Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 1/Chapitre 02

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Ernest Bourdin (Tome Ip. 73-169).


Chapitre 2.


Îles du Cap-Vert. – Navigation. – Détails, etc. – Napoléon au siège de Toulon. – Commencements de Duroc, de Junot. – Querelles avec des représentants du peuple. – Querelles avec Aubry. – Anecdotes sur vendémiaire. – Napoléon général de l’armée d’Italie. – Pureté d’administration. – Désintéressement. – Pourquoi Petit Caporal. – Différence du système du Directoire d’avec celui du général de l’armée d’Italie.


Vendredi 1er septembre au mercredi 6.

Le 1er septembre, notre latitude nous annonçait que nous verrions les îles du Cap-Vert dans la journée. À la nuit un brick, qui était de l’avant, les signala. Le vent, toujours très fort et la mer très grosse, l’amiral préféra continuer sa route plutôt que de s’arrêter pour faire de l’eau ; il espérait d’ailleurs en avoir assez. Tout nous annonçait un passage prospère ; nous étions déjà fort avancés.

Le travail seul pouvait nous faire supporter la longueur et l’ennui de nos journées. J’avais imaginé d’apprendre l’anglais à mon fils ; l’Empereur, à qui je parlais de ses progrès, voulut l’apprendre aussi. Je m’étudiai à lui composer une méthode et un tableau très simple qui devaient lui en éviter tout l’ennui. Cela fut très bien deux ou trois jours ; mais l’ennui de cette étude était au moins égal à celui qu’il s’agissait de combattre ; l’anglais fut laissé de côté. L’Empereur me reprocha bien quelquefois de ne plus continuer mes leçons ; je répondais que j’avais la médecine toute prête, s’il avait le courage de l’avaler. Du reste, vis-à-vis des Anglais surtout, sa manière d’être et de vivre, toutes ses habitudes, continuaient à être les mêmes : jamais une plainte, un désir ; toujours impassible, toujours égal, toujours sans humeur.

L’amiral, qui, je crois, sur notre réputation, s’était fort cuirassé au départ, se désarmait insensiblement, et prenait chaque jour plus d’intérêt à son captif. Il venait, au sortir du dîner, représenter que le serein et l’humidité pouvaient être dangereux ; alors l’Empereur prenait quelquefois son bras et prolongeait avec lui la conversation, ce qui semblait remplir sir Georges Cockburn de satisfaction ; il s’en montrait heureux. On m’a assuré qu’il écrivait avec soin tout ce qu’il pouvait recueillir. S’il en est ainsi, ce que l’Empereur a dit un de ces jours, à dîner, sur la marine, nos ressources navales dans le Midi, celles qu’il avait déjà crées, celles qu’il projetait encore sur les ports, les mouillages de la Méditerranée, ce que l’amiral écoutait avec cette anxiété qui redoute l’interruption, tout cela composera pour un marin un chapitre vraiment précieux.

Je reviens aux détails recueillis des conversations habituelles ; en voici sur le siège de Toulon.

En septembre 1793, Napoléon Bonaparte, âgé de vingt-quatre ans, était encore inconnu au monde qu’il devait remplir de son nom ; il était lieutenant-colonel d’artillerie, et se trouvait depuis peu de semaines à Paris, venant de Corse, où les circonstances politiques l’avaient fait succomber sous la faction de Paoli. Les Anglais venaient de se saisir de Toulon, on avait besoin d’un officier d’artillerie distingué pour diriger les opérations du siège ; Napoléon y fut envoyé. Là le prendra l’histoire, pour ne plus le quitter ; là commence son immortalité.

Je renvoie aux Mémoires de la campagne d’Italie ; on y lira le plan d’attaque qu’il fit adopter, la manière dont il l’exécuta ; on y verra que c’est lui précisément, et lui seul, qui prit la place. Ce dut être un bien grand triomphe sans doute ; mais, pour l’apprécier plus dignement encore, il faudrait surtout comparer le procès-verbal du plan d’attaque avec le procès-verbal de l’évacuation : l’un est la prédiction littérale, l’autre en est l’accomplissement mot à mot. Dès cet instant-là réputation du jeune commandant d’artillerie fut extrême ; l’Empereur n’en parle pas sans complaisance ; c’est une des époques de sa vie où il a éprouvé, dit-il, le plus de satisfaction ; c’était son premier succès. La relation de la campagne d’Italie peindra suffisamment les trois généraux en chef qui se sont succédé durant le siège : l’inconcevable ignorance de Cartaux, la sombre brutalité de Doppet, et la bravoure bonhomière de Dugommier ; je n’en dirai rien ici.

Dans ces premiers moments de la révolution, ce n’était que désordre dans le matériel, ignorance dans le personnel, tant à cause de l’irrégularité des temps que de la rapidité et de la confusion qui avaient présidé aux avancements. Voici qui peut donner une idée des choses et des mœurs de cette époque.

Napoléon arrive au quartier-général ; il aborde le général Cartaux, homme superbe, doré, dit-il, depuis les pieds jusqu’à la tête, qui lui demande ce qu’il y a pour son service. Le jeune officier présente modestement sa lettre qui le chargeait de venir, sous ses ordres, diriger les opérations de l’artillerie. « C’était bien inutile, dit le bel homme, en caressant sa moustache ; nous n’avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Cependant, soyez le bienvenu, vous partagerez la gloire de le brûler demain, sans en avoir pris la fatigue. » Et il le fit rester à souper.

On s’assied trente à table, le général seul est servi en prince, tout le reste meurt de faim ; ce qui, dans ces temps d’égalité, choqua étrangement le nouveau venu. Au point du jour, le général le prend dans son cabriolet, pour aller admirer, disait-il, les dispositions offensives. À peine a-t-on dépassé la hauteur et découvert la rade, qu’on descend de voiture, et qu’on se jette sur les côtés dans des vignes. Le commandant d’artillerie aperçoit alors quelques pièces de canon, quelque remuement de terre, auxquels, à la lettre, il lui est impossible de rien conjecturer. « Sont-ce là nos batteries ? dit fièrement le général, parlant à son aide de camp, son homme de confiance. – Oui, général. – Et notre parc ? – Là, à quatre pas. – Et nos boulets rouges ? – Dans les bastides voisines, où deux compagnies les chauffent depuis ce matin. – Mais comment porterons-nous ces boulets tout rouges ? » Et ici les deux hommes de s’embarrasser, et de demander à l’officier d’artillerie si, par ses principes, il ne saurait pas quelque remède à cela. Celui-ci, qui eût été tenté de prendre le tout pour une mystification, si les deux interlocuteurs y eussent mis moins de naturel (car on était au moins à une lieue et demie de l’objet à attaquer), employa toute la réserve, le ménagement, la gravité possibles, pour leur persuader, avant de s’embarrasser de boulets rouges, d’essayer à froid pour bien s’assurer de la portée. Il eut bien de la peine à y réussir ; et encore ne fut-ce que pour avoir très heureusement employé l’expression technique de coup d’épreuve, qui frappa beaucoup, et les ramena à son avis. On tira donc ce coup d’épreuve ; mais il n’atteignit pas au tiers de la distance, et le général et son aide de camp de vociférer contre les Marseillais et les aristocrates, qui auront malicieusement, sans doute, gâté les poudres. Cependant arrive à cheval le représentant du peuple : c’était Gasparin, homme de sens, qui avait servi. Napoléon, jugeant dès cet instant toutes les circonstances environnantes, et prenant audacieusement son parti, se rehausse tout à coup de six pieds, interpelle le représentant, le somme de lui faire donner la direction absolue de sa besogne ; démontre, sans ménagement, l’ignorance inouïe de tout ce qui l’entoure, et saisit, dès cet instant, la direction du siège, où dès lors il commanda en maître.

Cartaux était si borné qu’il était impossible de lui faire comprendre que, pour avoir Toulon plus facilement, il fallait aller l’attaquer à l’issue de la rade ; et comme il était arrivé au commandant d’artillerie de dire parfois en montrant cette issue sur la carte, que c’était là qu’était Toulon, Cartaux le soupçonnait de n’être pas fort en géographie ; et quand enfin, malgré sa résistance, l’autorité des représentants eut décidé cette attaque éloignée, ce général n’était pas sans défiance sur quelque trahison ; il faisait observer souvent avec inquiétude que Toulon n’était pourtant pas de ce côté.

Cartaux voulut un jour forcer le commandant de placer une batterie adossée le long d’une maison qui n’admettait aucun recul ; une autrefois, revenant de la promenade du matin, il mande le même commandant pour lui dire qu’il vient de découvrir une position d’où une batterie de six ou douze pièces doit infailliblement procurer Toulon sous peu de jours : c’était un petit tertre d’où l’on pouvait battre à la fois, prouvait-il, trois ou quatre forts et plusieurs points de la ville. Il s’emporte sur le refus du commandant de l’artillerie, qui fait observer que si la batterie battait tous les points, elle en était battue ; que les douze pièces auraient affaire à cent cinquante ; qu’une simple soustraction devait lui suffire pour lui faire connaître son désavantage. Le commandant du génie fut appelé en conciliation, et comme il fut tout d’abord de l’avis du commandant de l’artillerie, Cartaux disait qu’il n’y avait pas moyen de rien tirer de ces corps savants, parce qu’ils se tenaient tous par la main. Pour prévenir des difficultés toujours renaissantes, le représentant décida que Cartaux ferait connaître en grand son plan d’attaque au commandant de l’artillerie, qui en exécuterait les détails d’après les règles de son arme. Voici quel fut le plan mémorable de Cartaux.

« Le général d’artillerie foudroiera Toulon pendant trois jours, au bout desquels je l’attaquerai sur trois colonnes, et l’enlèverai. »

Mais, à Paris, le comité du génie trouva cette mesure expéditive beaucoup plus gaie que savante, et c’est ce qui contribua à faire rappeler Cartaux. Les projets du reste ne manquaient pas ; comme la reprise de Toulon avait été donnée au concours des sociétés populaires, ils abondaient de toutes parts ; Napoléon dit qu’il en a bien reçu six cents durant le siège. Quoi qu’il en soit, c’est au représentant Gasparin que Napoléon dut de voir son plan, celui qui donna Toulon, triompher des objections des comités de la Convention, il en conservait un souvenir reconnaissant : C’était Gasparin, disait-il, qui avait ouvert sa carrière.

Aussi verra-t-on l’Empereur, dans son testament, consacrer un souvenir au représentant Gasparin, pour la protection spéciale, dit-il, qu’il en avait reçue.

Il a honoré en même temps d’un précieux souvenir le chef de son école d’artillerie, le général Duteil, ainsi que son général en chef à Toulon, Dugommier, pour l’intérêt et la bienveillance qu’il avait éprouvés d’eux.

Un jour, au quartier-général, on vit déboucher par le chemin de Paris une superbe voiture ; elle était suivie d’une deuxième, troisième, d’une dixième, quinzième, etc. Qu’on juge, dans ces temps de simplicité républicaine, de l’étonnement et de la curiosité de chacun ; le grand roi n’eût pas voyagé avec plus de pompe. Tout cela avait été requis dans la capitale ; plusieurs étaient des voitures de la cour ; il en sort une soixantaine de militaires, d’une belle tenue, qui demandent le général en chef ; ils marchent à lui avec l’importance d’ambassadeurs : « Citoyen général, dit l’orateur de la bande, nous arrivons de Paris, les patriotes sont indignés de ton inaction et de ta lenteur. Depuis longtemps le sol de la république est violé ; elle frémit de n’être pas encore vengée ; elle se demande pourquoi Toulon n’est pas encore repris, pourquoi la flotte anglaise n’est pas encore brûlée. Dans son indignation, elle a fait un appel aux braves ; nous nous sommes présentés, et nous voilà brûlants d’impatience de remplir son attente. Nous sommes canonniers volontaires de Paris ; faits-nous donner des canons, demain nous marchons à l’ennemi. » Le général, déconcerté de cette incartade, se retourne vers le commandant d’artillerie, qui lui promet tout bas de le délivrer le lendemain de ces fiers-à-bras. On les comble d’éloges, et, au point du jour, le commandant d’artillerie les conduit sur la plage, et met quelques pièces à leur disposition. Étonnés de se trouver à découvert depuis les pieds jusqu’à la tête, ils demandent s’il n’y aura pas quelque abri, quelque bout d’épaulement. On leur répond que c’était bon autrefois, que ce n’est plus la mode, que le patriotisme a rayé tout cela. Mais, pendant le colloque, une frégate anglaise vient à lâcher une bordée, et tous les bravaches de s’enfuir. Alors ce ne fut plus qu’un cri contre eux dans le camp ; les uns disparurent, le reste se fondit modestement dans les derniers rangs.

Le commandant d’artillerie était à tout et partout. Son activité, son caractère, lui avaient créé une influence positive sur le reste de l’armée. Toutes les fois que l’ennemi tentait quelques sorties ou forçait les assiégeants à quelques mouvements rapides et inopinés, les chefs des colonnes et des détachements n’avaient tous qu’une même parole : « Courez au commandant de l’artillerie, disait-on, demandez-lui ce qu’il faut faire ; il connaît mieux les localités que personne. » Et cela s’exécutait sans qu’aucun s’en plaignît. Du reste, il ne s’épargnait point ; il eut plusieurs chevaux tués sous lui, et reçut d’un Anglais un coup de baïonnette à la cuisse gauche ; blessure grave qui le menaça quelques instants de l’amputation.

Étant un jour dans une batterie où un des chargeurs est tué, il prend le refouloir, et charge lui-même dix à douze coups. À quelques jours de là, il se trouve couvert d’une gale très maligne ; on cherche où elle peut avoir été attrapée ; Muiron, son adjudant, découvre que le canonnier mort en était infecté. L’ardeur de la jeunesse, l’activité du service, font que le commandant d’artillerie se contente d’un léger traitement, et le mal disparut ; mais le poison n’était que rentré, il affecta longtemps sa santé, et faillit lui coûter la vie. De là, la maigreur, l’état chétif et débile, le teint maladif du général en chef de l’armée d’Italie et de l’armée d’Égypte.

Ce ne fut que beaucoup plus tard, aux Tuileries, après de nombreux vésicatoires sur la poitrine, que Corvisart le rendit tout à fait à la santé ; alors aussi commença cet embonpoint qu’on lui a connu depuis.

Napoléon, de simple commandant de l’artillerie de l’armée de Toulon, eût pu en devenir le général en chef avant la fin du siège. Le jour même de l’attaque du Petit-Gibraltar, le général Dugommier, qui la retardait depuis quelques jours, voulait la retarder encore ; sur les trois ou quatre heures après midi, les représentants envoyèrent chercher Napoléon ; ils étaient mécontents de Dugommier, surtout à cause de son nouveau délai, et, voulant le destituer, ils offrirent le commandement au chef de l’artillerie, qui s’y refusa, et alla trouver son général, qu’il estimait et aimait, lui fit connaître ce dont il s’agissait, et le décida à l’attaque. Sur les huit ou neuf heures du soir, quand tout était en marche, au moment de l’exécution, les choses changèrent, les représentants interdisaient alors l’attaque ; mais Dugommier, toujours poussé par le commandant d’artillerie, y persista : s’il n’eût pas réussi, il était perdu, sa tête tombait ; tels étaient le train des affaires et la justice du temps.

Ce furent les notes que les comités de Paris trouvèrent au bureau de l’artillerie sur le compte de Napoléon qui firent jeter les yeux sur lui pour le siège de Toulon. On vient de voir que dès qu’il y parut, malgré son âge et l’infériorité de son grade, il y gouverna : ce fut le résultat naturel de l’ascendant du savoir, de l’activité, de l’énergie, sur l’ignorance et la confusion du moment. Ce fut réellement lui qui prit Toulon, et pourtant il est à peine nommé dans les relations. Il tenait déjà cette ville, que dans l’armée on ne s’en doutait point encore : après avoir enlevé le Petit-Gibraltar qui pour lui avait toujours été la clef et le terme de toute l’entreprise, il dit au vieux Dugommier, qui était accablé de fatigues : « Allez vous reposer ; nous venons de prendre Toulon, vous pourrez y coucher après-demain. » Quand Dugommier vit la chose en effet accomplie, quand il récapitula que le jeune commandant d’artillerie lui avait toujours dit d’avance, à point nommé, ce qui arriverait, ce fut alors tout à fait de sa part de l’admiration et de l’enthousiasme ; il ne pouvait tarir sur son compte. Il est très vrai, ainsi qu’on le trouve dans quelques pièces du temps, qu’il instruisit les comités de Paris qu’il avait avec lui un jeune homme auquel on devait une véritable attention, parce que, quelque côté qu’il adoptât, il était sûrement destiné à mettre un grand poids dans la balance. Dugommier, envoyé à l’armée des Pyrénées-Orientales, voulut avoir avec lui le jeune commandant d’artillerie ; mais il ne put l’obtenir ; toutefois il en parlait sans cesse, et depuis, quand cette même armée, après la paix avec l’Espagne, fut envoyée pour renfort à celle d’Italie, qui reçut bientôt après Napoléon pour général en chef, celui-ci se trouva arriver au milieu d’officiers qui, d’après tout ce qu’ils avaient entendu dire à Dugommier, n’avaient plus assez d’yeux pour le considérer.

Quant à Napoléon, son succès de Toulon ne l’étonna pas trop ; il en jouit, disait-il, avec une vive satisfaction, sans s’émerveiller. Il en fut de même l’année suivante à Saorgio, où ses opérations furent admirables : il y accomplit en peu de jours ce qu’on tentait vainement depuis deux ans. « Vendémiaire et même Montenotte, disait l’Empereur, ne me portèrent pas encore à me croire un homme supérieur ; ce n’est qu’après Lodi qu’il me vint dans l’idée que je pourrais bien devenir après tout un acteur décisif sur notre scène politique. Alors naquit, continuait-il, la première étincelle de la haute ambition. » Toutefois il se rappelait qu’après vendémiaire, commandant l’armée de l’intérieur, il donna dès ce temps-là un plan de campagne qui se terminait par la pacification sur la crête du Simmering, ce qu’il exécuta peu de temps après lui-même à Léoben. Cette pièce pourrait se trouver peut-être encore dans les archives des bureaux.

On sait quelle était la férocité du temps ; elle s’était encore accrue sous les murs de Toulon, par l’agglomération de plus de deux cents députés des associations populaires voisines qui y étaient accourus, et poussaient aux mesures les plus atroces. Ce sont eux qu’il faut accuser des excès sanguinaires dont tous les militaires gémirent alors. Quand Napoléon fut devenu un grand personnage, la calomnie essaya d’en diriger l’odieux sur sa personne : « Ce serait se dégrader que de chercher à y répondre, » disait l’Empereur. Eh bien, au contraire, l’ascendant que ses services lui avaient acquis dans l’armée, ainsi que dans le port et dans l’arsenal de Toulon, lui servirent, à quelque temps de là, à sauver des infortunés émigrés du nombre desquels était la famille Chabrillant, émigrés que la tempête ou les chances de la guerre avaient jetés sur la plage française ; on voulait les mettre à mort sur ce que la loi était positive contre tout émigré qui reparaissait en France. Vainement disaient-ils, pour leur défense, qu’ils y étaient venus par accident, contre leur gré ; qu’ils demandaient pour toute grâce qu’on les laissât s’en retourner ; ils eussent péri, si, à ses risques et périls, le général de l’artillerie n’eût osé les sauver, en leur procurant des caissons ou un bateau couvert qu’il expédia au-dehors, sous prétexte d’objets relatifs à son département. Plus tard, sous son règne, ces personnes ont eu la douceur de lui parler de leur reconnaissance, et de lui dire qu’ils conservaient précieusement l’ordre qui leur avait sauvé la vie. Ce fait, vérifié auprès des personnes même qui en avaient été l’objet, s’est trouvé non seulement de la dernière exactitude, mais a fourni encore des détails infiniment touchants que Napoléon semblait avoir oubliés, les ayant négligés dans ses conversations.

Dès que Napoléon se trouva à la tête de l’artillerie, à Toulon, il profita de la nécessité des circonstances pour faire rentrer au service un grand nombre de ses camarades que leur naissance ou leurs opinions politiques avaient d’abord éloignés. Il fit placer le colonel Gassendi à la tête de l’arsenal de Marseille ; on connaît l’entêtement et la sévérité de celui-ci ; ils le mirent souvent en péril, et il fallut plus d’une fois toute la célérité et les soins de Napoléon pour l’arracher à la rage des séditieux.

Napoléon, plus d’une fois, courut aussi lui-même des dangers de la part des bourreaux révolutionnaires : à chaque nouvelle batterie qu’il établissait, les nombreuses députations de patriotes qui se trouvaient au camp sollicitaient l’honneur de lui donner leur nom ; Napoléon en nomma une des Patriotes du Midi, c’en fut assez pour être dénoncé, accusé de fédéralisme, et, s’il eût été moins nécessaire, il aurait été arrêté, c’est-à-dire perdu. Du reste, les expressions manquent pour peindre le délire et les horreurs du temps : l’Empereur nous disait, par exemple, avoir été témoin alors, pendant son armement des côtes, à Marseille, de l’horrible condamnation du négociant Hugues, âgé de quatre-vingt-quatre ans, sourd et presque aveugle ; il fut néanmoins accusé et trouvé coupable de conspiration par ses atroces bourreaux : son vrai crime était d’être riche de dix-huit millions ; il le laissa lui-même entrevoir au tribunal, et offrit de les donner, pourvu qu’on lui laissât cinq cent mille francs dont il ne jouirait pas, disait-il, longtemps ; ce fut inutile, sa tête fut abattue. Alors vraiment, à un tel spectacle, disait l’Empereur, je me crus à la fin du monde ! Expression qui lui est familière pour des choses révoltantes, inconcevables ; les représentants du peuple étaient les auteurs de ces atrocités.

L’Empereur rendait à Robespierre la justice de dire qu’il avait vu de longues lettres de lui à son frère, Robespierre jeune, alors représentant à l’armée du Midi, où il combattait et désavouait avec chaleur ces excès, disant qu’ils déshonoraient la révolution, et la tueraient.

Napoléon, au siège de Toulon, s’attacha quelques personnes dont on a beaucoup parlé depuis. Il distingua, dans les derniers rangs de l’artillerie, un jeune officier qu’il eut d’abord beaucoup de peine à former, mais dont depuis il a tiré les plus grands services : c’était Duroc, qui, sous un extérieur peu brillant, possédait les qualités les plus solides et les plus utiles ; aimant l’Empereur pour lui-même, dévoué pour le bien, sachant dire la vérité à propos. Il a été depuis duc de Frioul et grand maréchal. Il avait mis le palais sur un pied admirable et dans l’ordre le plus parfait. À sa mort, l’Empereur pensa qu’il avait fait une perte irréparable, et une foule de personnes l’ont pensé comme lui. L’Empereur me disait que Duroc seul avait eu son intimité et possédé son entière confiance.

Lors de la construction d’une des premières batteries que Napoléon, à son arrivée à Toulon, ordonna contre les Anglais, il demanda sur le terrain un sergent ou caporal qui sût écrire. Quelqu’un sortit des rangs, et écrivit sous sa dictée, sur l’épaulement même. La lettre à peine finie, un boulet la couvre de terre. « Bien, dit l’écrivain, je n’aurai pas besoin de sable. » Cette plaisanterie, le calme avec lequel elle fut dite, fixa l’attention de Napoléon, et fit la fortune du sergent : c’était Junot, depuis duc d’Abrantès, colonel-général des hussards, commandant en Portugal, gouverneur général en Illyrie.

Napoléon, devenu général d’artillerie, commandant cette arme à l’armée d’Italie, y porta la supériorité et l’influence qu’il avait acquises si rapidement devant Toulon ; toutefois ce ne fut pas sans quelques traverses, ni même sans quelques dangers. Il fut mis en arrestation à Nice, quelques instants, par le représentant Laporte, devant lequel il ne voulait pas plier. Un autre représentant, dans une autre circonstance, le mit hors la loi, parce qu’il ne voulait pas le laisser disposer de tous ses chevaux d’artillerie pour courir la poste. Enfin un décret, non exécuté, le manda à la barre de la Convention, pour avoir proposé quelques mesures militaires relatives aux fortifications à Marseille.

Dans cette armée de Nice ou d’Italie, il enthousiasma fort le représentant Robespierre le jeune, auquel il donne des qualités bien différentes de celles de son frère, qu’il n’a du reste jamais vu. Ce Robespierre jeune, rappelé à Paris, quelque temps avant le 9 thermidor, par son frère, fit tout au monde pour décider Napoléon à le suivre. « Si je n’eusse inflexiblement refusé, observait-il, sait-on où pouvait me conduire un premier pas, et quelles autres destinées m’attendaient ? »

Il y avait aussi à l’armée de Nice un autre représentant assez insignifiant. Sa femme, extrêmement jolie, fort aimable, partageait et parfois dirigeait sa mission ; elle était de Versailles. Le ménage faisait le plus grand cas du général d’artillerie ; il s’en était tout à fait engoué, et le traitait au mieux sous tous les rapports. « Ce qui était un avantage immense, observait Napoléon ; car, dans ce temps de l’absence des lois ou de leur improvisation, disait-il, un représentant du peuple était une véritable puissance. » Celui-ci fut un de ceux qui, dans la Convention, contribuèrent le plus à faire jeter les yeux sur Napoléon, lors de la crise de vendémiaire ; ce qui n’était qu’une suite naturelle des hautes impressions que lui avaient laissées le caractère et la capacité du jeune général.

