Madame est trop belle

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Madame est trop belle
Eugene Labiche par Desboutin.jpg
PERSONNAGES

Montgiscar

Chamberlain Pradeau

Landrol

Jules de Clercy

De Goberville Francès

Ernest Montgiscar Fachard

Moulinot Blaisot

Un gardien du musée des antiques Plet

Hector Grandin Lenormant

Justin, domestique.

Heloïse de Gobervile Spéliers

Hermance Tessier

Invités des deux sexes

Une famille anglaise

La scène à Paris, de nos jours.


Scène I

Le Gardien, puis Octave.

Une salle au musée des Antiques , au Louvre . – Contre les murs des bas-reliefs , des têtes d' empereurs romains sur des socles . – Au milieu , sur un piédestal , la statue de Pollux . – Galeries à droite et à gauche , deuxième plan.


Le Gardien

Mon Dieu ! que c'est ennuyeux d'être gardien au musée des Antiques. On ne voit jamais personne ... en haut , à la peinture , ils ont de la chance ... c' est plein de dames qui peignent sur des échelles ... mais ici pas un chat !... Ça finit par rendre mélancolique . ( Apercevant Octave au fend venant de droite . – A part .) Tiens ! un monsieur !... ça doit être un étranger . ( s' avançant d' un air aimable vers Octave .) Monsieur ...


Octave

Brrou !... Il ne fait pas chaud dans votre musée des Antiques .


Le Gardien

On n' y allume jamais de feu ... on dit que c' est contraire aux statues .


octave

Je comprends ... ça leur fait monter le sang à la tête .


Le Gardien
riant par complaisance

Ah ! ah !... monsieur est Anglais ?


Octave

Moi , pourquoi voulez -vous que je sois Anglais ?


Le Gardien
.

Dame !... nous voyons si peu de Français .


Octave
ouvrant un album

Non ... je suis statuaire , je viens dessiner ... prendre des mouvements .


Le Gardien
, heureux

Ah !... alors Monsieur viendra tous les jours .


octave

Peut-être . (A part .) Il m' ennuie , j' ai un rendez -vous avec une dame . ( Il se met à dessiner la statue de Pollux .)


Le Gardien
familier

Et qu' est -ce qu' on dit de nouveau ?... avons -nous un ministère ?


octave
.

Pardon ... je ne peux pas travailler quand on me parle .


Le Gardien
.

Tiens !


Octave
.

Ni quand on me regarde ... vous comprenez .


Le Gardien
s' en allant

Très-bien ... très-bien ... (A part .) C' est un paresseux ! ( Il disparaît à droite .)


Octave
seul , fermant son album . J' ai cru qu' il ne s' en irait pas . ( Tirant sa montre .) Je suis en avance ... Madame de Goberville ne tardera pas à arriver ... charmante femme !... seulement , elle vous donne des rendez -vous , dans des endroits ... mal chauffés ... brou !... Puisque je suis en avance , je vais marcher un peu ... il fait ici un froid de Sibérie . ( Il sort par la gauche au moment où

Le Gardien
reparaît du côté opposé .)

Scène II

Le Gardien, puis De Clercy.


Le Gardien
se promène un instant avec mélancolie , baillant

Mon Dieu , que je m' ennuie ! ( Apercevant de Clercy qui entre à droite .) Ah ! encore un monsieur ! ( Le saluant d' un air très-aimable .) Monsieur cherche quelque chose ?*


De Clercy
.

Oui ... la statue de Pollux , s' il vous plaît ?


Le Gardien
, désignant la statua .

La voici . ( Récitant .) Telle qu' elle a été trouvée en 1821 dans les jardins de la villa Palmiéri et expédiée par les soins de M. le consul de France .


De Clercy
, l' arrêtant .

Ne vous fatiguez pas ... ça m' est complètement égal ... ce n' est pas pour ça que je viens .


Le Gardien
.

Ah !... alors monsieur vient ?...


De Clercy
avec intention

Chercher la solitude .


Le Gardien
.

Monsieur ne peut pas trouver un meilleur endroit . (Changeant de ton .) Eh bien ! quoi de nouveau ? avons -nous un ministère ?


De Clercy
.

Et la solitude , consiste à rester seul ... ainsi ne vous gênez pas pour moi ... surveillez vos statues , je vous en prie .


Le Gardien
.

Monsieur est bien bon . (A part et s' en allant .) C' est un Anglais qui a le spleen . ( Il disparaît à gauche .)


De Clercy
seul

Deux heures ... j' espère que M. Montgiscar , mon oncle , ne me fera pas attendre . C' est un banquier , très-occupé ... mais exact . Il a mis dans sa tête de me marier ... il a peut-être raison , j' ai passé l' âge des fantaisies ... et si la demoiselle me plaît , ma foi !... Notre entrevue doit avoir lieu ici ... par hasard ... au pied de la statue de Pollux ... une idée de mon oncle ... Ah ! ça , mais il est en retard , pourvu que le côté de la demoiselle n' arrive pas avant lui ... je serais obligé de me présenter moi-même . Ah ! le voici !


Scène II

Montgiscar, De Clercy, puis Le Gardien

.

Montgiscar
entrant de droite , sa montre à la main , il porte un parapluie

Deux heures à la Bourse ... tu es en avance , c' est de l'inexactitude ... ( Lui serrant la main .) Du reste , ça va bien ?


De Clercy
.

Aussi bien que possible dans ma position .


Montgiscar
.

Quelle position ?


De Clercy
.

D' homme à marier ... j' ai mal dormi ... j' ai rêvé que ça réussissait ...


Montgiscar
.

Mon ami , je te préviens que les plaisanteries sur le mariage sont très-usées ... Je suis ton oncle , j' ai été ton tuteur , c' est moi qui t' ai élevé , par conséquent tu dois avoir confiance en moi .


De Clercy
.

Oh ! ça !


Montgiscar
.

Eh bien , marie - toi ... il n' est que temps !


De Clercy
.

Comment !


Montgiscar
.

Tu te déplumes sur les tempes , tu as quelques fils d' argent dans les cheveux , et enfin les femmes commencent à avoir confiance en toi ... c' est un symptôme ...


De Clercy
.

Cependant , mon oncle ...


Montgiscar
.

Mon Dieu , tu fais encore prime , mais dans deux ans tu seras au-dessous du pair ...


De Clercy
.

Merci bien !


Montgiscar
.

Voyons ... je suis très-pressé ... je suis dans les affaires , causons de notre entrevue . Chambrelan va venir avec sa fille ... elle ne sait rien ... toi , de ton côté , tu es censé ne rien savoir , moi non plus ... nous nous rencontrerons par hasard ... je te présenterai comme un de mes correspondants de Roubaix ... non , de Bordeaux , c' est plus gai .


De Clercy
.

Comme vous voudrez .


Montgiscar
.

Maintenant , quelques renseignements sur la famille dans laquelle tu vas entrer .


De Clercy
.

Ah ! permettez ... pas si vite !


Montgiscar
.

Le père , M. Chambrelan , est un brave homme ; pas instruit , pas spirituel ... mais qui a gagné une grosse fortune à fabriquer des poignées de sabre , dans la ville de Saumur .


De Clercy
.

Des poignées de sabre ?


Montgiscar
.

Oui , les uns fabriquent la lame , les autres , la poignée ... on fait ce qu' on peut ... Quant à la demoiselle ...


De Clercy
.

Est -elle jolie ?


Montgiscar
.

Jolie , ce n' est pas assez ... C' est une beauté exceptionnelle ... une de ces beautés qui font faire : ah !


De Clercy
.

Diable ! mon oncle , vous allez m' effrayer ... j' ai peur maintenant de la trouver trop belle .


Montgiscar
*.

Allons donc ! est -ce que la mariée est jamais trop belle ! Tu ne connais pas les avantages qu' il y a à épouser une jolie femme ... je ne parle pas du tête - à - tête qui a pourtant son mérite ... D' abord , quand on possède une jolie femme , on ne court pas après celle des autres ... généralement .

  • De Clercy , Montgiscar .

De Clercy
.

Ce n' est pas toujours une raison .


Montgiscar
.

Aussi ai -je dit : généralement ... Ensuite une jolie femme ... honnête , bien entendu , c' est une puissance , c' est une force pour un mari . S' il a du goût pour le monde , tous les salons s' ouvrent devant lui ; s' il est ambitieux , les protections , les influences , les recommandations viennent à sa rencontre ; s' il aime la table , ça s' est vu , les invitations pleuvent sur son estomac ... enfin sa femme est un talisman ; comme dans les féeries , il n' a que la peine de la montrer et de souhaiter .


De Clercy
.

Oui , mais il y a le revers de la médaille , le danger ...


montgisgar

Quel danger ?


De Clercy
.

Dame ! une jolie femme est plus attaquée qu' une autre ...


Montgiscar
.

Si elle est plus attaquée , elle est plus habituée à se défendre ...


De Clercy
.

Quand elle a de l' esprit , mais mademoiselle Chambrelan a - t - elle de l' esprit ? Voilà la question .


Montgiscar
.

Mon ami , on ne sait jamais si une jolie fille a de l' esprit ... la beauté est un manteau tellement éblouissant qu' on n' en peut distinguer l' étoffe ... Une niaiserie qui tombe d' une jolie bouche , devient tout du suite une perle ... Ainsi , je connais une femme , adorablement belle ; à tout ce qu' on lui dit , elle répond : « C' est splendide ! c' est splendide ! » Ce n' est pas grand chose , eh bien ! c' est délicieux !


De Clercy
.

Diable ! vous n' êtes pas rassurant .


Montgiscar
.

Mais au contraire , tout ce que je souhaite à mon fils Ernest , c' est de trouver une femme pareille à celle que je te propose .


De Clercy
.

Eh bien ! mais , mon oncle , il n' y a encore rien de fait ; je ne connais pas mademoiselle Chambrelan , ainsi ne vous gênez pas .


Montgiscar
.

Non ... je te remercie , mon ami ... mais elle n' est pas assez riche pour ton cousin .


De Clercy
.

Ah !


Montgiscar
.

Moi , je donne cinq cent mille francs , elle n' en a que deux cent mille ... Je rêve pour Ernest la fille de la maison Burnett , Baring et Cie ... crédit de premier ordre .


De Clercy
.

Elle est jolie ?


Montgiscar
.

Jolie ... elle aune beauté personnelle qui n' est pas celle de tout le monde ... Ernest est à Vienne , il revient dans un mois , et en attendant , je couve l' affaire .


De Clercy
.

Brrou ! ne trouvez - vous pas qu' il fait ici un froid de loup ? ( Il remonte .)


Montgiscar
*.

Oui , mais on n' y est bien tranquille . ( Tirant sa montre .) Deux heures et demie , est -ce qu' il y aurait malentendu avec Chambrelan ?

  • Montgiscar , de Clercy .

De Clercy
.

Si nous cherchions dans les autres salles , ça nous échaufferait . Montgiscar, apercevant Le Gardien qui se promène

Attends !... ( Au gardien .) Pardon , mon ami ... 

Le Gardien
s' approchant avec empressement

Monsieur ?


Montgiscar
.

Est -ce qu' il n' y aurait pas par hasard deux statues de Pollux ?


Le Gardien
.

Non monsieur ... mais nous avons là-bas un magnifique Castor ... il ne reste plus que le torse . ( Récitant .) Il a été trouvé en 1 8 2 1 dans les jardins de la villa Palmieri et expédié par les soins de M. le consul de France .


Montgiscar
l' interrompant

Merci ! merci ! (A part .) Si on le laissait faire il nous réciterait le livret . (A De Clercy.) Ils auront peut-être confondu Castor avec Pollux ... Allons voir .


De Clercy
.

Allons !


Le Gardien
, récitant .

Ce morceau est justement regardé comme un des modèles les plus purs ... il a été trouvé ...


Montgiscar
au gardien , l' interrompant

Merci , mon ami , merci ... ( Ils sortent tous deux par la gauche .)


Scène IV

Le Gardien, puis Chambrelan et Jeanne


Le Gardien
seul . Ce ne sont pas là de vrais savants ... ( Apercevant

Chambrelan
et Jeanne qui entrent par la droite *. ) Encore deux ! Que de monde aujourd'hui ! Est -ce qu' il peut ?

Chambrelan
au gardien

Pardon ... Pourriez -vous m' indiquer la statue de Pollux ?


Le Gardien
.

La voici . ( récitant .) Telle qu' elle a été trouvée en 1821 , dans les jardins ...


Chambrelan
l' interrompant

Ça , ça m' est égal ! (à part .) C' est drôle , je ne vois pas Montgiscar ...


Le Gardien
à part

Ils demandent tous la statue de Pollux , et ils ne veulent veulent aucun détail .


Chambrelan
au gardien

Mon ami , est -ce qu' il n' y aurait pas deux statues de Pollux ?


Le Gardien
.

Non , monsieur , mais nous avons là-bas un magnifique Castor .


Chambrelan
.

Ah ! c' est un animal bien laborieux ... l' emblême du travail !


Le Gardien
.

Mais non , monsieur ... Castor , c' est l' ami de Pollux ... une autre statue ...


Chambrelan
.

Ah ! très bien ... très bien ...


Le Gardien
à part

Ce n' est pas encore un vrai savant celui-là ...


Chambrelan
à Jeanne

Attendons !


Jeanne
.

Attendons ... quoi ?


Chambrelan
.

Tu le sauras tout à l' heure .


Le Gardien
à Chambrelan , avec familiarité

Eh bien , monsieur ... quoi de nouveau ?... avons -nous un ministère ?


Chambrelan
.

Un ministère ! ( à part .) Il veut me faire parler politique ( haut .) Pourquoi un ministère ? Je le trouve très bon le ministère !.. Et celui qui viendra après , et tous les autres aussi !


Le Gardien
.

Ne vous fâchez pas .


Chambrelan
.

Pardon , j' ai à causer avec ma fille ; je crois qu' on vous appelle par là !


Le Gardien
.

J' y vais . (à part .) C' est un homme qui n' a pas d' opinions . Il sort par la gauche


Scène V

Chambrelan

.

Jeanne
.

Voyons papa , maintenant que nous sommes seuls .. pourquoi m' as -tu amenée dans ce musée ?... Tu as mis une cravate blanche , il y a quelque chose ?


Chambrelan
.

Eh bien oui , il y a quelque chose ... il s' agit d' une entrevue pour toi .


Jeanne
.

Oh ! que je vais avoir peur !...


Chambrelan
.

Mais non ! puisque le jeune homme ne sait rien ... tu es censée ne rien savoir ... m' i , non plus ... personne ne sait rien ... c' est une rencontre fortuite . – Tiens ! vous voilà ! – Ah ! si je m' attendais à vous rencontrer ! De cette façon , vous vous verrez , vous vous examinerez , et si vous vous convenez ... nous donnerons suite à nos projets ...


Jeanne
.

Et ... est -il bien , ce jeune homme ?


Chambrelan
.

