Marianne (RDDM)/2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Marianne (RDDM)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 10 (p. 721-746).



MARIANNE




À MON AMI CHARLES POMY.




SECONDE PARTIE.[1]




XIV.


Philippe Gaucher eut la mauvaise fortune de déplaire souverainement à Mme André. C’était pourtant un bon et honnête garçon, le cœur sur la main, l’âme ouverte comme sa physionomie ; mais Mme André ne voulait pas qu’un homme se permît d’être plus beau que son fils, qui n’était cependant pas ce qu’on appelle en province un bel homme. Il n’avait ni larges épaules, ni barbe noire, ni teint coloré, ni poitrine bombée. Il était intéressant, intelligent et modeste ; sa figure comme sa personne tout entière respiraient la distinction d’une nature de choix. Aussi sa mère, qui n’avait jamais vu le monde et qui n’eût su définir en quoi la distinction consiste, avait-elle un critérium certain dans ses moyens de comparaison. Elle fut choquée d’une certaine vulgarité qui filtrait pour ainsi dire à travers toutes les paroles, tous les gestes, toutes les attitudes de Philippe, et elle en conclut que ses idées et ses actions étaient les conséquences de son type. Elle ne manquait pas de cet esprit naturel et gouailleur qui est propre aux habitans du centre, aux femmes particulièrement. Elle le railla donc finement pendant tout le dîner, sans qu’il daignât s’en apercevoir. Il est vrai que, les devoirs de l’hospitalité passant chez elle avant tout, elle lui avait fait fort bon accueil et l’accablait de petits soins.

Philippe, ayant appris que les André dînaient le lendemain chez Mme Chevreuse et qu’on saisirait l’occasion pour le lui présenter, trouva ses affaires plus avancées qu’il n’y comptait, et ne manqua pas de dire qu’il avait une étoile propice tout au beau milieu du ciel.

— Laquelle est-ce ?… lui demanda malicieusement Mme André.

— Je ne sais pas son nom, répondit-il gaîment, je ne connais pas l’astronomie ; mais quand je regarde la plus grosse et la plus belle, je suis bien sûr que c’est la mienne. Est-ce que vous ne croyez pas à l’influence des étoiles, ami Pierre ?

— Si fait ; j’y crois pour Napoléon et pour vous. Si les simples mortels comme moi ont le patronage d’un astre, le mien est si petit et si haut perché que je n’ai jamais pu l’apercevoir. Philippe avait prolongé la soirée d’une façon inusitée à Dolmor, sans se douter que la vieille dame se couchait à neuf heures. Pierre, voyant la pendule marquer onze heures, dit à son hôte : — Vous devez être las du voyage ; quand vous voudrez que je vous conduise à votre chambre, vous me le direz.

— Je ne suis jamais las, reprit Gaucher ; rien ne me fatigue, mais ce roulement de diligence m’est resté dans la tête et m’endort un peu ; donc, si vous voulez le permettre…

Pierre le conduisit à une petite chambre d’ami, toute neuve et très fraîche, dont le peintre ouvrit les persiennes afin, dit-il, d’être réveillé par la première aube. Il prétendait aller explorer la campagne, afin de choisir le motif qu’il aurait à peindre les jours suivans.

— Dormez en paix, lui dit Pierre ; je m’éveille avec le jour, et je viendrai vous chercher, si vous voulez que je vous conduise aux plus beaux endroits de notre vallée.

— Merci, répondit Philippe ; mais franchement j’aime mieux aller seul à la découverte. L’artiste est gêné quand il lui faut recevoir le contre-coup d’une autre appréciation que la sienne.

— C’est-à-dire, pensa Pierre André, que tu veux aller importuner de ta curiosité Marianne jusque chez elle. J’y veillerai, mon garçon ; elle ne t’appartient pas encore, son parrain a encore le devoir de la protéger.

Il rentra dans sa chambre, et, pour se débarrasser de sa mauvaise humeur, il eut envie d’écrire ; mais il chercha en vain le carnet qu’il avait commencé la veille. Il ne le trouva pas, et, ne se souvenant pas bien de ce qu’il avait écrit, il eut quelque inquiétude de l’avoir perdu durant sa promenade. Il se rappela qu’en rentrant il avait posé son bâton et son sac dans le salon, et il descendit pour voir si le carnet ne s’y trouvait pas. Il y rencontra sa mère, qui, elle aussi, paraissait agitée. — Qu’est-ce que nous cherchons ? lui dit-elle.

— Un mauvais petit livre de poche où j’écris mes notes…

— Il est là, dit-elle en ouvrant un tiroir. Je l’ai trouvé ce matin en rangeant, et je l’ai serré.

— Si tu l’as lu, reprit André en mettant le carnet dans sa poche, tu as dû me croire fou.

— Lu ? Mon Dieu non, je ne suis pas curieuse de l’écriture, que je n’ai jamais lue bien facilement ; mais pourquoi me dis-tu que tu peux paraître fou ?

— Parce que… Dis-moi d’abord pourquoi tu parais, toi, inquiète et contrariée.

— Oh ! moi, je peux le dire. Je suis furieuse de penser que nous allons conduire ce joli cœur à Marianne, et que, l’ayant reçu et accueilli, nous voilà forcés de le trouver charmant devant elle. Eh bien ! non ! Quant à moi, je ne ferai pas ce mensonge, je le trouve ridicule et insupportable, et je ne promets pas de ne pas laisser voir ce que je pense de lui.

— Tu le juges trop vite, répondit Pierre en s’asseyant auprès de sa mère, qui s’était jetée avec humeur sur le sofa. Ce n’est ni une bête, ni un méchant garçon ; ses manières, qui ont trop d’aplomb, j’en conviens, plairont peut-être à Marianne, qui sait ? Marianne n’a peut-être pas tout le jugement que tu lui attribues, et que sur ta parole je lui ai attribué aussi.

— Marianne a beaucoup d’esprit, s’écria Mme André, et beaucoup de raison ; tu ne la connais pas.

— C’est vrai ; elle est très mystérieuse pour moi.

— C’est ta faute ; tu lui parles si peu et tu profites si mal des occasions de la connaître !

— C’est un peu ma faute, mais encore plus la tienne. Je t’assure qu’elle aime le rôle de sphinx, et, moi, je n’ai pas la hardiesse de Philippe Gaucher pour soulever le voile de pudeur d’une jeune fille. Elle a beau être une enfant pour moi, c’est une femme, et je ne sais pas brutaliser la réserve d’une femme.



XV.


Mme André réfléchit quelques instans, puis elle prit la main de son fils et lui dit : — Tu es timide, trop timide ! Si tu l’avais voulu, c’est toi que Marianne eût aimé, toi, toi seul qu’elle eût épousé.

— Tu me reproches un bien vieux péché ! Il y a de cela six ans. Songe donc qu’il y a six ans je ne pouvais déjà plus penser au mariage.

— Pourquoi ? Est-on vieux à trente-cinq ans ?

— On l’est assez pour juger son avenir par la comparaison avec le passé. Quand à trente-cinq ans on n’a pas su faire fortune, on peut se dire qu’on ne le saura jamais, et on doit se retirer des embarras et des émotions de la vie.

— C’était raison de plus pour faire un bon mariage.

— Rechercher l’amour en vue d’un bon mariage, voilà ce que je n’ai jamais su faire et ce que je ne saurai jamais.

— Oui, oui, je comprends, je te connais. J’ai aussi ma fierté, et j’estime la tienne ; ce que je te reproche, c’est de n’avoir pas aimé Marianne pour elle-même ; elle le méritait bien, et elle eût été disposée à te le rendre. Quand l’amour se met de la partie, il n’y a plus ni tien ni mien dans les convenances de fortunes.

— C’est vrai, mais je n’ai pas cru que Marianne pourrait m’aimer. Si Philippe a trop de confiance en lui-même, moi je n’en ai peut-être pas assez. Et puis, je l’avoue, j’avais la passion des voyages, et j’espérais pouvoir recommencer. Un autre que moi, avec un peu d’adresse et d’entregent, eût rencontré une occasion comme celle que le hasard m’avait fournie. Je n’ai pas su aider le hasard. Je te l’ai dit cent fois, je ne suis bon à rien pour moi-même. Et à présent tout est consommé, je suis heureux de pouvoir au moins te donner un peu de bonheur. Ne gâtons pas notre vie présente par d’inutiles retours sur le passé. Tu dis que Marianne m’eût aimé… Elle sent bien que je ne m’en suis pas aperçu, et elle ne me le pardonnera jamais. Je m’explique maintenant la froideur qu’elle me témoigne, le soin qu’elle prend de me tenir à distance, et le vous cérémonieux qui a remplacé le bon tu d’autrefois. Une femme, si froide et si douce qu’elle soit, ne pardonne pas à un homme d’avoir été aveugle, et, à présent qu’elle va être dévorée par les yeux effrontés et clairvoyans d’un gros garçon sans scrupule et sans irrésolution, c’est à son profit qu’elle va se venger de ma sottise. Que la vengeance lui soit douce, et qu’elle soit heureuse ! nous n’avons pas d’autre souhait à former. Je prétends m’exécuter de bonne grâce et approuver son choix sans arrière-pensée.

