Mathias Sandorf/II/8

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Hetzel (tome 2pp. 108-123).


VIII

UNE RENCONTRE DANS LE STRADONE.


Cette mort avait fait grand bruit par la ville ; mais personne ne put soupçonner la véritable cause du suicide de Pierre Bathory, ni surtout que Sarcany et Silas Toronthal eussent une part dans ce malheur.

C’était le lendemain, 6 juillet, que devait se célébrer le mariage de Sava Toronthal et de Sarcany.

La nouvelle de ce suicide, accompli dans des circonstances si émouvantes, Mme Toronthal ni sa fille n’en eurent connaissance. Silas Toronthal, d’accord avec Sarcany, avait pris ses précautions à cet égard.

Il avait été convenu également que le mariage se ferait très simplement. On prétexterait un deuil dans la famille de Sarcany. Cela n’allait sans doute pas avec les habitudes fastueuses de Silas Toronthal ; mais, en cette circonstance, il crut qu’il valait mieux faire les choses sans bruit. Les nouveaux mariés ne devaient rester que quelques jours à Raguse ; puis ils partiraient pour Tripoli, où Sarcany résidait d’habitude, disait-on. Il n’y aurait donc point réception à l’hôtel du Stradone, ni pour la lecture du contrat, qui assurait un apport considérable à la jeune fille, ni après la cérémonie religieuse de l’église des Franciscains, qui suivrait immédiatement la cérémonie civile.

Ce jour-là, pendant que les derniers préparatifs du mariage se faisaient à l’hôtel Toronthal, deux hommes se promenaient, en causant, de l’autre côté du Stradone.

Ces deux hommes étaient Cap Matifou et Pointe Pescade.

En revenant à Raguse, le docteur Antékirtt avait ramené Cap Matifou. Sa présence n’était plus nécessaire à Cattaro, et si les deux amis, les « deux jumeaux » comme disait Pointe Pescade, furent absolument heureux de se revoir, qui pourrait en douter ?

Quant au docteur, en arrivant à Raguse, il avait fait cette première apparition dans la maison de la rue Marinella ; puis, il s’était retiré dans un modeste hôtel du faubourg de Plocce, où il attendait que le mariage de Sarcany et de Sava Toronthal fût accompli pour donner suite à ses projets.

Le lendemain, pendant une seconde visite à Mme Bathory, il avait lui-même aidé à coucher Pierre dans son cercueil, et il était rentré à son hôtel, après avoir envoyé Pointe Pescade et Cap Matifou surveiller le Stradone.

Or, rien n’empêchait Pointe Pescade de causer, pendant qu’il était tout yeux et tout oreilles.

« Je te trouve engraissé, mon Cap ! disait-il en se haussant pour tâter la poitrine de l’Hercule.

— Oui… et toujours solide !

— Je m’en suis aperçu à ton accolade.

— Mais, la pièce dont tu me parlais ?… demanda Cap Matifou, qui tenait à son rôle.

— Elle marche, elle marche !… Vois-tu, c’est que l’action est très compliquée !

— Compliquée ?

— Oui !… Ce n’est point une comédie, c’est un drame, et le début est même très empoignant ! »

Pointe Pescade se tut. Un coupé, mené rapidement, venait de s’arrêter devant l’hôtel du Stradone.

La porte s’ouvrit aussitôt et se referma sur le coupé, dans lequel Pointe Pescade avait reconnu Sarcany.

« Oui… très empoignant, reprit-il, et cela s’annonce même comme un grand succès !

— Et le traître ?… demanda Cap Matifou, que ce personnage semblait intéresser plus directement.

— Eh bien… le traître triomphe, en ce moment, comme cela se fait toujours dans une pièce bien charpentée !… Mais patience !… Attendons le dénouement.

— À Cattaro, dit Cap Matifou, j’ai bien cru que j’allais…

— Entrer en scène ?

— Oui, Pointe Pescade, oui ! »

Et Cap Matifou raconta ce qui s’était passé au bazar de Cattaro, c’est-à-dire comment ses deux bras avaient été réquisitionnés pour un enlèvement qui ne s’était pas fait.

« Bon ! C’était trop tôt ! répliqua Pointe Pescade, qui, « parlant pour parler », comme on dit, ne cessait de regarder à droite et à gauche. Tu ne dois être que du quatrième ou du cinquième acte, mon Cap !… Peut-être, même, ne paraîtras-tu qu’à la dernière scène !… Mais sois sans inquiétude !… Tu feras un rude effet !… Tu peux y compter ! »

En ce moment, un murmure lointain se fit entendre dans le Stradone, au tournant de la rue Marinella.