Physiquement , je ne le connais pas ... c' est le neveu de monsieur Montgiscar , un banquier des mes amis ... pas très spirituel , mais très riche ... son neveu est un ancien élève de l' école Polytechnique ... ingénieur des ponts-et chaussées ...


Jeanne
.

Qu' est -ce que c' est que ça , ingénieur des ponts-et-chaussées ?


Chambrelan
.

Ces sont des jeunes gens auxquels le gouvernement apprend les mathématiques ... pour leur faire faire des ponts ... On vient ! Ce sont eux ! ayons l' air de nous promener . ( Ils remontent en se promenant .)


Scène VI

les mêmes ,

.

Montgiscar
bas à de Clercy

Les voici ! ayons l' air de nous promener . ( Haut à Chambrelan) Monsieur Chambrelan ! je ne me trompe pas ?


Chambrelan
.

Monsieur Montgiscar ! ah ! si je m' attendais à vous rencontrer !


Montgiscar
.

On se serait donné rendez - vous ...


Chambrelan
.

Le fait est que c' est un hasard . ( Désignant Jeanne ). Je vous présente ma fille ...


Montgiscar
saluant .

Mademoiselle ... et moi , monsieur Jules de Clercy ... un de mes correspondants de Roub ... ( Se reprenant .) De Bordeaux !... que je viens de rencontrer aussi ... par hasard .


De Clercy
, saluant Chambrelan et sa fille

Monsieur ... Mademoiselle ... (à part .) Charmante !...


Montgiscar
.

Est -ce extraordinaire ? Je vous croyais à Saumur .


Chambrelan
.

Non ... nous habitons Paris maintenant ... depuis deux , mois !


Montgiscar
bas à de Clercy

Dis quelque chose !


De Clercy
bas

Oui ...(à Chambrelan) Ah ! monsieur connaît Saumur ! charmante ville ... que j' ai visitée en détail ..


Jeanne
.

Il y un bien beau pont ...


Chambrelan
.

Superbe ! le pont de Saumur est renommé ! II est moins bien que celui de Bordeaux ... parce que dame ! le pont de Bordeaux !...


Montgiscar
.

Oh ! oui ! le pont de Bordeaux !...


De Clercy

Sans doute ... le pont de Bordeaux ... (à part .) Qu' est -ce qu' ils ont donc à me parler de pont ? – ( Haut à Jeanne .) Vous aimez les voyages , mademoiselle ?


Jeanne
.

Oh ! beaucoup ... avec mon père , nous avons déjà visité , Florence , Rome , Naples , et tout le midi de la France .


Chambrelan
.

Moi , ce qui m' a le plus étonné , c' est le Colisée ... à Rome ...


De Clercy

Je crois bien , le Colisée !...


Chambrelan
.

Il y a là un écho !... Quand on fait : hum ! c' est répété quinze fois ... merveilleux ! merveilleux !


De Clercy
.

Et vous , mademoiselle , qu' est -ce qui vous a le plus frappé ?


Jeanne
.

Dame !... je ne sais pas ... ( Tout à coup .) C' est le pont du Gard !


Chambrelan
.

Oh ! le pont du Gard !... Quel pont !


Montgiscar
.

Oh ! oui ! le pont du Gard ! Quel pont !


De Clercy
à part.

Ah ! nous recommençons :


Montgiscar
bas à de Clercy

L' as -tu assez vue ?


De Clercy
bas

Non ... jamais assez !... elle est ravissante !


Chambrelan
bas à sa fille

Examine-le bien ... je vais le faire causer . ( Haut à Mont piscar .) Quel temps ! quel temps ! vous avez bienfait de prendre un parapluie .


Montgiscar
.

Oui , mon baromètre baissait .


Chambrelan

Tiens ! le mien montait ... comment est -il fait votre baromètre ?


Montgiscar
.

C' est un tube ... avec du mercure ...


Chambrelan
.

Comme celui de l' ingénieur Chevalier , sur le Pont-Neuf . ( A de Clercy .) Voilà encore un beau pont !


Montgiscar
.

Ah ! oui ! le Pont-Neuf !


De Clercy
.

Certainement ... le Pont-Neuf . (A part .) C' est un tic !


Chambrelan
.

Eh bien ! moi , mon baromètre est construit sur un tout autre système .


De Clercy
à part

Allons ! les baromètres maintenant !


Chambrelan
.

C' est un grand cadran , avec des aiguilles ... on tape dessus , c' est très-gai (A de Clercy ). Et vous , Monsieur ... comment est -il votre baromètre ?


De Clercy
.

Moi ? mais , je n' en ai pas .


Chambrelan
s' oubliant

Il faudra en acheter un , c' est très-commode dans un ménage .


Montgiscar
toussant pour l' avertir

Hum !


Jeanne
bas

Papal


Chambrelan
vivement

Dans un ménage de garçon , s' entend ! ( Bas à Montgiscar .) Dites donc ... je crois s' ils se sont assez vus ?...


Montgiscar
bas

Dame ! s' ils ne se connaissent pas maintenant !


Chambrelan
bas

Laissez -moi seul avec ma fille , je vais l' interroger .


Montgiscar
bas.

De mon côté , je vais questionner mon neveu .


Chambrelan
bas

Revenez dans cinq minutes ... par hasard .


Montgiscar
bas

Oui , je vais perdre un gant ... ça nous fera une rentrée . ( Haut .) Nous allons continuer notre promenade . ( Saluant .) Cher Monsieur ... Mademoiselle .


De Clercy
saluant aussi

Monsieur ... Mademoiselle !


Chambrelan
.

Enchanté !... charmé !...


Montgiscar
.

Nous allons voir un sarcophage de Théodose qu' on dit extrêmement curieux. ( Il laisse tomber son gant , bas à Chambrelan .) Le gant !


Chambrelan
à part

Il est très fin !


Montgiscar
sortant , à de Clercy

Eh bien ?


De Clercy
.

Elle est charmante ! mais le père ne m'a pas l' air fort .


Montgiscar
.

Oh ! le père !... Il faisait très - bien les poignées de sabre . ( Il disparaît , avec de Clercy , par la gauche .)


Scène viI

Chambrelan, Jeanne

.

Chambrelan
.

Voyons , comment le trouves -tu ? Tu as eu le temps de l' étudier ...


Jeanne
.

Dame ! papa , il me paraît comme il faut .


Chambrelan
.

Oui , il est distingué .


Jeanne
.

Seulement , il parle trop souvent de ses ponts .


Chambrelan
.

Qu' est -ce que tu veux ? il a l' amour de sa profession ... après ça ... s' il ne te convient pas ... ne te gêne pas ...


Jeanne
.

Je ne dis pas ça ...


Chambrelan
.

Avec ta beauté , tu peux choisir ...


Jeanne
.

Vous me parlez toujours de ma beauté , mais tout le monde n' est peut-être pas de votre avis ?


Chambrelan
.

C' est impossible ! Comme père , je ne dois pas te faire de compliments , je le sais ... mais je ne puis m' empêcher de reconnaître qu' à la perfection du visage , tu joins la grâce , le charme ...


Jeanne
.

Oh ! papa !


Chambrelan
.

Est -ce la vérité ? Dans la rue , dans les promenades , tu fais sensation ; on nous suit , j' entends murmurer les propos les plus flatteurs ... Et dame ! je ne le cache pas , ça me fait plaisir .


Jeanne
.

Ah bien ! moi , ça ne m' amuse pas !... ces messieurs qui vous regardent sous le nez .


Chambrelan
.

Ce n' est pas leur faute ... ils ne peuvent pas s' en empêcher .., dis -toi : ils ne peuvent pas s' en empêcher !... Il faut t' habituer de bonne heure , ma chère enfant , à recevoir les hommages qui te sont dûs ... Ta mère , qui était belle aussi , voyait tomber toute la ville de Saumur à ses pieds , sans en être émue ... Elle cueillait les cœurs sur son passage , comme on cueille des roses , dans un jardin qui vous appartient . Fais comme elle , mon enfant , la nature t' a comblée ... marche dans ton triomphe .


Jeanne
.

Mais papa ...


Chambrelan
.

Maintenant , nous disons que cet ingénieur ne te plaît pas ... très - bien !


Jeanne
, vivement .

Mais je n' ai pas dit un mot de cela .


Chambrelan

Alors il te plaît ... très-bien !


Jeanne
.

Mais ...


Chambrelan
.

Avec ta beauté , tu peux choisir ... si tu le veux , il sera ton mari ...


Jeanne
.

Ce n' est pas si pressé ... Quand le reverrez - vous ?


Chambrelan
.

Tout de suite !


Jeanne
.

Mais il est parti .


Chambrelan
.

Chut !... l' oncle a laissé tomber son gant ... le voilà !... Tu es censée ne pas le savoir ... moi non plus .


Scène VIII

les mêmes, Montgiscar,


Montgiscar

C' est encore nous ... Je viens de m' apercevoir que j' ai perdu un de mes gants .


Chambrelan

Vraiment ?... nous ne l' avons pas vu !


Montgiscar
ayant l' air de chercher

Où diable peut -il être ! ( Le trouvant ) Ah ! le voici !... le voici !


Chambrelan
.

Ah ! bien !... on peut appeler ça de la chance !


De Clercy
à part

Ils sont d' une finesse !


Chambrelan
bas à Montgiscar

Eh bien ! que dit votre neveu ?


Montgiscar
bas

Il est enthousiasmé ! c' est du délire .


Chambrelan
bas à sa fille

Il est enthousiasmé ! c' est du délire .


Montgiscar
bas à Chambrelan

Et votre fille ? son sentiment ?


Chambrelan
bas

Il n' a pas déplu .


Montgiscar
bas à son neveu

Tu n' as pas déplu !


De Clercy
.

Bravo ! ( Bas à Montgiscar ) Alors vite , mon oncle , faites la demande !


Montgiscar
bas

La demande ... ici ?


De Clercy
.

Puisque nous sommes réunis ... il faut battre le fer ...


Montgiscar
.

C' est juste ... D' ailleurs , je suis pressé . ( Bas à Chambrelan ) Dites donc , nous allons vous faire la demande .


Chambrelan
bas

Comment ! au musée ...


Montgiscar
.

C' est de l' empressement ... il n' y a personne ... nous serons aussi bien là que dans votre salon .


Chambrelan
.

Cependant les convenances ...


Montgiscar
.

Vous savez , moi , je suis dans les affaires ... je n' ai pas une minute à perdre .


Chambrelan
bas

Je comprends ... je comprends ... Allons préparez - vous ... ( Bas à Jeanne ) Il va me faire la demande ...


Jeanne
à part

Comment ! mais je ne suis pas en toilette !


Montgiscar
se posant cérémonieusement

M. Chambrelan ... oncle de mon neveu ... j' ai reçu ses confidences ... il aime !...


Chambrelan
.

C' est fatal !


Montgiscar
continuant

Une minute a suffi pour le fixer ... il cherchait une jeune fille accomplie ... il a trouvé un ange .


Chambrelan
approuvant

Très-bien !


Montgiscar
.

J' ai donc l' honneur de vous demander pour mon neveu la main de mademoiselle Chambrelan . ( Bas à Chambrelan ). A vous !...


Chambrelan
se posant

M. Montgiscar ... père de ma fille , je crois être son interprête ... et le mien , en vous disant que votre recherche nous honore , autant qu' elle nous flatte ... (A de Clercy ) M. de Clercy , je vous considère , à partir d' aujourd'hui comme le fiancé de ma fille ... et je vous autorise à donner cours à l' admiration légitime qu' elle est en droit de vous inspirer .


De Clercy
avec joie , allant à Jeanne

Ah ! monsieur ! mademoiselle !... que je suis heureux .


Montgiscar
.

Voilà qui est fait . ( Tirant sa montre ) 2 2 minutes .


De Clercy
.

Que vous êtes bonne , mademoiselle , d' avoir bien voulu m' agréer .

  • Montgiscar , Chambrelan , de Clercy , Jeanne .

Jeanne
.

Du moment , monsieur , que vous étiez présenté par mon père ...


de clercy

Je vous promets l' affection la plus profonde , la plus dévouée , la plus tendre ...


Montgiscar
bas à Chambrelan

Les voilà partis ! j' ai été comme ça ! Le jour où j' ai été accepté , dans ma joie , j' ai cassé un globe de pendule .


Chambrelan
.

Comment ça ?


Montgiscar
.

J' avais ma canne à la main ... et en me jetant dans les bras de ma belle-mère ... ( Il lève violemment son parapluie , attrapa un des bras de la statue de Pollux et le casse ) Oh ! Saperlotte !


tous

Cassé !


Chambrelan
.

Un antique !


Montgiscar
ramassant le bras

C' est donc en sucre ces machines là ?


Chambrelan
.

Le gardien ! ( Montgiscar fourre vivement le bras dans sa poche, Le Gardien passe nonchalamment au fond ).


Montgiscar
à Chambrelan

Il est parti ?


Chambrelan
à de Clercy

Il est parti ?


De Clercy
.

Il est parti !


Jeanne

Parti !


Montgiscar
.

Nous voilà bien !... Ce bras est au gouvernement , et c' est le droit . Le bras droit du gouvernement !... Que faire ?


Chambrelan
.

Cachez-le ... et sauvons -nous !


Montgiscar
.

Oh ! non !... on pourrait croire que je veux dévaliser le musée . ( Tirant le bras de sa poche ) Si je pouvais le remettre adroitement .


Chambrelan
.

J' ai votre affaire ... j' ai vu une boutique , en face le guichet du Louvre , où l' on vend une composition appelée : Mastic d' Athènes .


Montgiscar
.

Qu' est -ce que c' est que ça ?


Chambrelan
.

C' est une espèce de gélatine liquide , en bouteille ... il parait que ça recolle pour l' éternité ... à ce que dit le prospectus .


Montgiscar
.

Vous me sauvez . ( Il fourre le bras dans la poche de son paletot .) Jules !


De Clercy
.

Mon oncle .


Montgiscar
.

Va me chercher une bouteille de ce mastic d' Athènes , en face le guichet du Louvre .


De Clercy
.

Moi , à votre place , j' aimerais mieux déclarer l' accident .


Montgiscar
.

Merci , pour qu' on me fasse payer la statue entière !... va , dépêche toi !...

  • Chambrelan , Jeanne , Montgiscar , de Clercy .

De Clercy
.

Vous le voulez ?... j' y vais !... ( Il sort vivement parla droite .)


Scène IX

Jeanne, Chambrelan, Montgiscar

.

Montgiscar
à Chambrelan

Nous allons recoller ça à nous deux ... vous avez fabriqué des poignées de sabre ... vous ne devez pas être embarrassé . ( Le gardien passe au fond .)


Chambrelan
.

Non ... je ne suis pas maladroit ... mais il faudrait occuper le Gardien.


Montgiscar
.

Rien de plus facile ... il aime à causer ... Mademoiselle Jeanne , ma nièce , va se faire expliquer le sarcophage de Théodose ... Il y en a pour trois bons quarts d' heure .


