Aller au contenu

Mémoires sur la Bastille/3

La bibliothèque libre.
De l’Imprimerie de Thomas Spilsbury (p. 50-105).

§ III.

Du Régime de La Bastille.

Je ne touche point ici pour le présent à une question délicate, dont la discussion seroit plus pénible que la solution n’en pourroit être utile. Je ne cherche point si les Prisons d’État sont nécessaires à un gouvernement ; s’il faut à toutes les administrations de ces depôts soustraits à l’inspection des Loix ; si ce ressort violent, & toujours dangereux, peut être regardé comme indispensable dans des machines qui, pour se conserver, ont quelquefois besoin d’essuyer des secousses extraordinaires ; si enfin ce qu’on désigne en France par le nom bizarre de Lettre-de-cachet, est une maladie particulière & propre à ce royaume, comme la Peste à l’Égypte, la Petite Vérole à l’Arabie, les inondations de cendres brûlantes au voisinage des Volcans, &c. ce problême est à-peu-près résolu par les faits ; si cette solution n’est pas celle qu’admettroit une philosophie humaine, elle n’en est pas moins adoptée par une politique universelle.

On ne voit point de nation chez laquelle l’autorité n’ait usé de cette ressource, ou de quelque équivalent. Rome dans le tems de sa plus pure liberté avoit des Dictateurs. Les ordres de ce magistrat suprême valoient bien des Lettres-de-cachet, puisqu’il disposoit sans appel, & sans rendre de compte, non-seulement de la liberté, mais de la vie des citoyens.

À Sparte la Raison d’état poussoit le despotisme encore plus loin, pour ainsi dire. Les Rois mêmes, c’est-à-dire les chefs de la nation, y étoient soumis ; les Éphores pouvoient les envoyer en prison : c’étoit à la vérité le contraire d’une Lettre-de-cachet ; mais enfin c’en étoit une espèce.

Je vois que dans le lieu de l’univers où l’Administration est le plus surveillée, le plus restrainte, dans celui où l’on a le mieux réussi à garantir les particuliers sans pouvoir des abus arbitraires du pouvoir, à Londres même, il existe une Tour destinée à renfermer les Criminels d’état. Le Parlement, ce gardien des libertés privées, autant que des franchises publiques, non-seulement ne marque pas d’effroi à l’aspect d’une citadelle qui semble menacer les unes & les autres ; mais il en fait quelquefois usage : il ne croit par-là ni violer, ni compromettre les privilèges du peuple (22).

À plus forte raison une semblable institution pourroit-elle paroître excusable en France, où les caractères étant plus impétueux, les prétentions des différens pouvoirs qui ne cessent de s’y choquer moins circonscrites, & l’autorité royale sans bornes comme sans étendue bien constatées, on peut dans de certains momens s’imaginer avoir besoin d’un frein, ou d’un épouvantail qui défende les prérogatives du trône, si ce ne sont pas celles de la nation. Mais encore une fois je n’entre point ici dans cet examen : ce n’est pas de la légitimité de la Bastille que je m’occupe en ce moment ; c’est de son régime. Or ce régime est horrible : il ne ressemble à rien de ce qui s’est jamais pratiqué, ou se pratique aujourd’hui dans le monde (23).

Si dans les relations de ces voyages qu’une effervescence passagère a tant multipliés ces dernières années ; nous lisions qu’aux Terres Australes ; dans quelques-unes des îles que la nature sembloit y avoir cachées au reste du monde, il existe une nation légère, douce ; frivole même par essence ; dont le gouvernement n’est point sanguinaire ; où les affaires les plus sérieuses prennent toujours une tournure plaisante ; & dans la capitale de laquelle cependant on conserve avec soin un abyme, où tous les citoyens sans exception peuvent être à chaque instant précipités ; où en effet on en précipite journellement quelques-uns, sur des ordres dont il n’est possible ni d’éviter le coup, ni d’espérer l’examen, ni souvent de pénétrer le motif ou le prétexte :

Que l’infortuné ainsi évanoui se trouve alors séparé du monde entier ; plus éloigné de ses parens, de ses amis, & sur-tout de la justice, que s’il étoit transféré dans une autre planète ; que ses réclamations sont étouffées sans ressource, ou du moins n’ont qu’un seul canal pour se produire au dehors, & c’est précisément celui qui est toujours intéressé à les supprimer, en raison de ce que leur motif, c’est-à-dire l’oppression qui les nécessite, est plus grave & plus palpable :

Qu’il est abandonné, au moins très-long-tems, sans livres, sans papier, sans communication avec qui que ce soit, au tourment d’ignorer ce qui se passe au dehors, ce que deviennent sa famille, sa fortune, son honneur, & de quoi on l’a accusé, & de quoi on l’accusera, & quel sort on lui réserve ; tourment dont une solitude sans aucune espèce de distraction rend à chaque minute les aiguillons plus vifs, & la sensation plus profonde :

Qu’il n’a d’autre caution de la sûreté de sa vie que la délicatesse de ses gardiens ; gardiens qui, malgré le signe d’honneur attaché à leur vêtement, étant capables pour de l’argent de s’avilir jusqu’à se rendre sur un ordre arbitraire de lâches satellites, ne répugneroient pas sans doute à se charger d’un ministère plus lâche encore, & plus barbare, si on l’exigeoit d’eux au même titre ; qu’ainsi il peut très-raisonnablement voir la mort dans chaque aliment qu’on lui sert ; qu’à chaque fois qu’on ouvre sa porte, le cri lugubre des verroux qui la chargent peut lui paroître le précurseur d’un arrêt de mort, & le signal de l’arrivée des muets destinés à l’exécuter ; sans que le sentiment de son innocence, ou l’équité du Prince, soient pour lui un motif de tranquillité, puisque la première surprise faite à celle-ci peut être suivie d’une seconde ; puisqu’on a sur sa vie le même droit que sur sa liberté ; puisque les mêmes mains qui se prêtent à l’assassiner moralement mille fois par jour en vertu d’une Lettre-de-cachet, ne se refuseroient pas sans doute à le tuer physiquement une fois, d’après la même autorisation ; & que dans un lieu où tout est douleur & mystère il n’y a pas d’attentats qui ne puissent être commis & cachés avec la même facilité :

Que s’il conserve sa santé, elle n’est qu’un supplice de plus, parce que sa sensibilité est plus vive, & ses privations plus douloureuses ; si elle succombe, comme il arrive presque toujours, le régime de la maison qui ne change point le livre sans secours, sans consolation, à l’idée horrible qu’il ne peut échapper ; qu’il va laisser sa famille malheureuse, sa mémoire compromise ; que sa cendre sera privée des derniers tributs payés par la tendresse aux objets qu’elle a perdus ; que sa fin fera peut-être ignorée ; que sa femme, ses enfans abusés, feront encore des vœux & des efforts pour sa délivrance, long-tems après que le tombeau où il a été enseveli vivant ne conservera plus que ses ossemens décharnés :

Si un pareil tableau se trouvoit dans les voyages de Cook, ou de l’Amiral Anson, quelle impression produiroit-il ? Ne prendrions-nous pas le peintre pour un imposteur ; ou bien, en nous applaudissant de vivre dans des contrées exemptes d’une pareille servitude, ne concevrions-nous pas un mépris mêlé d’horreur pour un gouvernement si barbare, & une nation si avilie ?

Hélas ! c’est celui de la Bastille, & qu’il est encore au-dessous de la vérité ! Qu’il est loin de rendre ces tortures de l’ame, ces convulsions prolongées, cette agonie perpétuelle qui éternise les douleurs de la mort, sans jamais en amener le repos ; enfin tout ce que les geoliers de la Bastille peuvent faire souffrir, & ce que personne ne peut peindre !

Le premier article de leur code c’est le mystère impénétrable qui enveloppe toutes leurs opérations ; mystère qui s’étend jusqu’à laisser du doute non-seulement sur la résidence, mais sur la vie de l’homme disparu entre leurs mains ; mystère qui ne se borne pas à interdire sans exception tout accès auprès de lui aux nouvelles qui pourroient, ou le consoler, ou le distraire, mais qui empêche également qu’on ne puisse vérifier, ni où il est, ni même s’il est encore.

L’homme qu’un Officier de la Bastille voit & angarie tous les jours, il soutient sans rougir quand on lui en parle dans le monde, qu’il ne l’a jamais ni vu ni connu. Quand mes vrais amis sollicitoient auprès du Ministre chargé du département de ces Oubliettes la permission de me voir, il répondoit comme un homme étonné, même qu’on pût me croire à la Bastille. Le Gouverneur a souvent juré à plusieurs d’entre eux sur son honneur & foi de Gentil-homme, que je n’y étois plus, que je n’y avois pas été huit jours ; car le scandale de ma détention, le soin que l’on avoit eu de l’opérer en plein jour, & en pleine rue, ne lui permettoit pas de soutenir, comme il l’auroit fait sans cela, que je n’y étois jamais entré.

Un laquais ment de même à la porte de son maître quand il en a reçu l’ordre : mais ce n’est que pour écarter des visites importunes : ses faussetés ont un but utile, ou un effet agréable : il ne les appuie point par un air pénétré, ni par des sermens : & cependant cet emploi l’avilit. Appréciez donc celui d’un Ministre, & d’un Gouverneur de la Bastille, qui ne trompent que pour tourmenter, & dont les mensonges ne produisent que des douleurs.

J’ose le demander, quel est l’objet de cette incertitude affectée où on laisse un public entier, des amis, une famille, sur l’existence physique de l’homme qu’on leur a ravi ? Ce ne peut pas être de faciliter les moyens de le convaincre, & d’assurer son châtiment : car, 1o. cette clandestinité n’ajoute rien à ceux que l’on a d’ailleurs, soit pour instruire son procès, soit pour consommer sa punition, s’il y en a une de prononcée : 2o. mon exemple prouve que la Bastille recèle souvent des hommes à qui non-seulement on ne veut pas faire de procès, mais à qui l’on n’en peut pas faire, & ce sont précisément ceux-là sur le sort de qui l’on affecte d’épaissir le plus le nuage : dans quel dessin, je le répète ?

Le régime de ce Château étant expressément institué pour déchirer les ames, pour rendre la vie dure, comme l’a dit naïvement une fois, un des questionnaires à croix de St. Louis, qui ne frémissent pas de ces fonctions, je conçois que l’isolement absolu, l’ignorance sans exception où l’on tient un prisonnier de ce que l’on a fait, de ce que l’on fait, de ce que l’on fera, pour ou contre lui, est un moyen parfaitement convenable au but que l’on se propose ; rien n’est mieux imaginé pour faire passer un homme par toutes les gradations du désespoir, sur-tout s’il a le malheur d’avoir une de ces ames fières & actives, que le sentiment de l’injustice révolte, pour qui l’occupation est un besoin, & l’attente un supplice : mais pourquoi faut-il associer à ses tourmens ses parens, ses amis, que l’on feint de ne pas vouloir associer à ses infortunes ?

Au moins quand il y a un procès établi on connoît la nature de l’accusation ; on sait jusqu’où elle doit s’étendre : on suit les progrès de la procédure ; on ne perd point la victime de vue, jusqu’au sacrifice, ou jusqu’au triomphe. L’inquiétude a des bornes, & la douleur des consolations.

Mais ici, tandis que l’infortuné soustrait à tous les yeux accuse ses amis, sa famille de l’oublier, ils tremblent qu’on ne leur fasse un crime de se souvenir de lui : sa captivité dépendant d’un caprice, ses fers pouvant ou tomber à chaque moment ou se perpétuer sans fin, chaque jour est pour ceux qui espèrent de le revoir, comme pour lui, une période complette ; où ils épuisent toutes les angoisses de l’attente, & toutes les horreurs de la privation : le matin on pleure du souvenir de ce que l’on a déjà souffert, & le soir par la certitude d’avoir encore à souffrir, sans qu’il soit possible même d’entrevoir une fin à ces supplices ; ou si l’imagination essaie de s’en fixer une, ce n’est que pour se préparer de nouveaux déchiremens.

Dans les vues de l’instituteur primitif du régime de la Bastille, cette effroyable politique avoit un objet : c’étoit de se défaire sans bruit, & sans éclat, des hommes pour l’assassinat de qui le bourreau lui auroit refusé son ministère : quand il avoit proscrit un innocent, car on ne proscrit que ceux-là, les coupables on les juge ; quand il avoit proscrit un innocent, il vouloit qu’on ignorât l’époque de sa mort, afin de ne la fixer qu’au moment précis qui convenoit à ses intérêts, ou à sa vengeance.

Mais Louis XVI n’est pas Louis XI : l’un est aussi humain que l’autre étoit barbare : l’un respecte autant la justice & les loix ; il en recommande aussi soigneusement l’observation que l’autre se plaisoit à les faire violer, & à donner l’exemple de l’infraction. Comment donc conserve-t-on sous l’humanité de Louis XVI le régime inventé par la tyrannie de Louis XI ? Comment sous le Prince à qui l’équité est chère, & le sang des hommes précieux, les sujets sont-ils exposés aux mêmes catastrophes que sous celui pour qui les exécutions étoient un spectacle délicieux, qui appelloit le bourreau son Compère, & ne marchoit jamais que sous l’escorte d’un satellite, son compère aussi, mais plus féroce, plus sanguinaire que tous les bourreaux ensemble ?

Encore si c’étoit la gravité des délits, ou l’espèce des personnes qui déterminassent cet étrange & périlleux incognito ; si l’on ne couvroit de ce voile funèbre que des hommes dévoués par l’énormité de leurs forfaits à un supplice prochain, ou des intriguans que leur naissance, ou leurs richesses, ou leurs relations rendissent redoutable, on auroit au moins une excuse, ou un prétexte.

Mais la Bastille, comme la mort, égalise tous ceux qu’elle engloutit : le sacrilège qui a médité la ruine de sa Patrie ; & l’homme courageux qui n’est coupable que d’en avoir défendu les droits avec trop d’ardeur ; & le lâche qui a trafiqué des secrets de l’État, & celui qui a dit aux Ministres des vérités utiles, mais contraires à leurs intérêts ; & celui qu’on enchaîne de peur qu’il ne deshonore sa famille par des crimes, & celui dont on ne redoute que les talens, sont tous plongés dans les mêmes ténèbres[1].

Et qu’on y songe bien : elles sont doubles : elles empêchent de voir, comme d’être vu : non-seulement elles ôtent au prisonnier la connaissance de ce qui peut l’intéresser personnellement, la faculté de régler ses propres affaires ; de prévenir par des arrangemens définitifs ou provisoires, sa ruine, & celle quelquefois de ses correspondans, celle sur-tout d’éclairer ses protecteurs, de désarmer ses ennemis ; enfin, tout ce qui pourroit l’occuper utilement : mais elles lui dérobent jusqu’à l’aspect des affaires publiques qui pourroit le distraire : devenu étranger à l’univers entier, on ne lui permet pas même de s’informer de ce qui s’y passe. Il y a peut-être dans ces cachots tel homme qui fatigue journellement de ses prières Louis XV & le Duc de la Vrillière : il se croit encore enchaîné par eux : il est sans cesse à genoux devant ces deux fantômes dont il n’existe plus que la mémoire : & les officiers du lieu, témoins de son erreur, ont la stupide délicatesse, ou le scrupule barbare de ne pas l’en tirer.

De cette ignorance active & passive, il résulte des effets infiniment funestes pour l’infortuné ainsi abusé : s’il n’a été sacrifié, par exemple, qu’à la vengeance personnelle d’un homme en place, il n’est point soulagé par la chûte même de ce colosse dont la prospérité l’a écrasé. Il ne peut pas s’en prévaloir par lui-même, puisqu’il n’en est pas instruit : s’il n’a pas des amis ardens ; si sa famille est timide, ou obscure, ou indifférente, ou éloignée, l’oppression reste la même, quoique l’oppresseur soit évanoui. Le successeur songe bien plutôt à user de la même ressource, qu’à redresser les torts qu’elle a produits. Le prisonnier reste à la Bastille, non pas parce qu’on desire qu’il y soit, mais parce qu’il y est ; parce qu’on l’oublie ; parce que les bureaux ne sont pas sollicités ; & que rien n’égale la difficulté de sortir de ce puits meurtrier, si ce n’est la facilité d’y tomber.

J’en puis citer un exemple autre que le mien, & sans compromettre personne. De mon tems la Bastille recéloit un Génevois, nommé Pelisseri. Son crime unique étoit d’avoir fait quelques remarques sur les opérations financières de M. Necker. Quand un hazard très-singulier m’en a instruit, il y étoit depuis trois ans : il y est peut-être encore ; & ne connoît ni la subversion de sa patrie, ni celle du Ministre qu’il accuse avec raison de la sienne. Il ne sortira que quand un autre hazard, ou peut-être la mention que j’en fais ici rappellera sa mémoire aux cerveaux mobiles qui maîtrisent l’immobilité de la Bastille : peut-être enfin sentira-t-on combien il est affreux d’éterniser ainsi au nom de l’État la vengeance personnelle d’un administrateur passager ; de punir un étranger, un homme honnête, d’avoir été assez éclairé pour pressentir ce que le gouvernement ne devoit pas tarder à faire lui-même ; car enfin que reste-t-il des opérations de M. Necker ? Si M. Pelisseri a été coupable en les censurant, que sont donc ceux qui les ont détruites (24) ?

Peut-on ne pas frémir d’horreur, en songeant que celles dont je trace le pénible tableau, ont été le prix d’une indiscrétion, qui, quelques mois plus tard, est devenue, non-seulement une action prudente, mais une nécessité. Le panégyriste de M. Necker aujourd’hui risqueroit sans contredit de se trouver le commensal de son critique : & tandis qu’un despotisme sans pudeur multiplie arbitrairement les victimes de ces terribles inconséquences, leurs réclamations se perdent dans les ténèbres inaccessibles dont je parle.

