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Mémoires secrets et inédits pour servir à l’histoire contemporaine/Tome 2/4

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Collectif
Texte établi par Alphonse de BeauchampVernarel et Tenon (Tome 2p. 91-126).


MÉMOIRES
SUR
L’EXPÉDITION DE RUSSIE,
RÉDIGÉS
CHEF DE PARC DES ÉQUIPAGES DU GRAND QUARTIER-GÉNÉRAL
DE LA GRANDE ARMÉE.


JE partis pour la campagne de Russie avec les fonctions de chef de parc ; j’avais sous mes ordres M. L. Alloard-Gazo, mon beau-fils, sous-chef de parc des équipages auxiliaires.

Nous nous rendîmes ensemble à Mayence, notre première destination. Là, nous reçûmes de nouveaux ordres, et nous fûmes désignés pour faire partie du grand quartier-général de la grande armée.

En ma qualité de chef de service, je fus chargé des transports du grand quartier-général depuis Mayence jusqu’à Berlin. Cette tâche était extrêmement difficile ; les détails en étaient immenses ; j’étais à tout moment arrêté par de nouveaux obstacles. Il fallait obtenir des autorités civiles, par la voie des réquisitions, le nombre de voitures suffisant pour effectuer les transports, et les autorités, toujours récalcitrantes, faisaient naître des retards, qu’il était presque impossible d’abréger et qu’il importait cependant beaucoup d’éviter au commencement d’une expédition dont le succès semblait dépendre de la célérité de l’exécution. Enfin, je parvins à aplanir toutes ces difficultés, et mon zèle, à l’épreuve des fatigues et des dégoûts inséparables de pareilles fonctions, me valut des éloges. Nous arrivâmes à Berlin.

Le service de la grande armée avait besoin d’une organisation sévère ; il y régnait une confusion déplorable. Des améliorations salutaires furent introduites dans les diverses administrations dépendantes de ce service, et on forma sous le nom de petit quartier-général impérial une administration séparée du grand quartier-général, qui devait suivre l’Empereur partout où il se transporterait. Je fus choisi, parmi les chefs de parc de l’armée, pour faire partie de cette nouvelle administration en qualité de chef de service des équipages militaires auxiliaires. L’activité que j’avais déployée et les témoignages flatteurs de satisfaction que me donnèrent publiquement M. l’ordonnateur en chef Joinville, et particulièrement M. le baron de Sermet, commissaire des guerres, contribuèrent beaucoup à fixer sur moi la préférence que j’obtins en cette occasion. M. Alloard-Gazo, mon beau-fils, me fut adjoint en qualité de sous-chef de parc ; j’en avais trois autres sous mes ordres, et l’on m’accorda en outre la faculté indéfinie de disposer de tous les employés subalternes dont je jugerais l’emploi nécessaire. C’était une nouvelle preuve de confiance.

Je fus bientôt chargé, par M. l’intendant général à Berlin, de passer un marché pour la fourniture de l’habillement du personnel de l’administration des équipages militaires auxiliaires du petit quartier-général impérial ; j’en fis les avances de mes propres deniers, et je fus autorisé à retenir à chaque employé ou sous-employé, un sixième de ses appointemens par mois, jusqu’à concurrence des sommes que j’avais fournies. Mais ce mode de remboursement n’était pas sans dangers, et je ne tardai pas à m’en apercevoir. Un grand nombre d’employés étant restés malades en route, d’autres ayant été faits prisonniers ou étant morts, le produit des retenues que j’avais été autorisé à exercer s’affaiblit chaque jour davantage, et je perdis ainsi une partie des avances que j’avais faites.

Le petit quartier-général impérial, qui devait toujours précéder le grand quartier-général de plusieurs jours de marches, partit de Berlin le 28 avril 1812, et arriva le 7 mai suivant à Posen.

Ce fut dans cette dernière ville que la vieille garde rejoignit la grande armée. Cette troupe d’élite, la plus belle du monde, était surtout remarquable par sa discipline et par sa tenue magnifique. Elle s’était renforcée dans ces derniers temps de troupes qu’on avait fait venir d’Espagne, et de militaires pris dans les rangs de la ligne. À voir ces hommes, tous dans la force de l’âge, d’une constitution robuste, d’un air martial, que la présence continuelle du péril avait familiarisés avec la mort, la soumission prochaine de la Russie paraissait hors de doute.

