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Mémoires sur la Bastille/2

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De l’Imprimerie de Thomas Spilsbury (p. 20-49).

§ II.

Que ma détention n’a eu aucun motif fondé.

Bien justifié sur le reproche d’ingratitude ou de révolte dans l’usage de ma liberté recouvrée, il ne m’est pas permis de laisser subsister le moindre nuage sur les causes qui me l’ont fait perdre, ou plutôt sur le fait précis qu’il n’y en a eu aucune capable de motiver l’abus de pouvoir dont cette perte a été le fruit. Je dois cette courte discussion à moi-même, à mes amis, à la confiance des hommes honnêtes, qui jugeant de mon ame par la leur m’ont toujours défendu sur la seule conviction de mon innocence. Il faut leur prouver que ce pressentiment ne les trompoit pas.

Ma réputation a été trop long-tems livrée à la rage de mes ennemis, qui ne craignoient pas de réponse ; à la licence des gazettiers, justifiée, il est vrai, par l’appareil & la rigueur de ma détention. Comment se persuader que sous un gouvernement qui n’est point atroce, & sur-tout sous un Roi dont les bonnes intentions sont connues, un traitement si sévère n’eût pas des motifs proportionnés ?

Un Ministre étranger, qui s’est intéressé vivement pour moi, par sa propre inclination, & par l’ordre de son Souverain, m’a dit à ma sortie, que jamais il n’y avoit eu d’Affaire d’État plus gravement traitée que la mienne ; & que, malgré son penchant à me croire innocent, il avoit conclu de la manière dont on lui fermoit la bouche dans ses sollicitations que j’étois coupable d’un crime de Lèse-majesté ; dont on me fesoit grace de ne pas précipiter le châtiment.

Et tous ceux qui ont fait des démarches en ma faveur ont reçu le même accueil. Tantôt un silence glaçant ; tantôt des marques de regret, & de pitié ; quelquefois même des éloges qui sembloient indiquer une bonne volonté devenue impuissante par les raisons les plus terribles ; enfin des demi-mots qui laissoient à l’imagination la plus vaste, la plus lugubre carrière sur l’énormité des délits, & la durée, comme la justice de la punition, voilà ce que trouvoient mes amis chez tous les gens en place, du moins chez ceux à qui l’on ne pouvoit pas supposer que les vrais motifs de ma détention fussent cachés.

Il est inconcevable, je l’avoue, que l’objet d’un semblable manège, non-seulement se trouve en définitif absolument innocent, mais même qu’il n’ait jamais été inculpé ; il est inconcevable qu’en livrant sa personne à des traitemens que les plus grans crimes, les mieux prouvés, auroient à-peine justifiés, on livrât de sang-froid son honneur à l’indiscrétion, à la malignité publiques ; qu’on autorisât cette malignité à regarder, à donner comme une preuve de ses attentats la rigueur injuste dont on l’accabloit, & que les distributeurs de ces réticences perfides fussent précisément ceux qui en connoissoient le mieux l’injustice & le danger ; qu’enfin ce danger, cette injustice entrassent dans les calculs de leur vengeance, dans le lucre qu’ils prétendoient tirer de leur oppressive imposture.

Il est inconcevable qu’il existe un Ministère capable d’une cruauté aussi soutenue, aussi raffinée, d’une hypocrisie aussi profonde : il l’est que des hommes occupés, ou censés occupés des affaires publiques les plus importantes, trouvent le tems de combiner une si honteuse fraude ; qu’ils se liguent ainsi pour en imposer à la fois au Prince qui les honore de sa confiance & au public témoin de leurs démarches ; qu’ils se confédèrent pour perdre par de semblables manœuvres, qui ? Un simple particulier, un homme irréprochable, dont l’unique faute étoit d’avoir trop aimé sa Patrie, & pris trop de confiance dans leurs paroles. Mais ce fait est plus vrai encore qu’étonnant.

J’ignore, je le répète, ce que l’on a pu dire au Roi ; de quelles calomnies on s’est servi pour faire prévaloir dans son esprit la nécessité apparente de m’écraser par un coup éclatant, sur le plaisir qu’il paroissoit prendre à me lire, & le penchant qu’il avoit à me protéger : jamais rien ne m’en a été communiqué : pendant les vingt mois de ma détention je n’ai pas subi l’ombre d’un interrogatoire, pas l’apparence d’un examen. Je porte aux Ministres de France, à la face de l’Europe, le défi solemnel de produire un seul acte qui prouve que l’on ait rempli à mon égard la moindre formalité.

Ma sortie, comme on l’a vu, a été accompagnée du même mystère : l’ordre d’exil n’a pas été moins silentieux : ainsi je ne puis me justifier précisément sur rien, puisque j’ignore absolument de quoi l’on a pu m’accuser.

Mais c’est déjà, sans doute un grand préjugé que ce silence envers un homme sur qui l’on aggravoit d’ailleurs toutes les espèces de cruautés qui supposent une conviction complète & foudroyante. Toutes les loix le proscrivent ; on ne peut se le permettre qu’à la Bastille, & peut-être en ce lieu même n’a-t-on jamais osé se le permettre qu’envers moi. Il ne faudroit pas d’autres preuves de la nullité, ou de la fausseté des accusations.

Voici plus : voici qui achevera de lever toute espèce de doute : on n’a cessé de me dire à la Bastille, que ma détention étoit émanée de la volonté directe & immédiate du Roi ; que je n’étois pas un homme assez obscur pour qu’on eût hazardé un coup d’autorité contre moi sans son aveu : c’est cette barrière sacrée que l’on n’a cessé d’opposer à mes efforts pour découvrir, pour entrevoir au moins les motifs si soigneusement cachés de ma détention. Cet aveu, cette volonté ont donc eu pour principe des délations quelconques, des griefs articulés, & précis.

Eh bien, calomniateurs audacieux, qui auriez réussi à m’enlever l’estime du Protecteur que la nature & la providence m’avoient donné, c’est à ses pieds que je vous cite : je vous dénonce à son ame honnête & franche que vous avez trompée. Si vous ne lui avez rien dit qui ait pu rendre un instant suspect mon amour pour sa personne, mon dévouement à ses intérêts, mon aversion, mon horreur pour toute espèce de manœuvre, en général, & sur-tout pour celles qui auroient eu un but opposé, je le déclare en termes formels, vous avez dit autant de mensonges que des paroles.