L’Empereur racontait que, devenu souverain, il revit un jour la belle représentante de Nice, d’ancienne et douce connaissance. Elle était bien changée, à peine reconnaissable, veuve, et tombée dans une extrême misère. L’Empereur se plut à faire tout ce qu’elle demanda ; il réalisa, dit-il, tous ses rêves, et même au-delà. Bien qu’elle vécût à Versailles, elle avait été nombre d’années avant de pouvoir pénétrer jusqu’à lui. Lettres, pétitions, sollicitations de tous genres, tout avait été inutile ; tant, disait l’Empereur, il est difficile d’arriver au souverain, lors même qu’il ne s’y refuse pas. Encore était-ce lui qui, un jour de chasse à Versailles, était venu à la mentionner par hasard ; et Berthier, de cette ville, ami d’enfance de cette dame, lequel jusque-là n’avait jamais daigné parler d’elle, encore moins de ses sollicitations, fut le lendemain son introducteur. « Mais comment ne vous êtes-vous pas servie de nos connaissances communes de l’armée de Nice pour arriver jusqu’à moi ? lui demandait l’Empereur. Il en est plusieurs qui sont des personnages, et en perpétuel rapport avec moi. – Hélas ! Sire, répondit-elle, nous ne nous sommes plus connus dès qu’ils ont été grands et que je suis devenue malheureuse. »

Les évènements de thermidor ayant amené un changement dans les comités de la Convention, Aubry, ancien capitaine d’artillerie, se trouva diriger celui de la guerre, et fit un nouveau tableau de l’armée ; il ne s’y oublia pas, il se fit général d’artillerie, et favorisa plusieurs de ses anciens camarades, au détriment de la queue du corps, qu’il réforma. Napoléon, qui avait à peine vingt-cinq ans, devint alors général d’infanterie, et fut désigné pour le service de la Vendée. Cette circonstance lui fit quitter l’armée d’Italie pour aller réclamer avec chaleur contre un pareil changement, qui ne lui convenait sous aucun rapport. Trouvant Aubry inflexible, et qui s’irritait de ses justes réclamations, il donna sa démission. On verra, dans la relation des campagnes d’Italie, comment il fut presque immédiatement employé, lors de l’échec de Kellerman, au comité des opérations militaires, où se préparaient le mouvement des armées et les plans de campagne ; c’est là que vint le prendre le 13 vendémiaire.

Les réclamations auprès d’Aubry furent une véritable scène ; il insistait avec force, parce qu’il avait des faits par-devers lui ; Aubry s’obstinait avec aigreur, parce qu’il avait la puissance : celui-ci disait à Napoléon qu’il était trop jeune, et qu’il fallait laisser passer les anciens ; Napoléon répondait qu’on vieillissait vite sur le champ de bataille, et qu’il en arrivait ; Aubry n’avait jamais vu le feu ; les paroles furent très vives.

On trouvera, dans la relation de la fameuse journée de vendémiaire, si importante dans les destinées de la révolution et dans celles de Napoléon, qu’il balança quelque temps à se charger de la défense de la Convention.

La nuit qui suivit cette journée, Napoléon se présenta au comité des Quarante, qui était en permanence aux Tuileries. Il avait besoin de tirer des mortiers et des munitions de Meudon ; la circonspection du président (Cambacérès) était telle que, malgré les dangers qui avaient signalé la journée, il n’en voulut jamais signer l’ordre ; mais seulement, et par accommodement, il invita à mettre ces objets à la disposition du général.

Pendant son commandement de Paris, qui suivit la journée du 13 vendémiaire, Napoléon eut à lutter surtout contre une grande disette, qui donna lieu à plusieurs scènes populaires. Un jour entre autres que la distribution avait manqué, et qu’il s’était formé des attroupements nombreux à la porte des boulangers, Napoléon passait, avec une partie de son état-major, pour veiller à la tranquillité publique ; un gros de la populace, des femmes surtout, le pressent, demandant du pain à grands cris ; la foule s’augmente, les menaces s’accroissent, et la situation devient des plus critiques. Une femme monstrueusement grosse et grasse se fait particulièrement remarquer par ses gestes et par ses paroles : « Tout ce tas d’épauletiers, crie-t-elle en apostrophant ce groupe d’officiers, se moquent de nous ; pourvu qu’ils mangent et qu’ils s’engraissent, il leur est fort égal que le pauvre peuple meure de faim. » Napoléon l’interpelle : « La bonne, regarde-moi bien, quel est le plus gras de nous deux ? » Or, Napoléon était alors extrêmement maigre. « J’étais un vrai parchemin, » disait-il. Un rire universel désarme la populace, et l’état-major continue sa route.

On verra, dans les mémoires de la campagne d’Italie, comment Napoléon vint à connaître madame de Beauharnais, et comment se fit son mariage, si faussement dépeint dans les récits du temps. À peine l’eut-il connue, qu’il passait chez elle toutes les soirées : c’était la réunion la plus agréable de Paris. Lorsque la société courante se retirait, restaient alors d’ordinaire M. de Montesquiou, le père du grand chambellan, le duc de Nivernais, si connu par les grâces de son esprit, et quelques autres. On regardait si les portes étaient bien fermées, et l’on se disait : « Causons de l’ancienne cour, faisons un tour à Versailles. »

Le dénuement du trésor et la rareté du numéraire étaient tels dans la république, qu’au départ du général Bonaparte pour l’armée d’Italie, tous ses efforts et ceux du Directoire ne purent composer que deux mille louis qu’il emporta dans sa voiture. C’est avec cela qu’il part pour aller conquérir l’Italie et marcher à l’empire du monde. Et voici un détail curieux : il doit exister un ordre du jour signé Berthier, où le général en chef, à son arrivée au quartier-général à Nice, fait distribuer aux généraux, pour les aider à entrer en campagne, la somme de quatre louis en espèces ; et c’était une grande somme : depuis bien du temps personne ne connaissait plus le numéraire. Ce simple ordre du jour peint les circonstances du temps avec plus de force et de vérité que ne saurait le faire un gros volume.

Dès que Napoléon se montre à l’armée d’Italie, on voit tout aussitôt l’homme fait pour commander aux autres ; il remplit dès cet instant la grande scène du monde ; il occupe toute l’Europe : c’est un météore qui envahit le firmament. Il concentre dès lors tous les regards, toutes les pensées, compose toutes les conversations. À compter de cet instant, toutes les gazettes, tous les ouvrages, tous les monuments sont toujours lui. On rencontre son nom dans toutes les pages, à toutes les lignes, dans toutes les bouches, partout.

Son apparition fut une véritable révolution dans les mœurs, les manières, la conduite ; le langage. Decrès m’a souvent répété que ce fut à Toulon qu’il apprit la nomination de Napoléon au commandement de l’armée d’Italie : il l’avait beaucoup connu à Paris, il se croyait en toute familiarité avec lui. « Aussi, quand nous apprîmes, disait-il, que le nouveau général allait traverser la ville, je m’offris aussitôt à tous les camarades pour les présenter, en me faisant valoir de mes liaisons. Je cours plein d’empressement, de joie ; le salon s’ouvre ; je vais m’élancer, quand l’attitude, le regard, le son de voix, suffisent pour m’arrêter : il n’y avait pourtant en lui rien d’injurieux ; mais c’en fut assez, à partir de là je n’ai jamais été tenté de franchir la distance qui m’avait été imposée. » Et certes Decrès n’était pas timide.

Un autre signe caractéristique du généralat de Napoléon, c’est l’habileté, l’énergie, la pureté de son administration ; sa haine constante pour les dilapidations, le mépris absolu de ses propres intérêts. « Je revins de la campagne d’Italie, nous disait-il un jour, n’ayant pas trois cent mille francs en propre ; j’eusse pu facilement en rapporter dix ou douze millions, ils eussent bien été les miens ; je n’ai jamais rendu de comptes, on ne m’en demanda jamais. Je m’attendais, au retour, à quelque grande récompense nationale : il fut question, dans le public, de me doter de Chambord ; j’eusse été très avide de cette espèce de fortune, mais le Directoire fit écarter la chose. Cependant j’avais envoyé en France cinquante millions au moins pour le service de l’État. C’est la première fois, dans l’histoire moderne, qu’une armée fournit aux besoins de la patrie, au lieu de lui être à charge. »

Lorsque Napoléon traita avec le duc de Modène, Salicetti, commissaire du gouvernement auprès de l’armée, avec lequel il avait été assez mal jusque-là, vint le trouver dans son cabinet. « Le commandeur d’Est, lui dit-il, frère du duc, est là avec quatre millions en or dans quatre caisses : il vient, au nom de son frère, vous prier de les accepter, et moi je viens vous en donner le conseil ; je suis de votre pays, je connais vos affaires de famille ; le Directoire et le Corps Législatif ne reconnaîtront jamais vos services ; ceci est bien à vous, acceptez-le sans scrupule et sans publicité, la contribution du duc sera diminuée d’autant, et il sera bien aise d’avoir acquis un protecteur. – Je vous remercie, répondit froidement Napoléon, je n’irai pas, pour cette somme, me mettre à la disposition du duc de Modène, je veux demeurer libre. »

Un administrateur en chef de cette même armée répétait souvent qu’il avait vu Napoléon recevoir pareillement et refuser de même l’offre de sept millions en or, faite par le gouvernement de Venise, pour conjurer sa destruction.

L’Empereur riait de l’exaltation de ce financier, auquel le refus de son général paraissait surhumain, plus difficile, plus grand que de gagner des batailles. L’Empereur s’arrêtait avec une certaine complaisance sur ces détails de désintéressement, concluant néanmoins qu’il avait eu tort, et avait manqué de prévoyance, soit qu’il eût voulu songer à se faire chef de parti et à remuer les hommes, soit qu’il eût voulu ne demeurer que simple particulier dans la foule ; car au retour, disait-il, on l’avait laissé à peu près dans la misère, et il eût pu continuer une carrière de véritable pauvreté, lorsque le dernier de ses généraux ou de ses administrateurs rapportait de grosses fortunes. Mais aussi, ajoutait-il, si mon administrateur m’eût vu accepter, que n’eût-il pas fait ? mon refus l’a contenu.

« Arrivé à la tête des affaires comme consul, mon propre désintéressement et toute ma sévérité ont pu seuls changer les mœurs de l’administration, et empêcher le spectacle effroyable des dilapidations directoriales. J’ai eu beaucoup de peine à vaincre les penchants des premières personnes de l’État, que l’on a vues depuis, près de moi, strictes et sans reproches. Il m’a fallu les effrayer souvent. Combien n’ai-je pas dû répéter de fois, dans mes conseils, que si je trouvais en faute mon propre frère, je n’hésiterais pas à le chasser ! »

Jamais personne sur la terre ne disposa de plus de richesses et ne s’en appropria moins. Napoléon a eu, dit-il, jusqu’à quatre cents millions d’espèces dans les caves des Tuileries. Son domaine de l’extraordinaire s’élevait à plus de sept cents millions. Il a dit avoir distribué plus de cinq cents millions de dotation à l’armée. Et, chose bien remarquable, celui qui répandit autant de trésors n’eut jamais de propriété particulière ! il avait rassemblé au Musée des valeurs qu’on ne saurait estimer, et il n’eut jamais un tableau, une rareté à lui.

Au retour d’Italie, et partant pour l’Égypte, il acquit la Malmaison ; il y mit à peu près tout ce qu’il possédait. Il l’acheta au nom de sa femme, qui était plus âgée que lui ; en lui survivant, il pouvait se trouver n’avoir plus rien ; c’est, disait-il lui-même, qu’il n’avait jamais eu le goût ni le sentiment de la propriété : il n’avait jamais eu ni n’avait jamais songé à avoir.

« Si peut-être j’ai quelque chose aujourd’hui[1], continuait-il, cela dépend de la manière dont on s’y sera pris au loin depuis mon départ ; mais, dans ce cas encore, il aura tenu à la lame d’un couteau que je n’eusse rien au monde. Du reste, chacun a ses idées relatives : j’avais le goût de la fondation, et non celui de la propriété. Ma propriété à moi était dans la gloire et la célébrité : le Simplon, pour les peuples, le Louvre, pour les étrangers, m’étaient plus à moi une propriété que des domaines privés, j’achetais des diamants à la couronne ; je réparais les palais du souverain, je les encombrais de mobilier, et je me surprenais parfois à trouver que les dépenses de Joséphine, dans ses serres ou sa galerie, étaient un véritable tort pour mon Jardin des Plantes ou mon Musée de Paris, etc., etc. »

En prenant le commandement de l’armée d’Italie, Napoléon, malgré son extrême jeunesse, y imprima tout d’abord la subordination, la confiance et le dévouement le plus absolu. Il subjugua l’armée par son génie, bien plus qu’il ne la séduisit par sa popularité : il était en général très sévère et peu communicatif. Il a constamment dédaigné dans le cours de sa vie les moyens secondaires qui peuvent gagner les faveurs de la multitude ; peut-être même y a-t-il mis une répugnance qui peut lui avoir été nuisible.

Son extrême jeunesse, lorsqu’il prit le commandement de l’armée d’Italie, ou toute autre cause, y avait établi un singulier usage ; c’est qu’après chaque bataille, les plus vieux soldats se réunissaient en conseil, et donnaient un nouveau grade à leur jeune général : quand celui-ci rentrait au camp, il y était reçu par les vieilles moustaches, qui le saluaient de son nouveau titre. Il fut fait caporal à Lodi, sergent à Castiglione ; et de là ce surnom de petit caporal, resté longtemps à Napoléon parmi les soldats. Et qui peut dire la chaîne qui unit la plus petite cause aux plus grands évènements ! peut-être ce sobriquet a-t-il contribué aux prodiges de son retour en 1815 ; lorsqu’il haranguait le premier bataillon qu’il rencontra, avec lequel il fallut parlementer, une voix s’écria : Vive notre petit caporal ! nous ne le combattrons jamais !

L’administration du Directoire et celle du général en chef de l’armée d’Italie semblaient deux gouvernements tout différents.

Le Directoire, en France, mettait à mort les émigrés ; jamais l’armée d’Italie n’en fit périr aucun. Le Directoire alla même jusqu’à écrire à Napoléon, lorsqu’il sut Wurmser assiégé dans Mantoue, de se rappeler qu’il était émigré ; mais Napoléon, en le faisant prisonnier, s’empressa de rendre à sa vieillesse un hommage des plus touchants.

Le Directoire employait vis-à-vis du pape des formés outrageantes ; le général de l’armée d’Italie ne l’appelait que Très Saint-Père, et lui écrivait avec respect.

Le Directoire voulait renverser le pape ; Napoléon le conserva.

Le Directoire déportait les prêtres et les proscrivait, Napoléon disait à son armée, quand elle les rencontrait, de se rappeler que c’étaient des Français et leurs frères.

Le Directoire eût voulu exterminer partout jusqu’aux vestiges de l’aristocratie ; Napoléon écrivait aux démocrates de Gênes, pour blâmer leurs excès à cet égard, et n’hésitait pas à leur mander que, s’ils voulaient conserver son estime, ils devaient respecter la statue de Doria et les institutions qui avaient fait la gloire de leur république.


Uniformité – Ennui – L’Empereur se décide à écrire ses Mémoires.


Jeudi 7 au samedi 9.

Nous continuions toujours notre navigation, sans que rien vînt interrompre l’uniformité qui nous entourait. Tous nos jours se ressemblaient ; l’exactitude de mon journal pouvait seule me laisser savoir où nous en étions du mois et de la semaine. Heureusement le travail remplissait tous mes moments, et la journée coulait avec une certaine facilité. Les matériaux que j’amassais dans la conversation de l’après-dînée ne me laissaient pas de temps perdu jusqu’à celle du lendemain.

Cependant l’Empereur savait que je travaillais beaucoup ; il soupçonnait même l’objet de mon occupation, il voulut s’en assurer, et prit connaissance de quelques pages ; il n’en fut pas mécontent. Mais, revenant plusieurs fois sur le même sujet, il trouvait qu’un tel journal serait plus intéressant qu’utile ; que les évènements militaires, par exemple, tirés ainsi de seules conversations courantes, seraient toujours maigres, incomplets, sans objet et sans résultat, de pures anecdotes souvent puériles, au lieu d’opérations et de résultats classiques. Je saisis avidement l’occasion favorable, j’abondai dans son sens, j’osai suggérer l’idée qu’il me dictât les campagnes d’Italie : « Ce serait un bienfait pour la patrie, un vrai monument de la gloire nationale ; et puis nos moments étaient bien vides, nos heures bien longues, le travail les tromperait ; quelques instants pourraient n’être pas sans charmes. » Ce devint alors le sujet de conversations prises et reprises plusieurs fois.

Enfin l’Empereur se décida, et le samedi 9 septembre 1815, me faisant venir dans sa chambre, il me dicta, pour la première fois, quelque chose sur le siège de Toulon : on le trouvera aux campagnes d’Italie, destinées à former un ouvrage séparé, sans que cela intervienne en rien dans les anecdotes que je continuerai de consigner ici, quand l’occasion s’en présentera.


Vents alizés – La Ligne.


Dimanche 10 au mercredi 13.

Lorsqu’on approche des tropiques, on rencontre ce qu’on appelle les vents alizés, vents éternellement de la partie de l’est. La science explique ce phénomène d’une manière satisfaisante. Lorsqu’en venant d’Europe on commence à atteindre ces vents, ils soufflent du nord-est ; à mesure qu’on s’avance vers la ligne, ils se rapprochent de l’est ; on a généralement à craindre les calmes sous la ligne. Lorsqu’elle est dépassée, les vents gagnent graduellement vers le sud jusqu’au sud-est ; et, quand enfin on dépasse les tropiques, on perd les vents alizés, et l’on rentre dans les vents variables, comme dans nos parages européens. Le bâtiment, qui venant d’Europe se dirige sur Sainte-Hélène, est toujours poussé vers l’ouest par ses vents constants de l’est. Il serait bien difficile qu’il pût atteindre cette île par une route directe : il n’en a pas même la prétention ; il pousse sa pointe jusque dans les parages variables du midi, et gouverne alors vers le cap de Bonne-Espérance, de manière à rencontrer les vents alizés du sud-est, qui le ramènent vent arrière sur Sainte-Hélène.

Or, il y a deux systèmes pour aller trouver les vents variables du sud : c’est de couper la ligne du vingt au vingt-quatrième degré de longitude, méridien de Londres ; les partisans de cette route disent qu’on y est moins exposé au calme de la ligne, et que, si elle vous présente le désavantage de vous porter souvent jusqu’à la vue du Brésil, elle vous fait alors franchir cet espace en beaucoup moins de temps. L’amiral Cockburn, qui penchait à croire cette route un préjugé et une routine, se décida pour le second système, qui consistait à prendre beaucoup plus à l’est ; et d’après des exemples particuliers qui lui étaient connus, il chercha à couper la ligne vers les deuxième ou troisième degrés de longitude. Il ne doutait pas, dans sa route vers les vents variables, de passer assez près sous le vent de Sainte-Hélène pour raccourcir de beaucoup son chemin, si même il ne parvenait à l’atteindre, en courant des bords, sans sortir des vents alizés.

Les vents, qui, à notre grand étonnement, passèrent à l’ouest, circonstance que l’amiral nous dit être plus commune que nous ne pensions, vinrent encore favoriser son opinion ; il abandonna les mauvais marcheurs de son escadre, à mesure qu’ils restèrent de l’arrière, et ne songea plus lui-même qu’à gagner sa destination avec le plus de célérité possible.


Orage – Libelles contre l’Empereur – Leur examen – Considérations générales.


Jeudi 14 au lundi 18.

Après de petits vents et quelques calmes, le 16 nous eûmes un orage de pluie très considérable ; il fut la joie de l’équipage. Les chaleurs étaient extrêmement modérées ; on eût pu même dire qu’à l’exception de Madère, nous avions constamment joui d’une température fort douce. Mais l’eau était fort rare à bord ; par motif d’économie précautionnelle, on s’empressa de profiter de cet orage pour en recueillir autant qu’on put ; chaque matelot chercha à s’en faire une petite provision. Le fort de l’orage tomba au moment où l’Empereur, après son dîner, venait faire sa promenade habituelle sur le pont ; cela ne l’arrêta pas, seulement il fit apporter la fameuse redingote grise que les Anglais ne considéraient pas sans un vif intérêt. Le grand maréchal et moi ne quittâmes pas l’Empereur. L’orage dura plus d’une heure dans toute sa force ; quand l’Empereur rentra, j’eus toutes les peines du monde à me dépouiller de mes vêtements ; presque tout ce que je portais se trouva perdu.

Les jours suivants le temps fut pluvieux ; mes travaux en souffraient tant soit peu ; tout était humide et mouillé dans notre mauvaise petite chambre ; d’un autre côté, on se promenait difficilement sur le pont ; c’étaient les premiers temps de la sorte que nous eussions eus depuis notre départ ; ils nous déconcertaient. Je remplis le vide du travail par la conversation avec les officiers du vaisseau ; je n’avais d’intimité avec aucun ; mais j’entretenais avec tous des relations journalières de politesse et de prévenance. Ils aimaient à nous faire causer des affaires de France ; car on aurait de la peine à croire jusqu’à quel point la France et les Français leur étaient étrangers. Nous nous étonnions fort, réciproquement : eux, nous étonnaient par leurs principes dégénérés ; et nous, nous les étonnions par nos idées et nos mœurs nouvelles.

Un des premiers du vaisseau, dans une conversation familière, fut conduit à dire : « Je crois que vous seriez tous bien effrayés, si nous allions vous jeter sur les côtes de France. – Pourquoi donc ? – Parce que, répondit-il, le roi pourrait vous faire payer cher d’avoir quitté votre pays pour suivre un autre souverain ; et puis, parce que vous portez une cocarde qu’il a défendue. – Mais est-ce bien à un Anglais à parler de la sorte ? Il faut que vous soyez bien déchus ! Assurément vous voilà bien loin de votre révolution, si justement qualifiée parmi vous de glorieuse. Mais nous qui nous en rapprochons fort, et qui avons beaucoup gagné, nous vous répondrons qu’il n’y a pas une de vos paroles qui ne soit une hérésie : d’abord notre châtiment ne tient plus au bon plaisir du roi, nous ne dépendons à cet égard que de la loi ; or, il n’en existe aucune contre nous, et si l’on venait à la violer sur ce point, ce serait à vous autres à nous garantir ; car votre général s’y est engagé par la capitulation de Paris ; et ce serait une honte éternelle à votre administration, s’il tombait des têtes que votre foi publique aurait solennellement garanties.

« Ensuite, nous ne suivons pas un autre souverain : l’empereur Napoléon a été le nôtre, c’est incontestable ; mais il a abdiqué, et il ne l’est plus. Vous confondez ici des actes privés avec des mesures de parti ; de l’affection, du dévouement, de la tendresse, avec de la politique. Enfin, pour ce qui est de nos couleurs, lesquelles semblent vous offusquer, ce n’est qu’un reste de notre vieille toilette ; nous ne les portons encore aujourd’hui que parce que nous les portions hier ; on ne se sépare pas indifféremment de ce que l’on aime, il y faut un peu de contrainte et de nécessité ; pourquoi ne nous les avez-vous pas ôtées quand vous nous avez privés de nos armes ? l’un n’eût pas été plus inconvenable que l’autre. Nous ne sommes plus ici que des hommes privés ; nous ne prêchons pas la sédition ; ces couleurs nous sont chères, nous ne saurions le nier ; elles le sont, parce qu’elles nous ont vus vainqueurs de tous nos ennemis ; parce que nous les avons promenées en triomphe dans toutes les capitales de l’Europe ; parce que nous les portions tant que nous avons été le premier peuple de l’univers. Aussi on a bien pu les arracher du chapeau des Français, mais elles se sont réfugiées dans leur cœur ; elles n’en sortiront jamais. »

Dans une autre circonstance, un des mêmes officiers, après avoir parcouru avec moi la grande vicissitude des évènements, me disait : « Que sait-on ? peut-être sommes-nous destinés à réparer les maux que nous vous avons faits ! Vous seriez donc bien étonnés si un jour lord Wellington venait à reconduire Napoléon dans Paris ? – Ah ! oui, disais-je, je serais fort étonné ; et d’abord je n’aurais pas l’honneur d’être de la partie : à ce prix, j’abandonnerais même Napoléon ! Mais je puis être tranquille, je vous jure que Napoléon ne se soumettra pas à cette épreuve ; c’est de lui que je tiens ces sentiments ; c’est lui qui m’a guéri de la doctrine contraire, qui fut ce que j’appelle l’erreur de mon enfance. »

Les Anglais se montraient aussi très avides de nous questionner sur l’Empereur, dont le caractère et les dispositions leur avaient été peints, à ce qu’ils avouaient maintenant, de la manière la plus fausse. Ce n’était pas leur faute, observaient-ils, ils ne le connaissaient que par les ouvrages publiés par eux, tous très exagérés contre lui : ils en avaient plusieurs à bord. Un jour, comme je voulais regarder ce que lisait un des officiers, il ferma son livre avec embarras, me disant qu’il était si fort contre l’Empereur, qu’il se ferait conscience de me le laisser voir. Une autre fois l’amiral me questionna longuement sur certaines imputations consignées dans divers ouvrages de sa bibliothèque, dont quelques-uns, me disait-il, jouissaient d’une certaine considération, et dont tous, convenait-il, avaient produit un grand effet en Angleterre contre le caractère de Napoléon. Ces circonstances me donnèrent l’idée de passer en revue successivement tous les ouvrages de ce genre qui se trouvaient à bord, et d’en consigner mon opinion dans mon Journal, ne devant jamais se rencontrer de situation aussi favorable que la mienne pour obtenir au besoin quelque éclaircissement sur les points qui pouvaient en valoir la peine.