Chambrelan
.

Très-bien ... (A sa fille .) Tu entends ... le sarcophage de Théodose ... écoute-le avec avidité ... prends même quelques notes ...


Jeanne
.

Je comprends ... soyez tranquilles ... ( Elle sort par la gauche avec Le Gardien.)


Le Gardien
en sortant , à Jeanne

Il a été trouvé en 1821 ... ( Le gardien et Jeanne disparaissent par la gauche .)


Scène X

Montgiscar,Chambrelan

.

Montgiscar
.

Jules est bien long à revenir .


Chambrelan
.

Un peu de patience ... sapristi ! qu' il fait froid . ( Éternuant .) Je m' enrhume .


Montgiscar
.

Moi , j' ai les pieds à la glace ... marchons un peu .... et ne cassons rien ! ( Ils se promènent un moment .)


Chambrelan
.

En attendant votre neveu , si nous causions un peu du contrat .


Montgiscar
.

Je veux bien ... ça nous échauffera ... de notre part tout est clair , net et liquide . ( Il éternue .) Tiens ! je m' enrhume aussi ... ( Reprenant .) Nous apportons quinze mille livres de rentes , représentées par une maison , sise rue Amelot .


Chambrelan
.

Des boutiques ?


Montgiscar
.

Quoi ?


Chambrelan
.

Avez -vous des boutiques ?


Montgiscar
.

Une seule ... un boulanger .


Chambrelan
.

Ça met le feu .


Montgiscar
.

Nous sommes assurés ... d' ailleurs ne disons pas de mal du feu ,


Chambrelan
relevant son collet

Oh ! non ! ici surtout .


Montgiscar
.

Quant à vous , vous m' avez annoncé deux cent mille francs .


Chambrelan
.

C' est exact .


Montgiscar
.

Qui se composent ?


Chambrelan
.

Cent mille , en cinq pour cent libéré .


Montgiscar
.

Bon !


Chambrelan
,

7 5 mille , en obligations de l' Ouest .


Montgiscar
.

Bon !


Chambrelan
hésitant

Et 5 0 actions des mines de phosphore des Asturies .


Montgiscar
.

Aïe !... aïe !...


Chambrelan
vivement

Oui ... mais c' est une valeur qui rebondira .


Montgiscar
.

A quel taux les comptez -vous vos phosphores ?


Chambrelan
.

Mais ... au cours d' émission ... à 5 0 0 francs .


Montgiscar
.

Ah ! non ! il ne faut pas me la faire ! à moi , un banquier !


Chambrelan
.

Quoi ?


Montgiscar
.

Je ne connais que la cote ... 4 7 francs ... et offert ... et offert !... nous ne pouvons pas accepter ça pour 2 5 , 0 0 0 .


Chambrelan
.

Laissez -moi vous expliquer ... j' ai acheté ces valeurs pour le compte de ma fille , avec le bien de sa mère ... si elles montent , tant mieux ... si elles baissent , c' est un malheur .


Montgiscar
.

Ça ne nous regarde pas ... vous annoncez 2 0 0 mille francs ... il en manque 2 2 mille ...


Chambrelan
.

Mais je n' ai pas envie de les perdre ... ( s' attendrissant .) Je perds déjà ma fille ... une ange !


Montgiscar
l' imitant

Et moi , je perds mon neveu ... un autre ange !


Chambrelan
.

Alors , monsieur , vous marchandez mon enfant !


Montgiscar
.

Non ... je marchande vos phosphores ... vous voulez nous colloquer pour 5 0 0 francs ce qui en vaut 4 7 ... je trouve ça un peu ... ficelle , comme on dit à la Bourse .


Chambrelan
irrité

Ficelle ! ficelle ! monsieur , retirez le mot !


Montgiscar
.

Jamais de la vie !


Chambrelan
.

Eh bien ! il n' y a rien de fait !


Montgiscar
.

Comme vous voudrez !


Chambrelan
.

Ma fille avec sa beauté hors ligne ne sera pas embarrassée pour ... ( Il éternue .)


Montgiscar
.

Que Dieu vous bénisse !


Chambrelan
.

Merci !


Montgiscar
.

Et fasse remonter les phosphores .


Chambrelan
sèchement

Serviteur ! ( Sortant .) Ficelle ! ( Appelant .) Jeanne ! Jeanne ! ( Il disparaît par la gauche .).


Scène XI

Montgiscar, puis De Clercy

.

Montgiscar
.

Dame !... les affaires sont les affaires !... je ne peux pas me laisser rouler comme ça ... ( changeant de ton .) Sapristi ! que ce bras me gêne . ( Il tire le brai de la statue de sa poche de droite et la change de côté .) Mon neveu ne revient pas ... ( L' apercevant .) Ah !... enfin !...


De Clercy
, entrant par la droite

Mon oncle , voilà votre affaire ... ( Lui donnant une petite bouteille .) Mastic liquide d' Athènes , avec la manière de s' en servir .


Montgiscar
.

Très-bien ... tu vas m' aider .,.


De Clercy
.

Volontiers . ( Regardant autour de lui .) Mais je ne vois plus M. Chambrelan et sa fille .


Montgiscar
lui montrant la gauche

Ils viennent de partir .


De Clercy
.

Comment ... partir !


Montgiscar

Les négociations sont rompues .


De Clercy
.

Rompues ?


Montgiscar
.

Oui , ce papa Chambrelan est l' indélicatesse même ... figure -toi qu' il voulait me faufiler dans la dot des phosphores à 5 0 0 francs ... au pair .


De Clercy
.

Eh bien ?... qu' est -ce que ça fait ?


Montgiscar
.

Ça fait une différence de 2 2 , 0 0 0 francs ... Il s' est entêté ... moi aussi ... et il est parti , c' est rompu .


De Clercy
.

Comment , rompu ! Mais vous ne voyez donc pas que je suis amoureux !...


Montgiscar
.

C' est un tort ... On ne doit être amoureux que lorsque tout est bien convenu .


De Clercy
.

C' est possible !... mais c' est fait ... j' aime la demoiselle , j' en suis fou !... je prends les phosphores au pair ... et je l' épouse !


Montgiscar
.

Comme tuteur , je proteste !


De Clercy
.

Ça m' est égal ... je cours après eux , je leur fais des excuses et je les ramène !...


Montgiscar
.

Mais malheureux ...


De Clercy
.

Pourvu que je les retrouve ... Ah ! mon oncle !... mon oncle !... ( Il sort en courant par la gauche .)


Scène XII

Montgiscar, puis

Madame De Goberville
, puis Octave

.

Montgiscar
.

Ce garçon là ne fera jamais un financier ... ( Regardant autour de lui .) Personne !... racommodons Pollux . ( Lisant l' instruction collée sur la bouteille .) Etendre une légère couche sur la partie fracturée . – Nota : L' effet de ce mastic est tellement puissant que si l' opérateur en laissait couler quelques gouttes entre ses doigts , il ne pourrait plus les ouvrir . ( Incrédule .) Oh ! oh ! quelle farce ! ( Lisant .) Il devrait alors plonger immédiatement sa main dans l' eau bouillante ! ( Changeant de ton .) Ah ! diable !... il ne faut pas jouer avec ça . ( Il tire le bras de sa poche et s' approche de la statue .) Voyons ... il s' agit de recoller ça artistement . ( Il approche un escabeau .)


Madame De Goberville
, entrant par la droite , à part.

Il doit m' attendre ici ... en dessinant ... ( Apercevant Montgiscar de dos .) Ah ! c' est lui ...


Montgiscar
.

Oh ! quelqu' un ? ( Il cache vivement le bras derrière son dos .)


Madame De Goberville
.

M. Montgiscar !


Montgiscar
.

Madame de Goberville ! (A part .) Que le diable l' emporte !


Madame De Goberville
à part

Quel contretemps !


Montgiscar
gracieux

Ah ! quelle charmante rencontre !


Madame De Goberville
du même ton

En effet ... je ne m' attendais pas ...


Montgiscar
.

J' adore les statues ... et dès que j' ai un moment à moi , j' accours au musée des Antiques .


Madame De Goberville
.

C' est comme moi ... j' aime l' art grec ... ( Elle remonte .)


Montgiscar

Il n' y a que celui-là ! ( Fourrant le bras dans la poche de son paletot .) Comment se porte votre cher mari , M. de Goberville ?


Madame De Goberville
.

Très-bien , fort occupé ... son chemin de fer , le grand Occidental , dont il est administrateur , l' absorbe complètement .


Montgiscar
avec galanterie

Complètement ... en vous voyant ... je ne puis le croire .


Madame De Goberville
minaudant

Ah ! M. Montgiscar ! ... vous êtes galant ...


Montgiscar
.

Je le dis comme je le pense , madame , comme je le pense ! (A part .) Elle est bien gênante !


Madame De Goberville
à part

Est -ce qu' il ne va pas s' en aller ? ( Apercevant Octave qui entre par la gauche .) Oh !


Octave
s' avançant vers elle

Madame , je ...


Madame De Goberville
bas et vivement

Chut ! Nous ne nous connaissons pas !


Octave
apercevant Mongiscar

Ah ! ( Il ouvre son album et se prépare à dessiner en fredonnant .) Tu , tu , tu , tu !


Montgiscar
à part

En voilà un autre à présent !


Madame De Goberville
à Montgiscar

Adieu , cher monsieur ;


Montgiscar
saluant

Madame ... mes hommages à M. de Goberville .


Madame De Goberville
assant près d' Octave qui s' est assis sur l' escabeaau , et bas

Dans un quart d' heure au musée d' artillerie . ( Elle sort par la droite .)


Montgiscar
regardant Octave qui taille son crayon , à part

C' est celui-là qui me gêne maintenant ... Il m' a l' air d' un piocheur .


Octave
regardant la statue et poussant un cri

Ah !


Montgiscar
.

Quoi ?


Octave
se levant

Il lui manque un bras !


Montgiscar
vivement

Non , je l' ai toujours vue comme ça .


Octave
.

Pardon , je l' ai dessiné ce matin . ( Montrant son album .) Le voilà !


Montgiscar
jouant l' étonnement

Tiens ! c' est ma foi vrai , il y en a deux ! Mais qu' est -ce que l' autre a pu devenir ? Il est sans doute en répara tion .


Octave
regardant la fenêtre

Ah ! décidément le jour est détestable ... ( Fermant son album .) Je reviendrai demain . ( Saluant ) Monsieur ...


Montgiscar
saluant . Monsieur ... ( Octave sort par la droite .)

Scène XIII


Montgiscar

Parti ! enfin ! ( Il tire le bras de sa poche et s' approche de la statue .) Dépêchons -nous . ( Il monte sur l' escabeau , débouche la petite bouteille et en verse le contenu sur la cassure . ) Là !... un peu de ce baume de fier - à - bras, sur l' endroit malade ... et prenons garde de m' en verser sur les doigts ... ( Il replace le bras de la statue et le consolide .) Ça tient !... ça tient tout seul !... c' est même mieux qu' auparavant .


Scène XIV

De Clercy, Chambrelan, Jeanne, Montgiscar, puis Le Gardien

.

De Clercy
Ramenant Chambrelan et Jeanne

Mais puisque j' accepte vos phosphores , c' est une valeur excellente ...


Chambrelan
.

Qui rebondira ... Mais monsieur votre oncle ...


Montgiscar
en haut de l' escabeau

Moi , j' ai fait mes observations , comme tuteur ... mais puisque ça convient à mon neveu ... ( Descendant de l' escabeau .) Tout est arrangé .


Chambrelan
regardant la statue

Tiens , le bras aussi ! vous l' avez replacé . Il est très bien .


Montgiscar
.

Oui , je crois que comme restauration ... c' est assez bien venu .


De Clercy
regardant la statue

Mais , Dieu me pardonne ! vous l' avez recollé à l' envers .


Montgiscar
même jeu

Comment ! à l' envers ?


Jeanne
de même

C' est positif !


Chambrelan
de méme

C' est ma foi vrai !


Montgiscar
.

Allons , bon ! il va falloir le recasser .


De Clercy
bas et vivement Chut !...

Le Gardien
.

Chambrelan
.

Il est capable de s' en apercevoir ... Filons !


Montgiscar
.

Allons causer de nos derniers arrangements .


Chambrelan
.

Où ça ?


Montgiscar
.

Au musée d' artillerie .


Chambrelan
.

Pourquoi au musée d' artillerie ?


Montgiscar
.

C' est plein de poignées de sabre ... et on est chauffé .


Chambrelan
.

Évitons Le Gardien. ( Ils remontent à gauche . Au moment où ils se disposent à sortir , Le Gardien entre suivi d' une famille anglaise , portant des guides des voyageurs . Le père prend des notes . Pendant que Le Gardien parle de Clercy et Jeanne sortent en courant par la droite , puis Chambrelan , puis Montgiscar .)


Le Gardien
récitant

Yes , mylord . La statue de Pollux ... telle qu' elle a été trouvée en 1 8 2 1 dans les jardins de la villa Palmieri ... et expédiée par les soins du consul de France ...

ACTE II

Un salon chez Montgiscar . – Au fond , au milieu , une glace sans tain . – Portes de chaque côté de la cheminée , ouvrant sur d' autres salons . – Portes latérales au premier plan . – Chaises , fauteuils ; à droite , un canapé


Scène I

Montgiscar , invités, invitées au fond ; puis Chambrelan, puis Moulinot

{{{1}}}


Montgiscar
seul , venant d' un des salons du fond

Allons , mon bal est très-réussi ... ( S' essuyant le front .) On s' étouffe déjà ... et il n' est que dix heures ! ( Apercevant Chambrelan qui entre par la gauche .) Ah ! voilà Chambrelan !


Chambrelan

Bonjour , cher ami ...


Montgiscar
.

Comment ! vous êtes seul ? Eh bien ! et nos jeunes mariés de huit jours ?


Chambrelan
.

Vous les verrez tout à l' heure ... je viens en éclaireur . Il faut vous dire , qu' à la maison nous sommes bien embarrassés ... Ma fille a deux coiffures ... une avec des fleurs , l' autre avec des fruits ... laquelle mettre ?


Montgiscar
.

Diable ! c' est grave .


Chambrelan
.

Je crois bien que c' est grave ... c' est son début dans le monde , aussi je suis d' une émotion ! ... Alors j' ai pris un grand parti ... je me suis jeté dans un fiacre et je suis venu pour inspecter les coiffures ... Si c' est le fruit qui de mine , nous mettrons les fleurs ; si ce sont les fleurs , nous mettrons le fruit .


Montgiscar
.

Naturellement ! (A part .) C' est une modiste que ce père-là ! ( Haut .) Et le ménage , comment va - t - il?


Chambrelan
.

Ah ! mon ami ... depuis huit jours qu' il est marié , votre neveu ne cesse pas de regarder sa femme !... Je dois dire pour l' excuser , que ma fille a encore embelli ... si c' est possible ... Hier , nous avons eu un succès !... nous étions à l' Opéra ... toutes les lorgnettes nous dévoraient , elles nous mangeaient ... et nous n' avions pourtant qu' une pauvre petite coiffure de lilas blanc ! Je vais passer mon inspection et je me sauve . ( Il sort par le fond à gauche .)