L’Empereur passa plusieurs fois la vieille garde en revue à Posen ; et le 29 mai, après un séjour de vingt-deux jours, elle se mit en marche. Notre administration partit en même temps, et le 17 juin nous arrivâmes à Imterbourg, en passant par Thorn, Osterode et Schippenbeil.

Nous réunîmes dans cette ville un parc considérable de voitures ; et cette opération terminée, nous continuâmes notre route le 19 au soir, en laissant au commissaire des guerres de la place quatre-vingts voitures pour le transport des vivres.

Notre séjour à Imterbourg fut marqué par un incident qui pouvait avoir des suites très-fâcheuses. Le 19, jour de notre départ, dans la matinée, M. Alloard, mon beau-fils, était de garde au parc avec quatre sous-employés ; je lui avais donné l’ordre de ne délivrer de voitures que sur des bons de M. le commissaire des guerres, visés par M. l’ordonnateur en chef du petit quartier-général.

Quatre officiers d’infanterie appartenant aux alliés de la France, se présentent sans être munis d’un bon, et demandent une voiture à deux colliers pour rejoindre leur corps. Fidèle à la consigne qu’il avait reçue, M. Alloard les refuse ; ces officiers, mécontens, jurent, menacent, et l’un d’eux se permet même des propos insultans. Mon beau-fils ne put les entendre sans en être offensé et il lui en demanda satisfaction. Jeune, plein d’honneur, mais plein de confiance, M. Alloard se rendit seul avec ces quatre officiers dans un lieu écarté pour venger l’offense qu’il venait de recevoir. Le sort des armes le favorisa, il blessa légèrement son adversaire au bras droit ; mais celui-ci voulut recommencer, et, malgré les observations fort sages et fort polies de M. Alloard, les trois autres officiers, qui devaient rester simples spectateurs du combat, le provoquèrent à leur tour en le menaçant. M. Alloard fut obligé de se mettre sur la défensive, et il eût infailliblement succombé dans cette lutte inégale, sans deux de ses collègues qui arrivèrent et mirent fin au combat.

Le soir nous partîmes d’Imterbourg. En arrivant à Gumbinen, village en avant de Kowno, je me trouvai indisposé, et j’obtins d’y rester six jours pour prendre quelque repos. Ce temps étant expiré, je me remis en route avec M. Alloard qui ne m’avait pas quitté ; mais nous ne pûmes rejoindre la grande armée qu’à Wilna.

Notre halte à Gumbinen avait été précédée d’une rencontre fort heureuse en pareille circonstance. Nous trouvâmes à quelque distance de ce village cent trente voitures de biscuits venant de Kœnigsberg, et qui avaient été abandonnées sur la route. Nous les fîmes conduire par les soldats que nous parvînmes à réunir, et que nous payâmes de notre bourse. Ce précieux convoi ayant été dirigé sur Wilna, y fut distribué à la vieille garde.

Le passage du Niémen à Kowno faillit être fatal à M. Alloard. Il fut renversé du haut du pont avec son cheval, par une pièce d’artillerie qui, arrivant avec trop de précipitation, ne put être retenue par les soldats du train, dans la pente rapide qui était en avant de la tête de ce pont. Heureusement il ne se fit aucun mal, et se sauva à la nage avec son cheval.

Pendant le séjour des troupes à Wilna, l’Empereur passa une revue générale des divers corps et des diverses administrations de l’armée. La plaine où se trouvait réunie cette belle armée offrait le spectacle le plus imposant. On voyait briller dans les yeux des soldats l’ardeur dont ils étaient animés. L’Empereur paraissait satisfait. Les régimens de toutes armes défilèrent devant lui dans le plus grand ordre.

Quelques jours après cette revue l’armée partit de Wilna, et se mit en route dans la direction de Witepsk ; mais il fallut avant d’y arriver se mesurer avec l’ennemi. Le combat ne fut ni long ni sanglant : notre perte en tués et blessés ne fut pas de plus de 4,000 hommes. Le 28 juillet, nous étions à Witepsk. En y arrivant, je reçus l’ordre de l’intendant-général d’arrêter indistinctement toutes les voitures vides qui traverseraient la ville, et de faire des perquisitions dans toutes les maisons pour y prendre celles qu’on pourrait utiliser pour le service de la place. Il me fut également ordonné de faire transporter à Witepsk les blessés qui étaient restés sur le champ de bataille, et les malades qui se trouvaient dans le camp.

