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Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette/Tome 3/3

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ANECDOTES

DU

RÈGNE DE LOUIS XV.


Le premier événement qui me frappa dans ma tendre enfance fut l’assassinat de Louis XV par Damiens. L’impression que j’éprouvai fut si vive, que les moindres détails sur la confusion et la douleur qui régnèrent ce jour-là dans Versailles, me sont aussi présens que les événemens les plus récens. J’avais dîné avec mon père et ma mère chez un de leurs amis. Beaucoup de bougies éclairaient le salon, et quatre tables de jeu étaient déjà occupées, lorsqu’un ami de la maison entra pâle et défiguré, et dit d’une voix presque éteinte : « Je vous apporte une terrible nouvelle. Le roi est assassiné ! » À l’instant, deux dames de la société s’évanouissent, un brigadier des gardes-du-corps jette ses cartes et s’écrie : « Je n’en suis pas étonné, ce sont ces coquins de jésuites. — Que faites-vous, mon frère ? dit une dame en s’élançant sur lui, voulez-vous vous faire arrêter ? — Arrêter ! pourquoi ? parce que je dévoile des scélérats qui veulent un roi cagot ? » Mon père entra ; il recommanda de la prudence, dit que le coup n’était pas mortel, qu’il fallait que chacun retournât chez soi ; que les réunions devaient cesser dans le moment d’une crise aussi affreuse. Il avait fait avancer une chaise pour ma mère ; elle me plaça sur ses genoux. Nous demeurions dans l’avenue de Paris, et tout le temps de notre course, j’entendais sur les trottoirs de cette avenue, des pleurs, des sanglots. Enfin, je vis arrêter un homme : c’était un huissier de la chambre du roi, qui était devenu fou et qui criait : « Oui, je les connais, ces gueux, ces scélérats ! » Notre chaise fut arrêtée dans cette mêlée : ma mère connaissait l’homme désolé que l’on venait de saisir ; elle le nomma au cavalier de maréchaussée qui l’arrêtait. On se contenta de conduire ce fidèle serviteur à l’hôtel des gendarmes, qui était alors dans l’avenue. Dans les temps de calamités ou d’événemens publics, les moindres imprudences sont funestes. Quand le peuple prend part à une opinion ou à un fait, il faut craindre de le heurter et même de l’inquiéter. Les délations ne sont plus alors le résultat d’une police organisée, et les châtimens n’appartiennent plus à l’impartialité de la justice. À l’époque dont je parle, l’amour pour le souverain était une religion ; et cet événement de l’assassinat de Louis XV amena une foule d’arrestations non motivées[1]. M. de La Serre, alors gouverneur des Invalides, sa femme, sa fille et une partie de ses gens, furent arrêtés, parce que mademoiselle de La Serre, venue le jour même de son couvent, pour passer le temps de la fête des rois en famille, dit, dans le salon de son père, quand on apporta cette nouvelle de Versailles : « Cela n’est pas surprenant, j’ai entendu dire à la mère N… que cela ne pouvait manquer, parce que le roi n’aimait pas assez la religion. » La mère N…, le directeur et plusieurs religieuses de ce couvent furent interrogés par le lieutenant de police. Une malveillance, entretenue dans le public par les partisans de Port-Royal et par les adeptes de la nouvelle secte des philosophes, ne cachait pas les soupçons qu’ils faisaient tomber sur les jésuites ; et bien certainement, quoiqu’il n’y eût pas la moindre preuve contre cet ordre, l’événement de l’assassinat du roi servit le parti qui, peu d’années après, obtint la destruction de la compagnie de Jésus. Ce scélérat de Damiens se vengea de beaucoup de gens qu’il avait servis dans diverses provinces, en les faisant arrêter ; et, quand ils lui étaient confrontés, il disait aux uns : « C’est pour me venger de vos méchancetés que je vous ai fait cette peur. » À quelques femmes, il dit : « Que dans sa prison, il s’était amusé de l’effroi qu’elles auraient. » Ce monstre avoua qu’il avait fait périr le vertueux La Bourdonnaye en lui donnant un lavement d’eau-forte. Il avait encore commis d’autres crimes. On prend trop aisément des gens à son service : de semblables exemples prouvent qu’on ne saurait mettre trop de précautions aux renseignemens nécessaires avant d’ouvrir l’intérieur de sa maison à des étrangers[2].


J’ai entendu plusieurs fois M. de Landsmath, écuyer, commandant de la Vénerie, qui venait souvent chez mon père, dire qu’au bruit de la nouvelle de l’assassinat du roi, il s’était rendu précipitamment chez Sa Majesté. Je ne puis répéter les expressions un peu cavalières dont il se servit pour rassurer le roi ; mais le récit qu’il en faisait, lorsque l’on fut calmé sur les suites de ce funeste événement, amusa pendant long-temps les sociétés où on le lui faisait raconter. Ce M. de Landsmath était un vieux militaire qui avait donné de grandes preuves de valeur ; rien n’avait pu soumettre son ton et son excessive franchise aux convenances et aux usages respectueux de la cour. Le roi l’aimait beaucoup. Il était d’une force prodigieuse et avait souvent lutté de vigueur du poignet avec le maréchal de Saxe, renommé pour sa grande force[3]. M. de Landsmath avait une voix tonnante. Entré chez Louis XV, le jour de l’horrible attentat de Damiens, peu d’instans après, il trouva près du roi la dauphine et Mesdames filles du roi ; toutes ces princesses, fondant en larmes, entouraient le lit de Sa Majesté. « Faites sortir toutes ces pleureuses, Sire, dit le vieil écuyer, j’ai besoin de vous parler seul. » Le roi fit signe aux princesses de se retirer. « Allons, dit Landsmath, votre blessure n’est rien, vous aviez force vestes et gilets. » Puis, découvrant sa poitrine : « Voyez, lui dit-il en lui montrant quatre ou cinq grandes cicatrices, voilà qui compte ; il y a trente ans que j’ai reçu ces blessures ; allons, toussez fort. » Le roi toussa. Puis, prenant le vase de nuit, il enjoignit à Sa Majesté, dans l’expression la plus brève, d’en faire usage. Le roi lui obéit. « Ce n’est rien, dit Landsmath, moquez-vous de cela ; dans quatre jours nous forcerons un cerf. — Mais si le fer est empoisonné ? dit le roi. — Vieux contes que tout cela, reprit-il ; si la chose était possible, la veste et les gilets auraient nettoyé le fer de quelques mauvaises drogues. » Le roi fut calmé et passa une très-bonne nuit[4].


Ce même M. de Landsmath, qui, par son langage militaire et familier, avait calmé les alarmes de Louis XV, le jour de l’horrible attentat de Damiens, était de ces gens qui, au milieu des cours les plus imposantes, font entendre quelquefois de brusques vérités. Il est à remarquer qu’il se trouve dans presque toutes les cours un personnage de ce genre, qui semble remplacer les anciens fous des rois, et s’arroger le droit de tout dire.

