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Mémoires sur la Bastille/1

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De l’Imprimerie de Thomas Spilsbury (p. 7-19).

§ I.

On m’a fait une nécessité de revenir en
Angleterre.

Après ce qui s’étoit passe en 1777 entre M. le Comte de Vergennes & moi (6), ce Ministre étoit de tous les politiques de l’Europe, celui avec lequel je devois avoir le moins de relation. Cependant à l’approche de la rupture entre la France & l’Angleterre, en Mars 1778, comptant sur la réputation de délicatesse personnelle, & de probité privée qu’il s’est faite, j’ai cru pouvoir hazarder de lui écrire, pour lui communiquer ma répugnance à rester dans un pays qui alloit devenir ennemi du mien : je lui demandois si, en changeant de séjour par un principe aussi patriotique, je n’aurois pas à craindre de nouvelles persécutions de la part du Ministère de France : je finissois par ces mots.

» Je sens bien que les circonstances ne me permettent pas d’espérer pour le présent des réparations ; mais mon cœur se contenteroit de celle que le Public me fait, si en me transplantant je pouvois compter sur du repos, & j’y compterois si j’avois votre parole pour gage :

» Je vous demande pardon si, malgré mon innocence bien, & peut-être trop bien prouvée, je crois devoir prendre des suretés : mais tel est le malheur de ma position ; & j’ose croire que vous ne m’en saurez pas mauvais gré. Si je me défie du Ministère, vous voyez combien j’ai de confiance dans le Ministre. »

Le 10 du même mois M. le Comte de Vergennes m’a répondu en ces termes. « Vous me faites part, Monsieur, &c. M. le Comte de Maurepas, auquel j’en ai fait part, approuve fort cette résolution ; & il m’autorise à vous mander que vous pouvez bannir toute inquiétude de ce côté-ci… Je crois, Monsieur, qu’avec cette assurance vous pouvez prendre le parti que vous jugerez le plus convenable. Je ne vous la donnerois pas, si je ne devois la regarder moi-même comme très-certaine.

Le 7 Avril suivant, j’ai demandé à M. le Comte de Vergennes de nouveaux éclaircissemens ; j’ai fait un nouveau sacrifice, plus pénible peut-être &, j’ose le dire, plus noble encore que celui de mon séjour (7). M. le Comte de Vergennes m’a répondu le 23. « J’ai reçu, Monsieur, votre lettre, sur laquelle je ne puis que vous confirmer ce que je vous ai marqué par ma précédente. Elle vous annonce, tant de la part de M. le Comte de Maurepas, que de la mienne, une sureté entière pour votre personne, dans le nouveau domicile que vous vous proposez de prendre. Je vous en renouvelle bien volontiers l’assurance, & celle de vous laisser le maître de continuer vos travaux littéraires, étant bien persuadé que le Roi, la Religion, ni l’État n’y seront point attaqués. »

Sur cette sauve-garde bien solemnelle, comme on le voit, bien authentique, & sans conditions, j’ai quitté l’Angleterre. Je me suis fixé à Bruxelles. J’ai fait plusieurs voyages en France en 1778, en 1779 : j’ai vu les Ministres : les Annales ont continué d’avoir un cours aussi libre qu’honorable ; la littérature, j’ose le dire, n’a point produit d’ouvrage où le Roi, la Religion, l’État, aient été plus scrupuleusement respectés.

Cependant, le 27 Septembre 1780, ayant été attiré à Paris par une suite de trahisons dont j’indiquerai ailleurs quelques-unes, je me suis vu arrêté en plein jour, avec un opprobre réfléchi, & combiné (8), plongé dans des cachots destinés uniquement, en apparence, aux ennemis du Roi, de la Religion, ou de l’État, & livré dans ma personne, dans mon honneur, dans ma fortune, à tout ce que des geoliers barbares, des calomniateurs sans frein, des suppôts avides, & des agens infidèles peuvent se permettre d’indignités.

Après vingt mois passés sans aucune sorte d’adoucissemens, ni d’explication, ma captivité a paru finir le 19 Mai 1782 ; & elle n’a fait réellement que changer de forme. Le Lieutenant Général de Police de Paris venu en grand appareil pour m’annoncer que je n’étois plus prisonnier, m’a notifié que j’étois exilé. Il m’a remis un ordre qui me reléguoit dans un petit bourg à 40 lieues de Paris, avec défense d’en désemparer à peine de désobéissance.