Moulinot
entrant timidement par la gauche

Tenue de bal râpée , saluant Monsieur Montgiscar ...


Montgiscar
.

Ah ! c' est mon teneur de livres ... J' y suis très attaché ... Bonjour , Moulinot .


Moulinot
.

Je voulais remercier monsieur , de l' honneur qu' il m' a fait en m' invitant ...


Montgiscar
.

Il n' y a pas de quoi , mon ami ; entrez dans le bal , promenez -vous , prenez des rafraîchissements ; comme tout le monde , vous m' entendez , absolument comme tout le monde ...


Moulinot
prenant une glace sur un plateau que promène un domestique et saluant humblement

Vous êtes trop bon ... mille fois trop bon . ( Il entre dans le bal au fond à gauche en faisant des courbettes .)


Montgiscar
seul

C' est un employé laborieux , exact , honnête ... et 1,800 fr . d' appointements .


Chambrelan
revenant du fond à gauche .

Décidément , nous mettrons des fleurs .


Montgiscar
.

Dites donc , je vous présenterai mon fils ... il est arrivé de Vienne , ce soir à 5 heures ... il s' habille .


Chambrelan
.

Je ferai sa connaissance avec plaisir ... on le dit très beau cavalier .


Montgiscar
.

Il est superbe ... élégant ... distingué ... il est en homme , ce que votre fille est en femme ... peut être mieux .


Chambrelan
incrédule

Oh ! ça ! (a part .) Mon Dieu , qu' il y a des pères ridicules !


Montgiscar
.

Entre nous , ce bal cache ...


Chambrelan
vivement

Vous me conterez ça tantôt , on m' attend , ( il sort en courant par la gauche .)


Montgiscar
seul

Ernest est bien long à sa toilette ... Ah ! le voilà !


Scène II

Montgiscar,

Ernest


Ernest
entrant par la droite}

Papa , me voilà prêt . ( Examinant le salon .) Superbe ton bail ... des fleurs , des bougies ... des jolies femmes !...


Montgiscar
l' admirant.

Qu' il est beau ! Il est plus grand que moi ! tu es plus grand que moi ! ( Il l' embrasse .) Dis donc , si tu valses , prends bien garde de te refroidir ... et au besoin va changer , ne te gêne pas !


Ernest
, riant et s' asseyant sur le canapé .

C' est ça ... entre chaque quadrille ... voyons , parle -moi un peu du mariage de mon cousin ... sa femme est -elle jolie ?


Montgiscar
.

Charmante ! remarquable même ...


Ernest
.

Ah ! ah ! tu me présenteras .


Montgiscar
, s' asseyant à côté de lui .

Oui , mais ne va pas t' aviser de porter le trouble par là .


Ernest
.

Oh ! sois tranquille !... la famile , c' est sacré !... cependant j' aurais peut-être le droit d' exercer quelques réprésailles ...


Montgiscar
.

Pourquoi ?


Ernest
.

Mon cher cousin m' a soufflé il y a cinq mois une ... petite relation .

  • Montgiscar , Ernest .

Montgiscar
, incrédule .

Allons donc ! il y a une femme qui a pu le préférer à toi ?...


Ernest
, se levant .

Absolument .


Montgiscar
, vexé .

Je ne la connais pas ... mais j' ai une pauvre opinion de cette dame . ( Changeant de ton et se levant .) Allons , voilà ton gilet qui grimace ... ( Le lui arrangeant .) Tu n' es pourtant pas difficile à habiller , toi ...


Ernest
.

Mais tu t' inquiète de ma toilette , comme si j' étais une demoiselle à marier .


Montgiscar
riant

Eh ! eh ! tu n' es peut être pas loin de la vérité .


Ernest
.

Un mariage ! Je retourne à Vienne *.


Montgiscar
.

Il s' agit d' un de ces mariages !... la fille de la maison Burnett , Baring et Cie ... Ça dit tout .


Ernest
.

Je ne la connais pas ...


Montgiscar
.

Comment ? Burnett ...


Ernest
.

Est -elle bien ?...


Montgiscar
.

Quatre langues !... elle parle quatre langues .


Ernest
.

Oui , mais son extérieur ?


Montgiscar
.

Parfait !... Ce n' est pas un de ces petits minois chiffonnés, chiffonnés rétrécis !.. elle a de grands yeux , un grand nez , une grande bouche ... elle a été taillée en plein drap .


Ernest
.

Et les pieds ?


Montgiscar
.

Les pieds aussi !... seulement elle a fait une saison aux bains de mer cet été , et elle en a rapporté quelques petites taches de rousseur ... qui du reste égaient sa physionomie .


Ernest
.

Je n' aime pas cette gaîté là .


Montgiscar
.

Ça s' en va .


Ernest
.

Et ça revient .


Montgiscar
.

Ah ! ça , je te trouve froid , triste ...


Ernest
.

Dame ! franchement je ne songe pas du tout à me marier .


Montgiscar
.

Ah ! ( l' examinant .) Alors , il y a quelque anguille sous roche . Voyons , sois franc !... Je ne suis pas homme à contraindre tes inclinations ... tu aimes une autre femme ?


Ernest
.

Eh bien ! oui , c' est vrai !


Montgiscar
.

Qui ça ?


Ernest
.

Une adorable jeune fille , que j' ai rencontrée en Italie , voyageant avec son père ... nous avons passé douze heures ensemble dans la grotte d' azur .


Montgiscar
.

Dans la grotte d' azur ... une nymphe alors ?


Ernest
.

Tout ce que je sais , c' est qu' elle est admirablement jolie .


Montgiscar
.

Douze heures sous le même toit !... c' est donc une auberge cette grotte d' azur ?...


Ernest
.

C' est une excavation que la mer a creusée dans le rocher ... on n' y pénètre qu' en bateau ; et comme l' orifice on est très-bas , lorsque la mer devient forte , il est impossible d' en sortir .


Montgiscar
.

Eh bien ?


Ernest
.

Eh bien ! nous nous sommes trouvés bloqués tout une nuit , le père , la fille et moi .


Montgiscar
.

Heureusement que le père était là ...


Ernest
.

Il s' est endormi .


Montgiscar
.

Bien !


Ernest
.

Après avoir constaté avec chagrin que la grotte n' avait pas d' écho .


Montgiscar
.

Eh bien ! et toi ? qu' est - ce que tu as fait ?


Ernest
.

J' avais heureusement dans ma poche une boîte d' allumettes-bougies . ( Faisant le geste d' allumer ) Alors toute la nuit ... frrit ! ( Avec sentiment ) pour la voir .


Montgiscar
l' imitant

C' est touchant ! frrit !


Ernest
.

Oh ! quel esprit ! quelle grâce ! nous avons causé de tout et de rien , de la mer , des étoiles , de l' infini ... de l' opéra ! car elle est musicienne ... Nous avons fait aussi un peu de musique ...


Montgiscar
.

Il y avait donc un piano dans ton aquarium ?


Ernest
.

Non , nous avons chanté .


Montgiscar
.

Ça a du réveiller le père .


Ernest
.

Pas le moins du monde ... c' est un homme qui dort fortement . Au petit jour , nous fûmes délivrés je les reconduisis à leur hôtel ...


Montgiscar
.

Et tu y retournas le lendemain ?


Ernest
.

Comment , le lendemain !... au bout de dix minutes !... trop tard encore !... ils venaient de partir sans laisser eurs noms , sans dire où ils allaient .


Montgiscar
.

Eh bien , alors ...


Ernest
.

Alors je me mis à parcourir toutes les villes de l' Italie , les musées , les théâtres ... rien !... impossible de la retrouver !...


Montgiscar
.

A ta place , je n' y penserais plus .


Ernest

Ah ! c' est plus fort que moi ... cette jeune fille ... ou plutôt ce rêve , cette apparition , me poursuit partout . Je ne puis l' arracher de mon cœur . Montgiscar , Ernest .


Montgiscar
.

N' arrachons pas ... guérissons ... je suis de l' avis des dentistes , guérissons .


Ernest
.

Me guérir ... mais comment ?


Montgiscar
.

En épousant la petite Burnett , Baring et Cie .


Ernest
.

Allons donc !


Montgiscar
.

Regarde la ! je ne te demandes que ça ! fais la danser , elle est dans le second salon , près de la cheminée ... entourée de sa famille ... neuf tantes , dont quatre fructueuses ... je les ai mises à part , à droite ... tu peux sourire à la gauche , mais sois délicieux avec la droite ... va ... je t' en prie .


Ernest
.

Soit ... mais c' est sans conviction ... pour te faire plaisir . ( Il sort par le fond à gauche ).


Montgiscar
, seul .

Il y viendra ... je ne prends pas au sérieux ce petit roman maritime .


Scène III

{{acteursMontgiscar, invités des deux sexes ,Moulinot,

Hector
,

Hermance
, puis

De Goverville
, Madame De Goberville, Octave, puis De Clercy, Jeanne et Chambrelan|n}} .

Montgiscar
.

Ah ! la valse est finie ... ( Des invités entrent par le fond et chaque cavalier reconduit sa danseuse à sa place , deux domestiques offrent des rafraîchissements ).


Hector
à Montgiscar

Votre fête est charmante ...


Montgiscar
mystérieusement

Entre nous ... c' est presqu' un bal de fiançailles ... je suis sur le point de marier mon fils ... mais n' en parlez pas !... c' est encore un secret .


Hector
.

Oh ! soyez tranquille .


Montgiscar
aux domestiques

Offrez ! offrez à ces messieurs ... (A Moulinot ) Vous aussi , comme tout le monde ! comme tout le monde ! ( Il va s' asseoir près d' Hermance sur le canapé et cause à voix basse ).


Moulinot
à part prenant sur le plateau

C' est la quatrième glace que je prends ... est -ce bien prudent ?


Montgiscar
aux personnes qui l' entourent

N' en parlez à personne ... c' est encore un secret .


un invité
, derrière le canapé

Soyez tranquille , nous serons muets .


un autre invité

Tous muets .


Justin
annonçant à gauche

Monsieur et madame de Goberville ! monsieur Octave Blandar ! ( De Goberville entre en donnant le bras à sa femme , il porte des lunettes d' or . Octave suit madame de Goberville dont il tient le flacon et l' éventail ).


Montgiscar
se levant et allant à eux

Ah ! comme vous venez tard . ( Madame de Goberville va s' asseoir près d' Hermance sur le canapé ) .




De Goverville
.

Vous savez , la toilette des dames ... Permettez -moi de vous présenter M. Octave Blandar , un de mes amis .


Montgiscar
saluant

Monsieur ...


Octave
de méme

Monsieur ...



De Goverville

Sculpteur de beaucoup de talent ... il a déjà fait mon buste ... oui ... il a la bonté de trouver que j' ai une tête de penseur ... maintenant il fait celui de ma femme ... c' est beaucoup plus long ...


Montgiscar
allant à Octave

Mais si je ne me trompe , j' ai déjà eu le plaisir de rencontrer monsieur au musée des Antiques ... Madame De Goberville à part Qu' elle est cruelle !


Ernest
, se remettant

Ma cousine paraît délicate ... elle a besoin de grands ménagements . (A de Clercy .) Tu est responsable de sa santé .


De Clercy
.

Ce cher Ernest ... mais , toi-même , comment vas -tu ? Ton père nous disait à l' instant que tu étais malade ... bien malade .


Ernest
, regardant son père.

Ah !


Montgiscar
.

Je n' ai parlé que d' une simple indisposition .


Ernest
.

Oh ! qu' importe ! Qu' un garçon vive ou meure , ça ne compte pas ... ( Souriant .) C' est une non-valeur dans la société .


Montgiscar
, bas à de Clercy

Sa gaieté me fait mal .


Scène X

les mêmes , Chambrelan, puis un domestique


Chambrelan
, entrant par le fond.

Vivat ! L' affaire est dans le sac !


De Clercy
.

Vous m' apportez ma nomination .


Chambrelan

M. de Goberville avait dit à Jeanne : « Venez demain à quatre heures ... » J' ai tenu à l' accompagner , parce que c' est plus convenable .


De Clercy
, lui serrant la main

Merci , beau-père .


Chambrelan
.

Seulement , comme je n' avais pas de lettre d' audience , je suis resté dans l' antichambre .


De Clercy
et

Ernest
.

Ah !


Chambrelan
.

Mais Jeanne n' a eu qu' à dire son nom , elle est entrée tout de suite ... avant cinq personnes qui attendaient ... dont un monsieur décoré ... qui faisait un nez .


De Clercy
.

Après ?


Ernest

Après ?


Chambrelan
.

Elle a été reçue admirablement . Elle m' a tout raconté , ce Monsieur de Goberville est un homme d' une courtoisie parfaite ... il l' a fait asseoir près du feu ... dans son propre fauteuil , s' il vous plaît ! Il lui a mis un tabouret sous les pieds ... un homme de cette importance là .


Ernest
.

Il est bien poli ... ce n' est pourtant pas dans ses habitudes .


Montgiscar
, bas à Ernest

Tais - toi donc !... qu' est -ce que le fait ?


De Clercy
, à Chambrelan

Continuez .


Ernest
.

Continuez .


Chambrelan
.

Ensuite il s' est informé de ses nouvelles ... (A Clercy .) des vôtres ... des miennes .. il a dit qu' il espérait la voir ce soir aux Italiens ... et il a prié qu' on lui gardât un petit coin dans la loge qu' il nous a envoyée .


Ernest
.

Comment ! il s' est permis d' adresser une loge .


De Clercy
.

Oui , la même idée que toi .


Ernest
.

Mais moi , je suis ...


De Clercy
.

Son cousin . (A Chambrelan .) Enfin , cette place ...


Chambrelan
.

Il l' a accordée ... avec une grâce charmante : en lui disant qu' on ne pourrait rien refuser à un pareil ambassadeur ... ce qui est un peu vrai ... et comme Jeanne allait le remercier ... ( Se redressant avec orgueil .) Il a embrassé ma fille !


De Clercy
.

Hein ?


Ernest
.

Par exemple !


Chambrelan
.

Sur le front ! un homme de cette importance là .... et il a ajouté en la reconduisant : Jolie comme un ange .


De Clercy
.

Morbleu !


Ernest
, de même

Vieux drôle !


Montgiscar
, bas à Ernest

Tais -toi donc .


Chambrelan
, radieux

Mon gendre vous êtes nommé . ( il lui tend un pli .)


De Clercy
, le prenant

Merci .., ( Le déchirant en deux .) Tenez , voici le cas que je fais de sa nomination .


Chambrelan
,

Comment !


De Clercy
.

Et je vais la lui retourner avec une lettre qu' il ne fera pas circuler dans son bureau . ( Il sort furieux par le fond .)


Chambrelan
, étonné .