Ce transport, et les recherches qu’il fallait faire souvent à des distances très-éloignées du champ de bataille et dans des ravins très-profonds, afin d’en enlever les blessés qui s’y étaient traînés pour se mettre à l’abri d’un soleil brûlant, furent exécutés avec la plus minutieuse exactitude, et cependant quarante-huit heures suffirent pour que tous les blessés et tous les malades fussent rendus dans les hôpitaux de Witepsk.

Le combat que nos troupes venaient de livrer à l’ennemi n’était que le prélude de nouveaux combats et de nouveaux succès. Nous continuâmes à marcher en avant, et le 17 août nous étions maîtres de Smolensk. Mais il nous fallut acheter chèrement l’occupation de cette ville, le seul boulevard de l’empire russe sur la frontière de la Pologne. Le général Barklay de Tolly s’y était renfermé et avait fait toutes les dispositions nécessaires pour opposer une vigoureuse résistance. L’attaque commença avec un acharnement égal de part et d’autre. Les Français déployèrent cette valeur brillante qui les caractérise ; les Russes montrèrent ce sang-froid de la résignation, qui prend sa source dans les idées religieuses exaltées par la superstition. Le sang ruisselait des deux côtés ; à la fin, l’habileté unie à la valeur l’emporta, et les Russes, assaillis de toutes parts, abandonnèrent la place jonchée de morts et de blessés. Mais, en se retirant, ils mirent le feu à la ville basse, qui fut réduite en cendres, ainsi que les immenses magasins qu’elle renfermait. Ils continuèrent même pendant une partie de la nuit à lancer des bombes qui nous tuèrent beaucoup de monde. La perte de l’ennemi, dans cette journée, fut au moins de douze mille hommes ; la nôtre fut aussi très-considérable ; nous eûmes surtout à regretter la perte d’un général, qui eut les deux jambes emportées par le dernier boulet que l’ennemi lança contre la ville. Ce général, dont je regrette de ne pas me rappeler le nom, avait fait des prodiges de valeur et puissamment contribué au succès de cette sanglante affaire. Il fut enterré avec tous les honneurs dus à son rang ; l’Empereur assista à son convoi.

Nous fîmes à Smolensk ce que nous avions fait à Witepsk : une partie des blessés furent par nos soins enlevés du champ de bataille, et transportés dans les hôpitaux.

Deux jours après, nous faillîmes être victimes d’un incendie qui se manifesta dans la maison où nous étions logés. Nous n’eûmes que le temps de jeter nos bagages par les fenêtres, et de nous sauver.

De Smolensk nous nous dirigeâmes sur la petite ville de Mojaïsk, près de laquelle nous livrâmes à l’ennemi, le 7 septembre, la fameuse bataille dite de la Moskowa, et que les Russes ont appelée bataille de Borodino. Chemin faisant, nous rencontrâmes le frère aîné de M. Alloard, mon beau-fils, qui servait en qualité de fourrier dans un régiment de cavalerie. Il est facile de se faire une idée du plaisir qu’on éprouve en se revoyant dans un pays inconnu, où chaque jour est marqué par de nouveaux dangers. On oublie alors ses années et les fatigues pour saisir avec empressement cette lueur passagère de bonheur. Mais il fallut bientôt se séparer, et cette courte entrevue des deux frères faillit être la dernière. Comme les fourrages commençaient à nous manquer, on était obligé d’en aller chercher à des distances souvent très-considérables. Le jeune fourrier fut envoyé à la découverte avec dix hommes de son régiment. M. Alloard voulut les accompagner. Ils s’avancèrent par des chemins de traverse à plus de deux lieues du bivouac de la grande armée. Arrivés près d’un village de chétive apparence, ils aperçurent d’énormes meules de foin, et se décidèrent, malgré leur petit nombre, à pénétrer dans l’intérieur. Le pope, ou curé du village, leur fit un assez bon accueil, et leur servit un dîner frugal qu’ils trouvèrent délicieux. Mais pendant que la femme ou servante du pope (les prêtres russes ont la faculté de se marier) apprêtait les mets qui leur étaient offerts, ils eurent soin de barricader la porte de la cour, afin d’éviter toute surprise. Cette précaution n’était pas inutile ; car, à peine avaient-ils achevé leur repas, qu’ils furent assaillis de toutes parts, et cernés par une nuée de cosaques irréguliers. Ils n’eurent pas le temps de monter à cheval, et se faisant ouvrir la porte de la cour par le pope et ses gens, ils se précipitèrent le sabre à la main au milieu de cet essaim de cosaques, bien déterminés à périr plutôt que de se rendre. Cette éruption imprévue déconcerta les cosaques, qui ne firent qu’une faible résistance ; et ils eurent le bonheur d’échapper à un péril certain, sans perdre un seul homme. Deux d’entre eux, seulement, furent légèrement blessés.

