Madame de Girardin (Mirecourt)/Avant-propos
AVANT-PROPOS.
Depuis le jour où nous avons écrit sur notre drapeau cette audacieuse devise : « Vérité quand même, vérité sur tous ! » nous sommes victime d’attaques sans nombre.
Encore si nos agresseurs venaient se placer devant nous sur le terrain loyal que nous choisissons, pour nous y combattre hardiment et bien en face.
Mais point.
Ils refusent d’accepter nos armes ; ils cherchent à se glisser par derrière, afin de pouvoir nous assommer sans risque ou nous égorger sans péril.
Ces nobles ennemis partagent tout à fait le sentiment de ce bon M. de Voltaire : « Mentez, mentez toujours, il en restera quelque chose ! ».
Et la calomnie va le diable, comme dit Figaro.
Nous sommes à les entendre, un homme sans conscience et sans foi ; un piètre auteur ; dépourvu de bagage littéraire ; entièrement déshérité d’imagination et de verve, pauvre d’idées, pauvre d’esprit, pauvre de style. Partout, dans les cercles, dans les foyers de théâtre, dans les assemblées artistiques, dans les salons, dans les boudoirs, ils colportent ces gentillesses.
Or, trois cent mille de nos petits volumes sont entre les mains du public.
Et, comme le public est notre seul juge, nous laissons nos ennemis parfaitement libres de leur appréciation, en ce qui concerne l’esprit, le style et le talent.
Mais, pour ce qui est de la bonne foi, de la conscience et de l’honneur, halte-là, messieurs les voltairiens !
Ici nous n’acceptons ni vos insinuations déloyales, ni vos lâchetés anonymes, et nous saurons bien vous forcer à quitter l’ombre, à montrer votre visage, à parler haut.
Jusqu’alors nous n’avons pu nous défendre qu’à des intervalles très-éloignés, et en dérobant quelques pages à ces notices déjà trop courtes.
Patience ! vous nous trouverez bientôt devant vous, armé d’une plume quotidienne.
Avis aux Jeannots des Débats et aux Éthiopiens du Mousquetaire !
Il faut une bonne fois livrer bataille à tous ces héros du charlatanisme, à tous ces chevaliers du mensonge. Les avez-vous vus, les avez-vous entendus pendant ces derniers jours ? Nous étions prophète ; ils ont semé de fleurs la tombe de ce pauvre Gérard ; ils attendaient pour faire son éloge que le désespoir et la misère l’eussent conduit à la mort.
Gérard était une âme digne, un cœur plein de délicatesse et de fierté.
Toujours il repoussa l’argent que lui glissaient dans la main ses amis heureux ; mais la pension d’homme de lettres qu’on ne lui a jamais offerte, il l’eût prise peut-être, — et qui l’a demandée pour lui ?
Personne.
Vous n’avez songé ni l’un ni l’autre à servir de tuteur à ce naïf enfant du rêve, qui s’en allait au hasard, sans souci des réalités de l’existence et sans chercher le pain de chaque jour.
Pour l’arrêter sur cette pente qui le menait à l’abîme, aucun de vous n’a su lui tendre un bras secourable.
Effrayés du résultat de votre égoïsme vous avez parlé de prétendues ressources, de vie de bohème systématique ; vous avez essayé de faire croire à un crime.
Allons donc !
Gérard de Nerval s’est pendu ; le 24 janvier dernier, à sept heures du matin, le jour même de l’anniversaire de la mort de Jenny Colon, comme l’affirme un journal que nous avons sous les yeux.
Donc il n’y a pas eu de crime.
Le hasard n’opère point de tels rapprochements.
Jenny Colon, — chacun peut le savoir, aujourd’hui que nous sommes en face de deux tombes, — était cette Adrienne tant aimée dont le souvenir ne quittait plus le cœur du poëte.
Il a dit à son âme d’aller la rejoindre.
Et l’âme a laissé le corps en face d’un égout, rue de la Vieille-Lanterne, pour faire honte au siècle, pour faire honte aux hommes.