Mahomet et Charlemagne

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Revue belge de philologie et d’histoireTome 1 (p. 77-86).

Mahomet et Charlemagne[1]


La fin du viiie siècle de notre ère a vu se réaliser dans l’Europe Occidentale un état de choses sans précédent. Pour la première fois depuis l’aurore des temps historiques, le foyer, non seulement du mouvement politique, mais du mouvement général de la civilisation, s’y est transporté du bassin de la Méditerranée dans celui de la mer du Nord. Le pivot de l’Empire romain était en Italie ; celui de l’Empire carolingien est situé dans la région comprise entre le Rhin et la Seine. Les Morins qui, durant tant de siècles, perdus à l’extrême pointe septentrionale du monde civilisé, avaient passé pour les extremi hominum, occupent désormais une situation centrale, et c’est Rome qui se trouve maintenant reléguée et comme jetée en flèche à la frontière de l’Europe nouvelle.

On n’a peut-être pas suffisamment réfléchi à l’importance de cette transformation. Y étant accoutumés depuis un millier d’années, nous ne nous avisons pas suffisamment de ce qu’elle présente d’extraordinaire et presque de monstrueux ou du moins d’anormal. Jusqu’alors, en effet, la civilisation européenne s’est élaborée aux bords de la Méditerranée par le travail successif ou simultané de l’Égypte, de la Syrie, de la Phénicie, de la Grèce et de Rome. Celle-ci, la dernière ouvrière de l’œuvre admirable, a réuni en un seul État tous les peuples dont elle était l’héritière. L’Empire fondé par elle, les comprenant tous, est donc un Empire essentiellement méditerranéen[2]. Son unité géographique frappe au premier coup d’œil. Elle fait sa force et lui communique une incomparable beauté. Ses provinces se groupent autour de la mer comme les parterres d’un grand parc autour d’un bassin. Au lieu de les séparer elle les rapproche en les unissant les unes aux autres par une navigation rapide et facile. C’est par elle que s’échangent les produits des climats si divers, mais également fertiles, de ce monde privilégié. Elle joint l’Europe à l’Asie et à l’Afrique, ou plutôt on n’aperçoit pas alors entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique cette opposition à laquelle nous sommes depuis si longtemps habitués. L’Orbis Romanus les a liées indissolublement ensemble dans la communauté d’une même civilisation.

Et cette civilisation, c’est dans les régions orientales de la Méditerranée qui en ont été le berceau, qu’elle se développe jusqu’au bout avec le plus de vigueur. Rome n’en est guère que le centre politique et le garant. Grâce à elle, Antioche, Smyrne, Alexandrie et plus tard Constantinople peuvent communiquer en paix à l’Occident leurs industries, leurs philosophies et leurs religions. Qu’il suffise de rappeler ici la diffusion des cultes orientaux et du christianisme.

Or, c’est tout cela, c’est cet équilibre millénaire de notre Europe qui se rompt, non point momentanément, mais pour toujours, lorsqu’apparaît l’Empire carolingien. On dirait qu’un cataclysme a brusquement déplacé l’axe du monde. Depuis soixante siècles, il se trouvait au sud du continent, et le voilà fixé au nord. Des pays et des peuples qui depuis toujours avaient été confinés dans la barbarie ou qui en sortaient à peine, se trouvent appelés tout à coup au premier rang. L’Orient et l’Occident sont séparés l’un de l’autre. La navigation méditerranéenne n’atteint plus les rivages de la Gaule, et sa disparition y entraîne celle du commerce et de l’industrie. Les villes, dont elle entretenait l’activité, se dépeuplent et tombent en ruines. À l’économie urbaine se substitue une économie rurale sans débouchés. Bref, dans tous les domaines s’accomplit un renversement complet de l’ordre traditionnel. Et sortant de la communauté méditerranéenne, l’Europe occidentale, c’est-à-dire l’Europe carolingienne, se constitue en un monde distinct. Qu’on l’observe du point de vue politique, du point de vue religieux ou du point de vue économique, c’est partout le même spectacle. L’Empire franc s’oppose à l’Empire byzantin, l’Église latine à l’Église grecque, les grands domaines et les seigneuries féodales aux cités manufacturières et au gouvernement bureaucratique des territoires régis par Constantinople.

