Marthe, histoire d’une fille/V

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Jean Gay, libraire-éditeur (p. 55-75).
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V



Marthe prit l’habitude de venir coucher tous les soirs chez Léo. Elle finit même par apporter la moitié de sa garde-robe, ne voulant pas quand il pleuvait se lever de bonne heure pour aller chez elle changer de costume.

Un mois durant, ils crurent s’aimer puis, un beau jour, une double catastrophe s’abattit sur eux. Le théâtre fit faillite et le journal où Léo écrivait suspendit ses paiements.

Le poëte perdait dans cette débâcle cent francs de copie, et Marthe se trouvait sur le pavé, sans place.

Elle pleura, dit qu’elle ne voudrait pas être à sa charge, qu’elle chercherait et trouverait un autre emploi, que d’ailleurs Ginginet était son ami et que, dans quelque théâtre qu’il entrât, elle serait sûrement engagée avec lui.

Léo qui détestait le comédien et se sentait de furieuses envies de le gifler, quand il la tutoyait ou la houspillait avec ses gracieusetés de barrière, lui déclara nettement qu’il ne consentirait jamais à ce qu’elle le revît.

— Comment faire alors, soupira-t-elle ?

Il eut un geste d’ignorance. Au fond, tous deux avaient la même pensée et chacun attendait que l’autre l’exprimât pour l’accepter aussitôt.

Il ne pouvait supporter les frais de deux termes. Il fallait aviser au moyen de n’en payer qu’un. La dépense serait ainsi diminuée de moitié. Le restaurant et la femme de ménage seraient économisés. Elle se chargeait de faire la cuisine, de tenir l’appartement propre, de raccommoder son linge, de le blanchir ; elle pourrait au besoin coudre ses robes et bâtir ses chapeaux elle-même. Léo finit par se convaincre qu’ils vivraient à deux à meilleur compte que lorsqu’il était seul.

Quand ce projet fut décidé, le poëte n’eut plus de cesse qu’il ne fût mis à exécution. Il la pressa de faire ses malles, emprunta de l’argent pour acquitter sa note à l’hôtel qu’elle habitait, cloua, décloua, rangea tout à nouveau chez lui pour qu’elle pût y installer ses affaires. Leur première soirée de noces fut sans pareille : Marthe rétablit l’ordre de la maison, nettoya les tiroirs, mit de côté le linge à repriser, épousseta les livres et les tableaux et quand il revint pour dîner il trouva bon feu, lampe ne fumant pas comme d’habitude, et, dans son fauteuil, une femme gentiment ébouriffée qui l’attendait, les pieds au feu, le dos à table.

— Comme je vais travailler, se dit-il, maintenant que je suis si bien chez moi !

En attendant, l’argent fuyait, bride avalée. Tous les jours c’était une dépense nouvelle : des verres, une carafe, des assiettes ; il fut effrayé, mais il se consola, se répétant qu’une place de deux cents francs par mois lui était réservée dans un nouveau journal ; le tout était de prendre patience ; dans quelques mois sa situation serait meilleure.

Le journal mourut avant que de naître, la misère vint et, avec elle, les terribles désillusions du concubinage.

Les premiers temps, chacun s’efforce d’être aimable, c’est à qui devancera les désirs de l’autre et cédera à toutes ses volontés. L’on sent bien alors que la première dispute en engendrera d’autres, mais la misère dégrise. Grâce à elle, le vin d’amour est bien vite cuvé. Léo commençait à voir clair. Il était d’ailleurs harassé par ces mille petits riens qui désolent à la longue. Pourquoi s’obstinait-elle à ne pas vouloir laisser son fauteuil devant son bureau ? Pourquoi cette manie de lire ses livres et d’y faire des cornes ? Et puis, pourquoi cette volonté bien arrêtée de pendre sur son paletot et sa culotte, ses jupes et ses peignoirs, alors qu’elle aurait pu les accrocher à un autre clou et ne pas le contraindre à enlever toute une charretée de linge pour prendre sa vareuse ? Il fallait subir aussi l’odeur de la cuisine, la senteur lourde du vin dans les sauces, l’écœurante grillade de l’oignon dans la poêle, voir des croûtes de pain traîner sur les tapis, des bouts de fil sur tous les meubles ; son salon se trouvait bouleversé de fond en comble. Les jours de savonnage, c’était encore pis ! Il fallait bien cependant poser la planche à repasser sur son bureau et sur une autre table, faire essorer le linge sur des traverses dans l’entrée. Ces flaques d’eau sur le parquet, cet arome fade de la lessive, cette buée du linge qui mouillait ses cuivres et ternissait ses glaces, le désespérèrent.