Encore une fois, qu’on y songe bien, rien n’en sort, comme rien n’y pénètre : les tentatives même qu’un prisonnier peut hazarder auprès de ses protecteurs, pour les intéresser à obtenir ou une procédure ou un pardon, on les intercepte, on les ensevelit : avertis même par ces indications indiscrètes des côtés par lesquels il peut se flatter d’être secouru, les limiers de la Police se hâtent de fermer les passages aux efforts que l’on pourroit tenter en sa faveur. On ne lui laisse le pouvoir de solliciter ceux qui peuvent solliciter pour lui, que quand il a bu jusqu’à la dernière goutte la mesure de fiel que le despotisme & la haîne lui ont préparée.

Ses lettres, quand on ne lui enlève pas la faculté d’écrire, passent toutes ouvertes à la Police : où bien elles y sont décachetées. C’est pour les préposés à ce triage un amusement que la lecture de ces douloureuses lamentations : ils se divertissent un moment du ton sur lequel chacun des encagés soupire : & puis on enliasse soigneusement le produit épistolaire de chaque jour, non pour en faire usage, mais pour l’enterrer dans les dépôts inconnus, ou le brûler. Ni le prisonnier qui a écrit, ni ceux à qui il écrit, n’en entendent jamais parler.

Dans les premiers tems de ma détention, j’avois imploré les bontés des Princes de la Famille Royale (25). Instruit dès auparavant que Monsieur, & Mgr. le Comte d’Artois m’honoroient de leur estime, je m’étois flatté que dans mon malheur ils ne me refuseroient pas leur bienveillance. Je leur avois écrit : les lettres étoient cachetées : le Lieutenant de Police quelque tems après me dit qu’il les avoit lues, mais non pas rendues : qu’on ne le lui avoit pas permis. Et sur ce que je lui observai que, puisqu’il en savoit le contenu, il pouvoit en informer les Princes généreux à qui il les avoit soustraites, il me répondit qu’il n’approchoit pas de ces Puissances. Et l’homme à qui l’accès de ces Puissances étoit interdit, avoit celle de décacheter leurs lettres, de les supprimer, de rendre leurs bonnes intentions, & celles du Roi inutiles, enfin d’élever autour de moi des ramparts plus impénétrables que tous les châteaux magiques dont l’imagination a jamais peuplé les romans !

Entrons maintenant dans l’intérieur de ces ramparts : voyons comment s’y prennent les Cerbères qui en ont la garde pour completter leur abominable ministère, pour achever d’y rendre la vie dure.

Le prélude quand on leur amène une proie nouvelle, c’est la Fouille. Leur prise de possession de la personne d’un prisonnier, leur manière de constater la propriété infernale dans laquelle il va être compris, c’est de le dépouiller de toutes les siennes. Il est aussi surpris qu’effrayé de se trouver livré aux recherches, aux tatonnemens de quatre hommes dont l’apparence semble démentir les fonctions, & ne les rend que plus honteuses ; de quatre hommes décorés d’un uniforme qui autorise à en attendre des égards, & d’un signe d’honneur qui suppose, il faut le répéter, un service sans tache.

Ils lui enlèvent son argent, de peur qu’il ne s’en serve pour corrompre quelqu’un d’entr’eux ; ses bijoux, par la même considération ; ses papiers, de peur qu’il n’y trouve une ressource contre l’ennui auquel on veut le dévouer ; ses ciseaux, couteaux, &c. de peur, lui dit-on, qu’il ne se coupe la gorge, ou qu’il n’assassine ses geoliers : car on lui explique froidement le motif de toutes ces soustractions. Après cette cérémonie qui est longue, souvent coupée par des plaisanteries, & des gloses sur chaque pièce comprise dans l’inventaire, on vous entraîne vers la loge qui vous est destinée dans cette ménagerie.

Elles sont toutes pratiquées dans des tours dont les murs ont au moins, comme je l’ai dit, douze pieds d’épaisseur, & dans les bas trente & quarante. Chacune a un seul soupirail pratiqué dans le mur, mais traversé par trois grilles de fer, l’une en dedans, l’autre au milieu de la muraille, la troisième en dehors. Les barreaux sont croisés ; ils ont un pouce quarré d’épaisseur : & par un raffinement qui prouve la supériorité du génie des inventeurs, la partie solide de chacune de ces étranges mailles répond juste au vuide d’une autre, ce qui laisse à-peine à la vue un passage de deux pouces, quoique les mailles en aient à-peu-près quatre de large.

Autrefois chacun de ces caveaux avoit trois ou quatre ouvertures, toutes petites il est vrai, toutes décorées des mêmes réseaux : mais enfin cette multiplicité de lucarnes aidoit à la circulation de l’air ; elle prévenoit l’humidité, l’infection, &c. : un Gouverneur plein d’humanité les a faits boucher : il n’en reste qu’une : dans les plus belles journées le peu de lumière qu’elle laisse transpirer dans la chambre, ne peut servir qu’à en faire mieux distinguer l’obscurité.

Ainsi en hyver ces caves funestes sont des glacières, parce qu’elles sont assez élevées pour que le froid y pénètre ; en été ce sont des poèles humides, où l’on étouffe, parce que les murs en sont trop épais pour que la chaleur puisse les sécher.

Il y en a une partie, & la mienne étoit de ce nombre, qui donnent directement sur le fossé où se dégorge le grand égout de la Rue St. Antoine ; de sorte que quand on le nettoie, ou en été dans les jours de chaleur un peu continuée, ou après chaque inondation, accident assez commun au printems & en automne dans ces fossés creusés au-dessous du niveau de la rivière, il s’en exhale une infection pestilentielle. Une fois engouffrée dans ces boulins que l’on appelle des chambres, elle ne se dissipe que très-lentement.

C’est dans cet atmosphère qu’un prisonnier respire : c’est-là que pour ne pas étouffer entiérement il est obligé de passer les jours, & souvent les nuits, collé contre la grille intérieure, qui l’écarte comme je viens de le dire, même du trou taillé en forme de fenêtre par laquelle coule jusqu’à lui une ombre de jour & d’air. Ses efforts pour en pomper un peu de nouveau par cette sarbacane étroite ne servent souvent qu’à épaissir autour de lui la fétidité qui le suffoque.

En hyver malheur à l’infortuné qui ne peut pas se procurer l’argent nécessaire pour suppléer à ce que l’on distribue de bois au nom du Roi. Autrefois il se délivroit sans compte, & sans mesure, en raison de la consommation de chacun. On ne chicanoit pas des hommes d’ailleurs privés de tout, & réduits à une immobilité si cruelle sur la quantité de feu qu’ils croyoient nécessaire pour décoaguler leurs sang engourdi par l’inaction, ou volatiliser les vapeurs condensées sur leurs murailles. Le Prince vouloit qu’ils jouissent de ce soulagement ; ou de cette distraction, sans en restraindre la dépense.

L’intention est sans doute encore la même : les procédés sont changés. Le Gouverneur actuel a fixé la consommation de chaque réclus à six bûches, grosses ou petites. On sait qu’à Paris les bûches d’appartement ne sont que la moitié de celle du commerce, parce qu’elles sont sciées par le milieu. Elles n’ont qu’environ dix-huit pouces de longueur. L’éconôme distributeur a soin de faire choisir dans les chantiers ce qu’il est possible de trouver de bois plus mince, &, ce qui est aussi incroyable que vrai, de plus mauvais. Il fait prendre, par préférence, les fonds de piles, les restes de magasins, depouillés par le tems & l’humidité de tous leurs sels, & abandonnés par cette raison à bas prix aux ouvriers tels que les brasseurs, les boulangers, à qui il faut un feu plus clair que substanciel. Six de ces alumettes composent la provision de vingt-quatre heures pour un habitant de la Bastille.

On demandera ce qu’ils font quand elle est disparue : ils font ce que leur conseille en propre termes l’honnête Gouverneur : ils souffrent. (Voyez ci-après la note 29, page 156.)

Les meubles sont dignes du jour qui les éclaire, & de l’habitation qu’ils doivent décorer. Il est bon d’avertir d’abord que par son forfait avec le Ministère le Gouverneur doit les fournir, & les entretenir à ses dépens : c’est une des très-petites charges attachées à son immense revenu, dont je parlerai bientôt. Il peut s’excuser des incommodités du séjour, parce qu’il ne peut pas changer la situation des lieux : il peut pallier l’odieuse lesinerie dont je viens de parler, qu’il exerce sur la consommation du bois, sous prétexte qu’elle tend à épargner de la dépense au Roi. Mais sur l’article des meubles qui ne regardent que lui, & qui lui sont payés, il n’a ni excuses, ni palliatifs. Ses épargnes en ce genre sont nécessairement tout à la fois un vol, & une cruauté.

Or deux matelats rongés des vers, un fauteuil de canne dont le siège ne tenoit qu’avec des ficelles, une table pliante, une cruche pour l’eau, deux pots de fayance, dont un pour boire ; & deux pavés pour soutenir le feu ; voilà l’inventaire, du moins des miens. Je n’ai dû qu’à la commisération du Porte-clef, après plusieurs mois, une pincette & une pelle de fer. Il ne m’a pas été possible d’obtenir des chenets : &, soit politique, soit inhumanité, ce que le Gouverneur ne veut pas fournir, il ne veut pas non plus qu’un prisonnier se le procure à ses propres frais. Ce n’est qu’au bout de huit mois que j’ai pu me faire acheter une téière : pour avoir, avec mon argent, un fauteuil ordinaire & solide, il en a fallu douze ; & quinze pour remplacer par de la fayance commune la crasseuse & dégoûtante vaisselle d’étain qui circule seule dans la maison.

L’unique meuble qu’il m’ait été permis de me faire acheter dans les premiers jours ; c’est une couverture de laine : en voici l’occasion.

Le mois de Septembre est, comme on sait, le tems où les œufs des teignes qui rongent les étoffes de laine se changent en papillons. À l’ouverture de l’antre qui m’étoit assigné il s’éleva du lit, non pas un nombre, non pas un nuage de ces insectes ; mais une large & épaisse colonne dont le développement inonda la chambre en un instant. Je reculai d’horreur : Bon, bon, me dit en souriant un des introducteurs, vous n’y aurez pas couché deux nuits, qu’il n’y en aura plus un seul.

Le soir, le Lieutenant de Police vint suivant l’usage me souhaiter la bien-venue. Je montrai une répugnance si violente pour un grabat ainsi peuplé, qu’on voulut bien me laisser parvenir une couverture neuve, & me permettre de faire battre les matelas, le tout à mes dépens. Comme les lits de plume sont interdits à la Bastille, sans doute parce que ces délicatesses ne conviennent pas à des hommes à qui le Ministère veut sur-tout donner des leçons de mortification, j’aurois voulu, au moins tous les trois mois, faire donner à mes misérables matelas cette espèce de rajeunissement. Le Gouverneur propriétaire s’y opposoit tant qu’il pouvoit, quoiqu’il ne dût lui en rien coûter ; mais parce que cette façon, disoit-il, les use.

Mde. de Staal raconte qu’elle fit tendre dans sa chambre une tapisserie. Dut-elle cette condescendance à sa qualité de favorite d’une grande Princesse, ou bien à ce que les mœurs du tems laissoient encore d’humain même à la Bastille, comme le prouvent les autres détails de sa captivité, je ne le sais pas. Ce qui est sûr c’est que les tolérances de ce genre sont un des abus que la régularité moderne a retranchés. Mes instances pour obtenir à mes dépens, ou une toile qui eût aidé à absorber l’humidité des murs, en cachant leur teinte lugubre ; ou du papier qui eût produit le même effet, en me procurant de plus la diversion de le coller moi-même, ont été inutiles.

Dans ma chambre le spectacle de ces murs avoit quelque chose d’affreux. Un de mes prédécesseurs, peintre apparemment, ou amateur, & moins exclusivement sevré de tout ce qui pouvoit ou nourrir son ame, ou occuper ses mains, a obtenu la permission de barbouiller ce séjour à sa manière. C’est un octogone qui a quatre grans côtés, & quatre petits. Chacun est incrusté d’un tableau très-convenable au lieu : ce sont les détails de la Passion.

Mais soit par goût ; soit qu’on n’ait voulu lui passer qu’une couleur assortie au sujet, & à l’appartement, il n’a employé que de l’ocre, & n’a fait que des camayeux dont on peut imaginer la nuance. Après l’évaporation des papillons ; quand mes yeux se portèrent sur ces panneaux dont l’obscurité durcissoit encore la teinte ; où je ne voyois en gros que des attitudes de douleur, que des appareils de supplices, sans en distinguer le sujet ; ce que l’on raconte des Oubliettes, ce que l’on sait des Sambenitos, me revint à l’imagination. Je crus fermement que ces cadres étoient autant d’emblêmes du sort qui m’attendoit, & qu’on ne m’avoit donné cette chambre que pour m’y préparer. Je fis à Dieu le sacrifice de ma vie. Ames sensibles appréciez ce moment.

Ainsi logés, ainsi meublés, si du moins les captifs conservoient la faculté qu’ils avoient autrefois, celle dont les coupables même ne sont point privés dans les prisons ordinaires, que la justice seule dirige ; c’est-à-dire, celle de conserver entr’eux, de se voir, de former de ces liaisons que la nécessité excuse dans les autres dépôts, même entre l’homme honnête, & celui qui ne l’est pas ; mais qui pourroient souvent à la Bastille être fondées sur une estime réciproque ; sans oublier leur détresse ils en auroient plus de force pour la supporter. On voit de certaines liqueurs, qui chacune à part blessent le goût : en les mêlant elles acquierent une saveur moins rebutante : il en est de même de l’infortune : mais c’est précisément cet amalgame de soupirs que les Bastilleurs ont grand soin de prévenir : ce qu’un prisonnier diminueroit de ses amertumes seroit autant de retranché sur leurs jouissances. Leur devise est le mot qu’adressoit à ses bourreaux Caligula, quand il leur commandoit un assassinat ; frappes de façon qu’il se sente mourir.

Du moment où ou homme leur est livré il est perdu, comme je l’ai dit, pour l’univers entier : il n’existe plus dans le monde que pour eux ; ils ne sont pas moins attentifs à prévenir toute sorte de correspondance intérieure entre leurs victimes, qu’à leur interdire toute espèce d’épanchement au-dehors. La Porte & d’autres parlent du commerce qu’ils entretenoient avec leurs voisins par des cheminées, &c.

Encore une fois cela pouvoit être de leur tems : aujourd’hui les tuyaux des cheminées sont traversés comme les fenêtres dans leur longueur de trois grilles les unes au-dessus des autres, dont la première commence à trois pieds du foyer ; & leur embouchure s’élève à plusieurs pieds au-dessus de la terrasse : les privés, soulagement très-rare, car je crois qu’il n’y a dans tout le château que deux chambres qui en soient douées, sont pourvus de la même garniture : une grande partie des chambres est voutée ; les autres ont des planchers doubles.

Quand on juge à-propos de faire descendre un captif, soit pour un interrogatoire, s’il est assez heureux pour en subir ; soit pour voir le médecin, s’il n’est pas assez malade pour être obligé de l’attendre dans sa caverne ; soit pour la prétendue promenade dont je parlerai tout-à-l’heure ; soit par un simple caprice du Gouverneur, il ne trouve par-tout que le silence, des déserts, & l’obscurité. Un croassement funèbre du Porte-clef, qui le guide, fait disparoître tout ce qui peut le voir, ou être vu de lui. Les fenêtres du corps de logis où se recèle l’état major, où sont les cuisines, où sont admis les étrangers, se cuirassent à l’instant de rideaux, de volets, de jalousies ; & l’on a la cruauté de ne procéder à cette opération que quand il est à portée de s’en appercevoir. Ainsi tout lui rappelle qu’à deux pieds de lui il y a des hommes, & des hommes qu’il auroit peut-être un très-grand intérêt de voir, puisqu’on apporte un si grand soin à les lui cacher : ce qui multiplie ses angoisses en raison de ses attachemens.

J’ai cru long-tems que j’avois pour commensale une personne dont la conservation pouvoit seule me consoler de mes autres pertes, & par les fers de laquelle on y auroit en effet mis le comble, si l’on avoit pu tromper sa vigilance. Les réponses qu’attiroient mes questions à ce sujet n’étoient propres qu’à confirmer mes allarmes : car quand ces hommes raffinés dans l’art de meurtrir les ames trouvent l’occasion de mêler au silence habituel qui tourmente, une franchise simulée qui puisse désespérer, ils ne la manquent pas : qu’ils parlent, ou qu’ils se taisent ils ont grand soin que leur activité soit cruelle comme leur inaction.

C’est par ces manœuvres qu’un père & un fils, un mari & une femme, des parentés entières peuvent peupler à la fois la Bastille, sans se douter qu’ils aient auprès d’eux des objets si chers, ou y languir dans la persuasion qu’une détresse commune enveloppe toute la famille, quoiqu’une partie s’y soit soustraite. Quand un Gouverneur de St. Domingue jugea à-propos, il y a quelques années, de se défaire un matin de toute la justice d’une de ses villes, & d’emballer un tribunal entier pour le renvoyer en France sur le même vaisseau, on mit tout en arrivant ce Parlement Américain à la Bastille.

Les pauvres gens y trouvèrent une bien autre servitude que celle de leurs Négres : ils y furent huit mois ; sans savoir ce qu’étoit devenu chacun d’eux : & cependant on leur fesoit leur procès ! & en définitif ils ont été reconnus innocens ! & ils n’ont eu d’autres indemnité que la permission d’aller reprendre leurs places !

Mais si l’on est si soigneux d’empêcher les captifs, soit de correspondre entr’eux, soit même de se connoître, on ne songe point du tout à leur dissimuler qu’ils ne sont pas seuls. Ces planchers doubles, ces voutes, impénétrables aux consolations, rendent fidèlement les indices par lesquels un infortuné qui souffre est averti qu’il a au-dessus, ou au-dessous de lui, un autre infortuné non moins à plaindre : les portes, les clefs, ne sont pas plus muettes, ainsi que les verroux. Le fracas des unes, le cliquetis des autres, le lourd roulement des troisièmes retentissent au loin dans les volutes de pierres qui forment les escaliers, & se propagent d’une manière effrayante dans le vuide immense des tours. Il m’étoit facile par-là de supputer combien j’avois de voisins, & c’étoit une nouvelle source de convulsions.

