arrête ma nièce ; quatre soldats la traînent au milieu des boues chez le marchand Smith, qui avait je ne sais quel titre de conseiller privé du roi de Prusse. Ce marchand de Francfort se croyait alors un général prussien : il commandait douze soldats de la ville dans cette grande affaire, avec toute l’importance et la grandeur convenables. Ma nièce avait un passeport du roi de France, et, de plus, elle n’avait jamais corrigé les vers du roi de Prusse. On respecte d’ordinaire les dames dans les horreurs de la guerre ; mais le conseiller Smith et le résident Freytag, en agissant pour Frédéric, croyaient lui faire leur cour en traînant le pauvre beau sexe dans les boues.

On nous fourra tous dans une espèce d’hôtellerie, à la porte de laquelle furent postés douze soldats ; on en mit quatre autres dans ma chambre, quatre dans un grenier où l’on avait conduit ma nièce, quatre dans un galetas ouvert à tous les vents, où l’on fit coucher mon secrétaire sur de la paille. Ma nièce avait, à la vérité, un petit lit ; mais ses quatre soldats, avec la baïonnette au bout du fusil, lui tenaient lieu de rideaux et de femmes de chambre.

Nous avions beau dire que nous en appelions à César, que l’empereur avait été élu dans Francfort, que mon secrétaire était Florentin[55] et sujet de Sa Majesté impériale, que ma nièce et moi nous étions sujets du roi très-chrétien, et que nous n’avions rien à démêler avec le margrave de Brandebourg : on nous répondit que le margrave avait plus de crédit dans Francfort que l’empereur. Nous fûmes douze jours prisonniers de guerre, et il nous fallut payer cent quarante écus par jour.

Le marchand Smith s’était emparé de tous mes effets, qui me furent rendus plus légers de moitié. On ne pouvait payer plus chèrement l’œuvre de poëshie du roi de Prusse. Je perdis environ la somme qu’il avait dépensée pour me faire venir chez lui, et pour prendre de mes leçons. Partant nous fûmes quittes.

Pour rendre l’aventure complète, un certain Van Duren, libraire à la Haye, fripon de profession, et banqueroutier par habitude, était alors retiré à Francfort. C’était le même homme à qui j’avais fait présent, treize ans auparavant, du manuscrit de l’Anti-Machiavel de Frédéric. On retrouve ses amis dans l’occasion. Il prétendit que Sa Majesté lui redevait une vingtaine de ducats, et que j’en étais responsable. Il compta l’intérêt, et l’intérêt de l’intérêt. Le sieur Fichard, bourgmestre de Francfort, qui était même le bourgmestre régnant, comme cela se dit, trouva, en qualité de bourgmestre, le compte très-juste, et, en qualité de régnant, il me fit débourser trente ducats, en prit vingt-six pour lui, et en donna quatre au fripon de libraire.

Toute cette affaire d’Ostrogoths et de Vandales étant finie, j’embrassai mes hôtes, et je les remerciai de leur douce réception.

Quelque temps après, j’allai prendre les eaux de Plombières ; je bus surtout celles du Léthé, bien persuadé que les malheurs, de quelque espèce qu’ils soient, ne sont bons qu’à oublier. Ma nièce, Mme Denis, qui faisait la consolation de ma vie, et qui s’était attachée à moi par son goût pour les lettres, et par la plus tendre amitié, m’accompagna de Plombières à Lyon. J’y fus reçu avec des acclamations par toute la ville, et assez mal par le cardinal de Tencin, archevêque de Lyon, si connu par la manière dont il avait fait sa fortune en rendant catholique ce Law ou Lass, auteur du Système, qui bouleversa la France. Son concile d’Embrun[56] acheva la fortune que la conversion de Lass avait commencée. Le Système le rendit si riche qu’il eut de quoi acheter un chapeau de cardinal. Il fut ministre d’État ; et, en qualité de ministre, il m’avoua confidemment qu’il ne pouvait me donner à dîner en public, parce que le roi de France était fâché contre moi de ce que je l’avais quitté pour le roi de Prusse. Je lui dis que je ne dînais jamais, et qu’à l’égard des rois j’étais l’homme du monde qui prenais le plus aisément mon parti, aussi bien qu’avec les cardinaux. On m’avait conseillé les eaux d’Aix en Savoie ; quoiqu’elles fussent sous la domination d’un roi, je pris ma route pour aller en boire. Il fallait passer par Genève : le fameux médecin Tronchin, établi à Genève depuis peu, me déclara que les eaux d’Aix me tueraient, et qu’il me ferait vivre.

J’acceptai le parti qu’il me proposait. Il n’est permis à aucun catholique de s’établir à Genève, ni dans les cantons suisses protestants. Il me parut plaisant d’acquérir des domaines dans les seuls pays de la terre où il ne m’était pas permis d’en avoir. J’achetai par un marché singulier, et dont il n’y avait point d’exemple dans le pays, un petit bien[57] d’environ soixante arpents, qu’on me vendit le double de ce qu’il eût coûté auprès de Paris ; mais le plaisir n’est jamais trop cher : la maison est jolie et commode ; l’aspect en est charmant ; il étonne et ne lasse point. C’est d’un côté le lac de Genève, c’est la ville de l’autre ; le Rhône en sort à gros bouillons, et forme un canal au bas de mon jardin ; la rivière d’Arve, qui descend de la Savoie, se précipite dans le Rhône ; plus loin on voit encore une autre rivière. Cent maisons de campagne, cent jardins riants, ornent les bords du lac et des rivières ; dans le lointain s’élèvent les Alpes, et à travers leurs précipices on découvre vingt lieues de montagnes couvertes de neiges éternelles. J’ai encore une plus belle maison[58], et une vue plus étendue à Lausanne ; mais ma maison auprès de Genève est beaucoup plus agréable. J’ai dans ces deux habitations ce que les rois ne donnent point, ou plutôt ce qu’ils ôtent, le repos et la liberté ; et j’ai encore ce qu’ils donnent quelquefois, et que je ne tiens pas d’eux ; je mets en pratique ce que j’ai dit dans le Mondain :

Oh ! le bon temps que ce siècle de fer !

Toutes les commodités de la vie en ameublements, en équipages, en bonne chère, se trouvent dans mes deux maisons ; une société douce et de gens d’esprit remplit les moments que l’étude et le soin de ma santé me laissent. Il y a là de quoi faire crever de douleur plus d’un de mes chers confrères les gens de lettres : cependant je ne suis pas né riche, il s’en faut de beaucoup. On me demande par quel art je suis parvenu à vivre comme un fermier général ; il est bon de le dire, afin que mon exemple serve. J’ai vu tant de gens de lettres pauvres et méprisés que j’ai conclu dès longtemps que je ne devais pas en augmenter le nombre.

Il faut être, en France, enclume ou marteau : j’étais né enclume. Un patrimoine court devient tous les jours plus court, parce que tout augmente de prix à la longue, et que souvent le gouvernement a touché aux rentes et aux espèces. Il faut être attentif à toutes les opérations que le ministère, toujours obéré et toujours inconstant, fait dans les finances de l’État. Il y en a toujours quelqu’une dont un particulier peut profiter, sans avoir obligation à personne ; et rien n’est si doux que de faire sa fortune par soi-même : le premier pas coûte quelques peines ; les autres sont aisés. Il faut être économe dans sa jeunesse ; on se trouve dans sa vieillesse un fonds dont on est surpris. C’est le temps où la fortune est le plus nécessaire, c’est celui où je jouis ; et, après avoir vécu chez des rois, je me suis fait roi chez moi, malgré des pertes immenses.

Depuis que je vis dans cette opulence paisible et dans la plus extrême indépendance, le roi de Prusse est revenu à moi ; il m’envoya, en 1755, un opéra qu’il avait fait de ma tragédie de Mérope : c’était sans contredit ce qu’il avait jamais fait de plus mauvais. Depuis ce temps il a continué à m’écrire ; j’ai toujours été en commerce de lettres avec sa sœur la margrave de Baireuth, qui m’a conservé des bontés inaltérables.

