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Mademoiselle Dax/III

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Paris, Henri Jonquières et Cie, éditeurs (p. 144-214).





TROISIÈME PARTIE






 


 




I


Beau-père, – affirma le docteur Barrier, fiancé de mademoiselle Dax, – nous pouvons fixer, dès aujourd’hui la date du mariage ; et raisonnablement, vous ne devez rien objecter contre la première quinzaine de novembre.

M. Dax, surpris, haussa ses sourcils minces :

— Je ne vous comprends pas du tout, Barrier. La première quinzaine de novembre ?… Au plus fort de la reprise des affaires, vous voulez que je m’occupe d’un mariage qui forcément sera très mondain, puisque notre situation à tous les deux l’exige ?… Barrier, vous m’étonnez ! Un enfant serait plus sérieux !…

MM. Dax et Barrier, l’un à droite, l’autre à gauche de la cheminée se faisaient pendant. Entre leurs fauteuils, le guéridon à fumer mettait à portée de leurs mains cigares, allumettes, cendriers et la petite guillotine classique. Derrière la porte fermée du salon, le piano de mademoiselle Dax entonnait une mélodie incertaine qui différait sensiblement des Mousquetaires au Couvent de naguère…

On était au premier dimanche d’octobre. L’avant-veille, madame Dax, Alice et Bernard étaient rentrés de Saint-Cergues. Et l’on venait de dîner en famille pour la première fois depuis deux mois.

— Papa Dax, – riposta M. Barrier, sans se troubler, – je suis sérieux comme le pape. Et si même j’ai dit la première quinzaine de novembre, c’est qu’il est impossible de mener l’affaire plus rondement. Sans quoi, je vous prie de croire que j’aurais réclamé la seconde quinzaine d’octobre. Vous me connaissez assez, j’imagine, pour ne pas attribuer ma grande hâte d’en finir à des enfantillages d’amoureux. Non ! la vérité c’est qu’il faut que, précisément, mon mariage coïncide avec la reprise des affaires. Il faut que tout Lyon, en se remettant à la besogne d’hiver, soit dûment informé que le docteur Barrier, allié désormais au marchand de soie Dax, s’installe dans son nouveau cabinet, aux Brotteaux. Vos affaires à vous ne souffriront pas d’une interruption de quarante-huit heures ; et les miennes exigent que mon ancienne situation soit liquidée en cinq secs.

M. Dax, pensif, écrasa dans son cendrier le bout de son cigare. Sans lui donner le temps d’une réplique, M. Barrier redoubla d’un second argument, décisif :

— Sans compter qu’il vous sera beaucoup plus facile en octobre qu’en novembre, de déplacer des capitaux.

M. Dax leva les yeux sur son futur gendre, d’un air d’incompréhension absolue.

— Des capitaux ? quels capitaux ?

M. Barrier, jovial, tapa son genou.

— La dot, papa ! les quatre cents billets de mille que vous étalerez sur cette table-là, le soir du contrat.

Les sourcils de M. Dax remontèrent en accent circonflexe, jusqu’à mi-chemin de ses cheveux gris.

— Des billets de banque ?

— Oh ! si vous préférez un chèque…

— Vous voulez dire une reconnaissance ?… Je vous reconnaîtrai une commandite de quatre cent mille francs dans ma maison, desquels quatre cent mille francs je vous servirai l’intérêt à 5 %, payable par trimestres… Je n’ai pas à déplacer de capitaux pour cela…

Ce fut au tour du docteur Barrier de marquer une stupéfaction extrême :

— Une commandite ? Quelle commandite ? Quand avons-nous jamais parlé de commandite, vous et moi ? Vous m’avez déclaré, le 30 mai dernier, veille de notre dîner de fiançailles, que mademoiselle Alice avait quatre cent mille francs de dot. Quatre cent mille francs, c’est un capital de quatre cent mille francs ; ça n’a jamais été une rente de vingt mille. Vous avez dit quatre cent mille francs, beau-père. Est-ce qu’aujourd’hui vous reviendriez sur votre parole ?

M. Dax se fâcha.

— Je ne reviens jamais sur ma parole, sachez-le, Barrier, et tenez-vous-le pour dit ! J’ai déclaré que je donnerais quatre cent mille francs, et je donne quatre cent mille francs. Je ne supposais pas qu’un médecin lyonnais fût assez ignorant des usages du commerce pour croire qu’un négociant, mariant sa fille, accepterait de se démunir, sans profit pour personne, d’une somme précieuse pour ses affaires et qui ne peut pas être placée plus avantageusement que chez lui.

M. Barrier écoutait, bouche ouverte :

— En sorte que le lendemain du mariage, je me trouverais être votre associé, que cela me plaise ou non ? Vous ne m’avez pas regardé, beau-père. Je suis médecin, je ne suis pas commerçant, et je prétends ne pas faire de commerce. Vous me la fichez belle, avec vos paiements par trimestres ! Faites-moi donc un peu l’amitié de me dire quel recours j’aurai contre vous, quand la fantaisie vous viendra d’oublier une échéance ?

Sur les joues maigres de M. Dax, une rougeur de colère monta.

— Monsieur Barrier, – déclara-t-il violemment, – la fantaisie ne m’est jamais encore venue de ne pas payer ce que je dois. Cela étant, je n’admets pas que l’on m’insulte chez moi, et vous êtes le premier qui l’osiez !…

M. Barrier, brutal, haussa les épaules.

— Il ne s’agit pas de faire du drame !… Je n’ai jamais songé à vous insulter, monsieur Dax. Vous le savez aussi bien que moi !… Alors, à quoi bon les grands mots ? Nous sommes ici pour discuter une affaire…

Ils avaient l’un et l’autre fort élevé la voix. Au salon, le piano, discret, assourdissait ses arpèges. Au mot « affaire », il s’arrêta soudain, comme mystérieusement paralysé…

— Une affaire, – répliquait M. Dax, – qui ne souffre aucune discussion. Vous vous mariez, vous médecin, pour fonder à deux pas de votre ancien cabinet une clientèle plus brillante et plus stable. Quel besoin avez-vous en tout cela d’un capital disponible ? Votre métier se passe précisément de toute première mise. Vous ne pouvez exiger qu’un revenu large vous permettant de faire figure ; et ce revenu je vous le donne plus considérable que vous-même ne sauriez l’obtenir sans spéculation. Quel caprice vous pousse à réclamer une combinaison différente, qui léserait vos intérêts comme les miens ?

— Le caprice de ma sécurité et de mon indépendance, monsieur Dax. Marié à votre fille, j’endosse déjà la responsabilité morale de vos affaires, et c’est assez sans que j’endosse la responsabilité matérielle. On a vu crouler les plus solides entreprises. Qui me garantit que la vôtre continuera indéfiniment d’être prospère ? Au mois de mai, quand j’ai pris le parti de me marier, plusieurs maisons lyonnaises s’ouvraient à moi. J’ai choisi la vôtre, non point qu’elle fût la plus riche, – je ne suis pas un homme d’argent ! – mais parce que votre réputation personnelle d’honnête homme absolument net m’assurait contre tout risque de chicanerie ou de mauvaise foi. Je le croyais, du moins… Il est parfaitement exact qu’un médecin n’a pas besoin pour s’établir de quatre cent mille francs de capital, à moins qu’il n’ait des dettes, ce qui n’est pas mon cas, je m’en vante. Mais il a besoin, s’il est un homme de tête, et non une dupe, d’avoir en caisse des Consolidés ou des Suez, plutôt qu’une reconnaissance de commandite, cette reconnaissance fût-elle signée Dax et Cie.

Froissé au plus sensible de son épiderme, M. Dax se leva :

— M. Barrier, – déclara-t-il avec raideur, – ma maison n’a certes pas la prétention d’être plus solide que la Banque de France. Telle qu’elle est cependant, bien des gendres s’estimeraient contents d’y entrer. J’ai cru que telle était votre ambition, quand vous m’avez demandé ma fille. Je n’ai pas calculé, moi, la valeur financière du mariage que vous m’apportiez, et je n’ai pas attendu d’autres offres, plus avantageuses peut-être que la vôtre, pour faire mon choix. Cela étant, le monde jugera, s’il vous plaît de rompre, lequel de nous deux est un homme d’argent.

Une fois de plus, M. Barrier haussa les épaules :

— Rompre !… Il n’est pas question de rompre… pour le moment du moins. Vous n’y trouveriez guère votre profit, d’ailleurs, monsieur Dax. Un mariage manqué, c’est toujours embêtant pour une jeune fille.

D’un geste dédaigneux, M. Dax balaya l’embêtement dont il était question :

— Cela, c’est mon affaire !… Au reste, j’estime que cette discussion est trop longue. Vous connaissez ma volonté ; je n’en changerai pas. C’est à prendre ou à laisser…

Le piano, timidement, avait repris la phrase interrompue. Sans doute, derrière la musicienne, madame Dax, irritée, ordonnait-elle aux mains distraites de continuer leur tâche. Mais le son ne portait pas. Un pied s’acharnait sur la pédale sourde.

— Je suis moins violent que vous, beau-père, – répliquait le docteur Barrier. – Je ne prends ni je ne laisse. Vous réfléchirez, et nous reparlerons de tout cela. Pour ce soir, je suis de votre avis, c’est assez causé. Et je crois que le plus sage est de me retirer. Non, ne dérangez pas ces dames. Au point où nous voilà, il vaut mieux que je file à l’anglaise.

Il fila comme il disait.




II


Une affaire, – murmura mademoiselle Dax, toute seule dans sa chambre. – Une affaire… Mon mariage est une affaire.

Par la fenêtre, la clarté d’octobre entrait, blafarde. Une bise aigre grelottait contre les vitres.

— Une affaire, – répéta mademoiselle Dax, songeuse au fond de sa bergère. – Le mariage de madame Terrien était une affaire aussi…

Mademoiselle Dax se leva, et fit à pas lents deux tours par la chambre. Puis elle s’arrêta près du lit. Il y avait sur ce lit, qui fréquemment servait de fouge à mille objets hétéroclites, un album de cartes postales.

Mademoiselle Dax, comme juste, faisait collection de cartes postales. L’album était épais et plein aux trois quarts. Paysages, costumes et reproductions dites artistiques s’y mêlaient à force belles dames magnifiquement coloriées de teintes pâles, ainsi qu’à beaucoup de ces scènes de genre qui tapissent tous les kiosques à journaux, et qui s’enrichissent de légendes rimées d’une sentimentalité toute populaire. Mademoiselle Dax préférait cette dernière catégorie.

L’album était ouvert à la dernière page. Une dizaine de cartes nouvelles venaient d’y prendre leurs places. C’étaient de simples photogravures, des vues de Nice, de Monte-Carlo et de Monaco. Mademoiselle Dax les regarda l’une après l’autre en soupirant. Les pays bleus, dans cette chambre lyonnaise assombrie par l’automne, s’évoquaient avec quelque mélancolie. Une longue minute, mademoiselle Dax s’attrista de ce contraste. Puis tout à coup, secouant la tête, elle détacha la dernière carte, et s’approcha de la fenêtre pour relire deux lignes fort banales qu’une main hâtive avait griffonnées à côté de l’adresse :


       Vous rappelez-vous encore Saint-Cergues ?…

       Meilleurs souvenirs…


Rien davantage. Mademoiselle Dax s’attarda pourtant, les yeux fermés, le front aux vitres, à répéter plusieurs fois :


       Vous rappelez-vous encore Saint-Cergues ?…

       Meilleurs souvenirs…


La carte postale était de Bertrand Fougères.