— Tu as tort, mon Pierre. Si tu le voulais bien, il serait temps encore ! mais tu ne le veux pas, tu ne l’aimes pas, ma pauvre Marianne ! c’est un malheur pour elle. Tu l’aurais rendue heureuse, elle ne le sera pas avec un homme qui lui est par trop inférieur.

— Si elle a la supériorité dont tu la gratifies, elle s’en apercevra à temps ; elle n’a pas encore dit oui.

— Tu doutes qu’elle soit intelligente, voilà où je te trouve bête, moi, permets-moi de te le dire ! Je sais bien que je ne peux pas être un juge pour toi, et que tu dois te dire que je ne m’y connais pas. Je sais aussi qu’il est difficile de juger l’esprit d’une personne qui ne veut pas montrer celui qu’elle a ; mais, quand on a envie d’aimer quelqu’un, on cherche, et, quand on aime, on devine. Si tu aimais…

Pierre baisa la main de sa mère avec une émotion qu’il réprima aussitôt. Il avait failli lui dire que depuis quelques jours il était en proie à la tentation d’aimer, et que peut-être il aimait déjà. Il se contint. S’il avouait sa souffrance, elle serait trop vivement partagée par sa mère, et celle-ci le pousserait à une lutte dans laquelle il n’osait pas croire qu’il pût triompher.

— Nous reparlerons de tout cela après-demain, lui dit-il. Voyons d’abord comment le Gaucher prendra. Voici qu’il est tard, il faut dormir. Ne te tourmente pas, et sois sûre que je suis trop heureux avec toi pour beaucoup désirer d’être mieux. Rentré dans sa chambre, il résolut de décharger son cœur, et il ouvrit son carnet. À la dernière page de son monologue de la veille, il trouva une petite pensée sauvage qu’il ne se souvint pas d’y avoir mise, mais qui le fit rêver. — On devrait, se disait-il, faire un herbier de souvenirs. Une fleur, une feuille, un brin de mousse, prendraient la valeur d’une relique, si ces cueillettes vous rappelaient un événement de la vie intérieure, une émotion du cœur ou un effort de la volonté. On se rappelle les dangers ou les fatigues de certaines conquêtes botaniques. On revoit les sites grandioses ou charmans qui vous ont vivement frappé ; mais c’est toujours le spectacle du monde extérieur qui est évoqué par ces vestiges, l’histoire de l’âme jouerait bien un autre rôle…

En ce moment, Pierre entendit marcher sur le bois retentissant des corridors et des escaliers du chalet ; puis on ouvrit la porte d’en bas, et il vit par la fenêtre Philippe Gaucher qui paraissait vouloir aller en pleine nuit à la découverte de ses motifs de peinture.



XVI.


Il était une heure du matin. La conversation de Pierre et de sa mère, dont nous n’avons donné qu’un court résumé, avait duré plus de deux heures. Quelle fantaisie poussait l’artiste à sortir de la maison et de l’enclos avant le jour ? Une subite indignation mordit le cœur d’André, à l’idée que ce jeune fou, pressé de s’assurer une existence indépendante, voulait compromettre Marianne pour arriver plus vite et plus sûrement à ses fins. Il le rejoignit en trois enjambées, comme il prenait résolument le chemin de Validat. — Où allez-vous ? lui dit-il d’un ton brusque ; êtes-vous somnambule ?

— Oui, répondit Philippe plus surpris que fâché de la surveillance de son hôte. J’ai le somnambulisme de l’amour, qui va droit à son but sans savoir par où il faut passer ; mais je trouverai bien tout seul le manoir ou la chaumière de ma jolie campagnarde. C’est par ici que je l’ai vue s’éloigner hier, vous m’avez dit qu’elle demeurait tout près du chemin, du côté des collines de droite. La nuit est claire, et il fera jour dans une heure. Ne vous inquiétez pas de moi, mon cher. Je serais désolé de déranger vos habitudes.

— La première et la plus importante de mes habitudes, répondit Pierre, est de veiller à la sécurité de mes amis.

— Vous êtes trop bon pour moi, vrai ! J’aime mieux aller seul, je vous l’ai dit.

— Ce n’est pas de vous que je me préoccupe, c’est de ma filleule.

— Qui ça, votre filleule ?

Mlle Chevreuse, que vous voulez, je crois, compromettre.

— Elle est votre filleule ? Tiens, tiens ! Alors tout s’explique. Je vous prenais pour un soupirant éconduit et jaloux ; mais, du moment que vous êtes une espèce de père, je reconnais votre droit, et je veux bien vous dire, vous jurer que je serais désolé de compromettre votre Marianne. Sachez, cher ami, que mes intentions sont pures comme le ciel. Hier, ma charmante fiancée a refusé une fleur que je lui offrais, disant qu’elle la voulait cueillir pour son cheval, et je l’ai offerte à son cheval, c’est-à-dire à sa jument, qui s’appelle Suzon, vous l’avez dit hier soir. Or ce matin je compte saccager tous les buissons du pays et faire une gerbe, une guirlande somptueuse de chèvrefeuille que je suspendrai à la porte de Mlle Chevreuse, avec ce modeste billet déjà écrit que j’ai dans ma poche : À Mlle Suzon, son dévoué serviteur. Vous voyez qu’il n’y a pas de quoi se fâcher, et que votre filleule rira de l’aventure.

— Si votre ambition est de la faire rire, je pense que vous réussirez.

— Vous espérez qu’elle rira à mes dépens ? Soit ! La grande question, c’est que, sympathique ou moqueuse, elle s’occupe de moi, et vous m’obligerez en me tournant en ridicule. Je saurai bien prendre ma revanche quand elle aura la cervelle remplie et surexcitée par mes extravagances. Je compte en faire de toute sorte, mais de telle nature cependant que son austère parrain n’ait pas à me rappeler au respect que je dois à sa fille adoptive. Pierre eut envie de lui démontrer tout de suite que l’offrande à Suzon équivalait à une déclaration d’amour à Marianne, déclaration qui pouvait d’autant plus faire jaser que les métayers, ne sachant pas lire et voyant ce bouquet à la porte, ne manqueraient pas de se dire que c’était un mai, c’est-à-dire un gage de fiançailles pour la demoiselle ; mais Philippe paraissait si décidé qu’il fallait ou le laisser faire ou se fâcher, ce qui lui paraîtrait souverainement ridicule et brutalement contraire aux lois de l’hospitalité. Pierre feignit donc de prendre la chose en riant et le laissa s’éloigner seul en lui rappelant que sa mère déjeunait à neuf heures, et qu’on partirait vers midi pour le dîner de Chevreuse, qui devait avoir lieu, suivant la coutume du pays, à trois heures.

— Ne vous inquiétez pas de moi, répondit Philippe, et surtout ne m’attendez pas. Si je suis trop loin pour rentrer à l’heure de votre déjeuner, je trouverai du pain et du lait n’importe où. Sachez bien que nulle part un paysagiste n’est embarrassé de rien. J’ai fait d’autres explorations que celle de votre Suisse microscopique, mon cher !

Pierre feignit de rentrer et prit à travers champs pour se rapprocher de Validat. Il voulait surveiller celui qu’il appelait en lui-même avec un dépit dédaigneux son jeune homme.

Il eut un fou rire de contentement lorsqu’au bout d’un quart d’heure il aperçut de loin Philippe s’arrêter en face du chemin creux qui descend vers Validat, puis continuer à monter sur le chemin découvert pour se diriger vers le castel de Mortsang. Philippe, en contemplant les toits de tuiles moussues de la métairie de Validat, tapie sous les gros noyers et ne présentant ni un pavillon ni une tourelle, n’avait pas voulu supposer que la dame de ses pensées pût habiter cette tanière de paysans laboureurs. Il avait avisé plus loin le castel pittoresque, et c’est là, chez des gentillâtres fort étrangers à ses amours, qu’il allait déposer son offrande.