Un jour, le roi demanda à M. de Landsmath quel âge il avait ? Il était vieux et n’aimait pas à s’occuper du nombre de ses années ; il éluda la réponse. Quinze jours après, Louis XV sortit de sa poche un papier, et lut à haute voix : « Ce tel jour du mois de ...... en 1680 et tant, a été baptisé par nous, curé de ***, le fils de haut et puissant seigneur ; etc. — Qu’est-ce ? dit Landsmath avec humeur, serait-ce mon extrait de baptême que Votre Majesté a fait demander ? — Vous le voyez, Landsmath, dit le roi. — Eh bien, Sire, cachez cela bien vite ; un prince chargé du bonheur de vingt-cinq millions d’hommes ne doit pas en affliger un seul à plaisir. »


Le roi sut que Landsmath avait perdu son confesseur, missionnaire de la paroisse de Notre-Dame ; l’usage des lazaristes était d’exposer leurs morts à visage découvert. Louis XV voulut éprouver la fermeté d’âme de son écuyer : « Vous avez perdu votre confesseur ? lui dit le roi. — Oui, Sire. — On l’exposera sans doute à visage découvert ? — C’est l’usage. — Je vous ordonne d’aller le voir. — Sire, mon confesseur était mon ami, cela me coûterait beaucoup. — N’importe, je vous l’ordonne. — Est-ce tout de bon, Sire ? — Tout de bon. — Ce serait la première fois de ma vie que j’aurais manqué à un ordre de mon souverain ! j’obéirai. » Le lendemain à son lever, le roi lui dit aussitôt qu’il l’aperçut : « M’avez-vous obéi, Landsmath ? — Sans aucun doute, Sire. — Eh bien, qu’avez-vous vu ? — Ma foi, j’ai vu que Votre Majesté et moi ne sommes pas grand’chose[5]. »


À la mort de la reine Marie Leckzinska, M. Campan, depuis secrétaire du cabinet de la reine Marie-Antoinette, alors officier de la chambre, ayant rempli plusieurs fonctions de confiance au moment du décès de la princesse, le roi demanda à madame Adélaïde comment il pouvait le récompenser. Elle le pria de créer en sa faveur une charge de maître de la garde-robe dans sa maison, avec mille écus d’appointemens. « Je le veux bien, dit le roi, ce sera un titre honorable ; mais dites à Campan qu’il n’en fasse pas pour un écu de dépense de plus dans son ménage, car vous verrez qu’ils ne le paieront pas[6]. »


La manière dont mademoiselle de Romans, maîtresse de Louis XV, et mère de l’abbé de Bourbon, lui fut présentée, mérite, je crois, d’être rapportée. Le roi s’était rendu en grand cortége à Paris, pour y tenir un lit de justice. Passant le long de la terrasse des Tuileries, il remarqua un chevalier de Saint-Louis, vêtu d’un habit de lustrine, assez passé, et une femme d’une assez bonne tournure, tenant sur le parapet de la terrasse une jeune fille d’une beauté éclatante, très-parée, et ayant un fourreau de taffetas couleur de rose. Le roi fut involontairement frappé de l’affectation avec laquelle on le faisait remarquer à cette jeune personne. De retour à Versailles, il appela Le Bel, ministre et confident de ses plaisirs secrets, et lui ordonna de chercher et de trouver dans Paris une jeune personne de douze à treize ans, dont il lui donna le signalement de la manière que je viens de détailler. Le Bel l’assura qu’il ne voyait nul espoir de succès dans une semblable commission. « Pardonnez-moi, lui dit Louis XV ; cette famille doit habiter dans le quartier voisin des Tuileries, du côté du faubourg Saint-Honoré, ou à l’entrée du faubourg Saint-Germain. Ces gens-là vont sûrement à pied, ils n’auront pas fait traverser Paris à la jeune fille dont ils paraissent très-occupés. Ils sont pauvres ; le vêtement de l’enfant était si frais, que je le juge avoir été fait pour le jour même où je devais aller à Paris. Elle le portera tout l’été ; les Tuileries doivent être leur promenade des dimanches et des jours de fêtes. Adressez-vous au limonadier de la terrasse des Feuillans, les enfans y prennent des rafraîchissemens ; vous la découvrirez par ce moyen. » Le Bel suivit les ordres du roi ; et, dans l’espace d’un mois, il découvrit par ces perquisitions la demeure de la jeune fille ; il sut que Louis XV ne s’était trompé en rien sur les intentions qu’il supposait. Toutes les conditions furent aisément acceptées ; le roi contribua, par des gratifications considérables pendant deux années, à l’éducation de mademoiselle de Romans. On lui laissa totalement ignorer sa destinée future ; et, lorsqu’elle eut quinze ans accomplis, elle fut menée à Versailles sous le simple prétexte de voir le palais. Elle fut conduite, entre quatre ou cinq heures de l’après-midi, dans la galerie de glaces, moment où les grands appartemens étaient toujours très-solitaires. Le Bel, qui les attendait, ouvrit la porte de glace qui donnait de la galerie dans le cabinet du roi, et invita mademoiselle de Romans à venir en admirer les beautés. Rassurée par la vue d’un homme qu’elle connaissait, et excitée par la curiosité bien pardonnable à son âge, elle accepta avec empressement, mais elle insistait pour que Le Bel procurât le même plaisir à ses parens. Il l’assura que c’était impossible ; qu’ils allaient l’attendre assis dans une des fenêtres de la galerie, et qu’après avoir parcouru les appartemens intérieurs, il la reconduirait vers eux. Elle accepta ; la porte de glace se referma sur elle. Le Bel lui fit admirer la chambre, la salle du conseil, lui parlait avec enthousiasme du monarque possesseur de toutes les beautés dont elle était environnée, et la conduisit enfin vers les petits appartemens, où mademoiselle de Romans trouva le roi lui-même, l’attendant avec toute l’impatience et tous les désirs d’un prince qui avait préparé, depuis plus de deux ans, le moment où il devait la posséder.

Quelles réflexions affligeantes naissent de tant d’immoralité ! L’art avec lequel cette intrigue avait été conduite ; l’innocence réelle de la jeune de Romans, furent sans doute les motifs qui attachèrent plus particulièrement le roi à cette maîtresse. Elle est la seule qui obtint de lui de faire porter le nom de Bourbon à son fils. Au moment d’accoucher, elle reçut un billet de la main du roi, conçu en ces mots : « M. le curé de Chaillot, en baptisant l’enfant de mademoiselle de Romans, lui donnera les noms suivans : Louis N. de Bourbon. » Peu d’années après, le roi, mécontent des prétentions que mademoiselle de Romans établissait sur le bonheur qu’elle avait eu de donner le jour à un fils reconnu, et voyant, par les honneurs dont elle l’environnait, qu’elle se flattait de le faire légitimer, le fit enlever des mains de sa mère. Cette commission fut exécutée avec une grande sévérité. Louis XV s’était promis de ne légitimer aucun enfant naturel ; le grand nombre de princes de ce genre, que Louis XIV avait laissés, était une charge pour l’État, et rendait la détermination de Louis XV très-louable. M. l’abbé de Bourbon était très-beau, ressemblait parfaitement à son père ; il était fort aimé des princesses, filles du roi, et sa fortune ecclésiastique aurait été portée par Louis XVI au plus haut degré. On lui destinait le chapeau de cardinal, l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés et l’évêché de Bayeux. Sans être rangé parmi les princes du sang, il aurait eu une très-belle existence. Il mourut à Rome d’une petite vérole confluente ; il y fut généralement regretté ; mais les événemens sinistres qui ont assailli l’illustre maison dont il avait l’honneur de porter le nom, doivent faire envisager sa mort prématurée comme un bienfait de la Providence. Mademoiselle de Romans s’était mariée à un gentilhomme nommé M. de Cavanac ; le roi en fut mécontent, et tout le monde la blâmait d’avoir, en quelque sorte, quitté par cette alliance le simple titre de mère de l’abbé de Bourbon[7].