Comment expliquer un phénomène d’une portée si vaste qu’il a déterminé le cours de la civilisation européenne ? La question vaut la peine d’être posée, car il semble que les historiens aient négligé non seulement d’y répondre, mais même de remarquer qu’elle existait. Oubli étrange, à première vue, mais qui pourtant se comprend sans peine. Il convient, ce semble, d’en chercher la raison dans l’habitude invétérée que nous avons prise de considérer en soi et pour ainsi dire comme des quantités incommensurables l’antiquité et le moyen âge[3]. On dirait qu’entre celui-ci et celle-là se creuse un abîme infranchissable. Du moins personne ne se risque-t-il à le franchir. Les historiens de l’antiquité s’arrêtent sur l’un de ses bords comme les médiévistes le font sur l’autre. Ni les premiers ne cherchent à descendre plus bas, ni les seconds à remonter plus haut. Il en résulte qu’ils ne se rencontrent nulle part et qu’il existe entre leurs positions une sorte de no man’s land. Chaque équipe de travailleurs étudie son sujet comme s’il constituait un bloc autonome. Ils l’examinent, non de l’extérieur, mais du dedans, et il est clair qu’en procédant ainsi ils n’en obtiennent qu’une vue incomplète et déformée. Du point où ils se placent l’horizon qu’ils découvrent est trop étroit ; leur regard ne peut suivre le prolongement de ses lignes dans le lointain.

Il faut bien reconnaître que les divisions que nous imposons à l’histoire, en vertu de nécessités d’exposition ou de recherches, ne répondent point à la réalité. Ce sont des étiquettes commodes, des manières de parler auxquelles il convient de n’attribuer aucune précision scientifique. Il en va d’elles comme des expressions par quoi nous désignons les phases de notre existence. Qui songe à attribuer quelque rigueur aux termes d’enfance, de jeunesse, d’âge mûr et de vieillesse ? Entre la naissance et la mort, notre vie n’est qu’une série de transformations dont aucune ne commence ni ne s’achève à date fixe. Et ce qui est vrai d’elle l’est bien plus encore de la vie de la société. Sa continuité ne se répartit pas en compartiments et, pas plus que le courant d’un fleuve, elle ne supporte de cloisons étanches. L’antiquité ne finit pas, elle se prolonge à travers quantité de nuances et de dégradations, dans le moyen âge, comme le moyen âge se prolonge lui-même dans les temps modernes. Et du point de vue proprement historique, ce sont justement les périodes intermédiaires, les périodes de transition qui s’imposent surtout à l’attention, parce que c’est en elles que peuvent le mieux s’observer les changements sociaux qui forment l’objet même de l’histoire.

Si cela est vrai, il en résulte que les médiévistes, en abordant l’étude de l’Empire carolingien comme ils le font, posent mal le problème à résoudre. Étant médiévistes, ils l’envisagent uniquement du côté ou, si l’on veut, en fonction du moyen âge, ils s’abstiennent de le regarder du côté de l’antiquité. Mais dès lors il ne tiennent compte que d’une partie des éléments de la question, et partant leur solution n’y est pas adéquate. À leurs yeux, le peuple franc, dès la conquête de la Gaule par Clovis, a déterminé l’avenir de l’Europe. Ils voient dans le royaume mérovingien le point de départ et la condition essentielle de l’œuvre carolingienne. En conséquence, ils attribuent aux Germains une importance capitale. Ce n’est pas seulement l’école allemande qui salue en eux les fondateurs du monde nouveau établi sur les ruines du monde antique.

Et je veux bien que tout cela soit exact, mais il ne l’est que dans une certain mesure. Il est évident que Clovis prépare Charlemagne, et il ne l’est pas moins que les institutions germaniques ont exercé une action profonde sur les institutions de l’Europe médiévale. Mais il est indispensable de savoir s’il devait nécessairement en être ainsi, ou, en d’autres termes, il importe de se demander si l’influence de Clovis et des Germains s’est imposée en vertu de sa vigueur propre ou tout simplement en vertu des circonstances. Et que l’on ne croie point qu’il s’agisse ici de se livre au jeu puéril de reconstruire l’histoire autrement qu’elle n’a été. Il s’agit – ce qui est bien différent – d’apprécier à leur valeur réelle les forces qui ont agi sur son développement. La question n’implique rien de moins que le jugement à porter sur les causes qui ont provoqué en Europe ce renversement d’équilibre dont je parlais plus haut. Il ne paraît pas qu’il y en ait de plus essentielle à une appréciation scientifique de ce que l’on est convenu d’appeler le moyen âge.