Qu' est -ce qu' il a ?... Eh bien ! voilà un original !


Ernest
, furieux ,

Il a bien fait !... et si j' étais à sa place j' irai trouver ce monsieur !...


Montgiscar
, bas à Ernest .

Mais tais -toi donc ?... tu n' es pas le mari ! un domestique , entrant . M. Octave Blandar , demande si M. Chambrelan peut le recevoir .


Chambrelan
.

C' est pour mon buste ... ( Au domestique .) Faites entrer chez moi . ( Le domestique sort .) C' est mon sculpteur ... un garçon charmant ... il nous a aussi envoyé une loge pour les Italiens .


Ernest
.

Encore !


Montgiscar
, à part

Toute la feuille de location y a passé ! ( On entend le roulement d' une voiture .)

  • Chambrelan , Montgiscar , Ernest .

Chambrelan
.

Tiens ! une voiture !... une visite ... Nous commençons à recevoir beaucoup de monde .


le domestique
, revenant

Madame de Goberville demande si M. Octave Blandar est ici .


Chambrelan
.

Certainement , faites entrer chez moi . ( Le domestique sort , à Montgiscar ). Elle vient sans doute pour causer de son buste ... faites - moi le plaisir de m' accompagner , vous me donnerez vos conseils sur la pose que je dois prendre ... vous êtes un peu artiste .


Montgiscar
.

Oh ! j' ai fréquenté le musée des Antiques ... je recolle . ( On entend au dehors un grand bruit de porcelaine cassée .)


Chambrelan
.

Ah ! mon Dieu ! qu' est - ce qu' on casse chez moi ... venez vite ! ( Chambrelan et Montgiscar sortent vivement par la gauche .)



Scène XI

Ernest , puis Jeanne

.

Ernest
, regardant autour de lui

Seul ... si ce bruit pouvait la faire venir . ( Il remonte .)


Jeanne
, entrouvrant la porte de droite

On a brisé quelque chose . ( S' avançant et apercevant Ernest.) Ah ! ciel !


Ernest
.

Madame !... un seul mot de grâce .


Jeanne
.

Non , monsieur .


Ernest
.

Je vous en prie , daignez m' écouter . ( Il fait un pas verselle .


Jeanne
.

Plus loin ... ou je me retire .


Ernest
, s' éloignant

Oui , d' ici ... tenez , d' ici !... Je n' approcherai pas , mais ne refusez pas d' entendre un homme qui vous demande avec respect d' avoir pitié de lui .


Jeanne

Mais qu' est -ce que vous voulez ?


Ernest
.

Accordez moi la faveur de vous aimer discrétement .. en silence .


Jeanne
.

Mais c' est impossible ... Je suis mariée ... Monsieur Ernest , je vous en prie ... Oubliez moi .


Ernest
, allant à elle

Vous oublier ! vous ! ...


Jeanne
.

Ah ! vous me faites peur ! ( Elle rentre vivement et ferme la porte .)


Scène XII

Ernest, puis Montgiscar

.

Ernest
, courant à la porte

Madame ! madame !... Elle refuse de m' entendre ... que faire ?... si je lui écrivais ?... oui , essayons . ( Il se met à la table et écrit vivement .) Quelques lignes seulement ... peut être se laissera - t - elle fléchir ... c' est mon dernier espoir ... oui , le dernier !... ( pliant le billet et se levant .) Comment lui faire parvenir ! ( Revenant à la porte .) Hein !... le frôlement d' une robe ... elle est là ! Ah ! sous la porte ... ( Il passe le billet sous la porte .) On le prend ....


Montgiscar
, à la cantonade

Oui , du mastic d' Athènes ...


Ernest
, près de la porte du fond

Quelqu' un !...


Montgiscar
, entrouvrant la porte de gauche et parlant au dehors . En face le guichet du Louvre

Ernest
.

Mon père !... ( Il sort vivement par le fond .)


Scène XIII

Montgiscar, puis Jeanne, puis De Clercy

.

Montgiscar
.

Je ne sais pas ce que madame de Goberville peut avoir à reprocher à monsieur Octave ... mais elle vient de lui flanquer trois potiches à la tête ... heureusement qu' avec du mastic d' Athènes ...


Jeanne
, entrant vivement

Ah ! monsieur Montgiscar ... si vous saviez ce qui se passe ... le malheureux ... est -il parti ?


Montgiscar
.

Qui ça ?...


Jeanne
.

Votre fils !


Montgiscar
.

Mon fils !


Jeanne
, lui tendant un billet

Lisez .


Montgiscar

« Ah ! mon Dieu ! ( Disant .) « Madame , je ne prends plus « conseil que de mon désespoir . – Cette tentative sera la « dernière ... Je suis dans le jardin , si vous consentez à « m' entendre faites le moi savoir en ouvrant la fenêtre ... « qu' elle reste fermée comme votre cœur et je me fais « sauter la cervelle I. » – Ah ! le malheureux ! ( Il va ouvrir la fenêtre .)


Jeanne
.

Que faites vous !... si mon mari .


Montgiscar
.

Eh ! votre mari !... il y a force majeure ! ( De Clercy entre par le fond )


Jeanne
et

Montgiscar
, à part .

Lui !


De Clercy
, les observant

Eh bien ! qu' avez -vous donc tous les deux ? ce trouble ...


Montgiscar
.

Rien , va t' en !


Jeanne
.

Oui , mon ami .


De Clercy
.

Moi ? pourquoi ?


Montgiscar
.

Va t' en !... si tu savais ... cette lettre ... ( il gesticule avec la lettre .)


De Clercy
, la prenant

Cette lettre !...


Montgiscar
et

Jeanne
.

Ah !


De Clercy
, après l' avoir lue

Mais c' est insensé ... il est fou !


Montgiscar
.

Oui ... il va venir ... va t' en !


De Clercy
.

Rentrez !... c' est moi qui le recevrai .


Montgiscar
.

Par exemple !


De Clercy
.

Oh ! ne craignez rien ... Je suis calme ... je lui ferai entendre raison ... D' ailleurs Jeanne ne peut assister à cette explication .


Montgiscar
.

Oui , mais de la douceur , je t' en prie , de la donceur .


De Clercy
.

Soyez tranquille ...


Montgiscar
.

Tâche de t' emparer tout de suite de son pistolet ... c' est la première chose .


De Clercy
.

Oui ... allez !


Montgiscar
.

Nous serons-là ... si tu as besoin de nous ... de la douceur ... de la douceur et le pistolet . ( Montgiscar et Jeanne sortent par le fond à droite .)


Scène XIV

De Clercy, puis Ernest


De Clercy
.

Eh bien ! il ne manquait plus que ça , c' est le bouquet !... en voilà un qui veut se brûler la cervelle sous mes fenêtres ... oh ! les jolies femmes !... et cet imbécile ... un ami ... un camarade ... un gamin ! je l’entends ... ( Il remonte et se tient pros de la porte du fond .)


Ernest
, entrant vivement sans voir de Clercy

Ah !... merci , madame !...


De Clercy
, le prenant à bras le corps

A nous deux !


Ernest
.

Toi ?


De Clercy
.

Pas d’enfantillage ! tes armes ! il me faut tes armes ?...


Ernest
, se débattant

Non ... Laisse-moi !


De Clercy
.

Je les veux ! ( Il lui arrache un revolver de sa poche .)


Ernest
.

Rends moi ce revolver !


De Clercy
, l’écartant do lui Malheureux ! tu n’as donc pas pensé à ton père ... à les amis ... à ta famille ... au scandale ... et tu voulais ... ( Regardant le revolver et à part .) Tiens !... il n’est pas chargé .

Ernest
.

Oui , je suis fou ! criminel ... raison de plus pour en finir .


De Clercy
, avec calme

Au fait ... tu as peut-être raison ... je ne peux pas t’offrir ma femme ... d’un autre côté tu ne peux pas y renoncer .


Ernest
.

Oh !


De Clercy
.

Non ... je ne te le demande pas ( lui tendant lo révolver .) Il n’y a donc que ce moyen d’en sortir .


Ernest
.

Donne .


De Clercy
examinant l' arme

Attends !... je crois que tu as oublié les cartouches .


Ernest
décontenancé

Ah ! vraiment !... le trouble .


De Clercy
.

C' est bien naturel ... dans ces moments là on ne pense pas à tout .., on veut se tuer ... on oublie les cartouches ... C' est bien naturel .


Ernest
, tendant la main

J' en ai chez moi .


De Clercy
.

Ne te dérange donc pas ... j' en ai aussi là ... dans mon tiroir . ( il s' assied devant la table et ouvre le tiroir .) Je t' en mets quatre ... en veux -tu six ?... Je t' en mets six .


Ernest
à part

Sapristi !


De Clercy
lui tendant le révolver après l' avoir chargé

Tiens !... va !... je ne regarderai pas ... je suis trop sensible .


Ernest
regardant le révolver sans le prendre

Hum ! ( il va s' asseoir sur un fauteuil à gauche .)


De Clercy
se levant

Mais alors tu es un farceur ! c' était un truc ... dis le donc .


Ernest

Ah ! peux -tu croire .


De Clercy
.

Il n' est pas neuf ... Il a déjà servi au théâtre ... Etre aimé ou mourir !


Ernest
se levant

Je te jure ... que je ne connais pas la pièce .


De Clercy
.

Sais -tu que ce n' est pas honnête ce que tu as fait là ... chercher à séduire la femme d' un ami ... presque d' un frère ... Je pourrais t' en demander compte ... mais je me trouve assez vengé .


Ernest
.

Comment ?


De Clercy
.

Sans doute , après avoir écrit ... ton billet de faire part ... reparaître dans le monde gros et gras ... ces dames ne t' apelleront plus que : le monsieur qui ne se tue pas .


Ernest
.

C' est vrai ... Je vais être couvert de ridicule .


De Clercy
.

C' est bien ainsi que je l' entends .


Ernest
.

Comment me tirer de là ... voyons ... je t' en prie donne moi un conseil .


De Clercy
.

Tue toi !


Ernest
.

Je vois bien que tu m' en veux ,


De Clercy
.

Il n' y a peut être pas de quoi ?


Ernest
.

Eh bien ! j' ai eu tort ... je le reconnais ... j' ai eu un moment d' égarement , de folie ... mais toi , tu ne t' es pas gêné avec moi ... tu m' as soufflé la petite ...


De Clercy
.

Quelle différence ! tu me parles d' une monnaie qui était dans la circulation .


Ernest
.

Ah ! très-joli !


De Clercy
.

Oui ... Tu me flattes pour me désarmer .


Ernest
.

Voyons , tu ne peux pas me laisser dans cette position grotesque ... pour l' honneur de la famille , arrangeons quelque chose , qui sauvegarde mon amour propre .


De Clercy
.

J' ai peut-être un moyen .


Ernest
.

Ah ! parle !


De Clercy
.

Oui ... mais à deux conditions .


Ernest
.

Lesquelles ?


De Clercy
.

La première , ( avoue que je suis un bon enfant ...) La première , c' est que tu seras marié avant trois mois .


Ernest
.

Ah ! tu es cruel .


De Clercy
.

Avec une jolie femme !... ça t' occupera ... et c' est une garantie pour l' avenir ... la seconde ... tu diras à ma femme textuellement ces paroles : Aimez votre mari , madame , c' est le plus noble et le plus généreux des hommes .


Ernest
.

Ah ! non !... je peux pas dire ça ...


De Clercy
.

Alors ... tue toi !...


Ernest
.

Allons , soit !... ( De Clercy lui tend le revolver .) Je le dirai .


De Clercy
.

Ah ! très-bien ... maintenant faisons notre mise en scène .


Ernest
.

Comment ?


De Clercy
. Tu vas voir . Ébouriffe -toi ... du désordre dans les cheveux , défais ta cravate , déboutonne ton gilet . Tu ne pourrais pourrais être un peu pâle ... ça ne fait rien ... tu y es ?.... pousse un cri ... je tire ... ( Il tire un coup de revolver .)

Ernest
, tombant sur le canapé .

Ah !


Scène XV

les mêmes , Montgiscar, Jeanne, puis Chambrelan

.

Montgiscar
et

Jeanne
entrant , avec effroi

Ah !


De Clercy
.

Il s' est manqué ! il s' est manqué ... j' ai détourné le coup .


Chambrelan
, venant de la gauche.

Que se passe - t - il ?


Montgiscar
, courant à Ernest.

Malheureux !


Jeanne
.

Pauvre jeune homme .


Ernest
.

Je vous l' avais promis , madame .


Jeanne
, à Ernest , avec émotion

Monsieur Ernest , vous avez voulu mourir pour moi , Je sens là , que je ne l' oublierai jamais !


Ernest
.

Ah ! madame .


De Clercy
, à part

Ah ! mais non ! je l' ai trop réhabilité ! je n' entends pas ça ...


Montgiscar
.

Il pâlit ... un verre d' eau .


Jeanne
, avec empressement

Voilà ! Voilà !... ( Elle court à droite et y prépare un verre d' eau)


Chambrelan
, à Montgiscar

Mais expliquez - moi ...


Montgiscar
.

Un évènement effroyable . Mon fils a failli se tuer pour votre fille .


Chambrelan
.

Ça ne m' étonne pas .


Montgiscar
, mettant un flacon sous le nez d' Ernest

Tiens ! respire !... respire !...


Jeanne
, redescendant avec le verre d' eau

Vite , buvez !...


De Clercy
, l' arrêtant au passage , et prenant le verre d' eau

Pardon !...


Jeanne
, étonnée

Mais , mon ami ...


De Clercy
, à demi-voix

C' est moi qui ai tiré en l' air ... une petite comédie arrangée entre nous ... ( Il boit le verre d' eau .)


Jeanne
, désapointée

Ah ! je ne veux plus aimer personne .


De Clercy
, à part

Eh ! bien !... il n' était que temps ...


Montgiscar
, palpant Ernest

Tu es sûr de ne pas être blessé .


Ernest
, so levant

Non ... ça va mieux ... rentrons , mon père ...


Montgiscar
.

Quel caractère ! il est en bronze !


De Clercy
, bas à Ernest

Et nos conditions .


Ernest
, bas.

Je les oubliais ...


De Clercy
.

Comme les cartouches .


Ernest
, à Montgiscar

Mon père , je vous donne trois mois pour me chercher une femme ...


De Clercy
, bas à Ernest

Maintenant : aimez votre mari , madame ... chaud !...


Ernest
à part

Sapristi ! ** ( Haut , et prenant son parti , à Jeanne .) Aimez votre mari , madame , c' est le plus noble et le plus généreux des hommes ! ( Il remonte .)


Jeanne
, courant à son mari et se jetant dans ses bras

Ah ! c' est bien vrai !


De Clercy
.

Je ne lui ai pas fait dire . ( Il l' embrasse .) Chère petite Jeanne ! (A part .) Eh bien !... on dira ce qu' on voudra , il y a des moments où les jolies femmes ont du bon !...