Et ne vous flattez pas d’échapper à mes instances sous ce voile si souvent profané du respect dû aux Secrets de l’État : ne vous abusez pas en espérant qu’il cachera les ressorts de votre despotisme frauduleux comme la Bastille en cache les résultats : Non ; je vous poursuivrai jusque dans cet asyle que vous souillez ; je ne cesserai d’y faire retentir ces mots terribles pour vous, & auxquels le Monarque équitable à qui je les adresse, ne sera peut-être pas insensible : « Vous l’avez trompé : ma conduite & ma plume ont toujours été pures comme mon cœur. »

Vous avez laissé dire, assurer, imprimer dans toutes les gazettes, « Que j’avois tramé des projets dangereux ; que j’avois composé, & donné des mémoires capables d’attirer à la France des réclamations embarrassantes, ou du moins d’en réveiller le desir. » C’est-là le bruit que j’ai trouvé le plus accrédité, en sortant du tombeau ; c’est-là l’opprobre auquel vous aviez dévoué ma cendre, si malgré vos efforts, une main toute puissante ne m’en avoit pas arraché.

Peut-être l’obstacle que vous avez mis à mon retour à Bruxelles, a-t-il eu pour objet de confirmer encore, d’accréditer cette imposture aussi criminelle qu’absurde. Peut-être, après avoir eu l’art de la rendre probable aux yeux que vous vouliez tromper, avez-vous eu celui d’empêcher les éclaircissemens entre les deux Souverains qu’elle intéressoit, & de prévenir une explication qui m’auroit justifié.

Peut-être même, redoutant la protection dont m’honoroit l’auguste & vertueuse Princesse qui est le lien de leur union, n’avez-vous forgé cette calomnie que pour la réduire au silence quand il s’agiroit de moi ; épouse de l’un, sœur de l’autre, tant que les faits ne seroient pas éclaircis, elle devoit craindre de paroître s’intéresser pour un homme suspect de leur avoir manqué également à tous deux : & comment éclaircir ces faits, puisque dans la matière délicate sur laquelle vous portiez les soupçons il étoit si facile d’éluder les éclaircissemens !

Mais vous n’aurez pas le crédit d’étouffer la protestation que je consigne ici. Renfermé exclusivement dans mes travaux littéraires, je ne me suis permis d’autres spéculations politiques, sans exception, que celles que j’ai publiées dans les Annales : j’ose invoquer ici, pour détruire l’imposture que vous avez ou inventée, ou tolérée, le Souverain auguste dont elle compromettoit le nom. Loin de me livrer à la démence folle, qui auroit voulu présager & justifier le démembrement de la France, c’est dans son sein que je n’ai cessé de me préparer une retraite (16). C’est de ses prospérités que j’ai perpétuellement fait dépendre la mienne, jusqu’au moment où vous avez payé l’attachement le plus tendre par des supplices à-peine réservés à ses plus implacables ennemis, jusques-là elle n’a point eu d’enfant plus soumis, de sujet plus fidèle.

Si mon ame a conçu l’idée d’un sentiment différent à ceux que je développe ici, sans doute il en existe quelque trace. Eh bien, découvrez-les, produisez-les au jour : fouillez tous les bureaux : mettez en mouvement les espions privilégiés dont vous payez si cher l’activité clandestine : si en effet je suis coupable, la hardiesse de ma dénégation donnera autant d’indignation contre moi, aux dépositaires des preuves de mes perfidies, que ma trahison primitive leur auroit inspiré de mépris dès le commencement : ils s’empresseront de vous aider à confondre un imposteur hypocrite, qui oseroit se flatter d’abuser de leur indulgence, & s’efforceroit de concilier l’apparence de la vertu avec les manœuvres du crime. Il n’y a ni intérêt, ni secret d’État qui puisse s’opposer à ces révélations qui vous seroient si précieuses.

Mais que je suis loin de les craindre ! Ma conduite, comme tous mes ouvrages, sans exception, n’a cessé de porter l’empreinte d’un même sentiment : c’est celui de l’enthousiasme patriotique : c’est celui d’une délicatesse sur cet article poussée jusqu’à l’excès. Voilà sur quoi ma bouche, ma plume, mon cœur ont toujours invariablement été d’accord. Voilà sur quoi il faut me démentir par des faits, ou reconnoître combien est odieuse & criminelle la machination qui a pu rendre un instant mon innocence problématique.

Mais mes écritures privées ont-elles été aussi intactes que mes actions publiques ? N’ai-je pas commis quelque imprudence intérieure, quelque indiscrétion secrète qui ait pu justifier l’animadversion du Gouvernement ? N’ai-je pas choqué quelque homme puissant, au rang de qui l’on ait cru devoir une réparation ? Voilà la dernière ressource de mes persécuteurs : & c’est aussi le dernier trait de la fatalité qui me destinoit à être un modèle d’oppression passive dans tous les genres.

N’est-il pas étrange, après ce que j’ai souffert de la rage des corps, de la prévarication des hommes en place, que je sois obligé de me justifier sur un pareil sujet ; de rendre compte de tous les soupirs que l’indignation a pu m’arracher, de toutes les convulsions que la douleur a pu me causer ? Mais il faut bien me prêter à cette énumération, d’abord parce qu’elle est nécessaire, & ensuite parce qu’elle achevera de dévoiler toute l’horreur, toute la lâcheté des manœuvres dont j’ai été la victime.

Le seul grief de l’espèce dont il s’agit qui m’ait été communiqué, celui qu’on m’a présenté comme l’unique cause de ma détention, c’est une lettre à M. le Mal. de Duras : je ne prétens pas la justifier, & la discussion en seroit fort inutile ; mais c’étoit une lettre particulière, & qui ne concernoit en lui que le particulier ; une lettre provoquée, nécessitée même, par des procédés plus repréhensibles qu’elle n’étoit violente, une lettre secrete, que je n’ai jamais montrée ; une lettre que je n’ai pas nié d’avoir écrite, parce que je ne sais pas mentir, mais que M. le Maréchal de Duras, au moins dans le public, a toujours nié d’avoir reçue ; une lettre dont il a toujours affirmé ne s’être pas plaint, dont en effet il s’est si peu plaint qu’on n’a pas pu m’en représenter l’original, malgré mes réquisitions, & qui par conséquent dans tous les cas ne pouvoit devenir le fondement ni d’une procédure, ni d’une punition quelconque ; une lettre enfin sur laquelle ma réponse, quand on m’a demandé si je l’avois écrite, auroit dû faire rougir la haine, & désarmer la vengeance (17).

