Magu, le Tisserand (Baillet)
La première fois que je vis Magu, c’est en 1855, chez lui. À Lizy, dans sa petite maison. J’arrivai dans le village onze heures du soir ; c’était en novembre, la terre était couverte de neige et il gelait de la bonne façon. Un clair de lune éblouissant argentait la petite maison du poète à laquelle je frappai et qui s’ouvrit immédiatement : Magu et sa femme m’attendaient. Une demi-heure plus tard nous étions tous les trois autour d’une modeste table sur laquelle fumait une omelette au lard que la maîtresse de céans venait de confectionner, et, à minuit, nous étions des vieux amis. Il est vrai que nous nous connaissions par correspondance depuis plusieurs années.
Magu était alors un beau vieillard, haut de taille et fortement bâti, plutôt maigre, mais d’une charpente solide, un peu voûté, mais alerte et le geste vif, il avait la voix criarde des Briards et son rire s’envolait avec éclat. Sa femme, dont il parle souvent dans ses vers, était toute petite. Active, intelligente et très au courant de tout ce qui regardait le poète, elle partait de George Sand mieux que certain biographe. Je demeurai quatre jours à Lizy. pendant lesquels j’appris beaucoup de choses sur les façons de faire de plusieurs personnages connus et sur la vie de Magu.
Le père de Magu était marchand de toile à Paris, c’était un bourgeois vaniteux et d’une intelligence bornée, car, à l’exemple du père de Béranger, il employa l’argent qu’il avait gagné dans son commerce à acheter, quoi ? un titre de noblesse ! Quand Magu vint au monde, le 25 mars 1788, rue du Temple, il était fils de noble. Combien cela le faisait rire quand il causait de sa noblesse… et de celle des autres ! La Révolution arriva qui fit un feu de joie des titres, et le ❝noble❞ marchand de toile ayant fait de mauvaises affaires, se réfugia dans un village de Seine-et-Marne nommé Tancrou. Là, il se fit marchand ambulant. Il colportait de la fayence de village en village. L’établissement était une petite voiture attelée d’un âne.
Magu avait alors une dizaine d’années, il accompagnait son père dans ses excursions commerciales, et bien que n’ayant eu pour toute instruction que ce qu’on peut apprendre en trois hivers dans une école de village, il sentit alors s’éveiller en lui le goût de la lecture et l’instinct de savoir. Tous les bouquins qui lui tombaient sous la main étaient dévorés avidement ; en quelques années, Magu apprit ainsi ce qu’on n’enseigne pas, c’est-à-dire à penser et à observer. Les poètes et les prosateurs classiques lui étaient, un partie, familiers à dix-huit ans. Quant à la grammaire, la syntaxe, l’orthographe, où avait-il fréquenté ces choses indispensables à quiconque veut traduire sa pensée sur le papier ? on ne sait pas. Cela vient à petites journées, à force d’observation et de volonté, mais sans règle, sans suite et sans maître. C’est l’école d’où nous verrons sortir tous les ouvriers-poètes.
À dix-huit, ans, Magu est amoureux de sa cousine et il se révèle poète. Nos premiers vers sont toujours des vers amoureux, et il adresse à la jeune paysanne qu’il aime de gentils quatrains qui sont datés 1836. Voilà comment il raconte cette phase de sa vie et ce qui s’en suivit, dans son premier volume, publié trente-cinq ans plus tard :
J’étais bien jeune encor, quand ma rustique Lyre
Pour la première fois soupira mon délire.
Ma voix mal assurée essaya quelques sons,
Mais l’amour connut seul mes naïves chansons.
Car je chantais alors comme on chante au village
Et j’en avais les mœurs ainsi que le langage.
Quelques livres tombés dans mes mains, par hasard,
Sont venus n’éclairer, et je soupçonnai l’art.
Ce fut toi le premier, ô maître, ô Lafontaine,
Qui réglas les accords de ma Muse incertaine ;
Longtemps mon seul ami, tu m’étais suffisant…
Tu sus former mon goût, m’instruire en m’amusant.
J’appris en te lisant, homme simple et sublime,
À cadencer les mots pour y joindre une rime.
J’obéissais alors à mon puissant vainqueur :
Je chantais mon amour, il débordait mon cœur.
L’amour me rendait fier, il élevait mon àme,
Il me semblait qu’en vers je peindrais mieux ma flamme
Ma belle me comprit, avec peine pourtant,
Je sus l’intéresser, aussi je l’aimais tant !