XVII.


Pierre, résolu quand même à faire bonne garde autour de Marianne, rentra pour prendre son bâton et son sac de promenade, accessoires qui motivaient ses excursions habituelles et sans lesquels on se fût étonné de le voir marcher comme au hasard dans la campagne. Dans le pays, on n’a guère le droit d’errer sans but déterminé, on passerait pour fou ; mais si on a l’air de chercher ou de recueillir quelque chose, on ne passe que pour savant, ce qui est moins grave, à moins qu’il ne se mêle à cette réputation quelque accusation de sorcellerie.

Pierre avait assez de notions d’agriculture pour rester pratique en apparence. On supposait d’ailleurs, à le voir si curieux des ruines, des plantes et des rochers, qu’il était chargé par le gouvernement de faire la statistique du pays. Jamais le paysan du centre ne suppose qu’un particulier se livre à ces recherches pour son propre plaisir ou pour sa propre instruction. Le soleil était levé quand Pierre André se trouva dans le bois de hêtres qui garnissait le ravin au-dessus de Validat. De là, caché dans les taillis, il pouvait explorer du regard et la métairie et les chemins environnans. Il vit qu’on s’agitait beaucoup dans la métairie, probablement pour le dîner que préparait Marianne, et vers cinq heures, il vit Marianne elle-même donnant des ordres, allant et venant dans la cour. Puis on lui amena Suzon, qu’elle monta et dirigea vers l’endroit du bois où coule le ruisseau.

Pierre descendit rapidement la colline et se trouva en même temps qu’elle au petit gué. — Où vas-tu si matin ? lui dit-il d’un ton d’autorité dont elle fut surprise.

— Cela vous intéresse, mon parrain ? Je vais chercher du beurre à la ferme de Mortsang. Nous en manquons pour votre dîner, et moi je prétends que rien ne vous manque chez moi.

— Envoie quelqu’un, Marianne, et ne va pas à Mortsang ; ne va nulle part, je te prie, ne cours pas la campagne aujourd’hui. Reste chez toi à nous attendre ; demain tu sauras si tu dois interrompre ou continuer tes courses solitaires.

— Je ne comprends pas.

— Ou tu ne veux pas comprendre. Eh bien ! sache que Philippe Gaucher a quitté Dolmor au milieu de la nuit pour t’apporter un bouquet. Seulement il s’est trompé et il l’a porté à Mortsang ou ailleurs ; mais, si tu vas par là, tu risques de le rencontrer.

— Eh bien ! quand je le rencontrerais ?

— C’est comme tu voudras. Je t’ai avertie. S’il te plaît de courir après lui…

— Personne ne peut supposer que je sois si pressée de le voir.

— Il le supposera, lui !

— Il est donc fat à l’excès ?

— Je ne dis pas cela, c’est à toi de le juger ; mais il a beaucoup d’assurance, et cela, tu dois déjà le savoir.

— Oui, il a de l’assurance, mais entre l’assurance et la sottise il y a de la marge. Parlez-moi de lui, mon parrain, puisque nous voilà seuls. Je renonce à faire mes commissions moi-même aujourd’hui, du moment que vous me désapprouvez. Je vais rentrer en disant que Suzon a boité et que je ne veux pas la faire marcher aujourd’hui. Mais causons un peu, puisque nous nous rencontrons si à propos.

— Je ne te rencontre pas. Je te guettais.

— Moi ? vraiment ?

— Oui, toi. Je te dois conseil et protection jusqu’au moment où tu me diras : — Je connais ce jeune homme et il me convient.

— Ce moment-là arrivera peut-être ce soir ou demain matin. Je ne pense pas que ma tutelle soit de longue durée au train dont Philippe veut mener les choses.

— Vous croyez que je le connaîtrai ce soir ou demain ? Vous me supposez une intelligence que je n’ai pas.

— Ma chère, tu as une prétention à la bêtise qui est une pure coquetterie.

— Ah ? — fit Marianne, qui écoutait et examinait Pierre avec une curiosité plus marquée que de coutume, — dites toujours, mon parrain ! Expliquez-moi à moi-même, je ne demande qu’à me connaître. Je fais, dites-vous, semblant d’être bête, et je ne le suis pas ?

Pierre fut embarrassé d’une question si directe, et qu’il n’avait pas prévue. — Je ne suis pas venu pour te disséquer, répondit-il. Mon titre de parrain ne m’autorise qu’à te préserver des insultes du dehors. C’est de M. Philippe que tu désires que je te parle, tu te montres très curieuse de ce qui le concerne, toi si indifférente à toute autre chose. Eh bien ! je n’ai rien à te dire de lui, sinon qu’il est entreprenant, et résolu à te plaire par tous les moyens qui seront en son pouvoir.

— Il veut me plaire ? C’est donc que je lui plais ?

— Il le dit.

— Mais il ne le pense pas ?

— Je n’en sais rien ; je ne veux pas supposer qu’il ne te recherche pas pour toi-même.

— Qu’est-ce qu’il vous a dit de moi ? Il ne me connaît pas ! Il ne peut pas me trouver jolie.

— Il te trouve jolie.

— Il ne peut pas le penser, n’est-ce pas, mon parrain ? Dites, je vous en prie.

En questionnant ainsi André, Marianne avait pris une physionomie animée, résolue et craintive tour à tour ; elle avait rougi, son regard s’était rempli d’éclairs fugitifs. C’était une véritable transformation. Pierre en fut vivement frappé. — Tu l’aimes déjà, répondit-il, car te voilà jolie, et c’est lui qui t’apporte la beauté que tu n’avais pas !

— S’il m’apporte la beauté, dit Marianne, qui devint tout à fait vermeille de plaisir, c’est déjà un beau cadeau qu’il me fait et dont je dois lui savoir gré ! Je me suis toujours jugée laide, et personne ne m’a encore détrompée.

— Tu n’as jamais été laide, et je ne sache pas l’avoir jamais dit…

— Oh ! vous, reprit-elle vivement, vous ne m’avez jamais regardée, vous n’avez jamais su quelle figure je pouvais avoir !

— Voilà encore de la coquetterie, Marianne. Je t’ai toujours regardée… avec intérêt.

— Oui, comme un médecin regarde un malade ; vous pensiez que je ne vivrais pas. À présent que vous me voyez bien vivante, vous n’avez plus besoin de vous inquiéter de moi.

— Tu vois bien pourtant que je ne me suis pas couché cette nuit par inquiétude.

— Mais quelle inquiétude ? Voyons ! Quel danger puis-je courir avec M. Philippe Gaucher ? N’est-il pas un honnête homme ? À son âge, on n’est pas corrompu, et d’ailleurs je ne suis pas une enfant pour ne pas savoir me préserver des belles paroles d’un jeune homme.

— Il n’y a en effet que le danger de faire jaser sur ton compte avant que tu ne sois décidée à laisser dire,… toi qui crains tant les propos, jusqu’à ne pas me permettre de te voir chez toi !

— Oh ! vous, mon parrain, ce serait plus grave. On sait bien que vous ne m’épouseriez pas ; vous n’êtes pas dans le même cas qu’un jeune homme qui veut s’établir.

— Que dis-tu là ? c’est absurde. Je ne t’épouserais pas, si j’avais eu le malheur de te compromettre ?

— Si fait ! vous m’épouseriez par point d’honneur, et je ne voudrais ni vous mettre dans un pareil embarras, ni être forcée d’accepter le mariage comme une réparation.

Toutes les paroles de Marianne troublaient profondément André. Ils s’étaient arrêtés, elle dans l’eau où Suzon avait voulu boire, lui, appuyé contre un bloc de grès. Le ruisseau coulait transparent sur le sable qu’il semblait à peine mouiller. Les arbres épais et revêtus de leurs feuilles nouvelles enveloppaient les objets d’une teinte de vert doux où se mêlait le rose du soleil levant. — Marianne, dit André devenu tout pensif, tu es vraiment très jolie ce matin, et le jeune damoiseau qui s’est avisé de découvrir le premier ta beauté doit avoir un profond mépris pour moi, qui lui ai parlé de toi avec la modestie qu’un père doit avoir quand on lui vante sa fille. Il te le dira certainement…

— Eh bien ! que faudra-t-il croire ?

— Il faudra croire qu’un homme dans ma position ne devait pas te regarder avec les yeux d’un prétendant, et qu’il n’est pas ridicule parce qu’il se rend justice. Tu sembles me reprocher d’avoir été aveugle par dédain ou par indifférence. Ne peux-tu pas supposer que je l’ai été par honnêteté de cœur et par respect ?