Quoiqu’on ne daignât pas plus s’expliquer sur le motif de l’Exil que sur celui de la Prison ; quoique j’eusse les plus fortes raisons de croire que ce nouveau coup partoit du Ministère, & non pas du Roi, je n’ai pas refusé de me soumettre. J’ai demandé seulement deux graces bien simples : l’une, la permission de rester à Paris, au moins jusqu’à ce que j’eusse recouvré les forces nécessaires pour m’en éloigner, & tiré des mains plus que suspectes, qui se trouvoient par de bien étranges manœuvres nanties de presque tous mes fonds, ce qu’il falloit pour y vivre ; l’autre, d’aller à Bruxelles passer quelques jours, pour y mettre fin à la confusion qui depuis deux ans consumoit le reste de ma fortune.

Je devois d’autant plus espérer de la condescendance sur ces deux articles, que le désordre auquel j’avois à remédier étoit émané du Ministère de France directement. Il avoit fait requérir ministériellement à Bruxelles, au nom du Roi de France, par le Chargé-d’affaires de France (9), secondé d’un Exempt de la Police de Paris (10), & d’un substitut que je nommerai ailleurs (11), le transport non-seulement de mes papiers, mais de mon argent : & ce qu’on n’avoit pas emporté, on l’avoit dissipé. On avoit payé à mes frais les courses du Sous-ministre (12), de l’Exempt en Chef, de l’Exempt en Second : on avoit payé une garde dont le service consistoit à piller, sous prétexte de conserver : on avoit payé les officiers du pays, empressés de disputer ma dépouille aux officiers étrangers. L’injustice Française avoit été prodigue de mes espèces envers la justice Brabançonne.

De plus, n’ayant recouvré l’existence qu’avec un nouveau présent à faire à ma Patrie, ayant à constater par l’expérience une invention très-précieuse ; à réaliser pour l’utilité publique un nouvel usage de la lumière, imaginé dans un tems où je ne la voyois pas ; la confiance qui me fesoit espérer la modification, & même la révocation de mon exil, étoit assurément fondée.

La curiosité m’a obtenu un court délai sur le premier point ; & je ne l’ai pas trompée. J’ai fait l’expérience : elle a réussi (13). Le jour même on m’a dit, Partez pour Rethel, & n’en désemparez pas ; quoique pour obtenir la permission d’aller à Bruxelles, je donnasse verbalement, & par écrit, ma parole de revenir sur-le-champ ; quoique depuis un mois je n’eusse cessé de renouveller la promesse déjà offerte du fonds de mon tombeau, non pas, comme quelques gazettes ont eu la bêtise ou la malignité de le dire, de ne plus écrire que d’après les vues du Ministère de France, mais de ne plus écrire du-tout, si on l’exigeoit ; de me renfermer dans un silence absolu, pourvu qu’en échange de ce sacrifice on me rendît au moins les droits ordinaires de citoyen (14) ; pourvu qu’en me résignant, puisqu’on le vouloit, à cesser d’être utile à la société, on cessât de me traiter plus rigoureusement que tant d’hommes qui lui sont à charge. Je mettois même dans ces instances & ces offres une douceur, une soumission, qui scandalisoient presque les témoins impartiaux, & ont persuadé à quelques-uns qu’enfin mon cœur avoit fléchi, ou ma tête cédé, sous l’excès de l’infortune.

Ils se trompoient : ma conduite en ce moment n’étoit pas différente de celle que j’ai tenue dans toutes les autres occasions de ma vie : je n’ai jamais pris un parti d’éclat sans avoir épuisé tous les moyens imaginables de l’éviter.

Ici, ce n’est que quand il ne m’a plus été possible de douter qu’il n’y eût un plan formé de m’anéantir le reste de mes jours, d’achever de me faire perdre ce qui me restoit de ressources en tout genre, en m’éloignant également de mes amis & de mes affaires, que je me suis enfin déterminé à une démarche devenue indispensable.