Pointe Pescade, interrompant la conversation, s’avança de quelque pas sur la droite de l’hôtel Toronthal.

Un convoi, qui sortait alors de la rue Marinella, venait de prendre le Stradone, en se dirigeant vers l’église des Franciscains, où l’office funèbre allait se dire.

Peu de personnes, d’ailleurs, à cet enterrement, dont la simplicité ne devait guère attirer l’attention publique, — un modeste cercueil porté à bras sous un drap noir.

Le convoi s’avançait lentement, quand, tout à coup, Pointe Pescade, étouffant un cri, saisit le bras de Cap Matifou.

« Qu’as-tu donc ? demanda Cap Matifou.

— Rien !… Ce serait trop long à t’expliquer ! »

Il venait de reconnaître Mme Bathory, qui avait voulu suivre l’enterrement de son fils.

L’église n’avait pas refusé ses prières à ce mort que le désespoir avait poussé au suicide, et le prêtre l’attendait dans la chapelle des Franciscains pour le conduire au cimetière.

Mme Bathory marchait derrière le cercueil, le regard sec. Elle n’avait plus la force de pleurer. Ses yeux, presque hagards, tantôt se portaient de côté, tantôt plongeaient jusque sous le drap mortuaire, qui recouvrait le corps de son fils.

Le vieux Borik se traînait près d’elle, à faire pitié.

Pointe Pescade sentit les larmes lui venir aux yeux. Oui ! S’il n’avait pas eu le devoir de rester à son poste, le brave garçon n’eût pas hésité à se joindre aux quelques amis, aux quelques voisins, qui suivaient le convoi de Pierre Bathory.

Soudain, au moment où ce convoi allait passer devant l’hôtel Toronthal, la grande porte s’ouvrit. Dans la cour, devant le perron, deux voitures étaient prêtes à sortir.

La première franchit la porte et tourna de manière à redescendre le Stradone.

Dans cette voiture, Pointe Pescade aperçut Silas Toronthal, sa femme et sa fille.

Mme Toronthal, brisée par la douleur, était placée près de Sava, plus pâle que son voile nuptial.

Sarcany, accompagné de quelques parents ou amis, occupait la seconde voiture.

Pas plus d’apparat pour ce mariage qu’il n’y en avait pour cet enterrement. Des deux côtés, même tristesse, — effrayante.

Tout à coup, au moment où la première voiture tournait la porte, on entendit un cri déchirant.

Mme Bathory s’était arrêtée, et, la main tendue vers Sava, elle maudissait la jeune fille !

C’était Sava qui avait jeté ce cri ! Elle avait vu la mère en deuil ! Elle avait compris tout ce qu’on lui avait caché !… Pierre était mort, mort par elle et pour elle, et c’était son convoi qui passait, au moment où l’emportait sa voiture de mariée !

Sava tomba évanouie. Mme Toronthal, éperdue, voulut la ranimer… Ce fut en vain !… Elle respirait à peine !

Silas Toronthal n’avait pu retenir un mouvement de colère. Mais Sarcany, qui était accouru, sut se contenir.

Dans ces conditions, il était impossible de se rendre devant l’officier de l’état civil, et il fallut donner ordre aux voitures de rentrer à l’hôtel, dont la porte se referma bruyamment.

Sava transportée dans sa chambre, fut déposée sur son lit, sans avoir fait un mouvement. Sa mère s’agenouilla près d’elle, et un médecin fut mandé en toute hâte. Pendant ce temps, le convoi de Pierre Bathory continuait à s’avancer vers l’église des Franciscains ; puis, après l’office des morts, il s’achemina du côté du cimetière de Raguse.

Cependant Pointe Pescade avait compris que le docteur Antékirtt devait être au plus tôt informé de cet incident qu’il n’avait pu prévoir. Il dit donc à Cap Matifou :

« Reste ici et veille ! »

Puis, tout courant, il se dirigea vers le faubourg de Plocce.

Le docteur, pendant le récit que lui fit rapidement Pointe Pescade, resta muet.

« Ai-je excédé mon droit ? se disait-il. Non !… Ai-je frappé une innocente ?… Oui, sans doute ! Mais cette innocente est la fille de Silas Toronthal ! »

Alors, s’adressant à Pointe Pescade :

« Où est Cap Matifou ?

— Devant l’hôtel du Stradone.

— J’aurai besoin de vous deux, ce soir ?

— À quelle heure ?

