Marianne (RDDM)/1

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Revue des Deux Mondes3e période, tome 10 (p. 481-508).



MARIANNE




À MON AMI CHARLES POMY.




PREMIÈRE PARTIE.




I.


« Quand tu passes le long des buissons, sur ce maigre cheval qui a l’air d’une chèvre sauvage, à quoi penses-tu, belle endormie ? Quand je dis belle,… tu ne l’es point, tu es trop menue, trop pâle, tu manques d’éclat, et tes yeux, qui sont grands et noirs, n’ont pas la moindre étincelle de vie. Or quand tu passes le long des buissons, sans soupçonner que quelqu’un peut être là pour te voir paraître et disparaître, — quel est le but de ta promenade et le sujet de ta rêverie ? Tes yeux regardent droit devant eux, ils ont l’air de regarder loin. Peut-être ta pensée va-t-elle aussi loin que tes yeux ; peut-être dort-elle, concentrée en toi-même. »

Tel était le monologue intérieur de Pierre André pendant que Marianne Chevreuse, après avoir descendu au pas sous les noyers, passait devant le ruisseau et s’éloignait au petit galop pour disparaître au tournant des roches.

Marianne était une demoiselle de campagne, propriétaire d’une bonne métairie, rapportant environ cinq mille francs, ce qui représentait dans le pays un capital de deux cent mille. C’était relativement un bon parti, et pourtant elle avait déjà vingt-cinq ans et n’avait point trouvé à se marier. On la disait trop difficile et portée à l’originalité, défaut plus inquiétant qu’un vice aux yeux des gens de son entourage. On lui reprochait d’aimer la solitude, et on ne s’expliquait pas qu’orpheline à vingt-deux ans, elle eût refusé l’offre de ses parens de la ville, un oncle et deux tantes, sans parler de deux ou trois cousines, qui eussent désiré la prendre en pension et la produire dans le monde, où elle eût rencontré l’occasion d’un bon établissement.

La Faille-sur-Gouvre n’était pas une ville sans importance. Elle comptait quatre mille habitans, une trentaine de familles bourgeoises, riches de cent mille à trois cent mille francs, plus des fonctionnaires très bien et connus depuis plusieurs années, enfin un personnel convenable, où une héritière, si exigeante qu’elle fût, eût pu faire son choix.

Marianne avait préféré rester seule dans la maison de campagne que ses parens lui avaient laissée en bon état, suffisamment meublée, et dans un site charmant de collines et de bois à peu près désert, à quatre kilomètres de La Faille-sur-Gouvre.

La contrée, située vers le centre de la France, était d’une remarquable tranquillité, surtout il y a une cinquantaine d’années, époque à laquelle il faut rapporter ce simple récit. De mémoire d’homme, il ne s’y était passé aucun drame lugubre. Le paysan y a des mœurs douces et régulières. Il est propriétaire et respecte ses voisins pour en être respecté à son tour. Les maisons sont pourtant clair-semées dans la région qu’habitaient Marianne et Pierre André à cause des grandes étendues de landes et de taillis, qui offrent peu de ressources à la petite propriété, et qui d’ailleurs appartiennent par grands lots aux gros bonnets de la province.

Pierre André avait près de quarante ans, et depuis un an seulement vivait, lui aussi, retiré à la campagne, non loin de Marianne Chevreuse, dans une bien modeste maisonnette qu’il était en train d’arranger avec l’intention d’y finir ses jours.

Ainsi, tandis que la demoiselle de campagne commençait en quelque sorte la vie d’isolement et de rêverie, cherchant peut-être dans l’avenir une solution qu’elle ne trouvait pas encore, le bourgeois, déjà mûr, qui était son parrain, son voisin et l’ami de son enfance, prétendait rompre avec le passé et ne plus compter que sur le repos et l’oubli dans une retraite selon ses goûts.

Pierre André avait cependant eu de l’ambition tout comme un autre. Intelligent et studieux, il s’était senti propre à tout dans sa jeunesse. Sa mère avait été fière de ses premières études et ne s’était pas gênée pour croire qu’il y avait en lui l’étoffe d’un grand homme. Le père André, pauvre et avare, avait consenti à grand’peine à ce qu’il fît son droit à Paris, mais il lui avait ménagé si bien les subsides que l’enfant avait durement vécu de privations, sans voir d’issue à cette cruelle existence. Il causait à merveille, écrivait encore mieux, mais se sentait affligé d’une timidité qui ne lui permettrait jamais de se produire en public et de se manifester en dehors de l’intimité. Il ne lui fallait donc pas songer à être avocat, et, quant à devenir avoué ou notaire, outre qu’il avait horreur de la chicane, il savait bien que son père ne se résignerait jamais à aliéner sa petite propriété territoriale pour lui acheter une étude. Eût-il voulu prendre ce parti héroïque, Pierre n’y eût pas consenti. Il ne se sentait pas l’aptitude spéciale qui eût pu assurer l’avenir de ses parens. Il ne fit donc son droit que par acquit de conscience et se livra à d’autres études, mais sans en approfondir aucune au point de vue d’y trouver des ressources. Il aimait les sciences naturelles, il s’en appropria les principaux élémens sans autre projet que celui d’ouvrir son esprit aux puissances de compréhension et aux facultés d’examen qui étaient en lui. Il eût pu écrire, il écrivit beaucoup et ne publia rien. Il n’osa pas, craignant d’être médiocre. Enfin il rencontra un emploi, celui de précepteur de deux jeunes gens de bonne famille qu’il fut chargé d’accompagner dans leurs voyages.



II.


Voyager était son rêve. Il voyagea utilement pour ses élèves, car il sut leur donner de bonnes notions d’histoire et d’histoire naturelle sous une forme agréable. Il parcourut avec eux l’Europe et une partie de l’Asie. Il allait partir pour l’Amérique avec eux, lorsqu’une grave maladie de leur père les rappela près de lui. À la suite de cette maladie, le père demeura infirme, les fils durent se mettre à la tête de sa maison de banque ; dès lors les fonctions de Pierre André cessèrent.

Il avait alors trente-cinq ans et se voyait à la tête d’une dizaine de mille francs d’économie ; ses parens l’engageaient à acheter de la terre et à se fixer près d’eux. Il y passa quelques semaines et s’ennuya d’une vie restreinte dans tous les sens, à laquelle il n’était plus habitué. Il avait pris goût aux voyages et repartit bientôt pour l’Espagne, qu’il n’avait pas explorée à son gré ; de là il passa en Afrique, et quand il fut au bout de sa petite fortune, il retourna à Paris, où il chercha un nouvel emploi. Le hasard ne le servit point ; il ne trouva que de minimes fonctions dans les bureaux de diverses administrations, et dut se résigner à mener la vie maussade qu’il connaissait trop, travaillant pour vivre, et se demandant pourquoi vivre quand on ne peut arriver qu’à une existence incolore, triste et fatiguée.

La mort subite de son père, après une maladie de langueur sans symptômes alarmans, le ramena auprès de sa vieille mère, au fond des vallons déserts de la Gouvre.

La pauvre femme, qui avait continué à nourrir des illusions sur son compte, fut consternée quand elle apprit qu’il ne rapportait aucun capital après tant d’années d’exil et de labeur, et qu’il s’estimait heureux d’avoir résolu le problème de vivre avec des salaires insuffisans sans faire de dettes. Elle accusa Paris, le gouvernement et la société tout entière d’injustice et d’aveuglement, pour avoir méconnu le mérite de son fils. Il ne put jamais lui faire comprendre que, pour se frayer un chemin dans la foule, il faut ou de grandes protections ou une certaine audace, et qu’il avait surtout manqué de la dernière qualité. Pierre, avec l’apparence d’une gaîté communicative et railleuse, avait un fonds invincible de méfiance de lui-même. Il craignait le ridicule qui s’attache aux ambitions déçues et ne savait ni se plaindre, ni réclamer l’aide des autres. Il avait eu des amis qui jamais ne l’avaient vu souffrir, tant il cachait fièrement sa misère, et qui ne l’avaient jamais assisté ni consolé, s’imaginant que, grâce à sa sobriété naturelle et à son caractère stoïquement enjoué, il était plus heureux qu’eux-mêmes. Pierre avait pourtant amèrement souffert, non des privations matérielles dont son esprit ne voulait pas s’occuper, mais de cette solitude morne et implacable qui se fait autour de l’homme obscur et sans ressources. Il était enthousiaste et artiste dans tous les sens, mais sans savoir passer du sentiment à la pratique, et de l’inspiration au métier. Il eût voulu suivre les théâtres ; le théâtre est un superflu qu’il avait dû se refuser. Il aimait la peinture et la jugeait bien, mais pour faire les études nécessaires il eût fallu avoir du pain, et il n’en avait qu’à la condition d’en gagner au jour le jour. Il avait de la passion politique et aucun milieu pour y développer ses idées, trop de scepticisme d’ailleurs pour se faire le coryphée d’un homme ou d’un parti. Il avait ressenti l’amour avec une intensité douloureuse, mais sans espoir, car il s’était toujours épris de types supérieurs hors de sa portée. Pendant des mois entiers, il s’était exalté pour la Pasta, qu’il avait vue deux ou trois fois sur la scène, et qu’il attendait tous les soirs de représentation à l’entrée des artistes, pour la voir passer et disparaître comme une ombre. Il avait aimé aussi Mlle Mars ; il avait rêvé de sa voix et de son regard jusqu’à en être malade et désespéré.