Mais, avant d’entamer aucun de ces extraits, il faut qu’on me passe quelques considérations générales : elles suffiront pour répondre d’avance à la plus grande partie des inculpations sans nombre que je rencontrerai.

La calomnie et le mensonge sont les armes de l’ennemi civil ou politique, étranger ou domestique ; c’est la ressource du vaincu, du faible, de celui qui hait ou qui craint ; c’est l’aliment des salons, la pâture de la place publique. Ils s’acharnent d’autant plus que l’objet est plus grand : il n’est rien alors qu’ils ne hasardent et ne propagent. Plus ces calomnies, ces mensonges sont absurdes, ridicules, incroyables, plus ils sont recueillis, répétés de bouche en bouche.

Or, jamais on n’en fut autant assailli ni plus défiguré que Napoléon ; jamais on n’accumula sur personne autant de pamphlets et de libelles, d’absurdes atrocités, de contes ridicules, de fausses assertions ; et cela devait être : Napoléon, sorti de la foule pour monter au rang suprême, marchant à la tête d’une révolution qu’il avait tout à fait civilisée, entraîné par ces deux circonstances dans une lutte à mort contre le reste de l’Europe, lutte dans laquelle il n’a succombé que pour avoir voulu la terminer trop promptement ; Napoléon, à lui seul le génie, la force, le destin de sa propre puissance, vainqueur de ses voisins, en quelque façon monarque universel ; Marius pour les aristocrates, Sylla pour les démocrates, César pour les républicains, devait, au-dedans et au-dehors, réunir contre lui un ouragan de passions.

Le désespoir, la politique et la rage durent le peindre, dans tous les pays, comme un objet d’horreur et d’effroi. Qu’on ne s’étonne donc plus de tout ce qui a été dit contre lui. S’il y avait à s’étonner, ce serait qu’on n’ait pas dit davantage, ou que l’effet n’ait pas été encore plus grand. Jamais il ne voulut permettre, au temps de sa puissance, qu’on s’occupât de répondre. « Les soins qu’on prendrait, disait-il, ne donneraient que plus de poids aux inculpations qu’on voudrait combattre. On ne manquerait pas de dire que tout ce qui serait écrit dans ma défense aurait été commandé et payé. Déjà les louanges maladroites de ceux qui m’entouraient m’avaient été parfois plus préjudiciables que toutes ces injures. Ce n’était que par des faits qu’il me convenait d’y répondre : un beau monument, une bonne loi de plus, un triomphe nouveau, devaient détruire des milliers de ces mensonges : les déclamations passent, disait-il, les actions restent ! »

C’est indubitablement vrai pour la postérité : les grands hommes d’autrefois nous sont parvenus dégagés des inculpations éphémères et passionnées de leurs contemporains ; mais il n’en est pas ainsi durant la vie, et Napoléon a fait la cruelle épreuve, en 1814, que les déclamations peuvent étouffer jusqu’aux actions mêmes. Au moment de sa chute, ce fut un vrai débordement, il en fut comme couvert. Toutefois il n’appartenait qu’à lui, dont la vie est si féconde en prodiges, de surmonter cette épreuve, et de reparaître, presque aussitôt, tout resplendissant du sein de ses propres ruines. Son merveilleux retour est assurément sans exemple, soit dans l’exécution, soit dans les résultats. Les transports qu’il fit naître se glissèrent jusque chez les voisins, ils y créèrent des vœux publics ou secrets : et celui qu’en 1814 on avait poursuivi, abattu, comme le fléau des peuples, reparut tout à coup en 1815 comme leur espérance…

« Le poison ne pouvait plus rien sur Mithridate, me disait l’Empereur il y a peu de jours, en parcourant de nouveaux articles contre lui ; eh bien ! la calomnie, depuis 1814, ne pourrait pas davantage aujourd’hui contre moi. »

Quoi qu’il en soit, dans cette clameur universelle dirigée contre lui au temps de sa puissance, l’Angleterre tint toujours le premier rang.

Il y eut constamment chez elle deux grandes fabriques en toute activité : celle des émigrés, à qui tout était bon, et celle des ministres anglais, qui avaient établi cette diffamation en système ; ils en avaient organisé régulièrement l’action et les effets ; ils entretenaient à leur solde des folliculaires et des libellistes dans tous les coins de l’Europe ; on leur prescrivait leur tâche ; on liait, on combinait leurs attaques, etc., etc.

Mais c’était en Angleterre surtout que le ministère anglais multipliait réemploi de ces armes puissantes. Les Anglais, plus libres, plus éclairés, avaient d’autant plus besoin d’être remués. Les ministres trouvaient dans ce système le double avantage de monter l’opinion contre l’ennemi commun et de la détourner de leur propre conduite, en dirigeant les clameurs, l’indignation publique sur le caractère et les actes d’autrui ; par là ils sauvaient à leur propre caractère, à leurs propres actes, un examen et des récriminations qui eussent pu les embarrasser. Ainsi l’assassinat de Paul à Pétersbourg, celui de nos envoyés en Perse, l’enlèvement de Naper-Tandy dans la ville libre de Hambourg, la prise en pleine paix de deux riches frégates espagnoles, l’acquisition de toute l’Inde ; Malte, le cap de Bonne-Espérance, gardés contre la foi des traités ; la machiavélique rupture du traité d’Amiens, l’injuste saisie de nos bâtiments sans déclaration de guerre, la flotte danoise enlevée avec une si froide et si ironique perfidie, etc., sont autant d’attentats qui ont été se perdre dans l’agitation universelle qu’on avait eu l’art d’exciter contre un autre.

Pour être juste sur les inculpations accumulées sur Napoléon, il faudrait donc s’en tenir aux seuls faits, aux preuves surtout, que n’auront pas manqué de publier ceux qui, l’ayant renversé, sont demeurés maîtres des pièces authentiques, des archives des ministères, de celles des tribunaux, en un mot de toutes les sources de la vérité en usage parmi les hommes ; mais ils n’ont rien publié, rien produit ; et dès lors que de pièces s’écroulent d’elles-mêmes de ce monstrueux échafaudage ! Et pour être plus régulièrement équitable encore, si on ne veut juger Napoléon qu’à côté de ses analogues et de ses pairs, c’est-à-dire à côté des fondateurs de dynasties, ou de ceux qui sont parvenus au trône à la faveur des troubles ; alors, nous ne craignons pas de le dire, il se montre sans égal, il brille pur au milieu de tout ce qu’on lui oppose.

Napoléon a-t-il, comme Hugues Capet, combattu son souverain ? l’a-t-il fait mourir prisonnier dans une tour ?

Napoléon en a-t-il agi comme les princes de la maison actuelle d’Angleterre, qui deux fois couvrirent, en 1715 et 1745, les échafauds de victimes ? victimes auxquelles l’inconséquence politique des ministres anglais d’aujourd’hui ne laisse, d’après leurs propres principes actuels, d’autre qualification que celle de sujets fidèles mourant pour leur souverain légitime, d’autre titre que celui de martyrs !!!

Napoléon a-t-il, comme les princes qui viennent de le remplacer en France, suscité contre eux des machines infernales, organisé leur assassinat, soldé leur meurtre, mis leur vie à prix de mille manières et en mille occasions ? Car la contre-révolution avait tenu jusqu’ici tout cela dans une ténébreuse incertitude ; mais les coupables, les complices qui avaient jadis nié ces forfaits devant les tribunaux, sont venus aujourd’hui s’en vanter aux pieds du trône, en recevoir le prix, et le roi de France, sortant des belles maximes de Louis XII, n’a pas craint de récompenser les crimes qu’avait conseillés le comte de Lille.

La marche de Napoléon au rang suprême est au contraire toute simple, toute naturelle, tout innocente ; elle est unique dans l’histoire ; et il est vrai de dire que les circonstances de son élévation la rendent sans égale. « Je n’ai point usurpé la couronne, disait-il un jour au Conseil d’État, je l’ai relevée dans le ruisseau ; le peuple l’a mise sur ma tête : qu’on respecte ses actes ! »

Et en la relevant ainsi, Napoléon a remis la France dans la société de l’Europe, a terminé nos horreurs et ressuscité notre caractère ; il nous a purgés de tous les maux de notre crise funeste, et nous en a conservé tous les biens : « Je suis monté sur le trône, vierge de tous les crimes de ma position, disait-il dans une autre circonstance. Est-il bien des chefs de dynastie qui pussent en dire autant ? »

Jamais, à aucune époque de l’histoire, on ne vit la faveur distribuée avec autant d’égalité, le mérite plus indistinctement recherché et récompensé, l’argent public plus utilement employé, les arts, les sciences plus encouragés ; jamais la gloire ni le lustre de la patrie ne furent élevés si haut : « Je veux, nous disait-il un jour au Conseil d’État, que le titre de Français soit le plus beau, le plus désirable sur la terre ; que tout Français, voyageant en Europe, se croie, se trouve toujours chez lui. »

Si la liberté sembla souffrir quelque atteinte, si l’autorité sembla parfois dépasser les bornes, les circonstances le rendaient nécessaire, inévitable. Les malheurs d’aujourd’hui nous éclairent trop tard sur cette vérité ; nous rendons justice, quand il n’est plus temps, au courage, au jugement, à la prévoyance qui dictaient alors ces efforts et ces mesures. C’est si vrai que, sous ce rapport, la chute politique de Napoléon a accru de beaucoup sa domination morale. Qui doute aujourd’hui que sa gloire, l’illustration de son caractère, ne gagnent infiniment par ses malheurs !!!


Emploi de nos journées.


Mardi 19 au vendredi 22.

Nous avancions toujours avec le même vent, le même ciel et la même température. Notre navigation, des plus monotones, demeurait fort douce ; nos journées étaient longues, mais le travail les faisait passer. L’Empereur me dictait régulièrement ses campagnes d’Italie ; je tenais déjà plusieurs chapitres. Les jours qui avaient suivi la première dictée avaient été marqués par peu de ferveur ; mais la régularité et la promptitude avec lesquelles je lui portais mon travail chaque matin, ses progrès, l’attachèrent tout à fait, et le charme des heures qu’il y employait le lui eurent bientôt rendu comme nécessaire : aussi j’étais sûr que tous les jours, vers onze heures, il me faisait appeler. Je lui lisais ce qu’il avait dicté la veille ; il faisait des corrections, et me dictait la suite : cela le conduisait en un clin d’œil jusqu’à l'heure du dîner. L’Empereur dicte très vite, il faut le suivre presque aussi vite que la parole ; j’ai dû me créer une espèce d’écriture hiéroglyphique. Je courais, à mon tour, dicter à mon fils ; j’étais assez heureux et assez prompt pour recueillir, à peu près littéralement, toutes les expressions de l’Empereur. Je n’avais plus de moments perdus : tous les jours on venait m’avertir qu’on était déjà à table.

Après le dîner, l’Empereur ne manquait jamais de revenir sur la dictée du matin, comme jouissant de l’occupation et du plaisir qu’elle lui avait causés. Cela me valait en cet instant, comme aussi toutes les fois que je l’abordais dans le jour, certaines interpellations de plaisanteries qu’il avait consacrées par leurs répétitions nombreuses : Ah ! le sage Las Cases ! (à cause de mon Atlas de le Sage), M. l’illustre mémorialiste ! le Sully de Sainte-Hélène ! et plusieurs autres mots de la sorte. Puis il ajoutait maintes fois : « Après tout, mon cher, ces Mémoires seront aussi connus que tous ceux qui les ont devancés ; vous vivrez autant que tous leurs auteurs ; on ne pourra jamais s’arrêter sur nos grands évènements, écrire sur ma personne, sans avoir recours à vous. » Et, reprenant la plaisanterie, il continuait avec gaieté : « On dira, après tout, il devait bien le savoir ; c’était son conseiller d’État, son chambellan, son compagnon fidèle. On dira : Il faut bien le croire, il ne ment pas, c’était un honnête homme ; etc., etc., ».


Phénomène du hasard – Passage de la ligne – Baptême.


Samedi 23 au lundi 25.

Le vent d’ouest continuait toujours, à notre grand étonnement ; c’était une espèce de phénomène dans ces parages : il nous avait très favorisés jusque-là. Mais, en fait de phénomènes, le hasard en combina, le 23, un bien plus extraordinaire encore : ce jour-là nous traversâmes la ligne, par zéro de latitude, zéro de longitude et zéro de déclinaison : circonstance que le seul hasard ne renouvellera peut-être pas dans un siècle ou dans mille ans, puisqu’il faut arriver au premier méridien précisément vers midi, passer la ligne à cette même heure, et y arriver en même temps que le soleil, le jour de l’équinoxe.

Ce fut un jour de grosse joie et de grand désordre dans tout l’équipage : c’était la cérémonie que nos marins appellent le baptême, et que les Anglais nomment le jour de grande barbe. Les matelots, dans l’appareil le plus burlesque, conduisent en cérémonie, aux pieds de l’un d’eux transformé en Neptune, tous ceux qui n’ont point encore traversé la ligne ; là un immense rasoir vous parcourt la barbe, préparée avec du goudron ; des seaux d’eau dont on vous inonde aussitôt de toutes parts, les gros éclats de rire dont l’équipage accompagne votre fuite, complètent l’initiation des grands mystères ; personne n’est épargné : les officiers mêmes sont, en quelque façon, plus maltraités en cette circonstance que les derniers des matelots. Nous seuls, par une grâce parfaite de l’amiral, qui jusque-là s’était plu à nous effrayer de cette terrible cérémonie, échappâmes à ces inconvénients et à ces ridicules : nous fûmes conduits, avec toutes sortes d’attentions et de respects, aux pieds du dieu grossier, dont chacun de nous reçut un compliment de sa façon. Là se bornèrent toutes nos épreuves.

L’Empereur fut scrupuleusement respecté pendant toute cette saturnale, qui d’ordinaire ne respecte jamais rien. Ayant appris l’usage et le ménagement dont on usait à cet égard, il ordonna qu’on distribuât cent napoléons au grotesque Neptune et à sa bande, ce à quoi l’amiral s’opposa, autant par prudence peut-être que par politesse.


Prise d’un requin – Ouvrage du général Wilson – Pestiférés de Jaffa – Esprit de la campagne d’Égypte – Esprit de l’armée d’Égypte – Railleries des soldats – Dromadaires – Mort de Kléber – Jeune Arabe – Philippeaux et Napoléon, singularités – À quoi tiennent les destinées – Caffarelli, son attachement pour Napoléon – Réputation de l’armée française en Orient – Napoléon quittant l’Égypte pour aller gouverner la France – Expédition des Anglais – Kléber et Desaix.


Mardi 26 au samedi 30.

Un de ces jours, dans l’après-midi, les matelots prirent un énorme requin ; l’Empereur voulut savoir la cause du grand bruit et de la confusion arrivés subitement au-dessus de sa tête, et, sur ce qu’il apprit, il eut la fantaisie d’aller voir le monstre marin : il monta sur la dunette, et s’étant approché de trop près, un effort de l’animal, qui renversa quatre ou cinq matelots, faillit lui casser les jambes ; il descendit, le bas gauche tout couvert de sang ; nous le crûmes blessé ; ce n’était que le sang du requin.

Venons aux livres hostiles que je parcourais à bord. On fait peu d’attention aux pamphlétaires, parce que leur caractère est le contrepoison de leurs paroles ; il n'en est pas de même d’un historien : toutefois celui-ci s’en rapproche, si, s’écartant du calme et de l’impartialité obligés de son ministère, il s’abandonne à la déclamation, et laisse percer le fiel. Tel est le sentiment que me laissèrent diverses productions du général Wilson. Cet auteur nous était d’autant plus préjudiciable, que ses talents, sa bravoure, ses nombreux et brillants services, lui donnaient plus de poids aux yeux de ses concitoyens. Une circonstance concourait à rendre ses œuvres plus particulièrement connues à bord du vaisseau, et faisait qu’on nous en parlait davantage ; il avait un de ses enfants au nombre des jeunes aspirants du vaisseau ; et, à ce sujet, mon fils que la similitude d’âge tenait la plupart du temps au milieu d’eux, put voir à son aise le changement qui s’opéra dans ces jeunes têtes à notre égard. Tous ces enfants nous étaient naturellement très défavorables : ils croyaient, en recevant l’Empereur, n’avoir embarqué rien moins que l’ogre capable de les dévorer ; mais bientôt le voisinage et la vérité exercèrent sur eux la même influence que sur le reste du vaisseau, et ce fut aux dépens du petit Wilson, à qui les camarades donnaient la chasse, en expiation, disaient-ils, de toutes les histoires de son père.

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Ici, dans mon manuscrit, commençait le bâtonnage d’un grand nombre de feuillets ; le motif en était exprimé en marge, ainsi qu’il suit :

« J’avais recueilli un grand nombre de griefs dans l’ouvrage du général Wilson, auxquels je répondais peut-être à mon tour avec un peu d’amertume ; une circonstance récente me les fait supprimer.

« M. Wilson vient de paraître avec éclat dans une cause touchante, qui honore le cœur de ceux qu’elle a compromis : le salut de Lavalette. Interpellé devant un tribunal français s’il n’avait pas jadis publié des ouvrages sur nos affaires, il a répondu que oui, et qu’il y avait exprimé ce qu’il croyait vrai alors. Ce mot en dit plus que tout ce que j’aurais pu faire, et je me suis hâté d’effacer ce que j’avais écrit, heureux de devenir juste moi-même envers M. Wilson, dont j’accusais, dans ma colère, les intentions et la bonne foi[2].

Je laisse donc de côté les ouvrages de M. Wilson, et les diverses inculpations qu’ils renferment ; je supprime aussi les nombreuses réfutations que j’avais amassées ; je ne m’arrêterai que sur un seul point, parce qu’il a été reproduit en cent ouvrages divers ; qu’il a rempli l’Europe, et a été propagé même en France avec une grande faveur, je veux dire l’empoisonnement des pestiférés de Jaffa.

Rien assurément ne saurait mieux prouver combien la calomnie peut tout entreprendre avec succès, seulement qu’elle soit audacieuse, impudente, qu’elle ait de nombreux échos, qu’elle soit puissante, qu’elle veuille, et peu importe du reste qu’elle blesse les probabilités, la raison, le bon sens, la vérité ; elle est sûre de ses effets.

Un général, un héros, un grand homme, jusque-là respecté de la fortune autant que des hommes, fixant en ce moment les regards des trois parties du monde, imposant l’admiration à ses ennemis mêmes, est tout à coup accusé d’un crime réputé inouï, sans exemple ; d’un acte dit inhumain, atroce, cruel, et ce qui est surtout bien remarquable, tout à fait inutile.

Les détails les plus absurdes, les circonstances les moins probables, les accessoires les plus ridicules, s’accumulent autour de ce premier mensonge ; on le répand dans toute l’Europe, la malveillance s’en saisit et l’accroît ; on le lit dans toutes les gazettes ; il se consigne dans tous les livres ; et dès lors il devient pour tous un fait avéré ; l’indignation est au comble ; la clameur universelle. Vainement voudrait-on raisonner contre le torrent, oser essayer de le combattre, démontrer qu’on ne fournit aucune preuve, qu’on se contredit soi-même ; présenter les témoignages opposés, irrécusables, les témoignages de ceux de la profession même qu’on dit avoir administré le poison ou s’y être refusés ; soutenir qu’on ne saurait accuser d’inhumanité celui-là même qui, peu de temps auparavant, immortalisa ces mêmes hôpitaux de Jaffa par l’acte le plus sublime, le plus héroïque, en se dévouant à toucher solennellement les pestiférés, pour tromper et vaincre les imaginations malades ; qu’on ne saurait prêter une pareille idée à celui qui, consulté par les officiers de santé, pour savoir si l’on devait brûler ou seulement laver les vêtements de ces malades, faisant valoir la perte considérable qu’amènerait la première mesure, leur répond : Messieurs, je suis venu ici pour fixer l’attention et reporter l’intérêt de l’Europe sur le centre de l’ancien monde, et non pour entasser des richesses. Vainement voudrait-on faire voir que ce crime supposé eût été sans but, sans motif quelconque : le général français avait-il à craindre qu’on lui débauchât ses malades ; qu’on s’en renforçât contre lui ? voulait-il par là se délivrer tout à fait de la peste ? Mais il y réussissait également en laissant ses malades au milieu de ses ennemis, et de plus il la leur procurait. Vainement voudrait-on démontrer qu’un chef insensible, égoïste, se fût au contraire délivré de tout embarras, en laissant simplement ces malheureux après lui : ils eussent été mutilés, massacrés, il est vrai ; mais il ne fût venu dans l’idée de personne de lui adresser aucun reproche.

Tous ces raisonnements, quelque inattaquables qu’ils fussent, seraient vains, inutiles, tant sont grands et infaillibles les effets du mensonge et de la déclamation que souffle le vent des circonstances passionnées. Le crime imaginaire restera dans toutes les bouches, il se gravera dans toutes les imaginations, et pour le vulgaire et sa masse il est désormais et à jamais un fait constant et prouvé.

Ce qui surprendra ceux qui ne savent pas combien il faut se défier des rumeurs publiques, et ce que je me plais à consigner ici, pour montrer une fois de plus de quelle manière peut s’écrire l’histoire, c’est que le grand maréchal Bertrand, qui était lui-même de l’armée d’Égypte, à la vérité dans un grade inférieur qui n’admettait aucun contact direct avec le général en chef, avait cru lui-même, jusqu’à Sainte-Hélène, l’histoire de l’empoisonnement exercé sur une soixantaine de malades ; le bruit en était répandu, accrédité dans l’armée même. Or, que répondre à ceux qui vous disaient victorieusement : « C’est bien vrai, je le tiens précisément des officiers qui s’y trouvaient. » Et pourtant il n’en était rien.

Voici ce que j’ai recueilli de la source la plus élevée, de la bouche de Napoléon même :

1° Que le nombre des pestiférés dont il s’agit n’était, selon le rapport fait au général en chef, que de sept ;

2° Que ce n’est pas le général en chef, mais un homme de la profession même, qui, au moment de la crise, proposa d’administrer l’opium ;

3° Que cet opium n’a été administré à aucun ;

4° Que la retraite s’étant faite avec lenteur, une arrière-garde a été laissée trois jours dans Jaffa ;

5° Qu’à son départ, les pestiférés avaient expiré, à l’exception d’un ou de deux que les Anglais ont dû trouver vivants.

N.B. « Depuis mon retour, ayant eu la facilité de causer avec ceux-là mêmes que leur état ou leur profession rendait naturellement les premiers acteurs de cette scène, ceux dont la déposition avait le droit de passer pour officielle et authentique, j’ai eu la curiosité de descendre aux plus petits détails, et voici ce que j’en ai recueilli :

« Les malades dépendants du chirurgien en chef, c’est-à-dire les blessés, ont tous été évacués sans exception, à l’aide des chevaux de tout l’état-major, sans en excepter même ceux du général en chef, qui marcha longtemps à pied, comme tout le reste de l’armée ; ceux-là demeurent donc hors de la question.

« Le reste dépendant du médecin en chef, et au nombre de vingt environ, se trouvant dans un état absolument désespéré, tout à fait intransportable, et l’ennemi approchant, il est très vrai, que Napoléon demanda au médecin en chef si ce ne serait pas un acte d’humanité que de leur donner de l’opium ; il est très vrai encore qu’il lui fut répondu alors par ce médecin : que son état était de guérir, et non de tuer ; réponse qui, semblant plutôt s’adapter à un ordre qu’à un objet en discussion, a servi de base peut-être à la malveillance et à la mauvaise foi, pour créer et répandre la fable qui a couru depuis partout à ce sujet.

« Du reste, tous les détails obtenus par moi m’ont donné pour résultat incontestable :

« 1° Que l’ordre n’a pas été donné d’administrer de l’opium aux malades ;

« 2° Qu’il n’existait même pas en cet instant, dans la pharmacie de l’armée, un seul grain d’opium pour le service des malades ;

« 3° Que l’ordre eût-il été donné et eût-il existé de l’opium, les circonstances du moment et les situations locales, qu’il serait trop long de déduire ici, eussent rendu l’exécution impossible. »

À présent voici peut-être ce qui a pu aider à établir et peut en quelque sorte excuser l’erreur de ceux qui se sont obstinés à soutenir avec acharnement des faits contraires :

« Quelques-uns de nos blessés, qui avaient été embarqués, tombèrent entre les mains des Anglais ; or, on manquait de tous médicaments dans le camp, et on y avait pourvu par des compositions extraites d’arbres ou de végétaux indigènes ; les tisanes et autres médicaments y étaient d’un goût et d’une apparence horribles. Ces prisonniers, soit pour se faire plaindre davantage, soit qu’ils eussent eu vent de l’opium projeté, soit enfin qu’ils le crussent, à cause de la nature des médicaments qu’on leur avait administrés, dirent aux Anglais qu’ils venaient d’échapper, comme par miracle, à la mort, ayant été empoisonnés par leurs officiers de santé : voilà pour la colonne du chirurgien en chef.

« Voici pour les autres. L’armée avait eu le malheur d’avoir pour pharmacien en chef un misérable auquel on avait accordé cinq chameaux pour apporter du Caire la masse des médicaments nécessaires pour l’expédition. Il eut l’infamie d’y substituer, pour son propre compte, du sucre, du café, du vin et autres comestibles, qu’il vendit ensuite avec un bénéfice énorme. Quand la fraude vint à être découverte, la colère du général en chef fut sans bornes, et ce misérable fut condamné à être fusillé ; mais tous les officiers de santé, si distingués par leur courage, et si chers à l’armée par leurs soins, accoururent implorer le général, lui témoignant que l’honneur de leur corps en demeurerait flétri ; le coupable échappa donc. Et plus tard, quand les Anglais s’emparèrent du Caire, il les joignit, et fit cause commune avec eux ; mais, ayant renouvelé quelque brigandage de sa façon, il fut condamné par eux à être pendu, et il n’échappa que par ses imprécations contre le général en chef Bonaparte, qu’en débitant mille horreurs sur son compte, et en se proclamant authentiquement lui-même comme ayant été celui qui, par ses ordres, avait administré l’opium aux pestiférés : son pardon fut la condition et devint le prix de ses calomnies. Voilà sans doute les premières sources où puisèrent ceux qui n’ont pas été mus par la mauvaise foi.

