Mathias Sandorf/III/2

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Hetzel (tome 2p. 145-170).


II

LE PASSÉ ET LE PRÉSENT.


« Et d’abord l’histoire du docteur Antékirtt, qui commence au moment où le comte Mathias Sandorf vient de se précipiter dans les eaux de l’Adriatique.

« Au milieu de cette grêle de balles, dont me couvrit la dernière décharge des agents de la police, je passai sain et sauf. La nuit était très obscure. On ne pouvait me voir. Le courant portait au large, et je n’aurais pu revenir à terre, même si je l’eusse voulu. Je ne voulais pas, d’ailleurs. Mieux valait mourir que d’être repris pour être ramené et fusillé au donjon de Pisino. Si je succombais, tout était fini. Si je parvenais à me sauver, je pourrais, du moins, passer pour mort. Rien ne me gênerait plus dans l’œuvre de justice que j’avais juré au comte Zathmar, à ton père et à moi-même d’accomplir… et que j’accomplirai !

— Une œuvre de justice ? répondit Pierre, dont l’œil s’anima à ce mot, si inattendu pour lui.

— Oui, Pierre, et cette œuvre, tu la connaîtras, car c’est pour t’y associer que j’ai été t’arracher, mort comme moi, mais vivant comme moi, au cimetière de Raguse ! »

À ces paroles, Pierre Bathory se sentit reporté de quinze ans en arrière, à cette époque où son père tombait sur la place d’armes de la forteresse de Pisino.

« Devant moi, reprit le docteur, s’ouvrait toute une mer jusqu’au littoral italien. Si bon nageur que je fusse, je ne pouvais prétendre à la traverser. À moins d’être providentiellement secouru, soit que je rencontrasse une épave, soit qu’un navire étranger me recueillît à son bord, j’étais destiné à périr. Mais, quand on a fait le sacrifice de sa vie, on est bien fort pour la défendre, si la défense devient possible.

« D’abord, j’avais plongé, à plusieurs reprises pour échapper aux derniers coups de feu. Puis, lorsque je fus certain de n’être plus aperçu, je me maintins à la surface de la mer et je me dirigeai vers le large. Mes vêtements me gênaient peu, étant fort légers et ajustés au corps.

« Il devait être alors neuf heures et demie du soir. Suivant mon estime, je nageai pendant plus d’une heure dans une direction opposée à la côte, en m’éloignant de ce port de Rovigno, dont je vis les dernières lumières s’effacer peu à peu.

« Où allai-je ainsi et quel était mon espoir ? Je n’en avais aucun, Pierre, mais je sentais en moi une force de résistance, une ténacité, une volonté surhumaines qui me soutenaient. Ce n’était plus ma vie que je cherchais à sauver, c’était mon œuvre dans l’avenir ! Et à ce moment, si quelque barque de pêche fût venue à passer, j’eusse aussitôt plongé pour l’éviter ! Sur ce littoral autrichien, combien de traîtres pouvais-je trouver encore, prêts à me livrer pour toucher leur prime, combien de Carpena pour un honnête Andréa Ferrato !

« Ce fut même ce qui arriva à la fin de la première heure. Une embarcation apparut dans l’ombre, presque subitement. Elle venait du large et courait au plus près pour atteindre la terre. Comme j’étais déjà fatigué, je venais de m’étendre sur le dos, mais, instinctivement, je me retournai, prêt à disparaître. Une barque de pêche qui ralliait un des ports de l’Istrie ne pouvait que m’être suspecte !

« Je fus presque aussitôt fixé à cet égard. Un des matelots cria en langue dalmate de changer de bord. Soudain, je plongeai, et l’embarcation, avant que ceux qui la montaient eussent pu m’apercevoir, vira au-dessus de ma tête.

« À bout de respiration, je vins reprendre haleine à l’air libre, et je continuai à gagner dans l’ouest.

« La brise mollissait avec la nuit. Les lames tombaient avec le vent. Je n’étais plus soulevé que par de longues houles de fond qui m’entraînaient vers la haute mer.

« C’est ainsi que, tantôt nageant, tantôt me reposant, je m’éloignai de la côte pendant une heure encore. Je ne voyais que le but à atteindre, non le chemin à parcourir. Cinquante milles pour traverser l’Adriatique, oui, je voulais les franchir, oui ! je les franchirais ! Ah ! Pierre ! il faut avoir passé par de telles épreuves pour savoir ce dont l’homme est capable, quelle résultante, de la force morale unie à la force physique il peut sortir de la machine humaine !