Ces désagréments qui se répétaient tous les jours, cette absence des amis que la présence de la femme éloigne, cette impossibilité de travailler près d’une maîtresse qui, n’ayant plus rien à faire, veut causer et vous raconte tous les cancans de la maison, l’insolence du concierge à qui l’on a retiré le ménage et qui se venge par mille tracasseries, la femme qui sent cette hostilité contre elle et qui insiste pour que l’homme s’en mêle et la fasse cesser, sa moue dépitée quand il sortait le soir pour affaires, ou que, pressé de travail, il lisait ou prenait des notes, dans son lit, les doléances sur l’état de sa robe qu’elle ne pouvait plus raccommoder, ce soupir qui disait si clairement, à la vue d’une chemise trouée, que d’ici à quelques jours il en faudrait de neuves ; cette opiniâtreté enfin à gémir quand l’argent manquait et à le faire mal dîner parce qu’elle avait dû se procurer des gants, l’exaspérèrent.

Et puis, quel avantage avait-il depuis que sa liberté était perdue ? Qu’étaient devenues les robes traînantes, les jupes falbalassées, les corsets de soie noire, tout ce factice qu’il adorait ? La comédienne, la maîtresse avait disparu, il ne restait que la bonne à tout faire.

Il n’avait même plus cette joie des premiers jours de leur liaison, quand il se disait en route : ce soir elle viendra. Le pas qui se presse pour arriver plus tôt, cette angoisse même qui vous opprime quand l’heure est passée et que l’on n’entend point le pas connu monter et s’arrêter devant votre porte, oh ! que tout cela était loin ! Plus de bonnes conversations au coin du feu, avec des amis ; plus de discussions intelligentes sur tel ou tel livre, sur tel ou tel tableau. Allez donc parler littérature et beaux-arts devant une femme qui bâille dans sa main, qui regarde furtivement la pendule, qui semble vous dire : mais, allez donc vous en, que nous nous couchions ! Ce suicide d’intelligence que l’on nomme « un collage », commençait à lui peser.

Elle, de son côté, n’était guère plus satisfaite. Elle le trouvait froid, plus occupé de son art que d’elle-même ; elle se révoltait contre ses silences ou ses bouderies. Ils s’accusaient mutuellement d’ingratitude. Léo s’imaginait avoir fait un grand sacrifice en associant Marthe à sa vie, elle, était convaincue qu’elle se dévouait pour lui. Elle faisait tout, récurait les meubles, lavait le plancher et la vaisselle, blanchissait son linge, ne voyait plus ses anciennes camarades, qu’il avait mises poliment dehors, et, en échange de tout cela, elle avait la misère ! Elle ne pouvait seulement pas s’acheter une robe !

Au reste, elle se lassa vite du travail de chaque jour, le ménage fut balayé à la diable, le repas préparé à toute volée ; elle faisait monter d’une gargote des parts de lapin, des tranches de gigot cuit au four. Léo se plaignit.

— Et de l’argen, disait-elle ?

Et quand il répliquait qu’il était moins cher de faire cuire la viande chez soi que de l’aller chercher, toute prête, au dehors, elle gémissait, se disait exténuée, ne demandant qu’à dormir. Elle ne desservait même pas la table, se déshabillait avec des gestes d’épuisement, s’étendait dans le lit, disant tous les quarts d’heure à son amant qui travaillait : tu ne viens donc pas ?