— Merci, mon parrain, répondit Marianne avec un sourire radieux, vous ne m’avez jamais blessée par votre indifférence. Il m’importe peu d’être trouvée belle, pourvu qu’on m’aime, et je suis bien sûre que vous avez toujours eu de l’amitié pour moi. Si M. Gaucher n’est pas un bon parti pour moi, vous me le direz, et je ne ferai que ce qui vous plaira.

— Attendons à ce soir, Marianne ; s’il te plaît, à toi, tout sera changé, et tu ne me demanderas plus conseil.

— Il pourrait me plaire et vous déplaire… Eh bien ! s’il me plaît, tant pis, je ne vous écouterai pas moins.

— Tu te moques, mon enfant ; s’il te convient, il faudra bien qu’il m’agrée.

Marianne changea de visage et redevint tout à coup la froide petite personne que Pierre connaissait. Il semblait que la résignation de son parrain l’eût blessée, et que, lasse de vouloir provoquer en lui un élan de cœur, elle renonçât de nouveau, et cette fois pour toujours, à être aimée de lui. — Puisque vous me laissez si parfaitement libre d’esprit, lui dit-elle, je ne vais plus songer qu’à m’interroger moi-même. À tantôt, mon parrain. — Et elle allait retourner sur ses pas, lorsque Pierre, emporté par un mouvement violent, saisit la bride de Suzon en s’écriant : — Attends, Marianne, tu ne peux pas me quitter sur cette parole glacée !

— Eh bien ! parrain, dit Marianne radoucie, quelle parole dois-je vous dire ?

— Une parole d’affection et de confiance.

— Ne vous l’ai-je pas dite en vous promettant de ne pas me marier contre votre gré ?

— Et tu ne comprends pas que je ne peux pas accepter ta soumission comme un sacrifice ?

— Ce ne sera peut-être pas un sacrifice, qui sait ?

— Qui sait ? Oui, voilà ! tu n’en sais rien encore ! — Et Pierre, intimidé et découragé au moment où il eût dû laisser déborder son émotion, lâcha la bride de Suzon et baissa la tête, mais pas assez vite pour cacher à Marianne deux larmes qui étaient venues au bord de ses paupières.


XVIII.

— Enfin ! se dit Marianne en reprenant au pas le chemin de sa demeure, il me semble que je vois clair à présent. J’ai bien cru qu’il ne m’aimerait jamais ! Ne l’a-t-il pas pensé et écrit, que le mariage était un tombeau, et que jamais il ne se contenterait d’un bonheur paisible et sûr ? Pourtant il a du chagrin en me voyant hésiter ; quel singulier caractère et comme il doute de tout !

Marianne rentra et s’enferma dans sa chambre, en proie à une agitation qu’elle n’avait jamais éprouvée. Elle était très sincère vis-à-vis d’elle-même ; elle reconnut que sa rencontre avec Philippe l’avait un peu troublée et qu’en se laissant aller à l’instinct, elle pouvait ressentir quelque plaisir à se voir apprécier par cet inconnu. — Ces gens décidés ne se font-ils pas connaître tout de suite, pensait-elle, et ne faut-il pas leur savoir gré de vous épargner les tourmens de l’hésitation ? Pierre a du respect pour moi, c’est flatteur et c’est bon ; mais n’en a-t-il pas trop ? Veut-il donc que je fasse les avances ? est-ce qu’il n’est pas dans l’ordre des choses que l’homme ait l’initiative ?

Marianne se sentait poussée et comme réclamée par un penchant très logique et très vrai, celui qui porte le sexe faible à estimer avant tout, dans le sexe fort, les résolutions qui caractérisent la virilité. Elle avait tressailli d’aise lorsque Pierre avait saisi avec autorité la bride de son cheval pour la retenir ; mais Philippe n’eût pas lâché prise, elle le sentait bien, et Pierre n’avait eu qu’une velléité de courage. Pourtant ces deux larmes qu’il n’avait pu retenir,… Philippe ne les eût pas versées.

— Peut-être que sa timidité est la conséquence forcée de la mienne, se dit encore Marianne. Jamais je n’ai su dire un mot, ni même avoir un regard pour lui faire deviner que je voudrais son amour. Je suis trop fière, il me croit indifférente ou stupide. Est-ce qu’il m’aimerait franchement si j’étais coquette et un peu hardie ? Qui sait ?

Pierre reprenait de son côté le chemin de Dolmor sans songer davantage à surveiller Philippe ; ses larmes coulaient lentement et sans qu’il s’en aperçût. — Ma destinée s’accomplit, se disait-il ; voilà que, pour couronner l’histoire de mes aberrations, j’aime encore une fois l’impossible. Tant que Marianne a été libre et m’a paru indifférente, je n’ai pas songé à elle. Le jour où un rival, qui a toutes les chances contre moi, se présente, je me sens jaloux et désespéré. Je suis vraiment fou, et avec cela idiot, car c’est au moment où je devrais parler que je sens plus que jamais que demander l’amour m’est impossible.

Il trouva sa mère levée et préparant le déjeuner. Il aimait mieux se plaindre de Marianne que de n’en pas parler. Il raconta l’entrevue et ajouta : — Marianne est coquette, je t’assure, et cruellement railleuse. Elle voulait m’amener à lui dire que j’étais amoureux d’elle ; elle avait besoin de ce triomphe avant de se venger. Ce soir ou demain elle eût ri de ma sottise avec son futur conjoint.

Mme André essaya en vain de le dissuader. Elle s’avança même jusqu’à jurer que la petite voisine n’avait jamais aimé que lui, et que c’était lui, lui seul qu’elle attendait depuis cinq ou six ans ; mais, comme elle ne pouvait affirmer qu’elle en eût acquis la preuve dans les confidences de Marianne, Pierre repoussa l’espérance comme un leurre des plus dangereux. Il ne voulut pas avouer que son cœur était pris, et sa mère impatientée finit par lui dire :

— Eh bien ! prenons-en notre parti, et, si ce mariage nous chagrine ou nous contrarie, disons-nous que nous n’avons pas voulu l’empêcher !

Philippe arriva à l’heure du déjeuner et y fit honneur. Il raconta ensuite à Pierre qu’il avait fait beaucoup de pas inutiles pour trouver Validat, qu’il avait failli déposer sa couronne de chèvrefeuille à la porte de Mortsang, mais qu’il s’était informé à temps du nom de la localité et de celui des propriétaires du manoir, qu’il avait été encore plus loin et n’avait trouvé qu’un désert de landes marécageuses, qu’enfin il était revenu sur ses pas et s’était approché, vers les huit heures du matin, d’une métairie fort laide qu’il allait encore quitter sans s’y arrêter, lorsqu’il avait vu dans un pré un petit cheval au vert. Il avait reconnu ce petit animal pour Mlle Suzon. Il avait pénétré dans le pré à travers les épines et, après avoir passé la couronne autour du cou de la maigre jument, revenait triomphant, jugeant son entreprise réussie et sa nuit bien employée.

Pierre lui répondit à peine, et, pour se débarrasser de lui, il lui conseilla d’aller se jeter sur son lit, vu que le manque de sommeil pouvait paralyser ses moyens de séduction. Philippe jura qu’il était homme à passer trois nuits sans dormir et sans qu’il y parût, ce qui ne l’empêcha pas d’aller s’étendre incognito sur la mousse, dans le creux des roches, et d’y savourer les douceurs du repos jusque vers midi.

À midi sonnant, la patache et la jument du domaine de Validat se trouvèrent à la porte de Dolmor. Mme André avait mis sa robe de soie puce encore fraîche, bien qu’elle eût dix ans de service. Philippe endossa un habit noir de la meilleure coupe et mit une cravate éblouissante. André ne changea rien à son costume des dimanches. Mme André monta dans la patache, que l’époux de Marichette se disposait à mener au pas en marchant à côté de la jument. Philippe, assis à côté de Mme André, prétendit conduire, mais il ne réussit jamais à prendre le trot, allure inusitée pour une jument poulinière du pays.

André avait pris les devans à pied. Il arriva le premier à Validat, mais il attendit pour se présenter que la patache l’eût rejoint. Le lourd véhicule, trouvant la barrière ouverte, fit son entrée majestueuse et lente, et s’arrêta entre la porte du logis et le tas de fumier. Philippe trouva son futur manoir un peu trop rustique et se promit de changer tout ça, pour peu qu’il y eût des bâtimens convenables. Malheureusement il n’y en avait pas, et Marianne, qui attendait ses hôtes au seuil de la chambre des métayers, les y fit entrer, ni plus ni moins que s’ils eussent été de simples paysans. Marianne avait pourtant son petit sanctuaire très coquet de l’autre côté de la cloison ; mais elle n’était pas disposée encore à y admettre un étranger, et Pierre lui sut gré de ne pas en accorder l’entrée si vite à son nouvel hôte.