Alors même j’ai encore écouté les scrupules d’un sujet soumis, qui respecte le nom de son Prince jusque dans l’abus que ses Ministres osent se permettre d’en faire. Revenu à Bruxelles, je n’ai point songé d’abord à chercher une autre retraite. Quoique effrayé de la dévastation de ma maison ; quoique indigné des bassesses, des infidélités sans nombre commises par les agens ministériels qui avoient couru y traiter mes effets comme on traitoit ma personne, à Paris ; je me bornois à regretter mes pertes, à rassembler mes débris. Je ne voulois chercher que des distractions.

Je méditois un voyage de plusieurs années après avoir porté mon hommage aux pieds d’un Prince qui donne à tous les Princes de si nobles leçons par son exemple, & qui rend au trône des Césars un éclat qu’aucun trône n’a eu depuis long-tems, mon dessein étoit de passer en Italie, & d’aller tâcher d’oublier dans l’étude des monumens des siècles passés ce que j’ai souffert dans celui-ci.

Ce moyen indirect de me conformer encore aux vues du Ministère de France ne m’a pas été laissé. Des amis fidèles m’ont averti qu’il ne me pardonnoit pas de ne m’être point piqué d’une obéissance parfaitement littérale ; & que, par les embûches dressées sur la route, le chemin de l’Italie redeviendroit infailliblement pour moi celui de la Bastille.

Comme cet avis me venoit de la même main qui m’avoit prévenu de la première Lettre-de-cachet, (car j’en avois été prévenu, mais j’avois refusé d’y croire) je n’ai pas pensé qu’il fût sage d’en braver une seconde. J’ai mis entre ces largesses du Ministère de France & moi une distance qu’elles ne franchissent point. Mes vrais protecteurs, ceux qui ont contribué à mon salut, ne seront pas fâchés sans doute que j’aie pris des précautions sûres pour conserver le fruit de leur amitié. Si les autres en marquoient du ressentiment, ils acheveroient de prouver combien elles étoient nécessaires.

Maintenant je le demande à tous les hommes honnêtes & impartiaux : Qu’ai-je pu faire que je n’aie pas fait ? Qu’ai-je fait que je n’aie pas été obligé de faire ?

Qu’on daigne réfléchir un moment sur les circonstances qui ont accompagné & suivi la restitution de ma liberté. Quoi ! à l’ordre de sortir de Paris où j’avois les affaires les plus pressantes, on joint la défense de me rendre à Bruxelles où des intérêts non moins précieux m’appelloient ? L’unique réponse à mes prières, à mes offres, à mes humiliations même, pour obtenir la dispense d’une de ces deux injonctions, c’en est une troisième, qui me condamne, après une inaction, une mort de deux années, à continuer de végéter au fonds d’un bourg inconnu, dans une oisiveté aussi ruineuse que fatiguante ! Ce sont-là les faveurs, les graces, qui succèdent à une oppression sans exemple dans toutes ses parties !

Quel pouvoit en être l’objet ? De me punir ! Eh, de quoi ! Quel étoit mon crime ? Me l’avoit-on dit ? me le disoit-on ? La tardive justice que l’on venoit enfin de me rendre prouvoit assez mon innocence. Qui croira que, si l’on avoit pu fabriquer l’ombre d’un prétexte pour motiver des chaînes éternelles, on eût brisé celles dont on m’avoit chargé sans motif ? Un coupable convaincu, condamné, peut bien recevoir comme une faveur la diminution de son supplice : mais un innocent !

Devois-je regarder ce caprice du Ministère comme une attention paternelle ? Sans doute il ne prétendoit pas me traiter comme on traite ces affamés qui ont long-tems souffert de la disette. Un médecin sage ne leur rend que peu-à-peu les alimens dont une trop grande quantité risqueroit d’abord de les étouffer. Mais probablement on ne craignoit pas de même pour moi l’effet subit du grand air ; on n’avoit pas la délicatesse de ne me remettre au régime de la liberté, qu’insensiblement, afin qu’il me fût plus salutaire.