— À neuf heures.

— Où devrons-nous vous attendre ?

— À la porte du cimetière ! »

Pointe Pescade partit aussitôt pour rejoindre Cap Matifou, qui n’avait pas quitté son poste.

Le soir venu, vers huit heures, le docteur, enveloppé d’un ample manteau, se dirigea vers le port de Raguse. À l’angle de la muraille, sur la gauche, il atteignit une petite anse, perdue dans les roches, qui échancrait le littoral un peu au-dessus du port.

L’endroit était absolument désert. Ni maison, ni bateaux. Les barques de pêcheurs ne venaient jamais y mouiller, par crainte des nombreux récifs qui ferment cette anse. Le docteur s’arrêta, regarda autour de lui et fit entendre un cri, convenu sans doute. Presque aussitôt, un marin, s’approchant, disait :

« À vos ordres, maître.

— Le canot est là, Pazzer ?

— Oui, derrière ce rocher.

— Avec tous tes hommes ?

— Tous.

— Et l’Electric ?…

— Plus loin, dans le nord, à trois encablures environ, en dehors de la petite crique. »

Et le marin montrait une sorte de fuseau, allongé dans l’ombre, dont pas un feu ne révélait la présence.

« Quand est-il arrivé de Cattaro ? demanda le docteur.

— Il y a une heure à peine.

— Il a passé inaperçu ?

— Absolument, en se glissant le long des récifs.

— Pazzer, que personne ne quitte son poste, et que l’on m’attende ici toute la nuit, s’il le faut !

— Oui, maître ! »

Le marin retourna vers l’embarcation, qui se confondait absolument avec les dernières roches de la grève.

Le docteur Antékirtt resta quelque temps encore sur le rivage. Sans doute, il voulait attendre que la nuit fût plus obscure encore. Par instants, il se promenait à grand pas. Puis, il s’arrêtait. Et alors, les bras croisés, muet et immobile, son regard se perdait sur cette mer Adriatique, comme s’il lui eût confié ses secrets.

La nuit était sans lune, sans étoiles. À peine une de ces petites brises de terre, qui se lèvent avec le soir et ne durent que quelques heures, se faisait-elle sentir. Quelques nuages élevés, mais assez épais, couvraient tout le ciel jusqu’à l’horizon de l’ouest, où la dernière barre de vapeurs, faite d’un trait plus clair, venait de s’effacer.

« Allons ! » dit enfin le docteur.

Et, revenant du côté de la ville, dont il suivit l’enceinte, il se dirigea vers le cimetière.

Là, devant la porte, attendaient Pointe Pescade et Cap Matifou, blottis derrière un arbre, de manière à ne pas être vus.

Le cimetière était fermé à cette heure. Une dernière lumière venait de s’éteindre dans la maison du gardien. Personne n’y devait plus venir avant le jour.

Sans doute, le docteur avait une connaissance exacte du plan de ce cimetière. Sans doute aussi, son intention n’était pas d’y entrer par la porte — ce qu’il venait y faire devant être fait secrètement.

« Suivez-moi, » dit-il à Pointe Pescade et à son compagnon, qui s’étaient avancés vers lui.

Et tous trois commencèrent à longer le mur extérieur, que le vallonnement du terrain élevait par une pente assez sensible.

Après dix minutes de marche, le docteur s’arrêta ; puis, montrant une brèche qui provenait d’un récent éboulement du mur :

« Passons, » dit-il.

Il se glissa par cette brèche. Pointe Pescade et Cap Matifou la franchirent après lui.

Là, l’obscurité était plus profonde sous les grands arbres qui abritaient les tombes. Cependant, sans hésiter, le docteur suivit une allée, puis une contre-allée qui conduisait à la partie supérieure du cimetière. Quelques oiseaux de nuit, troublés à son passage, s’envolaient de çà et de là. Mais, hormis ces hiboux et ces chouettes, il n’y avait pas un être vivant autour des stèles éparses sous les herbes.

Bientôt tous trois s’arrêtèrent devant un modeste monument, une sorte de petite chapelle, dont la grille n’était pas fermée à clef.

Le docteur repoussa cette grille ; puis, pressant le bouton d’une petite lanterne électrique, il en fit jaillir la lumière, mais de façon à ce qu’elle ne pût être aperçue du dehors.

« Entre », dit-il à Cap Matifou.

Cap Matifou entra dans la petite chapelle et se trouva en face d’un mur, sur lequel trois plaques de marbre étaient incrustées.