« Pendant une seconde heure, je me soutins ainsi. Cette portion de l’Adriatique était absolument déserte. Les derniers oiseaux l’avaient abandonnée pour regagner leurs trous dans les roches. Il ne passait plus au-dessus de ma tête que des goélands ou des mouettes, qui poussaient des cris aigus en s’envolant par couples.

« Cependant, bien que je ne voulusse rien sentir de la fatigue, mes bras devenaient lourds, mes jambes pesantes. Déjà mes doigts s’entrouvraient, et je ne parvenais que très difficilement à tenir mes mains fermées. Ma tête me pesait comme si j’eusse eu un boulet attaché aux épaules, et je commençais à ne plus pouvoir la maintenir hors de l’eau.

« Une sorte d’hallucination m’envahit alors. La direction de mes pensées m’échappa. D’étranges associations d’idées se firent dans mon cerveau troublé. Je sentis que je ne pourrais plus voir ni entendre qu’imparfaitement, soit un bruit qui se produirait à quelque distance de moi, soit une lumière, si je me trouvais tout à coup dans sa portée. Et ce fut précisément ce qui arriva.

« Il devait être environ minuit, quand il se fit un grondement sourd et lointain dans l’est, — grondement dont je n’aurais pu reconnaître la nature. Un éclat traversa mes paupières qui se fermaient malgré moi. J’essayai de redresser la tête, et je n’y parvins qu’en me laissant immerger à demi. Puis, je regardai.

« Je te donne tous ces détails, Pierre, parce qu’il faut que tu les connaisses et que, par là, tu me connaisses aussi !

— Je n’ignore rien de vous, docteur, rien ! répondit le jeune homme. Pensez-vous donc que ma mère ne m’ait pas appris ce qu’était le comte Mathias Sandorf ?

— Qu’elle ait connu Mathias Sandorf, soit, Pierre, mais le docteur Antékirtt, non ! Et c’est celui-là qu’il faut que tu connaisses ! Écoute-le donc !… Écoute-moi !

« Le bruit que j’avais entendu était produit par un bâtiment qui venait de l’est et portait sur la côte italienne. La lumière, c’était son feu blanc, suspendu à l’étai de misaine, — ce qui indiquait un steamer. Quant à ses feux de position, je ne tardai pas à les apercevoir, le rouge à bâbord, le vert à tribord, et, comme je les voyais simultanément, c’est que le bâtiment se dirigeait sur moi.

« L’instant allait être décisif. En effet, toutes les chances étaient pour que ce steamer fût autrichien, puisqu’il venait du côté de Trieste. Or, de lui demander asile, autant valait se remettre entre les mains des gendarmes de Rovigno ! J’étais bien décidé à ne point le faire, mais non moins décidé à profiter du moyen de salut qui se présentait.

« Ce steamer était un navire de vitesse. Il grandissait démesurément en s’approchant de moi, et je voyais la mer blanchir à son étrave. En moins de deux minutes il devait avoir coupé la place où je restais immobile.

« Que ce steamer fût autrichien, je n’en doutais pas. Mais il n’y avait rien d’impossible à ce qu’il fût à destination de Brindisi et d’Otrante, ou du moins qu’il y fît escale. Or, si cela était, il devrait y arriver en moins de vingt-quatre heures.

« Mon parti fut pris : j’attendis. Sûr de n’être point aperçu au milieu de l’obscurité, je me maintins dans la direction suivie par cette énorme masse, dont la marche était très modérée alors, et que balançait à peine le roulement de la houle.

« Enfin le steamer arriva sur moi, dominant la mer de toute son étrave, à plus de vingt pieds de hauteur. Je fus englobé dans l’écume de l’avant, mais non heurté. La longue coque de fer me frôla, et je m’écartai vigoureusement de la main. Cela dura quelques secondes à peine. Puis, quand je vis se dessiner les façons relevées de l’arrière, au risque d’être broyé par l’hélice, je m’accrochai au gouvernail.