Sentir que l’on a sur sa tête ou sous ses pieds un être malheureux à qui l’on pourroit donner, ou de qui l’on pourroit recevoir du soulagement ; l’entendre marcher, soupirer ; penser qu’on n’en est éloigné que d’une demi-toise ; combiner sans cesse le plaisir de franchir cet espace & l’impossibilité d’y réussir ; avoir également à s’affliger, & du fracas qui annonce un nouveau-venu condamné à partager vos fers, sans les alléger, & du silence de ces cachots, qui vous avertit qu’un des compagnons de votre misère a été plus fortuné que vous, c’est un supplice dont on ne peut pas se former d’idée. Ce sont ceux de Tantale, d’Ixion, de Sisyphe, réunis.

Et il en occasionne quelquefois un plus horrible encore. Je ne puis douter que le camarade qui occupoit la chambre au-dessous de moi ne soit mort, naturellement ou non, pendant mon séjour. Une nuit, vers deux heures du matin j’entendis dans l’escalier un grand tumulte : on montoit en grand nombre, & avec fracas : on s’arrêta à cette porte : il y eut des débats, des contestations, des allées, des venues : j’entendis très-distinctement des efforts, des gémissemens.

Étoit-ce une visite secourable, ou une exécution ? Introduisoit-on un médecin, ou un bourreau ? Je l’ignore : mais trois jours après, à la même heure, j’entendis à la même porte un bruit moins violent ; je crus distinguer qu’on montoit, qu’on posoit, qu’on remplissoit, qu’on accommodoit une biere : à ces formalités succéda une forte odeur de genièvre. Ailleurs ce seroit un événement tout simple : mais à la Bastille, & à une pareille heure ; & à deux pas de soi !

Si le régime de la Bastille met ainsi à la discrétion de ses gardiens, par cette voie, & par une autre dont je parlerai bientôt, la vie de quiconque y est précipité, ils veulent aussi qu’elle ne dépende absolument que d’eux ; ils savent, & c’est une de leurs plus précieuses jouissances, que leur régime doit produire le désespoir : ils savent qu’il y a mille momens où celles sur-tout de leurs victimes dont aucune action repréhensible n’a flétri le courage, ni l’habitude serville de l’obéissance énervé la sensibilité, seroient tentées de se soustraire par un effort passager à cette longue suite d’agonies : & c’est précisément ce qu’ils ne veulent pas ; ils craignent encore plus qu’un de leurs captifs ne se dérobe aux horreurs dont ils le nourrissent, par la mort, que par la fuite. Ces Phalaris redoutent sur-tout qu’on ne sente pas assez long-tems le feu de leur Taureau : & par un art qui ne peut se trouver qu’à la Bastille, les précautions mêmes qu’ils multiplient contre ces prétendus accidens, sont aussi humiliantes que douloureuses, aussi propres à entretenir le desir de la catastrophe qu’elles préviennent, qu’à en empêcher l’exécution.

J’ai dit qu’on ne laissoit à un prisonnier ni ciseaux, ni couteaux, ni rasoirs. Ainsi, quand on lui sert les alimens que ses larmes arrosent, ou que ses soupirs repoussent, il faut que le Porte-clef lui coupe chaque fois ses morceaux : & il se sert d’un couteau arrondi par le bout, qu’il a soin chaque fois de remettre dans sa poche, après la dissection.

On ne peut pas empêcher ses ongles de croître, ni ses cheveux de pousser ; mais il ne lui est pas permis de se débarrasser de ces progrès incommodes, sans en acheter la faculté par une humiliation ; il faut qu’il prie qu’on lui prête des ciseaux ; le Porte-clef doit rester présent tant qu’il en fait usage, & les remporter sur-le-champ.

Quant à la barbe, le Chirurgien de la maison est chargé de la raser : c’est un office dont il s’acquitte deux fois par semaine : lui, & le Porte-clef, agent ou sur-intendant général de tout ce qui se passe dans les Tours, veillent soigneusement à ce que la main du Captif n’approche pas de l’étui où sont renfermés les formidables instrumens : on ne les développe, comme la hache du bourreau qui décapite, qu’au moment de s’en servir : on se souvient encore à la Bastille du fracas qu’y occasionna la témérité de M. De Lally, quoique dans un tems où il ne prévoyoit guère sa destinée : il s’empara un jour d’un rasoir ; il refusa, en riant, de le rendre. Cela n’annonçoit pas des desseins bien furieux : le tocsin n’en sonna pas moins dans tout le château. La garde étoit déjà mandée : vingt bayonnettes marchoient ; on préparoit peut-être les canons, quand heureusement la révolte finit par la réintégration du terrible outil dans son étui.

C’est une dérision que de prétendre, comme on le fait, que cette vigilance a autant pour objet la sûreté des gardiens que celle du captif lui-même. Quel attentat redoute-t-on d’un homme chargé de chaînes appesanties avec tant d’art, pressé par tant de murs, entouré de tant de gardes, isolé avec tant de scrupule ? Mais quel que soit le motif qui fait craindre de laisser de si foibles ressources à sa portée, il est évident que c’est son désespoir que l’on redoute : or on sait que ce désespoir n’est le fruit que des tortures réfléchies dont on l’accable ; & ce n’est que parce qu’on veut déchirer impunément son cœur, qu’on veut aussi que sa main soit impuissante.

J’ai beaucoup parlé jusqu’ici des Porte-clefs, sans en indiquer l’emploi. Ce sont les subalternes chargés de ce qu’on appelle le service des Tours, c’est-à-dire des prisonniers ; & il est bref : il se réduit à distribuer les alimens dans chacune des mues dont le district leur est confié. Ils y entrent trois fois par jour, à sept heures du matin, à onze, & à six du soir. Ce sont-là les heures du déjeûner, du dîner, & du souper. On les veille pour s’assurer qu’ils ne restent que le tems à-peu-près de déposer leur fardeau : ainsi sur les 24 siècles qui composent une journée, ou plutôt une nuit à la Bastille ; un prisonnier n’a que ces trois courtes distractions.

Les Porte-clefs sont dispensés même de faire les lits, de balayer les chambres. On prend encore pour prétexte que quand ils y seroient occupés on pourroit les maltraiter, les assassiner, &c. on appréciera la justesse du motif : mais la dispense est constante. Ainsi le vieillard, l’infirme, la femme délicate, l’homme de lettres étranger à ces manipulations du menage, l’homme opulent qui ne les connoît pas mieux, sont tous soumis à la même étiquette.

À la vérité les Porte-clefs ne s’y assujettissent pas toujours : ils font des exceptions, & rendent quelquefois des services qu’on n’a pas droit d’exiger d’eux : mais il faut qu’ils s’en cachent, comme d’une correspondance illicite : la furie déguisée en Gouverneur qui prend l’alarme dès qu’en passant devant un de ses cachots il n’y entend pas gémir, les puniroit bien vite des consolations qu’ils y auroient portées.

C’est dans ce silence absolu, dans ce dénuement général, il faut le répéter ; dans ce néant plus cruel que celui de la mort, puisqu’il n’exclud point la douleur, ou plutôt qu’il engendre toutes les espèces de douleurs ; c’est dans cette abstraction universelle, il faut ne point se lasser de le redire, que ce qu’on appelle un Prisonnier d’État à la Bastille, c’est-à-dire un homme qui a déplu à un Ministre, à un Commis, à un de leurs Valets, est livré sans ressource d’aucun genre, sans autre distraction que ses pensées, & ses alarmes, au sentiment le plus amer qui puisse affecter un cœur que le crime n’a point dégradé, à celui de l’innocence accablée, qui se voit périr sans pouvoir se manifester ; c’est delà qu’il s’épuise à réclamer sans fruit le secours des loix, la communication de ce qu’on lui impute, & l’assistance de ses amis : non-seulement ses prières, ses gémissemens, son désespoir ne servent à rien, mais il sait, on lui répète qu’ils sont inutiles ; c’est la seule connoissance qu’on lui donne. Abandonné à toute l’horreur du désœuvrement, de l’ennui, augmentée par l’incertitude de l’avenir, il sent journellement son existence s’éteindre, & il sent en même tems qu’on ne la lui conserve que pour prolonger son supplice. La dérision & l’insulte se joignent à la cruauté, pour redoubler l’amertume des privations dont on le nourrit.

Par exemple, au bout de huit mois l’idée me vint d’éluder un peu ma nullité en me rappellant mon ancienne géométrie : je demandai un étui de mathématiques : j’avois eu soin d’en fixer la grandeur à Trois pouces, afin de prévenir même le prétexte d’un refus. Il fallut solliciter cette grace pendant deux mois ; il fallut peut-être tenir un Conseil d’État. Enfin elle est accordée : l’étui arrive,…… sans compas. Je me récrie : on me répond froidement que les armes sont défendues à la Bastille.

Il fallut solliciter de nouveau, supplier, envoyer de longs mémoires ; discuter sérieusement s’il y a quelque différence entre un étui de mathématiques, & un canon. Après un autre mois, grace à la charité, à l’imagination du Commissaire du château, les compas sont venus : mais comment ? garnis en os. On avoit fait faire, à mes dépens, de cette matière, tout ce qui dans un étui de mathématiques doit être d’acier.

Je conserve précieusement cette garniture géométrique d’un genre nouveau. Après en avoir pendant ma vie orné mon cabinet, j’aurai soin en mourant qu’elle soit consignée dans un dépôt où elle puisse trouver des spectateurs : elle y figurera avec honneur au milieu des monumens de l’industrie des peuples barbares, dont nos voyageurs nous rapportent quelquefois des échantillons. Nulle part on ne trouvera d’invention de sauvage qui mérite autant la curiosité publique.

Par une suite de ce principe qu’un homme ainsi mis sous la main du Roi, ou plutôt du Ministère, doit devenir invisible, sans exception ; pour ne pas déroger à cet escamotage atroce, on a voulu que l’existence des prisonniers dépendît exclusivement des mains qui sont employées à la cacher. Le Gouverneur en entreprend la nourriture à forfait, & cette gargotte royale est lucrative.

Le Ministère a fondé à la Bastille quinze places qui sont payées, occupées ou non, sur le pied de dix livres de France, ou à-peu-près cinq florins de Brabant, ou huit shillings d’Angleterre, par jour, ce qui fait au Gouverneur un revenu de près de 2500 Louis-d’or par an.

Ce n’est pas tout : en fabriquant une Lettre-de-cachet qui lui donne un commensal, on ajoute à la fondation primitive une somme par tête, proportionnée à sa qualité. Ainsi un Colporteur, un homme du bas étage, apporte à la marmite commune, outre la pistole fondée, un écu[2] d’extraordinaire par jour ; un Bourgeois, un Légiste de la classe inférieure, cent sols[3] ; un Prêtre, un Financier, un Juge ordinaire, 10 liv. T.[4] ; un Conseiller au Parlement, 15 liv. T.[5] ; un Lieutenant Général des armées, 24 liv. T.[6] ; un Maréchal de France, 36 liv. T.[7]. J’ignore quel est dans ce cadastre ministériel le taux d’un Prince du Sang.

Enfin de plus on a accordé au Gouverneur le privilège de faire entrer dans ses caves près de cent pièces de vin, franches de tous droits ; ce qui fait encore un objet considérable, qui devroit sans doute faciliter & assurer le service de ses tables.

Que fait-il ? Il vend son droit d’entrée à un cabaretier de Paris, nommé Joli, qui lui en rend deux mille écus : il lui prend en échange du vin au plus bas prix pour l’usage des prisonniers, & ce vin, comme on s’en doute bien, n’est que du vinaigre. Il regarde la fondation annuelle des dix francs par jour, comme un revenu fixe de sa place, duquel il ne doit aucun compte, & qui n’a rien de commun avec ses écots, il n’y emploie que cet excédent, cet extraordinaire que la libéralité du Prince n’a destiné qu’à les augmenter ; & cet excédent même il se garde bien de le consommer en entier. Les détails à ce sujet ne sont pas nobles ; mais ils n’en méritent pas moins d’être connus. Il y a des prisonniers à la Bastille, à qui l’on ne sert que quatre onces de viande par repas. Les portions ont été pesées plus d’une fois : c’est un fait connu de tous les subalternes, qui en gémissent (26). Rien de plus facile à vérifier, dès qu’on voudra garantir du ressentiment du Chef, les inférieurs qui peuvent démasquer sa sordide avarice.

Il y a des tables moins dénuées ; je l’avoue : la mienne étoit du nombre. Est-ce un mal, est-ce un bien, que cette abondance pour ceux à qui on l’accorde ? Je n’ose le décider : si elle a quelque chose de moins humiliant, elle peut aussi cacher des pièges bien redoutables. ^J’ai connu des gens qui dans tout leur séjour à la Bastille n’ont vécu que de lait : d’autres, tels que M. de la Bourdonnaie, ont sollicité, & obtenu la permission de se faire apporter des alimens de chez eux. Elle m’a été constamment refusée, & même pendant huit mois celle de me faire acheter quoi que ce soit, sans exception, comme je l’ai dit, quoique j’eusse de l’argent déposé dans les mains des Officiers du Château.

J’y suppléois par une attention scrupuleuse à ne manger jamais que très-peu de chaque plat ; à laver dans plusieurs eaux ce qui me paroissoit suspect ; & je n’ai pas pu, malgré ces précautions, éviter ce que je redoutois avec trop de raison. Le 8e. jour depuis mon entrée j’ai eu des coliques & des vomissemens de sang qui ne m’ont presque plus quitté, & dont les accès redoublés de tems en tems décéloient un renouvellement de causes.

Je ne me suis ni mépris, ni tu sur ces causes. J’ai écrit cent fois au Lieutenant Général de Police, que l’on m’empoisonnoit : Je l’ai dit verbalement à son substitut : je l’ai dit au Médecin, au Chirurgien, aux officiers de la maison eux-mêmes : un rire insultant est la seule réponse que j’aie jamais reçue.

Si l’on avoit voulu vous empoisonner, existeriez-vous, m’ont déjà dit plusieurs personnes, à qui j’ai parlé de cette étrange anecdote : & la même objection sera peut-être répétée par d’autres qui la liront ici : mais ce n’est que faute de réflexion qu’elle peut paroître spécieuse. Non, sans doute, je n’aurois pas échappé à cette volonté meurtrière, si elle avoit été celle du Gouvernement : mais mon existence, l’opiniâtreté vivace de ma constitution ne justifient que lui. Les mains qui ne lui refuseroient pas une lâcheté de cette nature, s’il étoit capable de l’exiger, le sont-elles de resister à des sollicitations lucratives qui peuvent venir d’ailleurs ?

Par l’inconcevable régime dont il est question ici, rien de ce qui serviroit à distraire, ou à consoler un prisonnier, ne peut arriver jusqu’à lui ; mais tout ce qui est propre à porter à son ame, ou à sa santé, des atteintes irréparables n’éprouve aucune difficulté. L’État Major supérieur est composé de quatre Officiers ; l’inférieur de quatre Porte-clefs ; la cuisine de quatre Marmitons. Ces douze hommes savent tous qui ils servent, malgré les ridicules minauderies avec lesquelles on feint de vouloir leur en dérober le secret : tous sortent, se répandent journellement dans Paris : ils y ont leurs maisons, leurs femmes, leurs amis, leurs connoissances. Est-il donc si difficile de trouver un scélérat parmi cette troupe, dont l’état même n’est qu’une suite de fonctions criminelles ? L’est-il davantage pour celui qu’on aura une fois gagné de distinguer la portion qu’il doit rendre mortelle, & dont rien ne lui défend l’accès ? On ne peut pas présumer de pareilles horreurs ! mais toutes celles dont il s’agit ici les présumeroit-on ?

Le danger est si peu imaginaire qu’autrefois il y avoit toujours dans la cuisine, auprès de la marmite & des fourneaux, un sentinelle, chargé de tenir un compte exact de tous ceux qui en approchoient. Cette précaution salutaire encore plus qu’injurieuse a été supprimée il y a quelques années : les attentats dont elle indiquoit évidemment la possibilité en sont-ils devenus plus difficiles à commettre ?

Celui dont j’étois l’objet n’a pas été consommé ! mais l’éclat de mes plaintes a pu déconcerter la main qui l’avoit promis, & mes soins rendre en partie ses efforts inutiles. Je ne prétens pas que tous ceux qui ont reçu mes tristes confidences à ce sujet fussent complices du crime qui les occasionnoit : le vrai coupable à pu craindre en vérifiant avec trop de rapidité mes pressentimens, qu’il n’en résultât des recherches. La langueur habituelle où j’étois ; mon péril imminent à la fin de 1781, ma mort regardée alors comme inévitable ; ont pu faire croire que d’autres tentatives étoient inutiles.

Et quand j’aurois pu me tromper sur des accidens aussi marqués, qui ne sont pas encore cessé à beaucoup près ; quand ces appréhensions & ces symptômes n’auroient été le fruit que d’une imagination trop vivement frappée, n’est-ce pas déjà un véritable crime pour la Bastille, que d’occasionner de semblables craintes, & de produire une impuissance absolue de se soustraire aux manipulations secrètes qui pourroient les justifier ?

De plus, n’est-ce pas dans tous les cas une vraie dispute de mots ? Je veux bien supposer que dans un lieu où l’Italien Exili tenoit il y a un siècle école de poison (27), l’on n’ait pas conservé quelques-unes de ses recettes, & qu’un crime de plus puisse répugner à des hommes dont, encore une fois, la mission spéciale est d’en commettre ; mais un séjour de vingt mois, avec tous ses accessoires dans un lieu où la vie n’est qu’une succession de morts, n’en attaque-t-il pas essentiellement la source ? Près de deux ans passés dans ces cachots, sans air, sans exercice, dans les angoisses de l’ennui, dans les convulsions de l’attente, ou plutôt du désespoir, font-ils moins d’impression sur les organes que le venin le plus actif ? Elle peut être plus lente : est-elle moins sûre ? Entre ces deux expédiens destructeurs, y a-t-il d’autre différence que le tems ?