Les monotones habitudes de la grandeur royale donnent trop souvent aux princes le désir de se procurer les jouissances des plus simples particuliers, et alors ils se flattent vainement de se cacher sous l’ombre du mystère : on devrait les garantir de ces erreurs passagères et les accoutumer à supporter les ennuis de la grandeur, comme ils savent très-bien jouir de ses éminens avantages. Louis XV, par la noblesse de son maintien, par l’expression de ses traits à la fois doux et majestueux, appartenait parfaitement aux successeurs de Louis-le-Grand[8]. Mais ce prince s’est trop souvent donné des plaisirs cachés, qui naturellement finissaient par être connus. Il aima avec passion, pendant plusieurs hivers, les bals à bouts de chandelles : c’est ainsi qu’il appelait les assemblées des gens du dernier étage de la société. Il se faisait indiquer les pique-niques que se donnaient les petits marchands, les coiffeuses, les couturières de Versailles, et s’y rendait en domino noir et masqué ; son capitaine des gardes l’y accompagnait masqué comme lui. Le grand bonheur était d’y aller en brouette ; on avait soin de dire à cinq ou six des officiers de la chambre du roi ou de celle de la reine de s’y trouver, afin que Sa Majesté y fût environnée de gens sûrs sans qu’elle pût s’en douter ni en être gênée. Probablement que le capitaine des gardes prenait aussi de son côté d’autres précautions de ce genre. Mon beau-père, pendant la jeunesse du roi et la sienne, a été plusieurs fois du nombre des serviteurs à qui il était enjoint de se présenter sous le masque dans ces réunions formées souvent à un quatrième étage, ou dans quelque salle d’aubergiste. Dans ce temps-là, pendant la durée du carnaval, les sociétés masquées avaient le droit d’entrer dans les bals bourgeois ; il suffisait qu’une personne de la compagnie se démasquât et se nommât.

Ces excursions secrètes, la fréquentation trop habituelle de Louis XV avec des demoiselles qui remplaçaient par des attraits les avantages de l’éducation, avaient sans doute appris au roi beaucoup d’expressions vulgaires qu’il eut, sans cela, toujours ignorées[9].

Cependant, au milieu même de ses plus honteux désordres, le roi reprenait quelquefois tout-à-coup, avec beaucoup de noblesse, la dignité de son rang. Les courtisans familiers de Louis XV s’étant un jour livrés à toute la gaieté d’un souper, au retour de la chasse, chacun vantait et peignait les beautés de sa maîtresse. Quelques-uns s’étaient amusés à rendre compte du peu de charmes de leurs femmes ; du mérite qu’ils avaient à s’acquitter de leurs devoirs de maris. Un mot imprudent, adressé à Louis XV et ne pouvant être applicable qu’à la reine, fait à l’instant cesser toute la joie du repas. Louis XV prend son air imposant, et, frappant deux ou trois coups sur la table avec son couteau : Messieurs, dit-il, voilà le roi[10].


Trois jeunes gens de Saint-Germain, qui venaient de terminer leurs années de collége, ne connaissant personne en place à la cour, et ayant entendu dire que les étrangers y étaient toujours très-bien traités, s’avisèrent de se costumer parfaitement en Arméniens, et de se présenter de cette manière, pour voir le grand cérémonial de la réception de plusieurs chevaliers de l’ordre du Saint-Esprit. Leur ruse obtint tout le succès dont ils s’étaient flattés. Lorsque la procession défila dans la longue galerie de glaces, les suisses des appartemens les mirent sur le premier rang, et recommandèrent à tout le monde d’avoir beaucoup d’égards pour ces étrangers ; mais ils firent l’imprudence de pénétrer dans l’œil-de-bœuf. Là se trouvaient messieurs Cardonne et Ruffin, interprètes des langues orientales, et le premier commis des consulats, chargé de veiller à tout ce qui concernait les Orientaux qui étaient en France. Aussitôt les trois écoliers sont environnés et questionnés par ces messieurs, d’abord en grec moderne. Sans se déconcerter, ils font signe qu’ils n’entendent pas. On leur parle turc, arabe ; enfin un des interprètes, impatienté, leur dit : « Messieurs, vous devriez entendre une des langues qui vous ont été parlées ; de quel pays êtes-vous donc ? — De Saint-Germain-en-Laye, Monsieur, reprit le plus confiant. Voilà la première fois que vous nous le demandez en français. » Ils avouèrent alors le motif de leur travestissement ; le plus âgé d’entre eux n’avait pas dix-huit ans. On en rendit compte à Louis XV ; il en rit beaucoup. Il ordonna quelques heures à la geôle, et que la liberté leur fût rendue après leur avoir fait une bonne semonce.


Louis XV aimait à parler de la mort quoiqu’il la craignît beaucoup ; mais son excellente santé et son titre de roi lui faisaient probablement espérer qu’il serait invulnérable : il disait assez communément aux gens très-enrhumés : « Vous avez là une toux qui sent le sapin. » Chassant un jour dans la forêt de Sénard, une année où le pain avait été extrêmement cher, il rencontre un homme à cheval portant une bière. « Où portez-vous cette bière ? dit le roi. — Au village de ..... répond le paysan. — Est-ce pour un homme ou pour une femme ? — Pour un homme. — De quoi est-il mort ? — De faim, » répond brusquement le villageois. Le roi piqua son cheval et ne fit plus de questions[11].


J’ai beaucoup vu en société, dans ma jeunesse, madame de Marchais, femme du premier valet de chambre du roi : c’était une personne fort instruite, et qui avait eu les bonnes grâces de Louis XV, étant parente de madame de Pompadour. M. de Marchais, riche et fort considéré, avait servi, était chevalier de Saint-Louis, et réunissait à la charge de premier valet de chambre le gouvernement du Louvre. Madame de Marchais recevait chez elle toute la cour ; les capitaines des gardes y venaient habituellement, et beaucoup d’officiers des gardes-du-corps. Les auteurs célèbres dans tous les genres se faisaient présenter chez elle comme chez madame Geoffrin. Elle avait du crédit, surtout de l’influence lorsqu’elle sollicitait des voix pour les prétendans aux fauteuils de l’Académie. J’ai vu chez elle tous les gens célèbres du siècle, La Harpe, Diderot, D’Alembert, Duclos, Thomas, etc. Elle avait autant d’esprit que son mari avait de bonhomie ; autant de recherche qu’il affectait de simplicité ; il aimait à la déjouer dans ses prétentions les plus légitimes. Personne ne résumait un discours académique, un sermon ou le sujet d’une pièce nouvelle avec autant de précision et de grâces que le faisait madame de Marchais. Elle avait aussi l’art d’amener à sa volonté la conversation sur un ouvrage nouveau ou ancien, et souvent son mari se plaisait à dire à ses voisins dans le cercle : « Ma femme a lu cela ce matin. » Le comte d’Angiviller, épris de la grâce de son esprit, lui faisait une cour assidue, et l’épousa quand elle devint veuve de M. de Marchais. Elle vivait encore à Versailles dans les premières années du règne de Napoléon, mais ne sortait plus de son lit. Elle avait conservé son goût pour la parure, et était, quoique couchée, frisée et coiffée comme on l’était vingt ans avant cette époque. Une prodigieuse quantité de blanc et de rouge déguisait le ravage du temps, pour ne laisser voir, à la faible clarté de jalousies baissées et de rideaux tirés par-dessus ces jalousies, qu’une espèce de poupée dont les discours étaient encore pleins de charme et d’esprit. Elle avait conservé de fort beaux cheveux dans l’âge le plus avancé : on prétendait que le fameux comte de Saint-Germain, qui avait paru à la cour de Louis XV comme un des plus célèbres alchimistes, lui avait donné une liqueur qui conservait les cheveux et les préservait de blanchir avec les années[12].