Marianne, après avoir embrassé Mme André, tendu la main à son parrain et salué sans timidité le convive qu’on lui présentait, emmena Mme André dans sa chambre afin qu’elle se débarrassât de son châle et de son voile noir. En ce temps-là, les bourgeoises pauvres ne portaient guère de chapeaux ; elles sortaient avec un voile sur leur bonnet de linge blanc.


XIX.

Pierre s’amusait intérieurement de la déconvenue de Philippe, que celui-ci dissimulait de son mieux sous un air enjoué. Il ne se doutait pas de la simplicité, je dirai même de la rusticité des habitudes de nos propriétaires campagnards en ce pays et à cette époque. Marianne n’avait rien changé d’apparent à ses habitudes d’enfance. Longtemps elle n’avait pas eu d’autre salon que cette grande pièce à solives enfumées d’où pendaient des grappes d’oignons dorés, et au centre de laquelle, en guise de lustre, se balançait la cage à claire-voie où l’on met les fromages. Les paysans sont très propres dans cette région. Si les poules et les canards pénètrent à tout moment dans l’intérieur, la ménagère, armée du balai, est incessamment sur pied pour les chasser et faire disparaître les traces de leur passage. Les lits et tous les meubles sont frottés et luisans, la vaisselle brille de netteté sur le dressoir ; mais ces grands lits de serge jaune, fanés jusqu’à avoir pris la teinte feuille morte, la noire cheminée à crémaillère encombrée de pots, de chats et d’enfans, le dallage inégal et crevassé, la petitesse de l’unique fenêtre, l’écrasement d’un plafond garni de provisions et d’ustensiles qu’il faut éviter en marchant, tout cela n’offrait pas au jeune Parisien l’idée d’un bien-être suffisant, et il ne pouvait même pas rêver un atelier de peinture dans ce local sans lumière et sans élévation.

Comme il y avait de la finesse sous sa pétulance, il se garda bien de dire à André un mot qui exprimât son déplaisir. Il se contenta de demander si c’était là qu’on allait dîner. — Je le présume, répondit Pierre. Mme Chevreuse a bien quelque part un petit appartement ; mais depuis qu’elle l’a fait arranger, je n’y suis pas entré, et j’ignore si elle a une salle à manger. Je crois qu’elle vit sur un pied d’égalité complète avec ses métayers et qu’elle prend ses repas avec eux.

— Alors nous allons manger avec tout le personnel de la ferme ? Eh bien ! c’est charmant ! et voilà ce que j’appelle la vraie vie de campagne.

En ce moment, la Marichette vint dire à Pierre que, si ces messieurs souhaitaient faire un tour de jardin, ils y trouveraient de quoi s’asseoir, et que la demoiselle y était sans doute déjà avec Mme André,

— Le jardin est derrière la maison, ajouta-t-elle ; mais, si vous voulez passer par le logis à la demoiselle, vous n’aurez pas à faire le tour des bâtimens.

— Nous aimons mieux faire le tour, répondit Pierre, qui était pourtant très curieux de pénétrer chez Marianne, mais qui ne se souciait pas de montrer le chemin à son compagnon. Ils passèrent derrière la métairie et entrèrent dans le jardin de Marianne, où ils trouvèrent la table dressée et le couvert mis dans le petit parterre abrité qui s’étendait devant l’appartement. La porte vitrée était ouverte toute grande, et, sans entrer, car il n’y avait personne, ils virent un petit salon en vieille boiserie, peinte en blanc et vernie à neuf.

Le meuble Louis XV était assorti à la boiserie. La glace, enguirlandée de ces jolis festons de bois découpé qu’on imite tant bien que mal aujourd’hui, avait à cette époque quelque chose de très suranné, car la mode, surtout en province, les proscrivait absolument. Ce n’en était pas moins coquet et charmant, ces guirlandes d’un blanc poli pendant jusque sur la glace transparente, que des gerbes véritables placées devant ne laissaient voir que comme un point brillant ouvrant sur l’espace.

Pierre, avec un effort de mémoire, reconnut cette pièce et ce mobilier que, du temps du père Chevreuse, il avait vus sales, écornés, sentant la gêne ou l’apathie. Marianne avait eu le bon goût d’apprécier ces vestiges de l’autre siècle et de les faire restaurer. Le pavé était recouvert d’un tapis à teintes douces. Aucun objet sur les boiseries, mais partout des fleurs splendides s’élevant en buissons, presqu’en arbres, sur les encoignures et sur la console qui faisait face à la cheminée.

— Voilà qui est exquis ! s’écria Philippe. Je savais bien qu’elle était artiste !

— Comment le saviez-vous ? lui dit Pierre, qui au fond était plus surpris que lui.

— Mon cher, ça se voit dans la femme, au premier aspect, sans pouvoir se définir. Marianne a le type duchesse !

— Qu’est-ce que le type duchesse ? Je ne suis pas comme vous, je n’ai pas beaucoup vu le monde.

— Est-ce pour ça que vous êtes aujourd’hui d’une humeur massacrante ? dit Philippe en riant.


XX.

L’apparition de Marianne et de Mme André mit fin à ce dialogue. Elles passaient dans le jardin, et on s’empressa de les y rejoindre, Pierre déclara à sa filleule qu’ayant été exclu si longtemps de son sanctuaire, il ne le connaissait plus et voulait voir les changemens qu’elle y avait faits.

— Vous n’en trouverez aucun, répondit-elle ; mon père aimait son jardin, il l’avait planté lui-même ; je n’ai rien voulu détruire, et puis les métayers ont droit à leur part de légumes. Le temps s’est chargé de faire mourir beaucoup d’arbres, et la gelée a emporté beaucoup d’arbustes. Il en a poussé de plus rustiques, et le fond de l’enclos, au bout du verger, dont mon père avait voulu faire une pépinière, est devenu tout à fait sauvage.

— Je veux voir ça, dit Pierre, je me souviens que c’était très mouillé, et j’avais prédit à ton père que ses arbres d’ornement n’y réussiraient pas.

— Allez-y seul, parrain, répondit Marianne ; c’est un peu humide et raboteux pour Mme André.

Pierre traversa le verger et pénétra dans l’ancienne pépinière, qui occupait une langue de terrain fermé de haies très élevées et que traversait le ruisseau. Il y fut saisi d’une sorte de ravissement. Marianne avait laissé la nature faire tous les frais de ce petit parc naturel. L’herbe y avait poussé haute et drue en certains endroits, courte et fleurie en d’autres, selon le caprice des nombreux filets d’eau qui se détachaient du ruisseau pour y rentrer après de paresseux détours dans les déchirures du sol. Ce sol, léger, noir et mélangé de sable fin, était particulièrement propice à la flore du pays, et toutes les plantes rustiques s’y étaient donné rendez-vous. Les iris foisonnaient dans l’eau avec les nymphéas blancs et jaunes. L’aubépine et le sureau avaient poussé en arbres luxurians. Toutes les orchidées si variées du pays diapraient les gazons avec mille autres fleurs charmantes, les myosotis de diverses espèces, les silènes découpées, les parnassies, les jacynthes sauvages, quelques-unes blanches, toutes adorablement parfumées. Les renflemens du terrain, étant plus secs, avaient gardé leurs bruyères roses et leurs genêts rampans, que perçaient de leurs blanches étoiles, roses en dessous, les anémones sylvestres.

Il n’y avait pas de sentier, tout éboulement de sable servait de passage pour se diriger dans ce labyrinthe, où ne paissait jamais aucun bétail et que Marianne seule fréquentait. Quelques roches y servaient de siège à sa rêverie, et des touffes d’aulnes et de hêtres élancés y donnaient assez d’ombre sans étouffer la végétation basse. Marianne aime donc la nature, se disait Pierre, enivré d’une joie intérieure ; elle la comprend, elle la sent comme moi ! Et elle ne le dit pas, elle n’en parle jamais, je ne m’en doutais pas !

— Eh bien ! mon parrain, lui dit-elle en paraissant tout à coup à ses côtés, vous voyez que je ne suis pas une bonne jardinière et que vous ne changeriez pas votre nouveau jardin, que vous trouvez trop jeune, pour ce vieux marécage abandonné.