Elle distinguait bien un œillet d’une rose,
Mais ne démêlait point les vers d’avec la prose
Amis, n’en riez pas, on ignore au hameau
L’art qu’enseignait Horace et qu’on lit dans Boileau.
Elle ne connaissait que son dé, ses aiguilles
Mais cela dura peu, l’esprit vient vite aux filles,
Bientôt elle daigna me donner des avis
Elle m’en donne encor, qui sont parfois suivis.
Une fois marié, ma Lyre suspendue
Resta pour quelque temps muelle et détendue.
Un travail obstiné dévorait tout mon temps.
Un enfant sans manquer l’arrivait tous les ans.
On sait qu’à l’indigent cette aubaine est commune.
Il ne s’en plaint jamais, bien loin, c’est sa fortune !
Économe, assidu, réglé dans ses besoins,
C’est de tous les revers celui qu’il craint le moins.
Sa famille s’accroît, il n’en est pas plus triste,
Il veille un peu plus tard et le bon Dieu l’assiste !
Voilà des vers de poète, non de grand, mais de vrai poète. Le sentiment les a dictés et l’on sent en les lisant qu’ils ont été facilement écrits. Cette simplicité, où le naturel est parfois un tant soit peu malicieux, est une manière bien personnelle à Magu.
À vingt ans l’amoureux était devenu le mari de la cousine, et le métier de colporteur ne donnant plus assez de résultats, il avait appris d’un parent l’état de tisserand, il travaillait avec ardeur et sa jeune femme le secondait.
Les jeunes gens avaient il cœur de prouver à leurs familles, dont ils n’avaient reçu aucune aide au moment de leur mariage, combien l’amour et le courage peuvent accomplir de miracles. En moins d’une année, la grange, où une botte de paille achetée douze sous leur avait servi de couche nuptiale, était transformée en une charmante chambrette, avec un vrai lit, et des meubles. Chambre de village et meubles de pauvres certainement, mais que la jeunesse et la poésie faisaient paraître superbes.
Nous étions en 1814, terrible année ! l’homme qui avait tant bouleversé et inondé de sang la France et l’Europe, l’homme dont l’ambition cruelle avait tant fait verser de larmes et qui venait d’anéantir toute une génération pour quelques rameaux de lauriers, cet homme allait tomber en entraînant dans sa chute le fragile édifice qui coûtait des milliers d’hommes et qu’il avait construit plus pour obéir à sa fièvre de domination que pour être utile à l’humanité. La France victorieuse avec la République allait subir la honte d’une invasion amenée par un Empire, les armées étrangères s’avançaient sur Paris en saccageant sur leur passage tout ce qui les gênait. Le petit village de Tancrou fut un des plus maltraités, la maison où le jeune Magu avait abrité son bonheur fut démolie, et tout ce qu’elle contenait entièrement détruit. Par surcroît, une maladie d’yeux l’empêchait pendant six mois de s’asseoir à son métier.
Le poète nous l’a dit les enfants arrivaient vite. Il en avait trois, déjà. Ce n’était pas le moment de se décourager. De nouveau il se fit marchand forain, et pendant de longues années il vécut de cette existence un peu bohémienne et superbe d’indépendance qui allait si bien il sa nature d’artiste.
Magu semait sur son passage de nombreuses pièces de vers traitant, des sujets de circonstance les plus divers. Combien ont été perdues qui devaient être charmantes, si on en juge par celles qui ont été sauvées de l’oubli. C’est dans l’une d’elles que nous trouvons ce quatrain :
Oh ! combien de courage et de philosophie
IIl faut pour supporter les maux de cette vie !
Tout prouve qu’ici-bas plaisir, bonheur, repos,
Rien n’est sûr, si ce n’est la mort et les impôts.
Quand le poète vint s’installer à Lizy, il reprit son travail de tisserand, métier peu lucratif et fatigant : la vie fut rude pour lui ; il en adoucissait la peine par une philosophie pleine de bon sens qui ne l’a jamais quitté. Il était connu et aimé de tous, non-seulement à Lizy, mais aussi dans les villages environnants. Il saisissait ingénieusement toutes les occasions de se produire. Les paysans en abusaient souvent. Couplets de naissance de baptêmes, de fêtes, lui étaient journellement commandés. Il a dépeint cet te situation fatale dans les jolis vers à Hippolyte Tampucci. Il s’y prêtait de bonne grâce, en somme.
Ce n’est que vers 1838 qu’une rumeur se fit autour du nom de Magu. Déjà Lebreton, Beuzevillen, Reboul, avaient publié leurs œuvres. Les notabilités intelligentes de Seine-et-Marne pensèrent au tisserand de Lizy. Des souscriptions s’organisèrent sur tous les points du département et force fut à Magu de retrouver ses poésies semées un peu partout et de les réunir en un volume, qui fut, mis en vente, orné de son portrait, dessiné par Alophe.