Mais est-on absolument privé d’air & d’exercice, diront ceux qui ont lu les anciennes relations de la Bastille, & ceux mêmes qui s’y sont promenés par curiosité : car on y admet les curieux : le Gouverneur, quoique logé au dehors, s’y rend souvent pour recevoir ses visites : tous ses collègues depuis le Lieutenant du Roi, jusqu’au dernier Marmiton, y recoivent les leurs dans les jours de réjouissance, de feux d’artifices, d’illuminations, on reçoit sur les tours, & même en foule le public qui s’y rend pour jouir du coup-d’œil.

Dans ces occasions elles n’offrent que l’image du calme & de la paix : tous ces spéculateurs étrangers ignorent ce qui se passe, ce qui est renfermé sous ces voutes impénétrables dont ils admirent le dehors : tel d’entr’eux foule aux pieds le sepulchre de son ami, de son parent, de son père, qui le croit à deux cens lieues de lui, bien tranquille, occupé de ses affaires, ou livré à ses plaisirs.

Mais enfin tous ceux à qui l’on permet cette inspection extérieure, voyant un jardin assez vaste, des plattesformes très-élevées, où par conséquent l’air est pur & la vue pittoresque, & entendant assurer que tout cela est, dans les jours ordinaires, à l’usage des prisonniers, sortent persuadés que si la vie n’est pas douce à la Bastille, ces adoucissemens peuvent cependant la rendre supportable. Cela pouvoit être autrefois : voici ce qui est arrivé depuis peu.

Le Gouverneur actuel, nommé De Launay, est un homme ingénieux, qui tire parti de tout : il a réfléchi que le jardin pouvoit être pour lui un objet d’économie intéressant ; il l’a loué à un jardinier qui en vend les légumes, & les fruits, & lui en paie une somme fixe par an : mais pour n’être pas gêné dans son marché, il a cru qu’il falloit en exclure les prisonniers : en conséquence il est venu une Lettre signée Amelot, qui défend le Jardin aux prisonniers.

Quant aux plattesformes des tours, quoiqu’à l’élévation où elles sont, il soit à-peu-près impossible d’y être reconnu, ou de reconnoître ; cependant comme elles donnent sur la rue St. Antoine, dont on n’a pas encore chassé le public, on ne permettoit ci-devant aux prisonniers de s’y promener que sous l’escorte d’un des geoliers de la maison, soit Porte-clef, soit Officier. Ils ont trouvé dans ces derniers tems, c’est-à-dire depuis environ trois ans, que ces corvées les gênoient ; d’ailleurs il en résultoit des conversations avec le factionnaire : la vigilance de M. De Launay en a pris l’alarme. En partie par condescendance pour la paresse de ses collègues ; en partie par égard pour ses soupçons, il est venu une Lettre signée Amelot, qui interdit le plattesformes, comme le jardin.

Reste donc pour la promenade la cour du château : c’est un carré long de seize toises sur dix. Les murailles qui la ferment ont plus de cent pieds de haut, sans aucune fenêtre : de sorte que dans la réalité c’est un large puits, où le froid est insupportable l’hyver, parce que la bise s’y engouffre ; l’été, le chaud ne l’est pas moins, parce que l’air n’y circulant pas, le soleil en fait un vrai four. C’est-là le Lycée unique où ceux des prisonniers à qui l’on en accorde la faculté (car tous ne l’ont pas) peuvent, chacun à leur tour, se dégorger pendant quelques momens de la journée de l’air infect de leur habitation.

Mais il ne faut pas croire que l’art de martyriser qui les rend si douloureuses se relâche même pendant ces courtes absences. D’abord on conçoit quelle promenade ce peut être qu’un semblable espace, sans abri quand il pleut ; où l’on n’éprouve des élémens extérieurs que ce qu’ils ont de fâcheux ; où dans l’apparence d’une ombre de liberté, les sentinelles dont on est entouré, le silence universel, & l’aspect de l’horloge à laquelle seule il est permis de le rompre, ne rappellent que trop la servitude.

C’est une remarque curieuse. L’horloge du château donne sur cette cour. On y a pratiqué un beau cadran : mais devinera-t-on quel en est l’ornement, quelle décoration l’on y a jointe ? Des fers parfaitement sculptés. Il a pour support deux figures enchaînées par le col, par les mains, par les pieds, par le milieu du corps : les deux bouts de ces ingénieuses guirlandes, après avoir couru tout autour du cartel, reviennent sur le devant former un nœud énorme ; & pour prouver qu’elles menacent également les deux sexes, l’artiste guidé par le génie du lieu, ou par des ordres précis, a eu grand soin de modeler un homme & une femme : voilà le spectacle dont les yeux d’un prisonnier qui se promène sont récréés : une grande inscription gravée en lettre d’or sur un marbre noir, lui apprend qu’il en est redevable à M. Raymond Gualbert de Sartines, &c. (28)

Et ne pensez pas qu’il en jouisse autant qu’il le voudroit. On mesure avec économie le tems où il lui est permis de venir y lever les yeux vers le ciel, qu’il ne découvre qu’à moitié. Cette mesure dépend du nombre des aspirans. Comme l’un ne descend jamais que l’autre ne soit remonté ; & que, grace aux lettres signées Amelot, cet entonnoir commun est le seul qui reste à leur partager ; si la Bastille est fort peuplée, les portions sont plus petites. Je m’appercevois de l’arrivée d’un nouvel hôte, ou d’un nouveau promeneur, par le contingent que l’on me fesoit fournir à ses plaisirs.

Mais gardez-vous d’imaginer encore que la jouissance de ce soulagement ainsi modifié soit paisible & complète. Cette cour est l’unique chemin de la cuisine, des visites que reçoivent les officiers du château ; c’est par-là que passent les pourvoyeurs de toute espèce, les ouvriers, &c. Or comme il faut sur-tout qu’un prisonnier soit invisible, & qu’il ne voie rien, quand il se présente des étrangers, on l’oblige de s’enfuir dans ce qu’on appelle le Cabinet : c’est un boyau de douze pieds de long, sur deux de large, pratiqué dans une ancienne voute ; c’est là le Cabinet, où à l’approche d’une botte d’herbes il faut se réceler au plus vîte, avec le soin d’en fermer scrupuleusement la porte sur soi ; car au moindre soupçon de curiosité la moindre punition seroit une clôture absolue : & ces alternatives sont fréquentes : j’ai souvent compté que sur une heure, durée de la plus longue promenade, il y avoit trois quarts d’heure consumés dans l’inaction humiliante & cruelle du Cabinet.

J’ignore si cette police est justifiée par une Lettre signée Amelot ; mais il est sûr qu’elle est nouvelle. Jusqu’à ces derniers tems, passé neuf heures du matin aucun étranger n’étoit admis dans la cour sans la plus pressante nécessité : les provisions étoient faites ; les visites se recevoient au dehors ; & le manège du Cabinet n’avoit lieu que pour des occasions sérieuses qui sembloient l’excuser.

Enfin ce n’est pas tout : cette promenade même si insuffisante, si cruellement modifiée, devenue, comme le reste, un supplément de souffrance, plutôt qu’une consolation, elle est suspendue journellement, & arbitrairement. Si un curieux demande à voir la Bastille ; s’il y a quelques réparations qui exigent le passage d’un ouvrier ; si M. le Gouverneur a un grand dîner, ce qui nécessite l’entrée & la sortie de ses laquais, attendu que sa maison est dehors, & sa cuisine au dedans ; pour tous ces cas il n’y a point de promenade.

En 1781, dans les chaleurs qui ont rendu mémorable l’été de cette année, accablé de la saison, & d’un vomissement de sang, d’une foiblesse d’estomac qu’elle n’avoit pas causée, mais qu’elle entretenoit, j’ai passé les mois de Juillet & d’Août entiers sans sortir de ma chambre ; le prétexte étoit un travail qui se fesoit sur les plattesformes : les ouvriers auroient pu y monter par dehors, & ils y montoient : on n’avoit besoin de faire traverser la cour qu’aux pierres qu’il falloit leur fournir : cette opération auroit pu se faire, comme autrefois, tous les jours le matin avant neuf heures : M. de Launay avoit trouvé que cela seroit gênant ; il lui paroissoit plus court de dire, Point de promenade ! & il n’y a pas eu de promenade.

Pour apprécier cette privation, il faut songer qu’elle vient à la suite de toutes celles par lesquelles il est possible de bourreler des hommes, sans exception ; il faut songer que par-là, non-seulement on expose un prisonnier à des périls physiques, on nécessite l’altération de sa santé ; mais que le mouvement du corps étant sa seule ressource pour endormir un peu les convulsions de son ame, en la lui ôtant on rend celles-ci plus poignantes ; que quand il n’a pas une minute dans la journée pour changer au moins d’angoisse, son cœur toujours grossi par les soupirs semble heurter plus douloureusement les murs qui le pressent de toutes parts.

Aussi dans les prisons de la justice ordinaire cette rigueur est regardée comme la plus fâcheuse de toutes celles qu’il lui soit permis d’employer contre les coupables qu’elle doit convaincre. Le Secret, c’est-à-dire une réclusion absolue, n’a lieu que dans les courts intervalles où elle craint que des relations extérieures ne portassent jusqu’à l’accusé des lumières favorables au crime : il est motivé par la situation des lieux & plus encore par les égards pour l’humanité, qui laissant à tous les prisonniers une libre communication entr’eux, ne permet de la suspendre envers un seul qu’en l’isolant pour le moment, en le tenant hors de la portée des autres, tant que dure le motif de la suspension ; il faut bien interdire la promenade à celui-là seul, si l’on ne veut pas l’enlever à tous.

Et encore cette inaction passagère est bien adoucie pour lui, sur-tout s’il est innocent, par les progrès de l’instruction ; il voit ses juges, ses accusateurs, ses témoins : il sait ce qu’on lui objecte. Tant qu’on l’interroge, tant qu’on le confronte, il n’est pas seul : & quand il sort d’un de ces combats, la solitude qui les séparé lui devient précieuse, nécessaire même, pour se disposer à en soutenir un second.

Mais à la Bastille aucun de ces motifs, ou de ces soulagemens ne peut avoir lieu. Le Secret y est perpétuel : toutes les promenades sont solitaires, comme la demeure : elles ne peuvent donc apporter aucun obstacle aux succès de l’instruction, quand il y en a une, à sa facilité, à son impénétrabilité. Dans ce cas même, les prohiber arbitrairement ; priver un prisonnier de la seule minute du jour où il puisse lever ses yeux noyés de larmes vers le soleil qui semble le fuir, ce seroit l’excès de l’injustice, comme de la cruauté.

Qu’est-ce donc quand il n’y a pas d’instruction encore une fois ; quand cette prohibition tombe sur des hommes contre qui la haine & la vengeance ne peuvent même trouver le prétexte d’une procédure ; quand elle est soutenue des mois entiers ; quand elle dépend des caprices d’un satellite aussi lâche que barbare, qui, tout fier de pouvoir impunément outrager dans son sort des hommes honnêtes, ne se croit honoré que quand il insulte à leurs misères, & puissant que quand il les déchire ?

On dira que ces dernières particularités tiennent au caractère des Chefs actuels plutôt qu’à la constitution fondamentale de la maison. Cela est vrai : elle auroit bien assez de croix par elle-même, quand un caprice passager n’y ajouteroit pas celles-là ; mais il les y ajoute : aussi ai-je annoncé d’avance que depuis peu d’années les barbaries de la Bastille s’étoient accrues. Autrefois on s’occupoit des prisonniers : aujourd’hui l’on s’en joue.

Et, ce qui paroîtra peut-être bien étrange, les additions, ou inhumaines ou honteuses, dont on enrichit ce régime déjà si honteux, si inhumain par lui-même, s’étendent jusqu’aux mercénaires qu’il emploie : autrefois, comme je l’ai observé, les officiers de l’État major jouissent du droit de voir chacun, seuls, & quand ils le jugeoient à-propos, les prisonniers confiés à leur vigilance commune. Étant réputés tous également fidèles, leurs visites particulières n’inspiroient ni soupçons ni alarmes ; & comme ils sont quatre, il s’en trouvoit de tems en tems quelqu’un moins impitoyable, qui consacroit quelques momens de sa journée à des conversations toujours précieuses pour ceux qui les partageoient.

Cette condescendance a déplu au Ministère présent : il est venu une Lettre toujours signée Amelot, qui a défendu aux officiers d’entrer jamais seuls dans les tours : il faut qu’ils y aillent au moins deux, non compris le Porte-clef : les visites du Médecin sont sujettes à la même formalité : il n’est plus permis à ces dogues de marcher qu’accouplés.

Ce régime monacal a produit l’effet qu’on en attendoit, c’est-à-dire la cessation absolue de ces visites. Dans une meute de cette espèce deux ames également compatissantes sont difficiles à trouver. D’ailleurs il faudroit se concerter, se tenir prêts pour la même minute : de plus ils ne s’aiment pas entr’eux : ils sont jaloux les uns des autres : ils se défient les uns des autres : flétris, même à leurs propres yeux, par leur abominable métier, ils tremblent des interprétations que pourroit donner aux choses les plus simples l’adjoint, ou plutôt l’espion qui doit les suivre : enfin cette innovation étant un indice d’augmentation de dureté dans le Ministère, elle est devenue pour eux un motif d’augmentation d’insensibilité. Ainsi ce leger adoucissement est encore banni de la Bastille, & il ne l’est que depuis trois ans.

Voilà ce qu’y est la santé. Peut-être voudra-t-on savoir ce qu’y devient une maladie. Le Lieutenant de Police d’Argenson, écrivant au commencement de ce siècle à Mde. de Maintenon, au sujet des prisons d’état, lui disoit : « Je puis & je dois vous assurer que les prisonniers n’y ont rien à desirer par la nourriture & le vêtement (29). J’ajouterai que les Commandans de la Bastille, & de Vincennes, ont pour les leurs des attentions charitables qui vont fort au-delà de ce qu’on pourroit leur proposer ou leur prescrire : à la moindre maladie, on leur donne tous les secours spirituels ou temporels qui conviennent à leur état ; mais la privation de la Liberté les rend insensibles à tout autre bien. »……

Quoiqu’il soit permis de trouver un peu étrange le rapprochement de ces deux mots, la Charité, & la Bastille ; quoiqu’on puisse soupçonner par le sang-froid de la dernière phrase que le Lieutenant de Police d’Argenson en parlant ainsi tenoit le langage d’un Lieutenant de Police, c’est-à-dire d’un homme voué par état à ces barbaries, & obligé de donner raison à ceux que leur profession rend ses complices nécessaires ; rien n’empêche cependant de supposer qu’il y avoit dans ses assertions quelque chose de vrai : mais en ce cas tout est bien changé : ce ne seroit qu’une preuve de plus de la dépravation introduite depuis peu dans ces lieux où dès le commencement on auroit pu le croire à son comble.

D’abord, pour les incommodités passagères, ou les attaques subites qui se guérissent avec du soin, & des secours prompts, il ne faut plus en avoir, ou il faut y succomber, si elles sont sérieuses : il n’y a point de secours à attendre ; du moins dans la nuit. Chaque chambre est fermée de deux portes épaisses, ferrées par dehors & par dedans ; & chaque tour en a une plus épaisse, mieux renforcée encore. Les Porte-clefs couchent dans une pièce éloignée, absolument isolée : il n’y a point de voix qui pût pénétrer jusqu’à eux.

On a la ressource de frapper à la porte : mais une apoplexie, un coup de sang, en laisseroient-ils la force ? il est douteux même qu’en frappant on fût entendu, ou que ces gens une fois couchés voulussent entendre.

Il y a cependant pour ceux à qui le mal auroit laissé l’usage de la voix & des jambes un moyen d’appeller du secours. Le fossé qui enveloppe le château n’a qu’environ cent cinquante pieds de large : le revêtement du côté opposé est couronné d’une galerie qu’on appelle le chemin des rondes, où sont établies des sentinelles. Les fenêtres donnent sur ce fossé ; il n’est pas impossible au malade de crier à l’aide ; & si la grille intérieure qui bouche son soupirail, comme on l’a vu, n’est pas trop avancée en dedans ; s’il a la voix forte ; s’il ne fait pas de vent, si le sentinelle ne dort pas, il n’est pas impossible qu’il soit entendu.

Alors le soldat crie à son voisin, qui crie plus loin. L’alarme en circulant arrive au corps-de-garde : le caporal de service vient voir ce qu’il y a ; instruit de quelle fenêtre est parti le gémissement, il retourne passer par la porte, ce qui consume du tems : il entre dans l’intérieur ; il va réveiller un Porte-clef ; qui va réveiller le laquais du Lieutenant de Roi, qui va réveiller son maître, pour avoir la clef : car toutes, sans exception, sont déposées chaque soir chez cet officier. Il n’y a point de place de guerre où le service soit plus régulier que la Bastille ; & à qui y fait-on la guerre ?

On cherche la clef : on la trouve. Il faut encore aller éveiller le Chirurgien : il faut éveiller le Frère Chapeau qui doit completter l’escorte. Il faut que tous ces gens-là s’habillent : au bout de deux heures la troupe se rend à grand bruit chez le malade.

On le trouve, ou baigné dans son sang, s’il en vomit, & sans connoissance, comme il m’est arrivé ; ou suffoqué par son apoplexie, comme cela est arrivé à d’autres. J’ignore quel parti l’on prend quand il est mort sans ressource : s’il lui reste un peu de respiration, ou s’il en reprend, on lui tâte le pous ; on lui dit d’avoir patience, qu’on écrira le lendemain au médecin, & on lui souhaite le bon soir.