[59] Pendant que je jouissais dans ma retraite de la vie la plus douce qu’on puisse imaginer, j’eus le petit plaisir philosophique de voir que les rois de l’Europe ne goûtaient pas cette heureuse tranquillité, et de conclure que la situation d’un particulier est souvent préférable à celle des plus grands monarques, comme vous allez voir.

L’Angleterre fit une guerre de pirates à la France[60], pour quelques arpents de neige, en 1756 ; dans le même temps l’impératrice, reine de Hongrie, parut avoir quelque envie de reprendre, si elle pouvait, sa chère Silésie, que le roi de Prusse lui avait arrachée. Elle négociait dans ce dessein avec l’impératrice de Russie et avec le roi de Pologne, seulement en qualité d’électeur de Saxe, car on ne négocie point avec les Polonais. Le roi de France, de son côté, voulait se venger sur les États de Hanovre du mal que l’électeur de Hanovre, roi d’Angleterre, lui faisait sur mer. Frédéric, qui était alors allié avec la France, et qui avait un profond mépris pour notre gouvernement, préféra l’alliance de l’Angleterre à celle de la France, et s’unit avec la maison de Hanovre, comptant empêcher d’une main les Russes d’avancer dans sa Prusse, et de l’autre les Français de venir en Allemagne : il se trompa dans ces deux idées ; mais il en avait une troisième dans laquelle il ne se trompa point : ce fut d’envahir la Saxe sous prétexte d’amitié, et de faire la guerre à l’impératrice, reine de Hongrie, avec l’argent qu’il pilla chez les Saxons.

Le marquis de Brandebourg, par cette manœuvre singulière, fit seul changer tout le système de l’Europe. Le roi de France, voulant le retenir dans son alliance, lui avait envoyé le duc de Nivernais, homme d’esprit, et qui faisait de très-jolis vers. L’ambassade d’un duc et pair et d’un poëte semblait devoir flatter la vanité et le goût de Frédéric ; il se moqua du roi de France, et signa son traité avec l’Angleterre le jour même que l’ambassadeur arriva à Berlin ; joua très-poliment le duc et pair, et fit une épigramme contre le poëte.

C’était alors le privilége de la poésie de gouverner les États. Il y avait un autre poète à Paris, homme de condition, fort pauvre, mais très-aimable, en un mot l’abbé de Bernis, depuis cardinal. Il avait débuté par faire des vers contre moi, et ensuite était devenu mon ami, ce qui ne lui servait à rien ; mais il était devenu celui de Mme de Pompadour, et cela lui fut plus utile. On l’avait envoyé du Parnasse en ambassade à Venise ; il était alors à Paris avec un très-grand crédit.

Le roi de Prusse, dans ce beau livre de poëshies que ce M. Freytag redemandait à Francfort avec tant d’instance, avait glissé un vers contre l’abbé de Bernis :

Évitez de Bernis la stérile abondance.

Je ne crois pas que ce livre et ce vers fussent parvenus jusqu’à l’abbé ; mais, comme Dieu est juste, Dieu se servit de lui pour venger la France du roi de Prusse. L’abbé conclut[61] un traité offensif et défensif avec M. de Staremberg, ambassadeur d’Autriche, en dépit de Bouille, alors ministre des affaires étrangères. Mme de Pompadour présida à cette négociation : Bouille fut obligé de signer le traité conjointement avec l’abbé de Bernis, ce qui était sans exemple. Ce ministre Bouille, il faut l’avouer, était le plus inepte secrétaire d’État que jamais roi de France ait eu, et le pédant le plus ignorant qui fût dans la robe. Il avait demandé un jour si la Vétéravie était en Italie. Tant qu’il n’y eut point d’affaires épineuses à traiter, on le souffrit ; mais, dès qu’on eut de grands objets, on sentit son insuffisance, on le renvoya, et l’abbé de Bernis eut sa place.

Mlle Poisson, dame Le Normand, marquise de Pompadour, était réellement premier ministre d’État. Certains termes outrageants, lâchés contre elle par Frédéric, qui n’épargnait ni les femmes ni les poëtes, avaient blessé le cœur de la marquise, et ne contribuèrent pas peu à cette révolution dans les affaires qui réunit en un moment les maisons de France et d’Autriche, après plus de deux cents ans d’une haine réputée immortelle. La cour de France, qui avait prétendu, en 1741, écraser l’Autriche, la soutint en 1756 ; et enfin l’on vit la France, la Russie, la Suède, la Hongrie, la moitié de l’Allemagne, et le fiscal de l’empire, déclarés contre le seul marquis de Brandebourg.

Ce prince, dont l’aïeul pouvait à peine entretenir vingt mille hommes, avait une armée de cent mille fantassins et de quarante mille cavaliers, bien composée, encore mieux exercée, pourvue de tout ; mais enfin il y avait plus de quatre cent mille hommes en armes contre le Brandebourg.

Il arriva, dans cette guerre, que chaque parti prit d’abord tout ce qu’il était à portée de prendre. Frédéric prit la Saxe, la France prit les États de Frédéric depuis la ville de Cueldres jusqu’à Minden, sur le Veser, et s’empara pour un temps de tout l’électorat de Hanovre et de la Hesse, alliée de Frédéric ; l’impératrice de Russie prit toute la Prusse ; ce roi, battu d’abord par les Russes, battit les Autrichiens, et ensuite en fut battu dans la Bohême, le 18 de juin 1757[62].

La perte d’une bataille semblait devoir écraser ce monarque ; pressé de tous côtés par les Russes, par les Autrichiens, et par la France, lui-même se crut perdu. Le maréchal de Richelieu venait de conclure près de Stade un traité avec les Hanovriens et les Hessois, qui ressemblait à celui des Fourches-Caudines. Leur armée ne devait plus servir ; le maréchal était prêt d’entrer dans la Saxe avec soixante mille hommes ; le prince de Soubise allait y entrer d’un autre côté avec plus de trente mille, et était secondé de l’armée des Cercles de l’empire ; de là on marchait à Berlin. Les Autrichiens avaient gagné un second combat, et étaient déjà dans Breslau ; un de leurs généraux même avait fait une course jusqu’à Berlin, et l’avait mis à contribution : le trésor du roi de Prusse était presque épuisé, et bientôt il ne devait plus lui rester un village ; on allait le mettre au ban de l’empire : son procès était commencé : il était déclaré rebelle ; et, s’il était pris, l’apparence était qu’il aurait été condamné à perdre la tête.

Dans ces extrémités, il lui passa dans l’esprit de vouloir se tuer. Il écrivit à sa sœur, Mme la margrave de Baireuth, qu’il allait terminer sa vie : il ne voulut point finir la pièce sans quelques vers ; la passion de la poésie était encore plus forte en lui que la haine de la vie. Il écrivit donc au marquis d’Argens[63] une longue épitre en vers, dans laquelle il lui faisait part de sa résolution, et lui disait adieu. Quelque singulière que soit cette épître par le sujet et par celui qui l’a écrite, et par le personnage à qui elle est adressée, il n’y a pas moyen de la transcrire ici tout entière, tant il y a de répétitions ; mais on y trouve quelques morceaux assez bien tournés pour un roi du Nord ; en voici plusieurs passages :

Ami, le sort en est jeté.
Las de plier dans l’infortune,
Sous le joug de l’adversité,
J’accourcis le temps arrêté
Que la nature notre mère
À mes jours remplis de misère

A daigné prodiguer par libéralité.
D’un cœur assuré, d’un œil ferme,
Je m’approche de l’heureux terme

Qui va me garantir contre les coups du sort,
Sans timidité, sans effort[64].

Adieu, grandeurs, adieu, chimères ;
De vos bluettes passagères
Mes yeux ne sont plus éblouis.

Si votre faux éclat de ma naissante aurore
Fit trop imprudemment éclore

Des désirs indiscrets, longtemps évanouis,
Au sein de la philosophie.
École de la vérité,

Zénon me détrompa de la frivolité
Qui produit les erreurs du songe de la vie….