« Du reste, le temps a déjà fait pleine justice de cette absurde calomnie, comme de tant d’autres qu’on avait entassées sur le même caractère, et il l’a fait avec une telle rapidité, qu’en relisant mon manuscrit, je me suis trouvé embarrassé de l’importance que j’avais mise à combattre un fait qu’on n’oserait plus soutenir aujourd’hui. Toutefois j’ai voulu conserver ce que j’écrivais alors, comme un témoignage de l’impression du moment, et si aujourd’hui j’y ai ajouté de nouveaux détails, c’est que je me les suis trouvés sous la main, et que j’ai pensé qu’il était précieux de les consigner comme historiques. »

M. le général Wilson, dans son erreur, s’est vanté avec complaisance d’avoir été le premier à faire connaître et propager en Europe ces odieuses atrocités. Il est à croire que sir Sidney-Smith, son compatriote, lui disputera cet honneur ; d’autant plus qu’en grande partie il pourrait réclamer avec justice celui de leur invention. C’est dans sa fabrique et dans le système de corruption qu’il avait importé dans ces parages, qu’ont pris naissance tous ces bruits mensongers qui ont inondé l’Europe, au grand détriment de notre brave armée d’Égypte.

On sait que sir Sidney ne s’occupait qu’à débaucher notre armée : les fausses nouvelles d’Europe, la diffamation du général en chef, les offres les plus séduisantes aux officiers et aux soldats, tout lui était bon : les pièces sont publiques, on connaît ses proclamations. Un moment elles inquiétèrent même assez le général français pour qu’il s’occupât d’y remédier ; ce qu’il fit en interdisant toute communication avec les Anglais, et mettant à l’ordre du jour que leur commodore était devenu fou ; ce qui fut cru dans l’armée, et désespéra sir Sidney-Smith, qui, dans sa fureur, envoya un cartel à Napoléon. Celui-ci fit répondre qu’il avait de trop grandes affaires en tête pour s’occuper de si peu de chose ; que si c’était le grand Marlborough, encore passe, il verrait ; mais que si le marin anglais avait absolument besoin de brétailler, il allait neutraliser quelques toises sur la plage, et y envoyer un des bravaches de l’armée ; que là le fou de commodore pourrait débarquer, et s’en donner à cœur joie.

Mais, puisque me voilà sur l’Égypte, je vais réunir ici ce que mes conversations éparses m’ont fourni, et ce qui pourrait ne pas se trouver dans les Mémoires de la campagne d’Égypte, dictés par Napoléon au grand maréchal.

La campagne d’Italie montre tout ce que le génie et les conceptions militaires peuvent enfanter de plus brillant et de plus positif ; les vues diplomatiques, les talents administratifs, les mesures législatives, y sont constamment en harmonie avec les prodiges de guerre ; ce qui frappe encore et complète le tableau, c’est l’ascendant subit et irrésistible du jeune général ; l’anarchie de l’égalité, la jalousie républicaine, tout disparaît devant lui ; il n’est pas jusqu’à la ridicule souveraineté du Directoire qui ne semble aussitôt suspendue : le Directoire ne demande pas de comptes au général en chef de l’armée d’Italie, il les attend ; il ne lui prescrit point de plan, ne lui ordonne point de système, mais il reçoit de lui des relations de victoires, des conclusions d’armistices, des renversements d’États anciens, des créations d’États nouveaux, etc., etc.

Eh bien ! tout ce qu’on admire dans la campagne d’Italie se retrouve dans l’expédition d’Égypte. Celui qui observe et qui réfléchit trouve même que tout cela s’y élève encore plus haut, par les difficultés de tout genre qui donnent à cette expédition une physionomie particulière, et requièrent de son chef plus de ressources et de créations ; car ici tout est différent : le climat, le terrain, les habitants, leur religion, leurs mœurs, la manière de combattre, etc., etc…

Les Mémoires de la campagne d’Égypte fixeront les idées qui ne furent, dans le temps, que des conjectures et des discussions pour une partie de la société.

1° L’expédition d’Égypte fut entreprise au grand désir mutuel du Directoire et du général en chef.

2° La prise de Malte ne fut point due à des intelligences particulières, mais à la sagacité du général en chef : « C’est dans Mantoue que j’ai pris Malte, nous disait un jour l’Empereur, c’est le généreux traitement employé à l’égard de Wurmser qui me valut la soumission du grand maître et de ses chevaliers. »

3° L’acquisition de l’Égypte fut calculée avec autant de jugement qu’exécutée avec habileté. Si Saint-Jean-d’Acre eût cédé à l’armée française, une grande révolution s’accomplissait dans l’Orient, le général en chef y fondait un empire, et les destinées de la France se trouvaient livrées à d’autres combinaisons.

4° Au retour de la campagne de Syrie, l’armée française n’avait presque pas fait de pertes ; elle était dans l’état le plus formidable et le plus prospère.

5° Le départ du général en chef pour la France fut le résultat du plan le plus magnanime, le plus grand. On doit rire de l’imbécillité de ceux qui considérèrent ce départ comme une évasion ou une désertion.

6° Kléber tomba victime du fanatisme musulman ; rien ne peut autoriser, en quoi que ce soit, l’absurde calomnie qui essaya d’attribuer cette catastrophe à la politique de son prédécesseur ou aux intrigues de celui qui lui succéda.

7° Enfin il demeure à peu près prouvé que l’Égypte fût restée à jamais une province française, s’il y eût eu, pour la défendre, tout autre que Menou : rien que les fautes grossières de ce dernier ont pu amener sa perte, etc., etc.

L’Empereur disait qu’aucune armée dans le monde n’était moins propre à l’expédition d’Égypte que celle qu’il y conduisit ; c’était celle d’Italie : il serait difficile de rendre le dégoût, le mécontentement, la mélancolie, le désespoir de cette armée, lors de ses premiers moments en Égypte. L’Empereur avait vu deux dragons sortir des rangs, et courir à toute course se précipiter dans le Nil. Bertrand avait vu les généraux les plus distingués, Lannes, Murat, jeter, dans des moments de rage, leurs chapeaux bordés sur le sable, et les fouler aux pieds en présence des soldats. L’Empereur expliquait ces sentiments à merveille. « Cette armée avait rempli sa carrière, disait-il ; tous les individus en étaient gorgés de richesses, de grades, de jouissances et de considération ; ils n’étaient plus propres aux déserts ni aux fatigues de l’Égypte ; aussi, continuait-il, si elle se fût trouvée dans d’autres mains que les miennes, il serait difficile de déterminer les excès dont elle se fût rendue coupable. »

On y complota plus d’une fois d’enlever les drapeaux, de les ramener à Alexandrie, et plusieurs autres choses semblables. L’influence, le caractère, la gloire de leur chef, purent seuls les retenir. Un jour Napoléon, gagné par l’humeur à son tour, se précipita dans un groupe de généraux mécontents, et s’adressant à l’un d’eux, de la plus haute stature : « Vous avez tenu des propos séditieux, lui dit-il avec véhémence ; prenez garde que je ne remplisse mon devoir ; vos cinq pieds dix pouces ne vous empêcheraient pas d’être fusil le dans deux heures. »

Cependant, quant à la conduite vis-à-vis de l’ennemi, l’Empereur disait que cette armée ne cessa jamais d’être l’armée d’Italie, qu’elle fut toujours admirable. Ceux surtout que l’Empereur appelait la faction des amoureux à grands sentiments ne pouvaient être conduits ni gouvernés ; leur esprit était malade ; ils passaient les nuits à chercher dans la lune l’image réfléchie des idoles qu’ils avaient laissées au-delà de la mer. À la tête de ceux-ci se trouvait celui qu’il a solennellement décoré plus tard du beau nom de son compagnon d’armes, faible et sans esprit, qui, lorsque le général en chef fut sur le point d’appareiller de Toulon, accourut de Paris en poste, jour et nuit, pour lui dire qu’il était malade et qu’il ne pouvait pas le suivre, bien qu’il fût son chef d’état-major. Le général en chef n’y fit seulement pas attention. Il n’était plus aux pieds de celle qui l’avait dépêché pour s’excuser ; aussi s’embarqua-t-il ; mais, arrivé en Égypte, l’ennui le saisit, il ne put résister à ses souvenirs ; il demanda et obtint de retourner en France. Il prit congé de Napoléon, lui fit ses adieux ; mais revint bientôt après, fondant en larmes, disant qu’il ne voulait pas, après tout, se déshonorer, qu’il ne pouvait pas non plus séparer sa vie de celle de son général.

L’humeur des soldats en Égypte s’exhalait heureusement en mauvaises plaisanteries : c’est ce qui sauve toujours les Français. Ils en voulaient beaucoup au général Caffarelli, qu’ils croyaient un des auteurs de l’expédition ; il avait une jambe de bois, ayant perdu la sienne sur les bords du Rhin. Quand, dans leurs murmures, ils le voyaient passer en boitant, ils disaient à ses oreilles : « Celui-là se moque bien de ce qui arrivera ; il est toujours bien sûr d’avoir un pied en France. »

Les savants étaient aussi l’objet de leurs brocards. Les ânes étaient fort communs dans le pays ; il était peu de soldats qui n’en eussent à leur disposition, et ils ne les nommèrent jamais que leurs demi-savants.

Le général en chef, en partant de France, avait fait une proclamation dans laquelle il leur disait qu’il allait les mener dans un pays où il les enrichirait tous ; qu’il voulait les y rendre possesseurs chacun de sept arpents de terre. Les soldats, quand ils se trouvèrent dans le désert, au milieu de cette mer de sable sans limites, ne manquèrent pas de mettre en question la générosité de leur général : ils le trouvaient bien retenu de n’avoir promis que sept arpents. « Le gaillard, disaient-ils, peut bien assurément en donner à discrétion, nous n’en abuserons pas. »

Quand l’armée traversait la Syrie, il n’est pas de soldat qui n’eût à la bouche ces vers de Zaïre :

 
Les Français sont lassés de chercher désormais
Des climats que pour eux le destin n’a point faits ;
Ils n’abandonnent point leur fertile patrie
Pour languir aux déserts de l’aride Arabie.

Dans un moment de loisir et d’inspection du pays, le général en chef, profitant de la marée basse, traversa la mer Rouge à pied sec, et gagna la rive opposée. Au retour, il fut surpris par la nuit, et s’égara au milieu de la mer montante ; il courut le plus grand danger et faillit périr précisément de la même manière que Pharaon : « Ce qui n’eût pas manqué, disait gaiement Napoléon, de fournir à tous les prédicateurs de la chrétienté un texte magnifique contre moi. »

Ce fut à son arrivée sur la rive arabique qu’il reçut une députation des cénobites du mont Sinaï, qui venaient implorer sa protection et le supplier de vouloir bien s’inscrire sur l’antique registre de leurs garanties. Napoléon se trouva inscrire son nom à la suite d’Ali, de Saladin, d’Ibrahim et de quelques autres !!…

C’est à ce sujet, ou touchant quelque chose de cette nature, que l’Empereur observait que, dans la même année, il avait reçu des lettres de Rome et de la Mecque ; le pape l’appelant son cher fils, et le shérif, le protecteur de la sainte Kaba.

Ce rapprochement extraordinaire doit être, du reste, à peine surprenant dans celui qu’on a vu conduire des armées et sur les sables brûlants du tropique, et dans les steppes glacés du Nord ; qui a failli être englouti par les vagues de la mer Rouge, et a couru des périls dans les flammes de Moscou, menaçant les Indes de ces deux points extrêmes.

Le général en chef partageait la fatigue des soldats ; les besoins étaient quelquefois si grands qu’on était réduit à se disputer les plus petites choses, sans distinction de rang ; ainsi il était telle circonstance, dans le désert, où les soldats auraient à peine cédé leur place à leur général, pour qu’il vînt tremper ses mains dans une source fangeuse. Passant sous les ruines de Péluze, et suffoqué par la chaleur, on lui céda un débris de porte où il put, quelques instants, mettre sa tête à l’ombre. « Et on me faisait là, disait Napoléon, une immense concession. » C’est précisément là qu’en remuant quelques pierres à ses pieds un hasard bien singulier lui présenta une superbe antique connue parmi les savants.

N.B. C’était un camée d’Auguste, seulement ébauché, mais une superbe ébauche. Napoléon le donna au général Andréossi, qui recherchait beaucoup les antiquités ; M. Denon, alors absent, ayant vu plus tard ce camée, fut frappé de sa ressemblance avec Napoléon, qui alors reprit le camée pour lui-même. Depuis il était passé à Joséphine, et M. Denon ne sait plus ce qu’il est devenu. (Détails fournis par M. Denon, depuis mon retour en France.)

Quand les Français voulurent se rendre en Asie, ils eurent à traverser le désert qui la sépare de l’Afrique. Kléber, qui commandait l’avant-garde, manqua sa route et s’égara dans le désert. Napoléon, qui le suivait à une demi-journée, vint donner, à la nuit tombante, avec une légère escorte, dans le milieu du camp des Turcs ; il fut vivement poursuivi, et n’échappa que parce que, la nuit venue, les Turcs prirent cette circonstance pour une embûche. Mais qu’était devenu tout le corps de Kléber ? La plus grande partie de la nuit se passa dans une anxiété cruelle. On reçut enfin des indices par quelques Arabes du désert, et le général en chef courut, sur son dromadaire, à la recherche de ses soldats. Il les trouva dans le plus profond désespoir, à la veille de périr de soif et de fatigue ; de jeunes soldats avaient même brisé leurs fusils. La vue du général sembla les rappeler à la vie, en leur rendant l’espérance. Napoléon leur annonça en effet des vivres et de l’eau qui le suivaient. « Mais quand tout cela eût tardé encore davantage, leur dit-il, serait-ce une raison de murmurer et de manquer de courage ? Non, soldats, apprenez à mourir avec honneur. »

Napoléon voyageait la plupart du temps, dans le désert, sur un dromadaire. La dureté physique de cet animal fait qu’on ne s’occupe nullement de ses besoins ; il mange et boit à peine ; mais sa délicatesse morale est extrême, il se bute et devient furieux contre les mauvais traitements. L’Empereur disait que la dureté de son trot donnait des nausées, comme le roulis d’un vaisseau ; cet animal fait vingt lieues dans la journée. L’Empereur en créa des régiments, et l’emploi militaire qu’il leur donna fut bientôt la désolation des Arabes. Le cavalier s’accroupit sur le dos de l’animal ; un anneau, passé dans les narines de celui-ci, sert à le conduire : il est très obéissant ; à un certain bruit du cavalier, l’animal s’agenouille pour lui donner la facilité de descendre. Le dromadaire porte des fardeaux très lourds ; on ne le décharge jamais pendant tout le voyage ; arrivé le soir à la station, on place des étais sous le fardeau, l’animal s’accroupit et sommeille ; au jour il se relève, la charge est à sa place, il continue sa route. Le dromadaire n’est qu’une bête de somme, un animal purement de fardeau et nullement de trait. Toutefois, en Syrie, on était venu à bout de les atteler à des pièces d’artillerie, et de leur faire rendre des services assez essentiels.

Napoléon, que les habitants d’Égypte n’appelaient que le sultan Kébir (père du feu), s’y était rendu très populaire. Il avait inspiré un respect spécial pour sa personne ; partout où il paraissait, on se levait en sa présence ; on n’avait cette déférence que pour lui seul. Les égards constants qu’il eut pour les cheiks ; l’adresse avec laquelle il sut les gagner, en avaient fait le véritable souverain de l’Égypte, et lui sauvèrent plus d’une fois la vie ; sans leurs révélations, il eût été victime du combat sacré comme Kléber ; celui-ci, au contraire, s’aliéna les cheiks en en faisant bâtonner un ; et il périt. Bertrand se trouva un des juges qui condamnèrent l’assassin, et il nous le faisait observer un jour à dîner, ce qui fit dire à l’Empereur : « Si les libellistes qui veulent que ce soit moi qui ai fait périr Kléber, le savaient, ils ne manqueraient pas de vous dire l’assassin ou le complice, et concluraient que votre titre de grand maréchal et votre séjour à Sainte-Hélène en ont été la récompense et le châtiment. »

Napoléon causait volontiers avec les gens du pays, et leur montrait toujours des sentiments de justice qui les frappaient. Revenant de Syrie, une tribu arabe vint au-devant de lui, tout à la fois pour lui faire honneur et vendre ses services de transport. « Le chef était malade, il s’était fait remplacer par son fils, de l’âge et de la taille du vôtre que voilà, me disait l’Empereur ; il était sur son dromadaire, marchant à côté du général en chef, le serrant de très près, et causant avec beaucoup de babil et de familiarité. – Sultan Kébir, lui disait-il, j’aurais un bon conseil à vous donner, à présent que vous revenez au Caire. – Eh bien ! parle, mon ami ; je le suivrai, s’il est bon. – Voici ce que je ferais, si j’étais de vous : en arrivant au Caire, je ferais venir sur la place le plus riche marchand d’esclaves, et je choisirais pour moi les vingt plus jolies femmes ; je ferais venir ensuite les plus riches marchands de pierreries, et je me ferais donner une bonne part ; je ferais de même de tous les autres ; car à quoi bon régner ou être le plus fort, si ce n’est pour acquérir des richesses ! – Mais, mon ami, s’il était plus beau de les conserver aux autres ? – Cette maxime sembla le faire penser, mais non pas le convaincre. Le jeune homme promettait beaucoup, comme on voit, pour un Arabe ; il était vif, intrépide, conduisait sa troupe avec ordre et hauteur. Peut-être est-il appelé à choisir un jour dans la place du Caire tout ce qu’il conseillait d’y prendre. »

Une autre fois des Arabes, avec lesquels on était en inimitié, pénétrèrent dans un village de la frontière, et un malheureux fellah (paysan) fut tué. Le sultan Kébir entra dans une grande colère, et donna l’ordre de poursuivre la tribu dans le désert jusqu’à extinction, jurant d’en obtenir vengeance. Cela se passait devant les grands cheiks ; l’un d’eux se prit à rire de sa colère et de sa détermination : « Sultan Kébir, lui dit-il, vous jouez là un mauvais jeu : ne vous brouillez pas avec ces gens-là, ils peuvent vous rendre dix fois plus de mal que vous ne pourriez leur en faire. Et puis pourquoi tant de bruit ? Parce qu’ils ont tué un misérable ? Est-ce qu’il était votre cousin (expression proverbiale chez eux)? – Il est bien mieux que cela, reprit vivement Napoléon, tous ceux que je gouverne sont mes enfants ; la puissance ne m’a été donnée que pour garantir leur sûreté. » Tous les cheiks, s’inclinant à ces paroles, dirent : « Oh ! c’est beau ! tu as parlé comme le prophète. »

La décision de la grande mosquée du Caire, en faveur de l’armée française, fut un chef-d’œuvre d’habileté de la part du général en chef : il amena le synode des grands cheiks à déclarer, par un acte public, que les musulmans pouvaient obéir et payer tribut au général français. C’est le premier et le seul exemple de la sorte, depuis l’établissement du Koran qui défend de se soumettre aux infidèles ; les détails en sont précieux ; on les trouvera dans les campagnes d’Égypte.

Il est bizarre sans doute de voir, à Saint-Jean-d’Acre, des Européens venir se battre dans une bicoque d’Asie, pour s’assurer la possession d’une partie de l’Afrique ; mais il l’est bien davantage que ceux qui dirigeaient les efforts opposés fussent de la même nation, du même âge, de la même classe, de la même arme, de la même école.

Philippeaux, aux talents duquel les Anglais et les Turcs durent le salut de Saint-Jean-d’Acre, avait été camarade de Napoléon à l’École militaire de Paris ; ils y avaient été examinés avant d’être envoyés à leurs corps respectifs. « Il était de votre taille, » me disait un jour l’Empereur, qui venait d’en dicter l’éloge dans un des chapitres de la campagne d’Égypte, après y avoir mentionné tout le mal qu’il en avait reçu. « Sire, répondais-je, il y avait bien plus d’affinité encore ; nous avions été intimes et inséparables à l’École militaire. En passant par Londres avec sir Sidney-Smith, dont il venait de procurer l’évasion du Temple, il me fit chercher partout ; je ne le manquai à son logement que d’une demi-heure ; je l’eusse probablement suivi, je ne faisais rien alors, des aventures m’eussent paru séduisantes, et pourtant quelle combinaison nouvelle dans mes destinées !!! »

– « C’est parce que je sais toute la part que le hasard a sur nos déterminations politiques, disait à ce sujet l’Empereur, que j’ai toujours été sans préjugés, et fort indulgent sur le parti que l’on avait suivi dans nos convulsions : être bon Français, ou vouloir le devenir, était tout ce qu’il me fallait. » Et l’Empereur comparait la confusion de nos troubles à des combats de nuit, où souvent l’on frappe sur le voisin au lieu de frapper sur l’ennemi, et où tout se pardonne au jour, quand l’ordre s’est rétabli et que tout s’est éclairci. « Et moi-même puis-je affirmer, disait-il, malgré mes opinions naturelles, qu’il n’y eût pas eu telles circonstances qui eussent pu me faire émigrer ? le voisinage de la frontière, une liaison d’amitié, l’influence d’un chef, etc. En révolution, on ne peut affirmer que ce qu’on a fait : il ne serait pas sage d’affirmer qu’on n’aurait pas pu faire autre chose. » Et il citait à ce sujet un exemple bien singulier du hasard sur les destinées : Serrurier et Hédouville cadet marchent de compagnie pour émigrer en Espagne ; une patrouille les rencontre : Hédouville, plus jeune, plus leste, franchit la frontière, se croit très heureux, et va végéter misérablement en Espagne. Serrurier, obligé de rebrousser dans l’intérieur, et s’en désolant, devient maréchal : voilà pourtant ce qui en est des hommes, de leurs calculs et de leur sagesse !

À Saint-Jean-d’Acre, le général en chef perdit Caffarelli, qu’il aimait extrêmement et dont il faisait le plus grand cas ; celui-ci portait une espèce de culte à son général en chef ; l’influence était telle, qu’ayant eu plusieurs jours de délire avant de mourir, lorsqu’on lui annonçait Napoléon, ce nom semblait le rappeler à la vie ; il se recueillait, reprenait ses esprits, causait avec suite, et retombait aussitôt après son départ : cette espèce de phénomène se renouvela toutes les fois que le général en chef vint auprès de lui.

Napoléon reçut, durant le siège de Saint-Jean-d’Acre, une preuve de dévouement héroïque et bien touchante : étant dans la tranchée, une bombe tomba à ses pieds ; deux grenadiers se jetèrent aussitôt sur lui, le placèrent entre eux deux, et, élevant leurs bras au-dessus de sa tête, le couvrirent de toutes parts. Par bonheur, la bombe respecta tout le groupe ; nul ne fut touché.

Un de ces braves grenadiers a été depuis le général Daumesnil, l’autre était Souchon qui trois fois reçut des armes d’honneur.

Daumesnil, demeuré si populaire parmi les soldats sous le nom de la jambe de bois, avait perdu une jambe dans la campagne de Moscou, et commandait la place de Vincennes lors de l’invasion de 1814. La capitale était occupée depuis plusieurs semaines par les alliés que Daumesnil tenait encore. Il n’était alors question, dans tout Paris, que de son obstination à se défendre, et de la gaieté de sa réponse aux sommations russes : « Quand vous me rendrez ma jambe, je vous rendrai ma place. »

Mais à côté de la plaisanterie, voici du sublime : l’ennemi convoitait fort l’immense matériel renfermé dans la place dont la valeur dépassait cent millions. N’obtenant rien de la menace, il eut recours à la séduction ; un million fut offert à Daumesnil qui répondit froidement : « Vous ne serez pas plus heureux contre ma pauvreté ; je ne veux rien, et mon refus sera la richesse de mes enfants. »

Qui croirait qu’un tel acte dont on devrait être si fier d’embellir notre histoire et qu’on devrait être si empressé de présenter à l’imitation, viendrait échouer deux fois contre la proposition d’une récompense et d’une consécration nationales ! Comment expliquer un pareil refus que de meilleurs temps tiendront pour incroyable !

