Marane la passionnée/10

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Éditions des « Bonnes Soirées » (p. 116-129).

X


Dans une de mes courses vagabondes, je rencontrai M. le curé.

— Mon enfant…

Je pris un air dégagé et je dis en souriant :

— C’est rare que l’on vous rencontre sur les routes, Monsieur le curé.

Il me regardait. Je savais ce que cet examen signifiait. Il n’était pas homme à biaiser et il me demanda :

— J’ai eu beaucoup de chagrin de ne pas vous voir parmi mon troupeau pieux en ces dernières fêtes.

— Ah ! répondis-je sottement. — Votre chère mère est désolée par vos façons de procéder. Il paraît que votre caractère change beaucoup.

— En surface, peut-être, mais pour le fond, je ne crois pas, affirmai-je sans conviction.

— Puisse Dieu vous comprendre. Pour moi, je vous trouve l’expression triste et les traits creusés.

— Quelle fantaisie ! m’écriai-je en me forçant à rire.

— Non, non, ce n’est pas de la fantaisie ! Vous avez une idée qui vous tourmente ou vous accable…

— Je n’en vois pas.

— Moi qui vous sentais si franche, si droite, qu’est-ce qui a pu survenir dans votre vie ?

— N’ayez pas d’inquiétude, Monsieur le curé, tout y est encore clair.

De nouveau, son regard me scruta l’âme.

Je ne baissai pas les yeux.

Il attendait de moi un mouvement, un élan qui me jetterait dans son confessionnal, mais je ne prononçai pas le mot qui le lui aurait fait pressentir.

J’expliquai rapidement :

— Il faut que j’aille chez un de nos ouvriers agricoles, et la nuit tombe vite en ce moment.

M. le curé comprit qu’il n’obtiendrait pas ce qu’il désirait et il me laissa.

— Je suis déçu par votre conduite, mon enfant, je la trouve troublante.

— Dans la vie, il ne faut pas chercher davantage que le présent seul. Au revoir, Monsieur le curé.

Je battis l’air de ma cravache et mes chiens se dressèrent en aboyant.

Je partis presque en courant. Je n’allai pas tout de suite chez Lucas, où je projetais de me rendre. Je me dirigeai vers les Crares, parce que j’avais soif d’air et de marche.

La conversation que je venais d’avoir avec notre pasteur assombrissait encore l’atmosphère autour de mon âme. Il était pénible pour moi de subir les assauts de ceux que j’aimais.

Le temps était beau. Le dernier été brillait, celui de la Saint-Martin. Les feuilles, aux tons magnifiques, tremblaient aux arbres et aux buissons.

Je me hâtais lentement vers le but de ma course, presque sensible au soleil doré, à la fraîcheur qui m’enveloppait et à cette mélancolie tendre qui s’échappait de tous les détails du sommeil hivernal.

Pourtant, mon cœur était fermé à la tendresse. Je considérais les sentiments affectueux comme des obstacles.

J’arrivai aux Crares. L’animation régnait autour de la maison que l’on ravalait. Des ouvriers travaillaient également à l’intérieur. Des jardiniers nettoyaient les allées et des massifs d’arbustes se dessinaient. Des rosiers attendaient qu’on les plantât.

Je m’approchai de plus près, afin de constater les progrès des travaux, absolument comme si je devais être l’habitante de cette maison.

Ma curiosité s’éveilla et je trouvai très naturel d’interroger un ouvrier.

— Les réparations paraissent pressées.

— Dame oui ! Les occupants viendront dès que ce sera terminé, et l’entrepreneur a dit qu’il ne fallait pas chômer.

— C’est une famille qui va s’installer ici ?

— Je ne saurais vous renseigner. J’ai entendu parler d’un monsieur.

— Il est marié ?

— Je le crois, d’après ce que j’ai entendu.

— Ils sont jeunes ?

— Je ne sais pas.

— Comment s’appellent-ils ?

— C’est M. Descré, que disent les autres.

— Ah ! bien. Ce sera bon pour le pays d’avoir des habitants de plus.

— Il faut ça dans les villages, ça donne de l’ouvrage.

— C’est tout à fait mon avis.

— Ces gens-là ont de quoi. C’est beau dans leur maison.

— Les meubles sont donc là ?

— Non, mais je parle des papiers et des peintures.

