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Madeleine (Sandeau)/03

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MADELEINE.

TROISIÈME PARTIE.[1]

VIII.

Le lendemain, après quelques heures d’un sommeil fiévreux, Maurice se leva, honteux de sa faiblesse, furieux contre Madeleine, exaspéré contre lui-même. Que lui importait, après tout, la destinée de sa cousine ? En bonne conscience, que devait-il à cette enfant ? De quel droit, à quel titre était-elle venue s’imposer à lui ? Était-ce sa faute si elle avait perdu son procès ? Quoi ! parce qu’une tante qu’il n’a jamais connue s’est avisée, avant de rendre l’ame, d’expédier en France une fillette dont il ne s’est jamais soucié, parce qu’une petite Allemande dont il soupçonnait à peine l’existence a frappé, par un soir d’automne, à la porte de Valtravers, le voici obligé de vivre et de se résigner au rôle de tuteur, au moment d’en finir et de se réfugier dans les bras de la mort ! Depuis quand les cousins avaient-ils mission d’escorter leurs cousines à travers la vie ? Que ferait-on de plus pour une sœur ? Madeleine, d’ailleurs, n’était plus une enfant. Tout compte fait, elle avait bien de vingt-deux à vingt-trois ans ; à cet âge, les orphelines ont cessé d’être intéressantes. Celle-ci abusait décidément de l’avantage d’être sans famille. Et puis, franchement, que pouvait-il pour elle ? Ses ressources étaient épuisées ; il n’avait rien en propre, pas même les meubles de son appartement, qui représentaient le prix de ses loyers. S’il avait résolu de se tuer, c’est que c’était son bon plaisir ; le fait est qu’au point où il en était arrivé, toute autre détermination l’eût mis dans un singulier embarras. Travailler ? Le mot ne coûte rien ; mais, lorsqu’on a pris racine dans la corruption et dans l’oisiveté, ce n’est pas chose si facile de se transplanter et de s’acclimater dans les régions de l’ordre et du travail. Enfin Maurice se rendait justice et s’appréciait lui-même avec une impartialité rigoureuse. Il n’avait pas plus de prétentions à la continence de Scipion qu’à la chasteté de Joseph, et, bien que sa cousine ne lui parût ni belle ni désirable, quoique cette suave figure n’eût jamais rien dit à ses sens dégradés, cependant il se connaissait. Il avait sondé son cœur ; il savait ce que les huit années qui venaient de s’écouler y avaient déposé de vase ; il se disait qu’au premier choc imprévu toute cette fange, aujourd’hui croupissante, pourrait bien s’agiter et remonter à la surface.

Il en était là de ses réflexions, irrité, confus, prêt à rompre les engagemens qu’il avait si étourdiment contractés la veille, lorsqu’il vit sa cousine, accompagnée d’Ursule, entrer en souriant dans sa chambre. Madeleine était simplement vêtue d’une robe montante de coutil gris, sans autre ornement qu’une rangée d’olives d’ivoire partant du haut du corsage et se continuant le long de la jupe, qui tombait à plis droits jusqu’à terre. Un châle de crêpe de Chine blanc sans broderies dessinait les contours de sa taille et de ses épaules, qui avaient encore la svelte élégance et la grace déliée des formes de l’adolescence. Deux nattes sévères de cheveux descendaient le long de ses joues, dont un chapeau de paille à jour, doublé de taffetas cerise, encadrait la mate blancheur. Elle tenait à la main une ombrelle de moire bleue à manche de bois blanc tout uni ; un petit sac de filet pendait à son bras. Habitué depuis long-temps aux femmes magnifiquement harnachées, Maurice trouva que sa cousine avait l’air d’une grisette. Il est bien rare qu’on ait perdu le goût des choses honnêtes sans perdre en même temps l’instinct du vrai beau, tant ces deux sentimens sont intimement liés entre eux. Pour Ursule, parée de ses plus riches atours, elle portait le costume des filles de son pays, souliers découverts à boucles d’argent, jupon court, coiffe extravagante, qu’elle avait encore exagérée dans l’intention de se rendre agréable à son frère de lait. La jambe vigoureuse, la hanche forte, le corsage opulent, les dents blanches et la bouche vermeille, elle sentait d’une lieue son crû limousin. Pour le coup, en la voyant ainsi attifée, Maurice pensa tomber à la renverse.

À peine entrée, comme si elle eût été dans le secret des hésitations de son cousin, Madeleine le fit asseoir près d’elle, et, sans lui laisser le temps de revenir sur ce qui avait été arrêté la veille, elle expliqua de quelle façon elle entendait l’arrangement de leur existence. Ils allaient s’occuper d’abord de trouver, dans un quartier silencieux, sous le même toit, deux petits appartemens, l’un pour Maurice, l’autre pour elle et pour Ursule, où ils s’installeraient simplement, ainsi qu’il convenait désormais à l’humilité de leur condition. Madeleine avait sauvé de son naufrage quelques diamans qu’elle tenait de la bonne marquise, et qu’elle avait cru pouvoir emporter sans scrupule. Le prix qu’ils en retireraient devait suffire aux frais de leur installation et les mettre en même temps à l’abri des premiers besoins. Pourvu qu’elle se sentît dirigée par une main ferme, abritée sous un cœur fidèle, Madeleine n’était pas embarrassée d’assurer sa vie ni de se bâtir un nid selon ses goûts. Elle avait, comme on dit communément, plus d’une corde à son arc. Elle brodait comme une fée, et faisait, au crochet, de menus ouvrages tissus d’or et de soie, d’une délicatesse et d’un fini vraiment merveilleux. Elle peignait sur bois des oiseaux et des fleurs qui, passés au vernis, avaient le vif éclat des fleurs et des oiseaux des tropiques. Elle pouvait donner des leçons de piano et de chant. Enfin, grace aux soins de Mme de Fresnes, elle excellait dans la miniature : soit par respect pour la mémoire de la marquise, soit que ce fût en réalité la plus évidente et la plus sûre de ses ressources, c’était de ce côté qu’elle tournait son espoir. On le voit, les talens ne lui manquaient pas ; elle avait par-dessus tout ce courage ailé qui se joue des obstacles, cette énergie spontanée où l’on ne sent jamais l’effort, cette gaieté charmante qui chante et rit près de la volonté qui travaille. Il était donc à peu près décidé que Madeleine s’essaierait dans la miniature ; elle se faisait une joie d’enfant de vivre à Paris comme autrefois l’adorable marquise avait vécu à Nuremberg. Ç’avait été de tout temps son rêve, on doit s’en souvenir. Nous pourrions même affirmer qu’en ce sens il y avait dans la perte de sa fortune quelque chose qui ne lui déplaisait pas. Quant à Maurice, il demeurerait libre d’agir à sa guise et d’obéir à ses inspirations ; elle ne lui demandait que de soutenir et diriger ses premiers pas dans le monde et dans la carrière où elle allait s’aventurer. Au bout de deux ans, ainsi qu’ils en étaient convenus, il recouvrerait son indépendance et redeviendrait maître de sa destinée. Seulement, jusque-là, Madeleine aurait le droit de s’appuyer sur lui comme s’il était son frère, et, autant pour échapper à la malignité des commentaires que pour donner encore plus de poids et d’autorité à la tutelle qu’il allait exercer, il se poserait en effet comme son frère vis-à-vis du public : pieux mensonge que le ciel verrait sans colère. Tout cela fut dit avec tant de verve et d’entrain, que Maurice ne trouva pas à placer une objection, avec tant de grace et de belle humeur, qu’il ne put, de loin en loin, s’empêcher de sourire. Toutefois, quand la jeune fille eut achevé de parler, il secoua la tête de l’air d’un homme peu touché et peu convaincu ; mais se levant aussitôt et lui prenant le bras sans hésiter :