La veille de la bataille de la Moskowa, un détachement de cinquante hommes, dont M. Alloard faisait encore partie, étant allé chercher du fourrage et des vivres, fut attaqué au retour, en traversant une forêt, par une bande de ces mêmes cosaques qui ne cessaient de harceler nos flancs et nos derrières. Il s’ensuivit un engagement assez vif ; et pendant la mêlée, le cheval de M. Alloard s’abattit. Un cosaque profita de cet instant pour lui porter un coup de lance qu’il eut le bonheur de parer en ripostant par un coup de sabre. Le cosaque ne jugea pas à propos de revenir à la charge ; il tourna bride à l’exemple des autres.

Le lendemain, se livra la bataille de la Moskowa. Irrités de la prise de Smolensk et des défaites qu’ils avaient déjà éprouvées en plusieurs rencontres depuis l’ouverture de la campagne, les Russes cherchaient l’occasion de se mesurer en bataille rangée avec les Français. Ils avaient concentré toutes leurs forces sur le plateau qui domine Borodino. L’armée française, composée de l’ancienne et de la nouvelle garde, des corps du maréchal Ney et du maréchal Davoust, de ceux des princes Eugène Beauharnais et Poniatowski, et des quatre grands corps de cavalerie sous les ordres des généraux Nansouty, Montbrun, Latour-Maubourg et Grouchy, qui faisaient partie du corps d’armée de Murat, formait un total d’environ cent trente mille hommes.

À six heures du matin, le feu d’une batterie française donna le signal ; le général Compans, du corps du maréchal Davoust, commença l’attaque qui, bientôt, devint générale. Qu’on se figure près de trois cent mille combattans, faisant et soutenant un feu meurtrier, et animés d’une même ardeur ; les bombes, les boulets, la mitraille, les charges de cavalerie, se succédant sans interruption, et portant la terreur et la mort jusque dans les derniers rangs des deux armées ; et on n’aura qu’une idée imparfaite du spectacle que présenta la vaste plaine de Borodino, depuis le lever de l’aurore jusqu’à la fin du jour.

Le pont de la Moskowa fut pris et repris plusieurs fois ; les cadavres y étaient entassés, et le 12e de ligne y fut presque entièrement sacrifié. Une partie de la grosse cavalerie, rangée en bataille, avait reçu l’ordre de ne faire aucune charge : elle recevait la mort ; mais le front qu’elle présentait à l’ennemi était une barrière formidable qu’il n’osa point attaquer.

La victoire fut long-temps indécise ; les Russes crurent remarquer que l’ardeur de nos troupes s’affaiblissait ; ils firent jouer toutes leurs batteries à la fois, et déployèrent toutes leurs forces. Ce dernier effort, qui était celui de l’épuisement, décida du gain de la bataille. L’Empereur, qui s’aperçut que l’intention de l’ennemi était d’enfoncer le centre de l’armée française, donna l’ordre de faire retirer à une demi-lieue du champ de bataille les équipages et bagages qui obstruaient les chemins, et qui, dans le cas d’une retraite, auraient pu occasioner beaucoup de désordre et des pertes considérables. Cette précaution prise, toutes les masses s’ébranlèrent simultanément ; les batteries russes furent successivement assaillies et enlevées. Les canonniers qui résistèrent furent hachés sur leurs pièces ; bientôt l’infanterie et la cavalerie furent culbutées sur tous les points, et le carnage le plus horrible termina cette lutte opiniâtre.

Pendant et après l’action nous fîmes relever et transporter les blessés à l’ambulance, où se trouvaient réunis un grand nombre de chirurgiens. Le champ de bataille présentait un tableau déchirant : il était couvert de ces braves, les uns morts, les autres expirans. Ceux dont les membres avaient été déchirés par la mitraille, invoquaient la mort, dans l’excès de leurs douleurs. Les ravins étaient remplis de ces derniers, qui, dans cet intervalle des souffrances les plus aiguës à une mort certaine, portant un dernier regard sur leur patrie et sur les objets de leurs affections, appelaient, avec l’accent du désespoir, un père, une mère, une épouse adorée… La nuit (une nuit froide et pluvieuse) vint dérober à l’œil attristé cette scène de carnage et de désolation. Mais on entendait encore les cris de ces infortunés…