— Ce sera bientôt terminé ?

— Ils parlent d’une huitaine.

— Bien, bien.

J’en savais suffisamment. L’homme ne se serait plus arrêté de parler.

Les habitants futurs s’appelaient Descré. Ce monsieur avait une femme, et sans doute des enfants.

À ce moment, je ne songeais pas une minute que ces personnes pouvaient devenir des relations pour moi. Je les voyais à travers un nuage sans que ma pensée pût se fixer sur eux.

Ils servaient simplement de but à mes courses.

J’allai chez Lucas. Il n’était pas chez lui, mais sa femme était là avec ses sept enfants, dont l’aîné avait neuf ans.

C’était un jeudi et ils n’étaient pas à l’école.

— Ah ! c’est Mamzelle Marane ! Vous vouliez parler à Lucas ?

— Oui, Mélie, je croyais le voir.

— Il ne va pas tarder.

Je regardai les enfants. Ils étaient hâves.

— Ils sont bien pâles, dis-je.

— Oh ! ils sont beaucoup mieux que du temps de M. Chanteux. Lucas gagne davantage maintenant. Il était tellement injuste, l’autre ! Quand mon pauvre homme a eu cette grippe, il lui en a tenu rigueur. Il ne lui a pas donné un sou ! Avec sept enfants !

— Je sais.

— Mon pauvre homme ne demandait pas la charité, mais un peu de pitié. On le connaît. Il aurait fait du travail en plus, aussitôt qu’il aurait été remis. Heureusement que vous nous êtes venue en aide.

— Ne parlez plus de cela ! Alors, maintenant, cela va mieux ?

— Oui, et surtout il y a de la justice avec le père Jeantic, qui connaît tout son monde. Si j’osais le dire à Mademoiselle, je dirais que la mort de Chanteux est un bonheur.

Je ne répondis pas un mot. Je déposai sur la table un billet pour les enfants et je sortis.

Au bout de quelques mètres, je rencontrai Lucas. Il marchait le front penché, et, quand il me vit, il tressaillit violemment.

— Mamzelle Marane ! murmura-t-il d’une voix rauque.

— Bonjour, Lucas !

Il ne me répondit pas et me regarda avec des yeux hagards.

— Vous êtes venue.

— Mais oui, pour vous dire d’aller aider Jean Le Cuerdec à charger de la paille.

— C’est tout ?

— C’est tout.

Son visage se détendit. Il articula :

— J’ai sept petits.

— Je les ai vus ; ils ont meilleure mine. Vous êtes plus à l’aise.

— Il était temps ! Avec l’autre, quels jours damnés je vivais ! Et pourquoi ? Parce que je ne voulais pas entrer dans la machination de ses vols. Ah ! c’était un vautour, et madame notre maîtresse ne sait pas le mal qu’il a fait ! Ce pauvre M. Évariste ! il le faisait boire, de façon qu’il soit la risée de tous. Il hâtait même son ivresse par des mélanges de mort. Ah ! je ne riais pas, moi ! Je pensais à mes gamins. Je lui ai dit un jour qu’il faisait là un métier honteux.

— Vous avez osé le lui dire ?

— J’étais indigné.

— Vous avez eu du courage, et je vous en remercie.

Lucas s’essuya le front. Je remarquai une cicatrice à son poignet.

— Qu’avez-vous eu là ?

— Çà ?

Il n’en dit pas davantage, mais il me regarda. Je détournai les yeux.

— Au revoir, Lucas.

— À vous revoir, Mamzelle !

Je repris le chemin du retour. Je ne sais pourquoi j’étais soudain plus gaie, plus animée.

Ma cravache battait l’air. Je chantonnais un vieux refrain. La nuit tombait. Une bande dorée diminuait au couchant. Le soleil était tombé là-bas, dans la mer, depuis un moment déjà. Le temps restait doux et calme. Dans le lointain, les flots mugissants semblaient des animaux repus qui s’apaisaient.

Je rentrai à la maison, alors que le crépuscule devenait obscur.

Je trouvai maman dans son petit salon. J’avais gardé mon aspect gai, sans le savoir, et je redevenais prolixe.

— Je sais à peu près qui seront nos voisins. Ils s’appellent Descré.

— Par qui es-tu renseignée ?