Dans sa passion pour les étoiles, il avait oublié de regarder ce qui pouvait se trouver près de lui, et quand l’occasion d’aimer raisonnablement s’était offerte, il s’était dit que la raison est le contraire de l’amour. Il avait alors reporté son enthousiasme sur les beaux spectacles de la nature autrefois savourés, et il lui avait pris des envies furieuses de revoir au moins les Alpes ou les Pyrénées ; il s’était demandé pourquoi il n’aurait pas le cynisme du bohémien, pourquoi cette sotte vanité d’avoir du linge et des habits propres, quand il était si facile de s’en aller courir le monde en guenilles et en tendant la main aux passans ? Il enviait le sort du vagabond qui va jusqu’au fond des déserts, content s’il rencontre l’hospitalité du sauvage, insouciant s’il lui faut dormir sous le ciel étoilé, heureux pourvu qu’il marche et change d’horizon tous les jours.

Et dans ces momens de dégoût absolu il s’était dit avec accablement qu’il était un homme médiocre de tous points, sans volonté, sans activité, sans conviction, incapable de ces grandes résolutions qui transforment le milieu où l’on est enfermé, un provincial déclassé susceptible de s’enivrer au spectacle des splendeurs de la civilisation ou de la nature, mais trop craintif ou trop orgueilleux pour s’y jeter à tout risque, et redoutant jusqu’au blâme de son portier.



III.


Humilié de n’avoir rien su tirer de lui-même pour conquérir au moins l’indépendance au sein de la civilisation, il était revenu au bercail, acceptant avec satisfaction le premier devoir sérieux qui s’offrait à lui, celui de consoler et soutenir la vieillesse de sa mère. Avant tout, il avait voulu la mettre à l’abri des privations qu’il avait endurées. Il fallait bien peu à la bonne femme pour se nourrir et se vêtir, mais le logis délabré qu’elle occupait depuis cinquante ans menaçait sa santé. Pierre fit réparer et agrandir la maison, ce fut l’emploi principal d’une sacoche de vieux écus trouvée dans le secrétaire paternel.

Dolmor, tel était le nom (peut-être d’origine druidique) de la propriété, pouvait bien valoir cinquante mille francs. Avec le revenu d’un si mince capital, un petit ménage de campagne pouvait vivre à cette époque dans une aisance relative, manger de la viande une ou deux fois par semaine, avoir chez soi les légumes, les œufs et un peu de laitage. Un domestique mâle suffit, s’il y a un cheval à soigner, car la bourgeoise fait elle-même la cuisine et le ménage avec l’aide de la métayère. Or le cheval était un luxe bien rare en ce temps-là. La jument poulinière du métayer faisait les courses nécessaires, et sa nourriture rentrait dans les dépenses de l’exploitation. Aujourd’hui tout paysan aisé a sa carriole et son cheval. En 1825, on commençait à s’émerveiller quand on rencontrait une villageoise munie d’un parapluie, et la bourgeoise allait à la ville, montée en croupe derrière son métayer ou son valet de charrue.

Mlle Chevreuse, beaucoup plus riche qu’André, faisait pourtant scandale par son audace à monter seule sur un cheval, et sa selle anglaise était une curiosité pour les passans. Sa monture était cependant bien modeste ; c’était une pouliche du pays élevée par elle dans ses prés et dressée à la connaître et à la suivre comme un chien. Son métayer avait jeté les hauts cris le jour où elle avait déclaré qu’elle voulait la garder pour s’en servir. Elle avait dû lui donner la moitié du prix, ce qui n’empêchait pas tout le personnel de la métairie de se lamenter sur les dangers auxquels la demoiselle allait s’exposer.

La jument était laide et toujours maigre malgré les bons soins de sa maîtresse ; c’était une nature de cheval de landes, ardente et sobre, souple dans ses allures, adroite dans les mauvais chemins, volontiers folâtre, mais sans malice, n’ayant peur de rien, docile par attachement à son écuyère, mais ne se laissant pas volontiers monter par toute autre personne.

Marianne, vivant seule, avait pourtant besoin de s’entretenir, ne fût-ce qu’une heure par jour, avec des gens un peu civilisés. Ses parens avaient été liés avec ceux de Pierre, et elle avait gardé des relations d’intimité avec la vieille mère André. Elle allait tous les soirs faire sa partie de dames ou causer avec elle jusqu’à l’heure de son coucher, neuf heures au plus tard. Alors Marianne rentrait seule en peu de minutes, grâce au petit galop allongé et soutenu de Suzon, qui connaissait trop son chemin pour broncher contre un caillou dans les nuits obscures.

Pierre avait pour ainsi dire vu naître Marianne. Lorsqu’il était déjà grand écolier et venait chez son père aux vacances, Marianne marchait à peine, et il la portait dans ses bras ou sur son dos. D’année en année il l’avait retrouvée grandelette, sans songer à être moins familier avec elle ; puis il n’avait plus reparu au pays que de loin en loin, et, remarquant que la beauté de la petite voisine ne tenait point les promesses de son enfance, il l’avait crue atteinte de quelque mal chronique et lui avait témoigné une amitié mêlée de sollicitude. Enfin il avait disparu cinq ans entiers, et lorsqu’il vint s’établir définitivement à Dolmor, il retrouva sa filleule auprès de sa vieille mère, la consolant de son mieux et l’aidant à attendre le retour de l’enfant longtemps désiré.

Alors Marianne changea ses habitudes et ne vint plus tous les soirs amuser et soigner la vieille voisine ; elle choisit les jours où Pierre s’absentait ou bien ceux où, absorbé par quelque travail, il la faisait prier de venir faire la partie de Mme André.

Cela durait depuis un an, et Pierre n’avait guère songé à étudier Marianne. Il était arrivé accablé de deux fardeaux également lourds, le dégoût d’un passé désillusionné et l’effroi d’un avenir vide de toute illusion. Il ne se dissimulait pas que sa vie, employée à s’abstenir de bonheur, allait être plus insupportable encore, s’il n’éteignait pas en lui d’une manière absolue jusqu’au rêve d’un bonheur quelconque. Il était résolu à se soumettre à sa destinée, à ne plus lutter contre l’impossible, à avoir l’esprit aussi modeste que le caractère, à se faire égoïste s’il pouvait en venir à bout, ou tout au moins positif, ami de ses aises, jaloux de sa sécurité, puisqu’il n’avait plus que ce bien à espérer, la certitude de ne pas mourir de faim et de froid au fond d’une mansarde ou d’anémie sur un lit d’hôpital.

Pourtant, depuis quelques jours, Pierre André était en proie à une sorte de fièvre. La création de sa maisonnette et de son jardin, qui l’avait absorbé et intéressé suffisamment jusque-là, était à peu près achevée. En outre il avait reçu une lettre qui l’avait, on ne sait pourquoi, profondément troublé.



IV.


Cette lettre était de M. Jean Gaucher, ex-commerçant à La Faille-sur-Gouvre, établi depuis dix ans à Paris, et y faisant bien ses affaires. « Mon cher André, j’ai un grand service à te demander, qui ne te coûtera probablement que quelques paroles à échanger. Tu sais que mon fils Philippe, bien plus léger, bien moins studieux que son frère cadet, s’est fourré dans les arts et prétend faire de la peinture. Il a du goût, de l’esprit, un bon cœur, peu de jugement, encore moins de prévoyance. Enfin tu le connais, et, tel qu’il est, tu as de l’amitié pour lui. Il faut le marier. Il m’a dépensé déjà pas mal d’argent, et il n’en gagne pas encore. En gagnera-t-il plus tard ? Je n’y compte guère ; mais je peux lui donner cent mille francs pour s’établir, et, comme il est aimable et joli garçon, que notre famille est honorable et mon nom sans tache, il peut aspirer à trouver une demoiselle de deux cent mille francs. Dans cette position-là, il pourra vivre sans travailler, puisque c’est son rêve, et s’amuser à peindre, puisque c’est son goût ; mais il serait bon que la demoiselle eût des habitudes modestes, et à Paris ce serait un oiseau rare. Dans notre bon et honnête pays, on peut encore rencontrer ça, et j’ai jeté les yeux sur la petite Chevreuse, qui est dans une bonne position de fortune et qui a été élevée à la campagne. J’ai connu ses parens, qui étaient d’honnêtes gens, et je l’ai vue elle-même l’an dernier à La Faille. Elle n’est pas bien belle, mais elle n’est pas laide. Dans ta dernière lettre, tu m’as fait l’éloge de sa conduite aimable avec ta mère, et, puisqu’elle n’est pas encore mariée, je pense que mon fils lui conviendra. Donc, mon cher ami, je t’envoie mon Philippe pour huit jours. Il sera chez toi le 7 de ce mois. Il ne répugne point au mariage, mais il ne voudrait pas d’une femme laide et mal élevée. Il verra chez toi Marianne Chevreuse, et si elle ne lui déplaît pas, tu pourras engager l’affaire pendant son séjour ou aussitôt après son départ. Je compte sur ta vieille affection, à charge de revanche. »

Pourquoi cette lettre si bourgeoise et si simple causa-t-elle à Pierre André une vive irritation ? D’abord il trouva que M. Jean Gaucher agissait fort cavalièrement avec lui. Gaucher était riche, et pourtant, dans ses jours de pire détresse, Pierre ne s’était jamais senti assez lié avec lui pour lui demander la moindre assistance. Peut-être ce vieux ami de ses jeunes ans eût-il pu deviner sans trop d’efforts que Pierre manquait de tout et lui offrir au moins un emploi convenable dans sa maison. En homme pratique, Gaucher s’était bien gardé d’y songer, sous prétexte que Pierre était un homme trop instruit et trop distingué pour ne pas trouver mieux.