Quelle qu’elle fût, il est évident que l’éclat seul auroit pu la rendre criminelle, & elle n’en avoit pas eu. Quelle qu’elle fût, quand même elle auroit été publiée avec autant de scandale que ma détention en a produit, ce n’étoit pas un crime d’état. Quelle qu’elle fût, assurément elle n’auroit pas justifié vingt mois de Bastille, & une continuité du traitement le plus atroce dont cette enceinte infernale ait jamais été le théâtre.

On sera curieux, je le sens bien, de connoître cette pièce, aussi fatale que mistérieuse, &, si je n’étois sensible qu’au desir de la vengeance je la publierois. Mais je respecte encore ici même les intentions du Roi : dès que ma lettre a pu lui déplaire, je l’abandonne : j’en fais le sacrifice au jugement qu’il en a porté, sans attacher d’autre prix à ce dernier hommage que la satisfaction de l’avoir rendu (18).

Mais il en existe une autre dans les bureaux ministériels de France, qui a peut-être plus contribué encore que la précédente à mon infortune : celle-là on s’est bien gardé de la remettre sous les yeux du Roi ; & en effet elle m’auroit garanti de tout, si elle avoit pu y paroître. On ne me l’a jamais rappellée : mais comme je ne doute pas qu’elle n’ait influé beaucoup plus que l’autre sur la résolution du Ministère ; comme il est évident qu’en se servant de la première pour aigrir l’esprit du Roi, on a eu la discrétion de lui cacher la seconde, qui n’avoit pu aigrir & alarmer que ses Ministres, je crois qu’il est de mon devoir de la consigner ici.

Elle est du lendemain de celle à M. le Maréchal de Duras : elle étoit adressée à M. Le Noir, Lieutenant de Police, par les mains de qui passoient les Annales pour se rendre dans celles du distributeur.

Il faut se rappeller qu’en Mars 1780, les NosLIX. & LX. avoient été arrêtés successivement, à la sollicitation de M. le Maréchal de Duras, & du Parlement de Paris. J’avois enduré patiemment la première suppression : à la seconde j’écrivis le 7 Avril 1780, à M. le Maréchal de Duras la lettre qu’il ne montre pas, ni moi non plus : & le lendemain, à M. Le Noir, celle que voici.

» Bruxelles, 8 Avril 1780.
» Monsieur,

» Après avoir donné ma lettre d’hier à une indignation trop légitime, je vais faire encore quelques efforts au nom de la justice & de la raison, quoique j’aie appris à mes dépens combien elles ont peu de pouvoir en France contre les manœuvres & le crédit. Voici un court mémoire, que je vous prie de remettre sous les yeux des Ministres : on ne manquera pas de dire encore que c’est ma mauvaise tête ; mais il me semble que ce sont mes bonnes raisons.

» Je ne puis concevoir que M. le Maréchal de Duras veuille encore de l’éclat. J’avoue qu’on ne peut rien ajouter à ce que M. le Comte Desgrée lui a dit : mais c’est quelque chose de le répéter, & de faire observer au public que M. Le Maréchal n’en a pas obtenu satisfaction. Il me semble qu’à sa place c’est sur-tout le bruit qu’il faudroit éviter : il va en faire plus qu’il n’en a fait de sa vie.

» Quoi qu’il en soit, je ne puis que vous repéter ce que j’ai déjà eu l’honneur de vous dire plusieurs fois, sur ma répugnance à retomber dans toutes les tracasseries passés, sur le desir ardent que j’ai de n’y être plus exposé ; mais en même tems sur le courage avec lequel je les soutiendrai. Il m’en coûtera ma fortune ; mais je suis accoutumé aux sacrifices.

» On a arrêté à Paris le débit des Numéros LIX. & LX. des Annales : ils sont publiés, distribués en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, dans les Pays-Bas : ils le sont en France même par les contrefacteurs. Arrêter à Paris seulement l’édition légitime, tandis qu’on tolère, qu’on favorise toutes les autres, c’est commettre une injustice révoltante, & encore plus inutile : on n’empêchera pas les Numéros prohibés d’entrer à Paris : on les y rendra seulement plus remarqués, plus courus, plus précieux : la sensation en sera plus vive, & plus prolongée. Je ne vois pas ce qu’il y a à gagner pour les intéressés.

» Ces Numéros n’ont rien de répréhensible à beaucoup près. Le LIX. pouvoit être infiniment plus fort. Je ne suppose pas que les intérêts du très-ridicule neveu de M. de Leyrit (19) entrent pour rien dans cette suppression. Il ne s’agit donc que d’épargner à M. le Mal. de Duras le désagrément d’une réflexion fâcheuse sur son affaire : mais n’est-elle que dans ce Numéro, ou plutôt n’y est-elle pas adoucie, du moins à l’avantage du Commandant ?

» Quand deux hommes faits par leur nom & leur état pour donner l’exemple de la probité dans les actions, & de la délicatesse dans les paroles, s’accusent réciproquement à la face de l’Europe, de friponnerie, de larcins de toute espèce, en articulant les mots ; qu’ils s’adressent à un tribunal réglé pour obtenir réparation, justice, & que ce tribunal laisse la chose indécise, il commet au moins une prévarication, & peut-être deux. S’il y a un coupable, c’est un scandale qu’il ne soit pas puni ; s’il n’y en a pas, c’en est un bien plus fort que l’arrêt étende les soupçons au lieu de les détruire, & flétrisse deux innocens au lieu de les absoudre. Voilà tout ce que j’ai dit : c’est sur les Juges que tombe ma remarque. Le Public n’est pas si indulgent : c’est l’Écrivain de Castellan qu’il désigne comme le vrai coupable, & la suppression mandiée du Numéro LIX. ne le réhabilitera pas.

» Quant au Numero LX. ce sont des faits. Les vexations des Parlemens : leurs tyrannies intérieures ; le support que tous les membres croient se devoir, & se donnent en effet les uns aux autres dans les occasions où ils devroient le moins se permettre de confondre leur caractère légal avec leurs intérêts particuliers ; la corruption des Secrétaires, leurs manèges, leurs infidélités, leur habitude de se faire payer par les deux parties, &c. sont des choses constantes. Puisque l’autorité ne veut ni punir ni réprimer ces abus, il faut au moins que la certitude de ne pouvoir les dérober à la censure publique y mette une espèce de frein : c’est l’intérêt du Gouvernement : c’est celui même des Compagnies que tant d’excès avilissent.