Bertrand Fougères était, depuis quinze jours, à Monte-Carlo. Il avait quitté Saint-Cergues, sans tambour ni trompette, le surlendemain du pique-nique et de l’orage. C’était par pur hasard que, ce matin-là, mademoiselle Dax, sortie à l’aurore, l’avait rencontré dans la petite diligence de Nyon, sur la route en lacets qui descend vers le lac.

En apercevant mademoiselle Dax, Fougères, peu soucieux sans doute d’être vu, s’était d’abord mordu les lèvres. Mais l’instant d’après, il avait mis pied à terre, et fait ses adieux, chapeau bas.

— … Il partait, oui… madame Terrien l’avait bien prédit, qu’une brusque nostalgie de civilisation l’arracherait tout d’un coup à la Suisse… ça l’avait exactement pris la veille au soir… Un mois de son congé lui restait encore ; il le passerait probablement à Monte-Carlo !…

— Seul ?… – avait questionné mademoiselle Dax, la voix un peu rauque, et les yeux obstinément fixés sur un caillou du chemin.

— Seul… oui… Je ne sais guère encore…

Il avait hésité, la regardant en dessous, à petits coups d’œil curieux. Peu à peu, ses lèvres s’étaient pressées l’une contre l’autre, comme pour contenir un sourire. Et prenant enfin son parti :

— Non… pas seul !…

Carmen de Retz allait le suivre à deux jours d’intervalle, le laps minimum pour que les apparences fussent sauves. À cause de madame Terrien, – par respect pour son hospitalité, – il ne fallait pas trop avoir l’air de deux canards qui ont mangé la même ficelle… Mais ce n’était qu’une question de décorum.

— N’allez surtout pas imaginer des choses !… Cette pauvre Carmen en a simplement assez, pour le moment, de ses Filles de Loth. Elle veut s’octroyer un mois de repos, et je lui ai tout bonnement offert de la chaperonner.

Mademoiselle Dax, changée en statue, était devenue rouge d’abord, et très pâle ensuite.

— Et puis zut ! – avait tranché Fougères, tout à coup ; – je vais être très incorrect, mais cela m’exaspère de mentir à vous… et d’ailleurs je finirais par m’embrouiller… Oui, vous avez deviné : Carmen et moi… voilà !… que voulez-vous, c’était fatal !… Et nous allons passer notre lune de miel là-bas…

— Un mariage ? – avait murmuré mademoiselle Dax, essayant de sourire.

— Mais non ! voyons !… Est-ce qu’une Carmen de Retz se marie ?… Un caprice, et voilà tout… Un peu de mer bleue, un peu de trente et quarante, un baiser par-ci par-là… J’y pense ! je vous enverrai des cartes postales… en cachette de Carmen, bien entendu…

Cette fois, un peu de sang rose était remonté aux joues de mademoiselle Dax.

— Vous savez que m’man lit toutes mes lettres…

— Mais vous ne savez pas à quel point je sais être convenable, quand j’écris aux jeunes filles !… En outre, il y a la poste restante…

— Oh !

— Une petite enveloppe adressée discrètement à mademoiselle XYZ…

— Voulez-vous bien vous taire !…

Il s’était tu. Il avait ri. Puis, soudain grave :

— Adieu maintenant, petite fille !…

Et il avait bizarrement regardé la tempe gauche de mademoiselle Dax, la tempe qu’il avait naguère effleurée de ses lèvres… il avait regardé jusqu’à ce que mademoiselle Dax fût devenue pourpre.

— Alice ! – cria madame Dax à travers la porte, – es-tu prête ? Il est l’heure d’aller chercher Bernard au lycée…

Sans bruit, mademoiselle Dax referma son album. Déjà la porte s’ouvrait, brutalisée.

— Si tu répondais, quand ta mère te parle ?

Madame Dax souffla, en arrêt devant la réplique attendue. Mais mademoiselle Dax ne répliqua pas. Silencieuse, elle épinglait son chapeau devant l’armoire à glace. Madame Dax, secrètement déçue, grogna :

— Tu es toujours fagotée, c’est un plaisir…

Depuis le retour de Saint-Cergues, mademoiselle Dax se risquait timidement à mettre quelque fantaisie dans ses toilettes, jadis discrètes à l’excès. Pour dire le vrai, ces tentatives n’obtenaient pas toujours des résultats très artistiques. Madame Dax d’ailleurs était peu propre à les apprécier avec goût. Mais elle en critiquait l’intention.

— Il est bien, ton chapeau !… La modiste avait mis les violettes dessus tout bêtement… mais toi qui t’y connais, tu les as défaites pour les bourrer par dessous, en relevant le bord. Comme ça, c’est joli… n’est-ce pas ? et ça te fait une tête de travers.

Un peu nerveuse, mademoiselle Dax opéra une diversion imprévue :

— Est-ce que M. Barrier viendra dîner, ce soir ?

Madame Dax, interloquée, hésita :

— S’il viendra ?… Eh ! je n’en sais rien… Il le dira à ton père, comme d’habitude.

— C’est que, – osa murmurer mademoiselle Dax, – je voudrais bien savoir…

— Savoir quoi ?

— Savoir si je suis encore fiancée, ou si c’est cassé…

Madame Dax, suffoquée de stupeur, demeura un quart de minute bouche bée :

— Comment ?… quoi ?… si tu es encore ?… Mais, bonté divine ! de quoi te mêles-tu ?…

Ce n’était pas tout à fait à tort qu’en un jour de clairvoyance, madame Dax avait cru devoir constater que le climat de Saint-Cergues ne réussissait pas à sa fille : jamais, deux mois plus tôt, mademoiselle Dax n’eût riposté d’un ton presque ferme, – comme elle fit :

— Je me mêle de mon mariage… de mon mariage, à moi…

Madame Dax n’en crut pas ses oreilles. Mais une pareille outrecuidance, de la part d’une enfant qui, quatre ans plus tôt, n’en était encore qu’aux jupes demi-longues, méritait sans conteste une homélie immédiate. Madame Dax ne recula pas devant sa tâche maternelle.

— Ma fille !… – commença-t-elle, selon l’exorde immuable ; et des épithètes véhémentes suivirent : depuis quand les demoiselles de bonne famille ne s’en rapportaient-elles plus à leurs parents du soin d’être bien mariées ?…

— Ton père et M. Barrier ont eu une discussion d’intérêts. Cela arrive tous les jours. C’est leur affaire à eux, et pas à toi. Il est déjà fort inconvenant que tu sois au courant de choses de ce genre, et nous n’en serions pas là, si, hier, quand je t’ai dit et redit de continuer à jouer ta polka, tu m’avais obéi, au lieu d’écouter à travers la porte… En tout cas, tu es fiancée, et tu restes fiancée, tant que ton père et ta mère ne t’auront pas informée du contraire… Si ça t’arrive en fin de compte, c’est que nous aurons reconnu que M. Barrier n’en veut qu’à ta dot. Auquel cas, tu n’auras qu’à te féliciter d’échapper à un homme pareil…

Tête basse et sourcils froncés, mademoiselle Dax écouta jusqu’au bout. Un pli barrait son front. Quand madame Dax eut achevé, l’heure était venue d’aller chercher Bernard à la sortie du lycée. Mademoiselle Dax, suivie de la femme de chambre savoyarde, sortit d’un pas un peu nerveux.


— À propos, – questionna Bernard discrètement ironique, – tu as de bonnes nouvelles du docteur Barrier ?…

On rentrait par le quai du Rhône. Mademoiselle Dax, autoritaire, par hasard avait refusé net de prendre la rue de la République.

— …Car j’imagine que depuis hier soir, tu es sur le gril !… Te marieras, te marieras pas ?… On peut jouer à pile ou face… Si j’étais toi, sais-tu ? J’en aurais touché un mot à p’pa… ou à m’man…

— C’est fait, – répliqua brièvement mademoiselle Dax.

— Hein ?…

— Oui, j’ai parlé à m’man…

— Eh bien ! par exemple ! j’aurais jamais cru ça de toi !… Non ! mais ce que tu es changée, depuis Saint-Cergues, c’est à n’y pas croire, ma chère ! Ainsi tu as parlé à m’man… qui t’a répondu ?…

— Rien, naturellement.

— Alors, – observa Bernard, judicieux, – c’était guère la peine de lui parler…

Il considéra sa sœur qui marchait vite, les yeux fixes, la bouche serrée. Une pitié le traversa, – sentiment rare dans une petite âme sèche :

— Ma pauvre fille ! – dit-il tout à coup ; – tu n’as jamais su t’y prendre pour vivre tranquille à la maison… Mais si tu te figures qu’en faisant la forte tête, ça te réussira mieux, je crois que tu le fourres le doigt dans l’œil !…

Il ricanait :

— On ne peut pas dire que p’pa et m’man soient souvent d’accord… Ils s’entendent tout de même assez bien pour taper sur toi… Et ils sont deux, ma chère, et tu es seule…

— Je sais ! – fit mademoiselle Dax, brusque.

Et elle songea, le cœur soudain très douloureux :

— C’est vrai !… je suis seule… toute seule !…




III


M. Barrier ne vint pas dîner avenue de Noailles ce soir-là ni le lendemain. Mais le troisième jour, M. Dax l’amena déjeuner, par une dérogation sensationnelle aux us et coutumes. Ils entrèrent bras dessus bras dessous : tout était arrangé.

On avait « partagé la différence » : M. Barrier se contentait de deux cent mille francs payés comptant, et, pour le surplus, d’une reconnaissance de commandite. M. Dax, de son côté, consentait à servir l’intérêt de cette commandite au taux de cinq et demi.

Une heure durant, des hors-d’œuvre au dessert, ils ne parlèrent point d’autre chose, s’appesantissant à l’envi sur chacune des clauses de cette mirifique convention. Tous deux faisaient d’ailleurs grand étalage de leur bonne volonté réciproque, en même temps que d’une cordialité toute neuve et, cette fois, définitive. Au fond, ils s’estimaient réciproquement de s’être tenu tête et ne songeaient pas une seconde à se garder rancune des quelques mots vifs qu’ils s’étaient, trois jours plus tôt, jetés à la tête.

Comme on pelait les poires, M. Dax, tout à coup, lança, comme un bouquet d’artifice, la surprise qu’il gardait en réserve : libéral et généreux, il fixait la date du mariage :

— À quoi bon tergiverser, puisque nous sommes d’accord sur tous les points ? Le 15 novembre tombe un mardi. C’est un jour très pratique !

— Va pour le 15 novembre, – accepta le docteur Barrier.

Et tout de suite, soucieux de n’être pas en reste de grandeur d’âme :

— En attendant, rien ne nous empêche plus de faire une petite partie tous ensemble. Avant que les mauvais temps n’arrivent, je veux vous montrer ma campagne de garçon à Ecully. J’ai quelques bonnes bouteilles dans la cave… Tenez : voulez-vous dimanche ? Nous partirons vers les onze heures, nous déjeunerons là-haut, chez moi, et nous serons rentrés avenue du Parc pour le dîner. Un peu de plein air, ça rappellera à ces dames et à Bernard ce diable de Saint-Cergues où je n’ai jamais eu le temps d’aller… C’est dit ?