« Heureusement, le steamer était en pleine charge, et son hélice, profondément immergée, ne battait pas l’eau à sa surface, car je n’aurais pu me dégager de ce tourbillon ni retenir le point d’appui auquel je m’étais cramponné. Mais, comme cela existe dans tous les navires à vapeur, deux chaînes de fer pendaient à l’arrière et venaient se relier au gouvernail. Je saisis l’une de ces chaînes, je m’élevai jusqu’à leur crampon d’amarrage, un peu au-dessus de l’eau, je m’installai tant bien que mal près de l’étambot… J’étais relativement en sûreté.

« Trois heures après, le jour vint. Je calculai qu’il me faudrait rester dans cette situation pendant vingt heures encore, si le steamer faisait escale à Brindisi ou à Otrante. Ce dont je devrais le plus souffrir, ce serait de la soif et de la faim. L’important, c’est que je ne pouvais être aperçu du pont, ni même de la baleinière, suspendue à l’arrière sur ses porte-manteaux. De quelques bâtiments courant à contre-bord, il est vrai que je pouvais être vu et signalé. Mais peu de navires nous croisèrent pendant cette journée, et ils passèrent assez loin pour qu’on ne pût apercevoir un homme accroché dans les chaînes du gouvernail.

« Un ardent soleil me permit bientôt de faire sécher mes vêtements, dont je me dépouillai. Les trois cents florins d’Andréa Ferrato étaient toujours dans ma ceinture. Ils devaient m’assurer la sécurité, lorsque je serais à terre. Là, je n’aurais rien à craindre. En pays étranger, le comte Mathias Sandorf, n’avait point à redouter les agents de l’Autriche. Il n’y a pas d’extradition pour les réfugiés politiques. Mais il ne me suffisait pas que ma vie fût sauve, je voulais que l’on crût à ma mort. Personne ne devait savoir que le dernier fugitif du donjon de Pisino eût pris pied sur la terre italienne.

« Ce que je voulais se réalisa. La journée se passa sans incidents. La nuit vint. Vers dix heures du soir, un feu brilla à intervalles réguliers dans le sud-ouest. C’était le phare de Brindisi. Deux heures après, le steamer donnait à travers les passes.

« Mais alors, avant que le pilote fût venu à bord, environ à deux milles de terre, après avoir fait un paquet de mes vêtements que je fixai sur mon cou, j’abandonnai les chaînes du gouvernail, et je me glissai doucement dans l’eau.

« Une minute après, j’avais perdu de vue le steamer, qui jetait dans l’air les hennissements de son sifflet à vapeur.

« Une demi-heure plus tard, par une mer calme, sur une grève sans ressac, je débarquai à l’abri de tout regard, je me réfugiai dans les roches, je me rhabillai, et, au fond d’une anfractuosité, garnie de goémons secs, la fatigue l’emportant sur la faim, je m’endormis.

« Au lever du jour, j’entrai à Brindisi, je cherchai un des plus modestes hôtels de la ville, et là, j’attendis les événements, avant d’arrêter le plan de toute une vie nouvelle.

« Deux jours après, Pierre, les journaux m’apprenaient que la conspiration de Trieste avait eu son dénouement. On disait aussi que des recherches avaient été faites pour retrouver le corps du comte Sandorf, mais sans résultat. J’étais tenu pour mort, — aussi mort que si je fusse tombé avec mes deux compagnons, Ladislas Zathmar et ton père, Étienne Bathory, sur la place d’armes du donjon de Pisino !

« Moi, mort !… Non, Pierre, et l’on verra si je suis vivant ! »

Pierre Bathory avait avidement écouté le récit du docteur. Il était aussi vivement impressionné que si ce récit lui eût été fait du fond d’une tombe. Oui ! c’était le comte Mathias Sandorf qui parlait ainsi ! Vis-à-vis de lui, vivant portrait de son père, sa froideur habituelle l’avait peu à peu abandonné, il lui avait ouvert entièrement son âme, il venait de la lui montrer telle qu’elle était, après l’avoir cachée à tous depuis tant d’années ! Mais il n’avait encore rien dit de ce que Pierre brûlait d’apprendre, rien de ce qu’il attendait de son concours !

Ce que le docteur venait de raconter de son audacieuse traversée de l’Adriatique, était vrai jusque dans ses moindres détails. C’est ainsi qu’il était arrivé sain et sauf à Brindisi, tandis que Mathias Sandorf allait rester mort pour tous.