— Ce vieux marécage serait un paradis pour moi ! Sais-tu qu’un botaniste y ferait un herbier presque complet de la flore du pays ? J’y ai éprouvé plus d’une surprise, car j’y ai trouvé les espèces les plus rares et qu’il m’a fallu parfois aller chercher bien loin ; tiens, par exemple, cette élode des marais, qui est là sous nos pieds.

— Ah ! celle-là vient des pierres de Crevant, elle a bien voulu pousser ici.

— Tu as donc été quelquefois à Crevant ?

— Souvent, c’est un jardin naturel très riche ; c’est de là que j’ai rapporté cette jolie jacynthe blanche.

— Ce n’est pas une jacynthe, c’est la ményanthe, beaucoup plus belle et plus rare.

— Je ne sais pas les noms des plantes, mon parrain, mais je connais bien leur figure et leur odeur. Toutes les fois que je me promène, je recueille des graines, des oignons ou de jeunes plantes, je les apporte ici, où presque tout réussit.

— Alors je comprends ce que je vois. Ce petit éden est ton ouvrage ?

— En partie ; mais je ne me vante pas d’acclimater volontairement toutes ces folles herbes, on me tiendrait pour folle.

— Tu aurais bien pu me le dire à moi, qui ai la même manie.

— Oh ! vous, vous êtes savant, et il est naturel que vous soyez curieux de tous ces échantillons. Moi, qui ne sais rien, je n’ai pas d’excuse.

— Tu aurais besoin d’excuse pour aimer les fleurs ? Ah ! Marianne, c’est d’autant plus charmant de ta part que tu ne sais pas tous les secrets de leur beauté. Si tu les examinais attentivement…

— Oh ! pour cela, je les examine, et, sans savoir un mot de science, je pourrais vous dire leurs rapports et leurs différences. Elles sont si jolies et si variées ! J’admire encore plus les belles fleurs étrangères que vous avez dans votre jardin ; mais mon amitié n’est pas pour elles. Nos petites sauvages sont plus à mon gré et à ma portée.

— Tu les regardes donc dans tes promenades ? Je m’imaginais que tu ne voyais rien, que tu faisais courir ta Suzon pour le plaisir de te sentir emportée vite, qu’enfin tu aimais la campagne pour son libre espace, et le mouvement pour lui-même.

— Ah ! c’est certainement un grand plaisir d’aller vite, de fendre le vent et de voler sur la bruyère comme un lièvre ; mais c’en est un plus grand de tout voir en allant au pas et de s’arrêter devant ce qui vous plaît ou vous étonne. J’aime l’un et l’autre, ce que je connais et ce que je ne connais pas. Je voudrais ne rien apprendre et tout savoir,… ou encore mieux je voudrais tout savoir pour l’oublier et le retrouver quand il me plairait, car il y a un grand plaisir à vouloir deviner, et si je savais toujours, j’en serais privée.

— Reste comme tu es, Marianne ! tu es, je le vois, de ces natures qui possèdent le vrai sans avoir besoin de démonstration, et dis-moi encore, puisque tu es en train de te révéler aujourd’hui…

— C’est assez, mon parrain. Je crains que votre mère, que j’ai quittée pour vous rejoindre, ne s’ennuie sans moi. Retournons auprès d’elle.


XXI.

— Veux-tu me donner le bras ? dit Pierre en s’arrachant à regret à l’oasis fleurie où pour la première fois Marianne avait trahi le secret de ses rêveries solitaires.

— On ne peut pas marcher deux de front ici, répondit Marianne. C’est une promenade pour une personne seule.

— Seule,… tu ne le seras pas toujours ! Je crois que bientôt tu feras faire ici une allée.

— Doublons le pas, dit Marianne. Voici M. Gaucher qui nous cherche, je ne veux pas qu’il entre dans mon désert. — Et elle se mit à courir, adroite et légère, sur ce terrain raviné qu’elle effleurait comme une hirondelle.

— Merci, Marianne ! lui criait Pierre dans son cœur ; mais l’espèce d’ivresse où il était plongé se dissipa vite lorsqu’il vit Marianne accepter le bras que Philippe lui offrait pour rejoindre Mme André. Il eût voulu qu’elle trouvât un prétexte pour le refuser. Il est vrai qu’il n’y en avait pas de plausible, à moins de prendre un rôle de béguine.

Marianne semblait peu disposée à se poser en prude vis-à-vis de Gaucher. Elle avait fait une jolie toilette assez voyante : une robe de mousseline de laine bouton d’or, qui donnait à sa peau brune un reflet très favorable. Au cou et aux bras, ce ton vif était coupé et adouci par des ruches de tulle uni très transparent, Rien dans ses cheveux noirs qu’une rose jaune nuancée de rose ; mais sa chevelure épaisse et courte était bouclée avec plus de soin qu’à l’ordinaire. Elle était bien chaussée, et son pied, qu’elle cachait presque toujours dans de grosses bottines et même dans de vulgaires sabots de noyer, était une merveille de petitesse. Gaucher l’examinait avec une curiosité hardie qui ne semblait pas lui déplaire. Il regardait son pied, sa main, sa taille, d’un air de connaisseur satisfait qui veut que l’on constate sa satisfaction. Il ne se gêna pas pour lui dire qu’elle avait une robe délirante de ton, et que sa taille était un palmier balancé par la brise.

— Ma taille un palmier ? répondit gaîment Marianne. Alors c’est un palmier nain, un chamærops ? n’est-ce pas, mon parrain ?

— Oh ! oh ! savante ? s’écria Philippe naïvement.

— Non, monsieur, pas du tout. M. Pierre a un palmier comme cela dans une caisse, et j’ai retenu le nom.

— Mais vous aimez les fleurs, car vos vases et vos corbeilles sont des merveilles de goût.

— Ce ne sont que des fleurs de nos haies et de nos prés. Je les aime mieux dehors que dans mon petit salon ; mais je n’ai pas souvent le plaisir de recevoir Mme André, et, comme les anciens offraient des victimes à leurs dieux protecteurs, moi je sacrifie de belles plantes à ma bonne amie.

— Je n’y vois pas un brin de chèvrefeuille, dit Philippe, qui avait suivi Marianne dans le salon où se reposait Mme André.

— Suzon aurait pu nous en donner un peu du sien, répondit Marianne ; mais comme le collier la gênait, elle s’est roulée avec, et je vous laisse à penser en quel état elle l’a mis. Il n’en restait que l’adresse dont elle ne s’est pas souciée, sous prétexte qu’elle ne sait pas lire.

— Vous riez, monsieur André ? dit Philippe à Pierre : pourquoi ? J’ai atteint mon but pourtant…

— Vous aviez un but ? dit Marianne.

— Sans doute, je voulais vous faire savoir que j’avais pensé à vous dès avant le jour. Vous le savez, c’est tout ce que je demande.

— Et qu’est-ce qui vous a pris de penser à moi de si grand matin ?

— Vous voulez que je vous le dise ?

— Puisque vous voulez que je vous le demande ?

— Puis-je vous répondre comme cela devant témoins ?

— Vous ne m’avez pas dit en secret que j’avais été l’objet de vos pensées. Il ne faut pas commencer tout haut un propos qu’on serait obligé de finir tout bas, il vaut mieux ne rien dire.

— En d’autres termes, j’aurais mieux fait de me taire ?

— Je ne dis pas cela ; je désire savoir ce que vous pensiez de moi ce matin. C’est sans doute quelque chose d’agréable, puisque vous avez fait la cour à Suzon.

— J’ai pensé que vous étiez un type de grâce et de charme à faire tourner la tête.

— Merci, mon bon monsieur. Vous faites la charité d’un compliment avec une tranquillité de souverain. Faut-il faire la révérence ?

— Si vous voulez, mademoiselle Marianne.

— Voilà, monsieur Philippe, répondit-elle en faisant une révérence académique très moqueuse, mais pleine de gentillesse. Pierre la regardait avec stupéfaction. Il ne se doutait pas qu’elle pût être animée et coquette à ce point. Philippe, enhardi, se mit à lui faire la cour, enchanté d’être raillé par elle, et pensant, comme tout autre l’eût pensé à sa place, qu’elle prenait grand plaisir à le rendre amoureux.


XXII.