» Tant que j’ai écrit dAngleterre je n’ai éprouvé aucune tracasserie (20) ; & j’ai écrit des choses bien plus fortes. C’est cependant sur le plan conçu, rédigé, exécuté en Angleterre, & bien connu en France, que les conventions ont été formées entre le Public de France, les Postes de France, & moi. C’est d’après ce plan que les souscriptions ont été ouvertes & reçues ; que la distribution de l’ouvrage a été autorisée ; que le Roi a accepté les exemplaires que je lui ai adressés directement : on n’a pas mis pour conditions, que je respecterois les lâchetés des Maréchaux de France, si quelqu’un d’eux en commettoit, ou les prévarications des Tribunaux. On n’en a mis aucune ; je n’en aurois pas accepté.

» Je n’ai jamais entendu me soumettre à aucune espèce de Censure : au contraire, j’ai protesté hautement, j’ai imprimé plusieurs fois, que je n’aurois jamais d’autre Censeurs que ma propre délicatesse. Je n’ai pas dit un mot qu’elle puisse désavouer. D’où viennent donc les entraves auxquelles on prétend me soumettre ?

En repassant la mer j’ai changé de lieu, mais non pas de cœur ; j’ai fait sans regret le sacrifice de ma fortune ; je ne ferai pas celui de mon indépendance ; ni des prérogatives auxquelles un accord solemnel m’a donné droit. On peut me punir de mon amour pour la France, de ma confiance au Ministère de France, de mon dévouement en tout sens pour ma Patrie : on peut me déterminer, à force de dégoût, à cesser d’écrire ; on ne me réduira jamais à écrire en esclave. De toutes les indemnités que le Gouvernement de France me doit, la franchise de ma plume est, ce me semble, la moins coûteuse, &, j’ose le dire, la plus utile pour lui. »

Voilà, je n’en doute pas, & je n’en ai jamais douté, quoique je n’en aie jamais parlé, la véritable cause de mes infortunes ; voilà ce qui a décidé le Ministère de France à saisir l’occasion de se venger : il n’avoit pas pu refuser à la hauteur, à la netteté de ma conduite, lors de ma sortie d’Angleterre, la parole solemnelle dont j’ai parlé ; il n’avoit pas pu trouver depuis même de prétexte pour la violer.

D’ailleurs, je dois à la mémoire de M. le Comte de Maurepas cette justice : il n’étoit ni vindicatif, ni implacable : occupé uniquement de perpétuer son repos & son crédit, il ne cherchoit point d’autre jouissance. Ce que les Annales avoient de gai, il s’en amusoit le sérieux, il ne s’en inquiétoit guère. Peut-être même trouvoit-il plaisant que ce fût lui qui eût l’air de me protéger.

Ses agens dans l’administration ne pensoient pas de même : les uns se souvenoient encore de la lettre à M. le Comte de Vergennes, & des portraits qu’elle contient : les autres redoutoient la franchise peu politique des Annales. Les filoux, a dit un homme sensé, craignent les reverbères : le succès de cet ouvrage, les suffrages les plus respectables réunis en sa faveur, l’empressement de tout ce qui ne le redoutoit pas, c’est-à-dire de tous les hommes vertueux & impartiaux, avoient enchaîné la mauvaise volonté.

Mais quand on eut pour arracher le consentement du vieillard la lettre du 8 Avril, que l’on ne montroit qu’à lui, & qu’il fut aisé de lui faire prendre pour des menaces ; quand on eut pour prévenir l’esprit du jeune Roi l’autre lettre du 7 qu’on ne montroit aussi qu’à lui, avec ce qu’on y a joint sans doute, & qui ne se disoit également qu’à lui, il a été facile de fabriquer l’ordre qu’on avoit désespéré peut-être jusques-là de se procurer. On ne pourra pas douter que les choses ne se soient ainsi passés, si l’on songe que la lettre à M. Le Noir est du VIII avril 1780, & la Lettre-de-cachet du XVI du même mois.

Mais cette même date amène une bien autre conséquence : la seule idée en fait encore tressaillir ma main ; & c’est avec autant d’horreur que de saisissement que je vais la développer.

Le 16 Avril 1780, je n’étois pas en France. J’étois le maître de n’y jamais rentrer : si mon aveugle fanatisme pour ma Patrie ; si ma confiance, plus folle encore qu’aveugle, dans une promesse de Ministres François, jointe à mille trahisons, comme on le verra plus bas, ne m’avoit fait négliger des avis trop sûrs, je n’y serois jamais rentré. La Lettre-de-cachet n’auroit donc jamais eu d’exécution. On forgeoit donc cette foudre au hazard, & sans savoir si jamais elle produiroit son effet. Le Ministère de France a donc de ces réserves meurtrières ; il a des magasins où il dépose ces instrumens de sa vengeance ; & il attend paisiblement, comme un chasseur à l’affût, que la proie vienne s’offrir d’elle-même au coup qu’il veut lui porter.

Il y a plus : il imite le manège de ce chasseur dans ces préliminaires, comme dans son objet. Vingt perfidies plus lâches les unes que les autres ont été multipliées successivement pour me déguiser le piège que l’on venoit de placer sur ma route. Le seul cours rendu à la publicité des Annales, immédiatement après le 16 Avril, n’en est-il pas une de la plus criminelle espèce !

Quoi ! l’on continuoit à répandre dans le public, sous la garantie de l’autorité royale, un ouvrage dont l’auteur étoit proscrit secrétement, & dévoué par les Ministres à l’opprobre, aux rigueurs réservées pour les ennemis du Roi & de l’État ! On continuoit à le recevoir pour le remettre au Roi ; on le lui remettoit : on feignoit d’applaudir aux marques de satisfaction dont il continuoit de l’honorer : on avoit soin de m’en informer !