L’armée française s’était acquis en Égypte une réputation sans égale, et elle la méritait ; elle avait dispersé et frappé de terreur les célèbres Mamelouks, la milice la plus redoutable de l’Orient. Après la retraite de Syrie, une armée turque vint débarquer à Aboukir ; Mourad-Bey, le plus brave et le plus capable des Mamelouks, sortit de la haute Égypte où il s’était réfugié, et gagna, par des chemins détournés, le camp des Turcs. Au débarquement de ceux-ci, les détachements français s’étaient repliés pour se concentrer : fier de cette apparence de crainte, le pacha qui commandait dit avec emphase, en apercevant Mourad-Bey : « Eh bien ! ces Français tant redoutés, dont tu n’as pu soutenir la présence, je me montre, les voilà qui fuient devant moi ! » Mourad-Bey, vivement blessé, lui répondit avec une espèce de fureur : « Pacha, rends grâce au Prophète qu’il convienne à ces Français de se retirer ; car s’ils se retournaient, tu disparaîtrais devant eux comme la poussière devant l’aquilon. »

Il prophétisait : à quelques jours de là, les Français vinrent fondre sur cette armée ; elle disparut, et Mourad-Bey, qui eut des entrevues avec plusieurs de nos généraux, ne revenait pas de la petitesse de leur taille, et de l’état chétif de leur personne : les Orientaux attachent une haute importance aux formes de la nature ; ils ne concevaient pas comment tant de génie pouvait se trouver sous une si mince enveloppe. La vue seule de Kléber satisfit leur pensée : c’était un homme superbe, mais de manières très dures. La sagacité des Égyptiens leur avait fait deviner qu’il n’était pas Français ; en effet, bien qu’Alsacien, il avait passé ses premières années dans l’armée prussienne, et pouvait être pris pour un pur Allemand. L’un de nous prétendit alors qu’il avait été janissaire dans sa jeunesse, ce qui fit rire beaucoup l’Empereur, qui lui dit qu’on s’était moqué de lui.

Le grand maréchal disait à l’Empereur qu’à la bataille d’Aboukir il se trouvait pour la première fois dans son armée, et près de sa personne : il était si peu fait, continuait-il, à l’audace de ses manœuvres, qu’il comprit à peine aucun des ordres qu’il entendit donner. « Surtout, Sire, disait-il, quand je vous entendis crier à un officier de vos guides : Allons, mon cher Hercule, prenez vingt-cinq hommes, et chargez-moi cette canaille, – Vraiment je me crus hors de mes sens : Votre Majesté montrait de la main peut-être mille chevaux turcs. »

Du reste, les pertes de l’armée d’Égypte sont loin d’être aussi considérables que pourraient le faire présumer un sol aussi étranger, l’insalubrité du climat, l’éloignement de toutes les ressources de la patrie, les ravages de la peste, et surtout les nombreux combats qui ont immortalisé cette armée. Elle était, au débarquement, de trente mille hommes ; elle s’accrut de tous les débris de la bataille navale d’Aboukir, et peut-être encore de quelque arrivage partiel de France ; et cependant la perte totale, depuis l’entrée en campagne jusqu’à deux mois après le départ du général en chef pour l’Europe, c’est-à-dire dans l’espace de vingt-sept à vingt-huit mois, ne s’élève qu’à huit mille neuf cent quinze, ainsi que le prouve le document officiel de l’ordonnateur en chef de cette armée[3].

Assurément il faut bien que la vie d’un homme soit pleine de prodiges, pour qu’on s’arrête à peine sur un des actes dont on ne trouve pas d’exemples dans l’histoire. Quand César passa le Rubicon, et que la souveraineté en fut le résultat, César avait une armée, et marchait dans sa propre défense. Quand Alexandre, poussé par l’ardeur de la jeunesse et par le feu de son génie, alla débarquer en Asie pour faire la guerre au grand roi, Alexandre était fils d’un roi, roi lui-même, et il courait aux chances de l’ambition et de la gloire à la tête des forces de son royaume. Mais qu’un simple particulier, dont le nom trois ans auparavant était inconnu à tous, qui n’avait eu en cet instant d’autre auxiliaire que quelques victoires, son nom et la conscience de son génie, ait osé concevoir de saisir à lui seul les destinées de trente millions d’hommes, de les sauver des défaites du dehors et des dissensions du dedans ; qu’ému à la lecture des troubles qu’on lui peignait, à l’idée des désastres qu’il prévoyait, il se soit écrié : « De beaux parleurs, des bavards perdent la France ! il est temps de la sauver ! » Qu’il ait abandonné son armée, traversé les mers, au péril de sa liberté, de sa réputation ; atteint le sol français, volé dans la capitale ; qu’il y ait saisi en effet le timon, arrêté court une nation ivre de tous les excès ; qu’il l’ait replacée subitement dans les vrais sentiers de la raison et des principes ; qu’il lui ait préparé, dès cet instant, un jet de puissance et de gloire inconnue jusque-là, et que le tout se soit accompli sans qu’il en coûtât une larme ou une goutte de sang à personne, c’est ce qu’on peut appeler une des plus gigantesques et des plus sublimes entreprises dont on ait jamais entendu parler ; c’est ce qui saisira d’étonnement et d’admiration une postérité calme, sans passions ; et c’est pourtant ce que des gens du temps qualifièrent d’évasion désespérée, d’infâme désertion. Toutefois l’armée qu’il laissa après lui occupa l’Égypte deux ans encore. L’opinion de l’Empereur était qu’elle ne devait même jamais y être forcée ; le grand maréchal, qui y est resté jusqu’au dernier instant, en convenait aussi.

Après le départ du général en chef pour la France, Kléber, qui lui succéda, circonvenu et séduit par des faiseurs, traita de l’évacuation de l’Égypte ; mais quand le refus des ennemis l’eut contraint de s’acquérir une nouvelle gloire et de mieux connaître ses forces, il changea tout à fait de pensée, et devint lui-même partisan de l’occupation de l’Égypte ; ce devint aussi le sentiment général de l’armée. Kléber alors ne s’occupa plus qu’à s’y maintenir ; il éloigna de lui les meneurs qui avaient dirigé sa première intention, et ne s’entoura plus que de l’opinion contraire. L’Égypte n’eût jamais couru de dangers s’il eût vécu ; sa mort seule en amena la perte. Alors l’armée se partagea entre Menou et Regnier ; ce ne fut plus qu’un champ d’intrigues ; la force et le courage des Français restèrent les mêmes ; mais l’emploi ou la direction qu’en fit le général ne ressemblèrent plus à rien.

Menou était tout à fait incapable. Les Anglais vinrent l’attaquer avec vingt mille hommes ; il avait des forces beaucoup plus nombreuses, et le moral des deux armées ne pouvait pas se comparer. Par un aveuglement inconcevable, Menou se hâta de disperser toutes ses troupes, dès qu’il apprit que les Anglais paraissaient ; ceux-ci se présentèrent en masse, et ne furent attaqués qu’en détail. Ici l’Empereur disait : « Comme la fortune est aveugle ! Avec des mesures inverses, les Anglais eussent été infailliblement détruits, et que de nouvelles chances pouvait amener un tel échec ! »

Leur débarquement, du reste, fut admirable, disait le grand maréchal ; en moins de cinq à six minutes ils présentèrent cinq mille cinq cents hommes en bataille, c’était un mouvement d’opéra ; ils en firent trois pareils. Douze cents hommes seuls s’opposèrent à ce débarquement, et causèrent beaucoup de dommage. À très peu de temps de là cette masse de treize à quatorze mille hommes fut intrépidement attaquée par le général Lanusse, qui n’en avait que trois mille, et qui, brûlant d’ambition, désespérant pas d’en venir à bout à lui seul, ne voulut attendre personne ; il renversa tout, d’abord, fit un carnage immense, et succomba. S’il eût eu seulement deux à trois mille hommes de plus, il remplissait son projet.

Les Anglais furent bien surpris quand ils jugèrent par eux-mêmes de notre situation en Égypte, et s’estimèrent bien heureux de la tournure qu’avaient prise les affaires.

Le général Hutchinson, qui recueillit la conquête, disait plus tard en Europe que, s’ils avaient connu le véritable état des choses, ils n’auraient certainement jamais tenté le débarquement ; mais on était persuadé en Angleterre qu’il n’y avait pas six mille Français en Égypte. Cette erreur venait des lettres interceptées et des intelligences dans le pays même. « Tant il est dans le caractère français, disait l’Empereur, d’exagérer, de se plaindre et de tout défigurer dès qu’on est mécontent. La foule de ces rapports pourtant n’était que le résultat de la mauvaise humeur ou des imaginations malades : il n’y avait rien à manger en Égypte, écrivait-on ; toute l’armée avait péri à chaque nouvelle bataille ; les maladies avaient tout emporté, il ne restait plus personne, etc. »

La continuité de ces rapports avait fini par persuader Pitt ; et comment ne l’eût-il pas été ? Par une bizarrerie des circonstances, les premières dépêches de Kléber adressées au Directoire et les lettres de l’armée furent reçues à Paris précisément par l’ancien général d’Égypte, qui venait d’exécuter le dix-huit brumaire ; et qu’on explique, si l’on peut, les contradictions qu’elles renfermaient ; qu’on se serve, si l’on veut ensuite, d’autorités individuelles pour soutenir son opinion. Kléber, général en chef, mandait au Directoire qu’il n’avait que six mille hommes ; et, dans le même paquet, les états de l’inspecteur aux revues en montraient au-delà de vingt mille. Il disait qu’il était sans argent, et les comptes du trésor montraient de grandes sommes. Il disait que l’artillerie n’était plus qu’un parc retranché, vide de toutes munitions, et les états de cette arme constataient des approvisionnements pour plusieurs campagnes. « Aussi, disait Napoléon, si Kléber, en vertu du traité qu’il avait commencé, avait évacué l’Égypte, je n’eusse pas manqué de le mettre en jugement à son arrivée en France. »

Qu’on juge, d’après les lettres de Kléber, le général en chef, ce que pouvaient être celles d’un rang inférieur, celles des simples soldats. Voilà cependant ce que les Anglais interceptaient tous les jours, ce qu’ils ont imprimé, ce qui a dirigé leurs opérations, ce qui aurait dû leur coûter bien cher. L’Empereur, dans toutes ses campagnes, disait-il, a toujours vu le même effet des lettres interceptées, et quelquefois il en a recueilli de grands fruits.

Dans les lettres qui lui tombèrent alors dans les mains, il trouva des horreurs contre sa personne ; elles durent lui être d’autant plus sensibles, que plusieurs venaient de gens qu’il avait comblés, auxquels il avait donné sa confiance, et qu’il croyait lui être fort attachés. Un d’eux dont il avait fait la fortune, et sur lequel il devait compter le plus, mandait que le général en chef venait de s’évader, volant deux millions au trésor. Heureusement, dans ces mêmes dépêches, les comptes du payeur témoignaient que le général n’avait pas même pris la totalité de son traitement. « À cette lecture, disait l’Empereur, j’éprouvai un vrai dégoût des hommes : ce fut le premier découragement moral que j’aie senti ; et s’il n’a pas été le seul, du moins il a été peut-être le plus vif. Chacun dans l’armée me croyait perdu, et l’on s’empressait déjà de faire sa cour à mes dépens. » Du reste, cette même personne tenta depuis de rentrer en faveur : l’Empereur dit qu’il n’empêcha point qu’on l’employât subalternement ; mais il ne voulut jamais le revoir : il répondit constamment qu’il ne le connaissait pas ; ce fut là toute sa vengeance.

L’Empereur répétait jusqu’à satiété que l’Égypte devait demeurer à la France, et qu’elle y fût infailliblement demeurée si elle eût été défendue par Kléber ou Desaix. C’étaient ses deux lieutenants les plus distingués, disait-il ; tous deux d’un grand et rare mérite, quoique d’un caractère et de dispositions bien différentes. On en trouvera les portraits dans les Mémoires de la campagne d’Égypte.

Kléber était le talent de la nature : celui de Desaix était entièrement celui de l’éducation et du travail. Le génie de Kléber ne jaillissait que par moments, quand il était réveillé par l’importance de l’occasion, et il se rendormait aussitôt après au sein de la mollesse et des plaisirs. Le talent de Desaix était de tous les instants, il ne vivait, ne respirait que l’ambition noble et la véritable gloire : c’était un caractère tout à fait antique. L’Empereur dit que sa mort a été la plus grande perte qu’il ait pu faire ; leur conformité d’éducation et de principes eût fait qu’ils se seraient toujours entendus ; Desaix se serait contenté du second rang, et fût toujours demeuré dévoué et fidèle. S’il n’eût pas été tué à Marengo, le Premier Consul lui eût donné l’armée d’Allemagne, au lieu de la continuer à Moreau. Du reste, une circonstance bien extraordinaire dans la destinée de ces deux lieutenants de Napoléon, c’est que le même jour et à la même heure où Desaix tombait à Marengo d’un coup de canon, Kléber périssait assassiné au Caire.


Nature des dictées de l’Empereur.


Dimanche 1er au mardi 3 octobre.

L’Empereur continuait régulièrement chaque matin ses dictées, auxquelles il s’attachait chaque jour davantage ; aussi les heures lui semblaient-elles désormais moins lourdes.

Le vaisseau avait été poussé tellement vite hors du port, que tout y était resté à faire en pleine mer. Il n’y avait pas longtemps qu’on venait de le peindre. L’Empereur a l’odorat extrêmement délicat ; cette odeur de peinture l’affecta spécialement, il en fut très incommodé, et garda la chambre deux jours.

Chaque soir c’était un plaisir pour lui, en se promenant sur le pont, de revenir sur le travail du matin. Il ne s’était trouvé d’abord d’autre document qu’un mauvais ouvrage, sous le titre de Guerre des Français en Italie, sans motif, sans but, sans chronologie suivie : l’Empereur le parcourait, sa mémoire faisait le reste : je la trouvais d’autant plus admirable, qu’elle semblait arriver au besoin et comme de commande.

L’Empereur se plaignait chaque jour, en commençant, que ces objets lui étaient devenus étrangers ; il semblait se défier de lui, disant qu’il ne pourrait jamais arriver au résultat ; il rêvait alors pendant quelques minutes, puis se levait, se mettait à marcher, et commençait à dicter. Dès cet instant c’était un tout autre homme ; tout coulait de source, il parlait comme par inspiration ; les expressions, les lieux, les dates, rien ne l’arrêtait plus.

Le lendemain, je lui rapportais au net ce qu’il avait dicté. À la première correction qu’il indiquait, il continuait à dicter le même sujet, comme s’il n’eût rien dit la veille ; la différence de cette seconde version à la première était fort grande ; celle-ci était plus positive, plus abondante, mieux ordonnée ; elle présentait même parfois des différences matérielles avec la première.

Le surlendemain, à la première correction, encore même opération et troisième dictée, qui tenait des deux premières, et les mettait d’accord. Mais, à partir de là, eût-il dicté une quatrième, une septième, une dixième fois, ce qui n’a pas été sans exemple, c’était désormais toujours précisément les mêmes idées, la même contexture, presque les mêmes expressions ; aussi n’avait-on plus besoin de prendre la peine d’écrire ; bien que sous ses yeux, il n’y faisait pas d’attention, et continuait jusqu’au bout. Si l’on n’avait pas entendu, c’eût été vainement qu’on eût essayé de le faire répéter, il allait toujours, et comme c’était extrêmement vite, on ne s’y hasardait pas, dans la crainte de perdre encore davantage, et de ne plus s’y retrouver.


Murmure contre l'amiral.


Mercredi 4 au vendredi 13.

Le temps était d’une obstination sans exemple. Chaque soir on se consolait de la contrariété du jour, dans l’espoir d’une crise heureuse de la nuit ; mais chaque matin on se réveillait avec le même chagrin. Nous avions été presque à la vue du Congo, nous courions pour nous en éloigner. Le temps semblait pris de manière à ne changer jamais. Le découragement était extrême, l’ennui au dernier degré. Les Anglais s’en prenaient à leur amiral : s’il avait pris la route de tout le monde, disait-on, on serait arrivé depuis longtemps ; ses caprices l’avaient porté, contre toute raison, à une expérience dont on ne verrait pas la fin. Les murmures cependant n’étaient pas aussi violents que contre Christophe Colomb ; nous eussions trop ri, pour notre compte, de le voir réduit à trouver un Saint-Salvador pour se dérober à la crise. Pour moi, que le travail employait en entier, je m’occupais à peine de ce contretemps : et qu’importait après tout une prison ou une autre ! Quant à l’Empereur, il y semblait plus insensible encore, il ne voyait dans tout cela que des jours écoulés.

Cependant, à force de patience et à l’aide de quelques légères variations, nous approchions du but, et, bien que privés de la mousson naturelle, nous portions désormais sur notre destination ou très près.


Vue de Sainte-Hélène.


Samedi 14.

On s’attendait à voir Sainte-Hélène ce jour-là même ; l’amiral nous l’avait annoncé. À peine étions-nous sortis de table qu’on cria : Terre ! C’était à un quart d’heure près de l’instant qu’on avait fixé. Rien ne peut montrer davantage les progrès de la navigation que cette espèce de merveille par laquelle on vient de si loin attaquer et rencontrer, à heure fixe, un seul point dans l’espace ; phénomène qui résulte de l’observation rigoureuse de points fixes ou de mouvements constants dans l’univers.

L’Empereur gagna l’avant du vaisseau pour voir la terre, et crut l’apercevoir. Nous restâmes en panne toute la nuit.


Arrivée à Sainte-Hélène.


Dimanche 15.

Au jour, j’ai vu l’île à mon aise et de fort près : sa forme m’a paru d’abord assez considérable ; mais elle rapetissait beaucoup à mesure que nous approchions. Enfin, soixante-dix jours après avoir quitté l’Angleterre, et cent dix après avoir quitté Paris, nous jetons l’ancre vers midi ; elle touche le fond, et c’est là le premier anneau de la chaîne qui va clouer le moderne Prométhée sur son roc.

Nous trouvâmes au mouillage une grande partie des bâtiments de notre escadre qui s’étaient séparés de nous, ou que nous avions laissés en arrière comme trop mauvais marcheurs ; ils étaient pourtant arrivés il y avait déjà quelques jours : preuve de plus de l’extrême incertitude dans tous les calculs de la mer, dès qu’ils reposent sur le caprice des calmes, la force et les variations du vent.

L’Empereur, contre son habitude, s’est habillé de bonne heure et a paru sur le pont ; il s’est avancé sur le passavant pour considérer le rivage plus à son aise. On voyait une espèce de village encaissé parmi d’énormes rochers arides et pelés qui s’élevaient jusqu’aux nues. Chaque plateforme, chaque ouverture, toutes les crêtes, se trouvaient hérissées de canons. L’Empereur parcourait le tout avec sa lunette ; j’étais à côté de lui, mes yeux fixaient constamment son visage, je n’ai pu surprendre la plus légère impression, et pourtant c’était là désormais peut-être sa prison perpétuelle ! peut-être son tombeau… Que me restait-il donc, à moi, à sentir ou à témoigner !

L’Empereur est rentré bientôt après ; il m’a fait appeler, et nous avons travaillé comme de coutume.

L’amiral, qui était descendu de bonne heure à terre, est revenu sur les six heures extrêmement fatigué ; il avait parcouru toutes les localités, et croyait avoir trouvé quelque chose de convenable ; mais il fallait des réparations, elles pouvaient tenir deux mois ; il y en avait déjà près de trois que nous occupions notre cachot de bois, et les instructions précises des ministres étaient de nous y retenir jusqu’à ce que notre prison de terre fût prête. L’amiral, il faut lui rendre justice, ne se trouva pas capable d’une telle barbarie ; il nous annonça, en laissant percer une espèce de jouissance intérieure, qu’il prenait sur lui de nous débarquer dès le lendemain.


Débarquement de l’Empereur à Sainte-Hélène.


Lundi 16 octobre 1815.

L’Empereur, après son dîner, s’est embarqué dans un canot, avec l’amiral et le grand maréchal, pour se rendre à terre. Un mouvement très remarquable avait réuni tous les officiers sur la dunette, et une grande partie de l’équipage sur les passavants : ce mouvement n’était plus celui de la curiosité, on se connaissait depuis trois mois ; l’intérêt le plus vif avait succédé.

Avant de descendre dans le canot, l’Empereur fit appeler le capitaine commandant le vaisseau, prit congé de lui, et le chargea de transmettre ses remerciements aux officiers et à l’équipage. Ces paroles ne furent pas sans produire une grande émotion sur ceux qui les entendirent ou se les firent expliquer.

Le reste de la suite de l’Empereur débarqua sur les huit heures. Nous fûmes accompagnés par plusieurs des officiers. Tout le monde, au demeurant, lorsque nous quittâmes le vaisseau, a semblé nous témoigner une véritable sympathie.

Nous trouvâmes l’Empereur dans le salon qu’on lui avait destiné : il monta peu d’instants après dans sa chambre, où nous fûmes appelés. Il n’était guère mieux qu’à bord du vaisseau ; nous nous trouvions placés dans une espèce d’auberge ou d’hôtel garni.

La ville de Sainte-Hélène n’est autre chose qu’une très courte rue, ou prolongement de maisons, le long d’une vallée très étroite, resserrée entre deux montagnes à pic d’un roc tout à fait nu et stérile.


L’Empereur se fixe à Briars : séjour d’un mois et vingt-quatre jours – Descriptions – Situation misérable.


Mardi 17.

À six heures du matin, l’Empereur, le grand maréchal et l’amiral allèrent à cheval-visiter Longwood (long bois), maison qui avait été arrêtée pour sa résidence, et située à deux ou trois lieues de la ville. À leur retour, ils virent une petite maison de campagne dans le prolongement de la vallée, à deux milles au-dessus de la ville. L’Empereur répugnait extrêmement à retourner où il avait couché ; il s’y fût trouvé dans une réclusion plus complète encore qu’à bord du vaisseau : des sentinelles gardaient les portes, des curieux se groupaient sous ses fenêtres ; il eût donc été réduit strictement à sa chambre. Un petit pavillon dépendant de cette petite maison de campagne lui plut, et l’amiral convint qu’il y serait mieux qu’à la ville. L’Empereur s’y fixa et m’envoya chercher ; il s’était tellement attaché à son travail des campagnes d’Italie, qu’il ne pouvait plus s’en passer ; je me mis aussitôt en route pour le joindre.

La petite vallée où s’élève le hameau de Sainte-Hélène se prolonge dans l’île longtemps encore, en serpentant au milieu de deux chaînes de montagnes toutes nues qui la bordent et la resserrent. Il y règne constamment un beau chemin de voitures très bien entretenu ; au bout de deux milles environ, ce chemin n’est plus tracé que sur le flanc de la montagne même, sur lequel il s’appuie à gauche, ne montrant plus que des précipices et des abîmes sur son bord de la droite. Mais bientôt le terrain s’élargit en face, et présente un petit plateau où se trouvent quelques bâtisses, de la végétation et plusieurs arbres : c’est une espèce de petite oasis au milieu des rochers. Là était la demeure modeste d’un négociant de l’île (M. Balcombe). À trente ou quarante pas, à droite de la maison principale, et sur un tertre à pic, se voit une espèce de guinguette ou petit pavillon servant à la famille, dans les beaux jours, pour aller prendre le thé et respirer plus à l’aise : c’était là le réduit loué par l’amiral pour la demeure temporaire de l’Empereur, qui l’occupait depuis le matin. Tout en gravissant les contours du monticule, qui sont très rapides, je l’aperçus en effet de loin, et le contemplai. C’était bien lui, un peu courbé, les mains derrière le dos ; cet uniforme si leste et si simple, ce petit chapeau si renommé ! il était debout sur le seuil de la porte, sifflant un air de vaudeville, quand je l’abordai. « Ah ! vous voilà ! me dit-il, pourquoi n’avez-vous pas amené votre fils ? – Sire, répondis-je, le respect, la discrétion, m’en ont empêché. – Vous ne sauriez-vous en passer, continua-t-il ; faites-le venir. »

Jamais l’Empereur, dans aucune de ses campagnes, peut-être dans aucune des situations de sa vie, n’eut sans doute de logement plus exigu, ni autant de privations. Le tout ici consistait en une seule pièce au rez-de-chaussée, de forme à peu près carrée ; une porte sur chacun des deux côtés opposés, et deux fenêtres sur chacun des deux côtés perpendiculaires ; du reste, sans rideaux, sans volets, à peine un siège. L’Empereur en ce moment se trouvait seul, ses deux valets de chambre étaient à courir pour lui composer un lit. Il lui prit fantaisie de marcher un peu ; or le monticule n’offrait pas de terre-plein sur aucune des faces de la petite guinguette ; ce n’était tout autour que grosses pierres et débris de rochers. Il prit mon bras et se mit à causer gaiement. Cependant la nuit, se faisait, le calme était profond, la solitude entière ; quelle foule de sensations et de sentiments vinrent m’assaillir en cet instant ! Je me trouvais donc seul, tête à tête dans le désert, presque en familiarité avec celui qui avait gouverné le monde ! avec Napoléon enfin !!! Tout ce qui se passait en moi !… tout ce que j’éprouvais !… Mais, pour le bien comprendre, il faudrait peut-être se reporter au temps de sa toute-puissance, au temps où il suffisait d’un seul de ses décrets pour renverser des trônes ou créer des rois ! Il faudrait se mettre bien dans l’esprit ce qu’il faisait éprouver aux Tuileries à tout ce qui l’entourait : l’embarras timide, le respect profond avec lequel l’abordaient ses ministres, ses officiers, l’anxiété, la crainte des ambassadeurs, celle des princes et même des rois ! Or, rien de tout cela n’était encore altéré en moi !…

Lorsque l’Empereur voulut se coucher, il se trouva qu’une fenêtre donnait à nu sur le côté de son lit, presque à la hauteur de son visage ; nous la barricadâmes du mieux que nous pûmes pour le préserver de l’air, auquel il est très sensible, le plus léger courant suffisant pour l’enrhumer ou lui causer des maux de dents. Quant à moi, je gagnai le comble, précisément au-dessus de l’Empereur ; espace de sept pieds carrés, où il n’y avait qu’un lit, sans un seul siège ; c’est là que fut mon gîte et celui de mon fils, pour lequel il fallut placer un matelas par terre. Pouvions-nous nous plaindre ? nous étions si près de l’Empereur : de là nous entendions le son de sa voix, même ses paroles !!!

Ses valets de chambre se couchèrent par terre, en travers de la porte, enveloppés dans leurs manteaux.

