Müller-Simonis - Du Caucase au Golfe Persique/Nakhitchévan - Le Beïram-Ali - Adieu Russie

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Université catholique d’Amérique (p. 73-86).


CHAPITRE VI


NAKHITCHÉVAN – LE BEÏRAM-ALI
ADIEU RUSSIE


La ville et son passé. Les anciens établissements des Dominicains arméniens. Heureux accident ; nous assisterons à la grande procession du Beïram-Ali ! Historique rapide des événements que la procession doit commémorer. Le Beïram-Ali se célèbre pendant les dix premiers jours du mois de Moharrem ; le dernier jour est le plus solennel ; on y fait la grande procession. La tour des Khâns. Rahim-Khân ; son palais. Belvédère admirable. La place de Nakhitchévan. La procession ; spectacle horrible. La foule surexcitée envahit la place ; le chef de police est débordé ; impossible d’achever la cérémonie. De Nakhitchévan à Djoulfa. Empressement des employés à nous faire passer en Perse. Le bac sur l’Araxe. Eski-Djoulfa et son pont. Djoulfa. Perse. Amabilité du chef de bureau. La lettre de Nazar-Aga. Le maître de poste ivre ; une journée perdue.


Nakhitchévan est une des plus anciennes cités de la vallée de l’Araxe ; Ptolémée la mentionne sous le nom de Naxuana[1]. Les Arméniens lui donnent, comme de juste, une étymologie noachide et montrent à quelque distance de la Tour des Khâns le tombeau de Noé ; il est assurément dans un état bien peu digne du titre qu’il porte !

La ville est dans un très beau site : vers le Nord-Ouest, l’Ararat ; dans une direction nord-ouest — sud-est, entre nous et le lac Sévanga, des montagnes volcaniques aux profondes échancrures et aux pitons isolés ; et enfin, dominée par toutes ces montagnes, au pied de l’éperon rocheux qui porte Nakhitchévan, la plaine de l’Araxe.

Nakhitchévan fut détruite et rebâtie peut-être plus souvent encore qu’Erivan. Shah-Abbas (1586 — 1628), redoutant les invasions des Turcs, avait pris le parti radical de ruiner complètement tout le pays sur la route d’Erzéroum à Tébriz pour faire le désert devant les armées turques ; quant aux habitants de ces malheureuses régions, il les avait transportés dans les provinces reculées de son empire.[2]

Lorsque Chardin passa à Nakhitchévan, en 1672, la ville se relevait de ses ruines.[3]

Elle fut longtemps un centre catholique important. Un religieux dominicain, le P. Barthélémy, avait fondé vers l’an 1320 une branche arménienne de l’ordre de saint Dominique[4] ; cette congrégation eut sa période de splendeur, et compta jusqu’à dix monastères autour de Nakhitchévan. Au temps de Chardin, ces religieux avaient déjà eu beaucoup à souffrir de la jalousie des schismatiques et des exactions du gouvernement persan, exactions dont les schismatiques étaient généralement les instigateurs ; ils ne possédaient plus guère que le couvent d’Abréner à cinq lieues de la ville. Tournefort disait de ces Catholiques : « Ce petit troupeau vit saintement ; il est bien instruit, et il n’y a pas de meilleurs Chrétiens dans tout l’Orient » [5].

L’influence des Dominicains subsistait encore, quoique bien diminuée, à la fin du xviiie siècle ; Ferrière-Sauvebœuf (1782 — 1789) disait, avec quelque exagération sans doute, que tous les habitants y étaient chrétiens et que le nombre des Catholiques surpassait celui des Grégoriens[6]. Depuis Chardin la ville eut encore à essuyer bien des désastres ; actuellement sa population est de 5 à 6000 habitants[7]


17 Septembre.

Ce matin, au saut du lit, notre cocher nous annonce la plus heureuse nouvelle ; l’essieu de notre voiture s’est cassé ! Cet accident va nous permettre d’assister à la grande procession du Beïram-Ali : il ne pouvait arriver plus à propos. Avant de parler de cette procession, il faut rapporter brièvement les événements historiques qu’elle est destinée à commémorer.