Or ce Médecin, sans l’aveu duquel le Chirurgien-Apothicaire de la maison n’oseroit pas donner une pillule, demeure aux Thuileries ; c’est-à-dire à trois mille de la Bastille. Il a des pratiques : il a une charge chez le Roi, une autre chez Monsieur. Il est souvent à Versailles pour son service : il faut l’attendre. Il vient enfin : mais il est payé à l’année, & payé également pour ne rien faire comme pour agir : quelque honnête qu’il soit, il doit être porté naturellement à trouver la maladie légère, afin que les visites soient moins exigibles. On est d’autant plus porté à le croire qu’on l’est aussi à soupçonner de l’exagération dans les plaintes du prisonnier ; que la négligence de sa parure, l’abattement habituel de sa personne, le serrement non moins habituel de son cœur ne permettent pas de remarquer d’altération sur son visage, ni dans son pouls : l’un & l’autre sont toujours ceux d’un malade ; ainsi il a la triple douleur, 1o.  de son mal ; 2o.  de se voir soupçonné d’imposture, & l’objet des railleries ou des duretés des officiers, car les monstres dans ces cas-là s’en permettent ; 3o. d’être privé de tout soulagement jusqu’à ce que la maladie devienne assez violente pour le mettre en danger.

Alors même si on lui donne quelques remèdes, ce n’est pour lui qu’un tourment de plus : il faut songer à la police de la maison : chaque prisonnier enfermé à part, seul jour & nuit, malade ou en santé, ne voit, comme je l’ai déjà dit, son Porte-clef que trois fois par jour. Lui donne-t-on un médicament ! On le pose sur sa table, & l’on s’en va. C’est à lui à le faire chauffer, à le préparer, à se gouverner quand il opère, heureux si le Cuisinier dérogeant à la règle a la générosité de lui réserver un bouillon, le Porte-clef celle de le lui porter, & le Gouverneur celle de le permettre. Voilà comme sont traités les malades ordinaires, ceux qui conservent assez de forces pour se traîner du lit à la cheminée.

Mais quand ils sont à l’extrémité, accablés au point de ne pouvoir quitter la couche vermoulue où ils gisent, on leur donne une garde. Et qu’est-ce que cette garde ? Un soldat invalide, lourd, grossier, brutal, incapable d’attentions, de soins, de rien de ce qui est nécessaire à un malade : mais il y a bien pis, c’est que ce soldat une fois attaché à vous ne peut plus vous quitter ; il devient prisonnier lui-même : ainsi il faut d’abord acheter son consentement, & le déterminer à s’enfermer avec vous tant que durera votre captivité ; & si vous en revenez, il faut vous résoudre à supporter l’humeur, le mécontentement, les reproches, l’ennui de ce compagnon qui se venge bien sur votre santé des services apparens qu’il a prêtés à votre maladie. Appréciez maintenant la sincérité du Lieutenant de Police d’Argenson, quand il parloit des secours temporels de la Bastille, & de la Charité des Gouverneurs.

Quant au Spirituel, si ces hommes de fer, incapables de pudeur, ou de pitié, l’étoient au moins de remords, oseroient-ils même prononcer ce mot ? Peut-il rappeller autre chose que leurs outrages à la religion ? Ils ne la respectent pas plus que l’humanité.

D’abord ne va point qui veut à la Messe, à la Bastille ; c’est une grace spéciale, une faveur exquise, qui n’est accordée qu’à un petit nombre d’élus. J’avoue qu’elle m’a été offerte : le premier jour on m’invita, on me conduisit aux Tribunes, où il faut être caché pour en jouir : je n’y restai pas long-tems. Ce que la servitude & les fers ont de plus horrible vous suit, vous accable jusqu’au pied de l’autel.

On traite la Divinité à la Bastille, aussi lestement que ses images. La Chapelle est le dessous d’un colombier garni de pigeons que nourrit le Lieutenant de Roi : elle peut avoir sept à huit pieds en carré. Sur une des faces on a construit quatre petites cages, ou niches, qui ne peuvent contenir juste qu’une personne ; elles n’ont ni jour, ni air, que quand la porte est ouverte, ce qui n’arrive qu’au moment où l’on y entre, & où l’on en sort. C’est-là qu’on serre le malheureux dévot : au moment du sacrifice on tire un petit rideau qui couvre une lucarne grillée, par laquelle il peut, comme par le tuyau d’une lunette, découvrir le célébrant. Cette manière de participer aux cérémonies de l’Église m’a paru si honteuse, & si affligeante, que je n’ai pas succombé deux fois à la tentation d’en avoir le spectacle.

Pour les Confessions, &c. j’ignore comment on s’arrange ; & je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de captifs, même dévots, qui cedent à l’envie d’user de cette ressource. Le Confesseur fait partie de l’État Major : il est officier de la maison. On peut apprécier quelle sûreté il y auroit à être sincère avec lui, si l’on avoit des reproches sérieux à se faire. Son office n’est donc qu’un piège, ou une dérision. Je ne conçois pas comment, on a l’audace de proposer aux prisonniers de la Bastille d’ouvrir leur ame à un lâche prévaricateur qui prostitue ainsi la dignité de son caractère ; ni comment lui-même soudoyé par le pouvoir terrestre qui les opprime, oseroit leur parler au nom du Ciel qui le désavoue.

Je ne puis pas parler de ce qui arrive quand on meurt, confessé ou non : j’ignore dans ce cas comment on se venge sur le corps de la fuite de l’ame, dans quel dépôt on jette ces cendres immobiles, quand on est bien sur de ne pouvoir plus les tourmenter. Ce qui est sûr c’est qu’on ne les rend pas à leurs familles. Certainement depuis que la Bastille existe, elle a vu des funérailles : connoît-on un extrait mortuaire qui en soit daté, hors celui du Maréchal de Biron ? Ces familles sont donc impitoyablement livrées à la confusion qui résulte de l’absence de leur chef : après en avoir souffert tant qu’il existe, on leur envie jusqu’au triste remède que produiroit la certitude de son sort.

Lecteurs dont cette description n’a que trop souvent serré le cœur, vous croyez être au bout. L’imagination ne vous paroît pas pouvoir aller dans l’art de créer des supplices au-delà des raffinemens multipliés que je viens de vous dépeindre. Un aréopage de bourreaux s’indigneroit en songeant au sang-froid avec lequel ces dispositions ont été réfléchies, combinées ; au calme avec lequel on les exécute. Eh bien, voici quelque chose de plus fort : voici un trait qui m’est personnel, & qui passe tout ce que vous venez de voir.

Depuis le 27 Septembre 1780, jusqu’en Octobre 1781, c’est-à-dire pendant douze mois, j’étois resté non-seulement dans une privation absolue de toute espèce de correspondance au dehors, ou avec une correspondance pire encore que la privation, comme on le verra plus bas ; mais dans une ignorance non moins absolue de ce qui s’y passoit en général, ou relativement à moi : on ne m’avoit laissé parvenir que les nouvelles propres à augmenter mon désespoir, à m’enlever jusqu’à l’attente d’un avenir moins affreux. Plusieurs même, par un raffinement auquel on tremble de donner une épithète, étoient fausses, fabriquées uniquement pour m’induire en erreur, & pour rendre cette erreur plus amère, ou plus funeste. (Voyez la Note 7.)

Ainsi on me disoit à moi-même, journellement, & en riant, que je ne devois plus m’inquiéter de ce qui se passoit dans le monde, parce qu’on m’y croyoit mort : on poussoit le badinage jusqu’à me détailler les circonstances qu’une rage forcenée, ou une horrible légèreté ajoutoit à ma prétendue fin. On m’assuroit que je n’avois rien à attendre de l’empressement & de la fidélité de mes amis, moins encore parce qu’ils étoient trompés comme les autres sur mon existence, que parce qu’ils m’avoient trahi : cette double imposture avoit pour objet, non-seulement de me tourmenter, mais tout à la fois de me donner une confiance sans réserve pour le seul traître que j’eusse en effet à redouter, & qu’on me présentoit sans cesse comme le seul fidèle ; & de pénétrer par la manière dont je recevrois ces insinuations, si j’avois en effet quelques secrets qui m’exposassent à des trahisons.

En Octobre 1781, l’accouchement de la Reine m’avoit donné quelques lueurs d’espérance. On n’avoit pas pu me cacher cette nouvelle : j’avois sur ma tête le canon chargé de la publier, & sous les yeux les réjouissances qu’elle produisoit. Ces événemens étant toujours en France l’époque de la rémission même des crimes, l’idée me vint que celui-là pourroit être favorable à l’innocence. J’écrivis une courte lettre à M. le C. de Maurepas : connoissant son caractère, j’eus la force de la faire gaie, & presque plaisante. Il en avoit paru touché : ils s’étoit montré disposé à seconder la voix publique déterminée enfin en ma faveur. Ce changement dans ses dispositions ne me fut pas caché ; mais de peur qu’il n’en résultât des illusions trop consolantes : on eut soin de m’apprendre en même tems qu’il étoit mort, & mort sans avoir rien fait pour moi.

Enfin, en Décembre 1781, ma constitution cédant à tant de maux, & d’épreuves ; les manipulations physiques & chymiques qui depuis quinze mois se joignoient aux morales pour la détruire, ayant produit leur effet ; me trouvant attaqué de manière à ne pouvoir plus me flatter même de disputer ma vie davantage ; sentant à chaque minute approcher celle où j’allois perdre, non pas la lumière que je ne voyois point, mais la sensibilité qui fesoit de mon existence le plus cruel des supplices, j’ai désiré de faire un testament. Il falloit pour cela une permission expresse : je l’ai demandée : j’ai supplié les Ministres de me permettre de voir l’officier public, qui seul pouvoit constater mes dernières volontés, & le dépositaire de qui seul je pouvois tenir les connoissances indispensables pour ne pas faire des dispositions illusoires.

J’ai réitéré journellement pendant deux mois qu’a duré mon danger, les instances les plus vives, les plus attendrissantes, j’ose le dire, à ce sujet. Le Médecin de la Bastille a eu la complaisance de porter lui-même au Lieutenant de Police, organe immédiat du Ministère en ce genre, une attestation de mon état, & du péril imminent que je courois : un refus impitoyable a été l’unique réponse : de sorte que, traité comme mort depuis quinze mois ; privé de toutes les facultés des vivans sans exception, hors celle de souffrir, je perdois jusqu’à l’espoir de jouir, quand j’aurois en effet cessé de vivre, des derniers droits qu’en aucun pays on ne refuse aux morts, du moins à ceux que des arrêts solemnels n’ont point dégradé.

C’est ainsi que j’ai passé les mois de Décembre 1781, & de Janvier 1782 entiers, dans la persuasion chaque soir, que je ne verrois pas le lendemain ; & chaque matin que je n’entendrois pas annoncer la fin du jour, par l’horloge lugubre qui dans cette nuit éternelle marque seule la division des tems ; &, qu’on y songe, cette attente toujours trompée, devenoit sans cesse de plus en plus douloureuse, par le sentiment du caprice qui m’envioit jusqu’à la satisfaction de laisser après moi des traces de bienfesance, & des marques de souvenir aux amis qui pourroient encore chérir le mien.

Voilà un fait : pourra-t-on donner un motif ?

On ne peut pas m’objecter le régime de la maison, les prétendues loix de cet écueil de toutes les loix : non-seulement le délire oppressif n’y est pas porté jusqu’à l’excès de faire du refus des actes civils une règle dont on ne puisse s’écarter : mais il fait quelquefois à ses victimes une nécessité de ces actes : la Bastille a un notaire breveté : il peut donc en général y exercer ses fonctions : moi-même on m’avoit dans les premiers tems, non pas permis, mais forcé de l’employer.

L’Exempt, de la Cour de France, quoique secondé par le Ministre Plénipotentiaire de la Police de Paris, ayant échoué dans la poursuite de mes papiers, &c. à Bruxelles ; un troisième adjoint envoyé à leur secours n’ayant pas d’abord mieux réussi, parce qu’il y a des loix dans ce pays, & qu’elles y sont respectées, on m’a arraché une procuration notariée qui a enfin produit une partie de ce que l’on desiroit : si pour pénétrer dans mes secrets, & me chercher des crimes, ou s’emparer de mes dépouilles, on avoit pu sans blesser le Code de la Bastille, emprunter le ministère d’un officier public, il n’y avoit pas plus d’impossibilité sans doute, ou de danger, à me le permettre pour régler la disposition de ce qu’on m’avoit laissé : un Testament n’étoit pas plus illicite qu’une Procuration.

Quand il y auroit eu contre moi une accusation, des indices, une procédure commencée, n’y ayant pas de jugement, le refus du pouvoir de tester, & par conséquent une confiscation anticipée, auroit paru une atrocité scandaleuse autant que criminelle : comment faut-il donc le regarder, ou le qualifier, dans la position où j’étois ; car on ne doit pas l’oublier, n’ayant ni juges, ni procès, ni délits, ni accusateurs ? N’est-ce pas-là le dernier abus du pouvoir, & une des plus fortes preuves de la barbarie avec laquelle on se joue à la Bastille de l’existence des citoyens ?

Et qu’on ne dise pas, je le répète, que la Bastille étant exclusivement destinée à renfermer des Criminels d’État, le régime n’en peut être trop sévère, ni trop mistérieux ; qu’ainsi l’accroissement de rigueur que je lui reproche, seroit dans son genre une espèce de perfection, puisqu’on ne peut prendre trop de mesures pour convaincre, pour déconcerter des personnages dangereux, dont la liberté pourroit entraîner la subversion de la Patrie.

Non ; cela n’est pas vrai : ce n’est pas, dans ces derniers tems sur-tout, aux Criminels d’État que la Bastille est réservée : la légèreté avec laquelle on l’ouvre, s’est redoublée dans la même proportion que l’inhumanité avec laquelle on la régit. Depuis un petit nombre d’années elle semble être le préliminaire des affaires civiles les plus communes, les moins susceptibles par leur objet & leur issue, de cet étrange & terrible debut. Elle est devenue, en quelque sorte, l’Anti-chambre de la Conciergerie.

Une femme de qualité est soupçonnée d’avoir fabriqué ou commercé de faux billets : on la met à la Bastille.

Un fou revêtu d’une robe de Magistrat à Paris, accuse une marchande de fayance de Lyon, d’avoir été la confidente pécuniaire d’une société disparue depuis long-tems : on la met à la Bastille. Relâchée après l’évanouissement de cette ombre absurde, elle se brouille, pour des discussions domestiques, avec un premier commis, qui a intérêt personnellement de la perdre, on la remet à la Bastille.

Un subalterne est accusé d’avoir commis des faux dans le maniement des affaires d’une grande maison ; mais des faux d’une espèce qui assurément n’intéressoient pas la monarchie : on le met à la Bastille.

Voilà le fort qu’ont eu Mad. de St. Vincent, la De Roger, le Sr. Le Bel. Étoient-ce là des Prisonniers d’État ? Quel étoit donc l’objet du régime funéraire auquel on les soumettoit ?

Tous ont été renvoyés devant les Juges ordinaires : mais à l’instant du renvoi on n’avoit pas la preuve de leur innocence : bien loin de-là, on doit croire qu’elle paroissoit plus problématique, puisqu’on les livroit aux lenteurs dispendieuses de la justice regulière, & à une accusation réfléchie, intentée, approfondie dans les formes. Il falloit donc que les éclaircissemens antérieurs à leur renvoi leur fussent plus contraires que favorables : ils étoient donc, en sortant de ce gouffre funeste, plus suspects qu’en y entrant : & cependant c’est à leur entrée qu’on les accable du régime de la maison ! ce n’est que quand on a plus de droit de les présumer coupables, qu’on les en affranchit ! On leur rend une demi-liberté, quand on les abandonne à une instruction qui semble former un indice contr’eux ; on la leur avoit ôtée entière, en joignant à cette perte tous les accessoires de la Bastille, avant que de procéder même aux préliminaires de l’instruction.

Il y a plus : les vrais Prisonniers d’État, ceux qui arrivent à la Bastille chargés de fers que le prétexte du bien public peut justifier, & poursuivis par une clameur que des fautes précédentes peuvent excuser, y trouvent des douceurs inconnues, des égards refusés à tous les autres.

J’ignore, par exemple, quel étoit le grief qui y a conduit quelque tems avant moi un homme associé clandestinement aux expéditions de la marine Françoise. Je suis fort éloigné d’affirmer qu’il méritât ce sort : mais il n’est pas possible que le titre d’accusation au moins sur lequel la Lettre-de-cachet a été expédiée contre lui, ne fût grave. Il avoit eu part à des opérations délicates, & dont le succès n’avoit pas répondu aux espérances, peut-être à ses promesses. Le Ministre qui l’employoit, accoutumé par son ancien métier à regarder l’espionage comme le plus beau champ du génie ministériel, & l’arme la plus fière d’un gouvernement : croyant mener la Marine comme la Police, & se flattant de maîtriser les flottes Angloises comme les jeux de Paris, l’avoit-il créé son substitut dans ces flétrissantes fonctions ? Avoit-il comme on l’a cru, commis pour doubler ses profits une double trahison, toujours à craindre de la part de ces sortes d’agens ? Chargé de commission par la France pour acheter les secrets de l’Angleterre ; avoit-il vendu à l’Angleterre ceux de la France ? Ou bien son protecteur ayant mal-entendu ses avis ; ou, comme on l’a dit aussi, ayant eu des motifs personnels pour les négliger, avoit-il cru à la vue des suites de son ineptie, ou de sa prévarication, devoir en rejetter la cause sur le subalterne, & feindre de soupçonner l’intégrité de celui-ci, pour couvrir sa propre incapacité, ou pis encore, je n’en sais rien.

Ce qui est sûr, c’est que son ancien protégé n’a connu des supplices de la Bastille, que la perte de la liberté : c’est que dès le premier moment il y a eu des livres, des correspondances : c’est que tous les jours, dans le tems un silence imposteur, autant qu’effrayant, donnoit à mes amis de trop justes alarmes, il y recevoit des visites ; c’est qu’en ayant eu le soupçon, & m’étant permis pour m’en assurer, d’en hazarder le reproche dans une des rares & courtes entrevues que m’a accordées le Lieutenant de Police, ami comme on sait, & créature de M. de Sartines ; il m’a répondu, en convenant du fait, & rejettant les ménagemens dont on usoit envers le prisonnier que je lui nommois, sur ce que le Ministre auteur de sa détention étoit bon ; & sur mon observation toute naturelle que la différence des traitemens auroit dû dépendre de la gravité des accusations ; & non de la bonté personnelle de chaque Ministre ; il m’a ajoûté ces mots remarquables : qu’il ne pouvoit qu’y faire ; parce que personne ne s’intéressoit à moi.