Il répondait en grognant ; puis, de guerre lasse, il laissait son travail et se couchait. Alors elle ne bougeait, faisant semblant de dormir, se rejetant avec peine sur le bord du lit, pour lui faire place dans la ruelle ; elle lui tournait obstinément le dos, retirant ses jambes aussitôt qu’il approchait les siennes pour les réchauffer. Impatienté, il éteignait la lampe et s’essayait à dormir.

Ces taquineries puériles, ces bouderies de femme l’agaçaient, et comme elles se renouvelaient chaque fois qu’elle se mettait au lit seule, il finit par céder, et, pour avoir une maîtresse aimable, il dut fermer les yeux à des heures stupides. Au reste, Marthe ne lui en fut pas reconnaissante, trouvant qu’il manquait de volonté et se promettant bien d’user de sa faiblesse à la première occasion.

Il était avec cela jaloux et, après une dispute causée par des taches de boue à sa robe, qui dénonçaient clairement, malgré les dénégations qu’elle lui opposa, qu’elle n’était pas restée chez elle toute la journée, leur vie en commun devint insupportable.

Elle sortit pendant qu’il corrigeait ses épreuves dans un bureau de journal ou qu’il fouillonnait des livres dans une bibliothèque, et nia mettre les pieds dehors ; il ne pouvait cependant s’astreindre à la surveiller ; mais parfois il vérifiait le livre des dépenses, cherchant si le ruban de velours, si le chapeau qu’elle avait achetés étaient inscrits. Il recommençait les additions, craignant que ces emplettes n’y figurassent point, se demandant si la somme qu’il lui avait remise avait été totalement employée aux besoins du ménage, avec quel argent elle avait pu faire ses acquisitions nouvelles.

Tout à coup ses absences cessèrent ; elle refusa, avec une ténacité qu’il ne put vaincre, de sortir avec lui dans la rue. Il attribua ce brusque changement à l’un de ces caprices de femme contre lequel serait bien fou qui se buterait. Pour qu’il pût comprendre l’obstination de cette fille, il lui eût fallu connaître son passé et il n’en connaissait que les bribes qu’elle lui avait servies dans des moments d’expansion raisonnée. La vérité était que Marthe avait revu d’anciennes amies, que s’étant posé, un jour de détresse, la question de la marguerite : « l’aimerai-je un peu, beaucoup, passionnément ? » elle avait répondu : beaucoup ! Mais enfin on peut avoir de l’affection pour un homme et cependant ne pas lui rester fidèle, cela se voit tous les jours ; elle avait donc tenté de s’aboucher avec des hospodars de la halle au blé, des gens riches si jamais il en fût ! Elle avait presque ébauché une liaison avec l’un d’entre’eux, quand elle rencontra un agent de police qui la dévisagea curieusement. Sa situation n’était pas claire. D’un moment à l’autre, la préfecture pouvait mettre la main sur elle ; elle avait fait partie d’un bagne d’amour, elle s’était évadée ; les limiers des mœurs pouvaient la reprendre.

Elle en vint à tressaillir quand le vent soufflait sous la porte ou qu’un porteur d’eau montait pesamment les marches. Elle ne sortait plus que pour aller aux provisions et rentrait aussitôt. Cette vie de transes et angoisses ne lui laissa plus un instant de répit. Elle s’ivrogna pour oublier ses épouvantes ; elle buvait du rhum à plein verre, accroupie sur une peau de bête devant un feu rouge et elle souriait aux flammes, hébétée, muette, frissonnant et se passant avec un geste épuisé les mains sur le front ; la chaleur terrifiante des braises l’étourdissait, la tête lui tournait, sa volonté s’affaissait avec son corps, elle était comme liée et ne pouvant remuer bras ou jambes, elle dormassait, soaule et pâmée, devant le feu de charbon qui ronflait et lui brûlait la face. Parfois même, au lieu de cette torpeur qu’elle cherchait, la fièvre l’empoignait et avec elle l’hallucination, et de longs anéantissements d’où elle se réveillait brisée et comme morte. À ce jeu sa raison finissait par courir la prétentaine et sa tête, après s’être balancée sur sa gorge avec des nutations de magot, tombait pesamment sur ses genoux relevés et elle restait ainsi, inerte, abrutie, jusqu’à l’arrivée de Léo qui ouvrait toutes les fenêtres et, furieux, la traînait à l’air.

