Marie (Auguste Brizeux)/Les Batelières de l’Odet

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MarieAlphonse Lemerre, éditeur1 (p. 144-147).


Les Batelières de l’Odet


 
De mon dernier voyage écoutez un récit !
À de frais souvenirs le présent s’adoucit :
Je côtoyais l’Odet, lorsqu’une batelière
Doucement m’appela du bord de la rivière.


LA BATELIÈRE

« Si vous voulez, jeune homme, aller à Loc-Tûdi,
Voici que nous partons toutes quatre à midi.
Entrez, nous ramerons, et vous tiendrez la barre ;
Ou, si vous aimez mieux, avant que l’on démarre,
Vous promener encor sur les ponts de Kemper,
Nous attendrons ici le reflux de la mer
Et le lever du vent ; puis avec la marée,
Ce soir dans Benn-Odet nous ferons notre entrée.


LE VOYAGEUR

Jeune fille, à midi tous cinq nous partirons,
Mais vous tiendrez la barre et moi les avirons.
Au bourg de Loc-Tûdi je connais un saint prêtre ;
Enfants, nous avons eu longtemps le même maître ;

Aujourd’hui je recours à son sage entretien ;
Sans vous dire son nom vous le devinez bien.
À vous de me guider à ce pèlerinage,
Car pour vous, jeune fille, on ferait le voyage.
De grâce, mettez-moi parmi vos matelots :
Je n’aime plus la terre et n’aime que les flots. »


À l’heure de midi nous étions en rivière.
Barba, la plus âgée, assise sur l’arrière,
Tenait le gouvernail ; à ma gauche Tina,
Celle qui de sa voix si fraîche m’entraîna ;
Deux autres devant nous, dont l’une, blanche et grande
Me fit d’abord songer aux filles de l’Irlande,
Car les vierges d’Eir-Inn et les vierges d’Arvor
Sont des fruits détachés du même rameau d’or.

Donc, leur poisson vendu, les quatre batelières
En ramant tour à tour regagnaient leurs chaumières,
Rapportant au logis, du prix de leur poisson,
Fil, résine et pain frais, nouvelle cargaison.
La rivière était dure et par instants les lames
Malgré nous dans nos mains faisaient tourner les rames.
Nous louvoyons longtemps devant Loc-Maria.
Cependant nous doublons Lann-éron, et déjà
Saint-Cadô, des replis de sa noire vallée,
Epanche devant nous sa rivière salée.
À côté de Tina quel plaisir de ramer
Et de céder près d’elle aux houles de la mer !

La vieille le vit bien : « Cette fois, cria-t-elle,
Tu tiens un amoureux, Corintina, ma belle !
— Oui-da, lui répondis-je, et mieux qu’un amoureux :
Qui serait son mari pourrait se dire heureux. »

L’aimable enfant rougit (car déjà nos deux âmes
Suivaient, comme nos corps, le mouvement des rames).
Et l’Irlandaise aussi, dans le fond du canot,
Nous sourit doucement mais sans dire un seul mot.
« Çà, repartit la vieille, écoutez ! j’ai cinq filles,
Aussi blondes que vous, toutes les cinq gentilles ;
Venez les voir. — Non, non ! Je n’en ai plus besoin.
Pour trouver mes amours je n’irai pas si loin. »

Or, sachez-le, Tina, la jeune Cornouaillaise,
Forte comme à vingt ans, est mince comme à treize,
Et jamais je n’ai vu, d’Edern à Saint-Urien,
Dans l’habit de Kemper corps pris comme le sien.

« Ainsi, continuai-je, en abordant à terre,
Tina, je vous conduis tout droit chez votre mère,
De là chez le curé. Jeune fille, irons-nous ? »
Et Tina répondit : « Je ferai comme vous. »

Mais Barba : « Pourquoi rire avec cette promesse ?
Si demain à Tûdi vous entendez la messe,
Vous verrez dans le chœur un officier du roi
Dont la femme a porté des coiffes comme moi.
— Mes lèvres et mon cœur ont le même langage,
Brave femme, et je puis vous nommer un village
Où l’on sait si mon cœur à l’orgueil est enclin,
Et si j’ai du mépris pour les coiffes de lin.
— Eh bien ! venez chez moi, vous verrez mes cinq filles,
Aussi blondes que vous, toutes les cinq gentilles.
— Jésus dieu ! soupira Tina tout en ramant,
La méchante qui veut m’enlever mon amant !
— Non, ma bonne ! je veux te garder au novice,
Ce pauvre Efflam qui meurt d’amour à ton service. »

D’un ton moitié riant et moitié sérieux
Ainsi nous conversions, et par instants mes yeux,
De peur d’inquiéter l’innocente rameuse,
Suivaient dans ses détours la côte âpre et brumeuse ;
Ou, pensif, j’écoutais les turbulentes voix
De la mer, qui, grondant, s’agitant à la fois,
Semblait loin de l’Odet gémir comme une amante,
Et vers son fleuve aimé s’avançait bouillonnante.

Mais devant Benn-Odet nous étions arrivés :
Là nos heureux projets, en chemins soulevés,
Moururent sur le bord. Dans un creux des montagnes
Nous débarquons. La vieille, emmenant ses compagnes,
Me dit un brusque adieu ; puis, avec son panier,
Je vis Tina se perdre au détour d’un sentier.

Fallait-il m’éloigner, ou fallait-il la suivre ?
Comment, ô destinée, interpréter ton livre ?
Quand faut-il écouter ou combattre son cœur ?
A quel point la raison devient-elle une erreur ?
Doutes, demi-regrets, souvenirs d’un beau rêve,
Qui jusqu’à Loc-Tûdi me suivaient sur la grève !
Surtout, retours à vous, qui, là-bas, au Moustoir,
Portez le nom d’un autre et n’aimez qu’à le voir !
Et ces divers pensers de tout lieu, de tout âge,
L’un par l’autre attirés, m’escortaient en voyage,
Plus mouvants que le sable où s’enfonçaient mes pas,
Que les flots près de moi brisés avec fracas,
Ou que les goélands fuyant à mon approche
Et que je retrouvais toujours de roche en roche.