Louis XV avait, comme on le sait, adopté le système bizarre de séparer Louis de Bourbon du roi de France. Comme homme privé il avait sa fortune personnelle, ses intérêts de finances à part.

Louis XV traitait comme particulier dans toutes les affaires ou les marchés qu’il faisait ; il avait acheté au Parc-aux-Cerfs, à Versailles, une assez jolie maison où il logeait avec une de ces maîtresses obscures que l’indulgence ou la politique de madame de Pompadour avait tolérées, pour ne pas perdre ses droits de maîtresse en titre[13]. Ayant réformé cet usage, le roi voulut vendre sa petite maison. Sévin, premier commis de la guerre, se présenta pour l’acheter : le notaire qui était chargé de cette commission en rendit compte au roi. Le contrat de vente fut passé entre Louis de Bourbon et Pierre Sévin, et le roi lui fit dire de lui apporter lui-même la somme en or. Le premier commis réunit quarante mille francs en louis, et, introduit par le notaire dans les cabinets intérieurs du roi, il lui remit la valeur de sa maison.

Le roi, sur ses fonds particuliers, payait l’entretien des maisons de ses maîtresses, l’éducation de ses filles naturelles qui étaient élevées dans des couvens à Paris, et enfin leurs dots quand il les mariait.


Les hommes les plus entraînés par des mœurs dissolues n’en rendent pas moins hommage à la vertu des femmes. Madame la comtesse de Périgord était aussi belle que vertueuse ; elle s’aperçut, pendant la durée de quelques petits voyages de Choisy, où elle avait été invitée, que Louis XV était fort occupé d’elle. Les formes d’un glacial respect, le soin d’éviter le moindre entretien suivi avec le monarque, ne parvinrent pas à détruire cette flamme naissante ; le roi finit par adresser à la comtesse une lettre des plus passionnées. À l’instant le parti de cette femme estimable fut pris ; son honneur l’empêchant de répondre à la passion du roi, son profond respect pour son souverain lui prescrivant de ne pas troubler son repos, elle s’exila volontairement dans une terre nommée Chalais, qu’elle avait auprès de Barbezieux, et qui, depuis près d’un siècle, n’avait pas été habitée. Le logement du concierge fut le seul qui put la recevoir ; de là elle écrivit au roi les motifs de son départ, et resta plusieurs années dans cette terre sans revenir à Paris. De nouveaux goûts rendirent promptement à Louis XV un repos auquel madame de Périgord avait cru devoir faire un si grand sacrifice. Quelques années après, la dame d’honneur de Mesdames vint à mourir ; beaucoup de grandes familles demandèrent cette place : le roi ne répondit à aucune de ces sollicitations, et écrivit à madame la comtesse de Périgord : « Mes filles viennent de perdre leur dame d’honneur ; cette place, Madame, vous appartient autant pour vos hautes vertus que pour le nom de votre maison. »


Le comte d’Halville, d’une très-ancienne maison de la Suisse, avait débuté à Versailles par le simple grade de porte-enseigne dans le régiment des gardes-suisses. Son nom, ses qualités distinguées lui méritèrent l’intérêt de quelques amis puissans qui, pour étayer l’ancienneté de son origine par une belle fortune, lui firent épouser la fille d’un très-riche financier nommé M. de La Garde. De ce mariage naquit une fille unique qui épousa le comte d’Esterhazy. Dans le nombre des terres qui appartenaient à mademoiselle de La Garde, était le château des Trous, situé à quatre lieues de Versailles ; le comte y recevait beaucoup de gens de la cour. Un jeune sous-lieutenant des gardes-du-corps, porté à ce grade par son nom et par la faveur dont jouissait sa famille, avait cette confiance qui accompagne les succès non mérités, et dont heureusement les années dégagent successivement la jeunesse. Il prononça un jour, sans connaissance de l’histoire des anciennes maisons suisses et sans ménagement pour le comte, sur la noblesse de ce pays, et se permit d’avancer qu’il n’y avait pas d’anciennes maisons en Suisse, « Pardonnez-moi, lui dit froidement le comte, il y en a de très-anciennes. — Pourriez-vous les citer, Monsieur ? reprit le jeune homme. — Oui, répondit M. d’Halville ; il y a, par exemple, ma maison et celle d’Habsbourg qui règne en Allemagne. — Vous avez sans doute vos raisons pour nommer premièrement la vôtre ? repartit l’imprudent interlocuteur. — Oui, Monsieur, dit alors M. d’Halville d’un ton imposant, parce que la maison d’Habsbourg date d’avoir été page dans la mienne : lisez l’histoire, étudiez celles des peuples et des familles, et soyez à l’avenir plus circonspect dans vos assertions. »


Quelque faible qu’ait été Louis XV, jamais les parlemens n’auraient obtenu son consentement pour la convocation des états-généraux. Je sais, à cet égard, une anecdote que m’ont racontée deux officiers intimes attachés à la maison de ce prince. C’était à l’époque où les remontrances des parlemens, et le refus d’enregistrer des impôts, donnaient de l’inquiétude sur la situation des finances. On en causait un soir au coucher de Louis XV : « Vous verrez, Sire, dit un homme de la cour très-rapproché du roi par sa charge, que tout ceci amènera la nécessité d’assembler les états-généraux. » Le roi sortant à l’instant même du calme habituel de son caractère, et saisissant le courtisan par le bras, lui dit avec vivacité : « Ne répétez jamais ces paroles : je ne suis pas sanguinaire, mais si j’avais un frère et qu’il fût capable d’ouvrir un tel avis, je le sacrifierais dans les vingt-quatre heures à la durée de la monarchie, et à la tranquillité du royaume[14]. »


Causes naturelles de la mort du dauphin, père de Louis XVI, et de la dauphine, princesse saxonne, en réponse à tous les bruits d’empoisonnemens répandus par Soulavie[15].

Plusieurs années avant sa mort, M. le dauphin eut une petite vérole confluente qui mit ses jours en danger ; il conserva, long-temps après sa convalescence, un galon suppurant au-dessous du nez. On lui donna le conseil dangereux de le faire passer en faisant usage d’extrait de Saturne ; le remède eut un succès complet ; mais le dauphin, qui était d’une corpulence considérable, maigrissait insensiblement, et une petite toux sèche annonçait que l’humeur répercutée était retombée sur les poumons. Quelques personnes le soupçonnaient aussi d’avoir pris des acides en très-grande quantité pour se faire maigrir. Cet état cependant n’était pas assez grave pour alarmer, lorsqu’au mois de juillet 1764, il y eut un camp à Compiègne. Le dauphin passa des revues, mit beaucoup d’activité à s’acquitter de ses devoirs : on remarqua même qu’il avait cherché à obtenir l’attachement de l’armée. Il présenta la dauphine aux soldats, en disant, avec une simplicité qui fit, à cette époque, une grande sensation : « Mes enfans, voici ma femme. » Rentrant assez tard à cheval à Compiègne, il eut froid ; la chaleur du jour avait été extrême ; le prince avait eu ses habits imbibés de sueur. Une maladie suivit cet accident ; ses crachats étaient rouillés. Son premier médecin demandait la saignée, les médecins consultans insistèrent pour la purgation et l’emportèrent. La pleurésie mal guérie prit et conserva tous les symptômes de la pulmonie ; le dauphin languit depuis cette époque jusqu’en décembre 1765, et mourut à Fontainebleau où la cour, à raison de son état, avait prolongé son séjour qui se terminait ordinairement au 2 novembre[16].