Si, au lieu de se renfermer dans l’étude de Clovis et des Francs, on jette un coup d’œil d’ensemble sur la dissolution du monde romain au ve siècle, et si, surtout, on y observe le cours des événements, non pas au point de vue de l’Europe qui sera, mais au point de vue de l’Europe qui est encore, c’est-à-dire non pas en portant le regard vers le nord, mais en le portant vers la Méditerranée, le spectacle que l’on découvre est bien différent de celui avec lequel nous sommes familiarisés. Ce que nous avons coutume de considérer comme essentiel se révèle tout de suite comme accessoire. La Gaule mérovingienne, au lieu de concentrer sur elle l’intérêt, n’apparaît que comme une puissance secondaire jouant un rôle assez effacé. On est surpris de constater que, malgré l’effondrement de l’Empire romain en Occident, la Méditerranée ne cesse pas de constituer le foyer de la vie historique. Son attraction s’impose irrésistiblement aux barbares. Dès qu’ils ont franchi le Rhin ou le Danube, c’est vers elle qu’ils se dirigent, impatients de s’établir sur ses rivages et de jouir de sa beauté. Dans le courant du ve siècle, les Vandales s’installent en Afrique, les Wisigoths en Aquitaine et en Espagne, les Burgondes dans la vallée du Rhône, les Ostrogoths en Italie. Les Francs, qui se sont laissés devancer dans cette course au Midi, ne font pas exception à la règle générale. Clovis a tenté de conquérir la Provence et il a fallu que Théodoric intervînt pour l’empêcher de pousser les frontières de son royaume jusqu’à la Côte d’Azur. Mais ce premier insuccès ne devait pas décourager ses successeurs. Un quart de siècle plus tard, en 536, ils profiteront de l’offensive de Justinien contre les Ostrogoths pour se faire céder par Vitigès la région convoitée, et l’on n’a pas assez remarqué que, depuis lors, la dynastie mérovingienne tend inlassablement à devenir, à son tour, une puissance méditerranéenne. En 542, Childebert et Clotaire risquent une expédition, d’ailleurs malheureuse, au delà des Pyrénées. L’Italie surtout attire la convoitise des rois francs. Ils s’allient aux Byzantins en guerre avec les Ostrogoths puis avec les Lombards, dans l’espérance de prendre pied au sud des Alpes. Constamment déçus, ils s’obstinent néanmoins à pousser leur pointe vers la mer bleue. Déjà, en 539, Theudebert a franchi les Alpes, et lorsque Narsès, en 553, aura reconquis les territoires qu’il avait annexés, de nombreux efforts seront faits en 584-585 et de 588 à 590 pour s’en emparer de nouveau.

On peut donc affirmer que l’invasion germanique n’a pas mis fin à l’importance historique de la Méditerranée. Elle reste pour les Germains ce qu’elle était avant eux, le centre même de l’Europe, le mare nostrum. L’Italie continue même d’y jouer le rôle principal. C’est parce qu’il l’occupe que Théodoric (493-526) exerce sur les États barbares une hégémonie à laquelle Clovis ne cherche pas plus à se soustraire qu’aucun autre de ses contemporains. L’équilibre traditionnel est encore tellement puissant que, Théodoric disparu, Justinien (527-565) peut concevoir et presque entièrement achever la reconstitution de l’Empire romain. L’Afrique, l’Espagne, l’Italie sont reconquises ; la Méditerranée redevient un lac romain. Byzance, il est vrai, épuisée par l’immense effort qu’elle vient de fournir, ne peut ni parfaire ni même maintenir cette restauration du monde antique. Mais si les Lombards lui enlèvent une partie de l’Italie (568), si les Wisigoths s’affranchissent de son joug, elle n’abandonne point ses prétentions, et la lutte qu’elle soutient contre ses ennemis et d’où dépend à ce moment le sort de l’Europe, prouve bien que celui-ci ne cesse pas de se jouer autour de la Méditerranée.