Voilà la description littérale de la première nuit de Napoléon à Briars (aux ronces) : c’était le nom de l’endroit.


Description de Briars – Son jardin – Rencontre des petites demoiselles de la maison.


Mercredi 18.

J’ai déjeuné avec l’Empereur : il n’avait ni nappe ni serviettes, son déjeuner était le reste du dîner de la veille.

Un officier anglais avait été logé dans la maison voisine pour notre garde et deux sous-officiers allaient et venaient militairement sous nos yeux pour surveiller nos mouvements. Le déjeuner fini, l’Empereur s’est mis au travail, qui a duré quelques heures ; après le travail, il lui a pris fantaisie d’explorer notre nouveau domaine, de découvrir le terrain environnant, d’en prendre possession.

En descendant de notre tertre, par le côté opposé à la maison principale, nous trouvâmes un sentier bordé d’une haie de raquettes, et longeant des précipices, lequel nous conduisit, au bout de deux cents pas, à un petit jardin dont la porte se trouvait ouverte. Ce jardin est tout en longueur, et d’un terrain très inégal ; une allée assez pleinière en parcourt l’étendue ; à l’entrée, une espèce de berceau forme l’une des extrémités ; à l’autre bout sont deux cahutes où logent les nègres chargés du soin du jardin. Il s’y trouvait des arbres fruitiers et quelques fleurs. À peine y étions-nous entrés que nous y fûmes joints par les deux filles du maître de la maison, âgées de quatorze à quinze ans : l’une, vive, étourdie, ne respectant rien ; l’autre, plus posée, mais d’une grande naïveté ; toutes deux parlant un peu le français. Elles eurent bientôt parcouru le jardin, et mis tout à contribution pour l’offrir à l’Empereur, qu’elles accablèrent de questions les plus bizarres et les plus ridicules. L’Empereur s’amusa beaucoup de cette familiarité si nouvelle pour lui. « Nous sortons du bal masqué, » me dit-il quand nous les eûmes quittées.


Sur la jeunesse française – L’Empereur visite la maison voisine – Naïvetés.


Jeudi 19, vendredi 20.

L’Empereur fait appeler mon fils pour déjeuner ; qu’on juge de toute sa joie à une telle faveur ! C’était la première fois qu’il allait le voir d’aussi près, l’entendre, peut-être lui parler ! son saisissement était extrême.

Du reste, la table demeurait encore sans nappe, le repas continuait de s’apporter de la ville, et ne présentait que deux ou trois mauvais plats. Aujourd’hui il s’y trouvait un poulet ; l’Empereur l’a voulu couper lui-même, et nous l’a distribué ; il s’étonnait d’y réussir aussi bien ; il y avait si longtemps, disait-il, qu’il n’en avait fait autant ; car toute sa galanterie, ajoutait-il, avait été se perdre pour toujours dans les affaires et les soucis de son généralat d’Italie.

Le café, qui est un besoin pour l’Empereur, s’est trouvé si mauvais qu’il s’est cru empoisonné ; il l’a jeté, et m’a fait rendre le mien.

L’Empereur se servait en ce moment d’une tabatière où se trouvaient enchâssées plusieurs médailles antiques ; des inscriptions grecques étaient autour ; l’Empereur, doutant d’un des noms de ces portraits, m’a dit de les lui traduire ; et comme je lui répondais que c’était au-dessus de mes forces, il s’est mis à rire, disant : « Vous n’êtes donc pas plus fort que moi ? » Alors mon fils s’est offert en tremblant, et a lu Mithridate, Démétrius-Poliorcètes, et quelques autres. L’extrême jeunesse de mon fils et cette circonstance ont alors attiré l’attention de l’Empereur. « Quoi ! votre fils en est déjà là ? a-t-il dit. C’est bien. » Et il s’est mis à le questionner longuement sur son lycée, ses maîtres, leurs leçons ; puis revenant à moi : « Quelle jeunesse, a-t-il dit, je laisse après moi ! C’est pourtant mon ouvrage ! Elle me vengera suffisamment par tout ce qu’elle vaudra ; à l’œuvre il faudra bien après tout qu’on rende justice à l’ouvrier ! et le travers d’esprit ou la mauvaise foi des déclamateurs tombera devant mes résultats. Si je n’eusse songé qu’à moi, à mon pouvoir, ainsi qu’ils l’ont dit et le répètent sans cesse, si j’eusse réellement eu un autre but que le règne de la raison, j’aurais cherché à étouffer les lumières sous le boisseau ; au lieu de cela, on ne m’a vu occupé que de les produire au grand jour. Et encore n’a-t-on pas fait pour ces enfants tout ce dont j’avais eu la pensée. Mon université, telle que je l’avais conçue, était un chef-d’œuvre dans ses combinaisons, et devait en être un dans ses résultats nationaux. Un méchant homme, un misérable, et je n’entends parler ici que de son cœur, m’a tout gâté ; et cela avec mauvaise intention, et par calcul, car il a osé s’en vanter près des nouveau-venus ».

Le soir arrivé, l’Empereur a voulu entrer chez les voisins. Le maître, pris par la goutte, était en robe de chambre, étendu sur son canapé ; sa femme et nos deux petites demoiselles du matin étaient autour de lui. Le bal masqué a repris de plus belle ; on a fait échange de tout ce qu’on savait. On a parlé de romans ; l’une des petites avait lu Mathilde de madame Cottin : ce fut une très grande joie de voir que l’Empereur la connaissait. Un gros Anglais, à face carrée, vrai vacuum plenum à ce qu’il paraît, qui écoutait gravement de toutes ses oreilles pour tâcher de mettre à profit son peu de français, se hasarda de demander avec réserve à l’Empereur si la princesse amie de Mathilde, dont il admirait particulièrement l’excellent caractère, vivait toujours ; l’Empereur lui répondit avec solennité : « Non, Monsieur, elle est morte et enterrée. » Et il allait se croire mystifié, disait-il, quand il vit, à cette malheureuse nouvelle, les larmes prêtes à rouler dans les grands et gros yeux de la grosse face.

Une des petites filles ne fut pas moins naïve : c’était plus pardonnable ; toutefois j’en dus conclure qu’on n’était pas fort ici en chronologie. Parcourant Estelle de Florian, pour montrer qu’elle lisait le français, elle tomba sur Gaston de Foix, et le voyant qualifié de général, elle demanda à l’Empereur s’il avait été bien content de lui dans ses armées, s’il avait échappé à toutes les batailles, et s’il vivait encore.


L’amiral vient voir l’Empereur.


Samedi 21.

L’amiral, dans la matinée, est venu rendre visite à l’Empereur ; il a frappé à sa porte ; si je ne m’y fusse pas trouvé, l’Empereur eût été dans la nécessité d’aller ouvrir lui-même, ou l’amiral y serait encore.

Tous les membres épars de notre petite colonie sont aussi venus de la ville, et nous nous sommes trouvés un instant tous réunis. Chacun a raconté ses nombreuses misères, et l’Empereur les a ressenties d’autant plus vivement.


Horreurs et misères de notre exil – Indignation de l’Empereur – Note envoyée au gouvernement anglais.


Dimanche 22 au mardi 24.

Les ministres anglais, en violant les droits de l’hospitalité auxquels nous nous étions abandonnés avec tant de confiance, semblaient n’avoir rien épargné pour rendre cette violation plus amère et plus sensible. En nous reléguant au bout de la terre, au milieu des privations, des mauvais traitements, des besoins de toute espèce, ils avaient voulu nous faire boire le calice jusqu’à la lie. Sainte-Hélène est une véritable Sibérie ; la différence n’en est que du froid au chaud, et dans son peu d’étendue.

L’empereur Napoléon, qui possédait tant de puissance et disposa de tant de couronnes, s’y trouve réduit à une méchante petite cahute de quelques pieds en carré, perchée sur un roc stérile ; sans rideaux, ni volets, ni meubles. Là, il doit se coucher, s’habiller, manger, travailler, demeurer ; il faut qu’il sorte s’il veut qu’on la nettoie. Pour sa nourriture on lui apporte de loin quelques mauvais mets, comme à un criminel dans son cachot. Il manque réellement des premiers besoins de la vie ; le pain, le vin, ne sont point les nôtres, ils nous répugnent ; l’eau, le café, le beurre, l’huile et les autres nécessités y sont rares ou à peine supportables ; un bain, si nécessaire à sa santé, ne se trouve pas ; il ne peut prendre l’exercice du cheval.

Ses compagnons, ses serviteurs, sont à deux milles de lui ; ils ne peuvent parvenir auprès de sa personne qu’accompagnés d’un soldat ; ils demeurent privés de leurs armes, sont condamnés à passer la nuit au corps de garde, s’ils reviennent trop tard ou s’il y a quelque méprise de consigne, ce qui arrive presque chaque jour. Ainsi se réunissent pour nous, sur la cime de cet affreux rocher, la dureté des hommes et les rigueurs de la nature ! et pourtant il eût été facile de nous procurer une demeure plus convenable et des traitements plus doux.

Certes, si les souverains de l’Europe ont arrêté cet exil, une haine secrète en a dirigé l’exécution. Si la politique seule a dicté cette mesure comme nécessaire, n’eût-elle pas dû, pour en convaincre le monde, entourer d’égards, de respects, de dédommagements de toute espèce, l’illustre victime vis-à-vis de laquelle elle se dit forcée de violer les principes et les lois ?

Nous nous trouvions tous auprès de l’Empereur ; il récapitulait avec chaleur tous ces faits. « À quel infâme traitement ils nous ont réservés, s’écriait-il. Ce sont les angoisses de la mort ! À l’injustice, à la violence, ils joignent l’outrage, les supplices prolongés ! Si je leur étais si nuisible, que ne se défaisaient-ils de moi ? quelques balles dans le cœur ou dans la tête eussent suffi ; il y eût eu du moins quelque énergie dans ce crime ! Si ce n’était vous autres et vos femmes surtout, je ne voudrais recevoir ici que la ration du simple soldat. Comment les souverains de l’Europe peuvent-ils laisser polluer en moi ce caractère sacré de la souveraineté ! Ne voient-ils pas qu’ils se tuent de leurs propres mains à Sainte-Hélène ! Je suis entré vainqueur dans leurs capitales ; si j’y eusse apporté les mêmes sentiments, que seraient-ils devenus ? Ils m’ont tous appelé leur frère, et je l’étais devenu par le choix des peuples, la sanction de la victoire, le caractère de la religion, les alliances de leur politique et de leur sang. Croient-ils donc le bon sens des peuples insensible à leur morale, et qu’en attendent-ils ? Toutefois, faites vos plaintes, Messieurs, que l’Europe les connaisse et s’en indigne ! les miennes sont au-dessous de ma dignité et de mon caractère : j’ordonne ou je me tais. »

Le lendemain un officier ouvrit tout bonnement la porte, et s’introduisit lui-même, sans plus de façon, dans la chambre de l’Empereur, où j’étais à travailler avec lui. Ses intentions, du reste, étaient bonnes : c’était le capitaine d’un des petits bâtiments venus avec nous, qui repartait pour l’Europe et avait voulu venir prendre les ordres de l’Empereur. Napoléon revint sur le sujet de la veille, et, s’animant par degrés, lui exprima, pour son gouvernement, les pensées les plus élevées, les plus fortes, les plus remarquables. Je les traduisais à mesure et rapidement. L’officier semblait frappé de chaque phrase, et nous quitta, promettant d’accomplir fidèlement sa mission. Mais rendra-t-il les expressions, l’accent surtout, dont je fus témoin ? L’Empereur en fit rédiger une espèce de note, que l’officier aura trouvée bien faible auprès de ce qu’il avait entendu d’abondance.


Vie de Briars, etc. – Nécessaire d’Austerlitz – Grand nécessaire de l’Empereur – Son contenu – Objets, libelles contre Napoléon, etc., abandonnés aux Tuileries.


Mercredi 25 au vendredi 27.

L’Empereur s’habillait de fort bonne heure, il faisait dehors quelques tours, nous déjeunions vers les dix heures, il se promenait encore, et nous nous mettions ensuite au travail. Je lui lisais ce qu’il m’avait dicté la veille, et que mon fils avait recopié le matin ; il le corrigeait, et me dictait pour le lendemain. Nous ressortions sur les cinq heures, et revenions dîner à six heures, si toutefois le dîner était arrivé de la ville. La journée était bien longue, les soirées l’étaient bien plus encore. Malheureusement je ne connaissais pas les échecs, j’eus un moment envie de les apprendre la nuit ; mais comment, et de qui ? Je me donnai pour savoir un peu le piquet, l’Empereur s’aperçut bientôt de mon ignorance, il tint compte de mon intention, mais cessa. Quelquefois le désœuvrement le conduisait dans la maison voisine, où les petites demoiselles le faisaient jouer au whist. Plus souvent encore il restait à table après le dîner, et causait assis ; car la chambre était trop petite pour s’y promener.

Un de ces soirs, il se fit apporter un petit nécessaire de campagne, en examina minutieusement toutes les parties, et me le donna, disant : « Il y a bien longtemps que je l’ai, je m’en suis servi le matin de la bataille d’Austerlitz. Il passera au petit Emmanuel, continua-t-il en regardant mon fils. Quand il aura quatre-vingts ans, nous ne serons plus, mon cher ; l’objet n’en sera que plus curieux, il le fera voir et dira : C’est l’Empereur Napoléon qui l’a donné à mon père à Sainte-Hélène. »

Passant de là à l’examen d’un grand nécessaire, il parcourut des portraits de sa propre famille et des présents qui lui avaient été faits à lui-même : c’étaient les portraits de Madame, de la reine de Naples, des filles de Joseph, de ses frères, du roi de Rome, etc. ; un Auguste et une Livie des plus rares ; une continence de Scipion et une autre antique du plus grand prix donnée par le pape ; un Pierre le Grand sur boîte, une autre boîte avec un Charles-Quint, une autre encore avec un Turenne ; d’autres enfin, dont il se sert journellement, couvertes de médaillons rassemblés de César, d’Alexandre, de Sylla, de Mithridate, etc. Venaient ensuite quelques tabatières où était son portrait enrichi de diamants. Il en chercha alors tout à coup un sans diamants ; ne le trouvant pas, il appela son valet de chambre pour qu’on le lui donnât ; malheureusement ce portrait se trouvait encore à la ville avec le gros des effets : j’en fus fâché, je pouvais croire que j’y perdais quelque chose.

L’Empereur alors passa en revue plusieurs tabatières de Louis XVIII qui avaient été laissées sur sa table aux Tuileries, lors de son départ précipité. L’une présentait sur un fond noir, en pâte imitant l’ivoire, et dans une contexture bizarre, le portrait de Louis XVI, de la reine et de madame Élisabeth : ils formaient trois croissants adossés l’un à l’autre en forme de triangle équilatéral ; une quantité de chérubins fort serrés formaient la bordure extérieure. Une autre boîte représentait une chasse au lavis et croquée, et qui ne pouvait avoir d’autre mérite que la main qui l’avait faite, on la croyait de madame la duchesse d’Angoulême. Une troisième enfin présentait un portrait qui devait être, selon les apparences, celui de la comtesse de Provence. Ces trois objets étaient simples et même communs, et ne pouvaient avoir de précieux que leur historique.

En arrivant à Paris, le 20 mars au soir, l’Empereur trouva le cabinet du roi dans le même état où il avait été occupé ; tous les papiers demeuraient encore sur les tables. L’Empereur fit pousser ces tables dans les angles de l’appartement, et en fit apporter de nouvelles ; il voulut qu’on ne touchât à rien, se réservant d’examiner ces papiers dans ses moments perdus. Et comme l’Empereur a quitté lui-même la France sans rentrer aux Tuileries, le roi aura trouvé sa chambre et ses papiers à peu près comme il les avait laissés.

L’Empereur jeta les yeux sur quelques-uns de ces papiers. Il y trouva des lettres du roi à M. d’Avarai, à Madère, où il est mort : elles étaient de sa main, et lui avaient sans doute été renvoyées. Il y trouva aussi d’autres lettres très confidentielles du roi pareillement de sa main. Mais comment se trouvaient-elles là ? Comment lui étaient-elles revenues ? Cela était plus difficile à expliquer. Elles étaient de cinq à six pages, fort purement écrites, de beaucoup d’esprit, disait l’Empereur, mais très abstraites et fort métaphysiques. Dans l’une, le prince disait à la personne à laquelle ils’adressait : Jugez, Madame, si je vous aime, vous m’avez fait quitter le deuil. Et ce deuil, disait l’Empereur, amenait de longs paragraphes d’un style tout à fait académique. L’Empereur ne devinait pas à qui cela pouvait s’adresser, ni ce que ce deuil pouvait signifier ; j’étais hors d’état de pouvoir lui donner aucun renseignement.

C’est sur une de ces tables que deux ou trois jours après avoir reconfirmé quelqu’un à la tête d’une institution célèbre, l’Empereur trouva un mémoire de cette personne, qui assurément l’eût empêché de la nommer de nouveau, par la manière dont elle s’y exprimait à l’égard de lui et de toute sa famille.

Il y avait encore beaucoup d’autres pièces de cette nature ; mais les véritables archives de la bassesse, du mensonge et de la vilenie, se trouvaient dans les appartements de M. de Blacas, grand maître de la garde-robe, ministre de la maison : ils étaient pleins de projets, de rapports et de pétitions de toute espèce. Il était peu de ces pièces où l’on ne se fît valoir aux dépens de Napoléon qu’on était assurément bien loin d’attendre. Le tout était si volumineux que l’Empereur fut obligé de nommer une commission de quatre membres pour en faire le dépouillement ; il regarde comme une faute de n’avoir pas confié ce dépouillement à une seule personne, et tellement à lui qu’il fût sûr qu’on n’y aurait rien soustrait. Il a eu des raisons de croire qu’il y eût trouvé déjà des indices salutaires sur les perfidies dont il s’est vu entouré à son retour de Waterloo.

On trouva, entre autres, une longue lettre d’une des femmes de la princesse Pauline. Cette volumineuse lettre s’exprimait fort mal sur la princesse et ses sœurs, et ne parlait de cet homme (c’était l’Empereur) que sous les plus mauvaises couleurs. On n’avait pas cru que ce fût assez, on en avait raturé une partie, et interligné d’une main étrangère, pour y faire arriver Napoléon lui-même de la manière la plus scandaleuse ; et à la marge, et de la main de l’interligneur, il y avait : Bon à imprimer. Quelques jours de plus, probablement ce petit libelle allait voir le jour.

Une parvenue, tenant un rang distingué dans l’État et dans l’instruction publique, courbée sous les bienfaits de l’Empereur, écrivait en toute hâte à sa camarade de même espèce, pour lui apprendre la fameuse décision du Sénat touchant la déchéance et la proscription de Napoléon : « Ma chère amie, mon mari rentre, il est mort de fatigue ; mais ses efforts l’ont emporté, nous sommes délivrés de cet homme, et nous aurons les Bourbons. Dieu soit loué, nous serons donc de vraies comtesses ! etc. »

Parmi ces pièces, Napoléon eut la mortification d’en rencontrer de très inconvenantes sur sa personne, et cela de la main même de certains qui la veille étaient accourus près de lui et tenaient déjà de ses faveurs. Dans son indignation, sa première pensée fut d’imprimer ces pièces, et de retirer ses bienfaits ; un second mouvement l’arrêta. « Nous sommes si volatils, si inconséquents, si faciles à enlever, disait-il, qu’il ne me demeurait pas prouvé, après tout, que ces mêmes gens ne fussent pas revenus réellement de bon cœur à moi ; et j’allais peut-être les punir quand ils recommençaient à bien faire ; il valait mieux ne pas savoir, et je fis tout brûler. »


L’Empereur commence la campagne d’Égypte avec le grand maréchal – Anecdotes sur brumaire, etc. – Lettre du comte de Lille – La belle duchesse de Guiche.


Samedi 28 au mardi 31.

Nous travaillions mon fils et moi avec la plus grande constance. Il commençait à être malade, la poitrine lui faisait mal ; mes yeux se perdaient ; nous souffrions réellement de notre grande occupation : il est vrai que nous avions fait un travail étonnant ; nous étions déjà presque à la fin des campagnes d’Italie.

N.B. Je conserve encore quelques-unes de ces premières dictées de l’Empereur. Bien qu’elles aient éprouvé depuis des variations et reçu un plus grand développement, ce premier jet n’en est pas moins précieux, ne fût-ce même que par sa comparaison avec les idées arrêtées plus tard. Aussi je ne résisterai pas à les reproduire. On les trouvera jetées pêle-mêle dans ce journal ; malheureusement je n’en ai qu’un fort petit nombre ; lors de mon enlèvement de Longwood et de la saisie de mes papiers, l’Empereur fit réclamer ce que je pouvais avoir des campagnes d’Italie, pour les soustraire à sir H. Lowe ; j’en renvoyai ce qui tomba sous mes mains. En ayant retrouvé plus tard quelques autres cahiers, je fis demander à l’Empereur, au moment de mon départ, qu’il me permît de les garder en souvenir de lui. Il me fit répondre qu’il y consentait avec plaisir, sachant que ce qui demeurait entre mes mains était encore comme si cela n’était pas sorti des siennes.

Cependant l’Empereur ne se trouvait pas encore assez occupé, le travail était sa seule ressource, et ce qu’il avait déjà dicté avait pris assez de couleur pour l’y attacher encore davantage. Il allait atteindre bientôt l’époque de son expédition d’Égypte, il avait souvent parlé d’y employer le grand maréchal ; d’un autre côté, ceux d’entre nous qui demeuraient à la ville y étaient mal, et s’y trouvaient malheureux d’être éloignés de l’Empereur. Leur caractère s’aigrissait par cette circonstance, et des contrariétés de toute espèce venaient ajouter à leur chagrin. Je suggérai à l’Empereur de nous employer tous ensemble à son travail, et d’attaquer ainsi tout à la fois les campagnes d’Italie, celles d’Égypte, le consulat, le retour de l’île d’Elbe. Les heures lui deviendraient plus courtes ; ce bel ouvrage, la gloire de la France, marcherait plus vite, et ces messieurs seraient beaucoup moins malheureux. Cette idée lui sourit, et, à compter de cet instant, un ou deux de ces messieurs venaient régulièrement recevoir la dictée de l’Empereur : ils la lui rapportaient le lendemain, restaient à dîner, et lui procuraient ainsi un peu plus de diversion.

Nous nous étions arrangés aussi de manière à ce qu’insensiblement l’Empereur se trouvât un peu mieux, sous bien des rapports. En prolongement de la chambre qu’il occupait, on dressa une assez grande tente que m’avait fait offrir le général-colonel du 53e. Le cuisinier de l’Empereur vint s’établir à Briars ; on tira du linge des malles, on sortit l’argenterie, et le premier dîner de la sorte se trouva être une petite fête. Mais les soirées demeuraient toujours aussi difficiles à passer ; l’Empereur retournait quelquefois dans la maison voisine ; quelquefois il essayait de marcher hors de sa chambre ; plus souvent encore il y demeurait à causer, cherchant à atteindre dix ou onze heures. Il redoutait de se coucher trop tôt : il s’éveillait alors au milieu de la nuit, et, cherchant à fuir ses réflexions, il était obligé de se relever pour lire.

Un de ces jours, à dîner, l’Empereur trouva sous ses yeux une de ses propres assiettes de campagne aux armes royales. « Comme ils m’ont gâté tout cela ! » dit-il en expressions bien autrement énergiques ; et il ne put s’empêcher d’observer que le roi s’était bien pressé de prendre possession de ces objets ; qu’à coup sûr il ne pouvait réclamer cette argenterie comme lui ayant été enlevée, qu’elle était bien incontestablement à lui, Napoléon ; car quand il monta sur le trône il ne s’était trouvé nul vestige de propriété royale ; en le quittant, il avait laissé à la couronne cinq millions d’argenterie, et peut-être quarante ou cinquante millions de meubles ; le tout de ses propres deniers provenant de sa liste civile.

L’Empereur, dans la conversation d’une de ses soirées, a raconté l’évènement de brumaire. J’en supprime ici les détails, parce qu’ils ont été dictés plus tard au général Gourgaud, et qu’on retrouvera l’ensemble de ce grand évènement dans la publication des dictées de Napoléon.

Siéyes, qui était un des consuls provisoires avec Napoléon, et qui, à la première conférence, le vit discuter tout à la fois les finances, l’administration, l’armée, la politique, les lois, sortit déconcerté, et courut dire à ses intimes, en parlant de lui : « Messieurs, vous avez un maître ! Cet homme sait tout, veut tout, et peut tout. »

J’étais à Londres à cette époque, et je disais à l’Empereur que nous y avions conçu de grandes espérances, et que nous avions beaucoup compté sur le 18 brumaire et sur son consulat. Plusieurs de nous, qui avaient connu jadis madame de Beauharnais, partirent aussitôt pour Paris, dans l’espoir de parvenir, par elle, à exercer quelque influence ou imprimer quelque direction aux affaires qui se présentaient sous une face nouvelle.

Nous pensâmes généralement, dans le temps, que le Premier Consul avait attendu des propositions de nos princes ; nous nous appuyions sur ce qu’il avait été assez longtemps sans se prononcer à leur égard, ce qu’il avait fait plus tard, dans une proclamation, d’une manière accablante. Nous attribuions ce résultat à la gaucherie et à la brutalité de l’évêque d’Arras, le conseiller, le directeur suprême de nos affaires, qui, du reste, de son propre aveu, opérait les yeux fermés, se vantant de n’avoir pas lu, disait-il, une seule gazette, depuis le temps qu’elles ne contenaient que les succès ou les mensonges de ces misérables.