— Par un ouvrier à qui je l’ai demandé.

— Tu causes avec les ouvriers, maintenant !

— Oh ! je n’ai pas attendu à aujourd’hui.

— C’est vrai, répartit ma mère avec un peu d’ironie, ce n’est pas de ce jour seulement que tu te lies avec les inférieurs.

— Ne sois pas caustique, maman.

Je prononçai ces mots en riant.

— Comment peux-tu rire ?

— Parce que je suis jeune, sans doute ! Ce M. Descré est marié ; je suppose qu’ils ont des enfants. C’est l’habitude des gens mariés.

Maman n’eut pas l’air d’entendre ce que je disais. Puis, soudain, elle m’annonça :

— Ah ! mon Dieu ! j’oubliais de te faire part d’une nouvelle.

— Laquelle ? demandai-je avec indifférence.

— Jeanne de Jilique est morte.

Je bondis du siège sur lequel je me reposais et je criai :

— Oh !… Et quand cela est-il arrivé ?

— Voici le billet de faire part. Sa mère est probablement désespérée, parce que je n’ai pas reçu un mot, un détail. Il y a un mois que ses obsèques ont eu lieu.

— Mon Dieu !

J’étais bouleversée.

— Pourquoi ne nous a-t-on pas prévenues plus tôt ?

— Je l’ignore.

— Tu vas écrire à ta cousine ?

— Naturellement.

— Quelle étrange nouvelle. Il y a à peine un an qu’elle était mariée. Qu’a-t-il pu lui arriver ?

— Peut-être le saurons-nous un peu plus tard, mais, depuis que tu es allée dans cette famille, elle nous témoigne tant de froideur que je ne sais si nous serons au courant.

À peine si j’écoutais ma mère. Un hébétement me saisissait. Il ne me semblait pas que Jeanne pût être morte. Je la revoyais, telle qu’elle s’était présentée à moi pour la première fois, douce et si séduisante. Tout ce charme était fini à jamais, et je trouvais cela horrible.

Je m’accusais d’avoir été cruelle envers elle et d’avoir envié son bonheur.

Pourtant, je me souvenais de sa trahison et je pensais aussi que j’avais été juste. Ma première souffrance de femme venait d’elle et je déclarai sentencieusement :

— Elle ne pouvait prétendre à être heureuse, parce qu’elle était méchante. Tous les méchants sont punis.

— Oh ! cria maman, comment peux-tu parler ainsi ! On dirait que tu as le droit de proclamer la justice !

— Je ne proclame rien, je dis ce que je sens.

— C’est là toute la tristesse que tu montres envers cette disparition ? Tu l’aimais cependant, cette jeune fille.

— Oui, mais elle s’est jouée de moi.

— Que tu es vindicative, Marane !

— Mais non, tu te trompes, maman. Tu me juges superficiellement.

— Comment donc ! Il n’y a que toi pour bien juger les autres !

Comme ma mère était irritée, je ne pouvais échanger deux mots avec elle sans que sa colère montât.

Je repris doucement :

— De quoi Jeanne de Jilique a-t-elle pu mourir ? Elle paraissait fort bien portante.

Je m’étais enfoncée dans un fauteuil et je me chauffais devant un feu de bois. Malgré le chauffage central, maman aimait les flambées, et nous avions toujours une bûche qui brûlait dans la cheminée. Nous ne parlâmes pas durant quelques minutes. Je laissais ma pensée errer. Je me souvenais. La conduite de Jeanne de Jilique me revenait en mémoire, vivante, blessante, et je ne pouvais m’empêcher de m’y appesantir.

Je dis soudain, comme si je me parlais :

— Je me demande ce qu’il devient, lui ?

— Lui ? De qui parles-tu ?

— De M. de Nadière. Quel est son état d’âme ? A-t-il compris le caractère de sa femme ? S’est-elle moquée de lui ?

— Laisse donc ces détails. Ils sont tellement inutiles.

— Ces détails ! m’écriai-je avec emportement, mais ces détails sont la vie même ! Cet homme s’est marié avec cette femme parce qu’il l’aimait, je présume, et comment la regrette-t-il ? A-t-il vu quelle fourbe elle était, et…

— Ne fais pas son procès maintenant.

