Mademoiselle de Gournay peinte par elle-même

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher





APPENDICE


B


AUTOPORTRAIT


DE


MADEMOISELLE DE GOURNAY


PEINCTURE DE MŒURS [1][2]


A Monsieur le Président d’Espaignet, Conseiller d’ Estat.


Espaignet façonné sur le siecle plus sage,
Je veux peindre mes mœurs et t’offrir leur image :
Tu la peux à bon droict approuver ou casser,
Puis qu’en te practiquant vingt ans j’ay veu passer.
5.Nostre abord commencea lors que du grand Montaigne,[3]
J’allay voir le tombeau, la fille et la compaigne :[4]
Voyageant avec toy, qui menois de nouveau
Ta femme en leur païs ton antique berceau.
Voicy donc mes deffaux : je suis d’humeur bouillante,
10.J’oublie à peine extrème une injure preignante,[5]
Je suis impatiente et subjecte à courroux :
De ces vices pourtant je rompts les plus grands coups,
Je dis rompre au dehors où l’esclat est visible,
De les rompre au dedans cela m’est impossible :[6]
15.Tant l’ire, la piqueure et les assauts puissans
Des accidens fascheux me penetrent les sens.


Les passions en fin que l’instinct nous excite,
Non pas l’opinion de lumiere interdicte ;
Tiennent d’un poids égal telle place chez moy,
20.Que ma loy je leur donne et la leur je reçoy.
Je m’enferre par fois en la ronde fiance,
Supposant au prochain ma propre conscience :
Mais si je porte au doubte un ray de jugement,[7]
On ne me peut tromper, ains trahir seulement.
25.Par fois en conferant il aduient que j’embrasse[8]
La raison et ses droicts d’une humeur trop tenace :
Toute noble qu’elle est n’en soyons si jaloux.
Et qui ne veut heurler laisse heurler les loups.
Ce debat neantmoins s’escoule sans querelle,
30.Car soudain qu’elle esclost mon art luy brise l’aisle :
Et n’ay troublé ny bruit, hors ceux que le mondain
Livre au foible impuissant par malice ou dédain.
Je suis blessée aussi de ceste sotte honte,
Qui naissant de vertu pour vice nous surmonte.
35.J’advouë encore après reprochable à bon droict,
Qu’à servir le grand Dieu mon esprit est trop froid :[9]
Encores que mon cœur d’un sainct respect l’honore.
Hé quel autre mortel d’un juste vœu l’adore ?
Le fini l’infini ? l’ouvrage son Autheur ?
40.Un atome, un neant, l’unique Createur ?
Pour m’estimer un peu je ne merite blasme,
D’un appast si friand chaqu’un flatte son ame :
Je n’en crains les rieurs si je me prise à poinct :
Qui ne void ses vertus son vice il ne void point.
45.Le siecle trop aveugle et mon mal-heur estrange,[10]
Me force outre cela d’arborer ma loüange :
Pour voir si mieux instruict il voudroit secourir,
Celle que mieux cogneuë il ne lairroit perir.
Je ne m’accuse pas du deffaut de mesnage,

50. De ce reproche en vain le vulgaire m’outrage :
Pour me voir sans moyens, sans mesnage on me croid :
J’en aurois à plain fond quand mon bien le vaudroit.
Ah qu’en vain nos succez nous mesurent l’estime !
Ah que le nom du pauvre aisément on opprime !
55. Mon bien court et brouillé je n’ay deu conserver,
Puis que de la misere il n’eust peu me sauver.
Mes bonnes qualitez prendront icy leur place.
Les loix de l’équité d’un sainct respect j’embrasse.
J’ay l’entregent modeste et de l’honneur j’ay soin.
60. Je n’ayme pas l’argent que pour le seul besoin.
Que si j’ay ce deffaut d’aymer un peu la gloire,
L’ambition au-moins me cede la victoire :
Je dis l’ambition que les Cours vont suivant :
Qui cognoist ses objects il mesprise leur vent.
65. Et n’aurois veu des Grands la pompeuse hautesse,
Sans la nécessité tyrannique maistresse.
Mes mœurs et mon humeur luisent d’égalité.
Mon jugement refuit toute temerité.
Car ceste erreur je hays ridicule et sifflable,
70. Qui pleige à tous momens pour vray le vray semblable :
Et ce vice commun je fuis d’un soin exprés.
De prendre pour un poinct celuy qui loge auprés.
Par fois doncques en vain j’espère ou je soupçonne.
Mais lors sans affermer mon jugement tastonne :
75. S’il afferme, il va droict, et s’y prend rarement :
Et si je fais gageure elle court seurement.
Je ne juge de rien par coustume vulgaire.
Hors du trop et du peu mes devis je tempere.
Le propos indiscret j’ay tousjours évité.
80. Je n’au[r]ois dans un thrône orgueil ny vanité.
L’effort de mon mal-heur mon courage ne brise.
Mon courroux bien qu’ardent ma raison ne maistrise :
Ny jamais ses eslants ne m’ont faict ressentir
Les honteux aiguillons d’un tardif repentir.
85. Nulle humeur volontaire en mes mœurs ne tient place.
Toute bisarrerie aux Indes je déchasse :
Et ne fais ou dis rien en aucune saison,
Dont mon chetif discours ne peust rendre raison.
Ma science proscrit toute pedenterie.