— Mon cousin, dès aujourd’hui notre fraternité commence. Souvenez-vous, d’ailleurs, que votre père m’appellait sa fille, et que j’étais sa fille bien-aimée. La journée est belle, profitons-en pour aller chercher sous quelque toit modeste deux gîtes à notre convenance. Vous avez le choix du quartier. Aussi bien, vous devez avoir hâte de sortir de cet appartement dont le luxe insulte à votre pauvreté. Sortez-en le plus tôt possible, et, croyez-moi, Maurice, ajouta-t-elle gaiement, tâchez d’y laisser cet air sombre et maussade qui n’est pas de votre âge, et qui vous va très mal, je vous en avertis.

— Eh ! oui, eh ! oui, mon jeune maître, dit à son tour la bonne Ursule, il faut rire, jouer, se divertir. Vous n’avez pas vingt-neuf ans : vous ne les aurez qu’à la Saint-Nicaise. C’est le bel âge, jarni-Dieu ! Vous verrez quel joli petit ménage nous ferons à nous trois, et quel soin j’aurai de vous deux. Allez, tout n’est pas perdu, puisqu’il vous reste la santé, la jeunesse, et votre sœur de lait pour vous faire, comme à Valtravers, de ces galettes de blé noir et de ces crêpes que vous aimiez tant.

Cependant Madeleine entraînait Maurice, qui montrait, en se laissant conduire, l’empressement d’un condamné qui va se faire trancher la tête. Près de franchir le pas de la porte, il se retourna et vit Ursule qui se préparait à le suivre.

— Ah ça ! est-ce que tu sors avec nous, toi ? demanda-t-il brusquement en l’examinant de la tête aux pieds.

— Comment ! si je sors avec vous ! s’écria la bonne fille avec un naïf étonnement. Mon jeune maître, pensez-vous que ce soit pour bayer aux corneilles que j’ai pris mes habits de fête ?

— Mais, malheureuse, lui dit Maurice avec une sourde fureur qu’il contenait à peine, tu ne sais donc pas, tu ne veux donc pas comprendre que tu vas être regardée comme une bête curieuse dans toutes les rues où nous passerons ?

— J’y compte bien, mon jeune maître, répondit Ursule en se rengorgeant. Pour ma part, je ne serai pas fâchée de montrer à vos Parisiens de quel bois sont faites les filles de Valtravers. En me voyant, on dira : Voici la sœur de lait de M. Maurice, et, sauf votre respect, j’ose croire que ça vous fera quelque honneur, ajouta-t-elle en lui tirant une révérence.

Résigné à vider le calice jusqu’à la lie, Maurice ne répliqua cette fois que par un geste de morne désespoir. Quelques instans après, ils marchaient tous trois le long des boulevards, Madeleine au bras de son cousin, Ursule suivant de près, le corsage en avant, le visage épanoui et le poing sur la hanche, fendant ainsi les flots de la foule comme un navire à toutes voiles et paré de tous ses signaux. C’était précisément une de ces journées splendides où Paris ouvre ses cages dorées et lâche ses plus jolis oiseaux, un de ces gais soleils qui font éclore sur les pavés éclatans de la grande ville toute une population de jeunes élégans et de femmes souriantes. Au vif regret d’Ursule, qui obtenait déjà un succès complet, et dont chaque pas était marqué par un véritable triomphe, Maurice s’empressa de quitter ces parages qui l’avaient vu tant de fois étalant le luxe effréné de ses maîtresses et de ses chevaux, La place, à vrai dire, n’était plus tenable. Sans parler de son costume, qui ameutait la curiosité des passans, Ursule, croyant son jeune maître connu dans Paris comme à Neuvy-les-Bois, lui adressait de temps en temps, et à haute voix, quelque question ébouriffante, afin qu’on vît bien clairement qu’elle était de sa compagnie. D’autres fois, quand la foule devenait trop compacte, elle se cramponnait aux basques de son habit dans la crainte de le perdre et de s’égarer. De loin en loin, Maurice se retournait à demi et lui lançait un regard foudroyant auquel la brave fille répondait naïvement par un bon sourire ou par quelque grosse gentillesse de sa façon. Le malheureux était au supplice. Il avait bien songé tout d’abord à promener sa honte en voiture ; mais sa cousine avait fait observer que de si grandes manières ne convenaient plus à leur humble fortune. Le ciel était pur, les pavés étaient secs, et le simple bon sens disait qu’on ne cherche pas des appartemens en carrosse. Pour Madeleine, comme une bergeronnette sur le bord d’un étang, elle s’avançait d’un pied léger, sans être ni troublée ni surprise du bruit et du mouvement qui se faisaient autour d’elle, n’ayant pas l’air de s’apercevoir de l’humeur de sanglier que son compagnon ne prenait guère la peine de cacher, uniquement préoccupée de l’existence qu’ils allaient organiser ensemble, et laissant voir la joie d’une jeune épousée qui court pour monter son ménage.