Pierre ne lui devait donc aucune reconnaissance et le trouvait indiscret de lui envoyer un hôte qui probablement lui saurait peu de gré de son hospitalité, et ne le dédommagerait pas intellectuellement de la perte de ses journées. Il connaissait fort peu le jeune homme, et, bien qu’il le tutoyât pour l’avoir vu tout petit, il n’éprouvait pour lui aucune sympathie. Il lui avait toujours trouvé trop d’aplomb pour son âge. En outre il ne l’avait pas vu depuis trois ou quatre ans et ne se trouvait pas assez renseigné sur son compte pour l’endosser auprès d’une fille à marier quelconque, à plus forte raison auprès de Marianne, qu’il respectait comme une personne irréprochable et à laquelle l’attachaient la sympathie, la reconnaissance et l’espèce d’adoption que crée le titre de parrain.

Son premier mouvement fut de répondre :

Mon cher Gaucher, vous m’investissez d’une fonction à laquelle je me sens tout à fait impropre. N’ayant jamais su me servir moi-même, comment saurais-je servir les autres dans une entreprise aussi délicate que le mariage ? Votre projet me paraît d’ailleurs chimérique. Mlle Chevreuse ! vous avez oublié qu’elle a vingt-cinq ans, trouvera probablement Philippe trop jeune, et je ne sais même pas si elle n’a pas renoncé à l’idée d’aliéner sa liberté. Lui demander ce qu’elle pense à cet égard me paraîtrait, quant à moi, une indiscrétion que je ne suis pas encore d’âge à commettre…

— Vieux fou ! s’écria intérieurement Pierre André en interrompant sa lettre ; qu’est-ce que tu écris là ? Le Gaucher se moquerait de toi. Il a soixante ans, lui, et il croit que tout le monde est de son âge… Et puis tu mens ! Pourquoi ne parlerais-tu pas d’amour et de mariage à ta filleule ? Elle ne se fâcherait nullement de te voir travailler à son bonheur, et elle te répondrait, sans rougir et sans trembler, qu’elle veut bien voir le prétendant en question. Il y a plus, si elle apprenait plus tard que tu as travaillé à l’en débarrasser,… que penserait-elle de toi ? — Non, il ne faut pas envoyer cette lettre. Je vais écrire que, forcé de m’absenter, je prie les Gaucher de choisir un autre mandataire…

V.

Pierre André déchira sa lettre ; mais, au moment d’en écrire une autre, il calcula qu’elle ne partirait de La Faille-sur-Gouvre que le lendemain, qu’elle mettrait deux jours pour parvenir à Paris, et qu’elle n’y serait distribuée que le jour et peut-être après l’heure du départ de Philippe pour La Faille. Il était donc trop tard pour envoyer son refus, et M. Jean Gaucher avait escompté son consentement.

Il se résigna et alla se promener le long de la Couvre, afin de dissiper son dépit par une promenade dans les charmantes prairies où court ce ruisseau limpide. C’est de là que, caché dans les saulées festonnées de liserons blancs et de balsamines sauvages, il vit passer Marianne, comme cela lui arrivait assez souvent sans qu’il en fût ému d’une manière appréciable. Cette fois son apparition le troubla, et, au lieu de l’appeler par un bonjour amical, il s’enfonça dans les branches et commença à s’interroger avec une ironie un peu amère.

Ce qu’il se dit alors est la suite du monologue placé en tête de notre récit ; mais ce fut un monologue écrit, Pierre aimait à écrire ; il avait toujours senti la vocation fermenter en lui sous la forme d’élans qui avaient besoin de l’expression pour se compléter. Ces élans intérieurs avaient tyrannisé sa vie sans la féconder, parce qu’il les refoulait ordinairement sans vouloir les traduire. Il s’imagina ce jour-là qu’il serait maître de son agitation, s’il prenait la peine de la discuter.

Il avait toujours sur lui un carnet d’un assez grand format, et il le remplissait souvent dans sa promenade du matin. Épris d’histoire naturelle, de peinture et d’archéologie, il y consignait ses remarques, y jetait parfois le croquis d’une ruine ou d’un paysage, et comme il ne se défendait pas d’aimer et de goûter la nature et l’art, il se trouvait souvent que ses observations prenaient une forme descriptive assez littéraire.

Mon mal, se dit-il, c’est la rêverie. Je m’y évapore comme une brume au soleil. Quand je fixe ma jouissance par l’expression, je m’en trouve bien. Pourquoi n’essaierais-je pas de fixer aujourd’hui ma souffrance ? car je souffre, le diable sait pourquoi, et je pourrais souffrir longtemps ainsi sans le découvrir moi-même. Sortons du vague, dégageons-nous de l’inconscience, voyons ce que c’est ! Si je peux le formuler, c’est que cela existe ; sinon, ce n’est rien et passera tout seul.

En devisant ainsi avec lui-même, Pierre avait taillé son crayon et ouvert son album ; assis sur l’herbe à l’ombre des saules et des aulnes, il écrivait :

« Je m’ennuie absolument depuis une semaine. Mon ermitage ne réalise pas mon joli rêve. Je le voudrais moussu, garni de pampres et de clématite. Avant que tout ce que j’ai planté serve de tapisserie, je ne vois que mes murs d’un blanc criard avec leurs encadremens de briques trop neuves. Heureusement ma mère admire tout et se promet de vivre cent ans dans ce palais. Pauvre chère femme ! qu’elle y vive, qu’elle en soit fière, qu’elle s’y plaise. Je supporterai l’incommensurable ennui qui va peut-être m’y ronger !

« Je dis encore peut-être. — Qui sait ? J’ai cru longtemps qu’ayant tant de facultés pour l’aspiration et le regret, j’en aurais pour le renoncement et le calme ; mais l’équilibre est détruit, ou bien il ne s’est pas encore établi. Suis-je trop jeune ou trop vieux ? Suis-je un homme usé ou brisé ? Qu’importe si le résultat est le même ?

« Je suis plutôt un homme dévoré. Les bêtes sauvages m’ont mangé à demi, ce qui reste de mon cœur ne me sert plus qu’à sentir ce qui m’en manque.

« À quoi bon ces plaintes ? où vont ces vaines doléances ? qui s’y intéressera jamais ? Ma mère doit les ignorer ; quel autre cœur que le sien en ressentirait la blessure ?

« Marianne… Eh bien ! quoi, Marianne ? Je pense à elle parce qu’elle est la seule personne qui, avec ma mère, constitue ma vie d’intimité ; mais il y a une trop grande distance entre nous pour que je l’associe à mes rêveries : différence d’âge, d’expérience, de réflexion.

« Elle a pourtant l’air de réfléchir, Marianne ! mais elle parle si peu ! Ses manières et sa physionomie n’ont jamais indiqué aucun besoin d’épanchement.

« Je la crois très heureuse, elle ! Son caractère est d’une égalité surprenante. Sa santé, d’apparence si frêle et dont je me suis inquiété longtemps, est une santé à toute épreuve. Le froid, le chaud, la pluie, la neige, les longues courses, les veilles, rien ne l’altère. Elle a passé je ne sais combien de nuits au chevet des malades, à celui de mon père surtout. Ma mère était brisée de fatigue, Marianne était debout et impassible. Elle n’a pas beaucoup de sensibilité, elle ne pleurait pas de voir pleurer ma mère ; mais elle était toujours là et réussissait à la distraire. Elle est à coup sûr généreuse et bonne, courageuse et fidèle.



VI.


« Si j’avais dix ans de moins et cent mille francs de plus, j’aurais certainement aspiré à en faire la compagne de ma vie. Elle ne m’eût pas inspiré l’amour, je ne le crois pas du moins ; elle m’eût inspiré une haute estime, une confiance sans bornes, c’eût été bien assez pour être heureux… Non ! je ne serai jamais heureux dans ces conditions-là. J’ai aimé, j’ai aimé passionnément, sans espoir et sans expansion. L’amour est un délire, un enthousiasme, un rêve qui ne peut naître que d’un état de choses impossible et violent. Quand on a eu la joie et le désespoir de le ressentir, les unions sûres et paisibles n’ont plus ni charme ni vertu pour guérir ces brûlures profondes. Dès lors pourquoi faire le malheur d’une honnête et digne créature qui n’en peut mais ?

« Le malheur… Marianne serait-elle capable de souffrir du plus ou moins d’affection ?… Oui, si elle était capable d’aimer, mais il n’est pas probable qu’elle le soit. De quinze à vingt-cinq ans, la vie d’une femme subit l’orage des sens ou de l’imagination, et Marianne a traversé cette crise redoutable sans dire un mot, sans faire un pas pour s’y jeter ou s’y soustraire. C’est une âme froide ou forte ; à présent elle est sauvée, elle a doublé le cap des tempêtes, elle s’est pétrifiée, elle a pris le goût et le pli de l’immobilité : bienfait négatif de la vie de campagne, telle que nous la menons ici, bonheur stupide et froid que j’ambitionne pour moi-même sans espoir de le trouver de sitôt.