Mais il s’agissait de quitter Brindisi sans retard. Cette ville n’est qu’un port de passage. On vient s’y embarquer pour les Indes ou y débarquer pour l’Europe. Il est le plus souvent vide, excepté un ou deux jours par semaine, à l’arrivée des paquebots, et plus particulièrement de ceux de la « Peninsular and Oriental Company ». Or, cela suffisait pour que le fugitif de Pisino pût être reconnu, et, on le répète, s’il n’avait rien à craindre pour sa vie, il lui importait que l’on crût à sa mort.

C’est à cela que le docteur réfléchissait, le lendemain de son arrivée à Brindisi, en se promenant au pied de la terrasse que domine la colonne de Cléopâtre, à l’endroit même où commençait l’antique voie Appienne. Déjà le plan de sa vie nouvelle était arrêté. Il voulait aller dans l’Orient conquérir la richesse, et avec elle la puissance. Mais de s’embarquer sur un de ces paquebots qui font le service sur la côte de l’Asie Mineure, au milieu de passagers de toutes nations, cela ne pouvait lui convenir. Il lui fallait un moyen de transport plus secret qu’il ne pouvait trouver à Brindisi. Aussi, le soir même, partait-il pour Otrante par le chemin de fer.

En une heure et demie, le train eut atteint cette ville, située presque au bout du talon de la botte italienne, sur ce canal qui forme l’étroite entrée de l’Adriatique. Là, dans ce port presque abandonné, le docteur put faire le prix avec le patron d’un chébec, prêt à partir pour Smyrne, où il réexportait un chargement de petits chevaux albanais qui n’avaient pas trouvé acquéreur à Otrante.

Le lendemain, le chébec prenait la mer, et le docteur voyait s’abaisser sous l’horizon le phare de Punta di Luca, à l’extrême pointe de l’Italie, tandis que, sur la côte opposée, les monts Acrocérauniens s’effaçaient dans les brumes. Quelques jours plus tard, après une traversée sans incidents, le cap Matapan était doublé à l’extrémité de la Grèce méridionale, et le chébec arrivait au port de Smyrne.

Le docteur avait succinctement raconté à Pierre cette partie de son voyage, puis aussi, comment il apprit par les journaux cette mort imprévue de sa petite fille, qui le laissait seul au monde !

« Enfin, dit-il, j’étais sur cette terre de l’Asie Mineure, où, pendant tant d’années, j’allais vivre inconnu. C’est aux études de médecine, de chimie, de sciences naturelles, dont je m’étais nourri pendant ma jeunesse dans les écoles et universités de la Hongrie — où ton père professait avec tant de renom, — c’est à ces études que j’allais demander maintenant de suffire à mon existence.

« Je fus assez heureux pour réussir, et plus promptement que je ne devais l’espérer, d’abord à Smyrne, où, pendant sept ou huit ans, je me fis une grande réputation comme médecin. Quelques cures inespérées me mirent en rapport avec les plus riches personnages de ces contrées, dans lesquelles l’art médical est encore à l’état rudimentaire. Je résolus alors de quitter cette ville. Et, comme les professeurs d’autrefois, guérissant en même temps que j’enseignais l’art de guérir, m’initiant à la thérapeutique inconnue des talebs de l’Asie Mineure et des pandits de l’Inde, je parcourus toutes ces provinces, m’arrêtant, ici quelques semaines, là quelques mois, appelé, demandé, à Karahissar, à Binder, à Adana, à Haleb, à Tripoli, à Damas, toujours précédé d’une renommée qui croissait sans cesse, et récoltant une fortune qui croissait avec ma renommée.

« Mais ce n’était pas assez. Il me fallait acquérir une puissance sans bornes, telle qu’aurait pu l’avoir un de ces opulents rajahs de l’Inde, dont la science eût égalé la richesse.

« Cette occasion se présenta.

« Il y avait à Homs, dans la Syrie septentrionale, un homme qui se mourait d’une maladie lente. Aucun médecin jusqu’alors n’avait pu en reconnaître la nature. De là, impossibilité d’appliquer un traitement convenable. Ce personnage, nommé Faz-Rhât, avait occupé de hautes positions dans l’empire ottoman. Il n’était alors âgé que de quarante-cinq ans, et regrettait d’autant plus la vie qu’une immense fortune lui permettait d’en épuiser toutes les jouissances.