— C’est dit, promit M. Dax.

On pliait les serviettes. Il y eut un petit silence. Madame Dax calculait qu’un landau suffirait pour la promenade d’Ecully… « Oui, mais à condition de mettre encore et toujours Bernard sur le siège !… » M. Barrier guignait la pendule, – une… cliente… très blonde… lui ayant donné rendez-vous, pour deux heures et quart, dans l’arrière-salle d’un café de Belle-cour…

Mademoiselle Dax, elle, considérait, avec l’attention la plus soutenue, quatre miettes de pain oubliées sur la nappe.




IV


Dans sa chambre crépie à la chaux, l’abbé Buire lisait ses Heures.

C’était comme deux mois plus tôt. La chambre apparaissait pareille, et pareil l’abbé. Seulement, la bise d’octobre était venue ; par les vitres bien fermées, le soleil entrait, pâle. Et mademoiselle Dax, qui tout à coup poussa la porte, portait, au lieu d’une ombrelle, un manchon.

L’abbé Buire accueillit sa pénitente par une joyeuse gronderie :

— En retard, cette fois, ma petite fille ! Quand êtes-vous donc rentrée de la campagne ? Cela fait une éternité depuis votre dernière confession ! Ah ! voilà ce que c’est !… on est en vacances, on court les champs, on s’amuse, et on oublie le bon Dieu…

Mademoiselle Dax, grave, s’asseyait sans dire mot sur l’unique chaise de la cellule, – cette pauvre chaise, naguère dédaignée pour le prie-Dieu, – pour le prie-Dieu où l’on était si bien, accroupie en bébé, les genoux au menton…

— Eh bien ! – remarqua le prêtre, – vous voilà bien sérieuse ?… où donc a passé ma petite chèvre d’autrefois ?

La petite chèvre hocha mélancoliquement la tête.

— Non ? – fit l’abbé Buire étonné, – ça ne va pas ?

Mademoiselle Dax hésita deux secondes, et lâcha d’un seul coup, sans crier gare :

— C’est mon mariage qui ne va pas, père… J’ai envie de dire non…

De stupeur, l’abbé Buire pivota dans son fauteuil. Les quatre pieds de bois, sans roulettes,crièrent désespérément contre le plancher.

— De dire non ?

L’abbé tira son mouchoir, s’essuya le front, se frotta les deux yeux. Mademoiselle Dax, résolue, contemplait cette émotion déchaînée par elle. À la fin pourtant le confesseur s’épancha :

— Vous avez envie de dire non ? Seigneur mon Dieu ! quelle lubie nouvelle ?… Je veux bien que le crique me croque si j’y comprends quelque chose. Voyons, c’est à se décourager : deux années durant vous ne rêvez que mariage, – je vous ai assez grondée en ce temps-là, j’imagine ! – Bon !… on vous trouve un mari ; vous l’acceptez ; et patatras !… il n’y a rien de fait : vous avez envie de dire non !… Alors, quoi ? Expliquez-vous, pour l’amour du ciel !

Mademoiselle Dax s’expliqua par quatre mots définitifs comme un arrêt de cour d’appel :

— M. Barrier ne m’aime pas.

— Encore ! – exclama le prêtre.

Il avait toujours aux oreilles l’écho des phrases entendues autrefois : « On ne m’aime pas… Personne ne m’aime… » Il crut que la phrase nouvelle était sœur de celles-là. Il ouvrit la bouche :

— Mon enfant, vous n’êtes pas dû tout raisonnable… Mais mademoiselle Dax, d’une main brusquement levée, coupa net l’homélie.

— M. Barrier ne m’aime pas, père ! C’est ma dot qu’il aime. Et je ne veux pas, je ne veux pas être épousée pour mon argent !…

Et cinglée soudain par cette obsession qui depuis six jours la fouaillait au plus douloureux de son amour-propre, elle se lança dans un récit tumultueux, racontant tout pêle-mêle : la dispute première, les marchandages, la demi-rupture, et la transaction finale qui avait raccommodé les choses. Le prêtre, très ignorant des affaires d’intérêt, écoutait bouche bée, sans trop bien comprendre. Quand elle se tut, il réfléchit de son mieux et hasarda une parole timide :

— Mais alors… puisque c’est arrangé ?…

— C’est arrangé parce qu’on lui donne deux cent mille francs ! Mais sans ces deux cent mille francs, il me plantait là comme une je ne sais quoi. Et alors, père, pensez un peu : si nous sommes ruinés, un jour, si papa fait de mauvaises affaires, s’il ne lui paie plus sa rente, à M. Barrier, ça recommencera ! mon mari ne voudra plus de moi, mon mari me renverra comme on renvoie une bonne à tout faire !… Non, non et non, je ne m’exposerai pas à ça !

L’abbé Buire respira plus large. S’il ne s’agissait que de pareils enfantillages !…

— Vous êtes folle, ma petite fille !… Vous comprenez bien que votre mari n’aura jamais même l’idée de vous renvoyer… Que M. Barrier ait montré de l’âpreté à défendre son argent, c’est possible et c’est regrettable… mais tel est l’esprit du siècle !… Tant que vous vivrez dans ce bas monde, Alice, il faut vous attendre à voir la pure morale évangélique perpétuellement égratignée par les plus honnêtes gens… En tout cas, quand vous serez la femme de M. Barrier, ses intérêts et les vôtres seront liés, associés. Et c’est plutôt une garantie pour vous, que votre fiancé soit un homme tenace, qui ait su résister même à votre père, et qui lui ait imposé sa volonté…

L’argument déconcerta mademoiselle Dax ; mais pour une minute seulement.

— Et puis non ! – reprit-elle tout à coup. – Ce n’est pas ça… je ne sais pas comment dire, père…

Elle rassembla sa pensée, et tout à coup, impétueusement :

— Il ne m’aime pas !… Il ne m’aimera pas !… Il me considère comme une espèce de domestique qu’il engage pour tenir sa maison, pour recevoir ses invités et pour porter de jolies robes dont on lui fera compliment, à lui !… Le reste, ça lui est égal. Il continuera de s’occuper toujours de ses malades, de son argent, de sa situation et de rien autre. Moi, il me laissera vivre à côté de lui sans me regarder. Je ne veux pas, je ne veux pas !…

Le prêtre, sévère, se dressa.

— Voilà le péché ! – dit-il. – Une fois de plus, Alice, Satan vous tente. Il fait miroiter à vos yeux l’espoir coupable de je ne sais quel bonheur païen. Vous croyez possible une vie choyée, câlinée, une vie de caresses et de gâteries, une vie durant laquelle votre mari, oubliant sa mission chrétienne d’être votre tuteur et votre guide vers le salut, ne songerait qu’à s’agenouiller à vos pieds. Eh bien ! non, cette vie n’est pas possible, car Dieu l’interdit.

Autrefois, Alice Dax eût baissé la tête. Mais les temps étaient changés, plus changés peut-être qu’elle-même ne l’eût cru.

— Père, – fut la réplique hardie, – père, êtes-vous bien sûr ? J’en ai vu, des gens qui vivaient en s’aimant de toutes leurs forces, qui ne vivaient que pour s’aimer… Et je suis sûre que ces gens-là n’offensaient pas le bon Dieu…

L’abbé Buire, soudain violent, posa sa main droite sur ses Heures.

— Les pharisiens semblaient blancs comme neige, et cependant le Seigneur les a maudits, parce que leur plâtre hypocrite ne renfermait que de la pourriture. Ceux qui ne vivent pas selon la loi de Dieu offensent Dieu, et leurs soi-disant vertus terrestres ne sont qu’un peu de poussière blanche. Le royaume du ciel n’est pas pour eux !

Mademoiselle Dax, se parlant à elle-même, répéta comme en rêvant :

— Le royaume du ciel…

— Et sur cette terre même, continuait le confesseur avec autorité, il n’y a de bonheur qu’en Dieu. Hors de Lui, le péché empoisonne toutes les fausses joies qu’on se figure découvrir. Ces joies-là sont comme les fruits tombés trop tôt de l’arbre : ils paraissent vermeils et délicieux ; mais ouvrez-les : un ver dégoûtant les ronge.

Il s’arrêta, et regarda profondément sa pénitente :

— Vous avez vu ! mais vous avez mal vu ! Satan vous a aveuglée. Et vous éblouissant des voluptés mensongères qu’il offre toujours à ses créatures, il vous a caché la vraie volupté d’obéir à Dieu. Dieu vous commande, ma fille, d’être une honnête épouse, humble et attentive, sans orgueil et sans vaines rêveries. Obéissez et vous serez heureuse, heureuse dès cette terre, parce que le devoir accompli porte en lui-même sa récompense…

Il disait des choses dépourvues d’originalité, mais il les disait avec beaucoup de force ; et mademoiselle Dax, ébranlée par cette voix qui avait régi toute son adolescence, commençait à perdre de sa propre volonté.

— Le bonheur ici-bas, vous le trouverez dans la paix de votre foyer, dans la dignité de votre vie, dans le respect dont chacun vous entourera. Croyez-vous que ce n’est rien d’être une honnête femme et de sentir autour de soi non seulement la prédilection de Dieu mais la vénération des hommes ? Votre mari tout le premier, fier de votre vertu, vous traitera avec honneur et prendra conseil de votre sagesse. Vos enfants égaieront votre maison, et vous goûterez la joie d’être plus douce et plus patiente pour eux que vos parents ne l’ont été pour vous-même. Enfin, la vieillesse viendra, et vous la recevrez de bon cœur, car dans votre vie chrétienne et pure, elle n’apportera point de trop grands changements. Et quand la tâche sera faite, quand[1] vous serez pleine de jours et que le Seigneur vous rappellera à Lui, vous ne connaîtrez point les regrets déchirants ni les affres de ceux qui ont vécu selon la chair : mais vous vous endormirez joyeusement du sommeil de Dieu…

Vaincue, mademoiselle Dax demeura très longtemps immobile et silencieuse. Enfin, elle se leva, toujours muette, alla chercher dans son coin le prie-Dieu de paille, et, le traînant auprès du confesseur, s’agenouilla.

— Bien ! – dit le prêtre. – Maintenant nous allons arracher toute cette ivraie. Allons ! récitez le Confiteor…




V


La « campagne de garçon » du docteur Barrier était une maisonnette agréable qui se cachait au milieu d’un assez grand jardin.

Lyon, cité austère, n’admet pas que ses jeunes gens donnent en public le spectacle de leurs fredaines. La banlieue discrète s’offre plus décemment à cet usage. Et le docteur Barrier, soucieux de ne point choquer les bonnes mœurs, avait choisi, pour y installer sa garçonnière, le coin le plus retiré de ce joli village d’Ecully, qui est le refuge favori de la bourgeoisie lyonnaise durant les dimanches d’été.

Maintes fois, la maisonnette avait hébergé des hôtes joyeux et des hôtesses plus joyeuses. Toutefois, rien n’apparaissait de ce passé scandaleux, et la salle à manger, toute tendue d’une honnête cretonne à fleurs, semblait faite exprès pour recevoir une fiancée.

Le déjeuner était fini. Un coude sur la table, M. Dax dégustait le vieux marc de Bourgogne qu’on venait de lui servir.

— Cadeau d’un client, – avait fait observer, non sans fatuité, le docteur.