La dauphine, sa femme, fut pénétrée de la plus vive douleur. Cependant elle donna à ses regrets un caractère de désespoir immodéré, qui fit généralement soupçonner que la perte de la couronne entrait pour beaucoup dans la cause de ses regrets. Elle refusa long-temps de manger assez pour subsister ; elle entretenait ses larmes par des portraits du dauphin, placés dans tous les endroits solitaires de son appartement. Elle le fit représenter pâle et près d’expirer, et ce tableau était au pied de son lit, sous des draperies de drap gris, qui faisaient l’ameublement de la chambre des princesses en deuil. Leur grand cabinet était en drap noir, avec une estrade, un dais et un fauteuil sur lequel elles recevaient les complimens de condoléance après le temps du premier grand deuil. La dauphine, quelques mois avant de terminer sa carrière, eut des regrets de l’avoir abrégée ; mais il n’était plus temps, le coup fatal était porté. On peut présumer aussi que l’habitation avec un homme attaqué de la pulmonie avait pu contribuer à cette maladie. Cette princesse ne put faire connaître beaucoup de qualités : vivant dans une cour où l’existence du roi et de la reine éclipsait la sienne, on n’a pu remarquer en elle que son grand amour pour son mari et son extrême piété[17].

Le dauphin a été peu et mal connu. Il cherchait lui-même à déguiser son caractère, et l’avouait à ses intimes. Il demanda un jour à un de ses serviteurs les plus rapprochés : « Que dit Paris de ce gros balourd de dauphin ? le croit-il bien bête ? » La personne questionnée ayant témoigné son embarras, il l’engagea à s’expliquer sincèrement, en lui disant : « Parlez, ne vous gênez pas : c’est positivement l’idée que je veux donner de moi. »

Il est très-sûr que mourant d’une maladie qui fait long-temps prévoir le dernier moment, il écrivit beaucoup, et transmit à son fils, par des notes secrètes, ses affections et ses préventions. C’est bien réellement ce qui empêcha la reine de pouvoir faire rappeler M. de Choiseul à la mort de Louis XV, et ce qui amena M. Du Muy, ami intime du dauphin, à la place de ministre de la guerre[18]. La destruction des jésuites, opérée par M. le duc de Choiseul, avait mis dans la haine du dauphin ce caractère d’esprit de parti qui l’engagea à la faire passer jusqu’à ses fils. Parvenu sur le trône, il aurait soutenu les jésuites, les prêtres en général, et aurait comprimé les philosophes. Marie Leckzinska, épouse de Louis XV, plaça toujours sa vertu dans l’éloignement des affaires et l’observation sévère de ses devoirs religieux, ne demandant jamais rien pour elle, et envoyant tout ce qu’elle possédait aux pauvres. Une pareille existence doit éloigner de toute atteinte du poison, mais n’a pu garantir la mémoire de cette princesse de celui que Soulavie fait verser indistinctement par la main du duc de Choiseul.


  1. Louis XV était encore aimé à cette époque. Soulavie qui a composé des Mémoires sur la cour de France, pendant la faveur de madame de Pompadour, a placé dans cet ouvrage une notice qui lui avait été communiquée sur l’assassinat du roi. Les détails qu’elle contient s’accordent avec ceux que donne ici madame Campan sur la consternation dont les esprits étaient frappés.

    À l’extrait de cette notice seront joints, dans les éclaircissemens lettre (B), des faits curieux, racontés par madame du Hausset, sur la disgrâce momentanée de madame de Pompadour après l’assassinat de Louis XV, sur le rétablissement du roi et le triomphe de la favorite.

    (Note de l’édit.)
  2. Quelque temps après son assassinat, Louis XV eut, dans ses appartemens, une aventure que madame du Hausset raconte ainsi :

    « Le roi entra un jour chez Madame, qui finissait de s’habiller : j’étais seule avec elle. « Il vient de m’arriver une singulière chose, dit-il, croiriez-vous qu’en rentrant dans ma chambre à coucher, sortant de ma garde-robe, j’ai trouvé un monsieur face à face de moi ? — Ah Dieu ! Sire, dit Madame effrayée. — Ce n’est rien, reprit-il, mais j’avoue que j’ai eu une grande surprise. Cet homme a paru tout interdit. Que faites-vous ici ? lui ai-je dit d’un ton assez poli. Il s’est mis à genoux en me disant : Pardonnez-moi, Sire, et avant tout, faites-moi fouiller. Il s’est hâté de vider ses poches ; il a ôté son habit, tout troublé, égaré. Enfin, il m’a dit qu’il était cuisinier de ..... et ami de Beccari qu’il était venu voir ; et que s’étant trompé d’escalier, et toutes les portes s’étant trouvées ouvertes, il était arrivé jusqu’à la chambre où il était, et dont il serait bien vite sorti. J’ai sonné, et Guimard est entré, et a été fort surpris de mon tête-à-tête avec un homme en chemise. Il a prié Guimard de passer avec lui dans une autre pièce, et de le fouiller dans les endroits les plus secrets. Enfin, le pauvre diable est rentré et a remis son habit. Guimard me dit : C’est certainement un honnête homme qui dit la vérité, et dont on peut, au reste, s’informer. Un autre de mes garçons de château est entré, et s’est trouvé le connaître. Je réponds, m’a-t-il dit, de ce brave homme qui fait, d’ailleurs, mieux que personne, du bœuf à l’écarlate. Voyant cet homme si interdit qu’il ne savait trouver la porte, j’ai tiré de mon bureau cinquante louis. Voilà, Monsieur, pour calmer vos alarmes. Il est sorti après s’être prosterné. » Madame se récria de ce qu’on pouvait ainsi entrer dans la chambre du roi. Il parla d’une manière très-calme de cette étrange apparition ; mais on voyait qu’il se contraignait, et que, comme de raison, il avait été effrayé. Madame approuva beaucoup la gratification : elle avait d’autant plus de raison, que ce n’était pas la coutume du roi. M. de Marigny, me parlant de cette aventure que je lui avais racontée, me dit qu’il aurait parié mille louis contre le don de cinquante louis, si toute autre que moi lui eût raconté ce trait. (Journal de madame du Hausset.)

    (Note de l’édit.)
  3. Un jour que le roi chassait dans la forêt de Saint-Germain, Landsmath, courant à cheval devant lui, veut faire ranger un tombereau rempli de la vase d’un étang qu’on venait de curer ; le charretier résiste, et répond même avec impertinence. Landsmath, sans descendre de cheval, le saisit par le devant de son habit, le soulève et le jette dans son tombereau.
    (Note de mad. Campan.)
  4. Madame Campan a mis, dans le récit de l’anecdote qu’on vient de lire, une réserve qui sied à son sexe et qu’il est juste d’approuver. Mais dans des notes écrites pour elle seule, les mêmes circonstances se trouvent rapportées d’une manière plus vive, plus franche, plus cavalière, et qui, par cela même, peint mieux le caractère du vieux Landsmath. En citant cette version, au risque de choquer quelques bienséances, l’éditeur en prend tout le blâme sur lui.