Ce qui est vrai du mouvement politique ne l’est pas moins, s’il ne l’est davantage encore, de la civilisation. Faut-il rappeler que Boëce (480-525) et Cassiodore (477-c. 562) sont Italiens comme saint Benoît (480-543) et comme Grégoire le Grand (590-604), et qu’Isidore de Séville (570-636) est Espagnol ? C’est l’Italie qui conserve les dernières écoles en même temps qu’elle répand le monachisme au nord des Alpes et qu’elle porte le christianisme aux Anglo-Saxons (596). C’est chez elle que se rencontre à la fois ce qui subsiste encore de la culture antique et ce qui s’enfante de nouveau au sein de l’Église. Et pour achever de montrer combien la physionomie de l’Europe après les invasions germaniques reste conforme, dans ses traits essentiels, à la physionomie de l’Europe romaine, constatons enfin que, jusqu’au milieu du viie siècle, l’Occident demeure, grâce à la navigation méditerranéenne, sous l’influence économique de l’Orient. De Byzance, d’Asie Mineure et d’Égypte des marchands juifs, mais surtout des marchands syriens continuent à l’approvisionner d’objets de luxe, d’étoffes précieuses, de vins fins. Par leur intermédiaire, il reçoit l’or nécessaire à la frappe de ses monnaies et le papyrus dont se servent les copistes ou les clercs de chancellerie.

Cependant la Gaule mérovingienne se débat dans une effroyable décadence. L’État fondé par la conquête de Clovis tombe bientôt en décomposition. Ce qui subsistait encore de la civilisation romaine s’y dissout partout dans a vie politique, dans la vie sociale et dans la morale privée. Les faits donnent le démenti le plus tragique au thème convenu de l’invasion germanique rajeunissant et vivifiant par un afflux de forces fraîches la décrépitude romaine. Les Francs ont bien accepté le christianisme, mais ils se montrent aussi incapables d’en faire la règle de leurs mœurs que de le propager autour d’eux. Il faut attendre que ce soient des apôtres venus d’Aquitaine, d’Irlande[4] ou d’Italie qui l’apportent en Alsace, en Suisse, dans les Pays-Bas, en Angleterre. La démoralisation et l’inertie du peuple valent celles de ses rois. Ce n’est pas la jeunesse, mais la déchéance qu’atteste la société des temps mérovingiens, et Grégoire de Tours (538-594) qui a vécu au milieu d’elle et en a été épouvanté, résume mélancoliquement son impression dans ces paroles découragées : mundus senescit, le monde vieillit.

Si l’on se reporte au commencement du viie siècle, on remarque donc que l’Europe occidentale, malgré les catastrophes qui se sont abattues sur elle et les bouleversements de toute sorte qu’elle a subis, n’a pas rompu avec l’évolution historique de l’antiquité. Elle la continue sur le même théâtre et sous les mêmes influences. Aucun indice n’annonce la fin de la communauté de civilisation établie par l’Empire romain des colonnes d’Hercule à la mer Égée et des côtes d’Égypte et d’Afrique à celles d’Italie ou d’Espagne. Malgré l’invasion germanique le monde nouveau n’a pas perdu le caractère méditerranéen du monde antique. Aux bords de la Méditerranée se concentre et s’alimente tout ce qu’il possède d’activité. Seul, le royaume franc, confiné dans son isolement septentrional, semble privé de toute chance d’avenir.

Or, de tout ce qu’il était alors naturel et rationnel de prévoir, rien ne s’est réalisé. Brusquement, un événement imprévu s’est jeté au travers du courant de l’histoire, a interrompu la série de ses causes et de ses conséquences, l’a fait en quelque sorte refluer sur soi-même, et, par ses répercussions inattendues, a coupé court à la tradition.

