Marie (Auguste Brizeux)/Marie, XI

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MarieAlphonse Lemerre, éditeur1 (p. 161-163).


Marie


 
Paris m’avait glacé par deux grands mois de pluie :
Alors, comme au soleil un jeune oiseau s’essuie,
Je m’enfuis vers Marseille, opulente cité,
Et dans tout son bonheur j’y retrouvai l’été.
Le golfe étincelait, et son odeur saline
M’arrivait mollement jusques à la colline
Où, fatigué du bruit des chantiers et du port,
Parmi des arbrisseaux je pensais à mon sort.
« Que cette terre est chaude, et que ce soleil brille !
Disais-je ; mais où sont mes amis, ma famille ? »
Et voilà que mon cœur retourne vers Paris,
Et puis m’emporte au loin sous le ciel morne et gris
De mon pays natal : la bruyère est déserte ;
Sur les rocs du Poull-dû la vague roule verte ;
Chaque porte est fermée ; et l’on entend mugir
L’horrible vent de l’ouest aux angles du men-hîr.

Oui, Dieu veille sur nous ! Tandis que dans mes rêves
Je retrouvais ainsi ma province et ses grèves,
Et que, de lieux en lieux, errant sans le savoir,
Ma pensée arrivait d’elle-même au Moustoir,

Au tournant d’une allée, à travers quelques branches,
Je vis sur le ciel clair flotter des coiffes blanches,
Et monter haletante, et le front tout en eau,
Une fille portant les modes d’Arzannô ;
Derrière elle un marin venait tenant un cierge,
Et du Fort-de-la-Garde ils allaient voir la Vierge.
Ah ! Lequel dut sentir un bonheur plus subit,
Moi, quand elle passa sous son étrange habit,
Elle, quand, sur la route écartant les broussailles,
Je lui criais bonjour en langue de Cornouailles ?
Le marin s’arrêta : « Suzic, entendez-vous ?
Un homme du pays a parlé près de nous ! »
Je descendis vers eux. Il était de ma ville ;
Son brick au premier vent repartait chargé d’huile ;
Sa femme le suivait sur mer, dans ses longs cours,
Avec son corset bleu tout bordé de velours,
Ses coiffes qu’il aimait ; telle qu’un jeune mousse,
La nuit, elle chantait à bord d’une voix douce ;
Et, l’écoutant chanter, lui se croyait encor
À l’ancre, dans les eaux profondes de l’Armor.
« Ces gens-ci, me dit-il, admirent son costume,
Mais c’est ainsi chez nous : tel bourg, telle coutume ;
Nos filles de la côte ont des vêtements noirs ;
Sur les coiffes, ailleurs, on place des miroirs. »
Durant ces mots, voyant ce front mâle et sévère,
Ces gestes de marin, je songeais à mon père.
Il reprit : « Nous avons des crêpes, du lait doux :
Venez nous voir à bord et causer avec nous. »

Ô Marseille ! voilà comme en ton port antique
Je vis, bien triste un jour, venir mon Armorique ;
Et lorsque cette femme apparut devant moi,

Comme mon cœur s’emplit d’une si grande foi,
Et se laisse si bien prendre à sa rêverie,
Que, rendant grâce à Dieu, je me dis : « C’est Marie. »

O Marseille ! Chez toi, pour ce bon souvenir,
Et pour d’autres encor, je voudrais revenir !
Ta campagne est brûlée, et sur tes monts de craie
Il n’est point d’herbe humide ou de châtaigneraie ;
Mais la mer d’Orient te baigne de ses flots ;
Tes deux quais sont couverts de joyeux matelots ;
J’aime tes vieux bergers et les troupeaux de chèvres
Aux bassins de Meilhan le soir trempant leurs lèvres ;
Enfin dans tes murs grecs si j’invoquais Platon,
Des amis m’écoutaient volontiers, moi Breton ;
Ma race aux longs cheveux est fille de l’Asie,
Et la lande a gardé la fleur de poésie.