    « Le jour de l’assassinat du roi, son fidèle écuyer apprend cette nouvelle dans la ville : il monte au château, arrive jusqu’auprès du lit du roi, voit ses filles en pleurs, commence par les éloigner en disant à son maître : « Sire, faites renvoyer ces pleureuses, elles ne vous font que du mal. » Il prend le pot de chambre, et le lui présente en disant : « Pissez, toussez, crachez. » Le roi exécute tout ce qu’il commande. « Allons, dit-il, rassurez-vous, la blessure n’est rien, il vous a manqué. » Il ouvre alors son habit, et découvrant sa poitrine : « Voyez, dit-il, ces cicatrices. Ces blessures étaient des abreuvoirs à mouches, et me voilà ; dans deux jours vous n’y penserez plus. » Cette harangue rassura le roi. »

    (Note de l’édit.)
  5. « Le roi parlait souvent de la mort, dit madame du Hausset dans ses Mémoires, aussi d’enterremens et de cimetières ; personne n’était plus mélancolique. Madame m’a dit qu’il éprouvait une sensation pénible quand il était forcé à rire, et qu’il l’avait souvent priée de finir une histoire plaisante. Il souriait et voilà tout. En général, le roi avait les idées les plus tristes sur la plupart des événemens. Quand il arrivait un nouveau ministre, il disait : Il a étalé sa marchandise comme un autre, et promet les plus belles choses du monde, dont rien n’aura lieu. Il ne connaît pas ce pays-ci : il verra.... Quand on lui parlait de projets pour renforcer la marine, il disait : « Voilà vingt fois que j’en entends parler, jamais la France n’aura de marine, je crois. » C’est M. de Marigny qui m’a dit cela. »
    (Note de l’édit.)
  6. « Le chevalier de Montbarrey était fort aimé du feu roi Louis XV. Un de ses amis, qui vivait depuis long-temps en province, persuadé qu’un homme qui est bien traité du roi peut tout obtenir, lui écrivit pour l’engager à lui faire donner une place qui eût fait sa fortune. Le chevalier de Montbarrey lui répondit : « Si jamais le roi prend du crédit, je vous promets de lui demander ce que vous désirez. » (Souvenirs de Félicie.)
    (Note de l’édit.)
  7. Une pareille anecdote serait un sujet de réflexion trop pénible. Faut-il ajouter encore à l’impression qu’elle doit laisser dans l’esprit, en disant que les aventures de ce genre étaient nombreuses, ou que le même fait a servi de texte à plusieurs versions ? On trouvera dans les éclaircissemens deux anecdotes racontées, l’une par Soulavie, l’autre par madame du Hausset, et qui ont, quoique sous des noms différens, une malheureuse conformité avec celle qu’on vient de lire. Voyez lettre (C). La même note renferme aussi de nouvelles particularités sur mademoiselle de Romans.

    Le morceau suivant, écrit avec une rare impartialité par M. Lacretelle, ne peut laisser aucun doute sur la source et sur l’étendue de ces désordres.

    « Louis, rassasié des conquêtes que lui offrait la cour, fut conduit, par une imagination dépravée, à former pour ses plaisirs un établissement tellement infâme, qu’après avoir peint les excès de la régence, on ne sait encore comment exprimer ce genre de désordre. Quelques maisons élégantes, bâties dans un enclos nommé le Parc-aux-Cerfs, recevaient des femmes qui attendaient les embrassemens de leur maître. On y conduisait de jeunes filles vendues par leurs parens, ou qui leur étaient arrachées. Elles en sortaient comblées de dons, mais presque sûres de ne revoir jamais le roi qui les avait avilies, même lorsqu’elles portaient un gage de ces indignes amours. La corruption entrait dans les plus paisibles ménages, dans les familles les plus obscures. Elle était savamment et long-temps combinée par ceux qui servaient les débauches de Louis. Des années étaient employées à séduire des filles qui n’étaient point encore nubiles ; à combattre dans de jeunes femmes des principes de pudeur et de fidélité. Il y en eut quelques-unes qui eurent le malheur d’éprouver une vive tendresse, un attachement sincère pour le roi. Il en paraissait touché pendant quelques momens ; mais bientôt il n’y voyait que des artifices pour le dominer, et il s’en rendait le délateur auprès de la marquise qui faisait rentrer ses rivales dans leur obscurité. Mademoiselle de Romans fut la seule qui obtint que son fils fût déclaré l’enfant du roi. Madame de Pompadour réussit à écarter une rivale qui paraissait avoir fait une impression assez profonde sur le cœur du roi. On lui enleva son fils qui fut élevé chez un paysan. Mademoiselle de Romans n’osa réclamer contre cette violence qu’après la mort du roi. Louis XVI lui rendit son fils qu’il protégea, et qui fut connu sous le nom d’abbé de Bourbon. » (Hist. de France par Lacretelle, T. III.)

    (Note de l’édit.)
  8. Ce que madame la duchesse d’Orléans, dans ses Mémoires, dit de Louis XV encore enfant, annonçait déjà tous les avantages que sa figure, sa taille et son maintien lui donneraient dans la maturité de l’âge.

    « On ne saurait voir un enfant plus agréable que notre jeune roi. Il a de grands yeux noirs et de longs cils qui frisent ; un joli teint, une charmante petite bouche, une longue et abondante chevelure brune, de petites joues rouges, une taille droite et bien prise, une très-jolie main, de jolis pieds ; sa démarche est noble et altière ; il met son chapeau comme le feu roi. Il a le tour du visage ni trop long ni trop court ; mais ce qu’il y a de mal, et ce qu’il a hérité de sa mère, c’est qu’il change de couleur d’une demi-heure à l’autre. Quelquefois il a mauvaise mine ; mais, au bout d’une demi-heure, toutes ses couleurs reviennent. Il a des manières aisées ; et on peut dire, sans flatterie, qu’il danse bien. Adroit dans tout ce qu’il fait, il commence déjà (1720) à tirer des faisans et des perdrix ; il a une grande passion pour le tir. »

    (Note de l’édit.)
  9. « Le roi, dit madame du Hausset, se plaisait à avoir de petites correspondances particulières que Madame très-souvent ignorait ; mais elle savait qu’il en avait, car il passait une partie de sa matinée à écrire à sa famille, au roi d’Espagne, quelquefois au cardinal de Tencin, à l’abbé de Broglie, et aussi à des gens obscurs. « C’est avec des personnes comme cela, me dit-elle un jour, que le roi sans doute apprend des termes dont je suis toute surprise. Par exemple, il m’a dit hier, en voyant passer un homme qui avait un vieil habit : Il a là un habit bien examiné. Il m’a dit une fois, pour dire qu’une chose était vraisemblable : Il y a gros. C’est un dictum du peuple, à ce qu’on m’a dit, qui est comme il y a gros à parier. » Je pris la liberté de dire à Madame : « Mais, ne serait-ce pas des demoiselles qui lui apprennent ces belles choses ? » Elle me dit en riant : « Vous avez raison, il y a gros. » Le roi, au reste, se servait de ces expressions avec intention, et en riait. » (Journal de madame du Hausset.)
    (Note de l’édit.)
  10. Nous ne pensons point qu’aucune anecdote puisse mieux peindre l’excès de la corruption, que cette réunion d’hommes profanant la sainteté du mariage, dévoilant ses secrets, et se faisant un jeu de leur propre infamie. La conduite des femmes n’aurait pu même servir d’excuse aux maris, quoiqu’elle ne valût pas mieux. Les petites maisons recevaient presque autant de femmes titrées que de courtisanes. Des comédiens inspiraient aux duchesses, aux marquises, des passions qu’elles auraient dédaigné d’environner des ombres du mystère*. Des noms qu’on aurait dû respecter se trouvaient mêlés aux déréglemens des plus honteux asiles. S’il faut en croire un fait qu’on trouvera rapporté dans les éclaircissemens, lettre (D), on osa se faire un titre de la prostitution même, pour invoquer des séparations ; et cette audace du vice arma l’indignation du jeune d’Aguesseau, digne héritier des vertus de son père.
    (Note de l’édit.)

