Marianne (Sand, Holt, 1893)/VIII

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Texte établi par Théodore HenckelsHenry Holt & Company (p. 22-26).

VIII

Elle lui demanda des nouvelles de sa mère.

— Elle va bien, répondit André ; seulement elle s’ennuie de ne pas te voir. Sais-tu que tu deviens très-rare ! Il y a huit grands jours qu’on n’a entendu parler chez nous de la petite voisine.

— Vous ne vous êtes pas absenté depuis huit jours, mon parrain ?

— Nullement. J’ai fini de courir pour mon jardin et ma bâtisse. Tout est fini, et je compte à présent tenir fidèle compagnie à ma mère. Est-ce à dire que tu vas nous priver de la tienne ?

— La privation ne sera pas grande pour vous, parrain ; mais, si madame André s’en plaint, j’irai dès qu’elle me fera appeler.

— Il faut venir, petite ! Ma pauvre maman ne marche plus aisément hors de son jardin. Elle ne peut plus guère aller te trouver. Si tu la délaisses, elle en souffrira.

— Je ne compte pas du tout la délaisser ; mais je m’imagine qu’elle aime beaucoup mieux être avec vous qu’avec moi et que je pourrais vous gêner, si j’étais trop souvent entre vous.

— Nous gêner ! voilà une singulière idée ; n’es-tu pas de la famille ?

Et, comme Marianne ne répondait pas, André prit tout à coup, sans préméditation, un grand parti, comme s’il eût voulu se débarrasser d’une secrète angoisse.

— Oui, Marianne, ajouta-t-il, tu deviens singulière, et il y a en toi des choses que je ne comprends pas. Est-ce qu’on peut te parler ? As-tu le temps de m’écouter et de me répondre ?

— Oui, mon parrain, je vous écoute.

— Te parler comme cela à haute voix au travers d’une haie n’est guère commode. Puis-je entrer chez toi ?

— Mon parrain, allez jusqu’à l’échalier, je vais vous rejoindre.

Marianne courut et arriva la première. Elle tira adroitement et sans se piquer le gros fagot d’épines, enjamba l’échalier et sauta légèrement sur le petit chemin vert, où André la trouva prête à l’écouter.

— Il paraît, lui dit-il, qu’on n’a pas la permission d’entrer chez toi ? Je pensais que tu me ferais les honneurs de ton jardin ?

— Mon jardin est laid, et pourtant je l’aime. Vous qui avez du goût, vous vous en moqueriez, et cela me chagrinerait…

— Quand je te dis que tu es singulière.

— Je n’en sais rien ; vous ne l’aviez jamais remarqué, et c’est la première fois que vous me le dites.

— D’abord, pourquoi as-tu cessé de me tutoyer depuis que me voilà définitivement revenu ? C’est donc le respect que t’inspire mon grand âge ?

— Non, vous n’êtes pas vieux, et je ne suis plus toute jeune.

— Alors qu’est-ce que c’est ? Pourquoi ne réponds-tu jamais directement à une question directe ?

Marianne parut surprise, et, regardant André avec attention :

— Vous êtes de mauvaise humeur aujourd’hui ? lui dit-elle.

Il fut frappé de son regard empreint de fierté et de pénétration. C’était la première fois qu’elle le regardait ainsi.

— Je suis de mauvaise humeur, c’est vrai, répondit-il. J’ai à te faire une communication embarrassante, et tu ne m’aides pas du tout.

— Embarrassante ? dit Marianne en le regardant encore avec une certaine inquiétude. Qu’est-ce qui peut être embarrassant entre vous et moi ?

— Tu vas le comprendre. Marchons, il fait trop frais encore pour s’arrêter à l’ombre quand on a chaud. Veux-tu me donner le bras ?

Marianne passa sans rien dire son bras sous celui d’André ; elle attendait.

— Eh bien, dit-il brusquement en reprenant sa marche, voilà ce que c’est. Une personne qui voudrait te connaître s’est adressée à moi. Je ne crois pas pouvoir te la présenter sans y être autorisé par toi, car je ne veux pas te mettre en rapport avec elle par surprise.

— Je vous en remercie, mon parrain. Une surprise, en effet, me déplairait beaucoup. Il s’agit sans doute d’un projet de mariage ?

— Précisément.

— Vous savez que j’en ai refusé plusieurs ?

— Ma mère me l’a dit. Elle prétend que tu ne veux pas te marier, est-ce vrai ?

— Non, elle se trompe. Je ne veux pas des prétendants qu’on m’a offerts, voilà tout.

— Ils te déplaisaient ?

— Non ; mais ils ne me plaisaient pas assez.

— Tu veux aimer ton mari ?

— Naturellement. Celui que vous me proposez…

— Je ne te propose rien, je fais une commission.

— Sans désirer qu’elle m’agrée ?

— Tu peux, sans te gêner, m’envoyer promener ; mais tu ne peux pas me répondre, tu ne connais que de nom la personne dont il s’agit.

— Alors je vous ai répondu. Je ne refuse pas de la voir, à moins que vous ne me disiez d’avance qu’elle ne me convient pas du tout.

— Tu me croirais sur parole ?

— Vous ne voudriez pas me tromper !

— Certainement non ! Eh bien, le jeune homme a un défaut, il est trop jeune.

— Plus jeune que moi ?

— Oui.

— Et puis ?

— Et puis, et puis… Comme tu y vas ? Tu passes outre sur la principale objection.

— Je n’ai pas dit que je n’en tenais pas compte. Je demande à tout savoir.

— Il est moins riche que toi pour le moment, mais plus tard il le sera probablement davantage.

— Et après ?

— Après ? rien que je sache. Je ne le connais guère que de vue. J’ai fort peu causé avec lui.

— Quelle figure a-t-il ?

— Une assez belle figure : grand, bien fait, beau garçon en un mot.

— Et quel air ?

— L’air content de lui, puisqu’il faut tout dire.

— Vous ne me dites rien de sa famille ?

— Très-honorable et sur laquelle tu pourras te bien renseigner. Elle est du pays et l’a quitté il y a une dizaine d’années.

— Est-ce que ce ne serait pas un fils Gaucher dont vous me parlez ?

— Je ne comptais pas le nommer avant d’avoir ton assentiment à la présentation ; mais puisque tu devines si bien…

— Je ne me rappelle pas bien… dit Marianne pensive ; ils sont deux ou trois !

— Ils sont deux. C’est le plus jeune qui aspire à ta main.

— Il aspire… Je me le rappelle très-confusément. C’était un enfant. Il ne doit plus se souvenir du tout de moi. Il a donc besoin de mon petit avoir ?

— Il n’aspire pas précisément, c’est son père… Mais, tiens, j’ai la lettre ; puisque tu sais tout, tu peux la lire.

Marianne s’arrêta pour lire la lettre du père Gaucher. Elle le fit avec sa tranquillité habituelle. André observait son visage, qui eut un imperceptible sourire à deux ou trois passages où le commerçant traduisait la question du mariage avec une crudité ingénue, mais elle ne s’étonna ni ne se fâcha, et rendit la lettre à Pierre en lui disant :

— Eh bien, laissez-le venir, mon parrain, on verra !