De sorte que les horreurs de ma captivité, la redondance avec laquelle on m’a noyé de toutes les horreurs de la Bastille, ne sont venues que de n’avoir pas eu le bonheur d’être mêlé dans quelque intrigue obscure & honteuse, vraiment relative aux intérêts de l’État ; de n’avoir pas été sacrifié à un manège adroit, qui cachât l’indulgence sous les symptômes apparens de la sévérité ; de n’avoir eu parmi les Ministres que des ennemis directs, personnels, & implacables, au lieu d’y avoir des complices ; elles sont venues du malheur de n’avoir eu pour protecteurs que des hommes honnêtes ; pour solliciteurs que des amis délicats ; enfin d’avoir eu affaire à une Lettre-de-cachet signée Amelot, & non pas Sartines.

Qui auroit jamais cru que de ces deux Ministres de M. de Sartines fût le Bon-homme ?

Le régime de la Bastille n’est donc ni inflexible, ni uniforme : même avec cette rigidité commune il n’en seroit guère moins horrible, puisqu’il exerceroit une rigueur égale sur des délits différens ; &, ce qui est encore plus affreux, sur l’innocence & sur le crime. Mais il n’a pas même cette abominable stabilité : & il n’y déroge que dans le sens contraire à celui qu’indiqueroit la justice.

L’exemple seul que je viens de citer, & le mien, prouvent qu’il est susceptible de modifications ; qu’il est subordonné uniquement à la vengeance, au desir qu’ont les cœurs infernaux qui le dirigent de servir le ressentiment ou les nécessités de leurs patrons ; ils prouvent que de même que le Ministère de France a des magasins de Lettres-de-cachet, signées d’avance, qu’il attend sans bruit le moment d’appliquer, il a aussi des réserves de douleurs qu’il ne déploie, que quand l’ordre fatal a eu son exécution ; ils prouvent qu’il y a à la Bastille un tarif de tortures pour chaque commensal, comme il y en a un pour leur pension ; & qu’en fixant au lâche Cantinier qu’on charge de leur subsistance le prix des alimens destinés à prolonger leur vie, on détermine aussi la mesure de fiel dont il doit l’empoisonner.

Le régime de la Bastille est donc institué uniquement pour tourmenter ? & qui ? Des innocens reconnus, puisque des soupçons fondés motivent des égards, ou un renvoi. Au nom de qui ? Au nom du Roi, du magistrat suprême, du protecteur né de l’innocence, du gardien de la foiblesse : c’est son intervention plus directe qui produit des effets plus cruels : c’est par ses ordres immédiats qu’on se prétend autorisé à soumettre un infortuné qui n’a offensé, ni lui, ni les loix, ni rien de ce qu’elles obligent de respecter, à des supplices inconnus dans les prisons ordinaires, peuplées d’hommes coupables, ou du moins accusés de quelques-uns de ces attentats : c’est de par le Roi qu’on lui presse la gorge de manière à ne pas intercepter tout-à-fait sa respiration, mais à ne lui en laisser précisément que ce qu’il faut pour perpétuer son angoisse ; qu’on rit de ses convulsions ; qu’on s’applaudit de ses gémissemens ; qu’on compte comme autant de victoires les soupirs prolongés que la douleur lui arrache ; c’est le Roi qu’on ne frémit de donner pour auteur de ces prévarications barbares qu’il ignore, de ces vengeances ministérielles que son cœur désavoue.

Oui, vous les ignorez, ô vous que la Nature m’avoit donné pour maître, & que vos vertus m’auroient donné pour protecteur, si l’innocence avoit autant d’accès auprès du trône que la calomnie ; Vous dont l’estime étoit la plus flatteuse récompense, & le plus puissant encouragement de mon travail ; Vous dont l’ame honnête & franche n’avoit été ni effrayée de ma promesse de dire toujours la vérité, ni rebutée de mon exactitude à la remplir.

Vous ne les connoissez pas, ces cachots qui cependant ne s’ouvrent & ne se ferment qu’à votre nom : où l’on ne sent que l’on existe que parce que l’on souffre ; & dont l’espérance même est souvent exclue : ils engloutissent journellement des citoyens irréprochables, des sujets fidèles, qui reclament en vain du fonds de ces abîmes les vertus, & le nom de leur Prince : ce nom sacré, qui est par-tout ailleurs le garant de l’exécution des Loix, n’est là que le titre en vertu duquel on les enfreint.

En signant un ordre pour enfermer, vous croyez ne faire qu’un usage légitime de votre autorité ; un usage consacré par une possession de plusieurs siècles ; un usage nécessaire au repos public, & dont il ne résulte aucun abus : vous supposez que l’exécution de cet ordre n’entraîne que les effets d’une précaution de ce genre.

Bienfesant jusques dans les rigueurs que votre rang vous oblige d’autoriser, vous avez donné mille preuves de votre penchant à soulager les maux que le maintien de la société nécessite. Par vos ordres les prisons destinées à assurer la conviction & le châtiment du crime sont devenues plus douces, moins meurtrières : elles ont cessé d’être une punition préliminaire plus cruelle souvent que le dernier supplice. Vous avez détruit la pratique barbare qui autorisoit les tribunaux à torturer des accusés simplement suspects pour essayer si par-là on ne réussiroit pas à les rendre criminels.

Vous êtes donc bien loin de soupçonner que dans votre royaume, dans votre capitale, sous vos yeux, il existe une place dévouée spécialement à perpétuer sur l’innocence une question mille fois plus cruelle que toutes les questions préparatoires proscrites par vous ; puisqu’enfin elles ne brisoient que les corps, au lieu que celle de la Bastille ne déchire le corps, que pour pénétrer plus fructueusement jusqu’à l’ame. Vous êtes loin de soupçonner que l’on ajoute encore arbitrairement à ce régime infernal ; que les agens subalternes, choisis pour le maintenir trouvent de la satisfaction & du profit à l’outrer ; que pareils à ces chiens acharnés qui secouent & mordent le gibier en le rapportant, ils se fassent un plaisir d’être barbares, quand on n’exige d’eux que d’être soumis & fidèles.

Mais vous ne l’ignorez plus ; le voile est déchiré, portez les yeux sur ces souterreins funéraires, où n’est jamais descendu le jour : pour lui en procurer l’accès, il falloit deux événemens aussi singuliers l’un que l’autre, que j’y entrasse & que j’en sortisse. Le second, que je ne dois qu’à vous, m’assure que les connoissances dont je suis redevable au premier ne seront pas inutiles.

Il m’en coûtera ma Patrie. La nécessité de chercher un tombeau dans des contrées étrangères, hélas ! & ennemies, sera le seul prix de tous les sacrifices que je lui ai faits. Celui-ci est le dernier : je serai payé de tous les autres s’il n’est pas infructueux.

Mais non, il ne le sera pas : votre cœur pur & sensible s’émeut : vous frémissez : vous rougissez : ce ne sera pas en vain. Dieu quand vous protégez les hommes, tout puissant pour opérer leur salut : donnez à l’Europe, au monde le spectacle d’un prodige que vous êtes digne d’opérer. Parlez : À votre voix on verra s’écrouler les murailles de cette moderne Jéricho, plus digne mille fois que l’ancienne des foudres du ciel ; & de l’anathême des hommes. Le prix de ce noble effort sera la gloire de votre règne ; un redoublement d’amour des peuples pour votre personne & votre maison ; & la bénédiction universelle des siècles les plus reculés, comme du siècle présent.


NOTES

(22). Page 51. Les privilèges du peuple.) En citant la Tour de Londres à l’occasion de la Bastille, je commettrois une réticence injuste, & même criminelle, si je n’observois que ces deux séjours ont entr’eux bien plus de différence réelles que de ressemblances apparentes. Les Commandans de la Tour, la garnison qui exécute leurs ordres, sont soumis à l’inspection du Parlement, comme les autres sujets de l’État. Un prisonnier maltraité par eux a mille moyens de faire parvenir ses plaintes aux supérieurs qui peuvent y faire droit, & aux amis, aux parens intéressés à les faire valoir. Ce prisonnier est sûr qu’on lui fera son procès, & publiquement. Il a des conseils, des Avocats ; tout ce qu’il doit éclaircir, ou détruire, lui est communiqué dans le plus grand détail. L’accusation de crime d’État n’influe que sur le dépôt auquel est confié l’accusé ; elle ne change absolument rien à la forme de la procédure qui doit décider de son sort. Enfin, dans les délais même, & la sévérité qu’elle comporte, il n’y a jamais l’ombre d’incertitude, non-seulement sur son existence ; mais même sur l’état de sa santé, ni sur le lieu où il est détenu : est-ce-là la Bastille ?

(23). Page 52. Ou se pratique aujourd’hui dans le monde.) Peut-être quelques censeurs pointilleux, ou quelques membres de l’administration m’accuseroient-ils ici d’user d’hyperbole ; peut-être prétendoient-ils qu’il y a peu de pays où l’on ne trouvât, quant au fonds, l’équivalent de la Bastille, &, quant à la forme des usages ou des abus encore plus horribles : ils essayeroient par ce parallele de justifier au moins indirectement l’abominable régime que je dénonce ici à toutes les ames honnêtes, & que les plus déterminés partisans du despotisme n’oseroient songer à excuser que par de semblables subterfuges.

Ôtons-leur encore cette ressource. Je suis convenu que dans presque tous les pays, le Bien public paroissoit quelquefois un motif capable de légitimer des rigueurs extraordinaires ; mais il n’est pas vrai que nulle part les loix, ou même un usage constant aient rien consacré d’approchant du régime de la Bastille. Quelque répugnance que m’inspire ce triste & honteux sujet, quelque dégoût que j’éprouve à la seule idée de prolonger la nécessité de m’en occuper, dépouillons les annales de la tyrannie : parcourons le globe, & cherchons dans l’histoire des crimes du pouvoir arbitraire, s’il y en a aucun que l’on puisse comparer à l’institution du Château qui écrase la Rue St. Antoine à Paris.

Ce court résumé des misères passés, ou étrangères, fera peut-être plus d’impression que la peinture la plus énergique des nôtres. En voyant quels ont été dans tous les tems les fruits des Lettres-de-cachet ; en les comparant à ceux qu’elles produisent encore de nos jours, les Titus modernes décideront plus aisément si c’est à eux qu’il convient de continuer de se servir d’une semblable ressource, & de se piquer d’une semblable rivalité avec les Phalaris, & les Nérons.

Je le répète donc, & je vais le prouver par les faits : dans l’univers entier il n’y a jamais eu, il n’y a rien qui ressemble au Régime de la Bastille. On ne connoît point de nation flétrie par l’opprobre & l’atrocité d’une Bastille toujours existante ; d’un gouffre sans cesse ouvert, pour recevoir des hommes, non pas à punir, qu’on y prenne bien garde, mais à tourmenter ; d’un Purgatoire politique, où les fautes les plus légères, souvent l’innocence, soient arbitrairement soumises aux supplices de l’Enfer.

Dans toute l’antiquité vous ne trouvez de prison d’état que chez les plus abominables tyrans, & même pendant leur règne. C’étoient, comme le fer & le poison, des fléaux passagers dont ces oppresseurs exécrés fesoient usage tant que duroit leur usurpation, & qui disparoissoient avec eux : elles n’étoient pas liées à la constitution du pays : ce n’étoit pas un des ressorts favoris du gouvernement, ni la ressource habituelle de l’autorité. Ce qu’on connoît de leur police ne permet, en aucun sens, de les comparer à la Bastille.

On lit, par exemple, que le premier Denys en avoit une dans son palais à Syracuse : il y avoit même, dit l’histoire, pratiqué un raffinement dont il est peut-être étonnant qu’aucun des Denys subalternes qui ont marché sur ses traces avec tant de succès pour la perfection du régime de la Bastille ne se soit avisé. Les voûtes des cachots y étoient ondulées avec un tel art que tout ce qui s’y disoit, retentissoit, & s’entendoit distinctement dans un cabinet qui servoit de réceptacle à ces sons ramassés. C’étoit-là l’observatoire, ou si l’on veut le confessional où le tyran se plaçoit pour intercepter les conversations & les secrets des prisonniers : on appelloit ce cabinet ingénieux l’Oreille.

Cependant il falloit que l’Oreille ne rendît pas tout : car on ajoute qu’un philosophe y ayant été enfermé par Lettre-de-cachet, & en étant sorti, le tyran fut curieux de savoir de lui à quoi on s’y occupoit : À souhaiter ta mort, répondit le captif sincère. L’Oreille n’avoit donc pas révélé ce secret-là, dont le fruit fut, s’il faut toujours en croire l’histoire, une autre Lettre-de-cachet, portant ordre d’égorger tous les prisonniers.

Quoi qu’il en soit de ce dernier trait, puisque l’Oreille avoit été construite pour épier les conversations des prisonniers, ils conversoient donc entr’eux : ils se voyoient donc : ils n’étoient donc pas abandonnés à une solitude absolue : ce n’étoit donc pas la Bastille.

Chez les Romains il n’y avoit ni Oreille ni Bastille. Du tems de la république les citoyens, même coupables, ne pouvant être arrêtés qu’après la condamnation, la prévenoient ordinairement par un exil volontaire : à plus forte raison l’innocence n’avoit-elle pas à redouter des cachots arbitraires.

Sous les Empereurs elle ne fut pas à l’abri des assassinats ordonnés au nom du Prince : mais alors c’étoit dans la maison même des victimes que se consommoient les sacrifices. La Lettre-de-cachet contre-signée, Sejan, Narcisse, Tigellinus, &c. qui ordonnoit de mourir, étoit notifiée par un Tribun, un Centurion, à la tête d’une escouade de soldats : car par-tout ce sont les militaires qui se chargent de ces fonctions, comme ce sont les chiens qui lancent & déchirent le gibier.

À la vue de l’ordre ministériel les uns prenoient du poison : les autres se perçoient d’un poignard : d’autres se fesoient ouvrir les veines : la troupe environnoit la maison jusqu’à ce que l’affaire fût faite, & puis elle s’en retournoit froidement aux casernes, comme si elle venoit de monter la garde.

On ne manquera pas de se récrier que cela est encore plus dur que la Bastille : je n’en sais rien : il n’y a guère que ceux qui y sont qui pourroient décider cet étrange problême. Si je m’en rapportois à moi-même, à ce que j’ai éprouvé dans le tems, la méthode expéditive du despotisme Romain me paroîtroit infiniment préférable. J’ai demandé mille fois verbalement, & par écrit, une Procédure, ou la Mort : & alors le bain de Seneque, ou le poignard de Trasea, m’auroit paru une faveur.

Mais sans prononcer sur cette question, au moins est-il sûr que les Narcisses n’envioient pas à ceux dont la vie les importunoit, la consolation de faire leur testament avant de la quitter. Au contraire ils récompensoient par cette tolérance leur promptitude à obéir ; la faculté de rédiger ses dernières dispositions, & la certitude qu’elles seroient exécutées, étoient, suivant Tacite, pretium festinandi. Or on a vu qu’à la Bastille, la même résignation, la proximité d’une mort que je hâtois par mes vœux, ne m’a pas valu la même indemnité. Il y a donc quelque chose de plus d’un côté que de l’autre : à Rome, dans ces sortes de cas, la mort étoit plus infaillible ; en France on sait en rendre les approches plus douloureuses.

Ce n’est pas tout : cette précipitation meurtrière n’étoit à craindre que pour les grans. Les monstres qui l’avoient exigée échappoient rarement à la vengeance publique. Sejan fut déchiré par le peuple : Neron proscrit par des arrêts, auroit péri d’un supplice ignominieux s’il ne se fût lui-même arraché la vie : d’ailleurs les Trajans, les Antonins venoient de tems en tems délivrer Rome de cet opprobre, & empêcher la prescription qui en auroit fait avec le tems une des prérogatives de la couronne.

Sous les plus mauvais Princes même on voit que les Criminels d’État, ou plutôt les Accusés d’État ordinaires, n’étoient assujettis qu’à une gêne incommode, & non à une captivité horrible. On leur attachoit une main à celle d’un soldat qui ne pouvoit ainsi les quitter. C’étoit un désagrément sans doute que cette société ; mais elle n’empêchoit ni Agrippa de dormir paisiblement chez lui sous Tibère, ni St. Paul de prêcher publiquement sous Neron. Étoit-ce-là la Bastille ?

La seule espèce de Prison d’État rigoureuse que l’on trouve constamment maintenue dans l’ancienne Rome, c’étoit ce que l’on appelloit la Transportation. On avoit de petites îles inhabitées, où l’on déposoit les personnages devenus suspects à la cour. On les y abandonnoit avec défense de désemparer, sous peine de mort. J’avoue qu’on ne voit pas qu’aucune procédure justifiât ordinairement ces Lettres-de-cachet : mais les infortunés ainsi dégradés conservoient cependant la vue du jour, & la faculté de respirer l’air : ils jouissoient d’une partie de leurs revenus : ils pouvoient se faire accompagner de quelques-uns de leurs domestiques : ils recevoient, ils écrivoient des lettres : enfin, si l’ennui devenoit trop fort, s’ils préféroient l’expatriation à cette honteuse résignation, ils pouvoient s’échapper, & ils s’échappoient. On voit bien que ce n’étoit pas encore là la Bastille.

L’histoire du Bas Empire n’étant rien moins qu’exacte, il est impossible d’y suivre bien en détail la jurisprudence des Lettres-de-cachet : les prétendus Empereurs étant souvent fait & défaits avec aussi peu de cérémonie que les deys d’Alger, leurs Ministres n’auroient guère eu le tems de faire servir les Prisons d’État à leurs vengeances : au lieu de mettre les sujets en mue, ils leur coupoient la gorge sur-le-champ, & cette politique fut souvent adoptée par ceux mêmes qui jouissoient quelquefois d’un règne brillant & heureux.