Nous n’étions plus qu’à vingt-cinq lieues de Moscou. Nous marchâmes sur cette ancienne capitale de la Russie, où nous espérions trouver un repos nécessaire, et des vivres dont le besoin se faisait sentir impérieusement. Nous y entrâmes le 14 septembre ; mais les Russes l’avaient abandonnée, et cette immense cité ne présentait plus qu’un vaste désert couvert de ruines et de cendres. Le comte Rostopchin y avait fait mettre le feu par des malfaiteurs auxquels on avait rendu la liberté et délivré des mèches incendiaires, avec ordre de n’épargner aucun édifice public, ni particulier. Cet ordre barbare ne fut que trop bien exécuté. Plus de vingt mille malades ou blessés, que l’hôpital renfermait, périrent consumés ; sur huit mille maisons, sept ou huit cents seulement étaient encore debout. Le ravage des flammes ne cessa que dans la soirée du 20.

Nous arrêtâmes quelques-uns de ces misérables incendiaires qui nous furent signalés par l’indignation publique, et nous les livrâmes aux habitans, qui les accrochèrent aux poteaux des réverbères.

En entrant dans Moscou, je fus assez heureux pour sauver la vie à trois dames, qui auraient infailliblement péri. Elles étaient entre les flammes et la rivière de la Moskowa, sans qu’il leur restât aucun moyen de salut. Leurs cris n’étaient point entendus, car chacun, dans ce commun désastre, était occupé de sa propre conservation. Il n’y avait qu’un moyen de les arracher à la mort, c’était de les transporter à la nage d’une rive à l’autre. Malgré l’imminence du danger, je ne balançai pas un instant. Je m’élançai dans la Moskowa, et je parvins à les sauver toutes trois. Je fus comblé de bénédictions de ces dames, et des témoignages de reconnaissance de leurs jeunes enfans qui, témoins du danger de leurs mères, sans pouvoir leur porter aucun secours, fondaient en larmes sur la rive opposée, et ne s’attendaient plus à les revoir.

Je fus logé au Kremlin. M. Alloard, mon beau-fils, ne me rejoignit à Moscou que vingt-quatre heures après. Le pont de la Moskowa s’étant trouvé encombré par l’artillerie et les équipages, il avait été obligé de bivouaquer aux portes de la ville avec une partie de l’armée. Comme j’avais besoin de lui, je lui envoyai l’ordre de faire tenir prêts les équipages, et de venir me rejoindre. Ne pouvant passer le pont à cheval, il voulut se hasarder à traverser la rivière, comme bien d’autres l’avaient fait avant lui ; mais il ne suivit pas la même direction ; et, à peine arrivé au milieu du fleuve, son cheval s’enfonça dans une boue épaisse, et ne pouvait plus avancer. On le retira avec son cheval au moyen d’une corde qu’on lui jeta du haut du pont. Mais le danger auquel il venait d’échapper avait fait sur lui une telle impression, qu’il en fut malade pendant plusieurs jours.

Les Russes avaient adopté le désastreux système de tout brûler dans leur retraite, afin d’enlever aux Français les ressources sur lesquelles ils avaient compté, et de ne leur laisser qu’aride et dépouillé le terrain qu’ils gagnaient par la victoire. Ce système leur réussit, parce que la saison la plus rigoureuse vint ajouter bientôt aux privations de toute espèce que nous éprouvions déjà. Une armée qui marchait toujours en avant, n’ayant, n’emportant ni subsistance ni équipement, dans un pays aussi froid, devait nécessairement succomber. L’or ni l’argent ne pouvaient nous donner ce que l’ennemi nous refusait. Nous marchions sur des cendres et sur des cadavres ; et nous obtenions, pour prix de nos succès, des ruines encore fumantes, et des débris ensanglantés.

Dans cette épouvantable campagne, nous perdîmes plus de monde par les maladies, le froid et la faim, que par les armes.

On a trouvé dans les neiges, des hommes blessés, mourant de froid ; enfin, faut-il le dire ?… on en a vu qui, poussés par la faim, dévoraient ceux qui ne pouvaient plus marcher !

Les paysans russes, que le fléau de la guerre avait ruinés, étaient encore pour nous des ennemis redoutables ; ils ne nous épargnaient pas plus que la faim et le froid. S’ils rencontraient des soldats égarés, ils les massacraient impitoyablement. Les cadavres même n’étaient point à l’abri de leur barbarie : ils venaient les chercher au milieu des neiges et les emportaient dans leurs chaumières, où ils les faisaient dégeler pour en arracher les dépouilles.