L’invasion musulmane à laquelle, du vivant même de Mahomet (571-632), personne n’avait pu ni songer ni se préparer, s’est abattue sur l’Univers avec la force élémentaire d’un cataclysme cosmique. Il ne lui a pas fallu beaucoup plus de cinquante ans pour s’étendre de la mer de Chine à l’océan Atlantique. Rien ne résiste devant elle. Du premier choc, elle renverse l’Empire perse (637-644) ; elle enlève successivement à l’Empire byzantin la Syrie (634-636), l’Égypte (640-642), l’Afrique (698), l’Espagne (711), la Corse, la Sardaigne, les îles Baléares, l’Apulie et la Calabre. Sa marche envahissante ne cessera qu’au commencement du viiie siècle, lorsque les murs de Constantinople d’une part (718), les soldats de Charles Martel de l’autre (732), auront brisé sa grande offensive enveloppante contre les deux flancs de la chrétienté. Alors elle s’arrête. Sa force d’expansion est épuisée, mais elle a suffi a changer la face de la terre. La poussée soudaine de l’Islam a détruit l’Europe antique. C’en est fait de la communauté méditerranéenne qui avait survécu à l’Empire romain. La mer familière et quasi familiale autour de laquelle elle se groupait devient subitement étrangère et hostile. Depuis des siècles, l’existence sociale, dans ses caractères fondamentaux, était la même sur tous les rivages ; la religion, la même ; les mœurs et les idées, les mêmes ou tout proches de l’être. L’invasion des barbares du nord n’avait rien modifié d’essentiel à cette situation. Et voilà que tout à coup les pays mêmes où notre civilisation était née, lui sont arrachés, que le culte du prophète s’y substitue à la foi chrétienne, le droit musulman au droit romain, la langue arabe à la langue grecque et à la langue latine. La Méditerranée avait été un lac romain : elle devient un lac musulman. La navigation byzantine n’ose plus s’y risquer au large ; elle ne dépasse plus les côtes de l’Italie méridionale. Plus de vaisseaux syriens dans la mer Tyrrhénienne. De l’intercours encore si actif au vie siècle entre l’Orient et l’Occident on perd toute trace au viiie siècle. La substitution qui s’accomplit en Gaule à cette époque de la monnaie d’argent à la monnaie d’or et du parchemin au papyrus nous fournit la preuve significative et irrécusable de sa disparition.

Ainsi, pour la première fois depuis son entrée dans l’Empire romain, l’Europe occidentale se trouve placée dans des conditions toutes nouvelles. La Méditerranée, qui l’avait jusqu’alors mise en contact avec le monde extérieur, n’est plus qu’une barrière qui l’isole. Coupée de ses relations avec Byzance, elle est forcée de se replier sur soi-même et de vivre à huis clos. Et c’est alors précisément que son centre de gravité, si l’on peut ainsi dire, se déplace enfin du sud au nord et que l’État franc, qui jusqu’alors n’a joué qu’un rôle historique de second ordre, devient l’arbitre de ses destinées. Il est impossible de ne voir qu’un jeu du hasard dans la simultanéité du blocus de la Méditerranée par l’Islam et de l’entrée en scène des Carolingiens. À envisager les choses de haut, on aperçoit clairement entre l’un et l’autre un rapport de cause à effet. L’Empire franc va jeter les bases de l’Europe du moyen âge. Mais la mission qu’il a remplie a eu pour condition essentielle le renversement de l’ordre traditionnel du monde. Rien ne l’y aurait appelé si l’évolution historique n’avait été détournée de son cours et, pour ainsi dire, désaxée par l’invasion musulmane. Sans l’Islam, l’Empire franc n’aurait sans doute jamais existé, et Charlemagne, sans Mahomet. serait inconcevable.


H. Pirenne.
  1. Les pages suivantes exposent d’une manière évidemment beaucoup trop sommaire une idée qui a paru intéressante à des historiens auxquels j’ai eu l’occasion de la faire connaître. Il m’est impossible de lui donner ici les développements qu’elle comporte. Je me suis borné à en marquer les traits principaux et surtout à déterminer clairement le point de vue d’où elle apparaît.
  2. Il est sans doute inutile de faire remarquer que l’Empire n’a étendu au nord sa frontière jusqu’au Rhin que pour protéger, comme par un glacis, le bassin de la Méditerranée.
  3. Remarquer que presque toutes les histoires dites générales ou universelles commencent à la fin de l’antiquité. Il faudrait, si l’on voulait traiter la question dans tous ses développements, signaler que la conception philologique qui réserve aux philologues l’étude de l’antiquité a largement contribué à la situation signalée ici.
  4. L’activité de l’Église irlandaise, loin d’infirmer la thèse exposée ici, la confirme au contraire. On sait que le christianisme fut introduit en Irlande, à l’époque romaine, par des missionnaires venus de Marseille.