Sa patience se lassait. Un jour qu’elle butait contre les meubles, battue et comme aveuglée par d’atroces névralgies, il jeta toutes les bouteilles par la fenêtre. Elle le regarda avec cet œil résigné des chiens qu’on fouaille, puis elle se leva et, tout en larmes, le serra étroitement, lui demandant pardon, lui promettant de n’être plus malade, de lui rendre la vie heureuse.

Un soir qu’il rentrait, ramassant une lettre que le concierge, fatigué de l’attendre, avait glissée sous sa porte, il s’approcha de la lampe, ouvrit l’enveloppe, devint affreusement pâle et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.

Marthe éclata en sanglots. Quand elle sut que la mère de son amant était bien malade, elle eut une attaque de nerfs qui la secoua, affolée, trépidante, sur le lit. Il lui fut reconnaissant de cet excès de sensibilité. C’était, à la vérité, jeu de nerfs tendus plus qu’une émotion vraie et cependant, au mot de « mère, » elle avait senti comme un coup dans la poitrine. Son enfance à laquelle elle s’efforçait de ne pas songer, lui était subitement apparue, sa mère à elle était morte à la peine, elle la revoyait, se penchant sur son berceau, baisant ses mains quand elle les sortait du lit, lui souriant avec des larmes quand la chambre était froide. Un vieil air qu’elle lui chantait lui revint par bribes ; elle tenta de le retrouver, mais cette tension de mémoire achevant de la briser, elle s’endormit d’un sommeil de plomb jusqu’au lendemain matin.

Quand elle se réveilla, son amant était déjà debout et prêt à partir. Elle l’embrassa avec effusion, lui promit de lui écrire, voulut l’accompagner jusqu’au chemin de fer, mais il était déjà en retard. Le temps qu’elle se vêtit, il manquerait sûrement son train. Elle dut renoncer à son projet.

Lorsque Léo fut parti, elle enfila rapidement ses jupes. Elle avait besoin de marcher, d’aller à l’air ; elle traita de folle sa peur des agents de police et passant d’un excès à un autre, sans mesure, elle eût voulu les trouver devant elle, les narguer, leur dire en face : « vous n’êtes que de sales roussins » ; mais cette surexcitation tomba dès qu’elle fut sortie.

Elle s’en fut voir une de ses camarades qui desservait l’un des plus infimes caboulots de la rue de Vaugirard. La salle était presque vide lorsqu’elle y entra et pas encore balayée. Les glaces rendues troubles par la pommade des têtes qui s’y étaient posées, étaient claires en haut et ternes en bas ; le plancher, poudré de rouge, était étoilé de flegmes et de crachats secs, d’épaves de cigares et de bourres de pipes, le marbre des tables gluait avec ses ronds de verres poissés et, au fond, sur un divan, gisait, infamie vivante, le père de la patronne, chargé de faire manœuvrer la pompe de la bière.

La salle sentait la vapeur refroidie du tabac, l’odeur particulière aux estaminets. Le vieil homme reniflait en somnolant et Maria, l’amie de Marthe, assise sur une banquette, bâillait aux mouches. Après qu’elles se furent embrassées, Maria, entraînant Marthe dans la cuisine, lui dit précipitamment :

— As-tu reçu ma lettre ?

— Non.

— Mais la police est à tes trousses, ma chère. C’est le petit rouge qui me l’a dit, hier au soir, tu as été reconnue par un agent qui avait perdu tes traces mais qui vient de les retrouver.

Elle demeura comme ahurie. Ses craintes étaient donc réalisées ! Le Dispensaire allait lui demander compte de sa fuite ! On irait chez Léo ; la concierge saurait tout et lui dirait quand il serait de retour, qui elle était, quelle vie elle avait menée. Elle se résolut à ne plus retourner chez lui.

— Je t’offrirais bien de te cacher pendant quelques jours chez moi, disait la fille, mais je n’habite pas seule et mon monsieur se fâcherait. Va plutôt chez Titine.