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Berceau arménien

Le but de la fête est de célébrer le martyre de deux des personnages les plus vénérés par la vaste secte des Musulmans Schiites, Hassân et Hussein.

Après la mort de Mahomet, Abou-Bekr, Omar et Othman avaient successivement occupé le Khalifat ; ils évinçaient ainsi Ali-Ben-Abou-Taleb : car celui-ci, neveu de Mahomet, était devenu son gendre en épousant Fatma l’unique enfant du Prophète, et semblait, à ce titre, le successeur désigné de celui-ci ; il ne parvint toutefois au Khalifat qu’après la mort violente d’Othman (656). Il avait été l’un des plus fidèles et des plus courageux compagnons du Prophète, et jouissait d’une grande popularité.

Il eut à combattre le soulèvement de Mouhawiah gouverneur de Syrie, qui s’était proclamé indépendant. La guerre fut terrible ; trois Choreïschites[8] résolurent d’y mettre fin, en tuant les deux compétiteurs. Ali fut assassiné à Koufa (661) et son fils Hassân lui succéda ; mais Mouhawiah ne fut que blessé, et continua à se poser comme compétiteur de Hassân. Après la mort de Mouhawiah, son successeur Yézid reprit la lutte contre Hassân, et chercha à se débarrasser de celui-ci par la trahison. Après plusieurs tentatives infructueuses, il réussit enfin à le faire empoisonner dans son propre palais à Médine. Les enfants de Hassân étant trop jeunes pour régner, ce fut son frère cadet Hussein qui lui succéda.

Hussein, voulant s’assurer de la possession de Koufa qui était alors la ville principale de l’Islam, y envoya son cousin Mouslim. Mais la puissante armée de Yézid intimida les Koufiens ; Mouslim fut trahi et tué. Il avait emmené ses deux enfants, l’un âgé de six ans à peine, l’autre de sept ; ils furent massacrés et leurs têtes portées en trophée au camp ennemi.

Cependant Hussein apprenant ces nouvelles, s’approchait lui-même de Koufa. Yézid avait envoyé une armée de 30,000 hommes ( ?) à sa rencontre au bord de l’Euphrate. Hussein n’avait avec lui que 72 hommes ( ?) lorsqu’il se trouva en face de l’armée ennemie. Quoique l’issue du combat ne put être douteuse, il se retrancha de son mieux avec ses compagnons et soutint pendant deux jours les attaques de l’ennemi.

À la fin du deuxième jour ses compagnons étaient presque tous tués ; lui-même était criblé de blessures ; épuisé par la perte de son sang, il tomba de cheval.

On envoya successivement un grand nombre de soldats pour lui trancher la tête ; mais tous refusaient avec horreur cette mission sacrilège ; ceux qui approchaient de lui avec le plus de résolution, fuyaient dès qu’ils voyaient son visage.

Enfin deux hommes, Sinan-Ibn-Arwa et Shoumour-Zil-Djowschoun, excités par la promesse d’une forte récompense, s’avancèrent pour le décapiter. Shoumourse voilà le visage. « Qui es-tu, cria Hussein ; ôte-ton voile ! » Shoumour obéit. « Attendez un moment, poursuivit Hussein ; c’est aujourd’hui vendredi, c’est le dixième jour du mois de Moharrem et c’est l’heure de la prière ; laissez-moi vivre encore quelques instants pour prier. » Après ces paroles, il se prosterna ; les assassins profitèrent de ce moment et lui tranchèrent la tête. On emmena ensuite sa famille en captivité et on porta sa tête sur une pique à travers toutes les villes.

Ces meurtres enlevèrent l’empire aux Alides ; mais leurs partisans se perpétuèrent, transportant la lutte autant sur le terrain religieux que sur le terrain politique. Une dynastie arabe, celle des Fatimites (909-1171) prétendit descendre d’Ali. La Perse fut le vrai refuge des partisans religieux d’Ali qui furent appelés Schiites. Ils rejettent les Khalifes antérieurs à Ali comme usurpateurs ; leur doctrine est paraît-il plus orthodoxe ( ?) que celle des Sunnites qui reconnaissent la succession des Khalifes.