Si cette diète politique avoit un objet, ce n’est pas à moi qu’on vouloit qu’elle épargnât des dangers. Ce qu’elle étoit destinée à prévenir, c’est l’explosion de ces soupirs accumulés pendant deux ans de désespoir ; ce sont les premières aspirations d’un cœur déchiré pendant cet espace avec un sang-froid si barbare, & une injustice si tranquille. Ce sont mes réclamations contre une violence qui a retranché deux ans de ma vie ; contre des attentats dont les suites en abrégeront le reste ; contre des traitemens qui n’ont jamais eu d’exemple, qui n’en auront jamais peut-être, même à la Bastille (15). Voilà ce que l’on redoutoit.

Mais pour que cette précaution ne fût pas un nouvel outrage, & une iniquité de plus, au moins faisoit-il la concilier avec l’arrangement de mes affaires personnelles, & le soin de mes intérêts domestiques : je ne demandois ni pension, ni indemnités, ni places ; je ne sollicitois que la permission de réunir les lambeaux de mes propriétés indignement attaquées, & dissipées plus indignement encore. Sans cela, pillé par les substituts du Ministère François, de la Police Françoise ; ruiné par un agent infidèle ; ne pouvant ni faire mes recouvremens arriérés, ni remédier aux déprédations passés, ni prévenir les futures, comment aurois-je vécu à Réthel Mazarin ? Les Lettres-de-cachet sont-elles donc des lettres de change ?

On a insinué dans le public qu’en exigeant de moi cette dernière épreuve on m’avoit annoncé des récompenses ; qu’on me préparoit des couronnes si j’avois subi avec résignation ce dernier acte de mon martyre ; mais que j’avois tout dédaigné, & préféré l’espoir aveugle de la vengeance à la jouissance paisible des bienfaits qui m’auroient dédommagé de mon infortune.

Rien n’est plus faux :

L’unique récompense que l’on m’ait présentée c’est l’espoir d’apprendre un jour, si j’étois long-tems bien obéissant, le véritable motif de ma détention : c’est un homme en faveur qui m’a offert cet appas. Un homme en place s’est borné à me dire : Si vous voulez vivre ici, tâchez de vous faire oublier.

J’ai cru qu’il étoit plus facile, plus sûr : plus nécessaire de tâcher de m’échapper. Mais je le repète : docile encore dans ma désobéissance apparente ; révérant, chérissant encore des liens dont ceux de la Bastille ne m’avoient cependant que trop affranchi, c’est dans le voisinage de ma Patrie, c’est dans un pays qui en est pour ainsi dire la continuation, que je me serois contenté de chercher une retraite, si elle avoit pu être assurée : il a fallu l’excès de la prévarication, & du danger, pour me repousser dans l’asyle inaccessible où je suis, & que je n’aurois jamais dû quitter.

Ceux que ma retraite & mon indépendance actuelle alarment peut-être avec raison, ne manqueront pas de s’armer du seul prétexte apparent qui puisse servir leur malignité. Ils m’accuseront d’ingratitude & de Révolte. Ils diront que si ma conduite passé n’offre point de Crime d’État, le choix de mon asyle présent en est un. L’effort qu’ils ont rendu indispensable ils le peindront comme une évasion criminelle. Ils produiront comme une preuve de la justesse des pressentimens qu’ils opposoient à la restitution de ma liberté, l’usage qu’ils m’ont forcé d’en faire ; & l’emploi d’une faculté qu’on auroit pu, diront-ils, se dispenser de me rendre.

Qu’on eût pu s’en dispenser, il n’y a pas de doute : quand on a la force en main, ce qu’on ravit sans droit on est maître de le garder rien de plus clair. Mais ce n’est pas-là de quoi il s’agit.

Il est question seulement de savoir, d’un côté, si, parce qu’une captivité sans cause n’a pas été sans terme, j’ai dû me soumettre aveuglément à la continuation d’une rigueur constamment inique dès son principe ; & de l’autre, si ayant apprécié ce qu’elle valoit une prohibition révoltante, à laquelle il est impossible de supposer que le Roi ait eu part, j’ai pu me croire en sûreté ailleurs qu’ici contre un despotisme ministériel qui n’avoit pas respecté une sauve-garde solemnelle, émanée de lui-même.