« Ai-je donc encore dix ans à souffrir ainsi avant de me refroidir ? Si je demandais à Marianne le secret de sa victoire ? Elle ne me comprendrait pas ou ne voudrait pas me répondre ; elle me trouverait absurde de ne l’avoir pas devinée,… et je suis absurde en effet, car je ne la devine pas du tout.

« Le fait est que peu d’hommes sont capables de comprendre et de connaître les femmes. Généralement celles qui nous fascinent et se refusent restent des énigmes pour nous. Celles qui se livrent perdent tout prestige, et on ne se donne plus la peine de suivre les mouvemens de leur âme quand on a épuisé l’enivrement des sens. Sous ce rapport, le mariage est un tombeau. Je m’applaudis d’être trop vieux et trop gueux pour m’y laisser prendre.

« M’est avis que je n’ai rien pensé qui vaille depuis un quart d’heure que j’écris. Je me relis sans me comprendre, je n’y peux deviner que l’aiguillon d’une sotte curiosité dont l’objet est Marianne. Je suis troublé et anxieux, Marianne est la sérénité en personne. De quel droit passe-t-elle devant moi comme un reproche et une ironie sans daigner deviner que je suis là, sans pressentir que je peux être malheureux ? Certainement elle n’est pas armée, comme je devrais l’être, de philosophie et d’expérience ; elle est une enfant auprès de moi, aucune lutte n’a éprouvé ses forces, aucune déception n’a flétri son esprit.

« Eh bien ! mon Dieu ! c’est justement pour cela qu’elle est plus forte. Elle n’a rien perdu d’elle-même, elle n’a pas été mangée par les loups et les vautours : elle est intacte et vit de toute sa vie ; quelque peu intense que soit sa flamme intérieure, elle lui suffit, et ce qui m’en reste, à moi, ne sert plus qu’à me consumer. »

Pierre ferma son carnet et le remit dans sa poche. Il demeura quelques instans en contemplation devant les libellules qui se poursuivaient sur les eaux frissonnantes du ruisseau. Il remarqua l’affinité qui existe entre les ailes de ces beaux insectes et la couleur irisée des eaux courantes. Il trouva aussi une relation entre le mouvement des petits flots et les gracieuses saccades du vol de l’insecte. Il rouvrit son carnet, ébaucha quelques vers assez jolis, où il appelait les libellules filles du ruisseau et âmes des fleurs ; puis, haussant les épaules, il biffa sa poésie et reprit le chemin de Dolmor en se disant qu’il avait fait une promenade sans profit et sans plaisir, mais au moins sans fatigue et sans contrainte. Cela valait toujours mieux que les longues courses autrefois fournies à travers la puanteur et la poussière de Paris avec un travail insipide pour but. Dans ce temps-là, bien près de lui encore, combien de fois ne s’était-il pas dit, en entrant dans une étude poudreuse ou dans un comptoir sombre : — Mon Dieu ! un arbre au bord de la Gouvre et le loisir de regarder courir son eau claire !… C’est bien peu, ce que je vous demande, et vous me le refusez !

— Je suis un ingrat, se dit-il en marchant. J’ai ce que je rêvais et je ne m’en contente pas.

Quand il fut arrivé au tournant des roches, il marcha encore d’un pas pressé, les yeux fixés à terre, attentif à une mouche, à un brin d’herbe, se disant que partout, sur ces jolis sentiers de sable fleuris de bruyères roses et de genêts sagittés, il pouvait contempler un poème ou surprendre un drame, tandis que sur le pavé des grandes villes il n’avait vu que de la fange ou des immondices. — Et puis sa pensée fit une excursion sur les hautes montagnes, il revit les neiges diamantées par le soleil, les aiguilles de glace bleues sur le ciel rose,… et tout à coup, croyant être arrivé à la porte de son chalet, il s’aperçut de sa méprise. Il avait, au tournant des roches, pris sa gauche pour sa droite, et il se trouvait à la porte de Validat, le domaine habité par Marianne.

VII.

Validat était une métairie bien tenue pour le pays et pour l’époque, ce qui n’empêchait pas le fumier de s’élever du milieu d’une mare de purin sans écoulement, et l’intérieur des métayers d’être envahi par les animaux de la basse-cour. C’était l’époque de l’année où les bœufs ne labourent plus et ne vont pas encore au pâturage. Les fauchailles n’étaient pas commencées. Pour désennuyer ces bons animaux, on les laissait se promener dans la cour dont on avait fermé la barrière à claires-voies. Pour toute serrure à cette barrière, une couronne de branches entrelacées est passée entre les deux premiers rayons et s’accroche à un clou de charrette planté dans l’écorce du vieux arbre qui sert de poteau. On soulève cette couronne, et la lourde et longue barrière roule sur ses gonds fixés à un autre arbre ou à une souche quelconque. La clôture est un talus couronné d’épine en haie ou d’épine sèche coupée et couchée régulièrement dans la terre battue. Celle qui fermait la ferme de Validat était ancienne et très belle. Elle se composait de plantes venues au hasard dans un terrain riche, épine noire et blanche, sureaux, ronces en fleurs, noisetiers, têteaux de chêne d’où part de chaque côté une longue branche courbée et enlacée aux souches voisines, le tout enguirlandé de houblon et de vigne-vierge. Les talus s’étaient recouverts de mousses veloutées, et le petit fossé verdissait sous le cresson, la véronique et la flèche d’eau.

Pierre, voyant qu’il s’était fourvoyé et se faisant remarquer à lui-même qu’il n’avait rien à dire à Marianne qui valût la peine de la déranger, ne souleva pas la couronne de branches qui servait de cadenas à sa porte, et revint sur ses pas en se gourmandant de sa distraction.

Mais l’appartement de la demoiselle, qui avait sa sortie de derrière sur la cour d’exploitation, était tourné en sens inverse et regardait le jardin, situé au midi. Ordinairement le logis du maître, composé d’un simple rez-de-chaussée, prend le jour et la vue sur le domaine, sur le tas de fumier, sur les travaux d’intérieur et sur le bétail, qu’il peut surveiller et qu’il aime à contempler à toute heure. Marianne avait changé cette disposition ; elle avait fait murer ses fenêtres, se ménageant seulement une porte qui lui permettait de communiquer à tout instant avec son monde. Sur la face opposée du bâtiment, elle avait ouvert une fenêtre nouvelle et une porte vitrée. Le bas de la maison n’offrait de ce côté-là qu’un mur sombre égayé par un grand jasmin jaune, une clématite odorante répandue en mille festons touffus et des pyramides de passe-roses variées. Elle avait fait daller le sol sur une largeur de quatre mètres, et un auvent de tuiles protégeait de l’humidité cette sorte de vérandah, fermée de fleurs et d’arbustes, avec une allée ouvrant au milieu et se prolongeant jusqu’au bout du jardin, jardin assez petit, mais charmant et différant fort peu de ceux des paysans aisés d’alentour : un ou deux carrés de légumes avec des œillets et des rosiers en plate-bande, bordures de thym et de lavande ; dans un coin, le vieux buis destiné aux palmes du dimanche des Rameaux ; plus loin, le verger couvrant de ses libres ramures une pelouse fine ; autour de l’ensemble, le berceau de vigne traditionnel avec sa haie pareille à celle de la cour et son échalier fermé d’épines sèches.

C’est dans ce jardin solitaire que Marianne Chevreuse lisait ou travaillait à l’aiguille quand elle n’était pas occupée à la métairie. Justement elle se promenait sous le berceau de vigne au moment où Pierre André passa sur le chemin encaissé qui devait le ramener vers sa demeure. Leurs yeux se rencontrèrent avec une surprise réciproque, et ils échangèrent un bonjour amical un peu gêné. Pierre, qui se rendait vaguement compte de son propre malaise, ne s’expliqua pas du tout celui de Marianne, et supposa qu’il y avait quelque chose de contagieux dans la gaucherie qu’il mettait à la saluer.


VIII.

Elle lui demanda des nouvelles de sa mère. — Elle va bien, répondit André ; seulement elle s’ennuie de ne pas te voir. Sais-tu que tu deviens très rare ? Il y a huit grands jours qu’on n’a entendu parler chez nous de la petite voisine.

— Vous ne vous êtes pas absenté depuis huit jours, mon parrain ?

— Nullement. J’ai fini de courir pour mon jardin et ma bâtisse. Tout est fini, et je compte à présent tenir fidèle compagnie à ma mère. Est-ce à dire que tu vas nous priver de la tienne ?

— La privation ne sera pas grande pour vous, parrain ; mais si Mme André s’en plaint, j’irai dès qu’elle me fera appeler.

— Il faut venir, petite ! Ma pauvre maman ne marche plus aisément hors de son jardin. Elle ne peut plus guère aller te trouver. Si tu la délaisses, elle en souffrira.

— Je ne compte pas du tout la délaisser ; mais je m’imagine qu’elle aime beaucoup mieux être avec vous qu’avec moi, et que je pourrais vous gêner, si j’étais trop souvent entre vous.