    *. Voyez les Mémoires de Besenval et ceux de Lauzun.

  11. « Le roi était fort mélancolique habituellement, dit madame du Hausset, et aimait toutes les choses qui rappelaient l’idée de la mort, en la craignant cependant beaucoup. En voici un exemple : Madame de Pompadour se rendant à Crécy, un écuyer du roi fit signe d’arrêter, et lui dit que la voiture du roi était cassée ; et que, sachant qu’elle n’était pas loin, il la priait d’attendre. Il arriva bientôt après, se mit dans la voiture de Madame, où étaient, je crois, madame de Château-Renaud et madame de Mirepoix. Les seigneurs qui suivaient s’arrangèrent dans d’autres voitures. J’étais derrière, dans une chaise à deux, avec Gourbillon, valet de chambre de Madame ; et nous fûmes étonnés quand, peu de temps après, le roi fit arrêter la voiture ; celles qui suivaient s’arrêtèrent aussi. Le roi appela un écuyer et lui dit : « Vous voyez bien cette petite hauteur ? Il y a des croix, et c’est certainement un cimetière ; allez-y, et voyez s’il y a quelque fosse nouvellement faite. » L’écuyer galopa et s’y rendit ; ensuite il vint dire au roi : « Il y en a trois tout fraîchement faites. » Madame, à ce qu’elle m’a dit, détourna la tête avec horreur à ce récit ; et la maréchale dit gaiement : « En vérité, c’est faire venir l’eau à la bouche. » Madame, le soir, en se déshabillant, nous en parla. « Quel singulier plaisir, dit-elle, que de s’occuper de choses dont on devrait éloigner l’idée, surtout quand on mène une vie aussi heureuse ! Mais le roi est comme cela ; il aime à parler de la mort, et il a dit, il y a quelques jours, à M. de Fontanieu, à qui il a pris à son lever un saignement de nez : Prenez-y garde ; à votre âge, c’est un avant-coureur d’apoplexie. Le pauvre homme est retourné chez lui tout effrayé et fort malade. »
    (Note de l’édit.)
  12. « Il venait souvent chez Madame (c’est ainsi que madame du Hausset désigne continuellement la marquise de Pompadour) un homme qui était aussi bien étonnant qu’une sorcière : c’est le comte de Saint-Germain qui voulait faire croire qu’il vivait depuis plusieurs siècles. Un jour Madame lui dit devant moi à la toilette : « Comment était fait François Ier ? C’est un roi que j’aurais bien aimé. — Aussi était-il très-aimable, dit Saint-Germain, » et il dépeignit ensuite sa figure et toute sa personne, comme l’on fait d’un homme qu’on a bien considéré. « C’est dommage, ajouta-t-il, qu’il fût trop ardent ; je lui aurais donné un bien bon conseil qui l’aurait garanti de tous ses malheurs..... Mais il ne l’aurait pas suivi ; car il semble qu’il y ait une fatalité pour les princes qui ferment leurs oreilles, celles de leur esprit, aux meilleurs avis, surtout dans les momens critiques. — Et le connétable, dit Madame, qu’en dites-vous ? — Je ne puis en dire ni trop de bien, ni trop de mal, répondit-il. — La cour de François Ier était-elle fort belle ? — Très-belle ; mais celle de ses petits-fils la surpassait infiniment ; et du temps de Marie-Stuart et de Marguerite de Valois, c’était un pays d’enchantement, le temple des plaisirs ; ceux de l’esprit s’y mêlaient. Les deux reines étaient savantes, faisaient des vers, et c’était un plaisir de les entendre. » Madame lui dit en riant : « Il semble que vous ayez vu tout cela. — J’ai beaucoup de mémoire, dit-il, et j’ai beaucoup lu l’histoire de France. Quelquefois je m’amuse, non pas à faire croire, mais à laisser croire que j’ai vécu dans les plus anciens temps. — Mais enfin vous ne dites pas votre âge, et vous vous donnez pour très-vieux ? La comtesse de Gergy qui était, il y a cinquante ans, je crois, ambassadrice à Venise, dit vous y avoir connu tel que vous êtes aujourd’hui. — Il est vrai, Madame, que j’ai connu, il y a long-temps, madame de Gergy. — Mais, suivant ce qu’elle dit, vous auriez plus de cent ans à présent ? — Cela n’est pas impossible, dit-il en riant ; mais je conviens qu’il est encore plus possible que cette dame, que je respecte, radote. — Vous lui avez donné, dit-elle, un élixir surprenant par ses effets. Elle prétend qu’elle a long-temps paru n’avoir que vingt-quatre ans. Pourquoi n’en donneriez-vous pas au roi ? — Ah ! Madame, dit-il avec une sorte d’effroi, que je m’avise de donner au roi une drogue inconnue ! il faudrait que je fusse fou. »

    » Je rentrai chez moi pour écrire cette conversation. Quelques jours après, il fut question entre le roi, Madame, quelques seigneurs et le comte de Saint-Germain, du secret qu’il avait pour faire disparaître les taches des diamans. Le roi se fit apporter un diamant médiocre en grosseur, qui avait une tache. On le fit peser ; et le roi dit au comte : « Il est estimé six mille livres, mais il en vaudrait dix sans la tache. Voulez-vous vous charger de me faire gagner quatre mille francs ? » Il l’examina bien et dit : « Cela est possible, et dans un mois je le rapporterai à Votre Majesté. » Un mois après, le comte rapporta le diamant sans tache ; il était enveloppé dans une toile d’amiante qu’il ôta. Le roi le fit peser, et, à quelque petite chose près, il était aussi pesant. Le roi l’envoya à son joaillier, sans lui rien dire, par M. de Gontaut qui rapporta neuf mille six cents livres ; mais le roi le fit redemander pour le garder par curiosité. Il ne revenait pas de sa surprise, et il disait que M. de Saint-Germain devait être riche à millions, surtout s’il avait le secret de faire avec de petits diamans de gros diamans. Il ne dit ni oui ni non ; mais il assura très-positivement qu’il savait faire grossir les perles et leur donner la plus belle eau. Le roi le traitait avec considération, ainsi que Madame. C’est elle qui m’a raconté ce que je viens de dire. M. Quesnay m’a dit au sujet des perles : C’est une maladie des huîtres, et il est possible d’en savoir le principe. Ainsi M. de Saint-Germain peut grossir les perles, mais il n’en est pas moins un charlatan, puisqu’il a un élixir de longue vie, et qu’il donne à entendre qu’il a plusieurs siècles.

    » Je l’ai vu plusieurs fois : il paraissait avoir cinquante ans ; il n’était ni gras, ni maigre, avait l’air fin, spirituel, était mis très-simplement, mais avec goût ; il portait aux doigts de très-beaux diamans, ainsi qu’à sa tabatière et à sa montre. Il vint un jour où la cour était en magnificence, chez Madame, avec des boucles de souliers et de jarretières de diamans fins, si belles, que Madame dit qu’elle ne croyait pas que le roi en eût d’aussi belles. Il passa dans l’antichambre pour les défaire, et les apporta pour les faire voir de plus près, en comparant les pierres à d’autres. M. de Gontaut qui était là dit qu’elles valaient au moins deux cent mille livres. Il avait, ce même jour, une tabatière d’un prix infini et des boutons de manche de rubis, qui étaient étincelans. On ne savait pas d’où venait cet homme si riche, si extraordinaire, et le roi ne souffrait pas qu’on en parlât avec mépris ou raillerie. On l’a dit bâtard d’un roi de Portugal.

