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Mémoires sur la Bastille/Conclusion

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De l’Imprimerie de Thomas Spilsbury (p. 157-160).

CONCLUSION.


JE me lasse de tenir cette palette lugubre ; quoique je sois loin de l’avoir épuisée. Je n’ai dit ici que ce qui m’est arrivé à moi-même, ou ce dont j’ai pu parler sans risque de compromettre les sources auxquelles j’en ai dû la connoissance. Que seroit-ce donc si je révélois tout ce que j’ai appris, ou par des confidences, ou par des indiscrétions, ou par la sagacité que donne à l’esprit d’un reclus l’impuissance de se distraire autrement que par ses efforts pour pénétrer les secrets qui l’entourent, & qu’on veut lui cacher.

Tandis qu’on imprimoit ces Mémoires, on m’a envoyé un livre sur la même matière, intitulé des Lettres-de-cachet, &c. Je suis fâché que cet ouvrage soit anonyme, parce qu’il semble par-là en avoir moins d’authenticité. Il met au jour les mystères du Donjon de Vincennes, comme celui-ci dévoile ceux des Tours de la Bastille. On pourra les comparer : peut-être avec le tems aurons-nous ainsi des histoires des vingt & tant de Bastilles que la France renferme, ou plutôt qui renferment la France.

Toutes justifieront la réflexion par laquelle commence ce triste tableau, (voyez page 55 ci-dessus) réflexion que l’on ne peut trop souvent rappeller à un gouvernement équitable, qui n’a ni l’intérêt, ni l’intention d’être cruel. Quel est l’objet de ce secret, de cette impénétrabilité, de cette barbarie qui caractérisent ces prétendues prisons royales ? N’est-ce pas, précisément parce que tout s’y fait au nom immédiat du Roi, que tout devroit y porter une empreinte plus spéciale de clémence, ou du moins de justice ? Les rigueurs n’y sont assujetties à aucune formalité préliminaire ; les adoucissemens ne devroient donc pas y être plus restraints.

Quand elles ne contiendroient en effet que de vrais Criminels d’État, ou des hommes réellement soupçonnés d’avoir participé à des complots nuisibles, encore faudroit-il, au moins jusqu’à leur conviction, avoir pour eux les égards dûs à l’humanité. Ne perdons point de vue l’axiome précieux consigné dans la Déclaration du 30 Août 1780 ; n’oublions point cette hommage rendu à la vérité par la bienfesance. Toute peine infligée dans l’obscurité, même à des coupables, est au moins inutile, & dans l’idiome de la justice ; qu’est ce qu’une peine inutile ? & quel nom donner à ces peines inutiles quand il se trouve qu’elles ne tombent que sur des innocens ?

Or, encore une fois, rien de plus rare dans ces Prisons d’État, dans ces Tortures d’État, dans ces Supplices d’État, que des Criminels d’État. Si les 20 ou 30 geoles qui portent en France cet horrible nom ; si la pluie de Lettres-de-cachet qui les peuple, ne servoient en effet jamais qu’à punir des factieux, à déconcerter des rebellions, il faudroit donc que la France ne fût remplie que de Catilinas. Le pays de l’univers où le joug se porte avec plus de docilité, seroit donc par essence la patrie des conjurations, & un repaire de conspirateurs ; ce qui est aussi absurde que honteux à supposer.

Mais si ce ne sont pas des coupables que l’on entasse dans les Bastilles, de qui donc regorgent-elles ? Contre qui donc est dressé l’appareil qui les rend si formidables ? À qui sont réservés ces cachots dont le silence n’est interrompu que par des gémissemens, où la terreur veille à écarter tout ce qui pourroit écarter le désespoir ? Hélas ! faut-il le dire ? À des pères de famille paisibles, à des citoyens irréprochables, à des actions honnêtes, auxquelles le Gouvernement peut-être devroit des récompenses.

En veut-on un exemple entre mille ? Citons celui du S. de Bure, déjà consigné dans ces Annales, Tome III, page 239. Le S. de Bure étoit un libraire distingué dans sa profession : sa famille exerce avec honneur depuis cent ans de père en fils, ce commerce utile, & digne d’encouragement quand le scrupule s’y joint à l’intelligence : il étoit chef de sa communauté.

Le Souverain juge à-propos d’introduire dans ce corps une police nouvelle ; une loi ordonne que certains livres seront estampillés ; c’est-à-dire marqués d’un certain signe, qui devoit leur donner de certains droits. Jusques-là tout alloit bien, au moins pour ceux à qui l’estampillage devoit valoir beaucoup d’argent.

Mais un ordre particulier enjoint au S. de Bure d’appliquer lui-même l’estampille ; de se rendre le ministre manuel, l’exécuteur de cette opération : il y voit la ruine infaillible de plusieurs familles, de la communauté dont il est le chef : il croit sa conscience intéressée, ainsi que son honneur à s’excuser : il offre sa démission, afin que l’emploi qui lui répugne passe sans bruit dans des mains plus dociles.

On ne reçoit point sa démission : on lui répète deux fois, trois fois, l’ordre fatal, Estampillés ; ou bien…… Il persiste à se défendre : on accomplit l’alternative : on le met à la Bastille. Et voilà un Criminel d’État.