Constantin avoit une méthode à lui : il fesoit étouffer dans des bains chauds les personnes dont il vouloit se défaire sans bruit, & sans scandale, telles que sa Femme, son Fils, &c. Pour son Beau-père il le fesoit étrangler, & décapiter son Beau-frère : il ne ménageoit guère les Évêques ; il se contentoit de les exiler : mais il paroît qu’il n’enfermoit personne.

On pourroit soupçonner que sous son fils Constantius on commençoit à jetter les fondemens d’une Bastille : car y ayant eu quelques troubles dans un concile tenu par ses ordres ; les Pères s’y étant divisés, & les choses ayant été jusqu’à la violence, des Commandans de Province, porteurs de Lettres-de-cachet, en firent enfermer quelques-uns : un d’entr’eux, nommé Lucifer, écrivit à l’Empereur lui-même en ces termes : ...... « Parce que nous nous sommes séparés de votre concile d’iniquité, nous languissons en prison, privés de la vue du soleil ; gardés avec soin dans les ténèbres ; & on ne laisse entrer personne pour nous voir… » Voilà bien la peinture d’une Bastille.

Cependant d’un côté on voit que le Prélat avoit la permission de s’adresser directement au Prince, & de se plaindre à lui des rigueurs de sa détention, ce qui est précisément un des points le plus formellement interdits par le Code des Bastilles ; de l’autre, il est probable que si une invention aussi admirable s’étoit une fois introduite dans l’Empire, elle s’y seroit perpétuée : il n’auroit pas fallu attendre jusqu’à Louis XI pour la ressusciter : or on n’en revoit plus de traces à Constantinople. Quand on voulut se défaire de St. Jean Chrysostome on l’envoya à Cucuse ; au lieu de le tuer par l’immobilité d’un cachot on le fit périr par des courses violentes : mais on n’eut pas même l’idée de l’ensevelir dans une citadelle, où il fût censé mort de son vivant.

Dans l’empire Grec les Secrétaires d’État & leurs commis sentirent de bonne heure combien il leur étoit important de priver de la lumière les hommes qu’ils jugeoient dignes de leur attention & de leur ressentiment : mais ils n’imaginèrent pas des caveaux pratiqués dans des murailles de vingt, de trente pieds d’épaisseur, ils attaquèrent les yeux même, au lieu d’en enlever l’usage : on les arrachoit, on les rôtissoit avec des lames d’argent ou de cuivre ardentes ; on les étuvoit quelquefois avec du vinaigre bouillant, le tout en vertu d’une Lettre-de-cachet.

Ces Criminels d’État devenoient aveugles, je l’avoue : mais enfin le despotisme qui les martyrisoit ainsi n’étoit pas une Loi de l’État : il n’y avoit pas à la cour de Ministre qui eût le district particulier des aveuglemens. Le Lieutenant de Police de Constantinople n’étoit pas créé par un brevet exprès Commissaire Impérial à l’application du vinaigre enflammé, ou des estampilles brûlantes.

Dans la Constantinople moderne, ce scandale de notre prétendue philosophie, & en apparence de l’humanité ; il y a une forteresse qui semble avoir quelque affinité avec la Bastille : ce sont les Sept Tours : nos voyageurs l’appellent une prison d’État ; mais d’après leurs relations même on voit que c’est un dépôt plutôt qu’une prison. On n’y consigne guère que les Ambassadeurs Chrétiens des Puissances qui rompent avec la Porte ; & ils continuent non-seulement d’y voir qui ils veulent, mais d’être servis par leurs propres domestiques.

Les esclaves dont la rançon est stipulée, mais non payée, sont quelquefois obligés d’aller y attendre l’exécution de ce marché : alors c’est un asyle pour eux, autant qu’une sûreté pour leurs maîtres. Oisifs, bien nourris, souvent visités, c’est une anticipation de la liberté qu’ils goûtent, & non pas des fers qu’ils supportent.

Mais jamais on ne s’est avisé d’enfermer aux Sept Tours uniquement pour y languir, pour y être séquestrés plus rigoureusement que les plus abominables scélérats, des hommes à qui l’on n’impute point de crimes. Jamais ni Sultan, ni Visir, ni Cadi, ni Janissaire n’a pensé à donner, ou à solliciter, ou à exécuter une Lettre-de-Cachet contre un Bourgeois de Constantinople, d’Erzerum, ou de Salonique, pour avoir trouvé l’aigrette du Grand Visir moins brillante qu’à l’ordinaire, ou la pabouche du Selictar mal brodée.

Si un blasphémateur a outragé le Prophête, on le circoncit, ou on l’empale : la loi étoit précisé, & au moins il a le choix. Si un Visir a abusé de son pouvoir, on l’exile, on le dépouille ; quelquefois on l’étrangle : pourquoi se fesoit-il Visir ? pourquoi étoit-il avide ? Si un Boulanger vend à faux poids, & vole ainsi le public, il est puni comme un voleur : la punition est prompte & quelquefois terrible : mais le délit & la conviction l’ont toujours précédée. Tous les habitans de ce vaste empire, Grecs, Arméniens, Francs, Asiatiques, Européens, Tartares, Catholiques, Schismatiques, Cophtes, Juifs, Musulmans, &c. passent leurs jours dans la plus paisible, la plus heureuse sécurité, s’ils observent les loix, s’ils ont sur-tout le bonheur d’être inconnus au Sérail : ils n’ont pas même d’idée d’une Bastille & d’une Lettre-de-cachet.

En Perse, dans ses tems de gloire & de calme, c’est-à-dire jusqu’aux guerres civiles qui la dévastent depuis un demi-siècle, non-seulement ces ressources de la vengeance ministérielle étoient également inconnues, mais la justice ordinaire même, avoit trouvé moyen d’épargner aux accusés vraiment suspects l’humiliation & l’horreur des cachots. Les prisons y étoient mobiles. L’homme dont l’ordre public exigeoit que l’on s’assurât ne perdoit de sa liberté que ce qu’il falloit lui en ôter pour qu’il ne pût ni se soustraire au châtiment, ni se rendre plus criminel. Une industrie plus compatissante que sévère y avoit imaginé la Cangue, espèce de triangle de bois portatif, qui étant fixé au col, & prenant une des mains de l’accusé, ne pouvoit ni se cacher, ni se détacher, sans cependant lui ôter aucune de ses facultés. Portant ainsi avec lui une garde peu dispendieuse, il conservoit la jouissance du jour, celle de la vie, l’administration de ses affaires, toutes les facilités nécessaires pour éclaircir son innocence, sans cesser d’être soumis à la puissance civile chargée de la vérifier.

On nous parle des exécutions sanglantes ordonnées par des monarques yvres : mais ces horreurs étoient renfermées dans les harems ; & l’institution seule de la Cangue prouve que l’esprit général de la nation, sans excepter le gouvernement, avoit autant de douceur que d’équité.

C’est la même chose au Mogol, dans toutes les Indes, à la Chine, au Japon. Dans ce dernier pays, d’où notre inquiétude nous a justement fait bannir, les relations qui nous en viennent assurent que les mœurs sont cruelles, & les supplices aussi prompts qu’affreux. Cela se peut ; mais au moins d’un côté la rapidité compense la barbarie : on ne connoît point ces longues détentions qui éternisent le plus horrible des supplices, le désespoir produit par l’incertitude de la fin des maux.

L’homme que l’on éventre, qu’on précipite sur des crocs ; qu’on hache en dix mille morceaux ; qu’on pile vivant dans un mortier, s’il est vrai que ces peines raffinées soient communes, cet homme a été jugé ; il a pu se défendre, se justifier : c’est le magistrat, c’est la loi, & non pas le caprice qui l’ont condamné.

Nos missionnaires ont quelquefois habité des prisons dans l’Inde. Étrangers, inconnus, prêchant des nouveautés qui devoient paroître bisarres, même aux appréciateurs les plus indifférens, & dangereuses, criminelles aux magistrats, & sur-tout aux prêtres dont ils se déclaroient les ennemis, il n’y avoit point d’hommes contre qui la sévérité fût plus légitime, & les Lettres-de-cachet plus excusables : cependant ils sont obligés de rendre justice à l’humanité des juges qui les détenoient, des geoliers qui les gardoient, des naturels du pays qui les visitoient, les consosoient, les nourissoient.

Nous ne voyons d’exemple approchant de nos châteaux royaux & des ordres qui les peuplent, que dans l’aventure des princes du sang baptisés par les Jésuites, exilés d’abord, & ensuite renfermés sous l’Empereur Jontching. Les missionnaires qui nous ont instruits de cette catastrophe ne nous nous en ont point révélé la cause : mais quelle qu’elle soit, leur récit constate bien qu’il n’y a point de Bastille à la Chine, puisqu’on fut obligé d’en construire une exprès pour chacun des princes destinés à en subir le séjour.

Et alors même ce ne fut pas une soustraction clandestine, opérée sourdement par des Exempts de Police, qui laissât une égale incertitude sur la vie des prisonniers, & leur crime, ou leur innocence. Ces prisons momentanées furent construites avec appareil ; on eut soin de les rendre visibles, comme l’exemple d’un grand châtiment, & sans doute dans le pays personne n’en ignoroit le sujet.

Mais au milieu de cette rigueur effrayante, les patiens recevoient encore des adoucissemens : ils voyoient quelquefois leurs domestiques : ils fesoient demander les secours spirituels des guides auteurs de leur infortune : on leur portoit de chez eux des habillemens, de la nourriture, des nouvelles, enfin tout ce qui est scrupuleusement exclus de la Bastille.

Dans l’Asie entière il est impossible de couvrir une Prison d’État constante, admise au nombre des principes du gouvernement, ailleurs qu’à Ceylan. « Le Roi y a, dit un voyageur, quantité de prisonniers, qui sont enchaînés, les uns dans les prisons ordinaires, les autres sous la garde des Grans. On n’oseroit s’informer pourquoi, ni depuis quel tems ils y sont ; on les tient ainsi durant cinq ou six années : quand on les emprisonne, c’est par l’ordre du Roi. »……

Voilà bien quelque chose de la Bastille : les Mistères d’État de Ceylan se rapprochent un peu de ceux de la Rue St. Antoine : mais observez cependant qu’il n’y est pas question de ces cachots spécialement destinés à ensevelir les infortunés sur le crime, ou la catastrophe desquels le silence est si impérieusement prescrit. Ils sont déposés dans les Prisons ordinaires, ou confié à la Garde des Grans.

Dans le premier cas ils n’essuient donc qu’un malheur commun à tous les accusés : dans le second ils doivent trouver dans ces Chartres privées, quoique Royales, des soulagemens de toute espèce. On ne peut pas supposer que toute la noblesse de Columbo, ou de Candi, prenne le cœur d’un Gouverneur de la Bastille ; parce qu’un despote en exige d’elle passagèrement les fonctions. Il est évident d’ailleurs qu’aucun de ces gentils-hommes basanés, ne peut avoir chez lui, ni ces fenêtres, & ces cheminées à dentelles de fer, ni ces murs de trente pieds d’épaisseur, ni ces Cabinets qui sont une prison, dans une prison, & qui varient à chaque instant les douleurs, comme l’ignominie.

L’Asie entière est donc évidemment exempte de cette peste qui consume chez nous tant de citoyens.

En Amérique il y a bien d’autres sortes d’oppressions, & en Afrique aussi ; mais on n’y connoît pas celle-là. Les Indiens dans le nouveau monde sont écrasés par des maîtres impitoyables, qui sont eux-mêmes avilis par la superstition ; une partie des côtes de l’Afrique est soumise à un gouvernement arbitraire, qui n’a que les abus, & les dangers de celui qui règne en Asie. Le reste n’est guère dévasté que par notre commerce : ce sont des marchands d’Europe qui portent des chaînes aux habitans de Congo, ou de Juida, & non leurs Princes qui les en accablent : on les vend, on les dévoue à une vie active : mais aucun Ministre n’a le droit de les condamner pour son bon plaisir à une inaction meurtrière : certainement ils sont très-malheureux dans les cases des Antilles : mais c’est d’un autre malheur, & d’un malheur qui admet des adoucissemens, des consolations. Ils ont leurs femmes, leurs enfans : l’exactitude à remplir leurs devoirs, peut les sauver du fouet des Commandeurs : mais elle ne sauve personne d’une Lettre-de-cachet, & du régime qui ensuit.

C’est donc dans l’Europe seule qu’on peut redouter ces terribles fléaux & encore dans quelles parties de l’Europe sont-ils à craindre ? Ce n’est pas, comme on le fait, dans toute la Grande-Bretagne. Une détention arbitraire y seroit un crime de Lèse Peuple, presque aussi rigoureusement poursuivi qu’un de Lèse Majesté : & j’ai rendu ci-dessus hommage à la vérité non moins connue, que dans les détentions même que des intérêts supérieurs, & des ordres relatifs au service public, autorisoient l’accusé, le prisonnier, même coupable, ne perdoit aucun des droits de l’innocence, ni aucune de ses ressources.

En Allemagne les Princes sont en général assez despotiques, dans le sens que l’usage ordinaire attache à ce mot ; c’est-à-dire, qu’aucune barrière effective ne gêne ni l’emploi, ni l’abus de leur pouvoir : cependant ils n’ont ni Bastille, ni équivalent. Rien ne les empêcheroit de se donner cet amusement : mais soit que l’idée n’en vienne qu’aux Ministres des grans états ; soit que le recours à l’Empereur, ou aux Tribunaux existans, & la crainte de donner trop d’influence à des épouvantails qui ne manqueroient pas l’occasion de se signaler, s’ils la trouvoient, contiennent les propriétaires de ces grans fiefs ; soit que le peuple encore docile, patient, & en général peu instruit, comme peu passionné, obéisse assez sans qu’on l’assujettisse à ce joug, il me semble qu’il n’existe de Bastille depuis le Rhin, jusqu’à l’Oder, que Spandaw.

Mais 1oSpandaw existe dans une monarchie toute militaire. Ce colosse né de nos jours, & parvenu par la force à un développement aussi étonnant que rapide doit conserver dans sa constitution, quelque chose de son origine ; 2o. c’est même aux Militaires que la Bastille Brandebourgeoise est spécialement destinée. Il est très-rare que les Citadins en partagent le funeste honneur : & des soldats, qui ne reconnoissent d’autres truchemens que la bayonnette & le canon, pourroient-ils se plaindre qu’on leur parlât quelquefois avec des Lettres-de-cachet ?

En Danemarck depuis l’abominable Christiern je ne vois pas que les Rois, ni leurs Ministres, aient eu la tentation d’en décocher, ni que le Jutland, ou la Fionie, gémissent sous des masses aussi peu utiles, aussi meurtrières que la Bastille. En Suède aucun Roi n’a souillé son règne par l’ordre d’en construire, ou d’en faire usage.

Enfin en Russie, celui de tous les pays du monde, les anciennes mœurs auroient été les plus compatibles avec la Bastillerie & ses dépendances, elles ont consacré précisément des usages contraires : les Lettres-de-cachet y sont dans toute leur vigueur : mais les suites en sont toutes différentes : c’est une province entière qui est devenue une prison d’état. En France un des tourmens des captifs, c’est la petitesse de leur cachot : en Sibérie, ils ne gémissent que de son immensité. Les uns sont ensevelis dans de vrais tombeaux : les autres sont perdus dans de vastes déserts. Quelque infortuné que soient ceux-ci, il est évident qu’ils sont cependant moins à plaindre. Ils ont des distractions & des dédommagemens. Leurs familles les suivent ; les accompagnent : si leurs cœurs sont déchirés souvent, en se rappellant les uns aux autres ce qu’ils ont perdu, ils peuvent se consoler, en s’occupant de ce qui leur reste : au moins ils pleurent ensemble, & les seules larmes vraiment amères sont celles qui se versent dans la solitude.

D’ailleurs l’activité de la vie qu’ils sont forcés de mener les préserve de l’ennui, du tourment de se reporter sans cesse sur le passé ; de trembler d’avance de ce que prépare l’avenir. Ils sont bien malheureux sans doute : mais ils ne croiroient pas l’être, s’ils connoissoient la Sibérie Françoise.

En Espagne il y a, je crois, deux ou trois tours mises aussi par le Ministère au nombre des ressorts du Gouvernement & des besoins de l’État ; mais elles sont peu remplies, parce qu’elles ont eu jusqu’ici pour rivales les prisons de l’Inquisition : un peuple qui porte ce dernier joug, & le porte paisiblement, ne peut entrer comme terme de comparaison dans aucun calcul de politique, relativement au premier.

En Italie, comme en Allemagne, ce dernier est très-peu connu. À Rome & à Venise il existe cependant des indices d’un pouvoir redoutable, & d’un Bastillage très-caractérisé. Il existe dans l’une un château, & dans l’autre un tribunal, qui sont également des outrages à la justice, & des ames toujours prêtes pour le despotisme. Cependant la multitude d’étrangers qui ne cessent de traverser ces contrées célèbres, prouve que l’usage en est moins fréquent, que l’appareil n’en est pas terrible. Quand un Anglois, un Hambourgeois s’embarquent pour aller à Rome, entendre des Oratorio, & admirer St. Pierre, ou danser en masque à Venise, leur famille ne les conjure pas en tremblant de se garder de l’ancien château d’Adrien, ou de l’Inquisition d’État ; & il n’y a point d’étranger annonçant qu’il va en France, à qui l’on ne dise de se défier de la Bastille.

D’après les faits & l’opinion la Bastille est donc un monument Incomparable, C. Q. F. D.

(24). Page 62. Que sont donc ceux qui les ont détruites ?) Je n’apprécie pas ici les manipulations de M. Necker : j’ai eu beaucoup à me plaindre de lui, & plus encore de sa femme, qui étoit plus ministérielle que lui : mais ces foiblesses privées ne doivent point influer sur le jugement qu’un écrivain impartial peut porter des opérations des hommes en place. M. Necker conserve encore de nombreux partisans : il a fait entrevoir en France, ce qui n’est pas un petit mérite, l’espoir d’une ombre de restauration. S’il n’avoit pas été contrarié par une guerre ruineuse, ou plutôt par l’ineptie dépensière qui dirigeoit malheureusement de son tems les forces Navales du Royaume, on peut croire qu’il auroit vraiment fait le bien.