Ils gagnèrent ainsi la rive gauche. Près du guichet du Louvre, au moment où ils débouchaient sur les quais, ce que Maurice redoutait le plus arriva. S’étant rangé pour laisser passer une calèche découverte qui s’avançait au grand trot de deux chevaux de Meklembourg, il fut reconnu par une société joyeuse qui se faisait traîner au bois. C’était la plus fine fleur du monde où il avait vécu. Par un mouvement de respect trop profond pour être sincère, quatre ou cinq folles têtes s’inclinèrent gravement devant lui, et, quand la voiture eut passé en lui jetant un parfum pénétrant de cigare et de patchouly, le pauvre garçon, encore immobile à sa place, entendit un long éclat de rire. En cet instant, il éprouva une vive démangeaison de jeter Ursule et Madeleine dans la Seine.

Eût-il été, en sortant de chez lui, pieusement résolu à tenir ses engagemens de la veille, cette promenade de forçat traînant deux boulets aurait suffi pour lui démontrer jusqu’à l’évidence que le dévouement qu’il avait promis était au-dessus de ses forces. Vivre deux ans d’une pareille vie, c’était mettre deux ans à mourir. Toutefois Maurice reconnaissait en même temps qu’à moins d’être le dernier des hommes, il ne pouvait se dispenser de veiller sur ces deux pauvres créatures perdues dans Paris, sans autre guide et sans autre soutien que lui. Peut-être n’eût-il pas reculé devant un crime, il avait horreur d’une lâcheté. Par exemple, il caressait depuis plus d’une heure la pensée de tordre le cou d’Ursule ; mais abandonner indignement deux femmes qui étaient venues se placer sous sa protection, il ne pouvait s’y décider.

Quoique pâle et tremblant de courroux, Maurice continuait donc de marcher vers le but que lui avait marqué Madeleine. Puisqu’elle voulait se retirer dans un coin de Paris honnête et recueilli, il avait pensé que les environs du Luxembourg pourraient réaliser les vœux de sa cousine. En supposant d’ailleurs qu’il se résignât à passer quelques mois auprès d’elle, dans ce quartier du moins, asile de la science et des fortes études, il serait à peu près sûr de ne jamais rencontrer une figure de sa connaissance. Après avoir cherché vainement, dans les rues adjacentes, un logis qui convînt à la fois aux poétiques instincts et aux modestes ambitions de la jeune Allemande, ils dînèrent sobrement aux alentours de l’Observatoire, ce qui ne contribua pas à égayer l’humeur de Maurice, que des ascensions de cinq étages trop répétées avaient disposé à un dénouement moins frugal. Je dois ajouter qu’en face même du suicide, il avait conservé des habitudes qui n’étaient pas d’un anachorète. Il tenait surtout à l’élégance du service, et, quoique désabusé de toutes choses, n’admettait pas qu’un galant homme, fût-il à la veille de se faire sauter la cervelle, s’avisât de toucher à deux mets différens avec la même fourchette. Il but du bout des lèvres, mangea du bout des dents. Ursule dévora, c’est le mot ; Madeleine déclara n’avoir fait de sa vie un repas si charmant. Comme ils s’en retournaient, cherchant encore à droite et à gauche s’ils ne découvraient pas une maison qui les attirât, ils s’enfoncèrent d’un commun accord dans une rue dont l’aspect tout agreste avait séduit Madeleine aussitôt : rue solitaire, aboulissant d’un côté au boulevard des Invalides, de l’autre à cette rue du Bac dont Mme de Staël a rendu le ruisseau célèbre. Grace à l’accroissement de la population et aux progrès de l’industrie, avant cinq cents ans, il ne restera pas dans le monde entier un refuge pour la rêverie ; aussi cette rue n’est guère aujourd’hui qu’une double rangée de maisons plus ou moins neuves, laides et mal bâties. On eut dit alors un hameau ou tout au moins le verdoyant faubourg d’une petite ville tapie dans le feuillage. Au retour de la belle saison, on respirait, en y pénétrant, la senteur des lilas ou le parfum des tilleuls en fleurs. Par-dessus les murs qui servaient de haies, les acacias, les faux ébéniers, les arbres de Judée, secouaient leurs grappes odorantes. Au fond des parcs où le rossignol chantait pendant les nuits d’été, on apercevait, à travers les grilles, de beaux hôtels silencieux et de jolis enfans qui couraient sur les pelouses. C’était, en un mot, la rue de Babylone, ainsi nommée, soit à cause de ses jardins, soit parce qu’elle aurait été habitée autrefois par l’évêque de l’antique cité de Sémiramis. Ursule se crut à Valtravers, et demanda où coulait la Vienne. Madeleine s’écria que ce serait pour elle le bonheur que d’habiter ce village égaré au sein de Paris. Pour Maurice, tout lui était indifférent. Les vœux de la jeune fille furent exaucés. Elle trouva, dans une des rares maisons qui coupaient çà et là le paysage, deux petits appartemens voisins et séparés l’un de l’autre : l’un, pour Maurice, composé de deux pièces ; l’autre, de trois, pour elle et pour Ursule ; le tout un peu haut, sous les toits, mais donnant sur de vastes ombrages. Mon avis est, et c’était celui de Madeleine, qu’il vaut mieux avoir devant ses fenêtres un brin de verdure que la colonnade du Louvre.

Ainsi se termina cette journée, qui pouvait donner à Maurice un avant-goût des délices qui lui étaient réservées. Le lendemain et les jours suivans furent encore plus rudes et plus laborieux. Ce n’est pas tout d’avoir choisi le buisson où l’on doit se nicher, il faut encore y apporter le crin, le duvet et la mousse. Avec Ursule toujours sur ses talons, Maurice fut obligé d’accompagner Madeleine dans les magasins, de tout voir et tout examiner, d’entendre discuter et débattre les prix, lui qui n’avait jamais rien marchandé de sa vie, et qui se faisait un point d’honneur de tout payer plus cher que les autres. Bien qu’elle eût à un haut degré le sentiment de la réalité, quoique naturellement douée d’autant de raison que de grace, Madeleine mettait à ses diverses emplètes assez d’abandon et de laisser-aller : elle montrait cette joie enfantine qui se soucie peu des chiffres et ne s’arrête guère aux calculs ; mais Ursule, qui se figurait que les marchands voulaient abuser de sa qualité de Limousine, l’impitoyable Ursule élevait à tout propos des difficultés interminables, et défendait les intérêts de ses maîtres avec une âpreté parcimonieuse qu’un juif n’eût pas désavouée. Un peu forte en gueule, comme les servantes de Molière, elle se disputait avec les garçons de boutique, les traitait sans façon de gueux et de filous, si bien qu’on dut plus d’une fois la prier poliment de prendre la porte. Maurice crut qu’il en perdrait la tête. Il envoyait Ursule à tous les diables ; mais Ursule ne s’en préoccupait pas autrement, sachant bien que les voitures publiques ne vont pas jusque-là. Ce ne fut qu’en menaçant de la renvoyer dans son pays que Maurice put l’amener à des sentimens plus modérés.