Adieu, divine volupté,

Adieu, plaisirs charmants, qui flattez la mollesse,
Et dont la troupe enchanteresse
Par des liens de fleurs enchaîne la gaité….
Mais que fais-je, grand Dieu ! courbé sous la tristesse,
Est-ce à moi de nommer les plaisirs, l’allégresse ?

Et sous la griffe du vautour
Voit-on la tendre tourterelle
Et la plaintive Philomèle
Chanter ou respirer l’amour ?
Depuis longtemps pour moi l’astre de la lumière

N’éclaira que des jours signalés par mes maux ;
Depuis longtemps Morphée, avare de pavots,
N’en daigne plus jeter sur ma triste paupière.
Je disais ce matin, les yeux couverts de pleurs :

Le jour, qui dans peu va paraître.
M’annonce de nouveaux malheurs ;
Je disais à la nuit : Tu vas bientôt renaître

Pour éterniser mes douleurs….
Vous, de la liberté héros que je révère,
mânes de Caton, ô mânes de Brutus !

Votre illustre exemple m’éclaire
Parmi l’erreur et les abus ;
C’est votre flambeau funéraire
Qui m’instruit du chemin, peu connu du vulgaire.

Que nous avaient tracé vos antiques vertus….
J’écarte les romans et les pompeux fantômes
Qu’engendra de ses flancs la Superstition ;
Et pour approfondir la nature des hommes,
Pour connaître ce que nous sommes,
Je ne m’adresse point à la Religion[65].

J’apprends de mon maître Épicure
Que du temps la cruelle injure
Dissout les êtres composés ;

Que ce souffle, cette étincelle.
Ce feu vivifiant des corps organisés,
N’est point de nature immortelle.
Il naît avec le corps, s’accroît dans les enfants.
Souffre de la douleur cruelle ;

Il s’égare, il s’éclipse, il baisse avec les ans.
Sans doute il périra quand la nuit éternelle
Viendra nous arracher du nombre des vivants…
Vaincu, persécuta, fugitif dans le monde.
Trahi par des amis pervers,

Je souffre, en ma douleur profonde,
Plus de maux dans cet univers

Que, dans les fictions de la fable féconde,
N’en a jamais souffert Prométhée aux enfers.
Ainsi, pour terminer mes peines.
Comme ces malheureux au fond de leurs cachots.
Las d’un destin cruel, et trompant leurs bourreaux,
D’un noble effort brisent leurs chaînes ;

Sans m’embarrasser des moyens,
Je romps les funestes liens
Dont la subtile et fine trame
À ce corps rongé de chagrins
Trop longtemps attacha mon âme.
Tu vois, dans ce cruel tableau.
De mon trépas la juste cause.

Au moins ne pense pas du néant du caveau,
Que j’aspire à l’apothéose….
Mais lorsque le printemps, paraissant de nouveau,
De son sein abondant t’offre des fleurs écloses,
Chaque fois d’un bouquet de myrtes et de roses
Souviens-loi d’orner mon tombeau.

Il m’envoya cette épître écrite de sa main. Il y a plusieurs hémistiches pillés de l’abbé de Chaulieu et de moi. Les idées sont incohérentes, les vers en général mal faits, mais il y en a de bons ; et c’est beaucoup pour un roi de faire une épître de deux cents mauvais vers dans l’état où il était. Il voulait qu’on dît qu’il avait conservé toute la présence et toute la liberté de son esprit dans un moment où les hommes n’en ont guère.

La lettre qu’il m’écrivit[66] témoignait les mêmes sentiments ; mais il y avait moins de myrtes et de roses, et d’Ixion et de douleur profonde. Je combattis en prose[67] la résolution qu’il disait avoir prise de mourir, et je n’eus pas de peine à le déterminer à vivre. Je lui conseillai d’entamer une négociation avec le maréchal de Richelieu, d’imiter le duc de Cumberland ; je pris enfin toutes les libertés qu’on peut prendre avec un poëte désespéré, qui était tout prêt de n’être plus roi. Il écrivit en effet au maréchal de Richelieu ; mais, n’ayant pas de réponse, il résolut de nous battre. Il me manda qu’il allait combattre le prince de Soubise ; sa lettre finissait par des vers plus dignes de sa situation, de sa dignité, de son courage et de son esprit :

Quand on est voisin du naufrage,
Il faut, en affrontant l’orage,
Penser, vivre, et mourir en roi.

[68] En marchant aux Français et aux Impériaux, il écrivit à Mme la margrave de Baireuth, sa sœur, qu’il se ferait tuer ; mais il fut plus heureux qu’il ne le disait et qu’il ne le croyait. Il attendit, le 5 de novembre 1757, l’armée française et impériale dans un poste assez avantageux, à Rosbach, sur les frontières de la Saxe ; et, comme il avait toujours parlé de se faire tuer, il voulut que son frère le prince Henri acquittât sa promesse à la tête de cinq bataillons prussiens qui devaient soutenir le premier effort des armées ennemies, tandis que son artillerie les foudroierait, et que sa cavalerie attaquerait la leur.

En effet le prince Henri fut légèrement blessé à la gorge d’un coup de fusil ; et ce fut, je crois, le seul Prussien blessé à cette journée. Les Français et les Autrichiens s’enfuirent à la première décharge. Ce fut la déroute la plus inouïe et la plus complète dont l’histoire ait jamais parlé. Cette bataille de Rosbach sera longtemps célèbre. On vit trente mille Français et vingt mille Impériaux prendre une fuite honteuse et précipitée devant cinq bataillons et quelques escadrons. Les défaites d’Azincourt, de Crécy, de Poitiers, ne furent pas si humiliantes.

La discipline et l’exercice militaire que son père avait établis, et que le fils avait fortifiés, furent la véritable cause de cette étrange victoire. L’exercice prussien s’était perfectionné pendant cinquante ans. On avait voulu l’imiter en France comme dans tous les autres États ; mais on n’avait pu faire en trois ou quatre ans, avec des Français peu disciplinables, ce qu’on avait fait pendant cinquante ans avec des Prussiens ; on avait même changé les manœuvres en France presque à chaque revue, de sorte que les officiers et les soldats, ayant mal appris des exercices nouveaux, et tous différents les uns des autres, n’avaient rien appris du tout, et n’avaient réellement aucune discipline ni aucun exercice. En un mot, à la seule vue des Prussiens, tout fut en déroute, et la fortune fit passer Frédéric, en un quart d’heure, du comble du désespoir à celui du bonheur et de la gloire.

Cependant il craignait que ce bonheur ne fût très-passager ; il craignait d’avoir à porter tout le poids de la puissance de la France, de la Russie, et de l’Autriche, et il aurait bien voulu détacher Louis XV de Marie-Thérèse.

La funeste journée de Rosbach faisait murmurer toute la France contre le traité de l’abbé de Bernis avec la cour de Vienne. Le cardinal de Tencin, archevêque de Lyon, avait toujours conservé son rang de ministre d’État, et une correspondance particulière avec le roi de France ; il était plus opposé que personne à l’alliance avec la cour autrichienne. Il m’avait fait à Lyon une réception dont il pouvait croire que j’étais peu satisfait : cependant l’envie de se mêler d’intrigues, qui le suivait dans sa retraite, et qui, à ce qu’on prétend, n’abandonne jamais les hommes en place, le porta à se lier avec moi pour engager Mme la margrave de Baireuth à s’en remettre à lui, et à lui confier les intérêts du roi son frère. Il voulait réconcilier le roi de Prusse avec le roi de France, et croyait procurer la paix. Il n’était pas bien difficile de porter Mme de Baireuth et le roi son frère à cette négociation ; je m’en chargeai avec d’autant plus de plaisir que je voyais très-bien qu’elle ne réussirait pas.

Mme la margrave de Baireuth écrivit de la part du roi son frère. C’était par moi que passaient les lettres de cette princesse et du cardinal : j’avais en secret la satisfaction d’être l’entremetteur de cette grande affaire, et peut-être encore un autre plaisir, celui de sentir que mon cardinal se préparait un grand dégoût. Il écrivit une belle lettre au roi en lui envoyant celle de la margrave ; mais il fut tout étonné que le roi lui répondit assez sèchement que le secrétaire d’État des affaires étrangères l’instruirait de ses intentions.