« Faz-Rhât avait entendu parler de moi, car, à cette époque, ma réputation était déjà grande. Il me fit prier de venir le voir à Homs, et je me rendis à son invitation.

« — Docteur, me dit-il, la moitié de ma fortune est à toi, si tu me rends la vie !

« — Garde cette moitié de ta fortune ! lui répondis-je. Je te soignerai et te guérirai, si Dieu le permet ! »

« J’étudiai attentivement ce malade que les médecins avaient abandonné. Quelques mois, au plus, c’était tout ce qu’ils lui donnaient à vivre. Mais je fus assez heureux pour obtenir un diagnostic certain. Pendant trois semaines, je restai près de Faz-Rhât, afin de suivre les effets du traitement auquel je l’avais soumis. Sa guérison fut complète. Lorsqu’il voulut s’acquitter envers moi, je ne consentis à recevoir que le prix qui me paraissait dû. Puis, je quittai Homs.

« Trois ans plus tard, à la suite d’un accident de chasse, Faz-Rhât perdait la vie. Sans parents, sans descendants directs, son testament me faisait l’unique héritier de tous ses biens, dont la valeur représentative ne pouvait être estimée à moins de cinquante millions de florins[1].

« Il y avait treize ans alors que le fugitif de Pisino s’était réfugié dans ces provinces de l’Asie Mineure. Le nom du docteur Antékirtt, déjà devenu quelque peu légendaire, courait à travers toute l’Europe. J’avais donc obtenu le résultat que je voulais. Restait à atteindre maintenant ce qui était l’unique but de ma vie.

« J’avais résolu de revenir en Europe, ou tout au moins sur quelque point de la Méditerranée, vers son extrême limite. Je visitai le littoral africain, et, en la payant d’un haut prix, je me rendis acquéreur d’une île importante, riche, fertile, pouvant subvenir matériellement aux besoins d’une petite colonie, l’île Antékirtta. C’est ici, Pierre, que je suis souverain, maître absolu, roi sans sujets, mais avec un personnel qui m’est dévoué corps et âme, avec des moyens de défense qui seront redoutables quand je les aurai achevés, avec des engins de communications qui me relient à divers points du périple méditerranéen, avec une flottille d’une rapidité telle que, de cette mer, j’ai pu pour ainsi dire faire mon domaine !

— Où est située l’île Antékirtta ? demanda Pierre Bathory.

— Sur les parages de la grande Syrte, dont la réputation est détestable depuis la plus haute antiquité, à l’extrémité de cette mer que les vents du nord rendent si dangereuse, même aux navires modernes, dans le fond de ce golfe de la Sidre, qui échancre la côte africaine entre la régence de Tripolitaine et la Cyrénaïque ! »

Là, en effet, au nord du groupe des îles Syrtiques, gît l’île Antékirtta. Bien des années avant, le docteur parcourait les côtes de la Cyrénaïque, Souza, l’ancien port de Cyrène, le pays de Barcah, toutes ces villes qui ont remplacé les anciennes Ptolémaïs, Bérénice, Adrianopolis, en un mot, cette antique Pentapole, autrefois grecque, macédonienne, romaine, persane, sarrasine, etc., maintenant arabe et relevant du pachalik de Tripoli. Les hasards de son voyage — car il allait un peu où on le demandait, — le portèrent jusqu’à ces nombreux archipels qui sont semés sur le littoral lybien, Pharos et Anthirode, les jumelles de Plinthine, Enesipte, les roches Tyndariennes, Pyrgos, Platée, Ilos, les Hyphales, les Pontiennes, les îles Blanches, et enfin les Syrtiques.

Là, dans le golfe de la Sidre, à trente milles au sud-ouest du vilâyet de Ben-Ghâzi, le point le plus rapproché de la côte, cette île Antékirtta attira plus particulièrement son attention. On l’appelait ainsi, parce qu’elle est située en avant des autres groupes Syrtiques ou Kyrtiques. Le docteur, dès ce moment, eut la pensée qu’un jour il en ferait son domaine, et, comme par une prise de possession anticipée, il se donna ce nom d’Antékirtt, dont la renommée ne tarda pas à s’étendre sur tout l’Ancien Monde.