— Nous gêner ! voilà une singulière idée ; n’es-tu pas de la famille ?

Et comme Marianne ne répondait pas, André prit tout à coup, sans préméditation, un grand parti, comme s’il eût voulu se débarrasser d’une secrète angoisse. — Oui, Marianne, ajouta-t-il, tu deviens singulière, et il y a en toi des choses que je ne comprends pas. Est-ce qu’on peut te parler ? As-tu le temps de m’écouter et de me répondre ?

— Oui, mon parrain, je vous écoute.

— Te parler comme cela à haute voix au travers d’une haie n’est guère commode. Puis-je entrer chez toi ?

— Mon parrain, allez jusqu’à l’échalier, je vais vous rejoindre. Marianne courut et arriva la première. Elle tira adroitement et sans se piquer le gros fagot d’épines, enjamba l’échalier et sauta légèrement sur le petit chemin vert, où André la trouva prête à l’écouter.

— Il paraît, lui dit-il, qu’on n’a pas la permission d’entrer chez toi ? Je pensais que tu me ferais les honneurs de ton jardin ?

— Mon jardin est laid, et pourtant je l’aime. Vous qui avez du goût, vous vous en moqueriez, et cela me chagrinerait…

— Quand je te dis que tu es singulière…

— Je n’en sais rien ; vous ne l’aviez jamais remarqué, et c’est la première fois que vous me le dites.

— D’abord, pourquoi as-tu cessé de me tutoyer depuis que me voilà définitivement revenu ? C’est donc le respect que t’inspire mon grand âge ?

— Non, vous n’êtes pas vieux, et je ne suis plus toute jeune.

— Alors qu’est-ce que c’est ? Pourquoi ne réponds-tu jamais directement à une question directe ?

Marianne parut surprise, et regardant André avec attention : — Vous êtes de mauvaise humeur aujourd’hui ? lui dit-elle.

Il fut frappé de son regard empreint de fierté et de pénétration. C’était la première fois qu’elle le regardait ainsi.

— Je suis de mauvaise humeur, c’est vrai, répondit-il. J’ai à te faire une communication embarrassante, et tu ne m’aides pas du tout.

— Embarrassante ? dit Marianne en le regardant encore avec une certaine inquiétude. Qu’est-ce qui peut être embarrassant entre vous et moi ?

— Tu vas le comprendre. Marchons, il fait trop frais encore pour s’arrêter à l’ombre quand on a chaud. Veux-tu me donner le bras ?

Marianne passa sans rien dire son bras sous celui d’André ; elle attendait. — Eh bien ! dit-il brusquement en reprenant sa marche, voilà ce que c’est. Une personne qui voudrait te connaître s’est adressée à moi. Je ne crois pas pouvoir te la présenter sans y être autorisé par toi, car je ne veux pas te mettre en rapport avec elle par surprise.

— Je vous en remercie, mon parrain. Une surprise, en effet, me déplairait beaucoup. Il s’agit sans doute d’un projet de mariage ?

— Précisément.

— Vous savez que j’en ai refusé plusieurs ?

— Ma mère me l’a dit. Elle prétend que tu ne veux pas te marier, est-ce vrai ?

— Non, elle se trompe. Je ne veux pas des prétendans qu’on m’a offerts, voilà tout.

— Ils te déplaisaient ?

— Non ; mais ils ne me plaisaient pas assez.

— Tu veux aimer ton mari ?

— Naturellement. Celui que vous me proposez…

— Je ne te propose rien, je fais une commission.

— Sans désirer qu’elle m’agrée ?

— Tu peux, sans te gêner, m’envoyer promener ; mais tu ne peux pas me répondre, tu ne connais que de nom la personne dont il s’agit.

— Alors je vous ai répondu. Je ne refuse pas de la voir, à moins que vous ne me disiez d’avance qu’elle ne me convient pas du tout,

— Tu me croirais sur parole ?

— Vous ne voudriez pas me tromper !

— Certainement non ! Eh bien ! le jeune homme a un défaut, il est trop jeune.

— Plus jeune que moi ?

— Oui.

— Et puis ?

— Et puis, et puis… Comme tu y vas ! Tu passes outre sur la principale objection.

— Je n’ai pas dit que je n’en tenais pas compte. Je demande à tout savoir.

— Il est moins riche que toi pour le moment, mais plus tard il le sera probablement davantage.

— Et après ?

— Après ? rien que je sache. Je ne le connais guère que de vue, j’ai fort peu causé avec lui.

— Quelle figure a-t-il ?

— Une assez belle figure ; grand, bien fait, beau garçon en un mot.

— Et quel air ?

— L’air content de lui, puisqu’il faut tout dire.

— Vous ne me dites rien de sa famille ?

— Très honorable et sur laquelle tu pourras te bien renseigner. Elle est du pays et l’a quitté il y a une dizaine d’années.

— Est-ce que ce ne serait pas un fils Gaucher dont vous me parlez ?

— Je ne comptais pas le nommer avant d’avoir ton assentiment à la présentation ; mais puisque tu devines si bien…

— Je ne me rappelle pas bien,… dit Marianne pensive, ils sont deux ou trois ?

— Ils sont deux. C’est le plus jeune qui aspire à ta main.

— Il aspire… Je me le rappelle très confusément. C’était un enfant. Il ne doit plus se souvenir du tout de moi. Il a donc besoin de mon petit avoir ?

— Il n’aspire pas précisément, c’est son père ;… mais, tiens, j’ai la lettre ; puisque tu sais tout, tu peux la lire. Marianne s’arrêta pour lire la lettre du père Gaucher. Elle le fit avec sa tranquillité habituelle. André observait son visage, qui eut un imperceptible sourire à deux ou trois passages où le commerçant traduisait la question du mariage avec une crudité ingénue ; mais elle ne s’étonna ni ne se fâcha, et rendit la lettre à Pierre en lui disant : — Eh bien ! laissez-le venir, mon parrain, on verra !


IX.

Pierre eut un étrange sentiment de dépit, et, revenant à ses habitudes de raillerie : — Je vois, lui dit-il, que ma mère se trompait beaucoup. Tu n’es pas du tout jalouse de coiffer sainte Catherine ?

— Il faut que je me marie à présent ou jamais, répondit Marianne. Plus tard, je ne m’y déciderais plus.

— Pourquoi ?

— Parce que la liberté est une chose précieuse et très douce. Si on y est trop habitué, on la regrette trop.

— Je suis de ton avis. Marie-toi donc, puisque tu en as encore envie. Alors j’attendrai M. Philippe Gaucher de pied ferme, avec l’espoir de n’avoir point à l’éconduire de ta part. Il sera chez nous dimanche matin, viens dîner avec nous ce jour-là.

— Non, mon parrain, je ne trouve pas convenable d’aller au-devant du personnage. C’est vous qui viendrez dîner chez moi avec Mme André.

— Tu sais bien qu’elle ne marche plus, surtout pour revenir le soir.

— J’ai acheté une patache, on y mettra la grosse jument de mon métayer. Il y a longtemps que votre mère me promet de venir dîner chez moi quand j’aurai une voiture.

— Alors tu nous ouvriras ton sanctuaire, dont tu m’as refusé aujourd’hui l’entrée ?

— Puisque Mme André y sera.

— Ainsi je suis pour toi un étranger, un monsieur comme les autres ? C’est singulier !

— Ce n’est pas singulier. Du temps de mes parens, vous veniez chez nous sans gêne et naturellement ; mais cinq ans se sont passés sans que vous ayez reparu au pays, je suis devenue orpheline et j’ai dû vivre comme vit une fille prudente, qui veut garder sa réputation intacte. Vous savez comme on est curieux et médisant chez nous. Nous avons beau vivre au fond d’une campagne assez déserte, je ne recevrais pas deux fois la visite d’un homme quelconque sans qu’on y trouvât à redire.

— Mais un vieux comme moi, un parrain, une manière de papa ?

— On parlerait tout de même. Je connais le pays, et vous, vous l’avez oublié.

— Allons ! je dois désirer que tu te maries, parce qu’alors j’aurai le plaisir de te voir plus souvent.

— Je ne pensais pas que ce fût un si grand plaisir pour vous, mon parrain.

— Tu ne m’en aurais pas tant privé…

— Vous vous en êtes privé bien volontairement plus d’une fois.

— Il est vrai que j’ai souvent profité de ta présence auprès de ma mère pour aller travailler dans ma chambre. Ce n’était pas bien poli, mais je ne pensais pas que tu l’eusses remarqué.

— J’ai remarqué avec plaisir que vous comptiez assez sur mon dévoûment pour ne pas vous gêner avec moi.

— Avec plaisir ! J’aimerais mieux que tu l’eusses remarqué avec dépit, ou tout au moins avec regret.

— Plaît-il, mon parrain ? dit Marianne en s’arrêtant et en regardant encore André avec ses grands yeux noirs, nonchalamment questionneurs.

L’expression dominante de sa physionomie était celle d’un étonnement qui attend qu’on lui explique toute chose, afin de n’avoir pas la peine de chercher.

Il paraît, pensa Pierre, que je viens de dire une sottise, car je ne sais comment l’expliquer.