— Vous avez de la chance, vous autres médecins, – avait à propos répliqué madame Dax.

Le déjeuner avait été on ne peut plus cordial. Il faisait beau. « Les mauvais temps » redoutés n’étaient pas venus encore. Octobre ressemblait à juin, et le soleil d’été s’attardait, un soleil terni cependant par les tout premiers brouillards.

Mademoiselle Dax, depuis le matin, s’efforçait de ne paraître ni distraite, ni maussade, ni songeuse. Et sans doute y avait-elle réussi mieux qu’à l’ordinaire, puisque madame Dax, quoique toujours aux aguets, n’avait pas trouvé l’occasion d’un reproche.

— Beau-père, – proposa M. Barrier, – vous n’avez pas encore fait ici le tour du propriétaire, et je ne vous en tiens pas quitte. Allons, videz votre verre, et en avant ! Je veux vous montrer toute la maison et tout le jardin, et vous me direz ensuite si mademoiselle Alice ne sera pas confortablement installée ici, l’an prochain, pendant la saison chaude !

Complaisant, M. Dax visita la cuisine et l’office, au rez-de-chaussée, les trois chambres et le somptueux cabinet de toilette au premier étage. Madame Dax loua sans réserve l’élégance du mobilier modern-style, et le bon goût des tableaux accrochés aux murs.

— Quand j’ai acheté la campagne, – expliquait le docteur Barrier, non sans orgueil, – tout y était meublé en dépit du bon sens. L’ancien propriétaire, un fermier, avait d’abord habité sa maison, puis l’avait louée ; et le locataire, une espèce de maniaque, avait laissé tout en place, les vieux bahuts de chêne, la table carrée, le coucou détraqué et la huche à pain ! On se serait cru chez des paysans. Moi, comme bien vous pensez, j’y ai mis bon ordre, et j’ai envoyé ces vieilleries à l’hôtel des ventes. Il s’est trouvé des imbéciles pour les payer un bon prix !…

L’escalier redescendu, M. Dax, au seuil du jardin, hésita. Il était large et long, ce jardin. Un grand parterre de rosiers s’étendait devant la porte, et, au delà, une pelouse, en plein soleil, montait, d’une pente raide, vers un bouquet de peupliers et de tilleuls qui bornait l’horizon.

— Vous nous avez fait trop bien déjeuner, Barrier. Cette ascension ne me dit rien qui vaille. D’ailleurs, on voit très bien d’ici… Qu’est-ce qu’il y a là-haut, derrière ces arbres ?

— Rien du tout : un jeu de boules, et le mur. Le bois n’est pas profond.

— Alors, ça ne vaut pas la peine de grimper… Restons ici à l’ombre.

Mademoiselle Dax avait fait quelques pas en avant, et regardait vers le bouquet d’arbres. Le fiancé saisit ce regard :

— Mademoiselle Alice, si le cœur vous en dit ?… Rien ne nous empêche de monter nous deux…

Madame Dax trouva la proposition inconvenante. Certes, elle ne se souciait pas plus que son mari d’affronter la pente et le soleil : mais permettre que sa fille s’en allât courir la pretentaine avec un jeune homme, non ! Elle allait protester, quand M. Dax protesta lui-même :

— Barrier, Barrier ! vous n’êtes pas encore son mari ! Vous l’emmènerez promener dans un mois !

Sur quoi madame Dax, devancée par M. Dax dans sa première opinion, se jeta dans le parti contraire :

— Bonté divine ! Ils peuvent bien faire un tour de jardin ensemble, ces enfants ! Dirait-on pas que c’est péché ?

M. Dax, agacé, claqua de la langue. Mais sans doute réfléchit-il qu’il convenait de se contenir, en ce jour d’apaisement et de concorde. Il se borna donc à déclarer d’un ton sec :

— Ce n’est pas péché, et ce ne sera pas même inconvenance, si Bernard accompagne sa sœur.

— Bernard ? – riposta madame Dax ironique ; – Bernard, coiffé comme le voilà, d’une casquette sans bavolet ?… Vous voulez qu’il aille attraper une insolation ?

Le docteur Barrier se hâta de prévenir la querelle imminente :

— Allons ! allons ! beau-père ! ne faites pas le méchant ! Puisque mademoiselle Alice en a envie, pourquoi lui refuser ce petit plaisir ?… ici, – chez nous !

Et prompt, il passa sous le sien le bras de la jeune fille.


Ils marchèrent sans parler. La pelouse les enveloppait de son odeur sèche et chaude. Sous leurs pas, des papillons blancs, tachetés d’or, s’envolaient.

L’allée, bordée d’un buis taillé court, cheminait en zigzag de bas en haut de la pente, puis pénétrait entre les arbres sous une voûte de branches mêlées. Les tilleuls élargissaient leurs ramures en nappe épaisse, tandis que les peupliers plus haut chantaient de toutes leurs feuilles éparses et frissonnantes dans la brise. Une clairière en rectangle figurait le jeu de boules. Une cabane était à un bout, un banc rustique à l’autre.

— En été, – expliqua M. Barrier, il fait frais ici à toute heure du jour. L’an prochain, vous y apporterez votre ouvrage l’après-midi, et quand je rentrerai le soir de Lyon, c’est ici que je monterai vous retrouver… vous embrasser.

Ils s’étaient assis sur un banc. Pensive, mademoiselle Dax, du talon de sa bottine, traçait sur le sable un sillon courbe.

Une émotion singulière naissait en elle. Des souvenirs flottaient dans sa mémoire, des souvenirs confus dont l’un tout à coup se précisa… Ce n’était pas la première fois qu’elle se trouvait ainsi, parmi de grands arbres et du silence, seule à seul avec… avec un homme… Du sang monta à ses joues.

M. Gabriel Barrier s’était tu. Par une contagion mystérieuse, lui aussi se rappelait, en cet instant, une aventure qui avait eu pour cadre cette clairière… Oui, c’était ici même, sur ce banc, que, deux ans plus tôt, la jolie Rita Va-Vite, l’ingénue des Célestins, prise à l’improviste d’une fantaisie très inconvenante, avait exigé… oui, sur ce banc !

À son tour, M. Barrier se sentit rougir. Ses artères battaient. De coin il regarda sa fiancée. Elle baissait les yeux, et des gouttelettes de sueur mouillaient sa peau brune.

Bah ! y avait-il tant de mal que cela, à grignoter son blé en herbe ?… Le bras de M. Barrier enveloppa doucement les épaules de la jeune fille. Elle tressaillit, mais ne se défendit point d’abord…

La main du fiancé s’empara des deux mains molles nouées l’une à l’autre… Et peu à peu, ses lèvres s’approchèrent du visage incliné vers le sol. Mademoiselle Dax sentit le frôlement de la soyeuse barbe d’or… Pareillement, d’autres lèvres s’étaient approchées, s’étaient posées… Mademoiselle Dax trembla toute. Sa tempe bruissante se souvenait d’une caresse ancienne. Allait-il revenir, le baiser redoutable et doux, le baiser délicieux, le baiser câlin et timide, tout ensemble de feu et de neige ?…

Or, il revint : mais ce ne fut pas à la tempe…

Lâchant les épaules de sa fiancée, M. Barrier, d’une main brutale, avait saisi la nuque frémissante : et, attirant à lui le visage empourpré, il le baisait dans la bouche d’un brutal baiser lascif. Mademoiselle Dax sentit des dents qui heurtaient ses dents, une langue qui violait sa langue…

Effarée, révoltée, écœurée, la vierge, alors, de toutes ses forces, repoussa l’homme en rut et s’enfuit…




VI


Dans le bureau de la rue Terraille, M. Dax et ses cinq employés travaillaient.

Le cliquetis des machines à écrire alternait avec la sonnerie réitérée du téléphone. Les lampes étaient allumées, quoiqu’il fût encore tôt : mais la cour trop étroite n’envoyait aux fenêtres qu’un demi-jour gris, insuffisant même aux dactylographes. Seuls luisaient, dans toute la pièce lugubre, les ronds lumineux découpés au plafond par les abat-jour de carton vert.

La voix coupante de M. Dax dictait une circulaire.

— Vous y êtes, Muller ?… Non ?… pas encore… C’est reposant de vous avoir comme secrétaire !… Allons ?…


« Shanghaï a vendu beaucoup de filatures cette semaine aux prix antérieurs. Pour les tsatlées les cotes se sont un peu raffermies.

« Canton est de plus en plus exigeant. Les soies de Syrie et de Brousse sont demandées.

« Nous cotons :

« Greffe Syrie 1er ordre, 9/11…………fr. 41/42.

« Grège Brousse 1er ordre 14/20………… 40/41.

« Grège Brousse 2e ordre 14/20………… 39/39,5.

« Grège Japon fil 1 1/2 13/15…………… 41,50

« Grège Kakedah I Tête de cheval……… 40.

« … Hein ?… »

Par la porte violemment ouverte, madame Dax venait de faire irruption ; et mademoiselle Dax la suivait.


Il y eut un silence ahuri. Jamais de mémoire d’employé, madame et mademoiselle Dax n’étaient entrées, ensemble, dans le bureau de la rue Terraille. D’instinct, toutes les machines à écrire se turent.

M. Dax avait levé très haut ses sourcils minces. Son étonnement toutefois ne fut pas démonstratif.

— Pourquoi venez-vous ici ? – questionna-t-il.

— Parce que…

Madame Dax prononça ce « parce que » avec impétuosité ; mais aussitôt elle s’interrompit, et son regard désigna les cinq employés attentifs.

— Par ici, – fit M. Dax.

Il précéda sa femme dans l’entrepôt des soies. Mademoiselle Dax, silencieuse et comme résignée à tout, marchait derrière sa mère.

La porte refermée, M. Dax tourna un commutateur. La lampe portative, accrochée à un clou du mur, brilla. Un peu de lumière jaune se répandit dans la vaste salle pleine de balles entassées.

— Eh bien ? – interrogea M. Dax.

— Eh bien ! – cria madame Dax, tout d’un coup hors d’elle-même, et son accent marseillais ressuscité comme aux heures de plus violente émotion ; – eh bien ! nous venons ici, parce que cette demoiselle-ci ne veut plus se marier !…

— Ne veut plus quoi ?

— Ne veut plus se marier !… Je parle français, je suppose ? Alice ne veut plus se marier. Elle refuse votre docteur ! C’est clair ?

M. Dax jugea superflu de répondre. Calme, il décrocha la lampe électrique, et s’en fut éclairer de tout près les yeux de mademoiselle Dax. Après quoi :

— Que signifie cette plaisanterie ? – gronda-t-il, brutal.

Or, ceci se passait le mardi 11 octobre 1904. Et depuis le vendredi 25 juillet 1884, jour de sa naissance, jamais mademoiselle Dax n’avait résisté à la volonté paternelle ou maternelle. Mais sans doute les temps étaient-ils mystérieusement révolus. Car à la question de M. Dax, question tout à fait équivalente à un ordre, mademoiselle Dax répondit d’une voix résolue, quoique très basse :

— Ce n’est pas une plaisanterie…


Sous la clarté crue de la lampe électrique, le visage de mademoiselle Dax se révélait pensif et têtu. M. Dax en observa les cils baissés et fixes, les lèvres serrées, le front traversé d’un pli vertical. Il n’y avait point de révolte dans ce visage-là ; il y avait une obstination réfléchie, tranquille, inébranlable.