Les Schiites vécurent assez effacés jusqu’au xive siècle, où Seffi-ed-Din d’Ardébil propagea beaucoup cette secte ; son petit fils Ismaïl profita des persécutions infligées par les descendants Sunnites de Timour à ses coreligionnaires, pour unir le patriotisme à la religion et amener ainsi la révolution qui renversa la dynastie tartare. En même temps se creusait l’abîme infranchissable entre Sunnites et Schiites, entre Persans et Turcs.

La fête à laquelle nous allons assister, a pour but de célébrer la commémoration de ces meurtres et la scission des deux grandes sectes.

Elle occupe les Musulmans Schiites pendant les dix premiers jours du mois de Moharrem. Durant chacun des neuf premiers jours les fidèles, les Tatars surtout, passent leurs soirées à sauter et à crier comme des fous ; la cérémonie à laquelle nous avons assisté à la mosquée verte d’Erivan et la procession aux flambeaux que nous avons vue le soir, faisaient partie des cérémonies de cette neuvaine.

Pendant ce temps les fidèles observent un jeûne rigoureux ; c’est-à-dire que, du lever au coucher du soleil, ils ne boivent, ni ne mangent, ni ne fument ; mais ils peuvent se dédommager largement pendant la nuit. Les souffrances des Imâms forment le sujet de « mystères » que l’on joue pendant les premiers neuf jours ; on réserve pour le dixième les souvenirs les plus solennels, et c’est la mort de Hussein qui occupe seule la scène au dénouement.

Pendant ces neuf jours les Musulmans font des processions dans la ville, chantant des hymnes plaintifs et accompagnant leur chant de coups frappés en cadence sur leur poitrine. À l’approche du soir, comme je l’ai dit, les Tatars font leur promenade aux flambeaux et se trémoussent avec rage. C’est ainsi qu’ils témoignent leur douleur, et que, pour compenser les trahisons des premiers Musulmans, ils font parade du courage qui les anime, et du désir qui les consume de défendre au prix de leur vie leur foi et leurs Imâms.

Le gouvernement russe voit d’assez mauvais œil ces assemblées nocturnes. Elles servent souvent de prétexte à des collisions sanglantes où les inimitiés privées cherchent à vider leurs querelles. Il a souvent tenté de les interdire, mais sans succès ; à Erivan, le chef de police nous avait dit le matin qu’il n’y aurait aucune cérémonie en pleine rue ; la procession du jour n’eut, je crois, pas lieu ; mais le soir on ne put empêcher la promenade aux flambeaux. Le sous-chef de police qui demeurait à notre hôtel, musulman lui même, n’était évidemment pas disposé à irriter ses coreligionnaires.

Donc nous avons la chance d’assister au dernier acte de ces drames.

Nous nous dirigeons rapidement vers l’autre bout de la ville, dans le quartier sud, près du palais des anciens Khàns, où les cérémonies doivent avoir lieu. Toute la population est dans les rues ; des espèces de reposoirs sont dressés aux carrefours ; les enfants dansent autour, et de petits bambins de six à sept ans manient de grands sabres nus pour s’exciter au courage. Quelques derviches rassemblent des groupes auxquels ils prêchent.

Nous arrivons ainsi au palais des Khâns. Une tour octogone à moitié ruinée offre un charmant échantillon d’art persan ; une niche ornée de fayences occupe le milieu de chacun des côtés ; le haut de la tour est orné d’une frise sur laquelle court une inscription koufique en lettres de fayence des formes les plus classiques ; des ornements du même genre dessinent tous les angles de la tour. À côté, un portique flanqué de deux minarets, mérite aussi l’attention.