90.L’on ne remarque en moy nulle charlaterie.
Je quitte un bien certain qui tente mon souhait,
S’il blesse ma rondeur d’apparence ou d’effect.
Le fast j’envoye aux Cours et aux clercs des Escoles.
L’Alchymie est chez moy, mais non ses suites folles [11]:
95.Tromper, dépenser gros, croire l’art sans doubter,
Attendre une mer d’or, sans fin la trompeter :
Aucun je n’ay trompé, j’ay faict peu de despense,
J’attends peu, je dis moins, j’espère sans croyance.
Je ne drappe ou mesdis. De leger je ne croy.
100.Je suis fort veritable et d’une entiere foy.
Si par occasion quelque bourde je donne,
Elle sert à quelqu’un et ne nuit à personne,
Sauvant bruit ou desastre ouverts à mes amis :
Et n’ay point cet excés à mon besoin permis.
105.Ou si pour mon besoin la verité j’altere,
C’est sur le coup précis d’une importante affaire :
Sans interest d’autruy, sans me prester du vent.
Sans affermer encore, et certes peu souvent.
Puis qu’on peut rarement desguiser le mensonge,
110.Dans son bourbier honteux un prudent ne se plonge :
Car l’honneste renom de vray-disant luy sert,
Et surpris pour menteur sans remede il le perd.
Nul propos imposteur par hayne je n’advance.
Mon interest n’esteinct l’œil de ma cognoissance.
115.Je voy le vice aussi qui difforme l’amy :
Et connoy la vertu qui dore l’ennemy.
Je ne donne au prochain accort ou mal-habile,
Conseil nuisible à luy, bien qu’il me fust utile.
La vertu sans les biens j’honore où je la voy.
120.Pour moy je fay raison, je la fay contre moy.
J’ay le cœur noble et franc, ie hay toute feintise.
Je suis inviolable en l’amitié promise :
En fortune, en disgrâce, en la vie, en la mort,
Du monde ny des ans ce vœu ne sent l’effort.
125.L’amy ni l’estranger paisible je n’offence,
Et souvent à leur tort je preste l’indulgence.


Je n’ay saine ou malade un esprit riotteux.
Je fuis du vil ingrat le reproche honteux.
L’injure plus qu’à nul à mon cœur est amere ;
130.J’aymerois mieux pourtant la souffrir que la faire :
Sans exceder son poids je la paye et ressens.
Les foibles je respecte à l’égal des puissans.
Je ne seme discord. Je ne couve l’envie.
Nul prix ne flestriroit l’équité de ma vie.
135.Nulle necessité n’usurpe le pouvoir,
De me faire offencer le proche ou le devoir.
A mes ayses charmeurs je n’ay l’humeur subjecte.
La grimace de Cour et son fard je rejette :
Je hay sa singerie où chaqu’un s’entresuit.
140.Mon œil et mon palez le vain luxe refuit.
Je suis soigneuse, active, en mes desseins constante,
Aux affaires bandée et de loin prevoyante.
Je ne suis nonchalante à payer mon devoir.
Je sçay d’esprit docile un conseil recevoir.
145.Du faible contre un fort le party je n’opprime.
Du flatteur pestilent je deteste le crime.
Devant qu’avoir gousté les mœurs du genre humain,
J’espandois tout office à plaine et large main :
Mesme bonté depuis entre les bons j’observe,
150.Mais parmy le commun je fais quelque reserve :
Le pauvre et l’affligé je secourrois pourtant,
Si mon pouvoir estoit à mon desir bastant.
Le secret qu’on m’a dit je tais d’un soin fidelle,
Voire un secret surpris peu souvent je décele :
155.Je n’aguette celuy que l’on me veut cacher,
Ou si mon œil le perce il feind de n’y toucher.
Je ne condamne aucun par la bouche publique.
Je ne suis importune à ceux que je practique.
Donc si j’ay des deffaux ils ne blessent que moy :
160.Complette vers autruy d’offices et de foy.
L’équité, la candeur, je les tiens de nature :
L’ordre je l’ay gaigné par temps et par lecture.
J’ay veu les derniers seaux à cét ordre apposez,
Ayant sur mes ans meurs sept lustres espuisez.


―――――



  1. Ce portrait en vers a subi peu de changements dans les éditions de 1634 et 1641. Mademoiselle de Gournay l’a retouché par endroits sans rien changer au fond ni aux sentiments. Comme presque toujours elle alourdit et complique le premier jet en le corrigeant. J’ai préféré laisser à ce morceau d’une réelle valeur psychologique tout son caractère spontané et je m’en tiens scrupuleusement à la leçon de 1626.
  2. J’indique par deux astérisques l’édition des Advis de 1634 et par trois celle de 1641.
  3. V. 5. ** Nostre abord commença quand je fus à Montaigne :
    Voir un mort Demydieu, sa fille et sa compagne
  4. V. 6. *** Voir un mort au cercueil, sa fille et sa compagne,
  5. V. 10. ** J’oublie à peine extrème une injure poignante,
  6. V. 14. ** De les rompre au dedans ce roch m’est invincible :
    *** De les rompre en mon cœur ce roch est invincible :
  7. V. 23 ** Mais si j’ouvre au soupçon l’œil de mon jugement,
  8. V. 25 ** Par fois en conférant il advient que j’espouse
    La raison et ses droicts d’une humeur trop jalouse :
    Toute noble qu’elle est cedons parfois aux foux,
  9. V. 36 ** Encores que mon cœur d’un zele franc l’adore ?
  10. V. 45-46-47-48 supprimés. ** – ***.
  11. (N. d. a.). Cela fut durant la première Impression de ce Livre,
    et n’est plus dès longtemps. ***