Le même organe par lequel transpiroient jusqu’à moi les nouvelles d’une approbation si flatteuse, étoit employé à m’attirer à Paris. L’espion masqué en ami que la police pensionnoit, à mes dépens, depuis cinq ans pour pénétrer dans mes secrets, instruit que je n’ignorois pas celui-là, ne cessoit de combattre l’effroi qu’il m’avoit inspiré, par cette considération qu’on auroit pas rendu la liberté aux Annales si on avoit voulu l’enlever à l’auteur & que je pouvois sans crainte venir en France, puisque mes ouvrages étoient si bien accueillis à Versailles. On fesoit ainsi servir un nom sacré à faciliter le succès d’une iniquité, dont ce même nom devoit être l’instrument !

Elle n’a eu lieu qu’au bout de six mois ; mais au bout de six ans, de vingt, la Lettre-de-cachet qui l’ordonnoit auroit eu la même efficacité. J’étois donc pour le reste de ma vie dévoué à subir, dans quelque tems que ce fût, l’atteinte de ce poignard ; & dans la dernière vieillesse, lorsque rassasié de calamités, épuisé de travaux, je serois venu demander à ma patrie, pour prix de tant d’efforts, de sacrifices, la permission d’y mourir en paix, je n’aurois trouvé de porte pour y rentrer que la Bastille, ni d’autre tombeau que ses cachots !

D’après ces réflexions, quel nom donner, grand Dieu, à la Lettre-de-cachet du 16 Avril 1780 ! Comment qualifier cet empressement à la fabriquer, & cette patience à attendre le moment d’en faire usage !

Maintenant qu’on songe qu’une détention ainsi motivée, ainsi préparée, ainsi consommée, a duré près de Deux ans ; qu’elle a porté à mes affaires & à ma santé un préjudice presque également irréparable ; que si ma ruine absolue au civil, & mon anéantissement entier au physique n’en ont pas été le fruit, j’en suis redevable à une faveur particulière de la Providence, qui me prédestinant apparemment au ministère que je remplis en ce moment, c’est-à-dire, à publier les horreurs de la Bastille, m’a doué d’une organisation expresse pour les supporter.

Si c’étoit à M. le Mal. de Duras qu’on eût cru devoir une satisfaction aussi complète, on ne pourroit s’empêcher de répéter ce qu’à dit à cette occasion un des plus illustres Souverains de l’Europe : « Ce Monsieur de Duras est donc un bien grand Seigneur ! »

Les exemples ne sont rien en ce genre : dans une matière où tout est caprice & defpotisme, les autorités, les comparaisons sont bien inutiles : je ne puis cependant m’empêcher d’en faire une.

Dans le nombre innombrable des Embastillemens qui ont eu pour objet une satisfaction due à des personnes puissantes, on peut compter celui de La Beaumelle. Cet écrivain plus qu’indiscret avoit osé dans ses mémoires de Mde. de Maintenon insérer cette phrase : La Cour de Vienne accusée depuis long-tems d’avoir toujours à ses gages des empoisonneurs…… Certainement l’offense étoit grave & publique : le châtiment pouvoit sans injustice être sévère, & la réparation éclatante.

Cependant Cinq mois de Bastille parurent suffisans. La Beaumelle trouva même une protection efficace dans la générosité de la Cour qu’il avoit insultée. C’est à sa sollicitation qu’il devint libre, & point Exilé.

Tout homme de guerre qu’est M. le Mal. de Duras ; tout homme de lettres qu’est M. le Mal. de Duras ; tout homme d’esprit qu’est M. le Mal. de Duras ; tout académicien qu’est M. le Mal. de Duras ; malgré tous ces titres, il n’est pas probable qu’il ait paru au Ministère François, lui tout seul, un personnage plus important que la Maison d’Autriche entière ; quelles que violentes qu’on veuille supposer mes six lignes ignorées, à M. le Mal. de Duras, on ne peut pas imaginer de les comparer à l’inculpation publique, & aussi atroce que fausse, du roman dont il s’agit.

Si donc M. le Mal. de Duras a bien voulu servir de prête-nom à là Lettre-de-cachet contre moi, quand on l’a enfantée, il est évident que ce n’est pas à lui que je dois en imputer la durée ; il n’auroit pas demandé, on ne lui auroit pas offert, un si long sacrifice (21). Il n’a pas tenu à cette indiscrétion, ou plutôt à cette malignité, qui me cherchoient par-tout des torts & au Ministère François des excuses, qu’on ne le crut exigé par une divinité terrestre un peu plus imposante. Elle ne se sont pas bornées à compromettre à mon occasion le nom d’un seul Souverain. Après avoir donné mes prétendues relations avec l’un comme le motif de l’iniquité du 27 Septembre 1780, on a voulu en rendre un autre directement complice. On a publié qu’elle avoit été accordée aux instances de sa Majesté Prussienne. Le bruit s’est répandu, & il subsiste encore, que ce Monarque piqué de l’Épître à M. d’Alembert[1], & des détails que j’ai cru devoir publier à l’occasion de la célèbre affaire du Meunier[2], & plus encore aiguillonné par les instances des petits Platons de Paris, avoit sollicité à Versailles ma détention ; que le Ministère de France n’avoit pu refuser cette condescendance à un philosophe aussi important, & que les portes de ma geole n’avoient pas pu s’ouvrir sans l’aveu de celui par l’ordre de qui elles s’étoient fermées.

Mais quelle apparence qu’un Législateur aussi équitable, aussi bienfesant chez lui, se fût abaissé jusqu’à solliciter une injustice, une oppression pour son compte chez autrui ? Quelle apparence qu’ayant fait tout récemment à l’Auteur des Annales l’honneur d’en adopter même les expressions dans une de ses loix[3], il se fût permis un caprice de cette espèce contre ce même écrivain, qui ne l’avoit jamais offensé ? Quelle apparence d’ailleurs que Versailles eût cru devoir un hommage aussi cruel à Potzdam, qu’on eût osé faire au Roi de France la proposition de se rendre l’exécuteur des vengeances du Roi de Prusse ?

Dans des délits publics, qui tendent à flétrir l’honneur d’une Couronne, tel que celui de La Beaumelle dont je viens de parler, les Princes peuvent sans doute se rendre les uns aux autres le service de les réprimer, quoiqu’ils n’y soient pas personnellement intéressés ? mais dans tout le reste ils portent entr’eux la jalousie du pouvoir au point de protéger, & quelquefois au préjudice de l’ordre commun, même les coupables : comment les soupçonner de se concilier pour la proscription d’un innocent !