ACTE III

Un salon chez de Clerc. Au premier plan à droite , une fenêtre ouvrant sur un jardin ; auprès de la fenêtre , un petit meuble sur lequelle est un verre d' eau ; à gauche , une cheminée ; près de cette cheminée , un canapé . A droite une table avec ce qu' il faut pour écrire . Porto au fond . Portes dans les pans-coupés


Scène I


De Clercy
, seul , arrivant par le fond et posant son chapeau en entrant

J' aurais aussi bien fait de ne pas aller chez ce Moulinot ... que le diable l' emporte !... J' arrive chez lui , pour lui demander des explications sur sa folle enchère d' hier soir : Au cinquième , au dessus de l' entresol , me répond le concierge ... un banquier , ça m' étonne ... je monte , et je me trouve , dans une mansarde , en face d' un vieux bonhomme qui faisait sécher des gilets de flanelle devant le feu ... et qui toussait ... qui toussait !... il m' a pourtant avoué entre deux quintes , que le bouquet n' était pas pour lui ... que c' était une commission ... mais il n' a jamais voulu me dire pour le compte de qui il opérait ... j' ai fait mine de me fâcher , et il s' est remis à tousser de plus belle ... impossible d' avoir une affaire avec un pareil rhume ! Mais qui donc a poussé le bouquet de ma femme ? Oh ! je veux le savoir ... et je le saurai !


Scène II

De Clercy, Jeanne, Chambrelan, puis un domestique


Jeanne
entrant

Bonjour , mon ami .


Chambrelan
.

Bonjour , mon gendre .


Jeanne
.

Comme tu es sorti de bonne heure ce matin ...


De Clercy
.

Oui ... j' avais un renseignement à prendre ... et toi , te ressens -tu des fatigues du bal ?


Jeanne
.

Du tout ... Je suis prête à recommencer .


Chambrelan
.

Voilà les femmes ! infatigables ! Quel début ! quel début !... on peut appeler ça une jolie première !


De Clercy
.

Quoi ?


Chambrelan
.

La scène du bouquet surtout a beaucoup impressionné .,.


De Clercy
.

Mais vraiment , beau-père , à vous entendre , oh croirait que ma femme est une actrice qui monte sur les planches .


Chambrelan
.

Le monde n' est -il pas un théâtre ?

  • Jeanne , de Clercy , Chambrelan .

Jeanne
.

J' ai bien peur maintenant d' avoir toutes ces dames contre moi .


Chambrelan
. Tant mieux , morbleu ! Ce monsieur Moulinot doit être un homme considérable . (à

De Clercy
.) Il faudra lui faire remettre votre carte .

De Clercy
.

Je la lui ai portée ce matin ... savez -vous ce que c' est que ce Moulinot ?


Chambrelan
.

Un gros banquier .


De Clercy
.

C' est un modeste employé à 1 8 0 0 francs d' appointements ...


Jeanne
.

Allons donc !


Chambrelan
.

Alors c' est qu' il opérait pour quelque mystérieux amateur .


De Clercy
.

C' est probable .


Chambrelan
.

Je voudrais bien le connaître .


De Clercy
.

Moi aussi .


Chambrelan
.

Pour lui envoyer ma carte .


De Clercy
.

Moi ! pas pour ça !... ( Un domestique entre portant des lettres sur un plateau .)


De Clercy
.

Des lettres !... ( Il les prend . – Le domestique sort . – à Jeanne lui tondant une des lettres .) Une pour toi . (à Chambrelan même jeu .) Une pour vous ... et une pour moi ... ( Chacun ouvre sa lettre .)


Jeanne
.

Tiens ! c' est une loge pour les Italiens .


Chambrelan
.

Moi aussi .


De Clercy
.

Moi aussi !


Chambrelan
.

Trois loges pour le même jour ! qui est - ce qui nous envoie ça ?


De Clercy
, à part .

Il est évident que le galant au bouquet est un de ces trois là .


Jeanne
lisant une carte

Monsieur de Goberville ...


De Clercy
même jeu

Ernest Montgiscar ... mon cousin .


Jeanne
.

Ah !...


Chambrelan
lisant une carte

Octave Blandar ... mon sculpteur .


De Clercy
.

Comment , votre sculpteur !... vous avez un sculpteur ?


Chambrelan
.

Oui , hier , il m' a demandé la faveur de faire mon buste ... il trouve que j' ai une tête d' empereur romain ... Galba ... et il doit venir aujourd'hui ...


De Clercy
.

Ici ? vous allez introduire un étranger dans notre maison !...


Chambrelan
.

Où est le mal ?


De Clercy
,avec colère.

Ah ! vous ne comprenez rien !


Chambrelan
.

Comment ! je ne comprends rien ! mais vous le prenez avec moi sur un ton ...


Jeanne
intervenant

Voyons , mon père ...


Chambrelan
à de Clercy

Je ne reconnais à personne le droit de surveiller mes relations !... j' aime les artistes , moi ! et si j' ai une tête d' empereur Romain , ça ne regarde que moi !


De Clercy
.

Vous ! (A part .) Une tête de pâtissier ... honoraire !


Chambrelan
.

Vous êtes depuis hier d' une humeur massacrante . On dirait que vous jalousez les triomphes de votre femme .


De Clercy
.

Non , mais je les voudrais plus calmes .


Chambrelan
.

Des triomphes calmes à présent !


Jeanne
,

Voyons , ne vous disputez pas ... et d' abord , irons -nous aux Italiens ?


Chambrelan
.

Certainement ...


De Clercy
.

Si tu le désires . (A part .) J' espère bien que là , je découvrirai quelque chose .


Chambrelan
, à sa fille

Quelle coiffure mettrons -nous ?... des roses ou des prunes ?


De Clercy
.

C' est bien ... Ma femme décidera .


Chambrelan
.

C' est très-important ... Les lorgnettes vont encore nous dévorer , comme à l' Opéra .


de clergy
à part

Mon Dieu ! que j' ai un beau-père agaçant !...


Scène III

les mêmes, Montgiscar

.

Montgiscar
, entrant très agité

C' est moi ... vous voyez un homme tout retourné .


De Clercy
.

En effet ... qu' avez -vous donc ?


Montgiscar
.

Ah ! si vous saviez la découverte que je viens de faire .. Ernest ...


De Clercy
.

Mon cousin , eh bien ?


Montgiscar
.

Mon ami , il aime ta femme !


De Clercy
.

Lui ! allons donc ! c' est impossible ?


Chambrelan
.

Pourquoi donc , impossible ?


De Clercy
.

Un camarade ... un ami !.. Jeanne va s' assoir à gauche


Montgiscar
.

I ! en est amoureux comme un fou ! comme un possédé ... et moi , ça ne me va pas !


De Clercy

A moi non plus , parbleu ! .


Montgiscar
.

Voilà pourquoi il a refusé la main de la petite Burnett , Baring et Compagnie .


Jeanne
, à part

Pauvre garçon !


Montgiscar
.

Et il m' a déclaré tout net , qu' il ne se marierait jamais ... jamais !... jamais !...


De Clercy
.

C' est une folie ... un enfantillage ...


Montgiscar

Et le bouquet !... le bouquet ... c' est lui qui l' a poussé , c' est moi qui l' ai payé ... 1 , 8 0 0 francs de perdus et maintenant il le contemple , il lui parle , il lui envoie des baisers ... comme à une femme .


Chambrelan
, à part , indiquant Jeanne

Encore une existence broyée sous les roues de son char !


De Clercy
.

Ceci ne peut être sérieux , il faut user de votre autorité , le raisonner ...


Montgiscar
.

J' ai déjà commencé ... Je lui ai dit : Voyons , en supposant que ta cousine consente à se laisser fléchir ...


De Clercy
.

Hein ?


Jeanne
.

Par exemple !


Montgiscar
.

C' est une supposition ... il me semble qu' elle n' a rien d' invraisemblable , quand ou considère les avantages extérieurs de mon fils Ernest ...


De Clercy
.

C' est aimable pour moi ...


Montgiscar
.

J' ai été plus loin ... Je l' ai poussé dans ses derniers retranchements ... j' ai ajouté : ta cousine te cède ... je l' admets ! très-bien !


De Clercy
, se récriant

Comment très-bien !


Montgiscar
, continuant

Et après ? songe aux conséquences : Je ne parle pas du mari , qui ne le saura pas ... mais où cela te conduira - t - il? à une de ces liaisons bâtardes , à un de ces ménages à trois , qui enchaînent à tout jamais l' avenir d' un jeune homme ... Ernest , pense au monde qui te regarde , pense à ton père ... à ton malheureux père ...


De Clercy
.

Et à ton cousin .


Montgiscar
.

Non ... je n' ai pas parlé du cousin ...


De Clercy
.

Vous avez eu tort ... Certainement , je suis bon garçon ... mais je suis homme à lui mettre trois pouces de fer dans la poitrine .


Montgiscar
, vivement

Ah ! Jules ! tu ne ferais pas cela ... un duel en famille ... avec mon enfant ...


De Clercy
.

Que votre enfant reste chez lui !


Montgiscar
.

Ecoutez ... aux grands maux , les grands remèdes ... il faut couper le mal dans sa racine ... vous allez m' aider . (A Jeanne ) Vous surtout .


Jeanne
, qui s' est levée

Moi ! Que faut -il faire ?


Montgiscar
.

Il faut lui défendre votre porte ... il ne faut plus le voir ...


Chambrelan
.

A la bonne heure !... parce que s' il la voit ... c' est fatal !...


Montgiscar
.

Il vous a envoyé une loge pour les Italiens ... Je le sais ... Eh bien ! je vous demande , comme un service , de ne pas y aller .


Jeanne
.

Ah ! ça ! bien volontiers !


De Clercy
.

J' accorde .


Chambrelan
, à part.

Comme c' est agréable !


Montgiscar
, à Jeanne

Et si , malgré toutes vos précautions , le hasard vous le faisait rencontrer , soyez implacable , soyez impitoyable !... Dites -lui qu' il n' a rien à espérer , que vous ne manquerez jamais à vos devoirs .


De Clercy
.

Très-bien !


Montgiscar
, continuant

Ajoutez même que vous aimez votre mari ... allez jusque-là !


De Clercy
.

Comment jusque-là !


Montgiscar
.

Ça lui fera de la peine , je le sais bien , mais tant pis ! c' est pour le sauver ! me le promettez - vous ?


Jeanne
.

Mon Dieu ! je ferai tout ce qui dépendra de moi .


Montgiscar
.

Merci ... je vous laisse ... Je retourne près de lui ... je crains qu' il ne fasse quelque sottise ... (A de Clercy ) Et toi , Jules , surveille ta femme : Je te confie son honneur ... Adieu !


De Clercy
.

Je vous accompagne , mon oncle . (A part .) Je vais faire défendre ma porte au cousin . ( Montgiscar et de Clercy sortent par le fond .)


Scène IV

Chambrelan,

.

Jeanne
.

Eh bien ! nous voilà revenus des Italiens .


Chambrelan
.

C' est insupportable . Ce M. Montgiscar est étonnant avec son fils !... s' il croit que nous allons renoncer au monde , nous claquemurer !


Jeanne
.

Ah ! il ne nous est pas défendu de sortir ... d' abord nous avons une petite course à faire aujourd'hui .


Chambrelan
.

Chez la couturière ?


Jeanne
.

Mais non !... chez M . de Goberville ... à quatre heures .


Chambrelan
.

C' est juste ... pour cette place ... ( Tirant sa montre .) Nous n' avons que le temps .


Jeanne
, sonnant .

Je suis prète dans une minute . ( Une femme de chambre paraît à droite .) Mon chapeau ... mon mantelet , je sors . ( La femme de chambre disparaît .)


Chambrelan
.

Il est convenu que nous ne parlons pas de cette démarche à ton mari .


Jeanne
.

Non ... je veux qu' il ne se doute de rien ... et lui prouver que les femmes sont quelquefois bonnes à quelque chose . ( La femme de chambre est rentrée et lui a mis son chapeau et son mantelet , Jeanne va à la glace .)


De Clercy
, rentrant , à part

Le cousin est consigné . ( Haut .) Tiens ! vous sortez ?


Chambrelan
.

Oui .


De Clercy
.

Ah !... et où allez -vous ?


Chambrelan
.

On ne peut pas le dire .


Jeanne
, à de Clercy .

Vous le saurez plus tard ... c' est une surprise . ( L' embrassant .) Adieu , monsieur ...


Chambrelan
, bas à de Clercy

Cette femme là est un ange ! ( Il offre son bras à Jeanne , ils disparaissent par le fond .)


Scène V

De Clercy, puis un domestique , puis Octave

.

De Clercy
, seul

Je suis sûr qu' ils vont acheter mystérieusement un baba ... le beau-père les adore , moi , ça m' étouffe ... alors nous en mangeons souvent . Mais comprend -on Ernest qui se met à aimer ma femme ?... D' abord , entre cousins , ça ne se fait pas ... Eh ! eh ! les cousins ! heureusement je suis prévenu ... je le verrai ... et nous traiterons la question à fond ...


un domestique
, entrant

M. Octave Blandar demande si madame est visible


De Clercy
,à part

Encore un ! le sculpteur de mon beau-père ! ( Haut .) dites que madame est chez elle et faites entrer . ( Le domestique sort .) Dame ! quand on a épousé une jolie femme , il faut s' attendre à recevoir des visites .


Octave
, entrant

Excusez mon indiscrétion , madame ... ( Apercevant de Clercy .) Tiens , c' est vous !


De Clercy
.

Madame de Clercy est sortie ... mais je la représente , je suis son mari .


Octave
.

Son mari ... Hier vous m' avez dit que vous étiez garçon .


De Clercy
.

Hier , je voulais faire une expérience ... Je désirais savoir si toutes les gracieusetés dont vous avez eu la bonté de me combler , s' adressaient bien à moi ... J' ai acquis la preuve du contraire ... recevez tous mes remercîments .


Octave
.

Mais vous vous êtes mépris , Monsieur ... je me serai mal expliqué ...


De Clercy
.

Oh ! non , très-clairement ... vous avez eu l' obligeance de nous envoyer ce matin une loge pour les Italiens .


Octave
.

En effet ... je serais très-heureux ... si vous pouviez ...


De Clercy
.

Oui , mais nous ne pourrons pas ... nous avons tous les trois la migraine .


Octave
.

Ah ! tous les ...


De Clercy
.

Oui ... dans les ménages bien unis , c' est comme cela ... on n' a pas la migraine les uns sans les autres ... Veuillez donc reprendre votre coupon ... que vous pourrez placer sans doute plus fructueusement . ( Il le lui rend , le saluant .) Monsieur , j' ai bien l' honneur ...


Octave
.

Pardon ... j' avais aussi pris rendez -vous pour une séance avec monsieur ... monsieur ... un gros monsieur .


De Clercy
.

Galba !... c' est mon beau-père , le gros monsieur .


Octave
.

Il m' a accordé l' autorisation de faire son buste .


De Clercy
.