— C’est très intéressant. Je vis intérieurement et j’aime à savoir ce que pensent les gens et ce qu’ils éprouvent. Je serais curieuse d’entendre si ce M. de Nadière regrette Jeanne.

— Tu es un monstre ! s’écria maman, suffoquée.

— Tu ne prends pas les choses comme je les comprends, répliquai-je avec impatience. Il est évident que ce mari est triste de la mort de sa femme, au moins pour le monde, mais dans son moi intime, se dit-il qu’il s’était trompé sur sa valeur ? Je n’ai aucun égard pour la fausseté. Je suppose que si je voyais ce monsieur, il aurait un air de douleur pénétrée, mais je saurais tout de suite s’il est sincère. En dessous de cette componction, je découvrirais sans tarder le coin riant qui ne demande qu’à s’épanouir.

— Tu es odieuse.

— Je le sais depuis longtemps.

— Impossible de ressentir quelque douceur en ta compagnie. Tu cherches le ver partout.

— Nullement ; je demande à être éclairée, tout simplement. Il me paraît invraisemblable que la laide âme de Jeanne de Jilique n’ait pu transparaître. Je voudrais faire la connaissance de M.  de Nadière.

— Ce serait le comble ! Tu irais dire du mal de cette malheureuse, afin de plonger cet homme dans un désespoir plus grand.

— Heuh ! Heuh ! Ce serait à voir.

Jeannic vint annoncer que le dîner était servi et nous coupâmes court à cette conversation.

Je passai la soirée dans un état d’esprit des plus bizarres. J’aurais voulu consoler M. de Nadière. Ce mari qui avait passé un an près de ma cousine, m’attirait. Je devinais qu’il avait besoin de réconfort, non pour son deuil apparent, mais pour la déception qu’il avait eue.

Hantée par cette idée, je dis encore à maman :

— Que je voudrais connaître le mari de Jeanne !

— Je t’avouerai que je suis satisfaite que ce ne soit pas facile, tellement je crains ton exaltation. Sans doute, ma cousine va-t-elle perdre contact avec lui, et ce ne sera pas à nous à le relancer.

— Je ne vois pas pourquoi, insistai-je, tu ne lui enverrais pas de condoléances. Je pourrais lui ajouter un mot qui lui ferait pressentir que j’aimerais avoir un entretien avec lui.

— Tu es inconséquente au-delà de tout ! s’écria maman. Tu ne peux faire d’avances à ce veuf !

— Des avances ? Tu appelles cette marque de sympathie des avances ? Je puis vouloir parler de Jeanne.

— Je te l’interdis !

— Bon ! je n’en parlerai donc pas, mais je pourrais lui demander, par exemple, comment il jugeait son caractère, s’il a été heureux. Je puis m’élever au-dessus de la banale médisance pour envisager un point de vue général.

— Tu perds absolument le sens de ce qu’il faut dire ou ne pas dire ! Tu estimes convenable pour une jeune fille de parler de ces choses à un veuf ?

— Veuf ou pas veuf, cela n’a nulle importance ! De plus, je puis fort bien vouloir m’instruire au sujet d’un caractère. Je voudrais savoir si j’ai commis une erreur ou si j’ai vu exactement. Puis, je trouve que consoler un homme qui a été si découragé par une déception est une bonne œuvre.

— Quelles extravagances tu peux arriver à débiter ! s’emporta maman, désespérée par la profession de foi que je révélais.

Il ne fallait pas trop me contredire, parce que je m’ancrais dans mes théories. Je ripostai donc avec un sérieux impressionnant :

— Je vais t’avouer une chose, maman.

— Ah ! s’écria ma mère en pâlissant. Elle se renversa sur le dossier de son fauteuil et me regarda avec des yeux terrifiés.

— Enfin ! murmura-t-elle, je serai délivrée de cette affreuse obsession. Que vais-je entendre ?

À mon tour, je la contemplais non sans effroi. J’ose dire que je ne pensais plus au soir tragique où la noyade de Chanteux m’était apparue comme une délivrance.

Maman était prise d’un tremblement. Sa pâleur était marmoréenne.

Elle m’ordonna dans un souffle :

— Parle !

Je répondis avec la candeur d’une jeune fille qui ne sait rien de la vie, dont l’imagination et le cœur sont emportés par l’enthousiasme le plus fervent :

— J’aime Renaud de Nadière !