Au moment du consulat, quelqu’un ayant voulu lui donner l’idée de tenter quelques négociations auprès du Consul par l’intermédiaire de madame Bonaparte, il repoussa la chose avec indignation et dans les termes les plus sales et les plus orduriers ; ce qui força l’auteur de la proposition de lui dire que de telles expressions n’étaient guère épiscopales, et qu’il ne les avait certainement pas lues dans son bréviaire.

Dans le même temps, il apostropha grossièrement le duc de Choiseul, à la table même du prince, et en fut tancé tout aussi vertement ; le tout parce que le duc de Choiseul, sortant des prisons de Calais, et échappant à la mort par le bienfait du Consul, terminait les renseignements que lui demandait le prince sur Bonaparte en protestant que pour lui désormais il ne pourrait plus désavouer une reconnaissance personnelle.

L’Empereur disait à tout cela qu’il n’avait jamais songé aux princes ; que les phrases auxquelles je faisais allusion étaient du troisième consul, Lebrun, et sans motif particulier. Que nous semblions, au-dehors, ne nous être jamais doutés de l’opinion du dedans ; que s’il eût eu pour les princes des dispositions favorables, il n’eût pas été en son pouvoir de les accomplir. Toutefois, il avait reçu vers ce temps-là des ouvertures de Mittau et de Londres.

Le roi lui écrivit, disait-il, une lettre qui lui fut remise par Lebrun, lequel la tenait de l’abbé de Montesquiou, agent secret de ce prince à Paris. Cette lettre, extrêmement soignée, disait : « Vous tardez beaucoup à me rendre mon trône. Il est à craindre que vous ne laissiez écouler des moments bien favorables. Vous ne pouvez pas faire le bonheur de la France sans moi ; et moi je ne puis rien pour la France sans vous. Hâtez-vous donc, et désignez vous-même toutes les places qui vous plairont pour vos amis. »

Le Premier Consul répondit : « J’ai reçu la lettre de Votre Altesse Royale ; j’ai toujours pris un vif intérêt à ses malheurs et à ceux de sa famille. Elle ne doit pas songer à se présenter en France ; elle n’y parviendrait que sur cent mille cadavres. Du reste, je m’empresserai toujours à faire tout ce qui pourrait adoucir ses destinées et lui faire oublier ses malheurs. »

L’ouverture de M. le comte d’Artois eut plus d’élégance et de recherche encore. Il dépêcha la duchesse de Guiche, femme charmante, très propre, par les grâces de sa figure, à mêler beaucoup d’attraits à l’importance de sa négociation. Elle pénétra facilement auprès de madame Bonaparte, avec laquelle toutes les personnes de l’ancienne cour avaient des contacts naturels : elle en reçut un déjeuner à la Malmaison ; et durant le repas, parlant de Londres, de l’émigration et de nos princes, madame de Guiche raconta qu’il y avait peu de jours, étant chez M. le comte d’Artois, quelqu’un, parlant des affaires, avait demandé au prince ce qu’on ferait pour le Premier Consul, s’il rétablissait les Bourbons ; ce prince avait répondu : « D’abord connétable et tout ce qui s’ensuit, si cela lui plaisait. Mais nous ne croirions pas que cela fût encore assez ; nous élèverions sur le Carrousel une haute et magnifique colonne sur laquelle serait la statue de Bonaparte couronnant les Bourbons. ».

Le Premier Consul arrivant quelque temps après le déjeuner, Joséphine n’eut rien de plus pressé que de lui rendre cette circonstance. « Et as-tu répondu, lui dit son mari, que cette colonne aurait pour piédestal le cadavre du Premier Consul ? »

La jolie duchesse était encore là ; les charmes de sa figure, ses yeux, ses paroles, étaient dirigés au succès de sa mission. Elle était heureuse, disait-elle, elle ne saurait jamais assez reconnaître la faveur que lui procurait en ce moment madame Bonaparte de voir et d’entendre un grand homme, un héros. Mais tout fut en vain ; la duchesse de Guiche reçut dans la nuit l’ordre de quitter Paris ; et les charmes de l’émissaire étaient trop propres à alarmer Joséphine pour qu’elle insistât ardemment en sa faveur : le lendemain la duchesse de Guiche était en route pour la frontière.

« Du reste, le bruit courut plus tard, disait Napoléon, que j’avais fait, mon tour, aux princes français des propositions touchant la cession de leurs droits ou leur renonciation à la couronne, ainsi qu’on s’est complu à le consacrer dans des déclarations pompeuses, répandues en Europe avec profusion : il n’en était rien. Et comment cela aurait-il pu être ? moi qui ne pouvais régner précisément que par le principe qui les faisait exclure, celui de la souveraineté du peuple ? Comment aurais-je cherché à tenir d’eux des droits que l’on proscrivait dans leurs personnes ? C’eût été me proscrire moi-même ; le contresens eût été trop lourd, l’absurdité trop criante, elle m’eût noyé pour toujours dans l’opinion. Aussi, directement ni indirectement, de près ni de loin, je n’ai rien fait qui pût se rapporter à cela : c’est ce qu’auront pensé sans doute, dans le temps, les gens réfléchis qui m’accordaient de n’être ni fou ni imbécile.

« Toutefois la rumeur causée par cette circonstance me porta à faire rechercher ce qui pouvait y avoir donné lieu, et voici ce que j’ai pu recueillir.

« Au temps de notre intelligence avec la Prusse, et lorsqu’elle s’occupait de nous être agréable, elle fit demander si de souffrir des princes français sur son territoire nous causerait de l’ombrage, et on répondit que non. Enhardie, elle demanda si on aurait une trop grande répugnance à la mettre à même de leur procurer des secours annuels ; on lui répondit encore que non, pourvu qu’elle garantît qu’ils demeureraient tranquilles et s’abstiendraient de toute intrigue.

Cette affaire se traitant entre eux, et la négociation une fois en train. Dieu sait ce que le zèle de quelque agent, ou même les doctrines du cabinet de Berlin, qui n’étaient pas les nôtres, peuvent avoir proposé ! Voilà sans doute le motif et le prétexte qui donnèrent lieu à cette belle lettre de Louis XVIII, qui fut fort admirée, et à laquelle adhérèrent avec éclat tous les membres de sa famille. Ces princes saisirent avidement cette occasion pour réveiller en leur faveur l’intérêt et l’attention de l’Europe qui, distraite par les grands évènements du temps, ne s’en occupait plus. »


Emploi des journées – Conseil d’État, scène grave ; dissolution du Corps Législatif en 1813 – Sénat.


Mercredi 1er au samedi 4 novembre.

Nos journées avaient déjà toute l’uniformité de celles que nous passions à bord du vaisseau. L’Empereur me faisait appeler pour déjeuner avec lui : c’était de dix à onze heures. Le déjeuner fini, après une demi-heure de conversation, je lui lisais ce qu’il avait dicté la veille, et il me dictait de nouveau pour le lendemain. L’Empereur ne s’habillait plus dès le matin ; il ne sortait plus avant le déjeuner, cela lui avait rendu la journée trop décousue et trop longue. Il ne s’habillait plus à présent que sur les quatre heures. Il sortait alors, pour qu’on pût faire son lit et nettoyer sa chambre. Nous allions nous promener dans le jardin. Il affectionnait cette solitude ; je fis couvrir d’une toile l’espèce de berceau qui s’y trouve : on y apporta une table, des chaises, et dès ce moment ce fut là que l’Empereur dictait à celui de ces messieurs qui arrivait de la ville pour le travail.

En face de la maison du propriétaire, au-dessous de nous se trouvait une allée bordée de quelques arbres, c’était là que les deux soldats anglais avaient pris poste pour nous surveiller ; mais ils en furent retirés avec le temps, à la demande de notre hôte, qui s’en trouvait choqué pour son propre compte. Néanmoins ils avaient continué de rôder à vue de l’Empereur, attirés par la curiosité, ou conduits par la nature de leurs ordres. Ils finirent par disparaître tout à fait, et l’Empereur prit insensiblement possession de cette allée inférieure. Ce fut pour lui une véritable augmentation de domaine ; il s’y rendait chaque jour après son travail, en sortant du jardin, pour y attendre l’heure de son dîner. Les deux petites demoiselles et leur mère venaient l’y joindre, et lui raconter les nouvelles. Il y retournait aussi parfois après son dîner, quand le temps le permettait : il passait alors la soirée sans qu’il eût besoin d’entrer chez les voisins, ce qu’il ne faisait qu’à la dernière extrémité, et quand il savait surtout qu’il n’y avait pas d’étranger, ce que j’allais préalablement vérifier au travers des croisées.

Dans une de ces promenades, l’Empereur s’étendit beaucoup sur le Sénat, le Corps Législatif, et le Conseil d’État surtout. Il avait, disait-il, tiré vraiment un grand parti de celui-ci, dans tout le cours de son administration. Je vais tracer ici quelques détails sur ce Conseil d’État, d’autant plus volontiers qu’on en avait fort peu d’idée dans les salons ; et comme il ne subsiste plus aujourd’hui sur le même pied, j’intercalerai ici, chemin faisant, quelques lignes sur son mécanisme et ses attributions.

« Le Conseil d’État était généralement composé, disait l’Empereur, de gens instruits, bons travailleurs et de bonne réputation : Fermont et Boulay, par exemple, sont certainement de braves et honnêtes gens. Malgré les immenses affaires litigieuses qu’ils ont gérées, et les gros émoluments dont ils jouissaient, on ne me surprendrait pas du tout si l’on m’apprenait qu’aujourd’hui ils sont tout au plus au-dessus de l’aisance. »

L’Empereur employait individuellement les conseillers d’État à tout, disait-il, et avec avantage. En masse, c’était son véritable conseil, sa pensée en délibération, comme les ministres étaient sa pensée en exécution.

Au Conseil d’État se préparaient les lois que l’Empereur présentait au Corps Législatif, ce qui le rendait tout à fait un des éléments de la puissance législative ; là se rédigeaient les décrets de l’Empereur, ses règlements d’administration publique ; là s’examinaient, se discutaient et se corrigeaient les projets de ses ministres, etc.

Le Conseil d’État recevait l’appel et prononçait en dernier ressort sur tous les jugements administratifs ; accidentellement, sur tous les autres tribunaux, même sur la Cour de cassation. Là s’examinaient aussi les plaintes contre les ministres ; les appels mêmes de l’Empereur à l’Empereur mieux informé. Ainsi le Conseil d’État, constamment présidé par l’Empereur, et souvent en opposition directe avec les ministres, ou en réformation de leurs actes et de leurs écarts, se trouvait donc naturellement le refuge des intérêts ou des personnes lésés par quelque autorité que ce fût ; et quiconque y a assisté sait avec quelle chaleur la cause des citoyens s’y trouvait défendue. Une commission de ce Conseil recevait toutes les pétitions de l’empire, et mettait sous les yeux du souverain celles qui méritaient son attention.

Il est étonnant combien, à l’exception des gens de lois et des employés de l’administration, le reste, parmi nous, et surtout ce qu’on appelle la société, était dans l’ignorance de notre propre législation politique ; on n’avait point du tout d’idées justes du Conseil d’État, du Corps Législatif, du Sénat. C’était un adage reçu, par exemple, que le Corps Législatif, réunion de muets, adoptait passivement, sans opposition, toutes les lois qu’on lui présentait : on attribuait à la complaisance et à la servilité ce qui ne tenait qu’à la nature et à la bonté de l’institution.

Les lois préparées dans le Conseil d’État étaient présentées par des commissaires tirés de son sein à une commission du Corps Législatif chargée de les recevoir : ils les discutaient ensemble à l’amiable, ce qui les faisait souvent reporter sans bruit au Conseil d’État pour y être modifiées. Quand les deux députations ne pouvaient pas s’entendre, elles allaient tenir des conférences régulières sous la présidence de l’archichancelier ou de l’architrésorier ; de sorte que, quand ces lois arrivaient au Corps Législatif, elles avaient déjà l’assentiment des deux partis opposés. S’il existait encore quelque différence, elle était discutée contradictoirement par les deux commissions, en présence de la totalité du Corps Législatif, faisant les fonctions de jury ; lequel, quand il se trouvait suffisamment éclairé, prononçait en scrutin secret, ayant ainsi la facilité d’émettre en toute liberté son opinion, puisque personne ne pouvait savoir si l’on mettait une boule noire ou une boule blanche. « Aucun mode, assurément, disait l’Empereur, ne pouvait être plus convenable contre notre effervescence nationale et notre jeunesse en matière de liberté politique. »

L’Empereur me demandait si la discussion était bien libre au Conseil d’État, si sa présence n’en gênait pas les délibérations. Je lui citai une séance fort longue où il était demeuré constamment seul de son avis, et avait en conséquence succombé. Je fus assez heureux pour lui en rappeler, tant bien que mal, le sujet. Il y fut aussitôt. « Oui, dit-il, ce doit être une femme d’Amsterdam, sous la peine de mort, trois fois acquittée par les Cours impériales, et dont la cour de cassation réclamait encore la mise en jugement. »

L’Empereur voulait que cet heureux concours de la loi eût épuisé sa sévérité à l’égard de l’accusée ; que cette heureuse fatalité des circonstances tournât à son profit. On lui répondait qu’il possédait la bienfaisante ressource de faire grâce, mais que la loi était inflexible et qu’il fallait qu’elle eût son cours. La discussion fut fort longue. M. Muraire parla beaucoup et très bien ; il entraîna tout le monde. L’Empereur, qui était constamment demeuré seul, se rendit en prononçant ces paroles remarquables : « Messieurs, on prononce ici par la majorité, je demeure seul, je dois céder ; mais je déclare que, dans ma conscience, je ne cède qu’aux formes. Vous m’avez réduit au silence, mais nullement convaincu. »

Dans le monde, où l’on ne se doutait même pas de ce qu’était le Conseil d’État, on était persuadé que personne n’osait y prononcer une parole en sens différent de l’Empereur ; et je surprenais fort dans nos salons, lorsque je racontais qu’un jour, dans une discussion assez animée, interrompu trois fois dans son opinion, l’Empereur, s’adressant à celui qui venait de lui couper assez impoliment la parole, lui dit avec vivacité : « Monsieur, je n’ai point encore fini, je vous prie de me laisser continuer. Après tout, il me semble qu’ici chacun a bien le droit de dire son opinion. » Sortie qui, malgré le lieu et le respect, fit rire tout le monde et l’Empereur lui-même.

« Toutefois, lui disais-je, on pouvait s’apercevoir que les orateurs cherchaient à deviner quelle serait l’opinion die Votre Majesté ; on se voyait heureux d’avoir rencontré juste, embarrassé de se trouver dans un sens opposé on vous accusait de nous tendre des pièges pour mieux connaître notre pensée. » Néanmoins, la question une fois lancée, l’amour-propre et la chaleur faisaient qu’on soutenait généralement sa véritable opinion, d’autant plus que l’Empereur excitait à la plus grande liberté. « Je ne me fâche point qu’on me contredise, disait-il, je cherche qu’on m’éclaire ; parlez hardiment, répétait-il souvent, quand on se rendait obscur ou que l’objet était délicat ; dites toute votre pensée : nous sommes ici entre nous, nous sommes en famille. »

On m’a raconté que, sous le consulat ou au commencement de l’empire, l’Empereur eut à combattre, dans un des membres (de Fermont), une différence d’opinion qui devint, par la chaleur et l’obstination de celui-ci, une véritable affaire personnelle et des plus vives. Napoléon se contint et se réduisit au silence ; mais à quelques jours de là, à une de ses audiences publiques, arrivé à son antagoniste : « Vous êtes bien entêté, lui dit-il à demi sérieusement, et si je l’étais autant que vous !… Toutefois vous avez tort de mettre la puissance à l’épreuve ! Vous ne devriez pas méconnaître les infirmités humaines ! »

Rien n’égalait l’intérêt que la présence et les paroles de l’Empereur répandaient sur les séances du Conseil d’État. Il le présidait régulièrement deux fois par semaine, tant qu’il se trouvait dans la capitale, et alors aucun de nous n’y eût manqué pour tout au monde.

Deux séances, disais-je à l’Empereur, m’avaient surtout laissé les plus vives impressions : l’une de police intérieure, toute de sentiment, lorsqu’il en avait expulsé un membre ; l’autre de décision constitutionnelle, lorsqu’il avait dissous le Corps Législatif.

Un parti religieux soufflait les discordes civiles, on colportait en secret et on faisait circuler des bulles et des lettres du pape. Elles furent montrées à un conseiller d’État chargé du culte, qui, s’il ne les propagea lui-même, du moins n’en arrêta ni n’en dénonça la circulation. Cela se découvrit, et l’Empereur l’interpella subitement en plein conseil. « Quel a pu être votre motif, lui dit-il, Monsieur ? Seraient-ce vos principes religieux ? Mais alors pourquoi vous trouvez-vous ici ? Je ne violente la conscience de personne. Vous ai-je pris au collet pour vous faire mon conseiller d’État ? C’est une faveur insigne que vous avez sollicitée. Vous êtes ici le plus jeune et le seul peut-être qui y soyez sans des titres personnels ; je n’ai vu en vous que l’héritier des services de votre père. Vous m’avez fait un serment personnel ; comment vos sentiments religieux peuvent-ils s’arranger avec la violation manifestée que vous venez d’en faire ? Toutefois, parlez : vous êtes ici en famille, vos camarades vous jugeront. Votre faute est grande, Monsieur ! Une conspiration matérielle est arrêtée dès qu’on saisit le bras qui tient le poignard, mais une conspiration morale n’a point de terme ; c’est une traînée de poudre. Peut-être qu’à l’heure qu’il est des villes entières s’égorgent par votre faute. » L’accusé, confus, ne répondait rien ; dès la première interpellation il était convenu du fait. La presque totalité du Conseil, pour laquelle cet évènement était inattendu, gardait, dans son étonnement, le silence le plus profond, « Pourquoi, continuait l’Empereur, dans l’obligation de votre serment, n’êtes-vous pas venu me découvrir le coupable et sa machination ? Ne suis-je pas abordable à chaque instant pour chacun de vous ? – Sire, se hasarda de répondre l’interpellé, c’était mon cousin. – Votre faute n’en est que plus grande, Monsieur, répliqua vivement l’Empereur. Votre parent n’a pu être placé qu’à votre sollicitation ; dès lors vous avez pris toute la responsabilité. Quand je regarde que quelqu’un est tout à fait à moi, comme vous l’êtes ici, ceux qui leur appartiennent, ceux dont ils répondent sont, dès cet instant, hors de toute police. Voilà quelles sont mes maximes. » Et comme le coupable continuait à ne rien dire : « Les devoirs d’un conseiller d’État envers moi sont immenses, conclut l’Empereur, vous les avez violés, Monsieur, vous ne l’êtes plus. Sortez, ne reparaissez plus ici ! » En sortant, comme il passait assez près de la personne de l’Empereur, l’Empereur lui dit en jetant les yeux sur lui : « J’en suis navré, Monsieur ; car j’ai présents la mémoire et les services de votre père. » Et quand il fut sorti, l’Empereur ajouta : « J’espère qu’une pareille scène ne se renouvellera jamais ; elle m’a fait trop de mal. Je ne suis pas défiant, je pourrais le devenir ! Je me suis entouré de tous les partis ; j’ai mis auprès de ma personne jusqu’à des émigrés, des soldats de l’armée de Condé ; bien qu’on voulût qu’ils m’eussent assassiné, je dois être juste, tous m’ont été fidèles. Depuis que je suis au gouvernement, voilà le premier individu auprès de moi qui m’ait trahi. » Et se tournant vers M. Locré, qui rédigeait les séances du Conseil d’État : « Vous écrirez trahi, entendez-vous ? »

Quel recueil que ces procès-verbaux de M. Locré ! Que sont-ils devenus ? On y trouverait mot pour mot tout ce que je raconte.

Quant à la dissolution du Corps Législatif, le Conseil d’État fut convoqué le dernier ou l’avant-dernier jour de décembre 1813. Nous savions que la séance devait être importante, sans pourtant en connaître l’objet : la crise était des plus graves, l’ennemi entrait sur le territoire français.

« Messieurs, dit l’Empereur, vous connaissez la situation des choses et les dangers de la patrie. J’ai cru, sans y être obligé, devoir en donner une communication intime aux députés du Corps Législatif. J’ai voulu les associer ainsi à leurs intérêts les plus chers ; mais ils ont fait de cet acte de ma confiance une arme contre moi, c’est-à-dire contre la patrie. Au lieu de me seconder de leurs efforts, ils gênent les miens. Notre attitude seule pouvait arrêter l’ennemi, leur conduite l’appelle ; au lieu de lui montrer un front d’airain, ils lui découvrent nos blessures. Ils me demandent la paix à grands cris, lorsque le seul moyen pour l’obtenir était de me recommander la guerre ; ils se plaignent de moi, ils parlent de leurs griefs ; mais quel temps, quel lieu prennent-ils ? n’était-ce pas en famille, et non en présence de l’ennemi qu’ils devaient traiter de pareils objets ? Étais-je donc inabordable pour eux ? Me suis-je jamais montré incapable de discuter la raison ? Toutefois il faut prendre un parti : le Corps Législatif, au lieu d’aider à sauver la France, concourt à précipiter sa ruine, il trahit ses devoirs ; je remplis les miens, je le dissous. » Alors il nous fit faire lecture d’un décret qui portait que deux cinquièmes du Corps Législatif avaient déjà épuisé leurs pouvoirs ; qu’au 1er janvier un autre cinquième allait se trouver dans le même cas ; qu’alors la majorité du Corps Législatif serait réellement composée de gens n’y ayant plus de droit ; que, vu ces circonstances, le Corps Législatif était, dès cet instant, prorogé et ajourné, jusqu’à ce que de nouvelles élections l’eussent complété.

Après la lecture, l’Empereur reprit : « Tel est le décret que je rends ; et, si l’on m’assurait qu’il doit dans la journée porter le peuple de Paris à venir en masse me massacrer ici aux Tuileries, je le rendrais encore, car tel est mon devoir. Quand le peuple français me confia ses destinées, je considérai les lois qu’il me donnait pour le régir ; si je les eusse crues insuffisantes, je n’aurais pas accepté. Qu’on ne pense pas que je suis un Louis XVI ; qu’on n’attende pas de moi des oscillations journalières. Pour être devenu Empereur, je n’ai pas cessé d’être citoyen. Si l’anarchie devait être consacrée de nouveau, j’abdiquerais pour aller dans la foule jouir de ma part de la souveraineté, plutôt que de rester à la tête d’un ordre de choses où je ne pourrais que compromettre chacun sans pouvoir protéger personne. Du reste, conclut-il, ma détermination est conforme à la loi ; et, si tous veulent aujourd’hui faire leur devoir, je dois être invincible derrière elle comme devant l’ennemi. » On ne fit pas son devoir !…

L’Empereur, contre l’opinion commune, était si peu absolu et tellement facile avec son Conseil d’État, qu’il lui est arrivé plus d’une fois de remettre en discussion ou même d’annuler une décision prise, parce qu’un des membres lui avait donné depuis, en particulier, des raisons nouvelles, ou s’était appuyé sur ce que son opinion personnelle, à lui l’Empereur, avait influé sur la majorité. Qu’on demande aux chefs de sections surtout.

De même que l’Empereur avait coutume de livrer à des membres de l’Institut toute idée scientifique qui lui venait en tête, de même il livrait toutes ses idées politiques à des conseillers d’État ; souvent même ce n’était pas sans des vues particulières et quelquefois secrètes. C’était un moyen sûr, disait-il, de faire creuser une question, de connaître la force d’un homme, ses penchants politiques, d’essayer sa discrétion, etc. J’ai la certitude qu’en l’an XII il a été confié à trois conseillers d’État l’examen d’une question bien extraordinaire, celle de la suppression du Corps Législatif. La majorité fut pour l’approbation ; un seul s’éleva contre avec force, et parla longtemps et fort bien. L’Empereur, qui avait présidé avec beaucoup d’attention et de gravité, sans laisser échapper aucune parole ni indice d’opinion, termina la séance en disant : « Une question aussi grave mérite bien qu’on y pense ; nous y reviendrons. » Mais elle n’a jamais reparu.

Il eût été heureux qu’on eût agi de même lors de la suppression du Tribunat, car elle a été dans le temps et est demeurée un grand sujet de déclamation et de reproche. Pour l’Empereur, il n’y vit que la suppression d’un abus coûteux, une économie importante.

« Il est certain, prononçait-il, que le Tribunat était absolument inutile, et qu’il coûtait près d’un demi-million ; je le supprimai. Je savais bien qu’on crierait à la violation de la loi ; mais j’étais fort, j’avais la confiance entière du peuple, je me considérais comme réformateur. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je le fis pour le bien. J’eusse dû le créer, au contraire, si j’eusse été hypocrite ou malintentionné : car qui doute qu’il n’eût adopté, sanctionné, au besoin, mes vues et mes intentions ? Mais c’est ce que je n’ai jamais recherché dans tout le cours de mon administration, jamais on ne m’a vu acheter aucune voix ni aucun parti par des promesses, de l’argent ou des places : non, jamais ! Et si j’en ai donné à des ministres, à des conseillers d’État, à des législateurs, c’est que ces choses étaient à donner, et qu’il était naturel et même juste qu’elles fussent distribuées à ceux qui travaillaient près de moi.

« De mon temps tous les corps constitués ont été purs, irréprochables, je le prononce ; ils agissaient par conviction : la malveillance et la sottise pouvaient dire le contraire ; elles avaient tort. Et si on les a condamnés, c’est parce qu’on n’a pas su ou qu’on n’a pas voulu savoir, et puis aussi à cause du mécontentement et de l’opposition du temps, et, par-dessus tout encore, à cause de cet esprit d’envie, de détraction et de moquerie qui nous est si particulièrement naturel.