    » M. de Saint-Germain dit un jour au roi : « Pour estimer les hommes, il ne faut être ni confesseur, ni ministre, ni lieutenant de police. » Le roi lui dit : Et roi. — « Ah ! Sire, dit-il, vous avez vu le brouillard qu’il faisait il y a quelques jours, on ne se voyait pas à quatre pas. Les rois, je parle en général, sont entourés de brouillards encore plus épais, que font naître autour d’eux les intrigans ; et tous s’accordent dans toutes les classes pour leur faire voir les objets sous un aspect différent du véritable. » — J’ai entendu ceci de la bouche du fameux comte de Saint-Germain, étant auprès de Madame incommodée et dans son lit. »

    (Note de l’édit.)
  13. « La tradition et le témoignage de plusieurs personnes attachées à la cour, dit M. de Lacretelle le jeune, ne confirment que trop les récits consignés dans une foule de libelles relativement au Parc-aux-Cerfs. Il paraît que ce fut dans l’année 1753 que commença cet infâme établissement. On prétend que le roi y faisait élever de jeunes filles de neuf ou dix ans. Le nombre de celles qui y furent conduites fut immense. Elles étaient dotées, mariées à des hommes vils ou crédules.

    » Les dépenses du Parc-aux-Cerfs se payaient avec des acquits au comptant. Il est difficile de les évaluer ; mais il ne peut y avoir aucune exagération à affirmer qu’elles coûtèrent plus de cent millions à l’État. Dans quelques libelles, on les porte jusqu’à un milliard. »

    Nous craignons que M. de Lacretelle n’exagère un peu les torts et surtout les dépenses de Louis XV. On trouvera dans les éclaircissemens des détails fournis par madame du Hausset, sur le Parc-aux-Cerfs, et qui pourraient donner à croire que cet établissement n’était ni aussi considérable, ni aussi coûteux qu’on l’imagine. Voyez la lettre (E).

    (Note de l’édit.)
  14. Un entretien rapporté par madame du Hausset, lettre (F), confirme l’anecdote qu’on vient de lire, en montrant de quel ressentiment Louis XV était animé contre les parlemens.
    (Note de l’édit.)
  15. Je laisse le titre de ce morceau tel qu’il est, mais je dois remarquer que le reproche fait à Soulavie manque ici d’exactitude. Il a fait ce qui est du devoir de tout annaliste impartial. Il a rapporté, il est vrai, les indignes accusations dont M. le duc de Choiseul était l’objet, et que je crois sans aucun fondement ; mais en même temps, il recueille des témoignages qui défendent la mémoire de M. de Choiseul, assez protégé, selon moi, par son caractère. M. de Choiseul n’aimait pas le dauphin ; il eut le tort de le braver. On doit lui reprocher, sans doute, de s’être un jour emporté au point de lui dire : « Je puis être condamné au malheur d’être votre sujet ; je ne serai jamais votre serviteur. » Mais entre cet emportement audacieux et l’attentat le plus noir, la distance est immense, et M. de Choiseul n’était pas capable de la franchir. Voyez dans les éclaircissemens les pièces pour et contre qu’a données Soulavie. Lettre (G).
    (Note de l’édit.)
  16. Le récit que contient la Biographie universelle est tout-à-fait conforme à celui de madame Campan.

    « Des études littéraires, les soins d’une épouse distinguée par les plus heureuses qualités de l’esprit et de l’ame, l’éducation de ses enfans auxquels il sut transmettre sa bonté, sa piété, et ses lumières, consolaient le dauphin délaissé à la cour. Sa santé, long-temps florissante, avait subi depuis deux ans une altération manifeste. Il voulut, malgré sa langueur, se rendre à un camp de plaisance qu’on avait établi à Compiègne ; de-là il suivit le roi à Fontainebleau. Bientôt on le vit succomber à des fatigues que sa constitution affaiblie ne pouvait plus supporter.

    » Louis XV, qui n’avait pas voulu s’absenter de Fontainebleau pendant la maladie de son fils, fut vivement ému de sa mort, et surtout par la manière dont il l’apprit. Le duc de La Vauguyon vint présenter au roi l’aîné des princes, ses élèves ; et l’on annonça monsieur le dauphin. En voyant paraître son petit-fils, au lieu d’un fils qui pouvait si glorieusement le remplacer sur le trône, il se troubla et dit en soupirant : « Pauvre France ! un roi âgé de cinquante ans, et un dauphin de onze ! » Ce dauphin était Louis XVI. Cette douloureuse exclamation semble faire croire que Louis XV reconnaissait combien la monarchie était fortement ébranlée, et quels orages attendaient son petit-fils. »

    (Note de l’édit.)
  17. Surmontant sa douleur, la dauphine voulut, avec autant de courage que de prévoyance, s’occuper de l’éducation de ses enfans ; et l’on trouvera dans les éclaircissemens, lettre (H), des détails curieux sur les devoirs qu’elle s’était imposés et qu’elle remplissait avec zèle.
    (Note de l’édit.)
  18. Si l’on en juge par le passage qu’on va lire, personne n’était plus digne que M. Du Muy, de la bienveillance du dauphin et de la confiance que lui accorda Louis XVI, sur la recommandation de son père. De pareils choix, faits par le dauphin, suffiraient pour donner l’idée la plus honorable du caractère et des vertus de ce prince.

    « M. Du Muy était, de tous les ministres de Louis XVI, celui que l’histoire citera avec le plus de louanges. C’était un homme aussi doux de caractère et de mœurs, que ferme et courageux dans ses opinions religieuses et politiques. L’amitié du feu dauphin lui avait donné une réputation de vertu et d’honneur qu’on n’a point oubliée encore. Il avait refusé le ministère sous le règne de Louis XV, mais il accepta celui de la guerre sous son successeur. On le nommait avec raison le Montausier de la cour de Louis XVI, parce qu’il ne s’était jamais départi de ce ton de décence, de probité et de délicatesse dans les procédés qui furent si rares vers la fin du règne antérieur. M. Du Muy répondit à ceux qui furent chargés de lui proposer le ministère en 1771, que ses principes ne lui permettaient pas d’avoir cet honneur. Il fit entendre qu’il ne voulait point fréquenter madame Du Barry qui avait assujetti les ministres à lui rendre des hommages fréquens. M. Du Muy avait une grande piété ; il aurait cru manquer à ses principes religieux s’il eût fréquenté la favorite du roi. Quinze jours avant d’ordonner l’opération cruelle qui lui donna la mort, il fit graver la pierre sous laquelle il devait être enterré aux pieds du dauphin, père de Louis XVI. La veille de l’opération, il prit congé du roi, lui dit qu’il avait mis ordre aux affaires de ses bureaux, pour qu’il n’y eût pas de lacune entre son successeur et lui. Le roi l’embrassa les larmes aux yeux, et lui souhaita une guérison prompte. M. Du Muy se prépara à la mort, reçut les derniers sacremens, et, sans avertir sa femme, il ordonna au chirurgien de commencer l’opération de la pierre. Le hasard veut que madame la maréchale Du Muy pénètre dans la chambre au moment critique, elle fait un cri.... Le frère Côme, opérateur, manque son coup ; et la plaie s’étant enflammée, le ministre meurt peu de temps après dans les convulsions. » (Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, par Soulavie, tome II.)

    (Note de l’édit.)