Il ne faut pas oublier cette promesse bien inutile, mais bien authentique, signée au nom du Comte de Maurepas, qui n’existe plus, par M. le Comte de Vergennes, qui existe encore ; elle me garantissoit comme on l’a vu la sûreté de ma personne, non pas, comme on l’a dit, pour un tems limité, mais pour toujours, & sans aucune restriction, ou du moins sans autre restriction, même présumée, que celle à laquelle assurément je n’ai pas manqué de continuer à respecter le Roi, la Religion, & l’État.

A-t-on laissé ignorer au Roi ce motif de ma sécurité dans ses états ; ou bien, en me calomniant auprès de lui pour détruire l’estime dont il m’honoroit, pour le déterminer à une rigueur que la vérité n’auroit certainement pas motivée, lui a-t-on persuadé que cette barrière ne devoit pas l’arrêter ? Je n’en sais rien.

Ce que je sais c’est qu’avec ma sauve-garde & mon innocence, sous un règne équitable & doux, j’ai été traité, pendant deux ans, non pas comme un accusé, prévenu de quelque délit ; (car à un tel homme on lui fait son procès ; on l’instruit du grief qui en est le motif ; on lui permet de se défendre) ; mais comme un coupable convaincu de tous les crimes de Lèse-majesté possibles. Or, la parole des Ministres de France, & la pureté de ma conduite, ne m’ayant pas garanti pour le passé, quand leur vindicative infidélité manquoit même de prétexte, que devois-je espérer pour l’avenir, en restant dans le voisinage de la France, après avoir par une démarche légitime, nécessaire, mais contraire à leurs volontés, fourni d’après les règles de leur implacable despotisme un prétexte apparent pour une nouvelle oppression ? Je ne pouvois pas me flatter d’être plus irrépréhensible : devois-je m’attendre qu’ils deviendroient plus timorés ?

Dans les circonstances où je me trouvois, le choix de ma retraite étoit-il libre ? Ai-je pu, ai-je dû balancer entre la Bastille & l’Angleterre ? Après avoir quitté sans honte, avec gloire peut-être, cette Nation généreuse, n’ai-je pas pu sans remords revenir implorer sa protection[1] ?


NOTES

(6). Page 7. Entre M. le Comte de Vergennes, & moi.) Voyez ma lettre à ce Ministre, imprimée en 1777. Je n’ai point mis cet écrit, ni l’éclat qu’il a fait, au nombre des causes de ma détention, parce que ce seroit accuser nettement M. le C. de Vergennes d’une fourberie, d’une hypocrisie, trop contraire à la vertu, à la franchise dont il fait profession : mais il est très-vrai, cependant que depuis que j’ai eu, moi, la bon-hommie de repasser la mer sur sa parole, des amis éclairés n’ont cessé de me prédire ce qui m’est arrivé le 27 Septembre 1780 : ils n’ont cessé de me répéter que tôt ou tard M. le C. de Vergennes se ménageroit le moyen de concilier le plaisir de se venger, avec la gloire d’avoir paru pardonner. Ce rapport entre leurs prophéties & l’événement doit-il l’emporter sur la confiance qu’inspirent les Vertus de M. le Comte de Vergennes ?

(7). Page 8. Plus noble encore que celui de mon séjour.) Révéler ici l’objet de ce sacrifice, ce seroit en perdre le mérite ; il me seroit permis, peut-être, il seroit intéressant pour ma gloire, & ma vengeance, de révoquer ma parole, comme les Ministres de France ont violé la leur : mais je n’ai pas l’honneur d’être Ministre. Un ferment tyrannique & injuste, ne lie jamais : une parole donnée librement lie toujours.

(8). Page 9. Avec un opprobre réfléchi & combiné.) C’est en plein jour, à midi, dans la rue de Paris, la plus passante, & la plus peuplée, que j’ai été arrêté, aux yeux de dix mille hommes rassemblés en un instant, on pourroit dire convoqués. Mon Cocher, mon Laquais, ou plutôt ceux du S. Le Quesne, & par conséquent de la Police, ne cachoient mon nom à personne. On sentira tout ce que cette affectation avoit de malignité, si l’on songe que dans les affaires les plus sérieuses, & même les plus pressantes, c’est toujours la nuit, & le secret que l’on choisit pour ces opérations violentes : mais le ministère qui se vengeoit dans celle-ci, qui savoit bien qu’il n’en tireroit d’autre profit que l’opprobre, & les cruautés dont ma détention pourroit être accompagnée, a voulu m’en faire boire l’amertume jusqu’à la lie.