La publication du recueil de Magu était certes une œuvre littéraire, puisqu’elle révélait un talent d’une grande originalité, mais c’était aussi une bonne action, car elle venait en aide à la position pénible dans laquelle vivait l’artisan. Il vieillissait sans avoir d’autre perspective que la misère, il avait en quatorze enfants ; trois seulement vivaient, il est vrai, mais que de chagrins et de soucis il avait traverses ! Il était temps que le poète vint au secours du travailleur.
Aussitôt son livre publié, Magu se vit tout à coup dans un nouveau monde. La petite maison de Lizy était envahie par de nombreux visiteurs. Une correspondance considérable arrivait chaque matin, les cadeaux de toute nature abondaient. George Sand accourait féliciter le poète, Béranger recevait Magu, et, résultat inespéré, le tirage des deux mille volumes à 4 fr. s’épuisait de jour en jour. C’était la fortune et la gloire. Heureux poète !
― J’ai cru que j’en deviendrais fou ! me disait Magu vingt ans plus tard.
Parmi les honneurs réservés au poète-tisserand, il en est un grand que je vais raconter, les détails en sont inédits :
Un dimanche matin, Magu est prévenu que David d’Angers va venir à Lizy, tout exprès pour faire son portrait. David d’Angers ! une des gloires les plus pures de la France le sculpteur du fronton du Panthéon ! le grand citoyen à qui nous devons les vigoureux médaillons des vieux conventionnels !
Voilà tout sens dessus dessous dans la maison, il faut recevoir dignement le célèbre artiste. La mère Magu ne sait plus où donner de la tête…
David arrive, il serre avec effusion les mains du poète, taille ses crayons et dit ; Mettons-nous à l’œuvre ! ― Non, déjeunons d’abord, répond le tisserand, vous avez fait quinze lieues en voiture ce matin, et ça donne de l’appétit… ― Non pas, reprend le maître sculpteur, travaillons !
Au bout de deux heures les traits du poète vivaient sur le papier. ― Comme c’est beau, c’est saisissant de ressemblance ! disait Magu. ― Comme c’est bien le père ! répétaient la mère et la fille. Le couvert était mis. Mais David prend son chapeau : ― Au revoir, mes amis, s’écrie-t-il, excusez-moi de vous avoir dérangés de vos plaisirs du dimanche, dans quelques jours je vous enverrai votre médaillon en bronze. ― Comment ! vous nous quittez ainsi ? ― J’espère, monsieur Magu, que quand vous viendrez à Paris vous me ferez l’honneur de venir me voir ; adieu ! Et l’artiste part brutalement, ne comprenant pas, sans doute, quel plaisir il eût fait à cette honnête famille en acceptant le modeste repas qu’elle lui offrait de si bon cœur : petit côté d’un grand homme.
Ouvrons maintenant les recueils du poète, et choisissons celles de ses pièces qui feront connaître à nos amis sa note personnelle.
Cours devant moi, ma petite navette.
Passe, passe rapidement.
C’est toi qui nourris le poète,
Aussi t’aime-t-il tendrement.
Confiant dans maintes promesses.
Eh quoi ! j’ai pu te négliger ?
Va, je te rendrai mes caresses,
Tu ne me verras plus changer.
Il le faut, je suspens ma Lyre
À la barre de mon métier.
La raison succède au délire :
Je reviens à toi tout entier.
Quel plaisir l’étude nous donne !
Que ne puis-je suivre mes goûts ?
Mes livres… je vous abandonne.
Ln temps fuit trop vite avec vous !
Assis sur la tendre verdure.
Quand revient la belle saison,
J’aimerais chanter la nature…
Mais puis-je quitter ma prison ?
La nature ! livre sublime.
Le sage y puise le bonheur.
L’ame s’y retrempe et s’anime
Kn s’élevant vers son auteur.
À l’astre qui l’ait tout renaître,
Il faut que je renonce encor :
Jamais à ma triste fenêtre
N’arrivent ses beaux rayons d’or.
Dans mon réduit tranquille et sombre,
Dans mon humide et froid caveau.
Je me résigne comme une ombre
Qui ne peut quitter son tombeau.
Qui m’y soutient ? ― c’est l’espérance,
C’est Dieu, je crois en sa bonté.
Tout fier de mon indépendance,
J’y retrouve encor la gaîté !