Ah ! ah ! une œuvre d' art !... voyons , franchement , vous le trouvez donc joli , mon beau-père ?


Octave
.

Il a des côtés plastiques .


De Clercy
.

Vraiment ! ... Lesquels ?


Octave
, embarrassé

Mais , dame ... le front ... le nez ...


De Clercy
.

Et les oreilles ? avez -vous remarqué les oreilles ?


Octave
, à part

Il se moque de moi . ( On entend le roulement d' une voiture .) Une voiture !... c' est sa femme qui rentre ... gagnons du temps . ( Haut .) Vous le savez , monsieur , les artistes ont des fantaisies , ce n' est pas toujours le beau idéal qui les touche ; ainsi voyez , au moyen âge ... les gargouilles du moyen âge ...



Scène VI

les mêmes, Madame De Goberville

.

Madame De Goberville
entrant comme une trombe

Ah !


Octave
, à part

Héloïse !...


De Clercy
, à part

Madame de Goberville !... Ah bah ?...


Madame De Goberville
, à Octave

J' étais bien sûr de vous trouver ici ... je vous ai suivi en fiacre ... je me doutais de quelque chose ... Que faites-vous dans cette maison ?


Octave
.

Moi , je ...


Madame De Goberville
.

Vous n' osez pas le dire ...


Octave
.

Mais si ...


Madame De Goberville
.

Alors , dites-le ...


Octave
.

Je viens voir Monsieur Chambrelan qui m' a prié de faire son buste .


Madame De Goberville
.

Ah ! son buste ! vous avez fait aussi celui de mon mari ... On sait ce que cela veut dire ...


Octave
.

Mais il me semble que je suis bien libre .

  • De Clercy , Mme Goberville , Octave .

Madame De Goberville
.

Non monsieur .


Octave
.

Si , madame !


Madame De Goberville
.

Non !


Octave
.

Si !...


De Clercy
, à part

Ils oublient que je suis là !... ( Toussant .) Hum ! hum !


Madame De Goberville
, l' apercevant

Ah ! Monsieur de Clercy !... Comment va madame ?


De Clercy
.

Très-bien ... je vous remercie ...


Madame De Goberville
.

J' ai tenu à venir moi-même prendre de ses nouvelles .


De Clercy
.

Trop bonne ...


Madame De Goberville
.

Vous voyez souvent monsieur Octave ?


De Clercy
.

C' est la première fois qu' il vient ici .


Madame De Goberville
, se calmant

Ah !...


De Clercy
.

Il a eu la bonté de nous envoyer une loge pour les Italiens . ( Il va s' asseoir sur le canapé .)


Madame De Goberville
, bondissant Une loge ! (A

Octave
, s' oubliant .) Vous m' avez dit ce matin que vous n' iriez pas !

Octave
.

J' ai probablement changé d' avis ...


Madame De Goberville
.

Vous espériez m' empêcher d' y aller ... vous redoutiez ma présence !


Octave
.

Mais madame !


Madame De Goberville
.

Je vous gênais .


Octave
.

Permettez !


Madame De Goberville
.

Taisez -vous !


De Clercy
, à part

Ah ! ça , est -ce qu' ils ne pourraient pas aller se disputer ailleurs ? (n tousse .) Hum !... hum !...


Madame De Goberville
, a de Clercy

Vous vous étonnez de me voir parler ainsi à ce jeune homme ?


De Clercy
, se levant

Mais non .


Madame De Goberville
.

Il nous a été confié par sa famille qui habite la province , Monsieur de Goberville est son correspondant , nous l' aimons beaucoup .


De Clercy
.

Je m' en doutais .


Madame De Goberville
.

Nous sommes chargés de veiller sur lui ... il est un peu léger , un peu mauvaise tête ... mais le cœur est bon .


De Clercy
.

C' est le principal .


Madame De Goberville
.

Nous nous retirons ... mes compliments à madame de Clercy ... charmante femme !... charmante femme !


De Clercy
, saluant

Madame !...


Madame De Goberville
,

Monsieur ...


Octave
, à de Clercy

Veuillez présenter mes hommages ...


Madame De Goberville
, l' interrompant.

C' est bien ... votre bras .


Octave
.

A vos ordres . (A part .) Je reviendrai . ( Il sort vivement en donnant le bras à Mme de Goberville .)


Scène VII

De Clercy, puis Jeanne

.

De Clercy
, seul

Eh bien ! j' ai là un joli petit intérieur ... c' est à faire murer sa porte ... pauvre Jeanne , ce n' est pas sa faute ... Je n' ai rien à lui reprocher ... que sa beauté ... mais je serais bien fâché qu' elle ne l' eût pas . ( Voyant Jeanne qui entre par le fond .) C' est elle * ! (A Jeanne .) Eh bien ?... et la surprise ? .


Jeanne
, d' un air contraint

Elle est faite , mon ami ...


De Clercy
.

Alors démasquons le baba !


Jeanne
.

Oh ! ce n' est pas de cela qu' il s' agissait ... je suis allée chez monsieur de Goberville ...


De Clercy

Hein ?...

  • Jeanne , de Clercy .

Jeanne
.

Avec mon père et ... tu as ta place .


De Clercy
.

Comment ?


Jeanne
.

Dans ce moment on expédie ta nomination ... papa l' attend pour te l' apporter .


De Clercy
, la regardant .

Mais de quel ton tu me dis cela ... tu as l' air contrariée .


Jeanne
.

Oh ! du tout . ( vivement .) Mais je ne me chargerai plus de ces démarches-là !


De Clercy
.

Pourquoi ?... voyons , tu as quelque chose ...



Scène VIII

les mêmes, Montgiscar

.

Montgiscar
, bouleversé

C' est encore moi !... mes amis , tout est changé .


De Clercy
ET

Jeanne
.

Quoi donc ?


Montgiscar
.

Je vous avais prié de ne pas paraître aux Italiens ... il faut y aller .


De Clercy
.

Pourquoi ce changement !


Montgiscar
.

Pour Ernest ... nous avons été trop durs avec lui ! si vous aviez été témoin de sa douleur quand je lui ai dit qu' on n' acceptait pas sa loge ... J' ai coloré votre refus en lui faisant entendre que Jeanne était souffrante ... alors , il va venir prendre de ses nouvelles ...


Jeanne
, vivement

Non ! je ne veux pas le recevoir !


De Clercy
.

Il n' entrera pas ... je l' ai consigné à la porte .


Montgiscar

J' ai levé la consigne ... en passant .


De Clercy
.

Ah ! bien !... très-bien !


Montgiscar
.

Il est si malheureux !... il a refusé de déjeuner , et pourtant il y avait des huîtres ... il a déclaré qu' il ne dînerait pas ... j' ai voulu lui faire écrire une lettre à mon agent de change , pour le distraire ; il lui a parlé tout le temps de la grotte d' azur .


De Clercy
.

Qu' est -ce que c' est que ça ?


Montgiscar
.

Ça ne te regarde pas ... C' est entre ta femme et moi .


Jeanne
, à de Clercy.

Plus tard ... je te dirai ...


Montgiscar
.

Et il pleurait ... lui , si gai !... il répétait à chaque instant ... elle ne m' aime pas ... elle ne m' aime pas ! J' avais beau lui dire : mais ne te désole pas , avec les femmes , il y a toujours de l' espoir .


De Clercy
.

Je vous remercie .


Montgiscar
.

Dame ! on ne sait ni qui vit , ni qui meurt , tu te portes bien aujourd'hui ... mais demain ...


Jeanne
.

Par exemple !


de clergy
.

C' est ça , enterrez -moi tout de suite .


Montgiscar
.

Ça ne tue personne ce que je dis là .


De Clercy
.

Tenez , sans vous en douter , vous poussez l' amour paternel jusqu' à la férocité ... vous êtes un monstre de tendresse .


Montgiscar
.

Si tu l' avais vu comme moi , la tête dans ses mains , le regard fixe ... c' était effrayant !... j' en tremble encore ... et s' il devait lui arriver un malheur ... ( Pleurant .) Je n' ai que lui , moi ... Qu' est -ce que je deviendrais ... tout seul au monde ?... ( Sanglotant .) Mon pauvre enfant ! mon pauvre enfant ! ( Il se jette dans les bras de de Clercy .)


De Clercy
, le consolant

Voyons , mon oncle , remettez - vous ... à son âge ... on oublie .


Montgiscar
.

Oh non ! pas lui !... (A Jeanne , comme un homme qui fait une déclaration .) Ce n' est pas un amour vulgaire , un amour banal que le sien !... ( se passionnant .) Il vous aime profondément , de toutes les forces , de toutes les ardeurs de son âme ... Il vous a vue , madame , une minute a suffi !... ( Il est prêt à tomber à genoux .)


De Clercy
, l' interrompant

Dites-donc ! dites-donc ! je suis là , moi !...


Montgiscar
.

Je le sais bien , malheureusement .


De Clercy
.

Comment ?

  • Jeanne , de Clercy , Montgiscar .

Montgiscar
.

Mais c' est ta faute aussi !... c' est toi qui a fait tout le mal .


De Clercy
.

Moi ?...


Montgiscar
.

Tu as voulu absolument épouser une jolie femme , par amour-propre ... par orgueil .


De Clercy
, à part

La tête n' y est plus .


Montgiscar
.

Qui sait , sans toi , c' est peut-être Ernest qui aurait épousé ta femme ; elle serait heureuse .


De Clercy
.

Mais il me semble qu' avec moi !...


Montgiscar
*.

Enfin le mal est fait !... il faut le réparer maintenant . (A Jeanne .) Il va venir , ne soyez pas trop sévère . Faites-lui l' aumône d' un regard .


De Clercy
.

Ah ! permettez !...


Montgiscar
.

Un regard , qu' est -ce que ça te fait ?


De Clercy
.

Vous êtes superbe !


Montgiscar
.

Comment ! quand un seul regard peut sauver ton cousin , tu refuses ?...


De Clercy
.

Oui ...


Montgiscar
.

Toi , que j' ai élevé , toi , que j' ai marié !


De Clercy
.

Vous m' avez marié ... pas pour ça !


Montgiscar
.

Tiens ! veux -tu que je te dise ... tu manques de sens moral .


De Clercy
.

Ah ! allez au diable ! un domestique , annonçant . M. Ernest Montgiscar .


Montgiscar
Lui ... (A Jeanne .) Vous ne savez rien ... un peu de bienveillance ... de compassion . (A

De Clercy
.) Et toi , du calme ... je te le demande au nom de la famille !

De Clercy
.

Soyez tranquille . (A part .) J' aurai avec lui une explication sans témoins .


Scène IX

les mêmes , Ernest

.

Ernest
, entrant. Madame ! (A

De Clercy
.) Bonjour , cher ami .

Montgiscar
, bas à de Clercy.

Hein ?... comme il est pâle .


De Clercy
, bas

Je ne trouve pas .


Ernest
, à Jeanne

J' ai appris par mon père que vous étiez souffrante ... et j' ai tenu à venir m' informer moi-même ...


Jeanne
.

Ce n' est rien , un peu de fatigue seulement , le bal d' hier . Je vous demande la permission de me retirer ...


Ernest
, décontenancé

Ah !... certainement . ( Jeanne salue et sort par la droite .) { {Personnage|Montgiscar|c}} à part Qu' elle est cruelle !


Ernest
, se remettant

Ma cousine paraît délicate ... elle a besoin de grands ménagements . (A de Clercy .) Tu est responsable de sa santé .


De Clercy
.

Ce cher Ernest ... mais , toi-même , comment vas -tu ? Ton père nous disait à l' instant que tu étais malade ... bien malade .


Ernest
, regardant son père.

Ah !


Montgiscar
.

Je n' ai parlé que d' une simple indisposition .


Ernest
.

Oh ! qu' importe ! Qu' un garçon vive ou meure , ça ne compte pas ... ( Souriant .) C' est une non-valeur dans la société .


Montgiscar
, bas à de Clercy

Sa gaieté me fait mal .


Scène X

les mêmes , Chambrelan, puis un domestique


Chambrelan
, entrant par le fond.

Vivat ! L' affaire est dans le sac !


De Clercy
.

Vous m' apportez ma nomination .


Chambrelan

M. de Goberville avait dit à Jeanne : « Venez demain à quatre heures ... » J' ai tenu à l' accompagner , parce que c' est plus convenable .


De Clercy
, lui serrant la main

Merci , beau-père .


Chambrelan
.

Seulement , comme je n' avais pas de lettre d' audience , je suis resté dans l' antichambre .


De Clercy
et

Ernest
.

Ah !


Chambrelan
.

Mais Jeanne n' a eu qu' à dire son nom , elle est entrée tout de suite ... avant cinq personnes qui attendaient ... dont un monsieur décoré ... qui faisait un nez .


De Clercy
.

Après ?


Ernest

Après ?


Chambrelan
.

Elle a été reçue admirablement . Elle m' a tout raconté , ce Monsieur de Goberville est un homme d' une courtoisie parfaite ... il l' a fait asseoir près du feu ... dans son propre fauteuil , s' il vous plaît ! Il lui a mis un tabouret sous les pieds ... un homme de cette importance là .


Ernest
.

Il est bien poli ... ce n' est pourtant pas dans ses habitudes .


Montgiscar
, bas à Ernest

Tais - toi donc !... qu' est -ce que le fait ?


De Clercy
, à Chambrelan

Continuez .


Ernest
.

Continuez .


Chambrelan
.

Ensuite il s' est informé de ses nouvelles ... (A Clercy .) des vôtres ... des miennes .. il a dit qu' il espérait la voir ce soir aux Italiens ... et il a prié qu' on lui gardât un petit coin dans la loge qu' il nous a envoyée .


Ernest
.

Comment ! il s' est permis d' adresser une loge .


De Clercy
.

Oui , la même idée que toi .


Ernest
.

Mais moi , je suis ...


De Clercy
.

Son cousin . (A Chambrelan .) Enfin , cette place ...


Chambrelan
.

Il l' a accordée ... avec une grâce charmante : en lui disant qu' on ne pourrait rien refuser à un pareil ambassadeur ... ce qui est un peu vrai ... et comme Jeanne allait le remercier ... ( Se redressant avec orgueil .) Il a embrassé ma fille !


De Clercy
.

Hein ?


Ernest
.

Par exemple !


Chambrelan
.

Sur le front ! un homme de cette importance là .... et il a ajouté en la reconduisant : Jolie comme un ange .


De Clercy
.

Morbleu !


Ernest
, de même

Vieux drôle !


Montgiscar
, bas à Ernest

Tais -toi donc .


Chambrelan
, radieux

Mon gendre vous êtes nommé . ( il lui tend un pli .)


De Clercy
, le prenant

Merci .., ( Le déchirant en deux .) Tenez , voici le cas que je fais de sa nomination .


Chambrelan
,

Comment !


De Clercy
.

Et je vais la lui retourner avec une lettre qu' il ne fera pas circuler dans son bureau . ( Il sort furieux par le fond .)