Deux raisons graves lui avaient dicté ce choix : d’abord Antékirtta était suffisamment vaste — dix-huit milles de circonférence — pour contenir le personnel qu’il comptait y réunir ; suffisamment élevée, puisque un cône, qui la domine de huit cents pieds, permettait de surveiller le golfe jusqu’au littoral de la Cyrénaïque ; suffisamment variée en ses productions et arrosée par ses rios, pour subvenir aux besoins de quelques milliers d’habitants. En outre, elle était placée au fond de cette mer, terrible en ses tempêtes, qui, dans les temps préhistoriques, fut fatale aux Argonautes, dont Apollonius de Rhodes, Horace, Virgile, Properce, Sénèque, Valérius Flaccus, Lucain, et tant d’autres plus géographes que poètes, Polybe, Salluste, Strabon, Mela, Pline, Procope, signalèrent les effroyables dangers, en chantant ou décrivant ces Syrtes, ces « entraînantes, » véritable sens de leur nom.

C’était bien le domaine qui convenait au docteur Antékirtt. Ce fut celui qu’il acquit pour une somme considérable, en toute propriété, sans obligation féodale ni d’aucune autre sorte, — acte de cession qui fut pleinement ratifié par le Sultan et fit du possesseur d’Antékirtta un propriétaire souverain.

Depuis trois ans déjà, le docteur résidait en cette île. Environ trois cents familles d’Européens ou d’Arabes, attirés par ses offres et la garantie d’une vie heureuse, y formaient une petite colonie, comprenant à peu près deux mille âmes. Ce n’étaient point des esclaves ni même des sujets, mais des compagnons dévoués à leur chef, non moins qu’à ce coin du globe terrestre devenu leur nouvelle patrie.

Peu à peu, une administration régulière y fut organisée avec une milice préposée à la défense de l’île, une magistrature choisie parmi les notables, qui n’avait guère l’occasion d’exercer son mandat. Puis, sur des plans envoyés par le docteur dans les meilleurs chantiers de l’Angleterre, de la France ou de l’Amérique, on avait construit cette flottille merveilleuse, steamers, steam-yachts, goélettes ou « Électrics », destinée aux rapides excursions dans le bassin de la Méditerranée. En même temps, des fortifications commencèrent à s’élever sur Antékirtta ; mais elles n’étaient pas encore achevées, bien que le docteur pressât ces travaux, non sans de sérieuses raisons.

Antékirtta avait-elle donc quelque ennemi à craindre dans les parages de ce golfe de la Sidre ? Oui ! Une secte redoutable, à vrai dire une association de pirates, n’avait pas vu sans envie et sans haine un étranger fonder cette colonie dans le voisinage du littoral libyen.

Cette secte, c’était la Confrérie musulmane de Sidi-Mohammed Ben’Ali-Es-Senoûsi. En cette année (1300 de l’hégire), elle se faisait plus menaçante que jamais, et déjà son domaine géographique comptait près de trois millions d’adhérents. Ses zaouiyas, ses vilâyets, centres d’action répandus en Égypte, dans l’Empire Ottoman d’Europe et d’Asie, dans le pays des Baêlé et des Toubou, dans la Nigritie orientale, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, dans le Sahara indépendant, jusqu’aux confins de la Nigritie occidentale, existaient en plus grand nombre dans la Tripolitaine et la Cyrénaïque. De là, un danger permanent pour les établissements européens de l’Afrique septentrionale, pour cette admirable Algérie, destinée à devenir le plus riche pays du monde, et spécialement, pour cette île Antékirtta, ainsi qu’on en pourra juger. Donc, réunir tous les moyens modernes de protection et de défense n’était qu’un acte de prudence de la part du docteur.

Voilà ce que Pierre Bathory apprit dans cette conversation, qui allait l’instruire de tant de choses encore. C’était à l’île Antékirtta qu’il avait été transporté, au fond de la mer des Syrtes, comme en un des coins les plus ignorés de l’Ancien monde, à quelques centaines de lieues de Raguse, où il avait laissé deux êtres, dont le souvenir ne devait jamais le quitter, sa mère et Sava Toronthal.