Pendant que nous admirons ces monuments, Hyvernat fait la connaissance de Rahîm-Khân à qui ces ruines appartiennent et dont le palais est tout proche. Rahîm est le descendant des anciens Khâns de Nakhitchévan. Dépouillé de l’autorité politique de ses ancêtres, il a encore une grande influence dans la vie civile ; c’est un Tatar russifié portant l’inévitable casquette blanche (avec cocarde), et parlant un peu français. Il nous invite à visiter son palais qui est tout proche ; à notre arrivée les dames en petit costume d’intérieur, c’est-à-dire en petit, très petit costume de danseuses de ballet, se retirent, mais sans l’empressement qu’aurait, en présence d’infidèles, demandé l’orthodoxie schiite.

Le palais en lui-même est parfaitement insignifiant ; mais sa terrasse forme un des plus beaux belvédères du monde. Elle domine la large vallée de l’Araxe et dans le lointain la vue se repose avec délices sur l’incomparable Ararat. C’est vu de Nakhitchévan que l’Ararat se présente sous les formes les plus gracieuses ; le petit cône se projette entièrement sur le grand, de sorte qu’on ne voit qu’un seul cône parfait, élancé et majestueux. La chaleur du jour donne à l’atmosphère ces effets de vibration particuliers à l’Orient, et la blanche calotte de neige de l’Ararat semble flotter dans les airs[9]. Comme dans la campagne romaine, plus on s’éloigne de Saint-Pierre, plus sa coupole grandit et ses lignes s’harmonisent ; ainsi pour l’Ararat, plus on s’en éloigne, plus ses contours se fondent et plus sa grandeur s’impose.

Après avoir longtemps admiré ce paysage, nous nous dirigeons vers la place où passeront tous les cortèges.

Cette place carrée est plantée d’arbres ; un côté se relève en gradins naturels, tandis que la tour des Khâns et les premières constructions du palais de Rahîm ferment deux des autres côtés : le quatrième est bordé de masures.

Nous grimpons sur la terrasse d’une de ces masures ; en face de nous, gradins de la colline et toits des maisons, tout est couvert d’une foule grouillante ; voiles et costumes, rouges, bleus, bigarrés de toutes les couleurs ; l’ensemble est éclairé d’un jour splendide. Le défilé commence.


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Ararat



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NAKHITCHÉVAN

Rien ne peut donner une idée de l’horreur de cette scène. Chaque village des environs défile à son tour autour de la place. Les « martyrs » sont vêtus de longues robes blanches ; leur tête est fraîchement rasée ; ils font la chaîne avec la main gauche, la droite, libre, est armée d’un sabre effilé, tranchant tourné vers le visage. De leur sabre ils s’entaillent le crâne en mesure, hurlant à tue-tête : Vah Hussein ! Shah Hussein ! Hussein, Hassan ! La Illah ! Ali ! ». Dès le début la scène est atroce.

Le sang coule à flots et voile les visages ; on ne voit que le blanc des yeux et l’ivoire des dents, ressortant en hideux rictus sous ce voile de sang. Le cœur se soulève, et il faut faire appel à toute son énergie pour contempler en face cet horrible spectacle.

À mesure que la procession se développe, le fanatisme s’exalte, et ces malheureux se donnent d’effrayantes estafilades d’où le sang découle sur leurs robes blanches et sur le sol ; les assistants le recueillent avec vénération. Des mollahs sont chargés de veiller auprès des plus fanatiques pour les empêcher de se tuer ; quand trop de sang a coulé, on bande la tête des plus épuisés ; mais ivres de sang, ils engagent de vraies luttes avec ceux qui les veulent arrêter, et dès qu’ils se voient libres un instant, ils recommencent leur infernale besogne. De petits enfants de six à huit ans font partie de ces bandes et font leurs premières armes dans cette fête !

Après les martyrs viennent des bandes d’hommes manœuvrant en mesure de gros gourdins et poussant des imprécations ; puis, mêlés avec eux, les pénitents. L’un ou l’autre d’entre eux, le buste nu, se déchire le dos avec des chaînes armées de crocs. Les autres, leur poitrine découverte, la frappent continuellement avec la paume de la main droite, poussant les mêmes hurlements que les martyrs ; ils mettent à cet exercice tant de persistance qu’ils arrivent à s’enlever complètement la peau.