Ajoutons que le Lant de Police, à qui suivant mon usage de circonspection, & de franchise, chaque fois que j’allois à Paris, depuis 1777, j’avois rendu ma première visite, m’avoit donné rendez-vous pour ce jour-là, à neuf heures du soir, chez lui : nous devions parler du NoLXXI. des Annales, qui n’étoient pas encore distribué ; & c’est le même jour qu’il me fait arrêter à midi, avec le scandale que l’on vient de voir ! & après cela, on me tient vingt mois dans un secret impénétrable : on met autant de mistère dans les suites de ma détention, qu’on a mis de publicité dans la détention même ! Quel en étoit l’objet ? Faut-il le demander ? La publicité autorisoit à tout dire à ma charge, & le mistère à tout croire.

(9). Page 10. Le Chargé-d’affaires de France.) Il ne s’agit pas ici de M. le C. d’Adhemar, Ministre Plénipotentiaire de la Cour de France, à Bruxelles : je puis supposer qu’un homme de condition qui n’avoit jamais eu qu’à se louer de moi auroit en cette occasion soutenu la dignité de son caractère, & senti qu’il ne lui convenoit pas de s’associer à des familiers de la Police de Paris pour consommer une spoliation aussi odieuse qu’injuste.

Mais il étoit absent : les affaires se trouvoient entre les mains d’un homme qui est tantôt son intendant, tantôt son secrétaire, &c. & tantôt son représentant, nommé La Grèze, homme dont une naissance équivoque est le moindre défaut, & que ses premiers emplois ne devoient pas naturellement conduire à figurer dans le corps Diplomatique.

Cet étrange Ministre a trouvé dans l’Exempt de Police de Paris, & dans son substitut, de dignes collègues. Il les a secondés de tout son pouvoir, & avec d’autant plus de facilité qu’il pouvoit au moins dans les premiers momens couvrir ses trahisons sous les symptômes de l’empressement & de l’amitié : il avoit, je l’avoue, surpris ma confiance : je n’avois pu la refuser à un homme que le gouvernement de mon pays sembloit honorer de la sienne. Il étoit chez moi tous les jours, & tout le jour.

À l’instant du désastre il fut le conseil préféré de la Personne qui en le partageant avoit encore la douleur d’être obligée de travailler à prendre des précautions pour le diminuer. On ne sera pas fâché de trouver ici à ce sujet une anecdote assez plaisante aujourd’hui, mais qui ne l’étoit pas alors.

Il s’agissoit sur-tout de sauver mes papiers ; non pas qu’ils continssent rien de criminel : mais c’étoit ma fortune, & plus que ma fortune : d’ailleurs ils renfermoient des secrets importans qui ne m’appartenoient pas ; la confiance de beaucoup d’honnêtes gens m’ayant suivi dans ma retraite, malgré mon abjuration absolue du barreau, le repos & l’honneur de plusieurs familles dépendoient de la soustraction de mon cabinet.

La Grèze consulté ne trouva rien de mieux que de jetter les papiers les plus précieux dans la vache de ma voiture, de les conduire à une maison de campagne que j’avois à trois lieues de Bruxelles, & d’y ensevelir le tout dans le foin dont les greniers étoient remplis : il assista déguisé, à minuit, à l’exécution de son avis, répétant sans cesse qu’il risquoit sa place, & sa fortune, pour me rendre ce service : il travailla lui-même : il vit charger la vache : il s’assura que la voiture partiroit à l’ouverture des portes : jurant toujours d’un ton pénétré que puisqu’il étoit seul confident de ce dépôt il seroit impénétrable.

La voiture étoit arrivée en effet à la campagne à sept heures du matin. À huit, l’Exempt de la Police Parisienne étoit dans mon grenier : il crochetoit la vache : il en brisoit les cadenas : il y trouvoit…… quoi ? De la paille !