Enfin ce qui achève de justifier le Roi de Prusse, & de démontrer que je n’ai pas été le Callisthène de l’Alexandre du Nord, c’est la date de la Lettre-de-cachet dont il s’agit. Le 16 Avril 1780 est de beaucoup antérieur aux prétendus torts avec lesquels on auroit voulu la lier. Il est donc clair que ce Prince n’a point souillé sa carrière philosophique, en poursuivant avec un pareil acharnement un écrivain qui, à la vérité, n’a point recherché ses faveurs, mais à qui certainement il n’a pas pu refuser son estime.

Le détail des traitemens que j’ai essuyés, la longueur même de ma détention, sont encore autant de preuves qu’il n’y a eu aucune part. S’il en avoit été le véritable auteur, la perte de la liberté ne lui auroit-elle pas paru une réparation suffisante ? Auroit-il exigé des Ministres de Versailles ces raffinemens de vengeance dont je parlerai tout-à-l’heure ; ou ceux-ci l’auroient-ils méconnu, outragé, au point de croire s’en faire un mérite auprès de lui ? Loin de se prêter à prolonger ma détresse, sa générosité ne l’auroit-elle pas pressé de suivre l’exemple de la Cour de Vienne envers La Beaumelle ? Infiniment moins fondé à se plaindre, auroit-il été plus implacable ? Auroit-il prescrit à la Bastille envers un François des rigueurs, qu’un de ses sujets, vraiment criminel, n’auroit pas eu à craindre à Spandaw !

Il est bien étonnant que le nom de deux aussi grands Princes se trouve ainsi mêlé dans les infortunes d’un simple particulier, de celui peut-être de tous les hommes qui ont cultivé la littérature, à qui sa simplicité personnelle, son éloignement pour toute espèce d’éclat, son horreur pour toute espèce d’intrigues, son indifférence pour la fortune, & tous les objets de l’ambition, auroit peut-être dû le plus épargner les dangers attachés à l’honneur d’être connu des Souverains : mais enfin il est au moins aussi évident que ni l’un ni l’autre de ceux dont je parle ici n’a pu y contribuer. Ma détention n’a pas plus eu pour cause dans son principe, ou dans sa durée, de prétendues réquisitions parties de Berlin, que de prétendus renseignemens envoyés à Vienne.

Mais quel a donc été l’objet, le motif de cette durée ? Pour celui-là on ne me l’a pas caché : c’est la seule confidence que l’on m’ait jamais faite à la Bastille : c’est la seule réponse dont on ait jamais honoré mes supplications.

Au bout de quinze jours on m’a dit franchement, qu’il ne s’agissoit plus de M. de Duras : « Et de quoi s’agit-il donc ? Oh, ils craignent que vous ne cherchiez à vous venger : on vous ouvriroit les portes tout-à-l’heure, s’ils étoient sûrs que vous n’éclatassiez pas contre eux : » car en me parlant des Dieux de ce Tartare, c’est-à-dire des Ministres, on ne se servoit jamais avec moi que de ce mot collectif ils. Voilà ce qu’on n’a cessé de me dire pendant Vingt mois, & ce que le Public savoit bien sans que je le lui apprisse.

Qu’on se mette à ma place, & qu’on apprécie de quelle terreur, de quelle accablante indignation ces lâches aveux devoient remplir mon ame. C’étoit donc un éclat futur & incertain qui déterminoit ma servitude présente ! Après m’avoir immolé à une vengeance injuste, on en éternisoit les effets uniquement pour la tranquillité de mes oppresseurs ? Suivant leur rituel politique je devois être captif tant que je serois à craindre, c’est-à-dire, tant que mon ame ne seroit pas avilie, ou mes organes dérangés, ou au moins mes foibles talens détruits par les glaces de l’âge, & les convulsions du désespoir.

Quelle inconcevable destinée : Quand il s’étoit agi de m’enlever mon état, pour complaire à une troupe d’assassins en robe, un Avocat-Général, leur complice, n’avoit pas eu honte de dire en plein tribunal, en pleine audience, qu’on ne pouvoit pas me le laisser, à cause des troubles que je ne manquerois pas d’exciter un Jour[4], dans je ne sais quel ordre ; & ici, où il s’agissoit de ma personne, on la dévouoit froidement à un esclavage sans terme, en considération du ressentiment que je ne manquerois pas d’avoir un Jour !

Ainsi toujours paisible dans le fait, & redoutable en idée ; toujours irrépréhensible au présent, & coupable au futur, c’est de l’avenir qu’on me punit ! Mes ennemis n’ont jamais pu excuser leurs iniquités que par une préscience plus inique encore ! Ils ont toujours donné pour motif de leurs injustices actuelles mon ressentiment infaillible contre leurs injustices passés ! Jamais on n’a voulu essayer si ce n’étoient pas ces prophéties dictées par une timidité stupide, ou une haine adroite, qui manquoient de fondement !

Sans doute c’en étoit bien ici l’occasion : l’ame pure & sensible du Roi s’étoit émue au souvenir de ma détresse. Quand l’intrigue s’agitoit pour éblouir sa droiture, & la calomnie pour l’égarer ; elle avoit veillé, parlé pour moi : il avoit senti que la punition des fautes, quelles qu’elles fussent, dont il me croyoit alors coupable, ne devoit pas être éternelle. Un pressentiment secret de mon innocence, lui avoit peut-être, même avant ceci, déjà rendu suspect l’acharnement de ses Conseillers : malgré leurs efforts il a prononcé le Surge & ambula tout puissant, qui a mis fin à mes infortunes.

N’étoit-ce pas là le moment, si la raison du moins, au défaut de la justice ; si une politique éclairée avoient pu quelque chose sur l’esprit des Ministres, d’essayer ce que pourroit l’indulgence sur le mien, sur cette ame indomptable, dont ils prétendoient avoir été forcés de punir les écarts avec tant d’éclat ? Je n’ai cessé de le répéter, dans les mille & un mémoires que j’ai soupiré du fond de la Bastille : je ne connoissois encore ma Patrie que par ses rigueurs : & je l’avois adorée : quelle auroit été mon idolâtrie, à l’instant où abjurant une prévention injuste, & des caprices cruels, on lui auroit permis de me tendre le bras ; où à ce sentiment que ses duretés n’avoient pas altéré, j’aurois pu joindre celui de la reconnoissance pour un premier bienfait[5] ; où rentré dans tous les droits du reste de la famille, j’aurois pu me dire à moi-même : des préjugés fâcheux m’ont nui : eh bien, travaillons à les détruire : on m’a reproché de la violence, de la fougue : poussons la douceur, & la patience jusqu’à l’excès : tâchons de dissiper les craintes, de désarmer la haine, d’ôter tout prétexte à l’inquiétude.