En effet l’abbé de Bernis dicta au cardinal la réponse qu’il devait faire : cette réponse était un refus net d’entrer en négociation. Il fut obligé de signer le modèle de la lettre que lui envoyait l’abbé de Bernis ; il m’envoya cette triste lettre qui finissait tout, et il en mourut de chagrin au bout de quinze jours[69].

Je n’ai jamais trop conçu comment on meurt de chagrin, et comment des ministres et de vieux cardinaux, qui ont l’âme si dure, ont pourtant assez de sensibilité pour être frappés à mort par un petit dégoût : mon dessein avait été de me moquer de lui, de le mortifier, et non pas de le faire mourir.

Il y avait une espèce de grandeur dans le ministère de France à refuser la paix au roi de Prusse, après avoir été battu et humilié par lui ; il y avait de la fidélité et bien de la bonté de se sacrifier encore pour la maison d’Autriche : ces vertus furent longtemps mal récompensées par la fortune.

Les Hanovriens, les Brunsvickois, les Hessois, furent moins fidèles à leurs traités, et sen trouvèrent mieux. Ils avaient stipulé avec le maréchal de Richelieu qu’ils ne serviraient plus contre nous ; qu’ils repasseraient l’Elbe, au delà duquel on les avait renvoyés ; ils rompirent leur marché des Fourches-Caudines, dès qu’ils surent que nous avions été battus à Rosbach. L’indiscipline, la désertion, les maladies, détruisirent notre armée, et le résultat de toutes nos opérations fut, au printemps de 1758, d’avoir perdu trois cents millions et cinquante mille hommes en Allemagne pour Marie-Thérèse, comme nous avions fait dans la guerre de 1741 en combattant contre elle.

Le roi de Prusse, qui avait battu notre armée dans la Thuringe, à Rosbach[70], s’en alla combattre l’armée autrichienne à soixante lieues de là. Les Français pouvaient encore entrer en Saxe, les vainqueurs marchaient ailleurs ; rien n’aurait arrêté les Français ; mais ils avaient jeté leurs armes, perdu leur canon, leurs munitions, leurs vivres, et surtout la tête. Ils s’éparpillèrent. On rassembla leurs débris difficilement. Frédéric, au bout d’un mois, remporte à pareil jour une victoire plus signalée et plus disputée sur l’armée d’Autriche, auprès de Breslau[71] ; il reprend Breslau, il y fait quinze mille prisonniers ; le reste de la Silésie rentre sous ses lois : Gustave Adolphe n’avait pas fait de si grandes choses. Il fallut bien alors lui pardonner ses vers, ses plaisanteries, ses petites malices, et même ses péchés contre le sexe féminin. Tous les défauts de l’homme disparurent devant la gloire du héros.

Aux Délices, 6 de novembre 1759.


J’avais laissé là mes Mémoires, les croyant aussi inutiles que les Lettres de Bayle à madame sa chère mère, et que la Vie de Saint-Évremond écrite par Desmaiseaux, et que celle de l’abbé de Montgon[72] écrite par lui-même ; mais bien des choses qui me paraissent ou neuves ou plaisantes me ramènent au ridicule de parler de moi à moi-même.

[73] Je vois de mes fenêtres la ville où régnait Jean Chauvin, le Picard, dit Calvin, et la place où il fit brûler Servet pour le bien de son âme. Presque tous les prêtres de ce pays-ci pensent aujourd’hui comme Servet, et vont même plus loin que lui. Ils ne croient point du tout Jésus-Christ Dieu ; et ces messieurs, qui ont fait autrefois main basse sur le purgatoire, se sont humanisés jusqu’à faire grâce aux âmes qui sont en enfer. Ils prétendent que leurs peines ne seront point éternelles, que Thésée ne sera pas toujours dans son fauteuil, que Sisyphe ne roulera pas toujours son rocher : ainsi de l’enfer, auquel ils ne croient plus, ils ont fait le purgatoire, auquel ils ne croyaient pas. C’est une assez jolie révolution dans l’histoire de l’esprit humain. Il y avait là de quoi se couper la gorge, allumer des bûchers, faire des Saint-Barthélemy ; cependant on ne s’est pas même dit d’injures, tant les mœurs sont changées. Il n’y a que moi[74] à qui un de ces prédicants en ait dit, parce que j’avais osé avancer que le Picard Calvin était un esprit dur qui avait fait brûler Servet fort mal à propos. Admirez, je vous prie, les contradictions de ce monde : voilà des gens qui sont presque ouvertement sectateurs de Servet, et qui m’injurient pour avoir trouvé mauvais que Calvin l’ait fait brûler à petit feu avec des fagots verts !

Ils ont voulu me prouver en forme que Calvin était un bonhomme ; ils ont prié le conseil de Genève de leur communiquer les pièces du procès de Servet : le conseil, plus sage qu’eux, les a refusées ; il ne leur a pas été permis d’écrire contre moi dans Genève. Je regarde ce petit triomphe comme le plus bel exemple des progrès de la raison dans ce siècle.

La philosophie a remporté encore une plus grande victoire sur ses ennemis à Lausanne. Quelques ministres s’étaient avisés dans ce pays-là de compiler je ne sais quel mauvais livre contre moi, pour l’honneur, disaient-ils, de la religion chrétienne. J’ai trouvé sans peine le moyen de faire saisir les exemplaires, et de les supprimer par autorité du magistrat[75] : c’est peut-être la première fois qu’on ait forcé des théologiens à se taire, et à respecter un philosophe[76]. Jugez si je ne dois pas aimer passionnément ce pays-ci. Êtres pensants, je vous avertis qu’il est très-agréable de vivre dans une république aux chefs de laquelle on peut dire : Venez dîner demain chez moi. Cependant je ne me suis pas encore trouvé assez libre ; et ce qui est, à mon gré, digne de quelque attention, c’est que, pour l’être parfaitement, j’ai acheté des terres en France. Il y en avait deux à ma bienséance, à une lieue de Genève, qui avaient joui autrefois de tous les priviléges de cette ville. J’ai eu le bonheur d’obtenir du roi un brevet par lequel ces priviléges me sont conservés. Enfin j’ai tellement arrangé ma destinée que je me trouve indépendant à la fois en Suisse, sur le territoire de Genève, et en France.

J’entends parler beaucoup de liberté, mais je ne crois pas qu’il y ait eu en Europe un particulier qui s’en soit fait une comme la mienne. Suivra mon exemple qui voudra ou qui pourra.

Je ne pouvais certainement mieux prendre mon temps pour chercher cette liberté et le repos loin de Paris. On y était alors aussi fou et aussi acharné dans des querelles puériles que du temps de la Fronde ; il n’y manquait que la guerre civile ; mais, comme Paris n’avait ni un roi des halles tel que le duc de Beaufort, ni un coadjuteur donnant la bénédiction avec un poignard, il n’y eut que des tracasseries civiles : elles avaient commencé par des billets de banque pour l’autre monde, inventés, comme j’ai déjà dit[77] par l’archevêque de Paris, Beaumont, homme opiniâtre, faisant le mal de tout son cœur par excès de zèle, un fou sérieux, un vrai saint dans le goût de Thomas de Cantorbéry. La querelle s’échauffa pour une place à l’hôpital, à laquelle le parlement de Paris prétendait nommer, et que l’archevêque réputait place sacrée, dépendante uniquement de l’Église. Tout Paris prit parti ; les petites factions janséniste et moliniste ne s’épargnèrent pas ; le roi les voulut traiter comme on fait quelquefois les gens qui se battent dans la rue ; on leur jette des seaux d’eau pour les séparer. Il donna le tort aux deux partis, comme de raison : mais ils n’en furent que plus envenimés : il exila l’archevêque, il exila le parlement ; mais un maître ne doit chasser ses domestiques que quand il est sûr d’en trouver d’autres pour les remplacer ; la cour fut enfin obligée de faire revenir le parlement, parce qu’une chambre nommée royale, composée de conseillers d’État et de maîtres des requêtes, érigée pour juger les procès, n’avait pu trouver pratique. Les Parisiens s’étaient mis dans la tête de ne plaider que devant cette cour de justice qu’on appelle parlement. Tous ses membres furent donc rappelés, et crurent avoir remporté une victoire signalée sur le roi. Ils l’avertirent paternellement, dans une de leurs remontrances, qu’il ne fallait pas qu’il exilât une autre fois son parlement, attendu, disaient-ils, que cela était de mauvais exemple. Enfin ils en firent tant que le roi résolut au moins de casser une de leurs chambres, et de réformer les autres. Alors ces messieurs donnèrent tous leur démission, excepté la grand’chambre ; les murmures éclatèrent : on déclamait publiquement au Palais contre le roi. Le feu qui sortait de toutes les bouches prit malheureusement à la cervelle d’un laquais, nommé Damiens, qui allait souvent dans la grand’salle. Il est prouvé par le procès de ce fanatique de la robe qu’il n’avait pas l’idée de tuer le roi, mais seulement celle de lui infliger une petite correction. Il n’y a rien qui ne passe par la tête des hommes. Ce misérable avait été cuistre au collège des jésuites, collége où j’ai vu quelquefois les écoliers donner des coups de canif, et les cuistres leur en rendre. Damiens alla donc à Versailles dans cette résolution, et blessa le roi au milieu de ses gardes et de ses courtisans, avec un de ces petits canifs dont on taille des plumes[78].