— Où demeure-t-elle ?

— Ah ! Je ne sais pas au juste ; elle habite, m’a-t-on dit, près des Halles, mais j’ignore le nom et le numéro de sa rue. Mais reste toujours jusqu’à la tombée de la nuit, tu verras après. D’ici là tu auras le temps de réfléchir et de prendre un parti.

Le soir vint et Marthe ne savait à quoi se résoudre. Craignant les limiers de la police qui faisaient des râfles de femmes dans tous les caboulots du quartier, elle s’enfuit de la boutique et, ne sachant où se réfugier, elle chemina le long des quais jusqu’au Pont-Neuf, se répétant, sans y croire, que le hasard lui serait propice, qu’elle rencontrerait son amie en route.

Arrivée sur le pont, elle se sentit si lasse, si désolée, qu’elle s’agenouilla sur un banc, dans une de ces demi-lunes qui surmontent chaque pile. Elle regarda, les larmes aux yeux, les remous qui clapotaient au tournant des arches.

La Seine charriait ce soir-là des eaux couleur de plomb, rayées çà et là par le reflétement des réverbères. À droite, dans un bateau de charbon, amarré à un rond de fer grand comme un cerceau, des ombres d’hommes et de femmes se mouvaient confusément ; à gauche, se dressait le terre-plein du pont avec la statue du Roi. Planté au bas, près d’un concert, un arbre déchiquetait ses linéaments frêles sur le gris ardoisé du ciel. Plus loin enfin, le pont des Arts s’estompait dans la brume avec sa couronne de becs de gaz et l’ombre de ses piliers se mourait dans le fleuve en une longue tache noire. Une mouche fila sous l’arcade du pont, jetant une bouffée de vapeur tiède au visage de Marthe, laissant derrière elle un long sillage de mousse blanche qui s’éteignit peu à peu dans la suie des eaux. Une pluie fine commençait à tomber.

Marthe ne pensait plus à rien.

Elle regardait la Seine, sans même la voir. La pluie tomba plus drue, de plus larges gouttes lui fouettèrent le visage. Elle se réveilla comme d’un songe. Le spectre de la police se dressa devant elle, implacable ; elle se pencha sur le parapet, eut, pendant une seconde, l’idée d’en finir avec tous ses maux, puis elle eut peur, recula et, effarée, voulut s’enfuir, quand un homme ineffablement ivre lui prit le bras.

— Tiens, Marthe ! Ah ça ! Que fais-tu à regarder la Seine, pluie battante et manteau trempé ?

Et Ginginet, remarquant combien elle était pâle, lui demanda si elle souffrait.

Elle lui avoua que peu s’en était fallu qu’elle ne se jetât dans la rivière.

— Des bêtises, fillette, glapit tragiquement le pochard ; meurs-tu de faim, as-tu tué quelqu’un, t’es-tu crêpé le chignon avec une camarade, as-tu été ramassée dans un ruisseau, insultant la force armée, que tu sois sans abri et que tu veuilles te suicider ? Pas de ça, Lisette, continua l’impitoyable blagueur, en tenant sa canne comme un fusil ; quand même vous seriez le petit caporal, on ne passe pas !

Elle ne disait mot.

— Mais, petite oisonne, poursuivit l’acteur, à quoi cela te servirait-il de te noyer ? C’est bête comme tout la mort… même au cinquième acte d’un drame ; là, voyons, réfléchis un peu, te vois-tu sur le Tucker de la Morgue avec tes cheveux rouges et un ventre vert ? Tiens, ne me fais pas jouer, par un temps semblable, le rôle d’ange gardien. Je ne l’ai pas encore étudié, celui-là ! Viens t’en plutôt écraser un grain avec moi, voire même pour une dame qui fréquente les poëtes, viens pitancher un verre de cogne. C’est dit, pas vrai ? Non ? Mais tu es donc bûche que tu ne réponds pas ? je parie que c’est la faute à ce polisson que tu as pris pour amant. Le sieur Léo t’aura fait des misères, eh bien ! mais lâche-le !