Habitué aux soumissions perpétuelles et immédiates, M. Dax, au lieu de s’étonner, s’irrita :

— Ah ? – dit-il violemment. – Ce n’est pas une plaisanterie ? Qu’est-ce alors ? Une promesse oubliée ? une parole violée ?…

Mademoiselle Dax osa interrompre :

— Je n’ai rien promis…

— J’ai promis, moi ! J’ai promis, et je t’ai consultée avant de promettre. Quoi ? Est-ce qu’on te marie de force ? Avais-tu dit oui, ou non ?

— J’avais dit oui, mais…

— Mais tu dis non, à présent ? Un peu tard ! Tu avais dit oui, ce sera oui.

D’un geste sec, il raccrocha la lampe, marquant ainsi que la discussion était close, et l’audience terminée. Mais comme il étendait le bras vers le bouton de la porte, il s’arrêta, stupéfait : mademoiselle Dax, toujours immobile, secouait nettement la tête de gauche à droite et de droite à gauche.

— Hein ? – fit M. Dax. – tu ne m’as pas entendu ?

— Je n’épouserai pas M. Barrier.

Cela fut dit très doucement, mais d’un ton si ferme que M. Dax, déconcerté, resta coi. Et madame Dax, qui piétinait d’impatience, se jeta dans la bataille :

— Elle n’épousera pas !… A-t-on jamais vu !… une gamine de vingt ans, qui « n’épousera pas ! » et qui régente père et mère !…

M. Dax, cependant, avait réfléchi. Peut-être commençait-il d’estimer cette énergie inattendue qui lui tenait tête. Peut-être aussi sentait-il au plus profond de lui-même, son instinct paternel s’éveiller confusément : certes, elle était comme lui de bon sang cévenol, cette enfant jusqu’alors silencieuse, et qui tout à coup se révélait volontaire et opiniâtre ! M. Dax, moins rudement, interrogea :

— Pourquoi ?

Et, sa fille se taisant, il répéta :

— Pourquoi ?… Tu ne veux pas épouser M. Barrier… Je suppose que ce n’est pas là un pur caprice ! Tu as une raison. Dis-la ?

Une phrase entendue autrefois, et jamais oubliée, monta aux lèvres de mademoiselle Dax :

— Je ne veux pas l’épouser parce qu’il ne m’aime pas, et que je ne l’aime pas.

— Qu’est-ce qu’elle dit ? – cria madame Dax scandalisée.

Mais de la main, M. Dax lui imposa silence. Tout à fait calme, à présent, il traitait l’affaire en homme de sang-froid.

— Il ne t’aime pas, tu n’en sais rien. Ta mère et moi, agissant au mieux de tes intérêts, avons au contraire admis qu’il t’aimait. Tu ne l’aimes pas, tu n’en sais rien non plus. Une jeune fille ne peut voir clair en elle-même que le lendemain de son mariage. La raison que tu donnes n’est donc pas valable. En as-tu une autre ? Réponds ?

Mademoiselle Dax resta muette.

— Point d’autre raison ? En ce cas…

Il concluait d’un haussement d’épaules, mais mademoiselle Dax, toujours irréprochablement douce et têtue, secoua encore la tête de droite à gauche et de gauche à droite :

— Je n’épouserai pas M. Barrier.

— Qui épouseras-tu, alors ? – demanda brusquement M. Dax. – Oui, qui ? Tu as fait un autre choix, n’est-ce pas ? Tu aimes… tu te figures aimer quelqu’un ?

Pourpre, mademoiselle Dax se raidit en arrière :

— Personne !

— Personne ?… Alors ?…

— Je n’épouserai pas M. Barrier.

Cette fois M. Dax scruta d’un œil défiant tout le visage de sa fille. À la fin :

— Nous verrons, – dit-il froidement. – Je n’ai aucun moyen de t’obliger à tenir notre parole. Mais je puis t’obliger à réfléchir. Tu réfléchiras. N’oublie pas que tu n’es pas majeure, et que tu as besoin de mon consentement pour un mariage à ton goût… Tiens ?… Tu n’avais pas pensé à cela ?… Va ! je ne suis pas dupe !… Et je vois clair dans ton manège… Tu vas rentrer à la maison de ce pas. Tu monteras dans ta chambre et tu y resteras… Ça dérange tes projets, de ne pas pouvoir courir les rues ? Tant pis et tant mieux ! Tu obéiras.

Mademoiselle Dax avait soudain relevé la tête. Une colère étincelait dans ses yeux. Impassible, M. Dax se tourna vers sa femme :

— Vous, vous me ferez le plaisir de mettre dès ce soir votre femme de chambre à la porte. Et vous surveillerez désormais votre fille de plus près. Allez-vous-en toutes les deux maintenant !…

Il ouvrit la porte et éteignit la lampe. Dans le bureau, les employés, pleins de zèle à l’entrée du maître, se penchèrent avec ardeur sur leur tâche.

— Quant à M. Barrier, c’est moi qui l’avertirai…
 


 


ou plutôt, c’est moi qui ne l’avertirai pas… pas encore. Allez !

La porte claqua.

Dans la rue, madame Dax, tout à l’heure muette et comme suffoquée par l’audace de sa fille en rébellion, voulut prendre une revanche :

— Alice ! – commença-t-elle avec énergie… Mais mademoiselle Dax, sans écouter, allongeait déjà ses enjambées garçonnières, et prenait le chemin de la maison.

Ce fut une vraie course. Distancée, essoufflée, furieuse, madame Dax précipitait ses pas sans réussir à rattraper la jeune fille qui fonçait droit devant elle, tête basse et coudes pointus, dans la cohue des passants bousculés. La rue Puits-Gaillot, le pont Morand furent ainsi parcourus d’une allure folle. Puis ce fut le quai et ses larges trottoirs déserts, propices aux galops échevelés. Mademoiselle Dax augmenta son avance. L’avenue succéda au quai. Mademoiselle Dax atteignit la maison familiale, sonna, entra…

Et quand madame Dax, hors d’haleine, arriva à son tour devant la porte, la porte était déjà refermée !…


Exaspérée, madame Dax, sans même prendre le temps d’ôter son chapeau, voulut monter chez sa fille. À mi-chemin elle s’arrêta et redescendit :

— Pour qu’Alice ait agi de la sorte, – pensa-t-elle, – il faut qu’elle soit dans une colère tout à fait folle. Elle n’écouterait, elle n’entendrait rien de rien… Aussi, son père a vraiment été trop maladroit avec elle !

Madame Dax se consola par cette pensée.


Seule dans sa chambre, mademoiselle Dax ouvrit d’abord la fenêtre toute grande, et respira à pleins poumons. Le Rhône, invisible derrière l’écran des platanes, exhalait une fraîcheur déjà coupante. Une voiture découverte passa, allant vers le parc ; mademoiselle Dax, distraite une seconde, vit des femmes emmitouflées… Elle rentra, marcha en long et en large…

Tout à coup, elle s’assit à son bureau, prit une feuille de papier, une enveloppe, et trempa résolument la plume dans l’encrier… Mais sans doute la lettre à écrire était-elle une lettre difficile ; car la plume demeura longtemps suspendue au-dessus du papier…

À la fin, mademoiselle Dax se décida. Elle mit l’adresse, d’abord :


Monsieur Bertrand Fougères,
secrétaire d’ambassade,
Hôtel de la Terrasse,
Monte-Carlo.


Puis, sur la feuille elle commença :

« Mon ami, je ne sais pas du tout ce que je vais devenir…


… Et s’arrêta derechef…

Les mots ne venaient pas… La plume retomba. Mademoiselle Dax passa sa main sur son front, se leva, retourna vers la fenêtre…

Dans l’avenue, une voiture passait encore, une Victoria très élégante, attelée à deux… Sur les coussins bleu turquoise, une femme se prélassait, assez belle, somptueusement vêtue… Mademoiselle Dax tressaillit… Ces cheveux trop roux, ces yeux trop longs, cette bouche trop peinte… Oui, c’était bien là cette créature, cette femme de mauvaise vie qu’un jour Bernard, à la sortie du lycée, avait saluée… Mademoiselle Dax se souvint du nom qu’il avait dit : Diane d’Arques… Elle répéta ce nom, par deux fois, d’une étrange voix, inquiète et sourde… Et prise soudain d’un mystérieux vertige, mademoiselle Dax s’arracha de la fenêtre, revint à sa lettre commencée, ressaisit sa plume…




VII


À Monte-Carlo, il s’en fallait de quatre bons mois que la saison ne fût commencée. Et seuls les joueurs de profession, renforcés de quelques indigènes, gens de Cannes, gens de Nice, gens de Menton, fréquentaient les jardins, la terrasse célèbre et les salons du Casino, vides encore des grandes élégances de l’hiver.

— Il n’y a pas un chat – avait dit Bertrand Fougères, trois semaines plus tôt, en descendant du rapide.

— Mais c’est l’époque des couchers de soleil les plus rouges, – avait répliqué Carmen de Retz.

Elle et lui, en quittant Saint-Cergues, s’étaient donné rendez-vous à Genève, pour gagner ensemble la Riviera.

Fougères avait d’abord proposé « pour ce voyage à peu près nuptial » un itinéraire moins « érémitique » :

— Nous trouverions peut-être encore du monde à Aix ou à Trouville…

Mais Carmen, moqueuse :

— Il vous faut du public, pour le duo que nous allons chanter ?

À l’hôtel, ils s’étaient logés séparément. Mademoiselle de Retz avait exigé qu’il en fût ainsi :

— Non par pudeur ou respect humain ! mais je tiens à mon indépendance… Et aussi, détail infiniment prosaïque : je tiens à payer mes notes d’hôtel…

— Voyons !…

— Oui, mon cher ! et c’est à prendre ou à laisser : nous ferons bourse à part toujours et partout ! Je ne suis pas riche : c’est une raison pour que je ne puisse, sans déchoir, rien accepter de personne. Vous n’êtes pas plus riche que moi, d’ailleurs…

— Justement ! Et c’est une raison pour que, moi aussi…

— Non ! Fougères, mon ami, comprenez-moi une fois pour toutes, et ne me traitez ni en petite grue, ni en femme du monde ! Je suis votre maîtresse parce que je l’ai voulu. Et j’entends rester tout de même votre égale. Le fait d’échanger avec vous, à certaines heures, quelques gestes agréables pour tous deux, ne doit point modifier par ailleurs nos relations d’individus libres. Je vous plais, vous me plaisez, nous nous le prouvons. Je ne vous permets pas pour cela de m’offrir de l’argent, pas plus que je ne vous permets de me demander en mariage.

— Quel rapport ?

— Le rapport d’une location à une vente. Je refuse l’une comme l’autre. Carmen de Retz est trop bonne féministe pour ne pas demeurer propriétaire de sa propre personne…

— Le jour que vous serez amoureuse, gare !

— Vous êtes ingrat, mon cher !… Amoureuse ! il me semble que je le suis… plusieurs fois par nuit, même !… vous ne trouvez pas ?…

Il lui avait baisé la main, – galant mais ironique :

— Si fait, je trouve ! Mais il y a fagot et fagot…

Elle l’avait battu de son éventail…


Leur vie s’était donc organisée, les laissant tout à fait libres l’un de l’autre. Ils n’abusaient pas de cette liberté, et ne se quittaient guère. Mais rien ne leur eût été plus facile que de se quitter beaucoup.