Il n’avait plus qu’un parti à prendre, qui était de se retirer pour couper court. — Je ne veux pas te faire marcher plus longtemps, dit-il en laissant aller le bras de Marianne, j’oublie qu’en me rapprochant de mon gîte je t’éloigne du tien. Puisque tout est convenu, je n’ai plus rien à te demander. Je t’amène ton fiancé dimanche prochain.

— Je n’ai pas encore de fiancé, répondit froidement Marianne, et, quant au projet de dimanche, il faut que votre mère consente à être de la partie, sinon c’est impossible. J’irai ce soir le lui demander, si toutefois cela ne vous dérange pas.

— Non, cela ne me dérange pas, dit un peu sèchement André, que ce ton de cérémonie impatientait et blessait réellement. À revoir donc ! — Et il s’éloigna mécontent, presque chagrin.

Quelle froide petite nature ! se disait-il en marchant vite, d’un pas saccadé. Étroite d’idées, personnelle, glacée, sage par crainte du qu’en dira-t-on, c’est-à-dire prude. Où avais-je l’esprit tantôt quand je me tourmentais de ce qu’il pouvait y avoir au fond de ce lac paisible ? Il n’y a pas de fond du tout ; ce n’est pas un lac, c’est un étang plein de joncs et de grenouilles. Ah ! la province ! voilà ce qu’elle fait de nous. C’était une gentille enfant, intéressante en apparence à cause de son air pensif et souffreteux. À présent c’est une fille forte, forte de sa prudence calculée et de son dessèchement volontaire.

X.

Et au bout du compte qu’est-ce que cela me fait ? se dit-il encore en arrivant au seuil de sa maisonnette. Il est très gentil, mon chalet ! Je l’ai calomnié ce matin. Ces murs trop blancs sont roses quand le soleil les regarde de côté. Mes plantes grimpantes ont de jolies pousses et monteront jusqu’au balcon à la fin de l’automne. C’est un vrai bonheur d’avoir un chez-soi, bien à soi, et de jouir d’une liberté illimitée. Pourquoi blâmerais-je ma tranquille filleule de songer à elle-même quand j’aspire, moi, à ne plus vivre que pour le plaisir de vivre ?

— Arrive donc, mon enfant ! lui cria Mme André, de la salle à manger. Il est cinq heures et demie, et ta soupe refroidit.

— Et je vous fais attendre ! répondit Pierre en se débarrassant de sa gibecière, pleine de fleurs et de cailloux. Vrai, je ne pensais pas qu’il fût si tard !

Il se mit vite à table, après avoir lavé seulement ses mains à la petite fontaine de faïence bleue qui décorait la salle à manger, et, comme il fallait que sa mère fût prévenue de la visite de Marianne, tout en dînant, il raconta l’affaire.

Mme André l’écouta avec calme jusqu’au moment où il lui rendit compte du bon accueil que Marianne avait fait à la demande d’une entrevue. À ce moment, elle se montra incrédule. — Tu me fais une histoire, lui dit-elle, ou bien Marianne s’est moquée de toi. Marianne ne veut pas se marier, elle me l’a dit cent fois.

— Eh bien ! elle ne s’en souvient pas, car elle affirme le contraire, ou bien elle a changé d’idée. « Souvent femme varie ! » Mais qu’as-tu donc, chère mère, est-ce que tu pleures ?

— Peut-être, je ne sais pas ! répondit la bonne dame en essuyant avec sa serviette deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues, sans qu’elle eût songé à les retenir. Je me sens le cœur gros, et pour un peu je pleurerais beaucoup.

— Alors parlons vite d’autre chose. Je ne veux pas t’empêcher de dîner. Voyons, maman, tu es très attachée à Marianne. Je sais cela, et je crois qu’elle mérite ton amitié ; mais enfin c’est une fille qui n’est pas si différente des autres qu’elle le paraît. Elle a, tout comme une autre, rêvé amour et famille, tu ne pouvais pas espérer qu’elle y renoncerait pour faire ta partie et relever les mailles de ton tricot jusqu’à la consommation des siècles ? Elle a sa part d’égoïsme comme tout le monde, c’est son droit.

— Et tu crois que c’est par égoïsme que je me chagrine de sa résolution ? Après tout, tu as peut-être raison. J’ai tort, allons ! Je ne veux pas me désoler devant elle. Elle va venir, il faut qu’elle me trouve aussi tranquille et aussi gaie que toi.

— Moi ? dit André surpris du regard que sa mère attachait sur lui ; pourquoi serais-je triste ou inquiet ?

— Je pensais que tu pouvais l’être un peu.

— Tu ne t’es jamais figuré, j’espère, que je pouvais être épris de Marianne ?

— Quand tu le serais, je n’y verrais pas grand mal !

— Vraiment ? Confesse-toi, ma petite mère, tu avais rêvé de me faire épouser ta chère petite voisine ! D’où vient que tu ne m’en as jamais dit un mot ?

— Je t’en ai dit un mot, et même plusieurs mots, que tu n’as pas voulu entendre.

— Quand donc ? Je jure que je ne m’en souviens pas.

— C’est qu’il y a déjà longtemps, il y a six ans maintenant. C’est au dernier voyage que tu as fait chez nous avant la mort de ton pauvre père. Tu avais alors un peu d’argent comptant. Nous souhaitions te marier pour te garder au pays. Marianne avait vingt ans. Elle n’était pas orpheline, indépendante et riche comme elle l’est à présent. Ce mariage était encore possible.

— Et à présent il ne l’est plus, répondit vivement Pierre ému. Je suis plus âgé et plus pauvre que je ne l’étais ; je ne lui conviendrais pas. Je t’en prie, ma bonne mère, ne m’expose jamais à l’humiliation d’être refusé par cette personne réfléchie et dédaigneuse ; ne lui parle jamais de moi ! J’espère que tu ne lui en as jamais parlé ?

— Si fait, quelquefois.

— Et elle a répondu ?…

— Rien ! Marianne ne répond jamais quand sa réponse peut l’engager.

— C’est vrai, j’ai remarqué cela. Elle est d’une prudence… qui a pour moi quelque chose d’horrible ! Une femme du monde, lancée, coquette, décevante,… cela se conçoit, elle veut des adorateurs ; mais une fille de campagne qui ne veut qu’un mari calcule et se tient bien autrement, c’est un bloc de glace qui ne fond sous aucun soleil.

— Tais-toi, la voilà qui arrive, dit Mme André, qui avait fort bien remarqué le dépit douloureux de son fils. N’ayons pas l’air de la blâmer.


XI.

Ils avaient fini de dîner. Ils allaient au-devant de Marianne, qui approchait au petit galop cadencé de Suzon. Marianne sauta à terre sans presque la retenir. La docile bête s’arrêta court comme si elle eût deviné sa pensée, et la suivit au pas jusque devant le chalet, d’où, prenant à gauche, elle s’en alla seule à son gîte accoutumé, un petit coin de grange qu’elle connaissait bien et qu’elle partageait avec l’ânesse de la métairie.

Marianne avait pour tout costume d’amazone une veste-camisole de bazin blanc, un chapeau rond en paille de riz et une longue jupe rayée de bleu et de gris qu’elle relevait très vite et très gracieusement sur le côté au moyen d’une ceinture de cuir ad hoc. Elle portait ses cheveux courts et frisés, et cette coiffure de petite fille, ajoutée à sa taille fine et peu élevée, lui donnait toujours l’aspect d’une enfant de quatorze à quinze ans tout au plus. Son teint blanc mat, légèrement bistré autour des yeux et sur la nuque, n’était ni piqué ni marbré par le soleil. Ses traits étaient délicats, ses dents très belles. Il ne lui manquait pour être jolie que d’avoir songé à l’être, ou de croire qu’elle pouvait le paraître.

— Eh bien ! lui dit Mme André en l’embrassant, nous savons ce qui t’amène, ma chère petite. Te voilà décidée au mariage.

— Non, madame André, répondit Marianne, je ne suis pas décidée encore.

— Si fait ; puisque tu veux voir le prétendant, tu es décidée à l’accepter s’il te convient.

— C’est là la question. La vue n’en coûte rien, comme disent les marchands. Consentez-vous à me l’amener dimanche ?

— Certainement, ma chère petite, je n’ai rien à te refuser.

— Je vous laisse traiter en liberté ce grave sujet de préoccupation, dit Pierre André en se dirigeant vers la prairie. Les femmes ont toujours, sur ce chapitre intéressant, de petits secrets à se confier… Je serais de trop.

— Non, mon parrain, répondit Marianne. Je n’ai pas le moindre secret à confier, et je m’abstiens de toute préoccupation jusqu’au moment où votre mère et vous, vous me direz ce que je dois penser du personnage.

— Oui-da ! tu attendras notre opinion pour te décider ?

— Certainement.

— Je n’accepte pas une pareille responsabilité, reprit André sèchement ; je ne me connais pas en maris, et je crois que tu te moques de nous en feignant de ne pas t’y connaître.

— Et comment m’y connaîtrais-je ? dit Marianne en ouvrant ses grands yeux étonnés.

— Tu sais pourquoi tu as refusé ceux qu’on t’a offerts ? Donc tu sais ce que tu veux, et pourquoi tu accepteras celui-ci.

— Ou un autre ! reprit Marianne avec un demi-sourire. Ne vous en allez pas, mon parrain, j’ai quelque chose à vous demander.