En sortant du sépulchre, ces dispositions mon premier mouvement a été de les confirmer : Lazare nouveau, débarassé du suaire funèbre qui avoit pendant vingt mois intercepté tous les mouvemens de ma bouche & de mon cœur, c’est la sensibilité, c’est l’amour de la paix, c’est la Reconnoissance que j’ai annoncé : pendant cinq semaines entières je n’ai cessé de tendre vers ces despotes pusillanimes autant qu’implacables, des mains encore meurtries de fers dont ils les avoient si long-tems chargées. Je ne leur demandois que la grace de m’éprouver, & je n’ai pu l’obtenir ! ils n’ont osé croire que mes paroles fussent sincères ! Indignes d’apprécier mon cœur, ils ont cru leurs Lettres-de-cachet un frein plus sûr que ma délicatesse : & quand la jouissance d’une liberté déformais inaltérable, me console à-peine du prix qu’elle me coûte, ils s’applaudissent peut-être de la sagacité qui leur fesoit deviner l’usage Infaillible que j’en ferois.

Écartons ces retours & ces regrets qui n’ont plus d’application : n’ayant pu être admis à convaincre les Ministres de France de ma résignation, profitons au moins de la faculté qu’ils m’ont forcé de me donner de démasquer aux yeux du Public leurs injustices, de révéler leurs barbaries. Les unes sont déjà bien constantes : entrons enfin dans le détail des autres : & si, à la lecture de ces mémoires quelques lecteurs sont tentés de dire que jamais oppression n’a été reprochée avec tant d’énergie, forçons-les de convenir également qu’il n’y en a jamais eu d’aussi cruelle.

NOTES

(16). Page 26. De me préparer une retraite.) Il ne falloit peut-être pas moins que cette dernière infortune, pour me guérir de ce patriotisme extravagant : le topique a été cuisant : mais aussi la cure est radicale.

À présent que je ris, j’ai trouvé assez plaisante une naïveté échappée à ce sujet, à un homme qui joue aujourd’hui un rôle important dans le Ministère. On lui parloit de ma retraite à Londres, & de mon intention de publier ces Mémoires-ci. Mais il veut donc, dit-il, se fermer pour toujours les portes de la France ! Mais ces Messieurs auroient-ils donc encore quelques Lettres-de-cachet à placer, & songeroient-ils à m’honorer de la préférence ?

(17). Page 28. Et désarmer la vengeance.) Le hazard on m’a fait conserver une copie de cette réponse ; je ne puis me défendre d’en consigner ici au moins la fin. Après avoir détaillé d’une manière attendrissante les raisons qui m’avoient arraché cette lettre, j’ajoutois : « Il espère que le Roi voudra bien considérer que c’est une affaire particulière, une affaire secrette, ignorée, ........ que cette lettre ne doit être réputée que la suite d’un premier mouvement que les loix ne punissent nulle part, & que la simple humanité excuse ; qu’enfin de quelque manière qu’on l’envisage, elle ne doit pas effacer le souvenir des services que le répondant s’est efforcé de rendre toute sa vie aux particuliers nombreux qu’il a défendus, & sauvés dans les tribunaux ; au public qu’il s’est efforcé d’éclairer par ses écrits ; à la religion, aux loix, aux mœurs qu’il a toujours scrupuleusement respectées ; ni de la délicatesse qui lui a fait sacrifier à la seule apparence de la rupture, un tout formé en Angleterre, pour se rapprocher de la France ; ni de la fermeté avec laquelle il a publié par-tout les louanges, & soutenu les intérêts de son Prince & de sa Patrie, même au milieu de leurs ennemis comme le prouvent sur-tout ses Annales ; ni du dessein qu’il a toujours eu, & annoncé de rentrer en France, de s’y fixer, d’y rapporter sa fortune, & d’y vivre, sous les loix du Souverain à qui la Providence l’a soumis ; dessein qui étoit un des principaux objets du présent voyage, & sans lequel il ne seroit pas tombé dans l’infortune où il se trouve.

» Il n’ajoutera plus qu’un mot ; c’est qu’en développant ainsi les considérations qui peuvent rendre sa faute plus légère, il ne pense pas néanmoins à l’excuser entièrement : il ne se propose que de fournir des motifs à la clémence du Roi pour en abréger la peine, & à la générosité de M. le Mal de Duras pour en solliciter le pardon. »

Depuis cette réponse je n’ai plus entendu parler de rien : j’ai seulement appris depuis ma sortie, qu’elle avoit été un sujet de plaisanterie pour les bureaux de M. le C. de Vergennes. Le S. Moreau, entr’autres, un de ses Secrétaires favoris, s’est permis, en la lisant à ses amis, de dire à cette fin, Ah, ah, à présent il fait le capon.

Ô Louis XVI, ô Roi juste & bienfesant, est-ce donc ainsi que les agens mercénaires des Ministres qui vous trompent, insultent aux douleurs de vos sujets qu’ils oppriment ! Est-ce ainsi qu’ils osent travestir des retours respectueux de confiance & de soumission envers vous ! Est-ce d’une inculpation ainsi reconnue, & discutée, que vingt mois de barbaries ont été le fruit ?

(18). Page 29. Que la satisfaction de l’avoir rendu.) On m’a assuré depuis ma sortie qu’on avoit fait courir de prétendues copies de cette lettre. Je déclare ici, qu’il n’est pas possible qu’il en existe : on ne peut pas supposer que le Lieutenant de Police l’ait livrée à la curiosité publique. Assurément M. le Mal. de Duras ne la montrera pas plus à l’avenir que par le passé ; les mains qui ont soustrait mes papiers aux recherches ardentes de ses vengeurs, ont eu la même discrétion : ainsi ce petit secret est un de ceux sur lesquels la malignité publique ne sera jamais satisfaite.