Le zèle et l’activité que j’avais déployés dans l’exercice de mes fonctions, les soins scrupuleux que je mis à faire relever les blessés sur le champ de bataille de la Moskowa, fixèrent sur moi l’attention de l’intendant-général, je fus nommé inspecteur de l’arrondissement de Moscou. J’avais sous mes ordres deux chefs de parc, quatre sous-chefs, dont M. Alloard faisait partie, et un nombre indéterminé de sous-employés.

Son excellence vint elle-même me chercher au Kremlin, et me confia la garde et la surveillance des immenses magasins que renfermait l’hôpital des Enfans-Trouvés. Il fallut des soins et une surveillance bien active pour les préserver de l’incendie. Je fis détruire les mèches et arroser les murs ; ces mesures de précaution eurent un plein succès. Il y avait dans ces magasins des vivres pour six mois. J’en fis distribuer à des femmes russes qui mouraient de faim, et qui venaient implorer ma commisération.

L’Empereur arriva bientôt ; je fus le seul Français qu’il trouva à son poste dans ces circonstances critiques. J’osai lui demander la décoration de la Légion-d’Honneur. Il me fit plusieurs questions relatives à mon service, et s’éloigna en me disant que j’aurais la croix : je l’eus en effet.

Mais le moment approchait où j’allais avoir des devoirs non moins sacrés à remplir et des soins non moins pénibles à rendre. Après vingt-deux jours de séjour à Moscou, tout espoir d’obtenir la paix étant perdu, l’armée dut reprendre le cours de ses opérations ; elle était d’ailleurs menacée par l’armée russe. Je fus chargé de l’évacuation de la ville et de réunir les blessés dans l’hôpital des Enfans-Trouvés. Cette tâche était difficile et dangereuse ; aussi la plupart de mes employés m’abandonnèrent-ils, pour suivre l’armée. Je la remplis cependant, et lorsqu’elle fut terminée, j’écrivis au maréchal Mortier, qui commandait l’avant-garde, et qui avait ordre de faire sauter le Kremlin, pour savoir ce que j’avais à faire : ne recevant pas de réponse, je restai à mon poste ; et je puis dire, sans craindre d’être démenti, qu’au milieu de ces circonstances périlleuses, j’exposai vingt fois ma vie pour sauver le précieux dépôt qui m’était confié !

Le Kremlin devait sauter à minuit ; trois brèches y avaient été pratiquées ; mais l’exécution n’eut lieu qu’à deux heures du matin. En réfléchissant à cet acte de pure vengeance, je jugeai avec raison qu’il ne servirait qu’à exaspérer les Russes et à compromettre la vie des blessés. Je proposai à quelques habitans de me donner une garde d’honneur, et je promis de prévenir l’incendie en arrachant les mèches. La chose était facile, mais ils n’osèrent pas, et l’explosion eut lieu ; elle fut terrible ! toutes les vitres de l’hôpital des Enfans-Trouvés furent brisées.

L’armée française ayant évacué Moscou, les Russes ne tardèrent pas à y rentrer ; ils égorgèrent tous les blessés qu’ils trouvèrent dans les maisons, et dont le nombre s’élevait à deux mille environ. L’hôpital des Enfans-Trouvés en renfermait un nombre à peu près égal. Nous dûmes craindre qu’ils n’exerçassent un traitement semblable envers ces derniers, et nous résolûmes de nous défendre ou de mourir si nous ne pouvions obtenir une capitulation qui mît leurs jours en sûreté.

Nous parvînmes, M. Alloard et moi, à réunir environ six cents convalescens auxquels nous fournîmes les armes que nous pûmes trouver ; et ce fut ainsi que nous sauvâmes du pillage et de la mort les officiers et soldats malades. Les Russes nous attaquèrent trois fois, et trois fois ils furent repoussés. Enfin, notre courageuse résistance leur inspira des sentimens plus généreux ; le général Beckindorf nous fit proposer de mettre bas les armes en nous assurant que l’hôpital serait respecté. Nous y consentîmes à cette condition. Trente soldats seulement sortirent des rangs en disant qu’ils ne voulaient pas se rendre ; ils furent à l’instant enveloppés par les cosaques et massacrés sous nos yeux de la manière la plus cruelle. Toutes ces choses se passaient le 27 octobre. Dès ce moment nous fûmes prisonniers.