Enfin, au bout d’une semaine au plus, nos trois compagnons prirent possession de leur petit domaine. Par une belle matinée, un fiacre attelé de deux rosses étiques s’arrêta bruyamment à la porte du somptueux hôtel que Maurice habitait encore. Ursule et Madeleine en descendirent.

— Allons, Maurice, allons, mon frère ! s’écria la jeune fille en entrant dans l’appartement de son cousin, plus vive, plus légère qu’un faon qui joue sur l’herbe d’une clairière ; le grand jour est arrivé. Il ne vous reste plus qu’à dire un dernier adieu à ces meubles, à ces tapis, à ces tentures, à ces plafonds dorés. Vous n’en retrouverez pas l’équivalent où nous allons ; mais la pauvreté a son luxe, elle aussi, et le bonheur n’a pas besoin d’être si magnifiquement logé.

— Pauvre agneau ! dit avec une ineffable expression de tendresse Ursule, qui ne se sentait pas de joie à la pensée de vivre avec son jeune maître. Allons-nous l’aimer et le chérir, le gâter et le dorloter ! Il se croira encore à Valtravers. Et quel plaisir, le dimanche et les jours de fête, quand nous aurons bien travaillé toute la semaine, d’aller nous promener tous trois ensemble dans les jardins publics ! Tenez, monsieur Maurice, je suis trop heureuse. Ça me suffoque, c’est plus fort que moi ; il faut, jarni-Dieu ! que je vous embrasse.

À ces mots, l’excellente créature se jeta, comme une panthère, sur son frère de lait, et, malgré les efforts surhumains qu’il fit pour s’arracher de ces vives étreintes, elle lui appliqua deux bons gros baisers sur les joues.

C’était donc vrai ! l’heure avait sonné, cette heure que Maurice pensait devoir n’arriver jamais. Il avait compté sur des empêchemens imprévus, sur des obstacles insurmontables, et tout s’était fait comme par enchantement. La veille encore, il se disait qu’un incident surviendrait nécessairement, qui le tirerait de l’étrange position où il se trouvait acculé, et rien n’était venu, rien que la réalité au pied sûr et au poignet de fer. Reculer ? il n’était plus temps. Au moment de franchir le seuil qu’il ne devait plus repasser, près de se séparer des objets au milieu desquels avait grondé sa jeunesse orageuse, Maurice n’était pas homme à se répandre en élégies plaintives, en poétiques adieux. D’ailleurs, bien différens des lieux où l’on a souffert et qu’on ne peut quitter sans attendrissement, les lieux où l’on a mal vécu ne sauraient être une patrie, et toujours on les quitte sans émotion et sans regret. Il fit porter par Ursule dans la voiture tout ce dont il pouvait disposer ; puis, après avoir promené autour de lui un regard morne et sec, il prit sous son bras sa boîte de pistolets, et se jeta hors de l’appartement, emportant ainsi toute sa fortune et son dernier espoir. En cet instant, on eût pu voir briller au front de Madeleine un reflet de la joie céleste qui doit illuminer la figure des anges, lorsqu’ils ramènent à Dieu, en chantant, une ame égarée.

IX.

C’étaient deux pauvres réduits que ces appartemens où Madeleine et Maurice allaient vivre l’un près de l’autre ; mais un poète en eût été ravi, alors que les poètes habitaient encore des mansardes. Quoique tout y fût d’une excessive simplicité, tout se ressentait pourtant du goût et de l’élégance native qui avaient présidé aux détails de l’ameublement. La chambre de la jeune Allemande était tapissée d’un papier gris de perle parsemé de petits bouquets d’œillets, de roses et de jacinthes, se réunissant au plafond en forme de tente. Les meubles étaient de noyer, les chaises de jonc tressé. Le lit, mince, étroit, virginal, vraie couchette de pensionnaire, se cachait chastement sous un ample rideau de perse assorti au papier de la tenture. On voyait près de la fenêtre une table couverte de pinceaux, de boîtes de couleurs et de godets de porcelaine qui avaient appartenu à l’aimable marquise. Le marbre de la cheminée n’avait d’autre parure que deux vases de terre au col évasé, échantillons de la poterie de Ziegler ; en attendant novembre, l’âtre et le contre-cœur avaient disparu sous un épais coussin de mousse verte. Au chevet du lit, un guéridon servait de support à une lampe glissant à volonté sur sa tige de cuivre. Si les tapis manquaient, on pouvait se mirer dans le parquet, tant il était clair et luisant. Le long de l’encadrement de la glace pendaient, d’un côté, plusieurs miniatures de Mme de Fresnes, religieusement conservées, entre autres une copie réduite de la Vierge au chardonneret, que n’eût pas craint de signer Mme de Mirbel ou Maxime David ; de l’autre, quelques rayons mobiles retenus par une torsade de soie bleue et chargés de livres, de fleurs desséchées, de plantes et de minéraux pieusement rapportés de Valtravers. La fenêtre, ainsi que je l’ai dit, s’ouvrait sur un parc au fond duquel un hôtel, grave et triste, paraissait méditer avec mélancolie. La chambre de Maurice présentait à peu près le même arrangement et la même disposition. Seulement rien n’y trahissait des habitudes ou des projets de travail ; vainement eût-on cherché quelque objet auquel se rattachât une espérance ou un souvenir. Les murs étaient nus ; le lit, sans rideaux, avait un aspect dur et froid.

— Dame ! ce n’est pas beau, dit Madeleine en installant Maurice dans son nouveau logis ; mais je crois qu’il n’est si pauvre appartement qu’on ne puisse soi-même embellir mieux qu’aucun tapissier ne pourrait le faire. Nos pensées et nos rêves, nos joies et nos douleurs, sont un luxe d’ameublement et de décoration que bien des riches ne soupçonnent pas, et qui vaut, à mon sens, le velours et la soie, le bois de rose ou le palissandre. Les quatre murs qui nous voient aimer, travailler, rêver, espérer, sont toujours les murs d’un palais.