Au nom de son amant, Marthe se mit à sangloter.

— Allons bon, gémit l’ivrogne, voilà de l’eau, maintenant ! Je gare ma coupe !

— Ah tiens ! s’écria-t-elle, en s’exaltant à mesure qu’elle pleurait, tu ferais mieux de ne pas m’empêcher de mourir ! crois-tu donc que j’en aie déjà tant envie ? tu sais, on est folle au moment, on s’imagine que c’est tout simple de monter sur le parapet et de faire le saut. Ça ne dure pas longtemps, par exemple ! on a une fière peur, va ! ça vous remue, ce bouillonnement sous le pont ! c’est comme si on vous serrait la gorge, on étrangle ! et c’est bête pourtant, car mieux vaudrait en finir tout de suite que de continuer à vivre comme je vais le faire ! Vois-tu, Ginginet, tu diras ce que tu voudras, mais Léo était tout de même un bon garçon ! je me suis conduite avec lui comme la dernière des femmes. Je me grisais, sais-tu, et il me couchait et il me soignait quand j’étais malade. Est-ce que tu aurais fait ça, toi ? Allons donc, tu te serais saoulé avec mes restes ! Quant à ton opinion sur moi, je m’en fiche ! entre gens comme nous deux, est-ce qu’on s’aime ? on se rencontre et l’on couche ensemble comme on mange lorsqu’on a faim ! Ah ! et puis j’en ai assez de cette vie de transes continuelles, j’en ai assez d’être traquée comme une bête ! je me rends. Eh bien quoi ! quand tu me regarderas avec tes yeux effarés, croyais-tu pas avoir trouvé une vertu, le jour où tu me raccolas dans un cabaret ? tu as ramassé une traînée de boue, mon cher ! et tu sais, on a beau se décrotter, il en reste toujours, ça revient comme la tache d’huile sur les étoffes ! et puis, après tout, qu’est-ce que ça me fait ? ni père ni mère et pas de santé, ça s’appelle une chance quand on fait ce métier-là !

Tiens, poursuivit-elle, en enfonçant sa bottine dans la crotte, en voilà de la boue ! eh bien, ça n’est rien ! j’y enfoncerai jusqu’au menton, et je te jure que je ne relèverai pas la tête, mon vieux, je la baisserai jusqu’à ce que, la bouche pleine, j’en étouffe et j’en crève !

— Ah ! ça, mais elle est folle, se dit Ginginet, stupéfait de la voir s’enfuir du côté des Halles, elle va faire des bêtises, sapristi ! je ne blague plus, je vais la filer.

Il la rattrapa presque à un coin de rue, malheureusement ses jambes lui pesaient formidablement, le petit bleu lui avait rompu les muscles, il dut s’arrêter, souffler, rabattre sa chemise qui se sauvait de son pantalon et de son gilet et courir de nouveau le long des trottoirs, tantôt la perdant de vue dans les embarras de voitures, tantôt l’apercevant au loin, criant après elle, au risque de se faire arrêter par les sergents de ville.

Vint un moment où il galopait presque pieds nus ; ses souliers rendirent l’âme dans cette course vertigineuse. Feuilletés comme des galettes, anhélant comme des soufflets, ils s’empétrèrent dans un monceau d’ordures, posèrent à faux, et leur maître s’étendit de tout son long sur le ventre.

Il se releva étourdi du coup et, avec cette persistance, née plus encore de la ténacité particulière aux ivrognes que de l’affection qu’il portait à Marthe, il s’élança de nouveau à sa poursuite. Il la vit au loin tirer une porte et disparaître. Brisé, moulu, renâclant, suant, il arriva devant cette porte, leva le nez en l’air, regarda la maison, resta bouche bée, éleva les bras au ciel, lâcha sa canne, et, suffoqué par l’ivresse, étouffé par la stupeur qu’il éprouvait, il bégaya :

— Oh ! Jésus Dieu ! eh bien, c’est du propre !

Et il tomba tout d’une pièce sur un tas de trognons de choux et d’épluchures de scaroles qui bossuaient de vert le pavé de la rue.