Sur une de ces plaques — celle du milieu, on lisait :


ÉTIENNE BATHORY.
1867


La plaque de gauche ne portait pas d’inscription. La plaque de droite allait bientôt en avoir une.

« Enlève cette plaque », dit le docteur.

Cap Matifou déplaça facilement la plaque qui n’était pas encore scellée ; il la posa à terre, et une bière apparut au fond de la cavité ménagée dans le mur.

C’était le cercueil qui contenait le corps de Pierre Bathory.

« Retire cette bière », dit le docteur.

Cap Matifou retira la bière, sans que Pointe Pescade eût besoin de l’aider, si lourde qu’elle fût, et, après être sorti de la petite chapelle, il la déposa sur l’herbe.

« Prends cet outil, dit le docteur en donnant un tournevis à Pointe Pescade, et enlève le couvercle de cette bière. »

Cela fut fait en quelques minutes.

Le docteur Antékirtt écarta de la main le drap blanc qui recouvrait le corps et il appuya sa tête sur sa poitrine, comme pour écouter les battements du cœur. Puis, se relevant :

« Retire ce corps », dit-il à Cap Matifou.

Cap Matifou obéit, sans que ni lui ni Pointe Pescade, quoiqu’il s’agît d’une exhumation interdite, eussent fait une seule objection.

Lorsque le corps de Pierre Bathory eut été déposé sur l’herbe, Cap Matifou le réenveloppa de son linceul, sur lequel le docteur jeta son manteau. Le couvercle fut alors revissé, la bière replacée dans la cavité du mur, la plaque remise sur l’orifice qu’elle recouvrit comme avant.

Le docteur interrompit le courant de sa lanterne électrique, et l’obscurité redevint profonde.

« Prends ce corps », dit-il à Cap Matifou.

Cap Matifou souleva dans ses robustes bras le corps du jeune homme, comme il eût fait de celui d’un enfant ; puis, précédé du docteur et suivi de Pointe Pescade, il reprit la contre-allée, qui conduisait directement à la brèche du cimetière.

Cinq minutes après, la brèche étant franchie, le docteur, Pointe Pescade et Cap Matifou, après avoir contourné les murs de la ville, se dirigeaient vers le littoral.

Pas une parole n’avait été échangée ; mais si l’obéissant Cap Matifou ne pensait pas plus qu’une machine, quelle succession d’idées se déroulait dans le cerveau de Pointe Pescade !

Dans le trajet du cimetière au littoral, le docteur Antékirtt et ses deux compagnons n’avaient rencontré personne sur leur route. Mais, en approchant de la petite anse, où devait les attendre le canot de l’Electric, ils aperçurent un douanier qui allait et venait, en se promenant sur les premières roches du rivage.

Ils continuèrent leur chemin, cependant, sans s’inquiéter de sa présence. Un nouveau cri, jeté par le docteur, fit venir à lui le patron de l’embarcation restée invisible.

Sur un signe, Cap Matifou descendit le revers des roches et se disposa à mettre le pied dans le canot.

À ce moment, le douanier s’approcha, et, comme l’embarquement allait se faire :

« Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

— Des gens qui vous donnent à choisir entre vingt florins comptant et un coup de poing de monsieur… aussi comptant ! » répondit Pointe Pescade, en montrant Cap Matifou.

Le douanier n’hésita pas : il prit les vingt florins.

« Embarquons ! » dit le docteur.

Un instant après, le canot avait disparu dans l’ombre. Cinq minutes plus tard, il accostait le long fuseau qu’il était impossible d’apercevoir du littoral.

L’embarcation fut hissée à bord, et l’Electric, mû par sa silencieuse machine, eut bientôt gagné le large.

Quant à Cap Matifou, il avait déposé le corps de Pierre Bathory sur un divan dans une étroite chambre, dont aucun hublot ne laissait passer la lumière à l’extérieur.

Le docteur, resté seul près de ce corps, se pencha sur lui, et ses lèvres vinrent baiser son front décoloré.

« Maintenant, Pierre, réveille-toi ! dit-il. Je le veux ! »

Aussitôt, comme s’il n’eût été qu’endormi de ce sommeil magnétique si semblable à la mort, Pierre rouvrit les yeux.

Une sorte de répulsion se peignit d’abord sur ses traits, quand il reconnut le docteur Antékirtt.

« Vous !… murmura-t-il, vous qui m’avez abandonné !

— Moi, Pierre !

— Mais qui êtes-vous donc ?

— Un mort… comme toi !

— Un mort ?…

— Je suis le comte Mathias Sandorf ! »


FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.