L’impératrice mère, informée de notre conduite, nous fit remettre une somme de mille francs. Nous ne fûmes pas traités aussi favorablement par le gouverneur comte Rostopchin.

On lui rendit compte des soins que nous avions prodigués aux Français blessés, du courage avec lequel nous venions de défendre l’asile des malades ; enfin, des moyens par nous employés pour suffire pendant dix jours à l’existence de plus de deux mille hommes. Il témoigna le désir de nous voir, et nous fit appeler, mon beau-fils et moi. Mais je m’aperçus facilement dès l’abord, qu’il avait de fâcheuses préventions contre tout ce qui portait le nom de Français. Nous répondîmes avec une noble fierté à quelques questions qu’il nous adressa, et l’entrevue se termina par des injures que M. le comte ne nous épargna pas.

Nous avions rempli un devoir sacré envers nos malheureux compatriotes blessés et malades ; les Russes, quoique ennemis des Français, devaient-ils nous en punir ? Cependant on résolut de nous séparer de nos camarades d’infortune, et l’ordre de notre départ nous fut annoncé.

Les veilles, les privations et les fatigues avaient épuisé notre santé ; la mienne surtout était singulièrement affaiblie : nous adressâmes plusieurs représentations qui ne furent point écoutées. Désespérant enfin de fléchir pour nous-mêmes un ennemi irrité, nous essayâmes la prière en faveur de nos compatriotes. Nous écrivîmes au comte Rostopchin une lettre suppliante, dans laquelle nous tracions un tableau affligeant, mais malheureusement trop fidèle, de l’état déplorable où se trouvaient les malades et les blessés français. Ils avaient été transportés de l’hôpital des Enfans-Trouvés dans des cachots souterrains et humides, où ils étaient entassés pêle-mêle, et où il en mourait jusqu’à trente par jour. Nous invoquâmes les saintes lois de l’humanité, et nous finissions en demandant à S. Exc. un délai de huit jours pour rétablir nos santés. Nous le conjurions en même temps de nous accorder une entrevue particulière.

Nous espérions, si nous obtenions enfin cette dernière faveur, pouvoir détruire les calomnies dont nous supposions qu’on s’était servi auprès du comte Rostopchin pour lui arracher l’ordre de faire jeter nos malheureux compatriotes dans des antres affreux, où ils étaient privés de tout, même de la clarté du jour.

Voici la réponse que nous fit M. le comte Rostopchin ; elle était écrite tout entière de sa main :

« Le comte Rostopchin accorde le temps nécessaire à M. Gazo père, pour se remettre de sa maladie : après quoi il faudra qu’il se rende avec son fils dans le gouvernement de Wologda. La conversation qu’il me demande n’amènerait aucun résultat ; il n’y a ni calomnie ni malveillance qui agissent auprès du comte Rostopchin ; mais une nation qui n’a ni foi ni loi, et qui n’a d’autres titres depuis vingt ans que des crimes et des forfaits, ne doit jamais prendre à témoin l’Être suprême, dont la justice est méconnue chez les brigands. »

Si notre zèle et notre fermeté avaient été remarqués du gouvernement, notre malheur le fut aussi de quelques personnes à qui nous avions rendu des services personnels. Elles vinrent nous trouver dès que l’ordre de notre exil leur fut connu, et elles s’empressèrent de nous offrir des secours, que nous acceptâmes avec reconnaissance. Nous en profitâmes pour adoucir le sort de nos compagnons d’infortune que nous allions abandonner. La moitié des sommes qui avaient été confiées à notre loyauté furent consacrées à cet emploi le plus noble sans doute que nous pussions en faire.

Nous restâmes huit mois prisonniers à Moscou, pendant lesquels nous fûmes assez bien traités. D’abord, il ne nous était pas permis de sortir sans être accompagnés ; mais à la fin on se relâcha de cette surveillance, et on nous laissa entièrement libres. Lorsque les Français évacuèrent Moscou, cette ville, si florissante et si peuplée, ressemblait à un vaste désert. Huit mois après de nombreux quartiers avaient reparu : les maisons semblaient sortir de leurs ruines comme par enchantement. Nous reçûmes enfin l’ordre de nous rendre à notre destination.

