Marie (Auguste Brizeux)/La Chaîne d’or

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MarieAlphonse Lemerre, éditeur1 (p. 164-166).


La Chaîne d’or


 
Cest un usage encor dans nos pieux rochers :
Aux approches du soir, quand les jeunes vachers
Ramènent en sifflant leurs troupeaux à l’étable,
Ces enfants croiraient faire une action coupable
S’ils éteignaient alors la braise du tison
Qui fuma tout le jour dans le creux d’un buisson.
Durant la nuit, qui sait si l’âme d’un vieux pâtre
Ne viendra point s’asseoir sur la pierre de l’âtre,
Et, frileuse, y souffler, de même qu’autrefois
Ce vieux pâtre en gardant ses vaches dans les bois ?
Si le chef d’une ferme, ou la mère, ou la fille,
Si quelque membre enfin décède en la famille,
Les ruches qui chantaient aux deux côtés du seuil
Sont couvertes de noir, en signe d’un grand deuil :
Aux pleurs de la maison, à toutes ses prières
On veut associer ce peuple d’ouvrières.
Au contraire, à la ferme, un matin fortuné,
Qu’après neuf mois d’attente arrive un nouveau-né,
Qu’un bonheur imprévu dans la famille éclate,
Chaque ruche reçoit un voile d’écarlate ;
Tous ont l’habit de fête, et dans les deux maisons
On entend résonner la joie et les chansons.


Non, non, la poésie, amour d’une âme forte,
L’antique poésie au monde n’est pas morte ;
Mais cette chaîne d’or, ce fil mystérieux
Qui liait autrefois la terre avec les cieux,
Notre orgueil l’a rompu ; devant tant de merveilles
Nous sommes aujourd’hui sans yeux et sans oreilles.
Quelques pâtres grossiers, des poètes enfants,
Plus forts que la science et ses bras étouffants,
Doux et simples d’esprit, seuls devinent encore
L’ensemble harmonieux du monde qui s’ignore,
De la terre et du ciel la secrète union,
Et les liens cachés de la Création.
Le monde est une chaîne électrique, mouvante :
Dieu tient par l’un des bouts cette chaîne vivante ;
Dans chaque anneau descend un invisible feu,
Qui, les parcourant tous, remonte jusqu’à Dieu.
Gloire, dans leurs hameaux, quand la nature entière
N’est plus pour le savant qu’une aride matière,
Un sujet de calculs orgueilleux et menteurs,
Gloire dans leurs hameaux, à ces humbles pasteurs !
Le monde est pour eux seuls une douce harmonie,
Et leur âme innocente à la sienne est unie.
Tout s’enchaîne à leurs yeux ; et le bruit de la mer,
La voix des animaux, les sifflements de l’air,
Tout leur parle et leur dit la vie universelle ;
Elle respire en eux, ils respirent en elle ;
L’abeille rit et chante autour de leur berceau,
Et l’humide matin pleure sur leur tombeau.

Quand Louise mourut à sa quinzième année,
Fleur des bois par la pluie et le vent moissonnée,
Un cortège nombreux ne suivit pas son deuil ;

Un seul prêtre, en priant, conduisait le cercueil ;
Puis venait un enfant qui, d’espace en espace,
Aux saintes oraisons répondait à voix basse ;
Car Louise était pauvre et jusqu’en son trépas
Le riche a des honneurs que le pauvre n’a pas :
La simple croix de buis, un vieux drap mortuaire,
Furent les seuls apprêts de son lit funéraire ;
Et quand le fossoyeur, soulevant son beau corps,
Du village natal l’emporta chez les morts,
À peine si la cloche avertit la contrée
Que sa plus douce vierge en était retirée.
Elle mourut ainsi. — Par les taillis couverts,
Les vallons embaumés, les genêts, les blés verts,
Le convoi descendit au lever de l’aurore ;
Avec toute sa pompe Avril venait d’éclore,
Et couvrait en passant d’une neige de fleurs
Ce cercueil virginal, et le baignait de pleurs ;
L’aubépine avait pris sa robe rose et blanche,
Un bourgeon étoilé tremblait à chaque branche ;
Ce n’étaient que parfums et concerts infinis :
Tous les oiseaux chantaient sur le bord de leurs nids.