Marie (Auguste Brizeux)/Marie, IX

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MarieAlphonse Lemerre, éditeur1 (p. 141-143).


Marie


 
Passant avec amour ses doigts dans mes cheveux
Longs alors, et mêlés sans ordre sur mes yeux,
La dame d’un manoir me dit : « Savant poète,
N’aurai-je point mon tour dans quelque chansonnette,
Dans quelque chanson douce, ainsi que par millier
Votre âme bien aimante en compose, écolier,
Pour louer, au milieu de l’encens et des cierges,
Les beaux anges gardiens et la reine des vierges ;
Ou pour chanter tout bas, sous un mur isolé,
Les fillettes du Scorf et celles de l’Ellé ?
Vous rougissez !… Ah ! oui, rougissez ! Chose infâme
De préférer ainsi vilaine à noble dame,
A nos airs gracieux leurs pas pesants et lourds,
Et les coiffes de chanvre aux toquets de velours.
Rougissez !… Vos cheveux filés d’or et de soie,
Et si longs qu’en leurs flots ma main blanche se noie,
Certes n’auraient besoin, avec amour pareil,
D’huile ni de senteurs pour mieux luire au soleil.
Assez, bel écolier, assez pour telles filles
Qu’à votre chaperon passiez blanches coquilles,
Jaunes fleurs de landier, ou bien quelques bluets
Qui viennent sur le cou tomber en chapelets !

Pourtant, à deux genoux si, confessant vos crimes,
Aux dames de haut lieu vous adressiez vos rimes,
Elles, d’un cœur facile et tendre à la pitié,
Peut-être aussi diraient que tout est oublié ;
Et près d’elles choyé, toujours mieux venu d’elles,
Vous iriez tout couvert de bijoux et dentelles ;
Qui sait ? sur leur épargne instruit à Pont-l’Abbé,
Pauvre clerc vous pourriez en revenir abbé ! »

Cette amoureuse ainsi d’astuce non pareille,
Sirène, me coulait sa musique à l’oreille ;
Et je faillis, moi simple, être pris ; mais mon cœur,
Tout bas se gourmandant, resta libre et vainqueur ;
Puis, m’emmiellant un peu la bouche et le visage,
Je fis cette réponse hypocrite, mais sage :

— « Madame, les linots et les petits pinsons
N’ont garde de chanter près des hautes maisons,
Car là sont rossignols, oiseaux de Canarie,
Plus savants à jeter une âme en rêverie ;
Ainsi fais-je, Madame ; et, linot que je suis,
Je chante à qui m’entend, et fredonne où je puis,
Aux bois, le long des eaux limpides et courantes,
Et pour quelques enfants belles, mais ignorantes ;
Donc, Madame, excusez. Devant votre beauté
Mon silence est respect, non incivilité ;
Toujours il durera, si Dieu ne me délivre
Ce don rare et parfait que j’ai vu dans un livre,
Le don de cette voix que l’ange Gabriel
Fit entendre à Marie en descendant du ciel,
Lorsque devant ses yeux debout et face à face,
De sa voix douce il dit : « Salut, pleine de grâce ! »

Or, tel fut de ces mots l’angélique pouvoir,
Qu’inhabile à le peindre, il le faut concevoir
Comme si pour former cette langue idéale
Un zéphire eût jeté sa plainte matinale,
Un nuage du soir sa plus riche couleur,
Et la rose, en mourant, le parfum de sa fleur,
Et que ces éléments, fondus par un génie,
Eussent produit entre eux cette pure Harmonie. »