Les premiers jours s’étaient passés en excursions. Bientôt cependant mademoiselle de Retz ne s’accommoda pas d’une oisiveté trop complète. Il lui fallut, chaque après-midi, la récréation de quelques heures laborieuses, consacrées à la plume et à l’encrier. Les Filles de Loth étaient finies, ou du moins Gilbert Terrien, à Saint-Cergues, à Paris ou ailleurs, en achevait la partition sur un livret provisoire. Mais déjà, l’auteur de Sans savoir pourquoi bâtissait un nouveau livre.

— Le titre est trouvé ? — avait questionné Fougères.

— Oui… mais il n’y a guère que ça de trouvé…

— Ah bah ! l’inspiration ne vient pas ?

— Elle se fait tirer l’oreille !… Monte-Carlo est charmant, mais je m’y sens comme engourdie…

— La courbature monégasque !… Elle est classique… Ça passera. D’ailleurs, si le titre est déjà trouvé !…

— Oh ! un titre simple : Toute seule.

Toute seule !… Hum ! C’est plein de sous-entendus… les enfants de mon âge pourront-ils lire ?…

Comme juste, la roulette et le trente-et-quarante furent bientôt de la fête. Et dès la seconde semaine, mademoiselle de Retz, qui ne savait rien faire à demi, perdit jusqu’à son dernier billet bleu.

— Ça m’est bien égal ! – déclara-t-elle insouciante. – J’ai du pain sur la planche : quatorze éditions de mon dernier bouquin que je n’ai pas encore touchées… J’aurai le chèque avant trois jours, et je prendrai une belle revanche…

— Aïe ! voilà ce que je craignais !…

— Mon cher, le genre humain se divise en deux familles : celle des joueurs et celle des notaires. J’ai beaucoup d’estime pour la seconde ; mais je suis de la première. Ça vous déplaît ?

— Du tout !… ça me déplaît même d’autant moins que nous devons être parents : car je ne savais pas appartenir à la famille joueuse… mais je suis très sûr d’être étranger à la famille notaresque…


Ils faisaient un couple d’amants fort original : toutes leurs journées se passaient en menues querelles ; et ils se criblaient mutuellement d’épigrammes et de railleries… Seul leur goût commun pour les beaux sites et les larges horizons les réunissait parfois en des admirations muettes. Mais l’instant d’après ils recommençaient à se harceler…

Peut-être cherchaient-ils ainsi, par pudeur orgueilleuse, à se cacher l’un à l’autre la vraie valeur et les proportions réelles de ce qu’ils nommaient leur caprice…..

Un soir, – c’était le 13 octobre, – ils achevaient de dîner en tête-à-tête. Ils revenaient du cap Martin, où ils avaient été voir le coucher du soleil. Le ciel écarlate avait éclaboussé de sang et de feu toute la mer et la brise du soir avait mollement agité, devant cette fournaise splendide, la dentelle noire des pins. Maintenant, c’était la nuit, une nuit lactée. Les jardins exhalaient leur senteur de résine. Et, parmi les feuillages, les globes électriques disséminés répandaient comme un grand clair de lune.

Eux, les amants, se taisaient et regardaient la nuit. Une langueur mystérieuse naissait de leur silence.

Soudain, mademoiselle de Retz, comme pour secouer cette langueur, se leva :

— Fougères !… je ne vous ai pas dit…

Elle ouvrit le sac qui pendait à son sautoir, et y prit un paquet de petits bleus.

— Ah ! fort bien… c’est le fameux chèque ?…

— Converti depuis ce matin en coupures toutes neuves. Mon cher, nous avons eu une après-midi trop contemplative. C’était inoubliable ce soleil japonais dans ces arbres italiens… Mais après deux heures d’extase, il faut une réaction active. Je vais au tapis vert, ce soir…

— Allons au tapis vert ! Tout de même… simple réflexion… il paraît assez bien garni, votre petit sac ?…

— Cinq mille six cents…

— Oui… Pensez-vous qu’il serait peut-être sage de laisser… dans le coffre de l’hôtel… une réserve ?…

— Quel besoin ?

— Le genre humain se divise en deux familles ; et vous-même m’avez dit n’être pas de la famille des notaires…

— Oh ! faites-moi l’honneur de me juger un peu moins mal ! Je suis assez grande fille pour savoir m’arrêter à temps, même quand je joue…

Il la regarda, très moqueur :

— Cela dépend des cas… Vous savez à merveille vous arrêter tout net… mais pas au trente-et-quarante… à d’autres jeux, que le vulgaire estime d’ailleurs peu entraînants…

Elle ne retint pas un éclat de rire ; malgré quoi, quand ils entrèrent au Casino, le petit sac attaché au sautoir portait encore sa charge entière.


Les salons n’étaient pas fort garnis. Plusieurs tables, revêtues de leurs housses, témoignaient du petit nombre des joueurs. Cependant la partie ne laissait pas d’être assez belle. Les chaises n’étaient point assiégées par trop de pontes debout, et les croupiers, débarrassés du soin de surveiller les mises, accéléraient le jeu.

Six roulettes tournaient dans les deux premières salles, parmi un cliquetis d’or et d’argent remués. Mademoiselle de Retz les dédaigna, et marcha tout droit jusqu’au fond du sanctuaire. Là, le trente-et-quarante faisait moins de bruit et plus de besogne. Juste à point, un joueur assis se levait. Mademoiselle de Retz prit sa place. Puis, armée du carton et du clou traditionnels, elle commença de pointer les coups.

Fougères, debout derrière elle, la regardait. Au bout d’une minute, comme elle n’avait pas encore tenté la chance, il posa une question indiscrète :

— L’heure propice ne sonne donc pas au beffroi ?

Mademoiselle de Retz, agacée, haussa les épaules.

— Allez donc voir à la roulette si j’y suis !…

Il la quitta en riant, et, docile, s’en fut tout droit où elle avait dit. Il s’approcha de l’une des tables. La bille d’ivoire, précisément, retombait dans une case, et le croupier annonçait la victoire du 24.

— Ça va être le 16, – prophétisa une jeune personne en quête de gagnants généreux.

Elle souriait à Fougères. Fougères jeta un écu sur le 16. Et le 19 sortit.

— Je suis désolée, monsieur…

— Moi, je suis enchanté, mademoiselle… j’ai déjà eu le plaisir de vous rencontrer, n’est-ce pas ?

Il entama un flirt et demanda un rendez-vous, – par habitude.

Puis tout à coup, il se souvint de Carmen.

— Où en est-elle ?… Il faut aller voir.

Il retourna vers le trente-et-quarante.

Mademoiselle de Retz jouait, et jouait gros jeu. Fougères, du premier coup d’œil, constata qu’il n’y avait point un seul louis devant elle : rien que des plaques et de grands billets.

— Aie ! – murmura-t-il inquiet.

Il s’installa en face de la joueuse, et toussa. Elle leva les yeux et le vit.

— Tck ! tck ! tck !… – fit-il, grondeur.

Elle le regarda avec défi, et poussa trois plaques sur le rouge. Le tailleur étala les cartes.

— Six !… Neuf !… Rouge perd et la Couleur !…

— Tck ! tck ! tck !… – fit encore Fougères, en montrant d’un regard piteux, les trois plaques ratissées.

Vexée, mademoiselle de Retz déplia un billet de cinq cents francs.

— Elle est folle ! – pensa Fougères épouvanté.

Le billet tombait sur la Noire. La Rouge gagna.

— Patatras !… – prononça Fougères, tout haut cette fois.

Mademoiselle de Retz lui jeta un regard furieux, et s’arma d’un billet de mille francs.

— Holà ! – jugea Fougères.

Il fit lestement le tour de la table et vint se pencher sur l’oreille de sa maîtresse :

— Je vous en supplie, – dit-il, – soyez raisonnable !… Voyons ! est-ce ainsi que vous savez vous arrêter à temps ?…

Elle répliqua violemment :

— Zut ! allez-vous-en !… Faudra-t-il vous le répéter dix fois, que vous me fichez la guigne !

Il s’irrita :

— Mais cessez donc, c’est insensé !… Combien perdez-vous ?

— Je gagnais, quand vous n’étiez pas là ! Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en !…

— Jamais de la vie ! Je reste, et je saurai bien vous empêcher de faire une sottise !…

— Vous saurez m’empêcher ? vous ?

Il rassembla tout son sang-froid.

— Carmen, encore une fois, je m’adresse à votre raison !

Ils parlaient très bas. Cependant leur chuchotement commençait d’intriguer le voisinage. On les regardait. Elle s’en aperçut :

— Taisez-vous ! – souffla-t-elle impérieuse.

Et elle jeta son billet de mille francs sur le tapis :

— À Rouge !…

Trois secondes, Fougères demeura muet et immobile. Le sentiment de son impuissance à vaincre cette obstination le paralysait. Mais tout à coup, une inspiration baroque lui traversa la cervelle :

— À Noire ! – cria-t-il précipitamment. – Mille francs qui tombent !…

Il arrachait de la poche de son portefeuille l’unique grand billet qui s’y trouvât.

Sur le tapis, pareil à un champ de bataille, les deux coupures, celle de l’amant et celle de la maîtresse, se trouvèrent en quelque sorte face à face. Étonnée, mademoiselle de Retz avait levé les sourcils. Mais les cartes, déjà, s’alignaient :

— Deux !… Cinq !… Rouge perd !…

Leste, un râteau de croupier s’empara du billet vaincu et le posa sur le billet vainqueur.

Fougères ramassa le double enjeu, puis de nouveau se pencha sur Carmen :

— Je vous l’ai dit, que je vous empêcherais de faire une sottise ! Perdez tout ce qu’il vous plaira, je jouerai contre vous, et c’est moi qui vous gagnerai… pour vous rembourser !…

Elle eut un frémissement de colère et voulut se lever. Mais au même instant, les mots tentateurs la retinrent :

— Faites vos jeux !…

Alors, par-dessus son épaule, elle regarda Fougères. Il la guettait, résolu, prêt à riposter à son geste de joueuse. Elle vit le portefeuille qu’il entr’ouvrait…

Une exaspération la prit. Deux billets de mille francs lui restaient encore, et huit plaques d’or. Elle poussa furieusement le tout :

— À cheval : Noire et Couleur !

Fougères n’hésita pas le temps d’un éclair :

— À cheval : Rouge et Inverse !

Et il lança ses deux billets à lui, et il y ajouta toute la réserve de son gousset et de sa bourse, quarante louis précisément. Les deux masses opposées étaient égales.

Mademoiselle de Retz se tourna vers son amant. Leurs regards, ennemis soudain, se croisèrent. Ce fut un instant singulier, sadique en quelque sorte. Fougères lui-même, quoiqu’ayant agi avec raison, souhaita tout d’un coup, impétueusement, férocement, humilier cette volonté rivale de la sienne, l’abattre, et faire pleurer ces yeux étincelants qui le bravaient… en même temps qu’une sensualité ambiguë et mystérieuse s’insinuait en lui, et le fouettait d’un désir brusque, tout proche de la volupté !… Sensation merveilleuse et brève… La seconde d’après, ressaisi déjà par l’anxiété matérielle du combat, Fougères songea :

— Pourvu que le coup ne soit pas pour la banque ! Il suffisait de deux « trente-et-un »…

Mais le tailleur proclama :

— Sept !… Cinq !… Rouge gagne et la Couleur perd !…

Il y eut un bruit sec de chaise repoussée. Mademoiselle de Retz s’était levée, parfaitement calme, quoique pâle. Et d’un pas de reine, elle s’en allait, elle marchait vers la porte, tête haute et front dédaigneux. Des joueurs oublièrent de pointer leurs cartons pour la regarder. Fougères, indécis, fit un pas vers elle. Mais il n’osa pas lui offrir le bras. Il la suivit de loin, peu soucieux de s’exposer à une rebuffade publique.