(19). Page 32. Du très-ridicule neveu de M. de Leyrit.) Pour apprendre quel est ce personnage, voyez les tomes VIII & IX des Annales, mais sur-tout le IX, page 217 & suivantes. Peu d’affaires ont été plus atroces, & aucune, même en France, n’a jamais eu des détails & des suites plus inconcevables que tout ce procès de M. de Lally. Le Parlement de Paris après avoir eu la bassesse inconséquente d’accepter une commission pour le juger ; & la cruauté horrible de punir par un arrêt de mort, des fougues excusables peut-être en tout sens, des écarts auxquelles l’arrêt même n’a pas osé adapter le nom de crime, a eu la bassesse & la cruauté tout à la fois, de traverser sourdement un fils qui demandoit la réhabilitation de la mémoire de son père.

Le Parlement de Rouen, constitué réviseur d’un jugement déjà reconnu irrégulier dans le forme, déjà anéanti en conséquence, & demontré au moins aussi inique dans la forme n’a pas, à la vérité, prévariqué au point d’oser le consacrer de nouveau ; mais pour éluder la nécessité de se décider entre la justice, & un corps de son ordre, il a mieux aimé violer une des règles les plus solemnelles de la procédure Françoise, & admettre une intervention aussi folle par ses accessoires, aussi absurde en elle-même, qu’insoutenable en jurisprudence. D’où résultent de nouveaux combats, de nouvelles questions, un nouveau renvoi à un autre Parlement, celui de Dijon, où M. de Lally aura à essuyer les mêmes préjugés, les mêmes déférences pour l’esprit de Corps, les mêmes fureurs.

Il ne faut point se lasser de le redire : le reste de l’univers n’offre point de pareils exemples : ils n’ont lieu, ils ne peuvent avoir lieu qu’en France.

Sic vivitur illic.

Mais aussi on y a l’Opéra Comique, le Grand Opéra, les Boulevards, les Champs Élisées, le Mercure, &c. &c. &c.

(20). Page 33. Tant que j’ai écrit d’Angleterre, je n’ai essuyé aucune tracasserie :) Cette remarque est aussi vraie que singulière ; & elle tient à une anecdote plus singulière encore s’il est possible, que tout ce qui a précédé : mais que je supprime par deux raisons ; 1o. par respect pour un nom auguste, qui s’y trouve mêlé ; 2o. parce qu’elle est plus curieuse, plus piquante qu’utile. Tout ce qu’elle prouveroit, c’est la supériorité que donne même aux simples particuliers l’influence d’un atmosphère épuré par la Liberté, tel que celui de la Grande Brétagne, sur la fange du despotisme, qui souille, énerve presque également, & ses agens, & ses victimes : or cela a-t-il besoin de preuves ?

(21). Page 40. Un si long sacrifice.) Je suis bien fâché pour M. le Mal. de Duras, de le tenir si long-tems sur une scène où il ne fait pas une bien honorable figure : mais encore une fois ce n’est pas ma faute. Pour me réduire à un silence éternel, il n’auroit eu besoin d’être généreux qu’un moment.


  1. Voyez le Tome IX des Annales Politiques, &c, page 79.
  2. Ibid. page 4 & suivantes.
  3. Voyez le Tome VII. des Annales Politiques, &c. page 434.
  4. Voyez l’Appel à la Postérité, pag. 35.
  5. Ce mot comporte un éclaircissement que je ne puis renvoyer aux Notes : il est trop important pour moi qu’on ne le perde pas de vue.

    Parmi les absurdités, & les mensonges sans nombre dont mon infortune, comme c’est l’usage, m’a rendu l’objet, on en a glissé une qu’il ne m’est pas permis de mépriser : on a dit, on a écrit, on a imprimé que le Ministère de France avoit sur moi des droits d’autant plus forts, que j’en recevois une pension de deux mille écus.

    Je suis obligé de déclarer, qu’il n’y a jamais eu d’imposture plus impudente. Il est inconcevable qu’on l’ait hazardée, postérieurement au 27 Septembre 1780, après ce que j’avois dit en Août précédent, NoLXIX. des Annales, page 296.

    » Il n’y en a qu’un seul (des Rois de l’Europe) envers qui le respect, l’attachement, la fidélité, soient pour moi des devoirs un seul de qui J’eusse pu accepter les bienfaits sans rougir, & sans scrupule. Or, celui-là je ne lui ai jamais demandé, je ne lui demanderai jamais que justice.

    Il ne s’agit pas ici de la réponse que l’on a faite à cette demande : mais il est clair que l’homme qui tenoit ce langage publiquement, dans un ouvrage imprimé, n’étoit pas pensionné.

    Les seules marques d’attention que j’ai reçues dans ma vie, du Ministère de France, sont trois Lettres-de-cachet ; l’une de Bastille, & deux d’Exil, dont la première étoit la punition d’avoir défendu, comme Avocat, M. de Bellegarde, condamné solemnellement d’abord comme coupable, & solemnellement reconnu innocent, trois ans après.

    Les autres affaires que j’ai traitées, soit comme Jurisconsulte, soit simplement comme Homme de Lettres, ne m’ont pas toutes valu des distinctions aussi flatteuses : mais il n’y en a pas une dont l’ingratitude des cliens que je sauvois, les prévarications des tribunaux que je forçois d’être justes, la stupidité, ou la corruption des hommes en place que je démasquois, n’ait empoisonné pour moi les succès. Il n’y a point d’amour-propre à dire que le Barreau & la Littérature n’ont point produit d’hommes dont la vie ait été semée d’anecdotes plus incroyables en ce genre depuis la Défense de M. le Duc d’Aiguillon, jusqu’à mes Réflexions sur celle de M. de Lally.

    J’oserai dire plus, quant on devroit m’accuser d’amour-propre, & réveiller les anciens cris d’égoïsme : il n’y a pas eu d’écrivain dont le zèle ait été plus pur, l’ame plus inaccessible au manège, en tout genre, comme aux considérations personnelles, les faibles talens plus exclusivement dévoués à la défense de la justice, à la manifestation de la vérité : & il y paroît bien, aux fruits que j’en ai tirés.

    Puisque j’ai parlé ici de l’exil occasionné par la défense de M. de Bellegarde, je dois rendre hommage à la générosité de M. le Mal. de Biron, en cette occasion. Il étoit Chef du Conseil de Guerre que la Lettre-de-Cachet sembloit venger. Il se donna les plus grans mouvemens pour en précipiter la révocation. À mon retour l’accueil le plus honnête, le plus flatteur, fut l’appareil qu’il mit à ma blessure.

    Des Chevaliers François tel est le caractère :

    Mais ce n’est pas apparemment celui des Chevaliers Littérateurs, ni des Maréchaux Académiciens.