L’onction que La Grèze tâchoit de mettre dans ses sermens l’avoit trahi : on avoit profité du moment où il étoit allé souper, ou plutôt instruire l’Exempt, pour faire l’échange.

L’histoire est plaisante : mais la perfidie étoit affreuse. En voici une encore plus atroce, s’il est possible.

En sauvant mes papiers jugés les plus importans, on en avoit laissé dans la maison une quantité assez grande pour autoriser à nier qu’il en eût d’autres. La police de Bruxelles s’étoit saisie de cette proie, tandis que l’Agent Parisien, mieux instruit, en poursuivoit une plus précieuse. Lui, & La Grèze son complice déconcertés par la précaution que l’on vient de voir, crurent se dédommager en s’emparant de celle qui étoit restée à Bruxelles : ils trouvèrent de la résistance dans les loix du pays : on vouloit un pouvoir de moi : Le Quesne appellé à leur aide en avoit bien un, mais il étoit ancien, il n’étoit pas relatif à l’événement du moment, ni à ses suites : les Magistrats de Bruxelles refusoient de le reconnoître ; mes amis encore d’avantage.

Il fallut bien m’en demander un nouveau : car la démangeaison de connoître mes papiers étoit pressante, & l’on se flattoit avec ce titre de faire revenir même ceux qui s’étoient échappés du filet de La Grèze. On me le demanda. Je le refusai nettement : on devine quelle étoit ma raison. Que fit-on ?

Le Sr. La Grèze écrivit au Lieutenant de Police de Paris que la justice de Bruxelles avoit saisi tous mes effets ; qu’une partie étoit déjà vendue, & confisquée, en vertu de la Joyeuse entrée[2] ; que le reste alloit avoir le même sort ; que le seul moyen de le sauver, étoit un pouvoir de moi, pour s’opposer à ces opérations dévorantes. Dans ce lieu où l’on ne montre rien, on me montra la lettre : on me laissa bien m’abreuver du fiel qu’elle devoit porter dans mon ame : & l’on me présenta le Notaire pour consolateur.

Il fallut bien obéir à ce que je croyois nécessaire : je voulois restraindre au moins la procuration que l’on m’arrachoit ainsi : on employa la violence pour m’obliger à la signer générale.

En arrivant à Bruxelles, j’ai trouvé que la lettre du S. La Grèze étoit fausse dans toutes ses parties. On n’avoit rien confisqué ; au contraire le pillage n’étoit venu que de ses complices, & de leur représentans. On avoit gémi à Bruxelles en voyant ma procuration ; & quoiqu’on ignorât de quels artifices elle étoit le fruit, on n’y avoit heureusement déféré que sur les articles les moins essentiels pour moi, l’argent, & les papiers dont l’abandon n’avoit rien d’inquiétant.

(10). Page 10. D’un Exempt de la Police de Paris.) Pour ajouter à ce tableau de trahisons, & de lâchetés, il est bon d’observer que cet Exempt est un de ceux que j’avois, dans ma courte & orageuse carrière du barreau, arraché à une persécution injuste, mais acharnée : c’est le trop fameux Des Bruguières. On l’avoit choisi, ou bien il s’étoit offert, non pas pour me servir, mais parce que les obligations qu’il m’avoit étant connues, & lui s’étant toujours paré des dehors de la reconnoissance, il étoit plus propre qu’un autre à surprendre la crédulité des personnes dont on redoutoit les lumières, & l’attachement pour moi.

(11). Page 10. D’un substitut que je nommerai ailleurs.) Ce substitut n’étoit autre que le S. Le Quesne. Voyez les détails de cette inconcevable trahison dans l’Avis aux Souscripteurs, qui précède le NoLXXII. de ces Annales.

(12). Page 10. Du Sous-Ministre.) Le Sr. La Grèze s’est fait payer par Le Quesne près de 500 liv. T. à ma charge, pour ses démarches. Ce dernier, en me portant la somme en compte, m’a dit qu’il avoit payé par des ordres supérieurs.

(13). Page 11. Elle a réussi.) On se rappellera peut-être que l’objet en étoit de transmettre aux distances les plus éloignées, des nouvelles, de quelque espèce qu’elles fussent, de quelque longueur que fussent les avis, avec une rapidité presque égale à celle de l’imagination.