La première partie du défilé est terminée. Ces sinistres acteurs vont ensuite chercher la procession symbolique, mannequins simulant les victimes de Kerbéla, représentations de tombeaux, etc.

À l’apparition de cette procession sur la place, le fanatisme redouble ; plusieurs des malheureux martyrs tombent épuisés. Tous les assistants, femmes et enfants, les hommes eux-mêmes, saluent ce défilé des gémissements les plus poignants. En lisant ces lignes, le lecteur n’aura qu’une pâle image de la réalité ; car ce spectacle défie toute description ; je puis dire sans exagération, que son souvenir m’a poursuivi pendant bien longtemps comme un cauchemar sinistre.

Que de contrastes ! En détournant un instant nos regards nous trouvions devant nous le calme grandiose du paysage de l’Ararat. Tout y était beauté, noblesse et relèvement pour l’âme ; tout à coup de nouveaux hurlements nous ramenaient brusquement à ces bêtes fauves : antithèses étranges, oppositions violentes entre l’homme déchu et l’œuvre de Dieu !

Le défilé terminé, Rahîm-Khân nous invite à nous asseoir au milieu de la place, près de la tente de cérémonie de son oncle, Khân « honoraire » de Nakhitchévan et général dans l’armée russe.

Sur cette place devait se jouer une scène parlée, représentation dramatique de la mort de Hussein. Mais la foule surexcitée a envahi la place ; le chef de police est arménien ; les Musulmans, indignés de se voir commandés par un Arménien, un homme d’une race jadis opprimée, furieux de voir aux places d’honneur un certain nombre de « chiens » dont nous étions, se mettent à huer le chef de police ; impossible de faire reculer la foule, impossible de terminer la représentation.

Ce pauvre chef de police ! Il nous a aperçus au début de la fête ; immédiatement il vient vers nous. « Vous ne partez donc pas ? » Nous lui expliquons notre accident de voiture et en même temps nous déclarons que nous entendons rester. Nous avions la partie belle ! Harassé par la surveillance de la foule, il eut été bien empêché de nous embarquer de force ! Mais à chaque instant nous le voyons jeter des regards désespérés de notre côté. Enfin nous mettons fin à ses angoisses, et nous nous disposons à partir.

Nous sommes contents d’avoir vu ces scènes : mais quelle horreur[10] ! Il semble, à lire les récits de plusieurs anciens voyageurs, [11] que ces cérémonies n’étaient pas aussi sanglantes autrefois. Sommes-nous ici témoins d’un réveil de fanatisme musulman, comme on en voit actuellement en tant de régions de l’Islam ; ou, ces mœurs sont-elles spéciales à ces provinces ? Je ne sais.

Nous quittons Nakhitchévan vers midi, et enlevons lestement les 45 verstes qui nous séparent de Djoulfa.

Ce long trajet n’est coupé que d’un seul relais de poste, entièrement isolé dans la campagne, le relais d’Alendjitchaï. On y trouve assez difficilement des chevaux, le voisinage de la frontière rendant trop faciles les incursions des pillards.

Après Alendjitchaï, la route d’été s’engage dans des gorges sauvages et se confond avec le lit desséché du torrent.

Arrivés au poste-frontière russe, sur les bords de l’Araxe, les employés témoignent le plus grand zèle à nous faire passer rapidement sur le territoire persan. En bonne règle, nos fusils auraient dû nous créer des difficultés ; car s’il est défendu d’importer en Russie des armes à longue portée, il est encore plus sévèrement défendu d’en exporter de Russie en Perse, sans une permission spéciale — encore une des marques de la haute surveillance exercée par le Tzar sur le Shah !

Les employés, nous voyant sans permis d’exportation, étaient fort soucieux ; après délibération, ils reconnurent qu’ils ne pouvaient décemment confisquer les fusils de voyageurs à destination du Kurdistan, et que, l’ordre d’expulsion de nos dangereuses personnes étant pressant, il valait mieux prendre sur eux de nous faire passer la frontière avec armes et bagages plutôt que de demander des instructions à Tiflis.