— Ah ! ce n’est pas malheureux ! Voyons, tu veux savoir comment doit être le mari qui te convient ?

Ils s’assirent tous trois sur un banc, Mme André au milieu.

— Non, répondit Marianne, vous ne le savez pas, car vous n’y avez jamais songé, ou vous ne me répondriez pas sérieusement, car vous ne vous intéressez pas beaucoup à mon avenir. Je veux vous demander une chose qui n’a qu’un rapport indirect avec le mariage. Je voudrais savoir si une fille dans ma position peut s’instruire sans quitter sa demeure et ses habitudes.

— Quelle singulière question elle me fait là ! dit Pierre en s’adressant à sa mère ; y comprenez-vous quelque chose ?

— Mais oui, je comprends, répondit Mme André, et ce n’est pas la première fois que Marianne se tourmente de cette idée-là. Moi, je ne peux pas lui répondre. J’ai appris ce qu’on m’a enseigné étant jeune, c’est le nécessaire pour une pauvre bourgeoise de campagne ; mais cela ne va pas loin, et il y a beaucoup de choses dont je ne parle jamais parce que je n’y entends goutte. Tout l’esprit que peut montrer une femme dans ma position, c’est de ne pas faire de questions pour ne pas montrer à nu sa parfaite ignorance. Marianne ne se contente pas d’avoir du tact et de savoir ce qui est nécessaire à l’emploi de sa vie, elle voudrait savoir causer de tout avec les personnes instruites.

— Permettez, madame André, dit Marianne, je voudrais être instruite, non pas tant pour le plaisir des autres que pour le mien. Je vois par exemple que mon parrain est heureux de se promener tout seul des journées entières en pensant à tout ce qu’il sait, et je voudrais savoir s’il est plus heureux que moi qui me promène beaucoup aussi sans rien savoir et sans songer à rien.

— Tiens ! s’écria André surpris, voilà que tu mets justement le doigt sur une clé que je n’ai jamais su tourner pour découvrir le secret de ta rêverie.

— Comment, mon parrain, vous vous êtes tourmenté de savoir s’il y avait quelque chose dans ma cervelle ?

— Mon Dieu, je ne dis pas cela pour toi précisément, ma chère enfant ; mais la question que tu me poses, je me la suis posée mille fois. En regardant l’air profondément méditatif de certains paysans, la joie exubérante de certains enfans, l’apparence de bonheur enivré des petits oiseaux ou le repos extatique des fleurs au clair de la lune, je me suis souvent dit : La science des choses est-elle un bienfait, et ce qu’on donne à la réflexion n’enlève-t-il pas à la rêverie son plus grand charme ou à la sensation sa plus grande puissance ? — Pardon, je te parle en pédant, et la manière dont je m’exprime doit te sembler ridicule. Pour me résumer, je te jure que je n’ai pas trouvé de solution, et que je compterais beaucoup sur toi pour m’éclairer, si tu voulais prendre la peine de causer quelquefois avec nous d’autre chose que de la lessive ou du prix des volailles au marché.

— Je ne peux causer que de ce que je sais, mon parrain, et je ne connais pas les mots pour dire tout ce que je pense. Il me faudrait le temps de les chercher… Attendez ! je vais essayer !


XII.

Ils gardèrent tous trois le silence pendant quelques instans. Marianne avait l’air de faire de tête une addition de plusieurs chiffres considérables. Mme André ne paraissait pas trop surprise de ses velléités de raisonnement. Pierre seul était agité au dedans de lui-même. Il avait apparemment pris très à cœur de résoudre le problème qu’il s’était posé le matin, à savoir si Marianne était une intelligence endormie ou nulle.

Elle rompit enfin le silence d’un air un peu impatienté. — Non, dit-elle, je ne pourrai pas m’expliquer. Ce sera pour une autre fois. D’ailleurs je n’étais pas venue pour vous demander si l’instruction rendait les gens plus heureux ou plus malheureux ; je voulais seulement savoir si je pouvais m’instruire sans sortir de chez nous.

— On peut, répondit Pierre, s’instruire partout et tout seul, pourvu qu’on ait des livres, et tu as le moyen de t’en procurer.

— Mais il faudrait savoir quels livres, et je comptais sur vous pour me les indiquer.

— Ce sera très facile quand tu m’auras fait connaître ce que tu sais déjà et ce que tu ne sais pas encore. Ton père était instruit, il avait quelques bons ouvrages. Il m’a souvent dit que tu étais paresseuse et sans goût pour l’étude. Te voyant délicate, il n’a pas insisté pour te détourner des occupations de la campagne, que tu préférais à tout.

— Et c’est toujours comme cela, répondit Marianne. Pourvu que je sois dehors et que j’agisse en rêvassant, je me sens bien. Si je réfléchis pour tout de bon, je me sens mourir.

— Alors, mon enfant, il faut rester comme tu es et continuer à vivre comme tu vis. Je ne vois pas pourquoi tu voudrais chercher de nouvelles occupations quand le mariage va t’en créer de si sérieuses.

— Si je me marie ! reprit Marianne. Si je ne me marie pas, il faudra pourtant que j’apprenne à m’occuper pour le temps où je ne pourrai plus courir ; mais voilà le soleil couché : voulez-vous faire votre partie, madame André ?

Mme André accepta, et Pierre, que toute espèce de jeu agaçait, resta au jardin, marchant sur la terrasse et regardant Marianne, qui jouait avec sa mère au salon ; faiblement éclairée par une petite lampe à abat-jour vert, elle était aussi attentive à sa partie, aussi volontairement effacée, aussi impassible que les autres jours.

— Qui sait, se disait Pierre, si ce n’est pas une intelligence refoulée par un état nerveux particulier ? Beaucoup de jeunes gens bien doués avortent, faute de la faculté physique nécessaire au travail intellectuel. Chez les femmes, on ne fait pas attention à ces inconséquences de l’organisation, elles prennent un autre cours et arrivent à d’autres résultats. Ce n’est qu’exceptionnellement qu’on leur demande de se faire elles-mêmes un état qui exige de grands efforts d’esprit ou une ténacité soutenue à l’étude. D’où vient que Marianne se tourmente de devenir une exception ? Connaîtrait-elle comme moi le chagrin secret de n’avoir pas su utiliser sa propre valeur ? Ceci n’est point un mal féminin. La femme a un autre but dans la vie. Être épouse et mère, c’est bien assez pour sa gloire et son bonheur.

À neuf heures, Marianne embrassa Mme André, tendit la main à son parrain et sauta adroitement sur le flanc de Suzon, qui était dressée à étendre ses quatre jambes pour se faire plus petite. L’amazone et sa monture étaient si légères toutes deux qu’on entendit à peine sur le sable le galop, bientôt perdu dans le silence de la nuit. La soirée était tiède et parfumée. Pierre resta longtemps immobile à la barrière de son jardin, suivant Marianne dans sa pensée, traversant avec elle en imagination le petit bois de hêtres, la lande embaumée et le clair ruisseau semé de roches sombres. Il croyait voir les objets extérieurs avec les yeux de Marianne, et se plaisait à lui attribuer de secrètes émotions, qu’elle n’avait peut-être pas.

Le lendemain était un samedi, jour de marché à La Faille. Aller au marché, n’eût-on rien à acheter ni à vendre, est une habitude de tous les campagnards, paysans et propriétaires. C’est un lieu de réunion où l’on rencontre ceux des environs auxquels on peut avoir affaire. C’est là aussi que se débitent les nouvelles et que s’établit le cours des denrées. Pierre y allait pour lire les journaux ; une fois par semaine se mettre au courant des affaires générales, c’était assez pour un homme qui voulait se détacher de la vie active.

Il passait devant l’hôtel du Chêne-Vert au moment où arrivait la patache qui dessert les diligences d’alentour, lorsqu’il vit descendre de celle de *** un beau garçon qui s’écria en venant à lui : — Me voilà ! c’est moi ! — et qui lui sauta au cou avec une familiarité cordiale. Ce beau garçon, bâti en Hercule, frais comme une rose et habillé à la dernière mode dans son élégante simplicité de voyageur, c’était Philippe Gaucher, qui devançait son arrivée, annoncée pour le lendemain.

— Oui, mon très cher, répéta-t-il, croyant, à voir l’air stupéfait d’André, qu’il ne le reconnaissait pas, c’est moi, Philippe… Pierre l’interrompit. — Je vous reconnais très bien, lui dit-il en baissant la voix, mais il est inutile de crier votre nom sur les toits ; vous venez ici pour une affaire qui ne réussira pas sans quelque prudence. Apprenez, mon jeune Parisien, qu’en province la première condition pour échouer, c’est de faire connaître ses projets. Voyons, vous allez venir chez moi sans traverser la ville. Prenons cette ruelle, qui est déjà moitié campagne, et dans une petite heure de marche nous serons arrivés pour le dîner.

— Une petite heure de marche avec ma valise au bout du bras ? dit Philippe étonné de la proposition.

— Est-ce qu’elle est lourde ? reprit Pierre en la soulevant ; eh non ! ce n’est rien.

— Mais j’ai encore autre chose. J’ai tout un attirail de peintre, car je compte faire ici quelques études.