On ne manqua pas, dans la première horreur de cet accident, d’imputer le coup aux jésuites, qui étaient, disait-on, en possession par un ancien usage. J’ai lu une lettre d’un Père Griffet, dans laquelle il disait : « Cette fois-ci ce n’est pas nous, c’est à présent le tour de messieurs. » C’était naturellement au grand prévôt de la cour à juger l’assassin, puisque le crime avait été commis dans l’enceinte da palais du roi. Le malheureux commença par accuser sept membres des enquêtes : il n’y avait qu’à laisser subsister cette accusation, et exécuter le criminel ; par là le roi rendait le parlement à jamais odieux, et se donnait sur lui un avantage aussi durable que la monarchie. On croit que M. d’Argenson porta le roi à donner à son parlement la permission de juger l’affaire : il en fut bien récompensé, car huit jours après il fut dépossédé et exilé[79].

Le roi eut la faiblesse de donner de grosses pensions aux conseillers qui instruisirent le procès de Damiens, comme s’ils avaient rendu quelque service signalé et difficile[80]. Cette conduite acheva d’inspirer à messieurs des enquêtes une confiance nouvelle ; ils se crurent des personnages importants ; et leurs chimères de représenter la nation et d’être les tuteurs des rois se réveillèrent : cette scène passée, et n’ayant plus rien à faire, ils s’amusèrent à persécuter les philosophes.

Omer Joly de Fleury, avocat général du parlement de Paris, étala, devant les chambres assemblées, le triomphe le plus complet que l’ignorance, la mauvaise foi, et l’hypocrisie, aient jamais remportée[81]. Plusieurs gens de lettres, très-estimables par leur science et par leur conduite, s’étaient associés pour composer un dictionnaire immense de tout ce qui peut éclairer l’esprit humain : c’était un très-grand objet de commerce pour la librairie de France ; le chancelier, les ministres, encourageaient une si belle entreprise. Déjà sept volumes avaient paru ; on les traduisait en italien, en anglais, en allemand, en hollandais ; et ce trésor, ouvert à toutes les nations par les Français, pouvait être regardé comme ce qui nous faisait alors le plus d’honneur, tant les excellents articles du Dictionnaire encyclopédique rachetaient les mauvais, qui sont pourtant en assez grand nombre. On ne pouvait rien reprocher à cet ouvrage que trop de déclamations puériles, malheureusement adoptées par les auteurs du recueil, qui prenaient à toute main pour grossir l’ouvrage ; mais tout ce qui part de ces auteurs est excellent.

Voilà Omer Joly de Fleury qui, le 23 de février 1759, accuse ces pauvres gens d’être athées, déistes, corrupteurs de la jeunesse, rebelles au roi, etc. Omer, pour prouver ces accusations, cite saint Paul, le procès de Théophile, et Abraham Chaumeix[82]. Il ne lui manquait que d’avoir lu le livre contre lequel il parla : ou, s’il l’avait lu, Omer était un étrange imbécile. Il demande justice à la cour contre l’article Âme, qui, selon lui, est le matérialisme tout pur. Vous remarquerez que cet article Âme, l’un des plus mauvais du livre, est l’ouvrage d’un pauvre docteur de Sorbonne[83] qui se tue à déclamer à tort et à travers contre le matérialisme. Tout le discours d’Omer Joly de Fleury fut un tissu de bévues pareilles. Il défère donc à la justice le livre qu’il n’a point lu ou qu’il n’a point entendu ; et tout le parlement, sur la réquisition d’Omer, condamne l’ouvrage, non-seulement sans aucun examen, mais sans en avoir lu une page. Cette façon de rendre justice est fort au-dessous de celle de Bridoye, car au moins Bridoye pouvait rencontrer juste[84].

Les éditeurs avaient un privilége du roi. Le parlement n’a pas certainement le droit de réformer les priviléges accordés par Sa Majesté ; il ne lui appartient de juger ni d’un arrêt du conseil, ni de rien de ce qui est scellé à la chancellerie : cependant il se donna le droit de condamner ce que le chancelier avait approuvé ; il nomma des conseillers pour décider des objets de géométrie et de métaphysique contenus dans l’Encyclopédie. Un chancelier un peu ferme aurait cassé l’arrêt du parlement comme très-incompétent : le chancelier de Lamoignon se contenta de révoquer le privilége, afin de n’avoir pas la honte de voir juger et condamner ce qu’il avait revêtu du sceau de l’autorité suprême. On croirait que cette aventure est du temps du Père Garasse, et des arrêts contre l’émétique ; cependant elle est arrivée dans le seul siècle éclairé qu’ait eu la France : tant il est vrai qu’il suffit d’un sot pour déshonorer une nation. On avouera sans peine que, dans de telles circonstances, Paris ne devait pas être le séjour d’un philosophe, et qu’Aristote fut très-sage de se retirer à Chalcis lorsque le fanatisme dominait dans Athènes. D’ailleurs l’état d’homme de lettres à Paris est immédiatement au-dessus de celui d’un bateleur : l’état de gentilhomme ordinaire de Sa Majesté, que le roi m’avait conservé, n’est pas grand’chose. Les hommes sont bien sots, et je crois qu’il vaut mieux bâtir un beau château, comme j’ai fait, y jouer la comédie, et y faire bonne chère, que d’être levraudé à Paris, comme Helvétius[85], par les gens tenant la cour du parlement, et par les gens tenant l’écurie de la Sorbonne. Comme je ne pouvais assurément ni rendre les hommes plus raisonnables, ni le parlement moins pédant, ni les théologiens moins ridicules, je continuai à être heureux loin d’eux.

Je suis quasi honteux de l’être, en contemplant du port tous les orages : je vois l’Allemagne inondée de sang, la France ruinée de fond en comble ; nos armées, nos flottes, battues ; nos ministres renvoyés l’un après l’autre, sans que nos affaires en aillent mieux ; le roi de Portugal assassiné, non pas par un laquais, mais par les grands du pays, et cette fois-ci les jésuites ne peuvent pas dire : Ce n’est pas nous. Ils avaient conservé leur droit, et il a été bien prouvé depuis que les bons pères avaient saintement mis le couteau dans les mains des parricides. Ils disent pour leurs raisons qu’ils sont souverains au Paraguay, et qu’ils ont traité avec le roi de Portugal de couronne à couronne.