Ces paroles touchèrent médiocrement Maurice, qui, demeuré seul, se prit à marcher autour de sa chambre comme un lion nouvellement mis en cage. Enfin sa colère éclata. Il se tordit les poings, se frappa le front, et se roula sur son lit avec des cris de rage. Il se demandait par quelle lâche condescendance, par quelle incroyable faiblesse il avait laissé les choses en venir là ; il s’accusait d’imbécillité et blasphémait le nom de sa cousine. Pendant ce temps, Madeleine s’occupait de mettre en ordre ses pains de couleur, ses pinceaux, ses feuilles d’ivoire, aussi à l’aise déjà dans sa nouvelle condition que si elle n’en eût jamais connu d’autre, plus enivrée de sa pauvreté qu’elle ne l’avait été de sa fortune, quand elle était rentrée en souveraine à Valtravers, après la mort de la marquise. Ursule était à l’œuvre, elle aussi ; elle rangeait, frottait, fourbissait, tout en chantant à pleine voix une chanson de son pays. Au bout d’une heure, Maurice sortit. La voix de sa sœur de lait, qu’il entendait à travers la cloison, avait mis le comble à ses emportemens. Il erra jusqu’au soir par la ville, ne sachant où il allait, ne songeant pas même à se le demander. Vers onze heures, le hasard le ramena à peu près au point d’où il était parti. De vifs éclairs sillonnaient la nue ; le tonnerre grondait ; de larges gouttes de pluie commençaient à tomber. Maurice, qui, en réalité, n’avait plus d’autre asile que sa mansarde de la rue de Babylone, prit le parti de s’y réfugier. Ursule guettait son retour. Accourue sur le palier au bruit des pas de son jeune maître, elle fut effrayée de la pâleur de son visage. Les lèvres étaient livides ; enfoncés dans leur orbite, les yeux brillaient d’un éclat fébrile. La bonne fille, sérieusement alarmée, voulut l’attirer chez Madeleine, qui avait l’habitude de veiller très tard ; mais, la repoussant avec humeur, il passa outre et se retira dans sa chambre. Assis auprès de la fenêtre ouverte, il resta jusqu’au matin à écouter le parc mugir sous les assauts du vent, à regarder le ciel, moins sombre et moins orageux que son ame. Il avait la fièvre en se couchant, et le délire lorsqu’on entra chez lui.

On craignit pour ses jours. Mis en présence de la réalité, le malheureux enfant n’avait pu soutenir le regard de cette rude compagne qu’il ne croyait pas si près ; comme don Juan lorsqu’il toucha la main de marbre, Maurice s’était senti foudroyé. Les soins de la science, la jeunesse qui n’était pas morte en lui, mieux encore la sollicitude passionnée de Madeleine et d’Ursule, le rappelèrent peu à peu à la vie. Elles se disputèrent la gloire de le sauver, et je ne pense pas qu’une mère ait jamais prodigué à son fils souffrant plus de dévouement, de tendresse et d’amour que n’en montrèrent ces deux bonnes créatures au chevet de ce jeune homme. La maladie n’est pas, quoi qu’on dise, une si méchante hôtesse. Elle a ses bons côtés ; ne servît-elle qu’à nous faire mieux apprécier l’affection des êtres qui nous sont chers et qu’elle rassemble autour de nous, il ne faudrait pas trop en médire. En outre, elle a cela d’excellent, qu’elle terrasse les passions mauvaises, amollit les cœurs endurcis et ploie sous son genou, comme une baguette de saule, les plus indomptables natures. Ainsi ce terrible Maurice, si furieux de la nécessité de vivre quand il se portait bien, se laissa soigner comme un mouton bridé. Plus d’une fois il remercia d’un œil attendri Madeleine et Ursule assises auprès de lui ; sa main émue chercha plus d’une fois la main de sa cousine. Un jour, ayant aperçu au-dessus de sa tête, contre la muraille, un portrait de son père, peint par la marquise un an avant la mort du chevalier, il le prit et demeura long-temps à le contempler, en lui adressant, d’une voix qu’étouffaient les sanglots, des paroles touchantes de regret et de repentir. Madeleine et Ursule pleuraient aussi ; c’étaient de bien douces larmes. Un autre jour, il découvrit sur un coin de la cheminée une boîte d’acajou qu’il n’avait pas encore remarquée. La convalescence, on le sait, est un état qui ressemble singulièrement à l’enfance. Même faiblesse d’organes, mêmes enchantemens naïfs, même curiosité qu’un rien suffit à éveiller ou à distraire, c’est la vie qui recommence, c’est une autre enfance en effet. Maurice se fit apporter cette boîte, il en souleva le couvercle, et reconnut, rangés avec symétrie dans leurs compartimens de velours vert, les outils dont il se servait autrefois, avec son père, pour sculpter le noyer, le poirier et le chêne.

— Hélas ! dit Madeleine, c’est tout ce que j’ai pu sauver de votre patrimoine. J’ai pensé que vous ne seriez pas fâché d’avoir ces objets en votre possession, et que peut-être vous me sauriez gré de ne les avoir pas laissés à la merci des étrangers.

— Oui, ma cousine, ma sœur, ajouta Maurice, se reprenant aussitôt (c’était la première fois qu’il lui donnait ce nom ; la jeune fille pâlit et se troubla) ; oui, vous avez bien fait. En ouvrant cette boîte, j’ai cru voir s’en échapper l’image de mes jeunes années.

— Quand on pense, ajouta Ursule, que c’est avec ça que M. le chevalier a gagné son pain chez les infidèles ! M. le chevalier, un noble, un grand seigneur, un aristocrate, quoi ! et dire que de ses blanches mains il tournait des bilboquets, comme s’il n’eût fait que ça toute sa vie ! dire qu’il n’avait pas honte de travailler comme un enfant du peuple ! En voilà un qui n’était pas fier ! et pourtant c’était un fier homme !

— Oui, dit Madeleine, c’était un grand cœur.

— Et Mme la marquise ! s’écria Ursule, qui n’était pas fille à s’arrêter en si beau chemin. En voilà encore une qui n’a pas dû frapper longtemps à la porte du paradis. Penser qu’une si grande dame, qui avait été à la cour, faisait la portraiture d’un tas de buveurs de bière et de mangeurs de choucroute, quand il lui eût été si facile de vivre à meilleur compte et plus richement ! Jarni-Dieu ! c’était une maîtresse femme.