Mademoiselle de Retz traversa les trois salles, puis l’atrium. Sur le perron extérieur, Fougères, enfin, la rejoignit :

— Carmen…

Elle ne tourna pas la tête vers lui. Elle ne répondit pas. Elle marcha plus vite.

— Carmen, voyons !…

Elle prit à droite, elle descendit les premières pentes du jardin. Une allée s’enfonçait sous les magnolias noirs, une allée étroite et sinueuse, odorante et secrète. Mademoiselle de Retz s’y engagea, et sa robe fut dans le bois nocturne comme une tache lunaire.

Fougères, cependant, hâtant le pas, avait saisi le bras de sa maîtresse :

— Je vous en supplie…

D’une secousse elle s’échappa et courut droit devant elle, comme une bête poursuivie. Il prit peur : l’allée débouchait vers la grande terrasse qui domine à pic, de très haut, la voie ferrée et la mer. Il courut à son tour. – Cette folle, dans son dépit enragé, était capable de tout ! – Il galopa… Mais non !… Arrivée la première à la balustrade en surplomb, elle s’arrêtait, elle s’accoudait. Il respira. Et sa frayeur se changea, d’un coup, en tendresse. Il vint près d’elle, tout près, et murmura de sa voix la plus câline :

— Petite Cita…

Elle répliqua, glaciale :

— Oh ! s’il vous plaît ! taisez-vous !…

Et elle-même se tut, la joue sur le poing, les yeux fixes.

Résigné, il s’accouda aussi, à quelques pas plus loin.

Droit au-dessous d’eux, très bas, quatre rails se collaient le long de la falaise. Au delà, une plage étroite luisait comme un ruban de soie. Et après, c’était la mer énorme, indéfinie. On ne la voyait point. Elle n’avait ni forme ni couleur. Elle n’était qu’un abîme obscur, qu’une immensité opaque qu’on devinait liquide et mouvante. Cela s’étalait largement de l’ouest à l’est, entre le promontoire de Monaco, tout scintillant d’un quadruple cordon de lumières, et le cap Martin, dont la silhouette sombre se profilait à peine dans le lointain. Et d’une pointe à l’autre, l’horizon ne se distinguait pas, noyé, perdu dans l’humidité chaude qui montait en buée. Si bien que la mer avait l’air de s’allonger jusqu’aux étoiles.

Il faisait calme plat. Pas un souffle n’effleurait l’eau, et la plage ne bruissait point. Pourtant, l’atmosphère immobile vivait, et c’était comme du vent qui se fût magiquement arrêté, sans cesser de tressaillir. Un silence formidable emplissait toute la nuit ; et l’odeur puissante des flots envahissait le ciel et la terre. Dans le firmament absolument pur, dix mille constellations étincelaient.

Ceux qui regardaient, accoudés côte à côte sur la balustrade de pierre, subirent peu à peu la paix souveraine qui entrait dans leurs âmes tumultueuses, et les subjuguait irrésistiblement. Le temps coulait si fluide qu’ils ne savaient plus s’ils étaient là depuis une minute ou depuis une heure. Et d’instant en instant, leur querelle s’éloignait d’eux, se rapetissait, s’enfonçait dans le passé, devenait minuscule et falote. Ils ne se souvenaient plus. À la fin, ils se rapprochèrent. Leurs épaules frémirent en se louchant. Et le bras de l’amant retrouva la taille de la maîtresse. Alentour, la nuit victorieuse régnait.

Ils demeurèrent très longtemps encore, leurs joues chaudes appuyées l’une contre l’autre, et la même admiration religieuse gonflant à la fois leurs deux poitrines. Puis, lentement, le désir monta entre eux, et ils se troublèrent en sentant leurs doigts entrelacés se serrer.

Leurs yeux s’étaient levés, ensemble, vers les étoiles. Ensemble, leurs regards se rencontrèrent sur un astre très bleu, qui scintillait si fort que son reflet marquait la mer d’une longue ligne tremblante.

— Sirius… – murmura Fougères.

Et le son de sa voix, parmi l’universel recueillement, l’étonna lui-même.

Mademoiselle de Retz considérait fixement l’étoile :

— Les petits-enfants de nos petits-enfants la verront luire pareille durant de pareilles nuits. Elle mourra pourtant, à son tour, comme nous-mêmes…

— Quelque chose, – dit Fougères, – ne mourra pas !

— Ne mourra pas ?…

— Le feu dont elle brille ! car les astres s’éteignent, mais d’autres astres se rallument. Et le ciel, mille et mille fois renouvelé, est ce soir aussi jeune qu’il l’était, il y a cent millions de siècles ! Aujourd’hui, des atomes quelconques se sont rencontrés là-haut, et de leur contact, une flamme est née. Demain, d’autres atomes engendreront la même flamme. Tels deux amants qui s’aiment et qui mourront, laissant en héritage leur amour, intact et immuable, à d’autres amants à venir. Ce soir, vous et moi. Bientôt mon fils et votre fille. – Qu’importe ! Le désir et la volupté restent éternels…

Carmen de Retz ne regardait plus l’étoile bleue. Les yeux de Fougères étaient deux étoiles plus belles et plus attirantes… Une cloche lointaine tinta.

L’amoureuse, alors, d’un effort tremblant, se redressa. Déjà une main reprenait sa main, un bras soutenait sa taille. Elle s’appuya, elle s’abandonna…

Pourtant, elle eut tout à coup un soubresaut, une révolte : Fougères, deux fois vainqueur, lui glissait, dans l’étreinte de leurs doigts, la petite liasse soyeuse des billets de banque.

— Non !… oh ! non !…

— Si !… c’est à toi !… je t’en supplie !…

Il la baisait follement aux lèvres. Elle s’émut toute, subit, accepta, voulut la caresse…

Et détachée de lui, la bouche sèche et les seins durs, elle garda les billets et elle osa murmurer, honteuse et jouissant de sa honte :

— C’est à moi… mais… à condition que je les gagne ?… n’est-ce pas ?… que je les gagne… cette nuit ?…

À travers le parc odorant, vers leur hôtel, ils se hâtèrent.

Comme ils entraient, le veilleur, un plateau à la main, s’approcha :

— Une lettre pour monsieur.

— Merci…

Il la prit, la jeta sans l’ouvrir au fond de sa poche, et, fiévreusement, suivit la femme impatiente qui l’appelait…




VIII


Par l’entre-bâillement des persiennes, que la brise matinale écartait, un rayon de soleil entra dans la chambre amoureuse. Enlacés encore et tout mêlés l’un à l’autre, les amants dormaient, las.

Le lit ressemblait à un ravin. Un drap, arraché, avait glissé jusqu’à terre. Un seul oreiller apparaissait, l’autre jeté on ne savait où. Et, parmi le désordre des vêtements épars sur les chaises, la table et le tapis, une boulette de dentelle et de linon avait roulé jusqu’entre les chenets : la chemise de la dormeuse…

Fougères s’éveilla ; le rayon de soleil avait touché ses paupières closes. Il étira tous ses membres engourdis, et s’arracha doucement de l’étreinte. Alors il baisa les yeux de sa maîtresse et les frôla d’une moustache taquine jusqu’à ce qu’un frisson eût secoué le jeune corps. Mademoiselle de Retz, soudain consciente et rieuse, se redressa et s’assit, un genou dans ses mains.

— Bonjour, monsieur, – dit-elle.

Il ne répondit pas. Sa bouche fourrageait dans la nuque qui ne se dérobait point. En même temps, sa main, sournoisement, cueillait les épingles d’écaille.

— Mais, chère madame, – dit-il tout à coup, – vous n’y songez pas !… Vous êtes toute nue !… Permettez !…

Il fit crouler toute la chevelure, l’épandit sur les épaules comme un manteau transparent, puis, séparant une torsade, l’enroula autour du cou et la fit pendre entre les seins, comme un boa de fourrure blonde.

— Là !… vous voilà décente… Maintenant plus moyen de baiser votre gorge… Il faut chercher beaucoup plus bas…

Il cherchait. Elle prit à deux mains la tête audacieuse et la repoussa :

— Par un soleil comme celui-ci !… Voulez-vous bien être sage !…

— J’aimerais mieux être fou…

Mais elle s’était levée d’un bond, et courait déjà par la chambre. Lui restait au lit. Elle le bombarda de projectiles improvisés :

— Tenez !… Cette chemise !… ce gilet !… ce smoking !… Allez-vous être assez ridicule, dans cette tenue, à neuf heures du matin ! Et sauvez-vous vite, ou je suis une jeune fille compromise !…

Du smoking, une lettre tomba.

— Et votre courrier, que vous perdez !… Oh ! paresseux !… Une lettre qui n’est même pas ouverte !…

Elle déchira l’enveloppe d’un doigt preste, et regarda la signature :

— Pire !… Une lettre de femme, qu’il oublie poche restante !… Ah ! vous êtes galant !… Je vous en écrirai, moi, des quatre pages, quand nous nous serons quittés !… Au fait, j’y pense… Je devrais peut-être vous faire une scène de jalousie ?… Mais zut ! il est trop tard… Tenez, la voilà, votre lettre !…

Elle la lui jeta au nez. Indolent, il s’assit à la turque pour lire à son aise :

— Tiens !… – dit-il.

Curieuse, elle se rapprocha :

— Quoi donc ?

— Lisez…

Elle s’assit à côté de lui. Il enlaça sa taille. Et ils lurent ensemble, joue à joue.


« Mon ami,

« Je ne sais plus du tout ce que je vais devenir. Je suis très malheureuse. Tout le monde autour de moi est méchant. Vous seul, avec madame Terrien, avez eu un peu de pitié pour la pauvre Alice. Alors, je viens vous demander conseil !… Conseil ; protection aussi… tout ce que vous pourrez me donner… tout ce que votre cœur vous inspirera… Ça ne s’arrange pas du tout, ma vie. Il faut que je vous explique : d’abord mon mariage est défait, mon fiancé ne m’aimait pas. Il aimait seulement ma dot. Et j’avais été terriblement humiliée, en découvrant ça. Tout de même je m’étais résignée. Mon confesseur m’avait tant répété que le vrai bonheur d’une femme n’est pas d’être aimée selon la chair, mais d’être estimée, honorée, respectée, et de vivre au coin du feu !… Oui, je m’étais résignée à cette vie-là. Seulement, avant-hier, j’ai compris tout à coup que mon fiancé ne me respectait pas plus qu’il ne m’aimait. Et alors je n’ai plus voulu de lui. Ç’a été terrible. Mes parents sont entrés dans une fureur folle. Si je n’ai pas été battue, c’est tout juste… Ça ne fait rien : je me suis révoltée, j’ai tenu bon, je ne céderai pas, mais au bout de tout ça, comme je vous disais en commençant, je ne sais vraiment plus ce que je vais devenir.