Voici une petite aventure aussi singulière qu’on en ait vu depuis qu’il y a eu des rois et des poëtes sur la terre : Frédéric ayant passé un temps assez long à garder les frontières de la Silésie dans un camp inexpugnable, s’y est ennuyé, et, pour passer le temps, il a fait une ode contre la France et contre le roi. Il m’envoya, au commencement de mai 1759, son ode signée Frédéric, et accompagnée d’un paquet énorme de vers et de prose. J’ouvre le paquet, et je m’aperçois que je ne suis pas le premier qui l’ait ouvert : il était visible qu’en chemin il avait été décacheté. Je fus transi de frayeur en lisant dans l’ode les strophes suivantes :

Ô nation folle et vaine,
Quoi ! sont-ce là ces guerriers

Sous Luxembourg, sous Turenne,

Couverts d’immortels lauriers ;
Qui, vrais amants de la gloire,
Affrontaient pour la victoire
Les dangers et le trépas ?
Je vois leur vil assemblage
Aussi vaillant au pillage
Que lâche dans les combats.

Quoi ! votre faible monarque,
Jouet de la Pompadour,
Flétri par plus d’une marque
Des opprobres de l’amour,
Lui qui, détestant les peines,
Au hasard remet les rênes
De son empire aux abois.

Cet esclave parle en maître[86] !

Ce céladon sous un hêtre
Croit dicter le sort des rois !

Je tremblai donc en voyant ces vers, parmi lesquels il y en a de très-bons, ou du moins qui passeront pour tels. J’ai malheureusement la réputation méritée d’avoir jusqu’ici corrigé les vers du roi de Prusse. Le paquet a été ouvert en chemin, les vers transpireront dans le public, le roi de France les croira de moi, et me voilà criminel de lèse-majesté, et, qui pis est, coupable envers Mme de Pompadour.

Dans cette perplexité, je priai le résident de France à Genève[87] de venir chez moi ; je lui montre le paquet ; il convient qu’il a été décacheté avant de me parvenir. Il juge qu’il n’y a pas d’autre parti à prendre, dans une affaire où il y allait de ma tête, que d’envoyer le paquet à M. le duc de Choiseul, ministre en France : en toute autre circonstance je n’aurais point fait cette démarche ; mais j’étais obligé de prévenir ma ruine ; je faisais connaître à la cour tout le fond du caractère de son ennemi. Je savais bien que le duc de Choiseul n’en abuserait pas, et qu’il se bornerait à persuader le roi de France que le roi de Prusse était un ennemi irréconciliable, qu’il fallait écraser si on pouvait. Le duc de Choiseul ne se borna pas là ; c’est un homme de beaucoup d’esprit, il fait des vers, il a des amis qui en font : il paya le roi de Prusse en même monnaie, et m’envoya une ode contre Frédéric, aussi mordante, aussi terrible que l’était celle de Frédéric contre nous. En voici des échantillons détachés :

Ce n’est plus cet heureux génie[88]
Qui des arts, dans la Germanie,
Devait allumer le flambeau ;
Époux, fils, et frère coupable,
C’est celui qu’un père équitable
Voulut étouffer au berceau.

Cependant c’est lui, dont l’audace

Des neuf Sœurs et du dieu de Thrace
Croit réunir les attributs ;
Lui qui, chez Mars comme au Parnasse,
N’a jamais occupé de place
Qu’entre Zoïlo et Mévius[89].

Vois, malgré la garde romaine,
Néron poursuivi sur la scène
Par les mépris des légions ;
Vois l’oppresseur de Syracuse
Sans fruit prostituant sa muse
Aux insultes des nations.

Jusque-là, censeur moins sauvage,
Souffre l’innocent badinage
De la Nature et des Amours.
Peux-tu condamner la tendresse,
Toi qui n’en as connu l’ivresse

Que dans les bras de tes tambours ?

Le duc de Choiseul, en me faisant parvenir cette réponse, m’assura qu’il allait la faire imprimer si le roi de Prusse publiait son ouvrage, et qu’on battrait Frédéric à coups de plume comme on espérait le battre à coups d’épée. Il ne tenait qu’à moi, si j’avais voulu me réjouir, de voir le roi de France et le roi de Prusse faire la guerre en vers : c’était une scène nouvelle dans le monde. Je me donnai un autre plaisir, celui d’être plus sage que Frédéric : je lui écrivis que son ode était fort belle, mais qu’il ne devait pas la rendre publique, qu’il n’avait pas besoin de cette gloire, qu’il ne devait pas se fermer toutes les voies de réconciliation avec le roi de France, l’aigrir sans retour, et le forcer à faire les derniers efforts pour tirer de lui une juste vengeance. J’ajoutai que ma nièce avait brûlé son ode, dans la crainte mortelle qu’elle ne me fût imputée. Il me crut, me remercia, non sans quelques reproches d’avoir brûlé les plus beaux vers qu’il eût faits en sa vie[90]. Le duc de Choiseul, de son côté, tint parole, et fut discret.

Pour rendre la plaisanterie complète, j’imaginai de poser les premiers fondements de la paix de l’Europe sur ces deux pièces, qui devaient perpétuer la guerre jusqu’à ce que Frédéric fût écrasé. Ma correspondance avec le duc de Choiseul me fit naître cette idée ; elle me parut si ridicule, si digne de tout ce qui se passait alors, que je l’embrassai ; et je me donnai la satisfaction de prouver par moi-même sur quels petits et faibles pivots roulent les destinées des royaumes. M. de Choiseul m’écrivit plusieurs lettres ostensibles tellement conçues que le roi de Prusse pût se hasarder à faire quelques ouvertures de paix, sans que l’Autriche pût prendre ombrage du ministère de France ; et Frédéric m’en écrivit de pareilles, dans lesquelles il ne risquait pas de déplaire à la cour de Londres. Ce commerce très-délicat dure encore ; il ressemble aux mines que font deux chats qui montrent d’un côté patte de velours, et des griffes de l’autre. Le roi de Prusse, battu par les Russes, et ayant perdu Dresde, a besoin de la paix ; la France, battue sur terre par les Hanovriens, et sur mer par les Anglais, ayant perdu son argent très-mal à propos, est forcée de finir cette guerre ruineuse.

Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes.

(Cinna, I, iii.)

Aux Délices, ce 27 de novembre 1759.

Je continue, et ce sont toujours des choses singulières. Le roi de Prusse m’écrit du 17 de décembre[91] : « Je vous en manderai davantage de Dresde, où je serai dans trois jours ; » et le troisième jour il est battu par le maréchal Daun, et il perd dix-huit mille hommes[92]. Il me semble que tout ce que je vois est la fable du Pot au lait [93]. Notre grand marin Berryer, ci-devant lieutenant de police à Paris, et qui a passé de ce poste à celui de secrétaire d’État et de ministre des mers, sans avoir jamais vu d’autre flotte que la galiote de Saint-Cloud et le coche d’Auxerre ; notre Berryer[94], dis-je, s’était mis dans la tête de faire un bel armement naval pour opérer une descente en Angleterre à peine notre flotte a-t-elle mis le nez hors de Brest qu’elle a été battue par les Anglais, brisée par les rochers, détruite par les vents, ou engloutie dans la mer.

Nous avons eu pour contrôleur général des finances un Silhouette que nous ne connaissions que pour avoir traduit en prose quelques vers de Pope[95] ; il passait pour un aigle : mais, en moins de quatre mois, l’aigle s’est changé en oison. Il a trouvé le secret d’anéantir le crédit, au point que l’État a manqué d’argent tout d’un coup pour payer les troupes. Le roi a été obligé d’envoyer sa vaisselle à la Monnaie ; une bonne partie du royaume a suivi cet exemple.

12 février 1760.

Enfin, après quelques perfidies du roi de Prusse, comme d’avoir envoyé à Londres des lettres que je lui avais confiées, d’avoir voulu semer la zizanie entre nous et nos alliés, toutes perfidies très-permises à un grand roi, surtout en temps de guerre, je reçois des propositions de paix de la main du roi de Prusse, non sans quelques vers : il faut toujours qu’il en fasse. Je les envoie à Versailles ; je doute qu’on les accepte ; il ne veut rien céder, et il propose, pour dédommager l’électeur de Saxe, qu’on lui donne Erfurth, qui appartient à l’électeur de Mayence : il faut toujours qu’il dépouille quelqu’un ; c’est sa façon. Nous verrons ce qui résultera de ces idées, et surtout de la campagne qu’on va faire.