— Oui, dit Madeleine, c’était une belle ame.

— Comme la vôtre, brave demoiselle, repartit Ursule en portant avec respect les doigts de Madeleine à ses lèvres.

Pareil aux gens qui entendent un apologue sans se soucier de la moralité, Maurice écoutait tout cela, et ne pensait guère à se demander s’il n’y avait pas là-dessous, par hasard, quelque conseil à son adresse. Ce qu’il y a de charmant surtout dans la convalescence, c’est l’oubli profond, c’est l’absence complète de toute préoccupation d’avenir. Trop faibles encore pour nous élancer au-delà de l’heure présente, nous nous réfugions tout entiers dans le sentiment de notre conservation. On se sent exister, c’est assez. Malheureusement un état si doux ne saurait durer : on reprend peu à peu, avec la santé, le fardeau de la vie.

Bien que hors de danger et presque entièrement rétabli, Maurice était pourtant d’une extrême faiblesse, et, soit que sa position réclamât encore des soins assidus, soit pour l’égayer et le distraire, Madeleine et Ursule passaient la meilleure partie de leur temps près de lui. D’après le désir qu’il avait lui-même exprimé, la jeune fille avait transporté son atelier dans la chambre de son cousin ; elle y travaillait le jour, souvent elle veillait la nuit. Elle peignait, brodait ou faisait du crochet, tandis qu’Ursule ourlait ou tricotait. Maurice avait d’abord trouvé charmant ce petit tableau d’intérieur ; mais, les infirmités de son cœur et de son esprit se ravivant à mesure que la guérison physique approchait, il commençait à s’irriter secrètement de la sollicitude de ces deux femmes qui ne quittaient plus son chevet. Déjà la conscience des charges et des devoirs suspendus sur sa tête l’oppressait à son insu comme une atmosphère orageuse ; sans chercher encore à s’en rendre compte, il entendait, avec un vague sentiment de terreur, le grondement sourd de sa destinée, pareil au bruit lointain de la marée montante.

Un soir qu’il paraissait profondément endormi, assises toutes deux autour de la même table, Madeleine et Ursule causaient à demi-voix, en travaillant à la lueur voilée de la lampe.

— Pauvre chérubin ! disait Ursule en tirant l’aiguille, je ne regrette pas l’argent qu’il nous a coûté. Pour lui, je mettrais en gage ma dernière cornette et mon dernier jupon. Toujours est-il que nos dernières ressources ont passé en frais de maladie, et qu’il n’y a pas à cette heure deux écus vaillant dans la maison.

— Ne t’inquiète pas, ma bonne Ursule. Je compte bien achever, d’ici à demain, la peinture de cette boîte à thé. Je n’en suis pas trop mécontente. Vois les belles fleurs et les jolis oiseaux ! Nous aurons du malheur si je ne réussis pas à placer cet ouvrage dans le grand magasin où l’on m’a déjà pris deux écrans. Ce n’est pas tout. J’ai fini deux petits sacs qui ne sont vraiment pas mal ; nous irons ensemble les offrir aux marchands. On assure que ces futilités se vendent très cher à Paris. Si tout nous manque à la fois, eh bien ! il me reste quelques bagues, quelques bijoux ; nous les enverrons rejoindre mes diamans.

— En compagnie de mes boucles d’oreilles et de ma croix d’or, dit Ursule. Ça, c’est tout simple, rien de mieux ; mais, chère demoiselle, vous passez les nuits à travailler : à ce mauvais jeu, vous perdrez vos beaux yeux bleus, et votre santé, plus précieuse encore.

— Bon, bon ! répliqua Madeleine en souriant ; je suis plus forte que je n’en ai l’air. D’ailleurs, le travail est sain. La marquise me répétait souvent qu’elle ne s’était jamais mieux portée qu’à Nuremberg. Elle avait travaillé nuit et jour ; je puis pourtant t’affirmer que ses yeux étaient encore très beaux quelques heures avant sa mort. Et puis, songe donc, bonne Ursule, que, pour notre cher malade, mon devoir est de redoubler de courage et d’efforts. Sa convalescence sera longue peut-être ; si nous ne l’entourions pas de tous les soins qu’exige son état, que de reproches n’aurions-nous pas à nous adresser, quels remords seraient les nôtres, que penserait Maurice, qui ne s’est résigné à vivre que pour nous !

— Oui ! s’écria Ursule en tournant vers le lit où reposait son jeune maître un regard plein d’adoration, oui, c’est un fait qu’il a été assez bon et assez gentil. Nous n’avons pas à nous plaindre. Dire qu’au moment de se tirer un coup de pistolet dans la tête, il s’en est privé uniquement par amitié pour nous ! Et comme il était fier de se promener avec nous par les rues ! Sans compter qu’une fois guéri, il en abattra, de l’ouvrage. Il sera si content de travailler pour sa cousine et sa sœur de lait ! car c’est un ange, mademoiselle Madeleine, un ange du bon Dieu, je vous l’ai toujours dit.

Elles causèrent ainsi à voix basse jusqu’à l’heure où Ursule contraignit Madeleine à se retirer dans sa chambre pour prendre un peu de repos. Près de s’éloigner, penchées toutes deux au chevet de Maurice, elles restèrent quelques instans à regarder en silence cette pâle figure, à qui la souffrance avait restitué son caractère primitif de grandeur et de dignité.

Maurice ne dormait pas. Il avait tout entendu ; le lendemain, il était sur pied. Aussi calme, aussi résolu que nous l’avons connu incertain, colère, emporté, il acceptait enfin la tâche qui lui était échue. Toutefois les esprits honnêtes auraient tort d’attribuer ce réveil subit de sa volonté à un mouvement de reconnaissance et d’attendrissement. Avec la santé, Maurice avait retrouvé l’endurcissement de son ame. Le dévouement de ces deux nobles créatures qui venaient d’épuiser à son chevet leurs dernières ressources, loin de le toucher, l’irritait ; mais Dieu a mis l’orgueil au fond de notre cœur pour y suppléer au besoin la vertu. Cette fois encore l’orgueil fit le miracle que la vertu seule aurait dû faire.