On servit le dîner sous les pampres et les jasmins, dont les longues guirlandes descendaient sur l’auvent et retombaient en franges autour des convives. La table était toute brillante de vieilles faïences, alors sans grande valeur, mais qui aujourd’hui seraient fort estimées, et dont les couleurs gaies, se détachant sur un fond bleuâtre, réjouissaient la vue. Marianne avait remis en vue d’anciennes verreries de Nevers que ses parens n’osaient plus faire paraître, parce qu’on n’estimait plus les antiquailles, mais qu’un amateur eût admirées. Philippe était assez artiste pour apprécier au moins l’étrangeté de ces jolis ustensiles, et il ne laissa échapper aucune occasion de louer l’ensemble et les détails du service. Il mangea de grand appétit, car Marichette, dirigée par la demoiselle, était une fine cuisinière, et les mets les plus simples devenaient de friands morceaux en sortant de ses mains. Il y avait encore quelques bouteilles d’excellent vin dans le cellier du père Chevreuse ; Marianne n’y avait pas fait de tort. En somme, elle mit à son petit dîner autant de coquetterie qu’elle en avait mis dans sa personne et dans ses manières. Philippe, qui ne croyait pas du tout à son personnage d’hôte inattendu, jugea facilement que tout allait grand train pour lui, et qu’il n’aurait pas de peine à se donner pour emporter d’assaut le cœur et la dot de la demoiselle.

Il était sinon gris, du moins un peu tendre au dessert. Pierre, en voulant le retenir par la critique et la contradiction, ne faisait que l’exciter ; Mme André, espérant le rendre ridicule, le taquinait ouvertement. Marianne le provoquait à la confiance et à l’expansion avec une finesse qui pouvait fort bien lui paraître un encouragement, si bien qu’au sortir de table, après mille fusées de galanterie louangeuse, les unes assez bien tournées, les autres d’assez mauvais goût, Philippe s’empara du bras de Marianne, disant qu’il voulait voir les grands bœufs et les gros moutons, vu qu’un paysagiste appréciait le bétail mieux qu’un agriculteur.

— Je n’en crois rien, dit Marianne en retirant son bras ; vous avez la prétention d’apprécier tout mieux que nous, à la campagne comme à la ville, parce que vous êtes artiste de profession ; moi, je dis que le métier gâte tout et que vous ne voyez rien. — Et comme Philippe se récriait : — Vous voyez trop, reprit-elle, et vous voyez mal ; vous voulez traduire des choses qui ne se traduisent pas. Le beau est comme Dieu, il est par lui-même et ne gagne rien à être vanté par des hymnes et des cantiques. Au contraire les paroles, les chants, les peintures, tout ce que l’on invente pour embellir le vrai ne sert qu’à diminuer le sentiment qu’on en a, quand on le contemple sans se préoccuper de la manière de l’exprimer.

— Quoi ? qu’est-ce que cela ? s’écria Philippe. Anti-artiste ? bourgeoise par système ? cela jure venant de vous comme une chenille sur une rose.

— Ah ! je vous y prends ! répliqua vivement Marianne, une chenille ne jure pas sur une rose, car précisément celles qui vivent sur nos rosiers sont fines, lisses et d’un vert printanier extrêmement fin. Vous n’avez jamais regardé une chenille, monsieur le peintre. Il y en a qui sont des merveilles de beauté, et je n’en connais pas de laides. Comment verriez-vous mes grands bœufs, puisque vous ne pouvez même pas voir une si petite bête ?

— Est-ce que c’est vous, dit Philippe à André, vous naturaliste, qui avez persuadé à votre filleule que l’art tuait le sentiment de la nature ? Je vous dirais alors que vous lui avez enseigné un joli paradoxe.

— Cela se présente en effet comme un paradoxe dans votre discussion, répondit André, et votre prétention n’est pas moins paradoxale que celle de Marianne. Je crois qu’en plaçant mieux la question on pourrait mieux discuter.

— Placez-la bien, mon parrain, dit Marianne.

— Eh bien ! la voici comme elle m’apparaît, reprit Pierre en s’adressant à Gaucher. Vous croyez que pour voir il faut savoir, et je suis de votre avis : le naturaliste voit mieux que le paysan ; mais l’art est autre chose que la science, et il faut le sentir avant de savoir l’exprimer. Voilà ce que veut dire Marianne. Elle pense que vous n’avez pas encore assez contemplé et assez aimé la nature pour la rendre. Notez que, pas plus que moi, elle n’a vu votre peinture, et que par conséquent ce n’est pas votre talent qu’elle critique. C’est votre théorie, un peu cavalière dans la bouche d’un tout jeune homme. Elle croit qu’on ne doit pas aller de l’atelier à la campagne, mais aller de la campagne à l’atelier, c’est-à-dire que l’on n’apprend pas à voir parce que l’on est peintre, mais que l’on apprend à être peintre parce que l’on sait voir. N’est-ce pas là ce que tu voulais dire, Marianne ?

— Absolument, répondit-elle, donc vous me donnez raison ?

— Allons voir les bêtes, s’écria Philippe, je vois bien qu’ici on a trop d’esprit pour moi !

— Allons voir les bêtes, soit, répondit Marianne. Vous venez, mon parrain ? — Et elle ajouta tout bas : — Je vais avec vous jusqu’aux étables, et je reviens ici faire la partie de votre mère.

— Nous vous suivons, répondit Pierre ; mais il ne les suivit pas. Il revint au salon avec Mme André en lui disant : — Laissons-les s’expliquer ensemble. Le moment est déjà venu où Marianne va se décider. Elle l’a voulu, elle l’a mis en confiance. Il va résumer en une seule toutes les déclarations qu’il lui a faites pendant le dîner. Si cela plaît à Marianne, notre avis est fort inutile : nous n’aurons qu’à dire amen.

Mme André était inquiète ; elle ne voulait pas que Pierre abandonnât ainsi la partie. Elle le força d’aller rejoindre Marianne. Il lui promit d’obéir et s’en alla tout seul au fond du petit désert où il avait eu, quelques heures auparavant, un moment de bonheur et d’espoir. Il l’avait déjà perdu, et toute sa vie manquée par excès de modestie lui apparaissait comme une raillerie amère devant le triomphe subit d’un enfant qui n’avait peut-être pas d’autre mérite que la foi en lui-même.

Au bout d’une heure de profonde tristesse, il revint auprès de sa mère, qu’il retrouva causant ménage avec la Marichette tout en l’aidant à replacer dans les placards du salon les vieilles faïences et les jolis ustensiles de verre. — Eh bien ! dit-elle en prenant le bras de Pierre et l’emmenant au jardin, tu reviens seul ?

— Je ne sais où ils sont, répondit Pierre. Je croyais les retrouver ici.

Ils firent le tour de la tonnelle de vigne. Ils n’y étaient pas. — Vous voyez bien, disait Pierre, que ce tête-à-tête prolongé est définitif.

— Non, c’est qu’ils sont encore à la ferme. Vas-y donc !

— Je ne veux pas avoir l’air de les surveiller, et s’ils font une promenade sentimentale dans le bois de hêtres, je ne veux pas, en les cherchant, attirer sur Marianne l’attention des gens de la ferme.

Ils rentrèrent au salon, d’où Marichette s’était retirée, et ils attendirent encore un quart d’heure. Mme André était pleine de dépit et d’anxiété. Pierre était muet et comme brisé. Enfin Marianne entra seule, un peu agitée, quoique souriante. — Pardonnez-moi, ma bonne amie, dit-elle en embrassant Mme André, je vous fais bien mal les honneurs de chez moi ; mais c’est votre faute. Pourquoi m’avez-vous amené un hôte si entreprenant ?

— Entreprenant ? dit Pierre avec une amertume ironique.

— Eh oui ! Il veut qu’au bout de trois heures je l’aime et lui promette de l’épouser. C’est un peu vite, convenez-en !

— Ce n’est pas trop vite, s’il a réussi à te décider.

— Je suis décidée ! dit Marianne.

— Alors, reprit Pierre navré, tu viens nous annoncer ton prochain mariage. Pourquoi n’est-il pas là pour nous dire son triomphe ?

— Oh ! il a le triomphe modeste ; il est parti.

— Il retourne seul à Dolmor ?

— Non, il retourne à Paris,

— Acheter les livrées ? dit Mme André, qui entendait par là, comme les gens de campagne, les cadeaux de noces.

— Il les achètera sans doute bientôt pour une Parisienne, répondit Marianne, car il m’a déclaré en avoir assez des demoiselles de campagne.


XXIII.

Mme André se leva toute droite en s’écriant : — Ainsi tout est rompu !

Marianne regarda Pierre, qui n’avait pu contenir un cri de joie.

— En êtes-vous content, mon parrain ? dit-elle.