L’excès d’amabilité de la police envers M. Ûverna nous avait permis d’introduire nos fusils sans aucun papier ; l’excès de défiance envers M. G(h)yvernatte nous permit de les faire sortir de même ! Adieu Russie, beau pays de liberté !

L’Araxe, comme je l’ai déjà dit, forme frontière entre la Russie et la Perse. La rivière a un cours rapide, et ses eaux sont fort sombres. Un bac fait le service de la rive russe à la rive persane, car ici le fleuve n’est pas guéable. On trouve, paraît-il, un gué en amont, entre le poste de Djoulfa et Eski-Djoulfa. Le bac ne dessert que le bras principal du fleuve ; il reste ensuite à franchir un espace d’une centaine de mètres, toujours marécageux, parfois inondé ; ce petit trajet se fait à poil sur de misérables rosses, ou à dos d’homme.

Eski-Djoulfa, située à 5 verstes Nord-Ouest du poste-frontière, fut, comme je l’ai dit, détruite par Shah-Abbas ; on dit ses ruines assez intéressantes. Le pont d’Eski-Djoulfa était célèbre ; les Romains, dans leurs pointes hardies vers ces régions lointaines, avaient jeté un pont sur l’Araxe. C’était dans les premières années de la période impériale ; tout se courbait devant Rome et semblait annoncer une ère de conquêtes indéfinies. Aussi Virgile chantait-il :

Incedunt victœ longo ordine génies,
Indomitique Dahœ et pontem indignatus Araxes.

(Aeneid,viii,729.)

Et Properce :

Potabis galea fessus Araxis aquam.

(iii, II, 8)


Les récits populaires placent, avec assez de raison je crois, ce pont à Eski-Djoulfa, et en attribuent la construction à Auguste. Depuis lors, il a vu tous les grands envahisseurs asiatiques ; Timour le passa avec ses hordes, et Abbas le Grand le détruisit.

Sur la rive russe, le poste de Djoulfa[12] se compose de quelques bâtiments de douane et d’un casernement de cosaques ; le poste de Djoulfa-Perse est à peu près sur le même type ; son khân ou, si vous préférez, son hôtel est toutefois chose fort différente des relais russes ; il confient quelques chambres ornées de superbes tapis et a des prétentions au grand genre, pour les prix surtout.

La douane persane fut extrêmement courtoise. Munis de la lettre de recommandation que Nazare-Aga[13] avait bien voulu nous donner, nous fîmes visite au chef de la douane, qui nous reçut avec empressement et, dans des termes empreints d’une solennelle gravité, nous exempta au nom de Sa Majesté le Shah, de tous droits.

La soirée passée sur la terrasse du khân fut délicieuse.

Nous goûtions le sentiment fort agréable d’être délivrés d’une inquiète surveillance policière, et nous nous consolions de nos mésaventures en échangeant les réflexions les moins aimables pour les Russes qui nous regardaient de la rive opposée. Le coucher du soleil fut une féerie. Devant nous se développaient avec leurs dentelures étranges les chaînes de montagnes du Karabagh ; sur la rive droite de l’Araxe, le Nicham. Les contreforts dénudés de ces montagnes, les unes volcaniques, les autres composées d’un grès rouge-sang, [14]offrent déjà pendant le jour les teintes de roches les plus vives, du rouge intense au vert et au violet ; mais une lumière trop éclatante leur fait tort. Au coucher du soleil toutes ces teintes prennent une harmonie et une chaleur de tons ravissantes : feu de Bengale inimitable dont la nature fait les frais ! Dans la campagne tout est silence ; de longues files de chameaux parcourent seules la plaine pour gagner un campement ; au loin l’on entend le cri du Muezzin qui appelle à la prière les fidèles du Prophète ; peu à peu tout se tait : l’un après l’autre les hauts sommets, irisés des dernières lueurs du jour, entrent dans l’ombre, et à ce spectacle succèdent les poétiques splendeurs d’une nuit d’Orient.


18 Septembre.

Comme la plupart des voyageurs se rendent directement de Nakhitchévan à Khoï, sans passer par Djoulfa, il nous est difficile d’organiser notre caravane, et nous attendons vainement des chevaux pendant toute cette journée.