Il était prêt, sans enthousiasme, il est vrai, mais sans hésitation, comme un galant homme qui va sur le terrain, moins par entraînement que par nécessité. Seulement quel parti prendre ? Travailler, c’est bientôt dit ; mais encore faut-il savoir que faire. Tourner des bilboquets et des casse-noisettes ? C’était bon à Nuremberg, dans la patrie de la bimbeloterie. Aborder la sculpture en bois ? Ici, mille difficultés. Pour les paresseux, les avenues du travail sont toujours encombrées d’obstacles. Il avait d’ailleurs négligé cet art depuis trop long-temps pour ne l’avoir pas désappris. Quant aux travaux de la pensée, il ne devait pas y songer. Ce n’est pas qu’il n’eût été propre à cette sorte de littérature courante qui se fait de nos jours avec tant de succès ; malheureusement, à l’époque dont il s’agit, les lettres avaient encore quelque prestige, et le plus difficile des arts n’était pas encore devenu le plus facile des métiers. Quelques années plus tard, Maurice n’eût pas hésité, nous aurions à cette heure un grand écrivain de plus. Arriver à propos est un des grands secrets de la vie. De guerre lasse, Maurice consulta sa cousine ; la jeune fille lui répondit avec douceur :

— Pourquoi vous hâter ? rien ne presse. Vous êtes encore faible et souffrant. Reprenez vos forces ; le reste viendra plus tard. Pourvu que je me sente sous votre sauvegarde, cela me suffit, je n’en demande pas davantage. Ne vous inquiétez de rien. Je suis forte, j’ai bon courage. Je travaillerai pour vous avec joie, en attendant que vous puissiez travailler pour moi avec bonheur. Dites, mon frère, ne le voulez-vous pas ?

On pense bien que de telles paroles ne pouvaient qu’irriter l’orgueil de Maurice. Voici de quelle façon s’y prit le hasard, ou plutôt la Providence sous les traits de Madeleine, pour pousser ce jeune homme dans la seule voie qui lui fût ouverte.

X.

Dans une aile de la même maison, vis-à-vis des mansardes où vivaient Maurice et Madeleine, était un modeste appartement composé de trois pièces qu’habitait un ménage de jeunes artisans. Ébéniste de son état, le mari se nommait Pierre Marceau. C’était un brave et beau jeune homme qui avait vingt-cinq ans au plus, toujours en belle humeur, à l’air franc et ouvert, charmant dans sa blouse de toile grise qu’une ceinture de cuir verni serrait autour de son corps souple et vigoureux. Celui-là ne faisait pas de vers, et n’avait d’autre lyre que son rabot et son ciseau. Levé tous les jours avec l’aube, il travaillait gaiement du matin au soir, comme s’il eût été convaincu que le travail est en même temps la vraie poésie du peuple, et le meilleur système qu’on ait imaginé jusqu’ici pour améliorer la condition des ouvriers. Accorte et gentille, sa femme jouait de l’aiguille auprès de lui, tout en ayant l’œil sur deux marmots qui s’ébattaient autour de leur père. Marceau quittait de loin en loin son établi pour venir se pencher sur la broderie de sa compagne, ou pour prendre dans ses bras les deux petits drôles ; puis il se remettait à l’ouvrage avec une nouvelle ardeur. Parfois la jeune femme chantait à demi-voix une chanson de Béranger, une de ces chansons immortelles qui ont consolé la patrie ; sans interrompre son travail, le jeune homme redisait le refrain d’une voix énergique et fière. Quand la journée touchait à sa fin, la jolie ménagère s’occupait des apprêts du repas, qu’égayait le babil des enfans. On s’attardait le plus souvent autour de la table frugale, et la soirée se prolongeait au milieu d’entretiens familiers.

Accoudé sur l’appui de sa fenêtre, Maurice s’était surpris fréquemment à suivre d’un œil distrait tous les détails de cet intérieur laborieux et honnête. Non qu’il y trouvât le moindre intérêt, ou qu’il cherchât un enseignement salutaire ; c’était uniquement un spectacle offert à son oisiveté. De son côté, Madeleine se plaisait à observer le train de vie de cet humble ménage ; seulement elle y trouvait un charme mystérieux. Entre elle et ces deux jeunes gens, il s’était établi peu à peu des relations de bon voisinage. La jeune Allemande gâtait les enfans lorsqu’elle les rencontrait sur le palier ; pendant la maladie de Maurice, Pierre Marceau était venu plus d’une fois demander de ses nouvelles. Un matin, ayant remarqué que le jeune ébéniste rabotait et fouillait le chêne ainsi qu’autrefois Maurice en compagnie du bon chevalier, la jeune fille se prit à l’examiner d’un regard ému. Courbé sur son établi, auprès de sa croisée ouverte, Marceau paraissait absorbé par quelque difficulté qu’il s’efforçait en vain de surmonter. Tout d’un coup, par un de ces gestes violens qui trahissent le sentiment de l’impuissance, il jeta ses outils, et se frappa le front avec désespoir ; puis, les deux bras croisés sur sa poitrine, il resta debout, dans l’attitude d’un homme profondément découragé. La jeune femme s’étant approchée de lui pour essayer, par des caresses et de douces paroles, de relever son courage abattu, pour la première fois peut-être il la repoussa durement, et des pleurs de rage coulèrent le long de ses joues. La jeune femme se mit à pleurer, tandis que les enfans, entraînés par l’exemple, criaient à qui mieux mieux. À cette scène de désolation, Madeleine eut un bon mouvement ; elle sortit de sa chambre, et parut, quelques instans après, au milieu du petit ménage, dont elle avait plus d’une fois éveillé la curiosité bienveillante.

— Hélas ! mademoiselle, dit la jeune femme qu’elle avait interrogée la première, voici de quoi il s’agit. Mon mari doit livrer aujourd’hui même une commande au succès de laquelle est attaché tout notre avenir. Soit qu’en l’acceptant il ait trop présumé de ses forces, soit que son talent lui ait fait défaut, le pauvre ami sent l’impossibilité de mener à bien le travail important qu’on lui a confié. Mon mari se désole à cause de moi et de nos chers petits ; moi, je pleure, parce que je le vois pleurer.

— Tenez, mademoiselle, dit à son tour le jeune ouvrier, que Dieu me pardonne d’avoir osé penser qu’il avait mis en moi l’étoffe d’un artiste ! Je ne suis qu’un malheureux, bon tout au plus à raboter des planches et à tourner des bâtons de chaise.