Non, je ne maudis pas la vie,
Il peut venir des temps meilleurs.
Quelque peu de philosophie
M’en fait supporter les rigueurs.
Je me soumets à mon étoile.
Après l’orage, le beau temps, !
Ces vers, que j’écris sur la toile,
M’ont délassé quelques instants.
Mais vite, reprenons courage.
L’heure s’enfuit d’un vol léger…
Allons, j’ai promis d’être sage :
Aux vers il ne faut plus songer.
Cours devant moi, ma petite navette,
Passe, passe rapidement.
C’est toi qui nourris le poète,
Aussi t’aime-t-il tendrement !
Cette pièce est d’une saveur exquise, elle peint l’homme et le poète à la fois.
La note ironique et voltairienne se rencontre souvent dans l’œuvre de Magu. Jugez-en :
J’ai lu que Dieu créa la terre
Pour les hommes qu’il fit égaux.
C’était bien agir en bon père
Si pour tous il eût fait des lots.
J’arrive, mais on me repousse.
Ma place est prise… enfin je voi
Que je n’en aurai pas un pouce.
Le bon Dieu s’est moqué de moi !
On me vante la providence.
partout d’abondantes moissons
Cuuvrent le soi de notre France,
Dont je suis l’un des nourrissons.
Auprès il faut que je me couche.
J’ai pourtant bien faim… mais la loi,
La prison m’attend si j’y touche…
Le bon Dieu s’est moqué de moi !
Je ne sais rien de plus touchant que ces vers que le poète vieilli adresse à sa femme :
Ma pauvre femme, qu’autrefois
J’appelais ma belle Cousine,
Oh ! qu’alors ton joli minois.
Tes yeux bleus et ta taille fine
Me rendaient heureux de mon choix…
Il n’était qu’une Catherine !
Mais hélas ! nous devenons vieux.
Nous marchons vers la soixantaine,
Et puis le travail et la peine
Ont plissé ton front gracieux,
Terni l’éclat de tes beaux yeux.
Même blanchi ces beaux cheveux
Dont la beauté te rendait vaine !
Oue veux-tu ? l’inflexible temps
À tes appas livre bataille,
Et de plus tes quatorze enfanls
La place nous manque pour en citer plus. Mais voilà le poète. Cherchez ses deux volumes, on les rencontre chez les bouquinistes. George Sand a publié chez l’éditeur Charpentier une édition des œuvres de Magu d’où elle a exclu les pièces faibles : c’est la meilleure édition.
La note de Magu est bien personnelle parmi les poètes du peuple. Ce n’est pas le langage châtié que nous trouverons dans plusieurs de ses confrères, c’est l’ouvrier qui écrit comme il parle et comme il pense. La phrase est parfois un peu prosaïque, c’est l’écueil du naïf, il y a dans ses livres un certain nombre de pièces nulles, ce sont des vers dictés par la reconnaissance et que le poète s’est vu forcé d’imprimer… Il me disait un jour : J’ai dû ne pas livrer à la publicité mes chansons démocratiques ; il fallait que mon livre pût entrer partout. Je sais bien que je n’ai rien bousculé, mais j’étais vieux et j’étais pauvre. Ce qu’il disait était juste, et puis la vie au village ne ressemble en rien à la vie fiévreuse des villes.
En 1858, la compagne du poète mourut, c’était l’isolement. Les quelques francs que ses vers lui avaient rapportés étaient assez mal placés, et sans la rente de deux cents francs que lui servait le ministère de l’Instruction publique, il eût été dans la misère. Avec la vieillesse le silence s’était fait autour de lui, silence commandé par certains de ses anciens protecteurs qui avaient voulu le tenter, l’or à la main, à condition d’écrire pour un parti qui était le leur. Magu repoussa leurs offres, en disant : Si j’ai écrit des vers pour un roi, c’est que je croyais bien faire, mais… je sais ce que c’est que d’être pauvre et je ne suis pas à vendre.
Magu vint alors, vers 1858, à Paris demeurer chez sa fille, Mme Gilland, la veuve du représentant du peuple, ouvrier serrurier, à qui nous consacrerons un article. Elle habitait rue du Vert-Bois. C’est là qu’un jour, en descendant l’étroit escalier de la maison, Magu tomba et se fendit le crâne. Le docteur Broussais vint le voir ; c’était son ami ; il le fit transporter dans son service, à l’hôpital de la Charité, où il mourut le 13 mars 1860. Un fils de Magu, artiste peintre, est mort il y a quelques années à Angers, après avoir légué au musée de la ville un joli tableau qui représente le poète tisserand à son métier.