Arrivés au chef-lieu du gouvernement de Wologda, nous eûmes huit jours de repos. Nous étions logés sur la place, vis-à-vis du corps-de-garde. L’arrivée d’un officier français, que l’on conduisait sous escorte, vint tout-à-coup fixer notre attention. Nous jugeâmes avec raison que son teint pâle et son extérieur négligé étaient un signe de dénûment. Nous aurions bien voulu le voir, l’interroger ; mais nous étions gardés à vue. Nous priâmes un Polonais, qui avait la facilité de sortir, de lui porter quelques secours de notre part, et de lui faire connaître nos noms. Il reçut nos secours avec reconnaissance, et nous apprit qu’il était le colonel Sainte-Suzanne.

Nous eûmes encore occasion d’être utiles à quelques officiers français, prisonniers comme nous, mais bien plus malheureux. Nous avions un crédit ouvert dans deux maisons de commerce de Moscou ; nous en profitions pour subvenir à nos besoins personnels, et pour soulager nos compatriotes. Par là, nous nous procurions des jouissances qui servaient à adoucir les rigueurs de notre captivité, et qu’il n’était pas au pouvoir de nos ennemis de nous ravir.

Tous les Français qui reçurent de nous des services de cette nature, rentrés depuis en France, se sont fait un devoir de nous remettre les sommes que nous leur avions avancées. Si quelques-uns ne l’ont point fait, c’est qu’ils n’ont pas été assez heureux pour revoir leur patrie.

Au bout de huit jours de repos, nous quittâmes cette résidence. On nous conduisit à Jarenski, gouvernement de Wologda, où nous arrivâmes au mois de juin 1813. Avant nous, jamais aucun Français, peut-être, n’avait pénétré dans ces climats glacés. Bientôt nous y fûmes suivis d’autres prisonniers, officiers et soldats.

Il y avait beaucoup de malades parmi ces derniers ; nous leur prodiguâmes les soins les plus assidus, et nous eûmes la satisfaction de les conserver tous ; un seul périt frappé d’un coup de poignard par un tambour russe. Ils nous appelaient leurs bienfaiteurs. Après leur avoir rendu la santé, nous nous attachâmes à ranimer leur courage. Un travail réglé et une discipline sévère furent les moyens qui nous parurent les plus propres à les familiariser insensiblement avec l’idée d’une captivité rigoureuse, et avec les ennuis inséparables d’une existence aussi pénible. Ces moyens nous réussirent complétement. Ces hommes, naguère affaissés sous le poids du malheur, retrouvèrent bientôt leur gaîté native ; et pour la première fois sans doute, ces contrées sauvages que nous habitions, retentirent des airs chéris de notre belle patrie.

Le moment de la délivrance arriva. Les événemens de 1814 rendirent la liberté à notre petite troupe. Mais ce bonheur, après lequel nous soupirions depuis dix-huit mois, M. Alloard et moi, nous ne devions pas le goûter encore. On nous proposa de prendre du service en Russie ; nous refusâmes, et l’on prolongea notre captivité. Ainsi nous eûmes la douleur d’être encore une fois séparés de nos compagnons d’infortune. Mais à quelle époque ? au moment où il nous était permis d’entrevoir un avenir plus heureux, au moment où le ciel semblait exaucer nos vœux les plus ardens !…

Enfin, au mois de novembre 1814, nous pûmes aussi nous diriger vers la France. Pendant notre voyage, nous n’avons rien négligé pour soulager les prisonniers français partout où nous en avons rencontré. Dans les palais, dans les chaumières, dans les cachots et dans les hôpitaux, nous les avons visités, nous leur avons porté des secours et des consolations.

Arrivés à Berlin, le 17 février 1815, nous rendîmes compte à M. le comte de Caraman de la position malheureuse des prisonniers français. Cet ambassadeur s’empressa de leur envoyer quelques faibles secours qu’il adressa à M. le marquis de Bassompierre, chargé par le gouvernement français des renvois des prisonniers qui revenaient de l’intérieur de la Russie. M. de Caraman nous témoigna toute sa satisfaction des renseignemens que nous fûmes à même de lui donner sur un grand nombre de Français qui se trouvaient encore dans ces contrées.

Tel est le récit exact des événemens dont j’ai été témoin, et des malheurs que j’ai éprouvés pendant cette campagne qui a été si funeste à la France. J’y ai ruiné ma santé, qui, jusque-là, avait été robuste et florissante ; j’y ai perdu une fortune acquise par de longs et pénibles travaux ; j’y ai perdu mon fils aîné qui, blessé grièvement au passage de la Bérésina, est venu mourir, à la fleur de son âge, dans les hôpitaux de Witepsk. Mais la France a recouvré la paix, et je ne me souviens plus de mes malheurs que pour bénir le gouvernement réparateur qui les a fait cesser.