Maman se pencha vers moi, les deux mains appuyées sur les bras de son fauteuil. Elle plongea ses yeux dans les miens avec une telle intensité que je dus abaisser mes paupières.

— Quoi ! murmura-t-elle, oppressée, c’est tout ce que tu avais à m’avouer ? Une sottise digne d’une insensée ! Tu peux formuler de pareilles billevesées, alors que je tremble nuit et jour pour toi, en attendant ton aveu. Dans d’autres circonstances, cette phrase stupide ne serait qu’inconcevante autant que ridicule, mais dans le cas présent, elle est d’un cynisme rare. Comment peux-tu oser songer à aimer, toi, dont la vie est brisée à jamais, par ce que tu sais ?

Au fond de moi, j’étais interdite, mais comme maman attendait une réponse, je m’efforçai de dire paisiblement, pour la calmer :

— Quelle histoire pour si peu de chose ! Je me sens dans le cœur une pitié pour ce mari, et tu me fais un sermon.

— Elle parle de pitié, cria maman avec véhémence, et elle n’a pas pitié de moi !

Décidément, je pensai que ma mère perdait la raison. Je me sentais un cœur compatissant, et il m’était constamment reproché qu’il n’existait pas.

Je répliquai avec agacement :

— La solitude ne te vaut rien du tout. Je crois que tu devrais voyager un peu, maintenant que nous avons de l’argent.

— Ah ! cet argent est cher ! interrompit maman.

— J’espère que tu n’as aucun remords pour le dépenser, dis-je vivement. Chanteux t’en a assez volé. Il est mort à point.

— Oh ! tais-toi.

— Je ne m’embarrasse pas de superstition, ni de scrupules inutiles, la mort de Chanteux a été une justice pour nous.

— Comme tu en parles avec aisance !

— Je n’avais nulle sympathie pour lui, au contraire ! C’était un être malfaisant.

— Par moments, je me persuade que tu n’es pour rien dans sa… sa disparition, murmura maman.

Je ne répondis pas.

Ce silence galvanisa de nouveau ma mère, qui vint près de moi :

— Je te supplie, Marane, de me dire la vérité.

Je réfléchis quelques secondes. Ma conscience lutta.

Maman suivit les traces de mon hésitation.

Je me raidis. Je trouvai que les choses étaient fort bien ainsi et je répondis tranquillement :

— J’ignore de quelle vérité tu veux parler… Tu as toujours été effrayée par une masse d’apparences extraordinaires… Il faut te calmer, maman. Si tu partais en voyage avec Évariste ?

— Oh ! gémit-elle, je ne saurai jamais rien.

Puis, sans arrêt, elle reprit :

— Et toi ?

— Moi ? Je resterai ici à surveiller le domaine.

— Oui, c’est bien cela, tu ne peux t’arracher à cet endroit.

— Je ne le veux pas, ce qui est différent. Rien ne me plaît autant que ce pays, surtout maintenant où deux pensées le peuplent. J’ai les Crares qui m’intéressent et puis je rêve à ce Renaud de Nadière.

Ma mère se boucha les oreilles. Je lui souhaitai le bonsoir.

Le lendemain, il y avait de la neige.

Tout était blanc. Je redevins petite fille. Je voulus fouler le beau tapis pur où personne n’avait posé les pieds. Avec les chiens, nous fîmes une partie folle. La bise fouettait mes joues, c’était un vrai temps de Noël.

Nous espérions que mon frère passerait ces fêtes avec nous, mais il nous avertit que son ami l’emmenait chez lui.

Je fus quelque peu jalouse. Je n’avais encore rien eu d’agréable dans ma vie. Je supportais les minutes affreuses que maman réveillait constamment entre nous.

Nous fûmes très ennuyées qu’Évariste nous laissât seules, mais une lettre cordiale des parents de son ami nous parvint. Nous étions invités à rejoindre mon frère.

Cette idée me séduisit, mais maman s’y refusa.

Sa nature timide s’effarouchait de se rendre chez des personnes inconnues, aussi charmantes fussent-elles.

— J’aurais dû suivre ta proposition, et retenir des chambres pour séjourner à Paris.