Notre temps se passe à repousser les importunités du maître de poste, propriétaire ou gérant du khân ; il est ivre-mort et se traîne constamment jusqu’à notre chambre prétendant nous confisquer notre bagage ! Il est curieux de voir avec quel respect les domestiques traitent cette vieille brute.

  1. Ker-Porter, i, 212.
  2. Les Arméniens de Djoulfa avaient été installés par lui dans un faubourg d’Ispahan qui devint la nouvelle Djoulfa. Politique habile, Shah-Abbas avait secondé les entreprises commerciales des Arméniens, et la nouvelle Djoulfa devint pendant quelque temps un des principaux centres commerciaux de l’Orient, pour subir ensuite les exactions des avides successeurs de Shah-Abbas, et ne garder plus que le souvenir de sa courte prospérité.
  3. Chardin, II, 297. En lisant les appréciations un peu sarcastiques de Chardin sur les missionnaires, il ne faut pas oublier qu’il était protestant et écrivait à un moment où l’antagonisme entre Protestants et Catholiques en France était très violent.
  4. Lettres édifiantes, ii, 134.
  5. Tournefort, lettre 200.
  6. Ferrière-Sauvebœuf, i, 264. Au xviie siècle les Jésuites eurent aussi une mission à Erivan. Les Arméniens schismatiques sont communément appelés Grégoriens en souvenir de l’Apôtre de l’Arménie, saint Grégoire l’Illuminateur, dont ils font, bien à tort, le patron de leur schisme.
  7. Meyer’s Conversalions lexicon, donne d’après une statistique de 1883, 538 habitants.
  8. La tribu des Choreïschites était la propre tribu de Mahomet.
  9. Je demande pardon au lecteur — ou plutôt je demande pardon à l’Ararat de le représenter sous ce vilain croquis qui ressemble en somme à une caricature.
  10. Toute le fête du Beiram-Ali ou Katil-Belram est fort bien décrite et illustrée avec des variantes de lieu et de détails par Vereschaguine, Tour du Monde, 1863, tome i, p. 55 et sqq.
  11. Chardin, ix, 49 et suiv. donne une très bonne description du Beiram-Ali.
  12. Les Russes écrivent Djoulf et non Djoulfa.
  13. Je dois ici sincèrement remercier un de mes amis et voisins, M. L. Scheidecker, qui se trouvant en relations personnelles avec S. E. Nazare-Aga, Ambassadeur de Perse à Paris, m’avait obtenu cette lettre de recommandation. Elle est intéressante à titre de document officiel. La lettre écrite en persan, par conséquent de droite à gauche, avait une très grande marge à droite et occupait une page ; le sceau servant de signature, au lieu d’être sur la même page se trouvait au bas de la seconde page, à droite, bien nettement marqué. Chardin rend très bien compte de tous ces détails de politesse. « La quatrième civilité à laquelle ils prennent garde est l’apposition du sceau qui tient lieu de signature ; le profond respect requiert qu’on appose son sceau au dos de la lettre, en bas, à un coin et de l’imprimer si fort sur le bout, que tout le sceau ne soit pas marqué, mais qu’il en manque une partie ; c’est pour dire : « Je ne suis pas digne de paraître devant vous ; je n’ose, par respect me montrer qu’à demi en votre présence ». Il y a trois endroits où l’on a coutume de mettre le sceau aux lettres ; car d’égal à égal on le place en bas au coin, au côté droit, à notre manière, qui est le côté gauche à la manière orientale (à cause du renversement de l’écriture) ; mais si c’est de supérieur à inférieur comme du seigneur au sujet ou du maître au serviteur, on met son sceau en haut ; et, au contraire, si c’est de l’inférieur au supérieur on met le sceau derrière, à demi comme je l’ai dit. » Chardin, ii, 292. Tout le passage est très intéressant à parcourir.
  14. Pour la géologie des environs de Djoulfa voir Dubois de Montp. Atlas. Série v, planche 7. E. Reclus, Géog. vi, 250, nomme en détail la plupart des sommets du Karabagh.