La seule objection fondée que l’on m’ait faite, c’est que les Brouillards & la Neige interromproient cette poste aérienne. Je l’avoue : mais la Neige ne dure que quelques heures dans l’année : les Brouillards que quelques jours, au moins dans le Continent : des rivières débordées, des ponts rompus, une chûte de cheval, peuvent également retarder, intercepter pendant quelques momens les communications ordinaires.

Je consignerai un jour ici mes idées à ce sujet. L’invention est certainement susceptible encore d’être perfectionnée, & je ne doute pas qu’elle ne le soit. Je suis persuadé qu’elle deviendra avec le tems le plus utile instrument du commerce, & de toutes les relations de ce genre ; comme l’électricité sera l’agent le plus efficace de la médecine ; comme la pompe-à-feu sera le principe de tous les mécanismes qui exigent, ou doivent donner de grandes forces.

(14). Page 11. Les droits ordinaires de citoyen.) Pourvu ! Je suis obligé d’insister sur cette restriction. On s’est déjà permis de publier que j’avois indistinctement promis de ne plus écrire ; que cette condition avoit été le prix de ma liberté. Cela n’est pas vrai. Ce qui est vrai, c’est que de moi-même, épuisé de cette lutte perpétuelle, de ce combat inégal où il falloit choquer sans cesse, sans autres armes que la raison & la justice, des ennemis armés du pouvoir, & de l’intrigue, je n’aspirois plus qu’à une paisible obscurité. Encore une fois, quoique je fusse bien éloigné de m’attendre à voir deux ans de Bastille, remplacés par un exil sans terme, j’aurois été attendre patiemment à Rethel la fin de ce nouveau caprice : j’aurois travaillé de bonne foi à me taire, ou du moins à me Laisser oublier, si cette indifférence pour mon existence littéraire, on n’avoit pas prétendu m’obliger de la pousser jusqu’à mon existence civile. C’est bien à regret, mais assurément bien sans remords, que je suis rentré dans mon orageuse carrière.

(15). Page 15. Qui n’en auront jamais peut-être, même à la Bastille. J’en ai supprimé plusieurs dont le récit ne seroit pas aujourd’hui aussi frappant qu’ils ont dû me paroître douloureux dans le tems : les conjonctures sont quelque chose, même dans les souffrances ; un coup qui n’est rien pour un homme en santé, devient insupportable, il peut causer la mort, s’il porte sur un membre déjà cassé. Mais je ne puis m’empêcher d’insister sur le refus soutenu jusqu’au bout, de me permettre de faire un testament, par le ministère d’un Officier public.

S’il n’a pas eu pour motif le caprice le plus barbare dont jamais Ministre ait pu se donner la licence, il a donc eu pour objet une prévarication encore plus lâche : on vouloit donc, en me mettant dans l’impuissance de disposer du reste de mon bien, favoriser le Sr. Le Quesne qui avoit tout en sa possession ; on vouloit donc, si j’étois mort, lui ménager le moyen de ne faire à ma famille que la part qu’il auroit voulu, & payer ainsi ses trahisons non-seulement à mes dépens, mais à ceux de mes héritiers. Ne m’ayant rendu aucun compte ; ayant en main tous mes titres, & tous mes effets sans exception ; étant assuré par ses relations avec la Police, &c. qu’un testament Olographe de moi ne sortiroit de mon tombeau que de son aveu, il devoit s’opposer à tout acte notarié, dont il auroit été plus difficile de maîtriser les dispositions, ou de supprimer la trace.

Laquelle de ces deux causes a motivé le refus du testament ? Je l’ignore : toutes deux peut-être ont concouru : mais quand il n’y en auroit qu’une, n’ai-je pas eu raison de dire que ce refus seroit un exemple unique, même dans l’histoire des crimes de la Bastille ?


  1. Pour apprécier équitablement mon retour, il faut lire, après ceci, la page 521 du Tome III des Annales Politiques, &c.
  2. Ce n’étoit pas la mienne à la Bastille, dont il parloit, comme on le sent bien : la Joyeuse entrée est un droit particulier des Souverains de Brabant.