« On a beaucoup accusé le Sénat ; on a beaucoup crié au servilisme, à la bassesse ; mais des déclamations ne sont pas des preuves. Qu’eût-on donc voulu du Sénat ? qu’il eût refusé des conscrits ? que les commissions de la liberté individuelle et de la presse eussent fait esclandre contre le gouvernement ? qu’il eût fait ce que plus tard, en 1813, a fait une commission du Corps Législatif ? Mais voyez où celle-ci nous a menés. Je doute qu’aujourd’hui les Français lui portent une grande reconnaissance. Le vrai est que toutes nos circonstances étaient forcées ; les gens sages le sentaient et savaient s’y plier. Ce qu’on ignore, c’est que, presque dans toutes les grandes mesures, des sénateurs venaient, avant de voter, me produire à l’écart, et quelquefois très chaudement, leurs objections ou même leurs refus, et qu’ils s’en retournaient convaincus ou par mes raisonnements, ou par la force et l’imminence des choses.

« Si je ne faisais pas bruit de tout cela, c’est que je gouvernais en conscience, et que je dédaignais la charlatanerie ou tout ce qui pouvait être pris pour elle.

« Les votes du Sénat étaient à peu près constamment unanimes, parce que la conviction y était universelle. On a essayé de rehausser beaucoup, dans le temps, une imperceptible minorité, que les louanges hypocrites de la malveillance, leur pure vanité ou tout autre travers de caractère, poussaient à une opposition sans danger. Mais ceux qui la composaient ont-ils tous montré, dans nos dernières crises, une tête bien saine ou un cœur bien droit ? Je le répète, la carrière du Sénat a été irréprochable ; l’instant seul de sa chute a été honteux et coupable. Sans titre, sans pouvoir, et en violation de tous les principes, il a livré la patrie et consommé sa ruine. Il a été le jouet des hauts intrigants qui avaient besoin de discréditer, d’avilir, de perdre une des grandes bases du système moderne ; et il est vrai de dire qu’ils ont complètement réussi, car je ne sache pas de corps qui doive s’inscrire dans l’histoire avec plus d’ignominie que le Sénat. Toutefois, il est juste encore d’observer que cette tâche n’est pas celle de la majorité, et que parmi les délinquants se sont trouvés une foule d’étrangers, au moins indifférents désormais à notre honneur et à nos intérêts. »

Le Conseil d’État, lors de l’arrivée de M. le comte d’Artois, s’agita comme il put pour s’attirer son attention et capter sa bienveillance. Il lui fut présenté deux fois, et sollicita d’envoyer une députation à Compiègne au-devant du roi. Le lieutenant-général du royaume répondit à cette dernière demande que le roi en recevrait volontiers les membres individuellement, mais qu’on ne devait pas songer à lui envoyer une députation. Il est vrai de dire que les gros bonnets, c’est-à-dire les chefs de sections étaient absents. Tout ce mouvement d’ailleurs n’avait d’autre but que de tâcher de ne pas perdre le traitement, peut-être même d’être conservé. Ainsi le Conseil d’État fit tout aussitôt son adhésion aux résolutions du Sénat, évitant, à la vérité, toute expression qui eût pu être injurieuse pour l’Empereur : « Et vous l’avez signée ? me dit l’Empereur. – Non, Sire, je refusai ma signature à cette adhésion, soutenant que c’était une insigne folie que de prétendre demeurer successivement le conseiller et l’homme de confiance de deux antagonistes, et que d’ailleurs, si le vainqueur s’y entendait bien, le meilleur gage à présenter à son attention devait être la fidélité et le respect envers le vaincu. – Et vous raisonniez juste, » observa Napoléon.


Paroles vives – Circonstances caractéristiques.


Dimanche 5.

Nous nous trouvions à peu près tous réunis auprès de l’Empereur dans le jardin. Ceux de la ville se plaignaient fort de la manière dont ils y étaient, ainsi que des vexations toujours renouvelées dont ils étaient l’objet. L’Empereur qui, depuis près de quinze jours, avait vainement établi le système de ne rien traiter sur cet article que par écrit, comme la manière la plus digne, la plus convenable et la plus propre à amener des résultats ; qui avait même arrêté une note à ce sujet, laquelle avait dû être remise depuis longtemps et ne l’avait jamais été, y revint plusieurs fois sous différentes formes, et quelques-unes assez piquantes. Tous les raisonnements et toutes les observations indirectes s’appliquaient au grand maréchal. Celui-ci finit par s’en fâcher, car quel bon naturel n’aigrissent pas les infortunes ! Il s’exprima très vivement ; sa femme, très près de la porte, désespérant de neutraliser l’orage, s’esquiva. Je pus observer alors combien toutes les impressions que pouvait créer cette circonstance se succédaient avec rapidité chez l’Empereur. La raison, la logique, on pourrait même dire le sentiment, dominèrent toujours. « Que vous n’ayez point remis cette lettre, si vous la croyiez nuisible, disait-il, c’est un devoir de l’amitié que vous me portez ; mais cela demandait-il un retard de plus de vingt-quatre heures ? Voilà quinze jours que vous ne m’en parlez pas. Si ce plan était juge mauvais, si la rédaction en avait été défectueuse, pourquoi ne pas me le dire ? je vous aurais réunis tous pour la discuter avec moi. »

Nous demeurions tous arrêtés près du berceau, à l’extrémité de l’allée que l’Empereur parcourait seul devant nous, allant et venant. Dans un des moments où l’Empereur était le plus éloigné, le grand maréchal me dit : « Je crains de m’être exprimé inconvenablement, et j’en suis bien fâché. – Nous allons vous laisser avec l’Empereur, lui dis-je ; vous le lui aurez bientôt fait oublier dès que vous serez seuls. » Et j’entraînai hors du jardin tout ce qui était là.

Effectivement, le soir, l’Empereur causant avec moi de sa matinée, disait : « C’était après nous être raccommodé avec le grand maréchal… c’était avant l’algarade du grand maréchal ; » et autres choses pareilles qui prouvaient tout à fait que cette circonstance n’avait rien laissé sur son cœur.


Sur les généraux de l’armée d’Italie – Armée des anciens, Gengiskan, etc. – Invasions modernes – Caractère des conquérants.


Lundi 6.

L’Empereur a été souffrant, et a travaillé beaucoup dans sa chambre. Il m’a dicté les portraits des généraux de l’armée d’Italie : Masséna, d’un rare courage et d’une ténacité si remarquable, dont le talent croissait par l’excès du péril ; qui, vaincu, était toujours prêt à recommencer, comme s’il eût été vainqueur.

Augereau, qui, tout au rebours, en avait toujours assez, était fatigué et comme découragé par la victoire même. Toutefois Napoléon dit, dans sa dictée, que c’est Augereau surtout qui décida de la journée de Castiglione, et que, quelques torts que l’Empereur eût à lui reprocher par la suite, le souvenir de ce grand service national lui demeura constamment présent, et triompha de tout.

Serrurier, qui avait conservé toutes les formes de la sévérité d’un ancien major d’infanterie ; honnête homme, probe, sûr, mais général malheureux.

Steingel, qui possédait si éminemment toutes les qualités d’un général d’avant-garde.

Laharpe, grenadier par le cœur comme par la taille, qui périt si malheureusement. Vaubois, etc., etc.

Dans divers objets de la conversation du jour, je note ce que l’Empereur disait sur les armées des anciens. Il se demandait si l’on devait croire aux grandes armées dont il est question dans l’histoire. Il pensait que la plus grande partie des citations était fausse et ridicule. Ainsi il ne croyait pas aux innombrables armées des Carthaginois en Sicile. « Tant de troupes, observait-il, eussent été inutiles dans une aussi petite entreprise ; et si Carthage eût pu en réunir autant, on en eût vu davantage dans l’expédition d’Annibal, qui était d’une bien autre importance, et qui pourtant n’avait pas au-delà de quarante à cinquante mille hommes. » Ainsi il ne croyait point aux millions d’hommes de Darius et de Xercès, qui eussent couvert toute la Grèce, et se seraient sans doute subdivisés en une multitude d’armées partielles. Il doutait même de toute cette partie brillante de l’histoire de la Grèce ; il ne voyait, dans le résultat de cette fameuse guerre persique, que de ces actions indécises où chacun s’attribue la victoire. Xercès s’en retourna triomphant d’avoir pris, brûlé, détruit Athènes ; et les Grecs exaltèrent leur victoire de n’avoir pas succombé à Salamine. « Quant aux détails pompeux des victoires des Grecs et des défaites de leurs innombrables ennemis, qu’on n’oublie pas, observait l’Empereur, que ce sont les Grecs qui le disent, qu’ils étaient vains, hyperboliques, et qu’aucune chronique de Perse n’a jamais été produite pour assurer notre jugement par un débat contradictoire. »

Mais l’Empereur croyait à l’histoire romaine, sinon dans tous ses détails, du moins dans ses résultats, parce qu’ils étaient des faits aussi patents que le soleil. Il croyait encore aux armées de Gengiskan et de Tamerlan, quelque nombreuses qu’on les ait prétendues, parce qu’ils traînaient à leur suite des peuples nomades entiers qui se grossissaient encore d’autres peuples dans leur route ; et il ne serait pas impossible, disait l’Empereur, que l’Europe finît un jour de cette manière. La révolution opérée par les Huns, et dont on ignore la cause, parce que la trace s’en perd dans le désert, peut se renouveler.

La Russie est admirablement bien située pour amener une telle catastrophe. Elle peut aller puiser à son gré d’innombrables auxiliaires et les déverser sur nous ; elle trouvera tous ces peuples errants d’autant mieux disposés, d’autant plus impatiens, que le récit et les succès de ceux des leurs qui dernièrement ont exécuté chez nous des courses si heureuses et si productives auront frappé leur imagination et excite leur avidité.

De là la conversation a conduit aux conquêtes et aux conquérants ; et l’Empereur concluait que, pour être conquérant avec succès, il fallait nécessairement être féroce, et que, s’il eût voulu être féroce, il eut conquis le monde. J’ai osé me permettre de combattre ces dernières paroles échappées sans doute à l’humeur du moment. J’ai osé représenter que lui, Napoléon, était précisément la preuve du contraire ; qu’il n’avait point été féroce, et pourtant avait conquis le monde ; qu’avec de la férocité et nos mœurs modernes il n’eût certainement jamais été jusque-là. En effet, la terreur n’est plus aujourd’hui ce qui peut nous soumettre à un homme ; mais seulement de bonnes lois et la persuasion du grand caractère, la connaissance d’une énergie à toute épreuve dans celui chargé de les faire exécuter. Or telle avait été précisément, disais-je, la cause des succès de Napoléon, celle de la soumission et de l’obéissance des peuples.

La Convention fut féroce et inspira la terreur : on plia, mais on ne put la supporter. Si elle eût été un seul homme, on s’en fût bientôt défait ; mais c’était une hydre ; et encore que de tentatives ne hasarda-t-on pas ! que de dangers auxquels elle n’échappa que par miracle ! Elle fut obligée de s’ensevelir elle-même au milieu de ses triomphes !

Pour qu’un conquérant pût être féroce avec succès, il faudrait qu’il commandât à des soldats féroces eux-mêmes, et qu’il régnât sur des peuples sans lumières : or, sous ce rapport, la Russie encore possède un avantage immense sur le reste de l’Europe ; elle a le rare avantage d’avoir un gouvernement civilisé et des peuples barbares : chez eux les lumières dirigent et commandent, l’ignorance exécute et dévaste. Un sultan turc ne saurait aujourd’hui gouverner longtemps aucune des nations éclairées de l’Europe ; l’empire des lumières serait plus fort que sa puissance.


Idées, projets, insinuations politiques, etc..


Mardi 7.

Le soir, n’étant que nous deux, nous promenant seuls, assez tard, dans l’allée inférieure devenue le lieu favori, je lui dis qu’une personne importante, dont les idées, les récits pouvaient être notre intermédiaire avec le monde régulateur, et influer sur notre destinée future, avait, avec des formes et des préalables assez significatifs, interpellé l’un de nous de lui dire en conscience ce qu’il croyait de l’Empereur, touchant certains objets politiques ; s’il avait donné sa dernière constitution avec la véritable intention de la maintenir ; s’il avait renoncé de bonne foi à ses anciens projets du grand empire ; s’il consentirait à laisser l’Angleterre jouir de la suprématie maritime ; s’il ne lui envierait pas la tranquille possession de l’Inde ; s’il ne se prêterait pas à renoncer aux colonies, et à acheter des Anglais seuls les denrées coloniales au véritable prix du commerce ; s’il ne s’unirait pas aux Américains, dans le cas de leur rupture avec l’Angleterre ; s’il ne consentirait pas à l’existence d’un grand royaume en Allemagne, pour la maison d’Angleterre qui va perdre incessamment celui de la Grande-Bretagne, lors de l’accession au trône de la jeune princesse de Galles, ou, au défaut de l’Allemagne, s’il ne consentirait pas à laisser établir cette domination en Portugal, au cas que l’Angleterre s’en arrangeât avec la cour du Brésil, etc.

Ces questions ne reposaient pas sur des idées vagues ou des opinions oiseuses ; le personnage les appuyait sur des faits positifs : « Nous avons besoin, disait-il, d’une paix longue et durable sur le continent ; d’une jouissance paisible de nos avantages actuels pour sortir de la crise financière où nous sommes, et alléger la dette incommensurable sous laquelle nous courbons : or, l’état présent de la France, ajoutait-il, celui de l’Europe ne sauraient, avec les éléments actuels, nous procurer ce résultat.

Notre victoire de Waterloo vous a perdus ; mais elle est loin de nous avoir sauvés ; tous les hommes de bon sens, chez nous, tous ceux qui peuvent échapper à l’influence momentanée des passions, le pensent ou penseront ainsi, etc., etc. »

L’Empereur doutait d’une partie de ce récit, et traitait le reste de rêverie ; puis se ravisant, il me dit : « Eh bien ! votre opinion ? Allons, Monsieur, vous voilà au Conseil d’État ! – Sire, disais-je, on se permet souvent de rêver sur les matières les plus graves, et, pour être emprisonné à Sainte-Hélène, il n’est pas défendu de composer des romans ; j’en vais donc faire un. Pourquoi pas un mariage politique des deux peuples, où l’importerait l’armée en dot et l’autre la flotte ? idée folle sans doute aux yeux du vulgaire, trop hardie peut-être aux yeux des gens plus exercés, et cela parce qu’elle est tout à fait neuve et hors de toute routine, mais pourtant dans le genre de ces créations imprévues, lumineuses, utiles, qui caractérisent Votre Majesté, qu’elle seule peut faire écouter et savoir accomplir.

« Comment, disais-je allant sans doute au-delà des idées de l’interlocuteur anglais lui-même, Votre Majesté ne donnerait pas demain, si c’était en son pouvoir, tous les vaisseaux français pour racheter à la France la Belgique et la rive du Rhin ? Elle ne donnerait pas cent cinquante millions pour recevoir des dizaines de milliards ? Et quel marché du reste que celui qui procurerait aux deux peuples à la fois l’objet pour lequel l’un et l’autre se ruinent et s’entre-égorgent sans cesse depuis tant d’années ! marché qui réduirait ces deux peuples à avoir réellement besoin l’un de l’autre, au lieu d’être entretenus en une perpétuelle inimitié ? Ne serait-ce donc rien pour la France, reçue désormais dans toutes les colonies anglaises sur le pied des Anglais mêmes, que d’avoir ainsi sans coup férir la jouissance du commerce de toute la terre ? Ne serait-ce pas tout pour l’Angleterre que de s’assurer de son côté la souveraineté des mers, l’universalité du commerce, pour l’obtention et la conservation desquelles elle se met sans cesse en péril, en attachant désormais pour toujours à ce système la France, devenue le régulateur, l’arbitre même du continent ?

« À l’abri désormais de toute crainte, et forte de toutes les forces de sa compagne, l’Angleterre licencierait son armée pour prix du sacrifice que la France ferait de sa flotte ; elle pourrait même aussi réduire de beaucoup le nombre de ses vaisseaux ; alors elle paierait sa dette, allégerait ses peuples ; elle prospérerait ; et, loin de jalouser la France à l’avenir, on la verrait, une fois que le système serait compris et que les passions auraient fait place aux vrais intérêts, on la verrait travailler elle-même à son agrandissement continental, puisque la France ne serait plus alors que l’avant-garde dont elle, l’Angleterre, demeurerait les ressources et la réserve.

« L’unité de législation politique des deux peuples, leurs intérêts communs, des résultats si visiblement avantageux, achèveraient de suppléer dans ce plan à ce que les passions des gouvernants pourraient présenter d’obstacles ou de difficultés, etc., etc. »

L’Empereur m’écouta, mais ne répondit rien : rarement il se laisse pénétrer ou se prête à des conversations politiques. Il était fort tard, il se retira.


Contrariétés – Réflexions morales.


Mercredi 8, jeudi 9.

Je suis allé d’assez bonne heure chez M. Balcombe lui porter mes lettres pour l’Europe ; un bâtiment allait partir. J’y rencontrai l’officier chargé de notre garde. Frappé de l’état d’affaissement où j’avais vu l’Empereur la veille, et du besoin extrême qu’il avait de prendre quelque exercice, je dis à cet officier que je soupçonnais le motif qui empêchait l’Empereur de sortir à cheval, que j’allais lui parler avec franchise, et avec d’autant plus de facilité que j’appréciais tout à fait la manière délicate dont il remplissait son office auprès de nous. Je lui demandai donc quelles étaient ses instructions, et ce qu’il ferait si l’Empereur venait à se promener à cheval autour de la maison, lui faisant sentir la répugnance qu’il devait naturellement avoir pour tout ce qui était propre à lui rappeler à chaque instant la réclusion où il se trouvait ; l’assurant, du reste, qu’il n’y avait rien qui lui fût personnel, et que si l’Empereur avait envie d’entreprendre de longues courses, j’étais persuadé qu’il le ferait demander de préférence pour en être accompagné. L’officier me répondit que ses instructions étaient de suivre l’Empereur ; mais que, se faisant une loi de lui être le moins désagréable possible, il prenait sur lui de ne pas l’accompagner.

À déjeuner, je fis part à l’Empereur de ma conversation avec le capitaine. Il me répondit que c’était bien à lui sans doute, mais qu’il n’en profiterait pas, n’étant pas dans ses principes de jouir d’un avantage qui pourrait compromettre un officier.

Cette détermination fut trop heureuse : entrés le soir-chez nos hôtes, le capitaine me prit à part pour me dire qu’ayant été à la ville dans la journée parler à l’amiral de notre conversation du matin, il lui avait été enjoint de se conformer à ses instructions. Je ne pus m’empêcher de répondre avec vivacité que j’étais sûr que l’Empereur allait ordonner le renvoi immédiat des trois chevaux qu’on avait mis à notre disposition. L’officier, auquel je fis connaître, du reste, la réponse que l’Empereur m’avait faite le matin à son sujet, me dit qu’il pensait aussi que c’était très bien de renvoyer les chevaux, qu’il n’y avait rien de mieux à faire ; réponse que je crus dictée par l’humeur qu’il éprouvait lui-même du rôle qu’on lui imposait.

En sortant de chez nos hôtes, l’Empereur continua de se promener dans l’allée. Je lui appris ce que venait de me dire l’officier anglais. On eût dit qu’il s’y attendait ; mais je ne m’étais pas trompé, il m’ordonna de faire renvoyer les chevaux. Comme ce contretemps m’avait été fort sensible, je lui dis, avec un peu de vivacité peut-être, que s’il me le permettait j’allais rentrer auprès de l’officier pour qu’il eût à remplir sa volonté sur-le-champ. À quoi il répondit, avec une gravité et un son de voix tout particuliers : « Non, Monsieur, point d’humeur ; rarement on fait bien dans cette situation : il faut toujours laisser s’écouler la nuit sur l’injure de la veille. »


Respect au fardeau.


Vendredi 10.

Aujourd’hui, après nos travaux ordinaires, l’Empereur, prenant une direction nouvelle, est allé sur la route de la ville jusqu’au point d’où l’on aperçoit la rade et les vaisseaux. Au retour il a été rencontré dans le chemin par madame Balcombe, la maîtresse de notre maison, et une madame Stuart, jeune femme de vingt ans, fort jolie, retournant de Bombay en Angleterre. L’Empereur a causé avec elle des mœurs, des usages de l’Inde, des désagréments de la mer, surtout pour les femmes ; de l’Écosse, patrie de madame Stuart ; beaucoup d’Ossian, et l’a félicitée de ce que le climat de l’Inde avait respecté son teint d’Écosse.

Des esclaves, chargés de lourdes caisses, ont croisé notre route ; madame Balcombe leur ayant dit fort rudement de s’éloigner, l’Empereur s’y est opposé, disant : « Respect au fardeau, Madame ! » À ces mots, madame Stuart, qui n’avait cessé de chercher avidement à la dérobée les traits et la physionomie de l’Empereur, laissa échapper tout bas à sa voisine : « Mon Dieu, que voilà une figure et un caractère bien différents de ce qu’on m’avait dit ! »

  1. Le dépôt chez la maison Laffitte.
      L’Empereur ayant abdiqué pour la seconde fois, quelqu’un qui l’aimait pour lui-même et connaissait son imprévoyance, accourut pour connaître si l’on avait pris des mesures pour son avenir. On n’y avait pas songé, et Napoléon demeurait absolument sans rien. Pour pouvoir y remédier, il fallut que bien des gens s’y prêtassent de tout leur cœur, et l’on vint à bout de la sorte de lui composer les quatre ou cinq millions dont M. Laffitte s’est trouvé le dépositaire.
      Au moment de quitter la Malmaison, la sollicitude des vrais amis de Napoléon ne lui fut pas moins utile. Quelqu’un qui se défiait du désordre et de la confusion inséparables de notre situation, voulut vérifier par lui-même si l’on avait bien pourvu à tout ; quel fut son étonnement d’apprendre que le chariot chargé des ressources futures demeurait oublié sous une remise à la Malmaison même ; et quand on voulut y remédier, la clef ne se trouva plus. Cet embarras demanda beaucoup de temps ; notre départ en fut même retardé de quelques instants.
      Cependant M. Laffitte était accouru pour donner à l’Empereur un récépissé de la somme ; mais Napoléon n’en voulait point, lui disant : « Je vous connais, Monsieur Laffitte, je sais que vous n’aimiez point mon gouvernement, mais je vous tiens pour un honnête homme. »
      Du reste, M. Laffitte semble avoir été destiné à se trouver le dépositaire des monarques malheureux. Louis XVIII, en partant pour Gand, lui avait fait remettre pareillement une somme considérable. À l’arrivée de Napoléon, le 20 mars, M. Laffitte fut mandé par l’Empereur et questionné sur ce dépôt, qu’il ne nia pas. Et comme il exprimait la crainte qu’un reproche se trouvât renfermé dans les questions qui venaient de lui être faites. « Aucun, répondit l’Empereur : cet argent était personnellement au roi, et les affaires domestiques ne sont pas de la politique. »
  2. Après mon enlèvement de Longwood, sir Hudson Lowe, saisi de mes papiers, parcourait, avec mon agrément, ce journal. Il y trouvait des choses fort désagréables pour lui et un moment il me dit : « Monsieur le comte, quel héritage vous préparez à mes enfants ! – Ce n’est pas ma faute, répondis-je ; il ne tient qu’à vous qu’il en soit autrement ; vous me rendrez heureux de me mettre à même d’effacer, ainsi que je l’ai fait il y a peu de jours pour le général Wilson. » Sur quoi de demander ce qu’il y avait donc sur celui-ci, et nous y passons. Après avoir lu tout ce qui le concernait, et le motif de mon effaçure, il dit d’un air piteux, pensif et chagrin : « Oui, je le vois bien, mais je ne comprends pas… ; car je connais beaucoup Wilson, et il s’était pourtant bien chaudement montré pour les Bourbons. »
    Quand nous apprîmes la délivrance de Lavalette, nous en tressaillîmes de joie sur notre rocher. Quelqu’un observant que son libérateur Wilson n’était apparemment pas le même que celui qui avait écrit tant de mauvaises choses sur l’Empereur : « Et pourquoi pas ? dit Napoléon. Que vous connaissez peu les hommes et les passions ! qui vous dit que celui-ci ne serait pas un de ces esprits ardents, passionnés, qui aura écrit ce qu’il croyait alors ? Et puis nous étions ennemis, nous combattions. Aujourd’hui que nous sommes abattus, il sait mieux ; il peut se trouver abusé, trompé, en être mécontent, et peut-être nous souhaiter à présent autant de bien qu’il a cherché à nous faire de mal. »
    La sagacité de Napoléon était telle, ou le hasard ici le conduisait si justement, qu’on pourrait dire qu’il ne faisait que lire de loin. Ce Robert Wilson était en effet l’écrivain même ; heurté de voir un grand peuple privé de ses premiers droits, il se récriait désormais contre les alliés, comme s’ils lui eussent imposé des chaînes à lui-même, et personne n’a montré une plus vive indignation sur les traitements faits à Napoléon, ni témoigne un plus ardent désir de les voir cesser.
  3. Tués dans les combats… 3.614
    Morts de leurs blessures…    854
    Morts par accidents…    290
    Morts par maladies ordinaires... 2.468
    Morts de la fièvre pestilentielle...   1.689
    ________Total… 8 915
    L’ordonnateur en chef, SARTELON.

    Au Caire, le 10 frimaire an IX.