— Vous n’en savez rien, monsieur, répliqua doucement Madeleine : le talent a ses heures comme la fortune. Il n’y a que la médiocrité qui soit toujours prête et n’hésite jamais. Voyons, monsieur, de quoi s’agit-il ?

II s’agissait d’une pièce de bois sculptée représentant une figure d’archange destinée à l’ornement d’une des églises de Paris. Le fait est que la figure était mal venue. Quoique naturellement indulgente, Madeleine fut obligée de reconnaître que, si l’avenir du jeune ménage dépendait sérieusement du mérite de l’œuvre, il y avait en effet tout lieu de se désespérer. En cet instant, elle aperçut à sa fenêtre Maurice, qui, sur un signe de sa cousine, se rendit auprès d’elle sans trop d’empressement.

— Voyez donc, mon frère, lui dit-elle, s’il n’y aurait pas moyen de venir en aide à ces deux aimables jeunes gens et de les tirer d’embarras.

Une fois au courant de la situation, Maurice s’approcha du morceau de sculpture et demeura quelques minutes à l’examiner avec une attention dédaigneuse. Ce n’était, à proprement parler, qu’une ébauche qui ne promettait rien de bon. Rangés autour de lui, le jeune ébéniste, sa femme et Madeleine paraissaient attendre avec anxiété ce qu’il allait décider. Maurice ne dit mot ; mais tout d’un coup, moins par bonté d’ame que dans l’intention de se mettre en scène, il se débarrassa de sa redingote, releva sur ses poignets les manchettes de sa chemise de batiste, et, saisissant un des outils, il attaqua résolument le bloc de chêne rebelle à la main de Marceau. Madeleine triomphait en secret ; debout, immobiles, dans une muette contemplation, les deux artisans suivaient les progrès du travail, tandis qu’autour de l’établi, perchés curieusement chacun sur une chaise, avec leurs blondes têtes et leurs faces de chérubins, les enfans paraissaient l’accompagnement naturel de la figure qui commençait à s’animer sous les efforts du ciseau créateur.

Quelques orages qu’on ait traversés, si dévasté que soit notre cœur, fût-il pareil au désert de Sahara, ne renfermât-il plus que sables arides et désolés, il est une fleur qu’on peut encore y voir dans toute sa fraîcheur et dans tout son éclat, comme épanouie de la veille. Vainement toutes les autres sont tombées flétries alentour. Pas un pétale ne manque à sa corolle ; elle rit au bout de sa tige, qu’aucun vent n’a pu déraciner. Cette fleur immortelle du cœur humain a son nom : c’est la vanité. Ainsi, à peu près mort à tout ce qui fait vivre, Maurice jouissait avec une secrète complaisance de l’effet qu’il produisait sur son public. Sous l’aiguillon de l’amour-propre, il avait retrouvé par enchantement cette hardiesse et cette précision de ciseau qui faisaient autrefois l’orgueil du chevalier. Dégagé des étreintes du chêne, déjà l’archange vainqueur secouait ses ailes frémissantes. Au bout de quelques heures, la figure que Maurice avait prise à l’état d’ébauche apparut aussi nette, aussi pure que s’il l’eût taillée dans le marbre.

— Voilà ce que c’est ! dit-il en jetant les outils et en rabattant ses manchettes ; ce n’était pas plus difficile que cela.

Qu’on tâche de se représenter la joie du pauvre ménage. Les deux marmots battaient des mains ; partagés entre l’admiration et la gratitude, la jeune femme et son mari s’empressaient autour de Maurice, le complimentant sur sa belle œuvre, le bénissant pour sa bonne action. Silencieuse et demi-souriante, Madeleine contemplait cette douce ivresse, qu’elle se flattait de voir passer dans l’ame de son cousin ; mais lui, son travail achevé, il s’était hâté de se railler intérieurement du sot plaisir qu’il venait de goûter, et, comme rien ne lui semblait plus niais que les scènes d’attendrissement, il coupa court à celle-ci en remettant sa redingote.

— Ahl monsieur, vous m’avez sauvé la vie ! s’écria le jeune ouvrier avec effusion.

— J’aime à croire, monsieur, répliqua sèchement Maurice, que ce n’est de votre part qu’une façon de parler, une pure exagération ; autrement, je vous aurais rendu là un fort méchant service, et ce ne serait guère la peine de m’en remercier.

À ces mots, repoussant assez rudement les deux petits drôles qui s’amusaient à lui grimper aux jambes, il sortit comme il était entré, et se retira dans sa chambre. D’où lui venait cette farouche humeur ? C’est que le cœur de l’homme est un abîme d’infâmes lâchetés. Sans s’en douter, Maurice était furieux, parce qu’il n’avait plus de prétexte ni d’excuse pour ne rien faire. Les jeunes artisans restèrent consternés d’une sortie si brusque, et tout confus de n’avoir pu exprimer leur reconnaissance. Pour Madeleine, bien cruellement frappée par les dures paroles qu’elle venait d’entendre, elle se détourna pour essuyer ses pleurs. Cependant elle se dit que cette journée renfermait peut-être le germe de l’avenir.

En effet, comme elle l’avait espéré, à partir de ce jour, Madeleine remarqua que Maurice avait de fréquentes entrevues avec Pierre Marceau. Il se taisait en sa présence ; mais, à son air sérieux et préoccupé, elle voyait bien qu’il se préparait quelque chose d’étrange dans sa destinée.

Un matin, comme elle se disposait à pénétrer dans la chambre de son jeune maître, Ursule s’enfuit toute bouleversée en laissant la porte entre-bâillée. Qu’avait-elle vu ? que se passait-il de si extraordinaire dans la mansarde de Maurice ? Elle courut à Madeleine, et se jeta sur elle en l’inondant de pleurs et de baisers.

— Venez ; venez, ma chère demoiselle !

Et, sans plus d’explication, elle prit Madeleine par la main et la conduisit à pas de loup vers l’appartement du jeune homme.

— Ne faites pas de bruit, dit-elle, et regardez.

La jeune fille retint son haleine et regarda par la porte entr’ouverte ; et, quand elle eut bien regardé, elle tomba tout en larmes entre les bras d’Ursule, et ces deux bonnes créatures se tinrent long-temps embrassées.

À son tour, qu’avait vu Madeleine ? Le plus beau spectacle qu’elle pût contempler : debout, penché sur un établi, Maurice en blouse et travaillant.


Jules Sandeau.

  1. Voyez les livraisons du 1er et 15 juin.