« Je n’épouserai pas M. Barrier. La chose est sûre, puisque personne ne peut m’obliger à dire « oui » à la mairie, mais mon père refusera son consentement à tout autre mariage… du moins il me l’a dit sur tous les tons… D’ailleurs, je ne connais personne : je ne vais pas dans le monde ; je n’ai ni amies, ni amis : qui voulez-vous qui puisse penser à moi ? Quel homme demandera ma main ? Et s’il me faut rester chez mes parents, subir encore des années, un tas d’années, cette vie qui m’est un supplice ; – s’il me faut coiffer sainte Catherine dans cette lugubre maison où personne ne m’aime, où tout le monde s’ingénie à me faire du mal, – non, non, non ! je ne peux pas ! j’aime mieux n’importe quoi !…

« Et je ne sais même pas ce que ça veut dire, « n’importe quoi » !… On peut se marier et rester vieille fille ! ou encore s’en aller, quitter sa famille, gagner sa vie, donner des leçons… Mais s’en aller où ? Donner des leçons à qui ? C’est effrayant à penser. Et je n’ai personne qui puisse m’aider, me conseiller, me débrouiller !… personne excepté vous ; vous, qui êtes bien loin, qui avez mille affaires, et qui ne pouvez évidemment pas vous occuper de moi…

« Hélas ! je pense qu’il y a des jeunes filles très pauvres, des ouvrières ou des demoiselles de magasin qui travaillent pour vivre et qui n’ont presque pas d’argent à dépenser. Elles doivent m envier quand je les coudoie dans les rues, moi qui suis riche, moi qui porte de jolies toilettes, moi qui ai une grosse dot, – cette dot de quatre cent mille francs qui tentait si fort M. Barrier ! – Pourtant, d’elles et de moi, n’est-ce pas moi de beaucoup, la plus à plaindre ?

« Six pages déjà ! comme je dois vous ennuyer ! Pardon !… Soyez bon tout de même, répondez-moi, dites-moi des choses douces, comme celles que vous me disiez à Saint-Cergues, quand nous nous promenions ensemble chaque matin… Vous vous rappelez le soir de l’orage, dans le chalet des Chats ? Vous vous rappelez, sur le Signal, l’Alpenglün !

« Aidez-moi, secourez-moi, tirez-moi de peine !

« ALICE DAX.

« P.-S. Écrivez poste restante, bureau de la rue de Sèze, aux initiales AMDG. »


La lettre échappa des mains de Fougères et tomba sur le genou de mademoiselle de Retz. Les deux amants ne disaient mot, pensifs l’un et l’autre.

Mademoiselle de Retz, la première, rompit ce silence, Elle ramassa la lettre tombée, en relut deux lignes, et, la jetant sur le lit, prononça :

— Pauvre gosse !

Debout, les mains nouées derrière la nuque, elle songea dix secondes. Son corps immobile et nu semblait un beau marbre vivifié par le soleil. Tout à coup, elle fit trois pas en avant, et vint s’appuyer à son bureau. Une douzaine de feuillets très griffonnés, très raturés, couvraient ce bureau : les premières notes du nouveau roman, Toute seule

Mademoiselle de Retz remua ce fatras. Un souci plissait son front. Derrière elle, Fougères avait repris la lettre de mademoiselle Dax.

— Pauvre gosse ! – dit-il à son tour – que diable puis-je faire pour elle ?

Mademoiselle de Retz, d’une main un peu nerveuse, froissa l’un des feuillets de son manuscrit :

— Vous pouvez tout ce qu’il vous plaira, mon cher !… Vous pouvez l’épouser, d’abord…

Fougères, stupéfait, sursauta :

— L’épouser ? vous êtes folle ?…

— L’épouser, certainement !… Quoi ! Êtes-vous assez sot pour ne pas comprendre que cette petite s’est toquée de vous, et qu’elle n’attend que votre bon plaisir ?

— Allons donc ! laissez-moi tranquille ! Épouser mademoiselle Dax !… D’abord, vous êtes renversante !… C’est vous, vous, qui me proposez un mariage ?

— Moi, oui ! quoi d’extraordinaire ?

— Quoi d’extraordinaire ?… Ça, par exemple !… Ma chère, vous me ferez douter de mon bon sens… ou du vôtre… Daignez considérer le costume où nous voilà tous deux…

— Mon pauvre ami !… Vous m’amusez !… Voyons !… Parce que nous avons eu, vous et moi, quelques complaisances l’un pour l’autre… parce que voici un lit qui, s’il pouvait parler, dirait beaucoup de choses… vous vous figurez que nous sommes deux amants dans le sens romanesque et conventionnel du mot ? vous vous figurez que je suis une femme qui a peur d’être lâchée ? que vous êtes un homme qui a un fil à la patte ?… Ah ! non, non et non !… Nous sommes deux camarades qui marchons librement dans la vie, et qu’un caprice, même réciproque, n’attelle pas côte à côte comme deux bêtes de somme sous un seul joug. J’ai mon œuvre d’artiste à créer ; vous avez votre carrière de diplomate à parcourir. Nos deux tâches ne s’accordent pas. Nos chemins se sont croisés, je ne le regrette point. Mais je refuse de quitter mon ornière pour suivre la vôtre ; et, le carrefour franchi, j’ai toujours eu la volonté de vous tendre la main en vous disant adieu, sans réclamer du destin le moindre quart d’heure de grâce !

— Grand merci ! vous êtes charmante !… On ne renvoie pas plus gentiment le « camarade libre » à ses chères études !…

— Ne faites donc pas l’enfant !… J’ai raison et vous le savez. Assez discuté. Résumons plutôt la situation, sans phrases. Moi… je commence par moi : charité bien ordonnée !… Moi, dis-je, je constate, depuis quelques jours, que le climat de Monte-Carlo ne me vaut rien ; ici, près de vous, je deviens paresseuse, flâneuse, distraite. Ces pages-ci, que j’ai barbouillées à grand effort, ne valent pas l’allumette qui en fera un feu de joie. Je n’ai plus goût au travail. Ma volonté mollit. Mon talent fiche le camp ! Halte-là ! j’arrête les frais. Vous, votre ambassade vous réclame. Il n’est pas de bon ton pour un jeune et brillant secrétaire de vagabonder trop longtemps, à la Musset, en compagnie d’une George Sand quelconque. Conclusion : notre divorce s’impose. Et voilà pour nous deux. Voici maintenant pour cette ingénue qui vous écrit de si tendres lettres : elle est plutôt jolie que laide ; elle est plutôt bien élevée que mal, – au point de vue mondain, s’entend ! – elle est plutôt riche que pauvre ; elle vous aime. Épousez-la ! Vous ne trouverez jamais mieux.

— Grand merci derechef !… Vous êtes de plus en plus charmante !…

— Pourquoi ? Mademoiselle Dax est un parti très sortable. Vous êtes gentil, mais vous n’avez pas le sou…

— Pas le sou… si l’on veut !…

— Enfin, pas beaucoup de sous. Je sais bien qu’à l’intention des secrétaires d’ambassade, la Providence a mis au monde les princesses russes. Mais croyez-vous qu’une petite bourgeoise de France ne vaille pas une grande dame cosaque ? Sans parler des quatre cent mille francs ci-dessus mentionnés, lesquels sont plus nets qu’une dot slave, payable en têtes de paysans…

— Tant que vous voudrez ! Mais il n’y a pas qu’une petite bourgeoise en France !

— Faites le difficile !… On vous refusera peut-être les autres… Qui sait ! on vous refusera peut-être celle-ci !

— Oh ! oh !…

— Parions que ça n’ira pas tout seul, ce mariage ?

— Ne me défiez pas trop !…

— Oui, hein ? vous seriez capable d’épouser mademoiselle Dax pour que j’en aie le démenti ?

— Avouez qu’alors la pauvre petite aurait de quoi être flattée et heureuse !… Quelle rage ont donc toutes les femmes de marier les gens malgré eux !

— Quand ces femmes sont toutes nues et sortent du lit des dites gens, c’est assez crâne ! Mais ne dévions pas. Que vous épousiez mademoiselle Dax pour ceci ou pour cela, peu importe : si l’on épluchait les trois quarts des mariages contemporains, on trouverait des dessous autrement pittoresques !… Mademoiselle Dax ne sera pas si fort à plaindre. Ou je me trompe beaucoup, ou elle est de la race des femmes-caniches, qui aiment les coups autant que les caresses, à condition que les caresses alternent avec les coups ! Une femme faite exprès pour vous, mon petit Fougères ! Vous lui jouerez tous les tours imaginables, vous la tromperez à l’heure et à la course, vous vous moquerez d’elle comme je me moque de vous, et elle vous dira merci ! Vous n’aurez qu’à la câliner de temps en temps comme vous savez faire.

— Délicieuse perspective !… Et tout de même, non !

As you like it ! Seulement, adieu !… Si cette enfant-là pleure, je n’aurai pas, moi, la responsabilité de ses larmes. Je suis entre vous deux ; je m’en vais !…

— Où ?

— C’est mon affaire. Mademoiselle Dax ne pourra pas me reprocher d’avoir retenu le fiancé de son cœur !

— Voyons ! voyons !… Vous n’êtes pas de sang-froid, ma jolie. Disons des choses sérieuses : je m’habille et je vous laisse ; habillez-vous et venez me rejoindre au café de Paris. Nous déjeunerons…

— Désolée !… mais je ne déjeunerai pas. Voilà dix heures qui sonnent, je n’ai que le temps de faire mes malles avant le rapide.

— Là !… là !… ne vous emportez pas !

— Je ne m’emporte pas, mon ami. Je vous dis adieu…

— Oh ! le vilain mot !…

— Le mot nécessaire. Fougères, mon camarade, mon ami, mon compagnon ! Nous allons nous quitter, parce que je le veux et parce que c’est sage ! Mais sachons nous quitter gentiment. Point de dispute, point de querelle vulgaire ! Tenez je vous demande pardon des mots trop railleurs que je disais tantôt… Je ne les pensais pas, ces mots-là !… Ce n’est pas vrai que je me sois jamais moquée de vous, sauf en paroles ! Nous avons mis dans notre ménage éphémère de la fantaisie, de la grâce, du plaisir, et nous avons cru n’y mettre que cela. Mais la fée qu’on avait oubliée s’est invitée elle-même à notre table, – la fée Tendresse ! Tant pis pour nous ! Ce n’était pas prévu au programme. Mais maintenant que le quart d’heure de Rabelais sonne, nous paierons tout de même, honnêtement, courageusement.

— Cita !… Cita !… mon cher amour !…

— Chut ! Cita est morte !… La farce est jouée, ne reprenons pas les vieux rôles. Allez-vous-en mon camarade ! Voici ma main, une main qu’on ne baise plus, qu’on serre à l’anglaise !… Partez ! Mademoiselle Dax s’impatiente… Moi…

— Vous ?

— Moi, je vais vous oublier… vite !… vite !… le plus vite que je pourrai !… Au besoin…

— Au besoin ?…

— Je chercherai quelqu’un pour m’y aider… Taisez-vous !… n, i, ni, c’est fini nous deux… Gai, gai ! mariez-vous ! Adieu !…

— Adieu, puisque vous le voulez…
 


 



  1. WS : qnand -> quand