— Non, si tu le regrettes !

— Je ne le regrette pas. Il n’avait pour lui que son audace, qui d’abord m’avait donné bonne opinion de lui. Je me disais qu’avec un homme si décidé je n’aurais jamais la peine d’avoir une volonté à moi, et je trouvais cela très commode ; mais, quand on ne doute de rien, il faut avoir beaucoup de jugement, et au bout de trois de ses paroles j’ai vu qu’il pouvait avoir du cœur, de l’esprit et de la bonté, mais pas l’ombre de raison. Qu’est-ce que je deviendrais, moi si nulle et si faible, avec un maître sans cervelle ? Ce n’est pas possible, et, comme il voulait absolument savoir mon opinion sur son compte, je la lui ai dite tout bonnement, comme je vous la dis.

— Raconte-nous donc comment cela s’est passé, dit Mme André. Et d’abord, où étiez-vous ? Est-ce dans l’étable à bœufs qu’il t’a fait sa déclaration ?

— Non, c’est dans le pré, là, de l’autre côté du buisson. Je m’étonne que vous ne nous ayez pas entendus, car nous nous disputions fort en marchant. Quant à la déclaration, elle était toute faite ici, devant vous, sous l’influence du vin muscat, et il n’avait pas besoin d’y revenir. Il a parlé mariage tout de suite ; mais, comme mon parti était déjà pris, je lui ai répondu tout de suite que je ne voulais pas me marier ; de là la querelle. Il a le vin mauvais quand on le contrarie. Il m’a reproché d’être une coquette de village et de l’avoir roué tout le temps du dîner. Il m’a même dit des choses assez dures que je me suis laissé dire, je les méritais. J’avais été coquette certainement, et je mentirais si je ne l’avouais pas ; seulement mes coquetteries n’étaient pas pour lui, et comme je ne pouvais pas lui confesser mon secret, j’ai mieux aimé lui laisser penser de moi ce qu’il voudra.

— Et pour qui donc tes coquetteries ? dit Mme André.

— Pour quelqu’un qui ne veut pas deviner ce qu’on ne lui dit pas. Pour s’entendre avec ce quelqu’un-là, il faudrait avoir l’aplomb de M. Philippe. J’ai essayé de l’avoir, et je ne demandais qu’à être excitée par ses louanges pour avoir le courage qui m’a toujours manqué ; mais le professeur est déjà parti, et je me demande s’il m’a réellement trouvée intelligente et jolie, car je recommence à douter de moi.

— Marianne, Marianne ! s’écria Pierre en tombant aux genoux de sa filleule, si tu m’as deviné malgré ma sauvagerie, tu me la pardonneras, car je l’ai bien expiée aujourd’hui !

— J’ai quelque chose à me faire pardonner, moi aussi, répondit Marianne. J’ai lu ce qu’il y avait dans votre carnet, mon parrain. Vous l’avez laissé tomber avant hier sur l’herbe du petit chemin pendant que vous me parliez de M. Gaucher ; je l’ai trouvé en revenant. J’ai cru que c’était un album de dessins comme vous en faites souvent dans vos promenades. Je l’ai ouvert, j’ai vu mon nom… Dame ! j’ai lu, j’ai tout lu, et le soir j’ai reporté le livre et l’ai posé sans rien dire sur la table de votre salon, à côté de votre sac. Voilà mon crime. J’ai su alors que vous doutiez de mon affection et que vous regrettiez de n’y pouvoir compter. J’ai voulu voir si vous seriez jaloux du prétendant, j’ai été aimable avec lui pour m’assurer si je saurais vous paraître aimable, et à présent…

— À présent ! s’écria Mme André, il est heureux, car il avait beau me le cacher, je le devinais bien, moi, son ennui, et pourquoi il disait tant de mal de lui-même !

— Mais, je ne te vaux pas, Marianne, dit Pierre avec un dernier sentiment d’épouvante ; je ne te mérite pas ! tu es un être adorable, et je suis…

— Ne dites pas ce que vous pensez de vous, reprit vivement Marianne ; vous avez assez dit devant moi tout ce que vous pouviez imaginer pour me décourager de vous aimer, vous n’avez pas réussi. C’était mon idée depuis six ans. Je ne croyais pas, quand j’ai commencé à penser à vous, que vous seriez si longtemps sans revenir. Je vous attendais toujours, moi, avec cette patience de paysan qu’on apprend chez nous dès l’enfance ; mais votre retour m’avait découragée, car je voyais bien que vous vous défendiez d’aimer, et sans votre carnet j’aurais cru que tout était fini pour moi. J’ai repris courage en voyant que vous songiez à moi malgré vous, et puis, ce matin,… j’ai vu deux larmes dans vos yeux. Allons, convenons-en, que nous nous aimons, et qu’à présent il nous serait impossible de vivre l’un sans l’autre.

— Oui, impossible ! répondit Pierre André, car jamais deux âmes n’ont été aussi semblables que les nôtres. Timides et concentrés tous deux, nous avons pourtant la même franchise et la même droiture. Nous avons les mêmes goûts avec les mêmes empêchemens pour les manifester en public, mais avec le même besoin de nous les révéler l’un à l’autre et de les savourer en commun. Nous adorons la nature et nous aimons les champs ; séparés, nous les avons aimés avec mélancolie, et nous allons les aimer avec transport ! mais ce qui nous a le plus manqué, manqué à tous deux, je t’assure, c’est l’amour vrai, l’amour partagé, la confiance illimitée en un être qui est un autre nous-même. À quarante ans, je t’apporte un cœur qui ne s’est nourri que de rêves et qui est vierge de cet amour-là. Accepte-le comme ton bien, car tu seras tout pour lui, le passé, le présent et l’avenir.

Il faisait nuit quand Pierre et sa mère quittèrent Validat. Mme André voulut marcher un peu, et puis elle monta dans la patache en les laissant la suivre, car elle sentait qu’ils avaient besoin de se parler seul à seul, et Marianne, qui avait la voiture pour revenir chez elle, marcha jusqu’à Dolmor au bras de son parrain, qu’elle s’était remise à tutoyer et à appeler Pierre.

— Quelle nuit ! lui disait-il en regardant avec elle le ciel étoilé. Quel air vivifiant et quels parfums de plantes ! Je crois que ce soir la terre et même les pierres sentent bon ! Jamais je n’ai vu des étoiles si pures, et il me semble que nous traversons un pays de fées, qui s’est fait là autour de nous, à notre insu, depuis ce matin. Ah ! si j’avais été heureux comme cela dans ma première jeunesse, je serais devenu un grand poète et un grand peintre.

— Dieu merci, répondit Marianne, tu n’es rien devenu de tout cela, car tu me trouverais trop au-dessous de toi, moi qui ne sais rien de ces belles choses ; mais il me semble que, n’étant pas capable de dire pourquoi j’aime tant la nature, je l’aime davantage. M. Philippe me faisait horreur aujourd’hui quand il trouvait des mots d’une pédanterie bizarre pour qualifier tout ce qu’il voyait. Non, il n’y a pas de mots pour dire, et je crois que plus on dit, moins on voit. La nature, vois-tu, Pierre, c’est comme l’amour. C’est là, dans le cœur, et il ne faut pas trop en parler, car on rapetisse toujours ce qu’on veut décrire. Moi, quand je rêve, je ne sais pas ce qu’il y a dans moi, je ne vois que ce qui est entre le ciel et moi. Moi d’ailleurs, je ne compte pas ; si je pense à toi, il me semble que je suis toi et que je n’existe plus. Et voilà pour moi le bonheur, la poésie, la science.

Après que Marianne fut remontée dans sa patache et que Pierre fut rentré chez lui, il trouva cette lettre que Philippe y avait laissée : « Mon cher André, je suis revenu prendre mon bagage chez vous, et je pars en vous remerciant de votre bon accueil. Ce n’est pas votre faute si votre jolie voisine s’est moquée de moi, c’est la mienne ; j’aurais dû ouvrir les yeux davantage et m’apercevoir à temps de sa préférence pour vous, préférence qu’elle ne m’a point avouée, mais qu’elle n’a pas pu me dissimuler jusqu’au bout. Je n’aurais pas été amoureux d’elle pendant trois ou quatre heures ; mais ce sont là des amours dont on ne meurt pas, et je reste votre ami et le sien, car elle est une charmante femme, et je vous félicite de votre bonheur. »

Le lendemain, on publia les bans de Pierre André et de Marianne Chevreuse.


George Sand.
  1. Voyez la Revue du ler août.