Ce qu’on peut lui reprocher seulement, d’après les faits, c’est de s’être donné trop d’éloges par la bouche du Prince, dans les préambules des édits qu’il dictoit ; c’est d’y avoir trop adopté la méthode verbeuse & emphatique de son prédécesseur : c’est sur-tout d’avoir, comme son prédécesseur encore, préféré les petits moyens aux grans : c’est de ne s’être occupé dans ses réformes que des abus particuliers, qui se seroient dissipés d’eux-mêmes après la régénération générale, s’il avoit eu le rage de l’entreprendre ; c’est de n’avoir fait que des tentatives molles, imparfaites, comme M. de St. Germain ; de n’avoir osé, par exemple, proposer des États pour toutes les provinces, & d’en avoir inutilement établi l’ombre dans les Assemblées Provinciales, & d’avoir ainsi essayé de concilier les principes du despotisme avec ceux de la liberté ; enfin, c’est de s’être amusé à panser des abcès, tandis qu’il avoit à traiter une gangrène universelle : de les avoir traités en manipulateur obscur plutôt qu’en physicien élevé, d’avoir fait dans toutes ses opérations des viremens de banque, & non des dispositions politiques.

(25). Page 51bis. Des Princes de la Famille Royale.) J’ai eu assez promptement la permission d’écrire ; il semble que ce soit une grande marque de bienveillance, & un soulagement inappréciable : qui pourroit deviner, ce qui n’est cependant que trop vrai, que c’étoit pour moi une torture de plus ?

1o. Le papier, on ne me le donnoit que par compte, sur un reçu, en règle, avec l’assujettissement, pour en obtenir de nouveau, d’indiquer l’emploi de l’ancien ; espèce de servitude qu’il faut avoir éprouvée pour apprécier tout ce qu’elle a de poignant.

2o. On se doute bien que je ne pouvois être tenté d’employer ce papier qu’à des lettres, à des mémoires relatifs à ma liberté. Or à qui les adresser ? Aux Ministres ! Ils ne répondoient point : & ma situation seule prouvoit assez que ce n’étoit pas d’eux que je pouvois attendre des secours ! À mes amis, à mes protecteurs ! J’étois prévenu que rien ne passoit, que rien ne passeroit jusqu’à eux. Je l’étois qu’ils me croyoient mort ; que ceux à qui l’on ne pouvoit pas en imposer sur cet article ne montroient que de l’indifférence ? Au bout de huit mois on m’accorda la correspondance du S. Le Quesne dont on ne cessoit de me vanter le zèle, & la probité. Or pour savoir ce que c’étoit que le S. Le Quesne, consultez, Lecteur, l’Avis que j’ai donné aux Souscripteurs dans mes Annales.

(26). Page 71. Qui en gémissent.) Ils en ont une double raison d’abord, comme ils sont les seuls intermédiaires qui approchent des reclus, ils en sont nécessairement aussi les confidens ; ils en reçoivent les plaintes, & quelquefois les humeurs. Mal-payés, traités avec dédain par les supérieurs, attendant quelques gratifications des prisonniers que le despotisme n’a pas dévoués à une captivité éternelle, ne sachant jamais si elle aboutira à l’échafaud, ou au Ministère ; si leur commensal finira par être assassiné juridiquement comme Lally, ou Mal. de France comme Belle-isle, & tant d’autres, ils ne sont pas fâchés de trouver quelquefois l’occasion de montrer un peu de zèle.

L’humanité peut quelquefois aussi agir sur ces cœurs rustiques, que l’opulence n’a point endurcis. Je dois même cette justice à ceux de la Bastille, de publier qu’ils en sont les seuls agens sur qui ce sentiment paroisse avoir quelque prise. Les simples soldats y sont, comme ailleurs, une muette stupide que le fouet dirige, & qui ne connoissent dans, ou hors leur chenil, que la soupe, & l’ordre des piqueurs. L’État major supérieur joint à cette bassesse obéissante l’insolence, & la dureté que donne l’habitude du commandement : L’État major des Porte-clefs, se trouvant entre les deux, est par cela même le seul auprès duquel la commisération puisse avoir accès.

Mais ils ont de plus une forte raison de s’opposer aux retranchemens qu’opère sur la table des prisonniers, la lésine du Gouverneur, ou du moins de souhaiter qu’elle soit reprimée : c’est que la desserte leur en appartient : & l’on ne peut pas imaginer combien l’honnête M. De Launay en est jaloux. Pour peu que lui & son Ministre conservent leurs places, je ne doute pas qu’il ne vienne bientôt quelque lettre signée Amelot, qui messe ordre à cet horrible désordre.

Au reste, si ces grans dépositaires des Secrets de l’État n’avoient pas aussi leurs petits secrets particuliers ; si le silence qui couvre leurs barbaries envers les prisonniers n’étoit également nécessaire pour dérober la honte, & l’iniquité de leurs conventions privées entr’eux, il seroit facile au Gouverneur actuel de motiver l’avarice qui préside aux approvisionnemens de sa taverne.

Il regarde comme son bien propre, comme un vrai patrimoine, les soixante mille livres de rente attachées à son emploi ; & il en a quelque raison, car il les a achetées, & même assez chérement.

1o. Il en a obtenu la survivance du tems du Comte de Jumilhac ; mais celui-ci, pour se déterminer à accepter un coadjuteur, a exigé cent mille écus comptant, qui lui ont été payés ; & de plus le mariage de son fils avec la fille de M. de Launay, regardée comme une riche héritière, ce qui a eu lieu.

2o. M. de Launay, malgré cet accord, n’ayant pour lui, ni nom, ni services, ni agrémens, ni même de protections, auroit encore pu essuyer un refus : heureusement il avoit un frère au service de M. le Prince de Conti : le frère a obtenu l’intervention du Prince, qui a obtenu le consentement du Ministre, dont les Commis ont expédié les patentes, signées Amelot ; & pour payer la recommandation de son cadet, l’heureux aîné lui a assuré une pension de dix mille francs par an, sur les revenus de sa place.

Ce marché est tout public à la Bastille : il n’y a pas un des Marmitons qui n’en soit instruit : & pourquoi s’en scandaliseroit-on ? Tous les emplois qui y existent en occasionnent de semblables. Celui de Lieutenant du Roi vaut environ 8000 livres T. par an ; le possesseur actuel en a donné à son prédécesseur une somme comptant dont j’ignore la quotité ; & il lui fait une pension annuelle de mille écus, dont je suis très-certain.

Ceux de Porte-clefs valent à-peu-près 900 liv. T. par an : ils sont ordinairement remplis par d’anciens Laquais du Gouverneur ; ainsi c’est pour les récompenser qu’on les fait bourreaux : mais ils n’obtiennent pas encore gratuitement ce prix honteux de leurs fatigues passés. Il n’y en a pas un qui ne soit obligé de faire en entrant, ou un présent, ou une rente à quelque protégé ou protégée.

Enfin le Blanchissage même est l’objet d’un tripotage de cette espèce : la blanchisseuse en titre reçoit du Roi environ trois sols par chemise : elle afferme son brevet à un soustraitant qui lui en laisse le tiers, & gratte le linge des réclus à deux sols par pièce.

Voilà comme se fait le service du Roi, & celui des Prisonniers : voilà comment se maquignonnent ces emplois de confiance. Voilà à la discrétion de qui est remise la vie d’un homme innocent, qui n’a à se reprocher que le malheur plus souvent attaché à la vertu qu’au crime, d’avoir des ennemis nombreux & puissans.

(27). Page 74. École de Poison.) On sait que les crimes de la fameuse Brinvilliers, au siècle dernier, vinrent de l’éducation que son amant avoit reçue en ce genre à la Bastille. Un Italien, nommé Exili, qu’on lui avoit donné pour compagnon de chambre, fut son précepteur : ce qui prouve, pour l’observer en passant, aussi bien que les mémoires que j’ai cités ailleurs, que dans ce tems-là on ne connoissoit à la Bastille, ni la solitude, ni les privations de toute espèce qui en forment aujourd’hui la constitution caractéristique ; mais ce n’est pas sans doute le danger de cette éducation criminelle qui a amené la réforme d’aujourd’hui.

Au reste, il ne s’agit pas ici de la funeste théorie d’Exili ; je ne parle que de la facilité d’en imiter la pratique. Or il est sûr qu’elle est entière à la Bastille, ainsi que l’impuissance absolue pour un prisonnier de s’y soustraire, si c’étoit le Gouvernement qui voulut attaquer sa vie par cette voie, & l’impuissance non moins absolue, je ne dis pas d’acquérir la preuve de ce crime, s’il étoit commis par d’autres insinuations, & qu’on pût y échapper, mais même d’en recueillir le moindre indice. Si, dans ce second cas, ce n’est pas directement à l’administration qu’on peut le reprocher, elle en est toujours complice par la facilité qu’elle donne à le commettre : un passant est assassiné par deux brigands dans un bois ; celui qui se seroit contenté de lui tenir les bras, tandis que son camarade l’égorgeroit, seroit-il reçu à soutenir qu’il n’a pas concouru au meurtre ?

Princes vertueux & bienfaisans, cette seule idée ne vous fera-t-elle pas horreur ? Par le régime de la Bastille votre nom peut devenir journellement tout à la fois l’instrument du plus lâche de tous les crimes, & un voile impénétrable pour le couvrir. Vous enverriez au supplice quiconque oseroit vous proposer de servir de votre main sacrée, aux victimes de la tyrannie de vos Ministres, un breuvage mortel & par ce régime infernal la Lettre-de-cachet qu’ils vous surprennent leur assure le moyen de le verser impunément eux-mêmes.

Les geoliers qu’ils emploient se récrieront que ce soupçon seul est une insulte à leur délicatesse ! Mais encore une fois les loix qui interdisent les Chartres privées ; celles qui ordonnent de respecter la liberté des hommes, sont-elles moins authentiques, moins sacrées que celles qui protègent leur vie ? Celui qu’un sordide intérêt engage à violer les premières, non-seulement sans scrupule, mais avec joie, hésitera-t-il à enfreindre les secondes quand il sera sollicité par un intérêt plus vif, par une amorce plus séduisante ? Et qu’est-ce qu’une vertu qui dépend du prix qu’on en voudra donner ? Quand les chefs seroient susceptibles de ce scrupule, les subalternes le seront-ils ? & s’ils succombent, le Secret de la Bastille, n’assure-t-il pas leur impunité comme leur succès ? Tous achètent leurs places ; je l’ai fait voir ci-dessus. Or des hommes capables de donner de l’argent pour acquérir le droit de se souiller de cet infame service, parce qu’il est lucratif, résisteront-ils bien courageusement à la tentation de le rendre plus lucratif encore, par des complaisances bien payées ?

J’insiste sur cette idée, parce qu’elle m’a bien long-tems, bien cruellement occupé, ou plutôt déchiré ; parce que dans le nombre innombrable des raisons qui prescrivent l’abolition de la Bastille, ou du moins de son régime, c’est la plus frappante. On peut tromper un Souverain même bien-intentionné, au point de lui persuader que les Prisons d’État en général, & les ordres arbitraires qui les peuplent, sont un accessoire inséparable du Gouvernement, & nécessaires au maintien de l’ordre public, comme à celui de la Couronne : mais il n’y en a point à qui l’on pût persuader qu’il lui importe de donner aux plus méprisables satellites sur la vie de tous ses sujets, sans distinction, un droit qu’il frémiroit de s’arroger à lui-même : & il est démontré cependant que c’est-là le fruit nécessaire du Régime de la Bastille.

(28). Page 78. À M. Raymond Gualbert de Sartines.) Ce n’est pas, à la vérité, l’horloge seul que M. Raymond Gualbert de Sartines, &c. a si ingénieusement reconstruit. L’inscription apprend qu’il a été aussi l’ordonnateur du bâtiment où cette machine est placée ; bâtiment qui comprend la Cuisine, les Bains de Mde. la Gouvernante, le Chenil des Porte-clefs, & du reste de la Harde qu’on appelle l’État major, excepté le Gouverneur, qui comme je l’ai observé, loge au dehors, quoique sa cuisine soit au dedans, & que Madame s’y baigne ; & ces bains ont des particularités au moins aussi remarquables que l’horloge.

Qu’une femme de Gouverneur se lave dans un lieu, ou dans un autre, rien ne semble plus indifférent, & rien en effet ne devroit l’être davantage : mais à la Bastille tout a des conséquences, & elles sont toujours douloureuses.

La baignoire de Madame étant placée dans l’intérieur du Château, pour y parvenir il faut traverser la cour & par conséquent le seul espace qu’ayent les prisonniers, comme je l’ai dit, pour se promener. Mais ce sont ses Laquais qui portent l’eau : il faut qu’ils entrent, & qu’ils sortent ; par conséquent chaque voie entraîne pour le promeneur, comme on l’a vu, un ordre de cabinet. (Voyez page 79.)

Ensuite viennent les Femmes de Chambre : il faut porter les chemises, les serviettes, les pantoufles de Madame : tout seroit perdu, si le reclus appercevoit le moindre de ces Secrets de l’État ; chaque importation produit donc encore un cabinet.

Enfin arrive Madame elle-même : elle n’est pas légère : sa marche est un peu lente : l’espace à parcourir est assez long : le Sentinelle pour faire sa cour, & prouver son exactitude crie Au cabinet dès qu’il l’apperçoit ; il faut fuir : il faut rester au cabinet, jusqu’à ce qu’elle soit rendue à sa baignoire : & quand elle sort, sa retraite est accompagnée des mêmes formalités en sens contraire. Le reclus a de même à supporter, dans le cabinet, la Maîtresse, les Femmes de chambre, & les Laquais.

De mon tems le Sentinelle dans un de ces passages ayant oublié de heurler le signal de la suite, la moderne Diane fut vue dans son déshabillé : j’étois l’Actæon du jour : je n’essuyai point de métamorphose ; mais le malheureux Soldat fut mis en prison pour huit jours : je ne pus l’ignorer, puisque j’en entendis donner l’ordre.

Ailleurs les bains donnent de la santé, ou préparent des plaisirs. Une Gouvernante de Bastille n’a point de crise de propreté qui n’en entraîne plusieurs de désespoir.

(29). Page 84. Pour la nourriture & le vêtement.) On a vu dans le texte ce que c’est que la Nourriture. Quant au Vêtement M. le Gouverneur m’a souvent parlé de ses largesses en ce genre : je ne crois pas qu’il m’ait jamais honoré de ses visites sans me parler des culottes qu’il distribuoit libéralement à ses prisonniers ; car en parlant des malheureux reclus il emploie toujours le terme possessif. Voici ce qui m’est arrivé à moi-même.

J’ai été arrêté le 27 Septembre, allant dîner à la campagne ; & par conséquent avec la garde-robe que l’on emporte pour un pareil voyage, dans cette saison. Il ne m’a pas été possible de me procurer quoi que ce soit de plus, ni en linge, ni en habits, jusqu’à la fin de Novembre suivant ; dans ce mois qui a été rigoureux en 1780, il falloit, ou me condamner moi-même à ne pas sortir de ma chambre, ou aller nud, littéralement nud, braver dans la promenade la violence du froid : & j’avois de l’argent, comme je l’ai dit, déposé dans les mains des officiers, & je ne demandois que la permission d’acheter ces culottes, que l’on donnoit, me disoit-on, aux autres.

Il y a plus, dans les derniers jours de Novembre, on m’envoya enfin de chez le S. Le Quesne un convoi d’hyver ; il contenoit des bas qu’un enfant de six ans n’auroit pas pu mettre, & le surplus de l’habillement taillé sur les mêmes proportions. Sans doute on avoit calculé que je devois être prodigieusement maigri. Cela ne paroîtra puérile qu’à ceux qui ne réfléchiront pas aux circonstances ; mais voici qui ne le paroîtra à personne.

J’élevai douloureusement la voix sur une expédition aussi dérisoire ; je priai le Gouverneur de renvoyer cette layette, & de s’intéresser pour m’obtenir un supplément, ou de me le laisser acheter ; il me répondit nettement, en présence de ses Collègues & d’un Porte-clef, que je pouvois m’aller faire…… qu’il se f…… bien de mes culottes ; qu’il falloit ne pas se mettre dans le cas d’être à la bastille, ou savoir souffrir quand on y étoit.

J’avoue que ses camarades baisserent les yeux ; & que huit jours après j’eus une Robe-de-chambre & des Culottes.

Si ces inconcevables atrocités n’étoient pas ordonnées, il faut les publier, afin de les épargner à mes successeurs : si elles étoient autorisées, si elles entrent, ou dans le régime de la maison, ou dans le traitement particulier qui m’étoit préparé, il faut les publier encore, afin d’assurer au scrupuleux Gouverneur les récompenses que mérite son exactitude.

  1. Cela n’est pas tout-à-fait exact. On verra plus bas en faveur de qui, & dans quels cas ces ténèbres s’éclaircissent. Ainsi je ne prétens pas qu’il n’y ait jamais d’exception ; je parle du régime général, de ce que j’ai éprouvé personnellement, de ce que l’on m’a dit sans cesse être le costume habituel & l’ordre commun de la maison. On sent bien que c’est sur-tout à l’innocence qu’il doit être funeste. Dans des rigueurs dont le caprice dispose, il n’y a que la protection qui puisse procurer des dispenses, or dès qu’un homme innocent est à la Bastille, il est bien clair, ou qu’il n’a pas de protecteurs ; ou que ses protecteurs sont moins puissans que ses ennemis. C’est donc sur-tout pour lui qu’est préparé l’abominable régime dont il est ici question.
  2. Une demi-couronne.
  3. Quatre shellings.
  4. Huit shellings.
  5. Douze shellings.
  6. Un louis-d’or.
  7. Un louis & demi.