Chambrelan
, étonné .

Qu' est -ce qu' il a ?... Eh bien ! voilà un original !


Ernest
, furieux ,

Il a bien fait !... et si j' étais à sa place j' irai trouver ce monsieur !...


Montgiscar
, bas à Ernest .

Mais tais -toi donc ?... tu n' es pas le mari ! un domestique , entrant . M. Octave Blandar , demande si M. Chambrelan peut le recevoir .


Chambrelan
.

C' est pour mon buste ... ( Au domestique .) Faites entrer chez moi . ( Le domestique sort .) C' est mon sculpteur ... un garçon charmant ... il nous a aussi envoyé une loge pour les Italiens .


Ernest
.

Encore !


Montgiscar
, à part

Toute la feuille de location y a passé ! ( On entend le roulement d' une voiture .)

  • Chambrelan , Montgiscar , Ernest .

Chambrelan
.

Tiens ! une voiture !... une visite ... Nous commençons à recevoir beaucoup de monde .


le domestique
, revenant

Madame de Goberville demande si M. Octave Blandar est ici .


Chambrelan
.

Certainement , faites entrer chez moi . ( Le domestique sort , à Montgiscar ). Elle vient sans doute pour causer de son buste ... faites - moi le plaisir de m' accompagner , vous me donnerez vos conseils sur la pose que je dois prendre ... vous êtes un peu artiste .


Montgiscar
.

Oh ! j' ai fréquenté le musée des Antiques ... je recolle . ( On entend au dehors un grand bruit de porcelaine cassée .)


Chambrelan
.

Ah ! mon Dieu ! qu' est - ce qu' on casse chez moi ... venez vite ! ( Chambrelan et Montgiscar sortent vivement par la gauche .)



Scène XI

Ernest , puis Jeanne

.

Ernest
, regardant autour de lui

Seul ... si ce bruit pouvait la faire venir . ( Il remonte .)


Jeanne
, entrouvrant la porte de droite

On a brisé quelque chose . ( S' avançant et apercevant Ernest.) Ah ! ciel !


Ernest
.

Madame !... un seul mot de grâce .


Jeanne
.

Non , monsieur .


Ernest
.

Je vous en prie , daignez m' écouter . ( Il fait un pas verselle .


Jeanne
.

Plus loin ... ou je me retire .


Ernest
, s' éloignant

Oui , d' ici ... tenez , d' ici !... Je n' approcherai pas , mais ne refusez pas d' entendre un homme qui vous demande avec respect d' avoir pitié de lui .


Jeanne

Mais qu' est -ce que vous voulez ?


Ernest
.

Accordez moi la faveur de vous aimer discrétement .. en silence .


Jeanne
.

Mais c' est impossible ... Je suis mariée ... Monsieur Ernest , je vous en prie ... Oubliez moi .


Ernest
, allant à elle

Vous oublier ! vous ! ...


Jeanne
.

Ah ! vous me faites peur ! ( Elle rentre vivement et ferme la porte .)


Scène XII

Ernest, puis Montgiscar

.

Ernest
, courant à la porte

Madame ! madame !... Elle refuse de m' entendre ... que faire ?... si je lui écrivais ?... oui , essayons . ( Il se met à la table et écrit vivement .) Quelques lignes seulement ... peut être se laissera - t - elle fléchir ... c' est mon dernier espoir ... oui , le dernier !... ( pliant le billet et se levant .) Comment lui faire parvenir ! ( Revenant à la porte .) Hein !... le frôlement d' une robe ... elle est là ! Ah ! sous la porte ... ( Il passe le billet sous la porte .) On le prend ....


Montgiscar
, à la cantonade

Oui , du mastic d' Athènes ...


Ernest
, près de la porte du fond

Quelqu' un !...


Montgiscar
, entrouvrant la porte de gauche et parlant au dehors . En face le guichet du Louvre

Ernest
.

Mon père !... ( Il sort vivement par le fond .)


Scène XIII

Montgiscar, puis Jeanne, puis De Clercy

.

Montgiscar
.

Je ne sais pas ce que madame de Goberville peut avoir à reprocher à monsieur Octave ... mais elle vient de lui flanquer trois potiches à la tête ... heureusement qu' avec du mastic d' Athènes ...


Jeanne
, entrant vivement

Ah ! monsieur Montgiscar ... si vous saviez ce qui se passe ... le malheureux ... est -il parti ?


Montgiscar
.

Qui ça ?...


Jeanne
.

Votre fils !


Montgiscar
.

Mon fils !


Jeanne
, lui tendant un billet

Lisez .


Montgiscar

« Ah ! mon Dieu ! ( Disant .) « Madame , je ne prends plus « conseil que de mon désespoir . – Cette tentative sera la « dernière ... Je suis dans le jardin , si vous consentez à « m' entendre faites le moi savoir en ouvrant la fenêtre ... « qu' elle reste fermée comme votre cœur et je me fais « sauter la cervelle I. » – Ah ! le malheureux ! ( Il va ouvrir la fenêtre .)


Jeanne
.

Que faites vous !... si mon mari .


Montgiscar
.

Eh ! votre mari !... il y a force majeure ! ( De Clercy entre par le fond )


Jeanne
et

Montgiscar
, à part .

Lui !


De Clercy
, les observant

Eh bien ! qu' avez -vous donc tous les deux ? ce trouble ...


Montgiscar
.

Rien , va t' en !


Jeanne
.

Oui , mon ami .


De Clercy
.

Moi ? pourquoi ?


Montgiscar
.

Va t' en !... si tu savais ... cette lettre ... ( il gesticule avec la lettre .)


De Clercy
, la prenant

Cette lettre !...


Montgiscar
et

Jeanne
.

Ah !


De Clercy
, après l' avoir lue

Mais c' est insensé ... il est fou !


Montgiscar
.

Oui ... il va venir ... va t' en !


De Clercy
.

Rentrez !... c' est moi qui le recevrai .


Montgiscar
.

Par exemple !


De Clercy
.

Oh ! ne craignez rien ... Je suis calme ... je lui ferai entendre raison ... D' ailleurs Jeanne ne peut assister à cette explication .


Montgiscar
.

Oui , mais de la douceur , je t' en prie , de la donceur .


De Clercy
.

Soyez tranquille ...


Montgiscar
.

Tâche de t' emparer tout de suite de son pistolet ... c' est la première chose .


De Clercy
.

Oui ... allez !


Montgiscar
.

Nous serons-là ... si tu as besoin de nous ... de la douceur ... de la douceur et le pistolet . ( Montgiscar et Jeanne sortent par le fond à droite .)


Scène XIV

De Clercy, puis Ernest


De Clercy
.

Eh bien ! il ne manquait plus que ça , c' est le bouquet !... en voilà un qui veut se brûler la cervelle sous mes fenêtres ... oh ! les jolies femmes !... et cet imbécile ... un ami ... un camarade ... un gamin ! je l’entends ... ( Il remonte et se tient pros de la porte du fond .)


Ernest
, entrant vivement sans voir de Clercy

Ah !... merci , madame !...


De Clercy
, le prenant à bras le corps

A nous deux !


Ernest
.

Toi ?


De Clercy
.

Pas d’enfantillage ! tes armes ! il me faut tes armes ?...


Ernest
, se débattant

Non ... Laisse-moi !


De Clercy
.

Je les veux ! ( Il lui arrache un revolver de sa poche .)


Ernest
.

Rends moi ce revolver !


De Clercy
, l’écartant do lui Malheureux ! tu n’as donc pas pensé à ton père ... à les amis ... à ta famille ... au scandale ... et tu voulais ... ( Regardant le revolver et à part .) Tiens !... il n’est pas chargé .

Ernest
.

Oui , je suis fou ! criminel ... raison de plus pour en finir .


De Clercy
, avec calme

Au fait ... tu as peut-être raison ... je ne peux pas t’offrir ma femme ... d’un autre côté tu ne peux pas y renoncer .


Ernest
.

Oh !


De Clercy
.

Non ... je ne te le demande pas ( lui tendant lo révolver .) Il n’y a donc que ce moyen d’en sortir .


Ernest
.

Donne .


De Clercy
examinant l' arme

Attends !... je crois que tu as oublié les cartouches .


Ernest
décontenancé

Ah ! vraiment !... le trouble .


De Clercy
.

C' est bien naturel ... dans ces moments là on ne pense pas à tout .., on veut se tuer ... on oublie les cartouches ... C' est bien naturel .


Ernest
, tendant la main

J' en ai chez moi .


De Clercy
.

Ne te dérange donc pas ... j' en ai aussi là ... dans mon tiroir . ( il s' assied devant la table et ouvre le tiroir .) Je t' en mets quatre ... en veux -tu six ?... Je t' en mets six .


Ernest
à part

Sapristi !


De Clercy
lui tendant le révolver après l' avoir chargé

Tiens !... va !... je ne regarderai pas ... je suis trop sensible .


Ernest
regardant le révolver sans le prendre

Hum ! ( il va s' asseoir sur un fauteuil à gauche .)


De Clercy
se levant

Mais alors tu es un farceur ! c' était un truc ... dis le donc .


Ernest

Ah ! peux -tu croire .


De Clercy
.

Il n' est pas neuf ... Il a déjà servi au théâtre ... Etre aimé ou mourir !


Ernest
se levant

Je te jure ... que je ne connais pas la pièce .


De Clercy
.

Sais -tu que ce n' est pas honnête ce que tu as fait là ... chercher à séduire la femme d' un ami ... presque d' un frère ... Je pourrais t' en demander compte ... mais je me trouve assez vengé .


Ernest
.

Comment ?


De Clercy
.

Sans doute , après avoir écrit ... ton billet de faire part ... reparaître dans le monde gros et gras ... ces dames ne t' apelleront plus que : le monsieur qui ne se tue pas .


Ernest
.

C' est vrai ... Je vais être couvert de ridicule .


De Clercy
.

C' est bien ainsi que je l' entends .


Ernest
.

Comment me tirer de là ... voyons ... je t' en prie donne moi un conseil .


De Clercy
.

Tue toi !


Ernest
.

Je vois bien que tu m' en veux ,


De Clercy
.

Il n' y a peut être pas de quoi ?


Ernest
.

Eh bien ! j' ai eu tort ... je le reconnais ... j' ai eu un moment d' égarement , de folie ... mais toi , tu ne t' es pas gêné avec moi ... tu m' as soufflé la petite ...


De Clercy
.

Quelle différence ! tu me parles d' une monnaie qui était dans la circulation .


Ernest
.

Ah ! très-joli !


De Clercy
.

Oui ... Tu me flattes pour me désarmer .


Ernest
.

Voyons , tu ne peux pas me laisser dans cette position grotesque ... pour l' honneur de la famille , arrangeons quelque chose , qui sauvegarde mon amour propre .


De Clercy
.

J' ai peut-être un moyen .


Ernest
.

Ah ! parle !


De Clercy
.

Oui ... mais à deux conditions .


Ernest
.

Lesquelles ?


De Clercy
.

La première , ( avoue que je suis un bon enfant ...) La première , c' est que tu seras marié avant trois mois .


Ernest
.

Ah ! tu es cruel .


De Clercy
.

Avec une jolie femme !... ça t' occupera ... et c' est une garantie pour l' avenir ... la seconde ... tu diras à ma femme textuellement ces paroles : Aimez votre mari , madame , c' est le plus noble et le plus généreux des hommes .


Ernest
.

Ah ! non !... je peux pas dire ça ...


De Clercy
.

Alors ... tue toi !...


Ernest
.

Allons , soit !... ( De Clercy lui tend le revolver .) Je le dirai .


De Clercy
.

Ah ! très-bien ... maintenant faisons notre mise en scène .


Ernest
.

Comment ?


De Clercy
. Tu vas voir . Ébouriffe -toi ... du désordre dans les cheveux , défais ta cravate , déboutonne ton gilet . Tu ne pourrais pourrais être un peu pâle ... ça ne fait rien ... tu y es ?.... pousse un cri ... je tire ... ( Il tire un coup de revolver .)

Ernest
, tombant sur le canapé .

Ah !


Scène XV

les mêmes , Montgiscar, Jeanne, puis Chambrelan

.

Montgiscar
et

Jeanne
entrant , avec effroi

Ah !


De Clercy
.

Il s' est manqué ! il s' est manqué ... j' ai détourné le coup .


Chambrelan
, venant de la gauche.

Que se passe - t - il ?


Montgiscar
, courant à Ernest.

Malheureux !


Jeanne
.

Pauvre jeune homme .


Ernest
.

Je vous l' avais promis , madame .


Jeanne
, à Ernest , avec émotion

Monsieur Ernest , vous avez voulu mourir pour moi , Je sens là , que je ne l' oublierai jamais !


Ernest
.

Ah ! madame .


De Clercy
, à part

Ah ! mais non ! je l' ai trop réhabilité ! je n' entends pas ça ...


Montgiscar
.

Il pâlit ... un verre d' eau .


Jeanne
, avec empressement

Voilà ! Voilà !... ( Elle court à droite et y prépare un verre d' eau)


Chambrelan
, à Montgiscar

Mais expliquez - moi ...


Montgiscar
.

Un évènement effroyable . Mon fils a failli se tuer pour votre fille .


Chambrelan
.

Ça ne m' étonne pas .


Montgiscar
, mettant un flacon sous le nez d' Ernest

Tiens ! respire !... respire !...


Jeanne
, redescendant avec le verre d' eau

Vite , buvez !...


De Clercy
, l' arrêtant au passage , et prenant le verre d' eau

Pardon !...


Jeanne
, étonnée

Mais , mon ami ...


De Clercy
, à demi-voix

C' est moi qui ai tiré en l' air ... une petite comédie arrangée entre nous ... ( Il boit le verre d' eau .)


Jeanne
, désapointée

Ah ! je ne veux plus aimer personne .


De Clercy
, à part

Eh ! bien !... il n' était que temps ...


Montgiscar
, palpant Ernest

Tu es sûr de ne pas être blessé .


Ernest
, so levant

Non ... ça va mieux ... rentrons , mon père ...


Montgiscar
.

Quel caractère ! il est en bronze !


De Clercy
, bas à Ernest

Et nos conditions .


Ernest
, bas.

Je les oubliais ...


De Clercy
.

Comme les cartouches .


Ernest
, à Montgiscar

Mon père , je vous donne trois mois pour me chercher une femme ...


De Clercy
, bas à Ernest

Maintenant : aimez votre mari , madame ... chaud !...


Ernest
à part

Sapristi ! ** ( Haut , et prenant son parti , à Jeanne .) Aimez votre mari , madame , c' est le plus noble et le plus généreux des hommes ! ( Il remonte .)


Jeanne
, courant à son mari et se jetant dans ses bras

Ah ! c' est bien vrai !


De Clercy
.

Je ne lui ai pas fait dire . ( Il l' embrasse .) Chère petite Jeanne ! (A part .) Eh bien !... on dira ce qu' on voudra , il y a des moments où les jolies femmes ont du bon !...