Comme cette grande et horrible tragédie est toujours mêlée de comique, on vient d’imprimer à Paris les Poëshies du roi mon maître [96], comme disait Freytag ; il y a une épître au maréchal Keith[97], dans laquelle il se moque beaucoup de l’immortalité de l’âme et des chrétiens. Les dévots n’en sont pas contents, les prêtres calvinistes murmurent ; ces pédants le regardaient comme le soutien de la bonne cause ; ils l’admiraient quand il jetait dans des cachots les magistrats de Leipsick, et qu’il vendait leurs lits pour avoir leur argent. Mais depuis qu’il s’est avisé de traduire quelques passages de Sénèque, de Lucrèce, et de Cicéron, ils le regardent comme un monstre. Les prêtres canoniseraient Cartouche dévot.



FIN DES MÉMOIRES



  1. Œuvres du marquis de Villette, 1788, in-8°, pages 248-249.
  2. Voyez ci-après une note (Documents biographiques, n° XLI) qui pourrait faire croire que ces Mémoires avaient été commencés avant le départ de Voltaire pour la Prusse. (L. M.)
  3. Les éditeurs de Kehl avaient placé ce Commentaire dans les Mélanges littéraires ; on le trouvera ci-après.
  4. J’en possède quatre, toutes au même millésime, sous le titre de : Mémoires pour servir à la Vie de Voltaire, écrits par lui-même, savoir, in-8° de 80 pages ; petit in-8° de 166 pages ; petit in-8° de 117 pages ; in-8° de 174 pages, plus l’errata. Cette dernière édition est terminée par l’Épître en vers de Frédéric (au maréchal Keith, sur les vaines terreurs de la mort et les frayeurs de l’autre vie.) (B.)
  5. Voyez tome XXVII, page 17.
  6. Cirey.
  7. Voyez la note, tome XXIII, page 560.
  8. 1737, un volume in-4°, traduit en français par Duperron de Castéra, 1738, in-12.
  9. 1740, in-8°.
  10. L’impression ayant duré plusieurs années, Voltaire a cru qu’elle n’a pas été achevée ; mais voyez la note, tome XXIII, page 515.
  11. La fin de cet alinéa et les seize qui le suivent avaient été (voyez page 6) refondus, par les éditeurs de Kehl, dans le Commentaire historique.
  12. « Materiam superabat opus. » Ovide, Mét., II, 5.
  13. Née le 3 juillet 1709, morte le 14 septembre 1758 ; voyez tome VIII, l’Ode sur sa mort.
  14. Depuis Mme Shommers : voyez page 29.
  15. Il s’appelait Fredersdorff ; voyez page 27.
  16. Voyez tome XVI, page 571.
  17. J’ai donné à l’électeur palatin l’exemplaire dont le roi de Prusse m’avait fait présent. (Note de Voltaire.) — Le portrait de Seckendorff, qu’on lit dans les Mémoires de Brandebourg, année 1726 (page 235 du tome II des Œuvres primitives de Frédéric II, Amsterdam, 1790, in-8°), doit être celui dont parle Voltaire ; le voici : « Il (Seckendorff) était d’un intérêt sordide ; ses manières étaient grossières et rustres ; le mensonge lui était si habituel qu’il en avait perdu l’usage de la vérité. C’était l’âme d’un usurier qui passait tantôt dans le corps d’un militaire, tantôt dans celui d’un négociateur. »
  18. Voyez, dans la Correspondance, la lettre de Voltaire, décembre 1738, et celle de Frédéric, mai 1739.
  19. 31 mai 1740.
  20. Le marquis de Valori avait eu deux doigts de la main gauche emportés par un biscayen au siège de Douai en 1710.
  21. On n’a de cette relation que le fragment transcrit ici. Il en est mention toutefois dans la lettre du roi du 2 septembre 1740.
  22. Ce manifeste est imprimé tome XXIII, page 153.
  23. On ne trouve plus, en effet, ce passage dans l’Histoire de mon temps, qui fait partie des Œuvres posthumes de Frédéric.
  24. 10 avril 1741.
  25. Voltaire veut sans doute parler de ses Lettres philosophiques ; voyez tome XXII, page 75.
  26. Voyez tome XXII, page 393.
  27. Voyez tome XXIII, pages 34 et 61.
  28. Voyez tome XV, le chapitre iv du Précis du Siècle de Louis XV.
  29. Voyez tome XV, le chapitre iii du Précis du Siècle de Louis XV.
  30. Voyez tome XV, le Précis du Siècle de Louis XV, chapitre vi et suivants.
  31. Les éditeurs de Kehl avaient aussi placé dans le Commentaire historique cet alinéa et les trente-sept qui le suivent.
  32. Il avait été disgracié et exilé en 1749, sous le gouvernement de Mme de Pompadour.
  33. Voyez tome XXIV, page 19.
  34. Cette lettre de Voltaire n’est point imprimée.
  35. Voyez les lettres du roi de Prusse, des 6 avril, 21 mai, 15 et 25 juin 1743.
  36. Le même dont Frédéric parle dans sa lettre du 7 avril 1737.
  37. Je n’ai pas trouvé cette Dissertation dans les Mémoires de l’Académie de Berlin. (B.)
  38. Voyez une autre version de cette pièce dans le tome VIII (Stances, année 1743).
  39. Voyez cette pièce, dans la Correspondance, octobre 1743.
  40. Cet alinéa et les trois qui le suivent avaient été mis dans le Commentaire historique, par les éditeurs de Kehl.
  41. C’est le même Fitz-James dont ailleurs Voltaire fait l’éloge pour un mandement ; voyez tome XIV, page 165 ; tome XX, page 524 ; et la lettre à d’Alembert, du mois d’avril 1757.
  42. Voyez la note, tome XXIII, pages 268-269.
  43. Cet alinéa et quelques passages des suivants avaient été insérés, par les éditeurs de Kehl, dans le Commentaire historique.
  44. Voyez la note, tome XVI, page 88.
  45. Voyez tomes XVI, 80 ; XVIII, 230 ; XXI, 358 ; XXIV, 19.
  46. Le 10 septembre 1749 ; voyez tome XXIII, page 521.
  47. La fée Alcine est un des personnages du Roland furieux d’Arioste.
  48. La Mettrie (Julien-Jean Offray de), né à Saint-Malo le 19 décembre 1709, mort à Berlin en 1751, est auteur d’une Histoire naturelle de l’âme, que le parlement de Paris condamna au feu le 7 juillet 1746. La Mettrie cependant resta en France, grâce à la protection d’un Grammont ; mais sa Pénélope ou le Machiavel en médecine, 1748, deux volumes in-12, souleva contre lui la Faculté de médecine ; et il lui fallut sortir de France.
  49. Publiée sous le titre de Mémoires pour servir à l’Histoire de Brandebourg, 1750, deux volumes in-8° ; le commencement de cet ouvrage a été imprimé, en 1748, dans le tome second des Mémoires de l’Académie de Berlin.
  50. Voyez tome XXIII, page 559, l’Histoire du docteur Akakia et du natif de Saint-Malo.
  51. Le 24 décembre 1752 ; voyez tome XXIII, page 561.
  52. Voyez la note, tome XV, page 131.
  53. La Fontaine, livre Ier, fable vi.
  54. Louise Mignot, née vers 1710, veuve, en 1744, de Denis, se remaria, en 1779, avec Duvivier, et mourut en 1790.
  55. C’était Colini : voyez la note, tome XIV, page 268.
  56. Voyez tome XV, page 60.
  57. Voltaire acheta, en 1754, un petit bien nommé Sur-Saint-Jean, et, qu’il appela les Délices. Il s’en défit quelques années après.
  58. Monriond, acheté en 1755, et qu’il revendit en 1757.
  59. Les éditeurs de Kehl avaient répété, dans le Commentaire historique, cet alinéa et les neuf qui le suivent.
  60. Voyez tome XV, le chapitre xxxi du Précis du Siècle de Louis XV.
  61. Le 1er mai 1757.
  62. À Kollin.
  63. Erfurt, 23 septembre 1757.
  64. Les diverses éditions des Mémoires diffèrent ici pour la ponctuation. Toutes sont d’accord pour le texte ; mais il fallait, ou supprimer ce dernier vers, ou en transcrire quelques-uns de plus. Voici ce qu’on lit dans les Œuvres du roi de Prusse :

    .  .  .  .  .  . Contre les coups du sort.
    Sans timidité, sans effort,

    J’entreprends de couper dans les mains de la parque
    Le fil trop allongé de ses tardifs fuseaux ;

     Et sûr de l’appui d’Atropos
    Je vais m’élancer dans la barque

    Où sans distinction le berger, le monarque.
    Passent dans le séjour de l’éternel repos.
    Adieu, lauriers trompeurs, couronne des héros.
    Il n’en coûte que trop pour vivre dans l’histoire ;

    Souvent quarante ans de travaux
    Ne valent qu’un instant de gloire
    Et la haine de cent rivaux.
    Adieu, grandeurs, etc.