— Alors je vais dire à l’hôtel qu’on vous envoie tout cela chez moi avec un homme et une brouette ; moi, je n’ai aucune espèce de voiture à vous offrir, je me sers de mes jambes et ne m’en trouve pas plus mal.

— Je sais, parbleu, bien me servir des miennes, un paysagiste ! et je sais aussi porter mon attirail sur mon dos quand il est bien outillé. Vous verrez ça demain, mais pour aujourd’hui je préfère l’homme et la brouette.

— Attendez-moi là, — dit Pierre, et il entra pour donner les ordres nécessaires. Au bout de cinq minutes, il vint rejoindre son hôte, et ils se mirent en marche. La première parole de Philippe étonna passablement André.

— Est-ce que vous avez beaucoup de jolies femmes dans ce pays-ci ?

— Ouvrez les yeux et vous verrez, répondit Pierre en riant.

— J’ai l’habitude de les ouvrir, reprit le jeune peintre, c’est mon état, et je viens de voir passer une drôle de petite personne, à cheval, trottant comme une souris, le cheval, s’entend !

— Seule ? dit André, subitement ému.

— Toute seule… sur un petit cheval gris de fer à crins noirs. Pierre feignit de ne pas comprendre de qui il s’agissait, bien qu’il ne pût s’y méprendre.

— Et vous dites qu’elle est jolie ?

— Je ne l’ai pas dit, de peur de me tromper, elle filait si vite ;… mais le fait est qu’elle m’a paru charmante.

— Elle ne passe pas pour jolie et n’a pas la prétention de l’être.

— Vous savez donc qui elle est ?

— Je crois que oui. Vous dites qu’elle est petite ?

— Et mince comme un fuseau, mais très gracieuse, des cheveux très noirs tout frisottés, une pâleur intéressante et de grands beaux yeux.

— Enfin elle vous plaît ?

— Jusqu’à présent, oui. Est-ce que, dites donc, ce serait…

— Oui, c’est… c’est la jeune personne avec laquelle votre père désire vous marier.

Mlle Chevreuse ? Tiens, tiens ! Je la rencontre comme ça tout de suite. Est-ce qu’elle sait que je viens pour…

— Elle ne sait rien du tout, répondit Pierre d’un ton bref, et moi, je ne vous attendais que demain matin.

— C’est juste. Je suis parti un jour plus tôt pour ne pas traverser le pays pendant la nuit. Un peintre, ça veut voir ! Et puis j’étais curieux de m’en faire une idée, de ce pays qui est le mien, car je suis né à La Faille, moi, tout comme vous, mon cher ; mais je n’ai gardé aucun souvenir de mes premières années. Quant à la ville, ce que je viens d’en voir m’a paru affreux, mais la campagne environnante est belle, et voilà devant nous un joli petit chemin vert… avec des horizons bleus là-bas,… c’est ravissant… On s’habitue à vos gros noyers tout ronds, et par contraste vos ormes écimés et mutilés ont une physionomie très amusante. Ma foi, je me plairai bien ici, moi, et, si ma femme le veut, j’y passerai bien mes étés.

— Qui ça, votre femme ? dit André en jetant malgré lui un regard d’irritation hautaine sur le jeune peintre.

— Eh bien ! Mlle Chevreuse, ou une autre, répondit Philippe sans se troubler. Me voilà au pays avec injonction paternelle d’y trouver une femme, et promesse d’une dot, si je ne résiste pas. Je suis las de la tutelle de papa, un brave homme, vous savez, mais qui m’ennuie un peu. Ses idées ne sont pas les miennes. Il ne me tourmentera plus, il ne me reprochera plus d’être artiste quand j’aurai doublé mon avoir par le mariage. Donc, en avant le mariage, puisque mariage et peinture sont dans l’esprit de papa un seul et même terme !

— Et, à cause de la peinture que vous aimez, vous aimerez la femme, quelle qu’elle soit ?

— Non, mais je serai indulgent et ne lui demanderai pas d’être une merveille d’esprit et de beauté. Quant à son caractère, il faudrait qu’il fût bien méchant pour ne pas s’arranger du mien. Je suis la meilleure pâte d’homme qui ait été pétrie par le grand boulanger de l’univers, toujours gai, amoureux de la lumière et de la liberté, riant de tout ;… mais chut ! voici devant nous l’écuyère de tout à l’heure. C’est bien Mlle Chevreuse ? Doublons le pas pour que j’aie le temps de la bien regarder.

XIII.

Marianne s’était arrêtée en effet, c’est-à-dire qu’elle avait mis Suzon au petit pas pour parler à Marichette, sa métayère, qu’elle venait de rejoindre non loin de Dolmor.

La Marichette était assise sur des sacs d’avoine à l’arrière d’une longue charrette à bœufs, que conduisait avec l’aiguillon son mari à pied. Le chemin était trop étroit pour permettre à un cheval et même à un piéton de passer entre la roue et la haie. Les bœufs n’allaient pas, vite, Suzon flairait l’avoine qu’on venait d’acheter pour elle, et, reconnaissant son monde, avait allongé son nez jusque sur les genoux de la métayère, qui lui caressait le front tout en rendant compte à sa bourgeoise des moutons gras qu’elle avait vendus au boucher et des cochons qu’elle avait marchandés sans en trouver de passables à un bon prix.

Pendant ce dialogue, Marianne, laissant Suzon à elle-même, la bride passée dans son bras, avait pris l’attitude nonchalante d’une personne pensive ou fatiguée. Tout à coup, avisant une belle branche de chèvrefeuille dans le buisson, elle poussa Suzon avec le talon sans lui faire sentir la bride, et étendit ses deux bras pour cueillir la branche.

Mais au même moment le jeune Philippe, qui l’avait rejointe sans qu’elle le vît, laissant André un peu en arrière, s’élança vers le chèvrefeuille, brisa lestement la branche et l’offrit à Marianne avec l’aisance hardie et courtoise d’un enfant de Paris.

À la vue de ce beau garçon inconnu, au regard plein de feu et au sourire plein de promesses, Marianne n’hésita pas à reconnaître le prétendant. Aucun autre habitant du pays n’eût eu cette hardiesse et cette galanterie. Elle rougit un peu, puis se calma aussitôt et lui dit avec un faible sourire, sans accepter la branche fleurie :

— Merci, monsieur, ce n’est pas pour moi que je la voulais ; c’était pour mon cheval, qui en est friand.

— Eh bien ! répondit l’artiste sans se déconcerter, je l’offre à votre cheval, qui voudra bien ne pas me la refuser. — Et il tendit le chèvrefeuille à Suzon, qui le prit entre ses dents sans cérémonie.

Philippe s’était découvert en faisant le grand salut, qui consiste à lever le chapeau très haut et à le tenir au-dessus de la tête comme quand on acclame un souverain ou un personnage populaire. Marianne avait repris les rênes courtes dans sa main, elle fit un léger salut sans regarder Philippe, et, poussant dans le fossé Suzon, qui y entra jusqu’aux genoux, elle dépassa lestement et adroitement les grands moyeux de la charrette, les grandes cornes des bœufs, et disparut au galop dans le chemin tournant. Pierre sut gré à Marianne de cette sortie bien exécutée. Le moindre accident eût mis d’emblée Philippe au cœur de la situation.

— Eh bien ! dit-il à l’artiste en dissimulant un rire ironique, vous l’avez vue à votre aise ?

— Charmante ! répondit Philippe, la distinction même, de l’esprit, de l’aplomb, de la coquetterie aussi ! Une vraie femme enfin ! Quel âge a-t-elle donc ? Mon père dit qu’elle est plus âgée que moi ; c’était une plaisanterie, elle a l’air d’une pensionnaire.

— Elle a vingt-cinq ans.

— Pas possible !

— Je vous le jure. Elle ne voudrait pas que l’on cachât son âge.

— Eh bien ! ça m’est égal, on n’a que l’âge qu’on paraît avoir. Moi, barbu déjà comme un Turc, on me donne justement l’âge qu’on ne lui donnerait pas ; on pourra nous peindre dans le même cadre et ça donnera quelque chose de très assorti, la force et la grâce, sujet classique.

— Alors vous voilà décidé ?

— Oui, puisque me voilà épris.

— Vous ne doutez pas du succès ?

— Pas du tout.

— Vous êtes heureux de compter ainsi sur vous-même.

— Mon cher André, je compte sur deux choses qui sont en moi, la jeunesse et l’amour. Ce sont deux grandes puissances : l’amour, qui se sent et se communique, la jeunesse, qui donne la confiance de se risquer et de s’exprimer. Il n’y a pas de vanité à dire qu’on est jeune et amoureux.

— Vous avez raison, répondit Pierre, devenu triste et abattu. Il n’y a de vanité ridicule que chez ceux qui ont perdu la fraîcheur de l’inexpérience et l’ingénuité du premier mouvement. Ils étaient arrivés à un endroit où le chemin, devenu plus large, leur avait permis de dépasser la charrette, et ils approchaient du chalet de Pierre André. Au loin, sur le même chemin, qui gagnait la hauteur, ils aperçurent Marianne, qui avait remis sa monture au pas.

— Elle ne galope plus, dit Philippe. Qui sait si elle ne pense pas à moi ?

Elle y pense à coup sûr, se dit Pierre en lui-même avec une sorte de déchirement.


George Sand.

(La dernière partie au prochain n°.)