— Moi, je n’y tiens pas. J’aurais volontiers fait connaissance de l’ami d’Évariste, mais, en dehors de cela, je n’échangerai pas ce paysage blanc pour une ville noire. Je deviendrais folle dans un hôtel. Le théâtre ne me tente pas. J’aimerais danser, mais ce n’est pas commode. Cependant nous pourrions entendre ici la messe de minuit.

Je regrettai ces paroles. J’étais sûre que maman me ferait les mêmes questions qu’à la Toussaint.

Que la vie était compliquée !

Il y avait quatre jours à passer avant le 25 décembre. Je fis un gros sacrifice, et je me donnai une maladie de circonstance.

J’eus le grand courage pour moi de rester couchée trois jours avant Noël et deux jours après, et de rester dolente, sans sortir, jusqu’au 6 janvier. Je me traînais dans le manoir avec une furieuse tentation de m’évader que je réprimais plutôt mal que bien.

Ma mère fit venir notre vieux docteur qui ne comprit pas grand’chose à cette maladie.

Il parla d’anémie, de troubles nerveux et il m’ordonna des médicaments que je ne pris pas.

Maman me considérait avec une certaine peur. Il me semblait qu’elle avait déjoué ma comédie, mais elle affecta de me croire souffrante.

Ma première sortie, que je ne fis pas longue, me transporta de bonheur. J’avais vécu dans ma chambre avec une volonté sauvage, comptant les heures, les égrenant une à une, comme des grains de chapelet.

J’avais pleuré, j’avais prié, mais j’avais tenu bon.

Ah ! quel tour de parc merveilleux j’effectuai ! Combien je fus heureuse de bondir par-dessus les souches, les pierres, les buissons ! Que de cris de joie nous eûmes, Rasco, Sidra et moi, en nous élançant dans les sentiers où les arbres dépouillés laissaient filtrer le soleil !

Quand je revins à la maison, j’étais animée comme je ne l’avais pas été depuis des mois.

Cependant, je repris mon visage terne, ou je crus le reprendre.

Maman me regarda et me dit :

— On ne dirait pas que tu as été malade, ou, pour mieux m’exprimer, je dirai que je doute de ta maladie. Je ne sais quelle lubie étrange t’a prise.

J’étais démasquée…

Je ne pouvais pas expliquer ma pensée. J’étais lasse de lutter avec maman et je ne voulais plus de ces discussions à vide.

Je ne répondis donc rien. Je découvris, ce jour-là, que le silence était une qualité précieuse.

Je convenais pourtant que l’ennui pouvait en naître, mais je l’appréciai comme un ami.

C’était un asile où l’on entassait ses soucis.

— Tu ne réponds rien, me dit maman, donc j’ai deviné juste. Je sais, maintenant, que tu as joué à la malade pour ne pas assister aux offices. Tu te dérobes à tes devoirs religieux. Tu as un poids sur la conscience dont tu ne peux te décharger.

Je forçai mon visage à être de marbre.

— Tu ne veux pas parler, poursuivit maman, mais je lis dans tes yeux. Ton front est plein d’ombre et tes lèvres se resserrent sur leur secret ; tu as vieilli de dix ans. Tu n’as plus de jeunesse, tu n’as plus de fraîcheur.

— Tant mieux ! éclatai-je ; je voudrais voir les années tomber aussi rapidement que les flocons qui s’écrasent sur la terre. Ah ! être au bord du Ciel, y entrer le front rayonnant, voir un Dieu juste qui vous ouvre ses bras ! Ne rien expliquer parce qu’il comprend tout ! C’est beau, n’est-ce pas, ma mère ?

Je m’étais exaltée en parlant, tandis que maman scrutait mon visage.

Puis, soudain, je partis d’un éclat de rire et je criai un peu plus fort :

— À quoi me servirait ma jeunesse ? Je ne veux pas quitter ce pays. Il me faut le rugissement de la mer et la plainte infinie de ses flots, il me faut les courses folles à travers la lande, et les vieilles roches où je me recueille. Que ferais-je dans une ville ?

Maman ne me répondit pas. Elle prit un livre et s’absorba dans sa lecture.

Je restai penchée vers le feu et j’en regardais les flammes.

Ma mère détacha les yeux de la page ouverte et me demanda sans douceur :

— Marane, à quoi penses-tu ?

Je ripostai sans détour, avec une voix lointaine :

— À Renaud de Nadière…