    J’indiquerai par des points les endroits où il y a lacune, et passerai sous silence toutes les variantes (hors une) qu’il y a entre le texte rapporté par Voltaire et le texte des Œuvres de Frédéric. (B.)

  65. Dans les Œuvres du roi de Prusse, on lit ici : à la Dévotion.
  66. Voyez, dans la Correspondance, la lettre de Frédéric, du 9 octobre 1757.
  67. Voyez la lettre de Voltaire, du 13 novembre 1757.
  68. Les éditeurs de Kehl avaient répété, dans le Commentaire historique, cet alinéa et les dix qui le suivent.
  69. Le 2 mars 1758.
  70. Le 5 novembre 1757.
  71. Le 5 décembre fut remportée la victoire de Lissa.
  72. Le Recueil des Lettres et Mémoires écrits par M. l’abbé de ***, 1732, a un seul volume. Les dernières éditions ont huit volumes in-12, souvent reliés en neuf : Voltaire en a déjà parlé tome XVI, page 385.
  73. Cet alinéa et les dix qui le suivent avaient été insérés, par les éditeurs de Kehl, dans le Commentaire historique.
  74. Voyez la note, tome XII, page 308.
  75. Il s’agit du volume intitulé la Guerre littéraire ; Voltaire en avait demandé la suppression, mais ne l’obtint pas : voyez tome XIV, page xi.
  76. Cela était cependant arrivé une fois en France, et sous le règne de François Ier. Voici un extrait d’une lettre qu’il écrivit au parlement de Paris, en date du 9 avril 1526 :

    « Et parce que nous sommes duement acertenés qu’indifféremment ladite faculté (la Sorbonne) et ses suppôts écrivent contre un chacun en dénigrant leur honneur, état et renommée, comme ont fait contre Érasme, et pourraient s’efforcer à faire le semblable contre autres, nous vous commandons qu’ils n’aient en général rien particulier à écrire, ni composer, et imprimer choses quelconques qu’elles n’aient été premièrement revues et approuvées par vous ou vos commis, et en pleine chambre délivrées. » François Ier ne conserva pas longtemps cette sage politique, et son intolérance prépara les malheurs qui désolèrent la France sous le règne de ses petits-fils, et causèrent la ruine et la destruction de sa famille. Cet ordre donné au parlement ne renfermait rien de contraire à la loi naturelle ; la Sorbonne jouissant en France d’un privilége exclusif pour le commerce de théologie, le gouvernement était en droit de soumettre ce privilége à toutes les restrictions qu’il jugeait convenables. (K.)

  77. Voyez page 35.
  78. Le 5 Janvier 1757. Sur l’attentat de Damiens, voyez tome XV, le chapitre xxxvii du Précis du Siècle de Louis XV ; et tome XVI, page 92.
  79. Voyez tome XII, page 140 ; et tome XVI, page 96.
  80. Voyez tome XVI, page 99.
  81. Voyez tome XXIV une des notes sur le premier des Dialogues chrétiens.
  82. Abraham Chaumeix, ci-devant vinaigrier, s’étant fait janséniste et convulsionnaire, était alors l’oracle du parlement de Paris. Orner Fleury le cita comme un père de l’Église. Chaumeix a été depuis maître d’école à Moscou.
  83. L’abbé Yvon.
  84. Bridoye est un juge qui, dans Rabelais (Pantagruel, livre III, chapitre xxxvii et suiv.), « sentenciait les procès au sort des dés ».
  85. Arrêt du 6 février 1759.
  86. Palissot, que le ministère français chargea de répondre par une ode à celle du roi de Prusse, rapporte ainsi ces trois derniers vers :

    Ce Céladon sous un hêtre
    Prétend nous parler en maître,
    Et dicter le sort des rois.

  87. M. de Montpéroux.
  88. Palissot (voyez la note, page 60) a fait imprimer son ode en entier, à la suite d’une édition de la Danciade, Paris, Barrois l’aîné, an V (1797), in-18. Elle ne se trouve dans aucune édition des œuvres complètes de cet auteur, pas même dans celle qu’il a donnée en 1809, six volumes in-8°. Palissot remarque que parmi les quatre strophes rapportées par Voltaire, « une de ces strophes est défigurée au point de n’avoir aucun sens, soit par une inadvertance d’imprimeur, soit que la copie adressée furtivement à Voltaire fût très-infidèle ». Voici ces strophes, telles que l’auteur les a données :

    5.

    Ce n’est plus cet heureux génie
    Qui des arts, dans la Germanie,
    Devait allumer le flambeau :
    Époux, fils, et frère coupable.
    C’est lui que son père équitable
    Voulut étouffer au berceau.

    14.

    Jaloux d’une double couronne,
    Il ose, infidèle à Bellone,
    Courir sur les pas d’Apollon ;
    Dût-il des sommets du Parnasse,
    Pour expier sa folle audace,
    Subir le sort de Phaéton.

    16.

    Vois, malgré la garde romaine,
    Néron poursuivi sur la scène
    Par le mépris des légions ;
    Vois l’oppresseur de Syracuse,
    Denis, prostituant sa muse
    Aux insultes des nations.

    19.

    Jusque-là, censeur moins sauvage,
    Souffre l’innocent badinage
    De la Nature et des Amours.
    Peux-tu condamner la tendresse,
    Toi qui n’en as connu l’ivresse
    Que dans les bras de tes tambours ?

  89. Il y a vingt strophes dans la leçon donnée par l’auteur dans le Génie de Voltaire apprécié dans tous ses ouvrages (Paris, 1806). La quinzième débute ainsi :

    Abjure un espoir téméraire :
    En vain la muse de Voltaire
    T’enivra d’un coupable encens...

    Voltaire l’a remplacée par celle-ci, qui est toute de sa façon. (Voltaire aux Délices, par G. Desnoiresterres, page 365.)

  90. La lettre du roi de Prusse en envoyant son ode, et la réponse de Voltaire, ne sont point dans la Correspondance, mais il y en a trace : « Pour votre nièce, qu’elle me brûle ou qu’elle me rôtisse, cela m’est assez indifférent, » dit le roi de Prusse, dans sa lettre à Voltaire du 18 juillet 1759.
  91. Lisez : du 17 novembre.
  92. La victoire de Daun sur les Prussiens, à Maxen en Saxe, est du 20 novembre 1759.
  93. La Fontaine, fable vii, livre X.
  94. Nicolas-René Berryer, lieutenant général de police en 1747, fut, le 1er novembre 1758, nommé ministre de la marine, et, le 13 octobre 1761, garde des sceaux : il mourut le 15 août 1762.
  95. Étienne de Silhouette, nommé contrôleur général le 8 mars 1759, se retira le 21 novembre de la même année. Sa traduction en prose de l’Essai sur l’homme avait paru pour la première fois en 1736. Il est mort le 22 janvier 1767.
  96. Voyez page 41. Il parut, en 1760, diverses éditions des Poésies diverses, ou Œuvres du philosophe de Sans-Souci.
  97. C’est l’épître dix-huitième, intitulée : Au maréchal Keith ; imitation du livre III de Lucrèce, sur les vaines terreurs de la mort et les frayeurs d’une autre vie.