Puis, en quelques mots, le docteur compléta les détails qui concernaient cette seconde moitié de son existence. Pendant qu’il prenait ainsi ses dispositions pour assurer la sécurité de l’île, tandis qu’il s’occupait de mettre en valeur les richesses de son sol, de l’aménager pour les besoins matériels et moraux d’une petite colonie, il était tenu au courant de ce que devenaient ses amis d’autrefois, dont il n’avait jamais perdu la trace, — entre autres, Mme Bathory, son fils et Borik qui avaient quitté Trieste pour venir s’établir à Raguse.

Pierre apprit ainsi pourquoi la goélette Savarèna était arrivée à Gravosa dans ces conditions qui avaient si fort intrigué la curiosité publique, pourquoi le docteur avait rendu visite à Mme Bathory, comment et, sans que son fils en eût jamais rien su, l’argent, mis à sa disposition, avait été refusé, comment le docteur était arrivé à temps pour arracher Pierre à cette tombe dans laquelle il n’était qu’endormi d’un sommeil magnétique.

« Toi, mon fils, ajouta-t-il, oui ! toi, qui, la tête perdue, n’as pas reculé devant un suicide !… »

À ce mot, dans un mouvement d’indignation, Pierre eut la force de se redresser.

« Un suicide !… s’écria-t-il. Avez-vous donc pu croire que je me sois frappé moi-même ?

— Pierre… un moment de désespoir !…

— Désespéré, oui ! je l’étais !… Je me croyais même abandonné de vous, l’ami de mon père, abandonné après des promesses que vous m’aviez faites et que je ne vous demandais pas !… Désespéré, oui ! et je le suis encore !… Mais au désespéré Dieu ne dit pas de mourir !… Il lui dit de vivre… pour se venger !

— Non… pour punir ! répondit le docteur. Mais, Pierre, qui donc à pu te frapper ?

— Un homme que je hais, répondit Pierre, un homme avec lequel je me suis rencontré ce soir-là, par hasard, dans un chemin désert, le long des murailles de Raguse ! Peut-être cet homme a-t-il cru que j’allais m’élancer sur lui et le provoquer !… Mais il m’a prévenu !… Il m’a frappé !… Cet homme, c’est Sarcany, c’est… »

Pierre ne put achever. À la pensée de ce misérable, dans lequel il voyait maintenant le mari de Sava, son cerveau se troubla, ses yeux se fermèrent, la vie sembla se retirer de lui comme si sa blessure se fût rouverte.

En un instant, le docteur l’eut ranimé, il lui eut rendu sa connaissance, et, le regardant :

« Sarcany !… Sarcany ! » murmura-t-il.

Il eût été nécessaire que Pierre prît quelque repos, après la secousse qu’il venait de subir. Il ne le voulut pas.

« Non ! dit-il. Vous m’avez dit en commençant : Et d’abord l’histoire du docteur Antékirtt, depuis le moment où le comte Mathias Sandorf s’est précipité dans les eaux de l’Adriatique…

— Oui, Pierre.

— Il vous reste donc à m’apprendre ce que je ne sais pas encore du comte Mathias Sandorf !

— As-tu la force de m’entendre ?

— Parlez !

— Soit ! répondit le docteur. Il vaut mieux en finir avec ces secrets que tu as le droit de connaître, avec tout ce que ce passé contient de terrible, pour ne plus y jamais revenir ! Pierre, tu as pu croire que je t’avais abandonné, parce que j’avais quitté Gravosa !… Écoute-moi donc !… Tu me jugeras ensuite !

« Tu sais, Pierre, que, la veille du jour fixé pour l’exécution du jugement, mes compagnons et moi, nous avons tenté de nous échapper de la forteresse de Pisino. Mais Ladislas Zathmar fut saisi par les gardiens, au moment où il allait nous rejoindre au pied du donjon. Ton père et moi, emportés par le torrent du Buco, nous étions déjà hors de leurs atteintes.

« Après avoir échappé miraculeusement aux tourbillons de la Foïba, lorsque nous prîmes pied sur le canal de Lème, nous fûmes aperçus par un misérable, qui n’hésita pas à vendre nos têtes que le gouvernement venait de mettre à prix. Découverts chez un pêcheur de Rovigno, au moment où il se disposait à nous transporter de l’autre côté de l’Adriatique, ton père fut arrêté et ramené à Pisino. Plus heureux, je parvins à m’échapper ! Voilà ce que tu sais, mais voici ce que tu ne sais pas.

« Avant la délation de cet Espagnol, nommé Carpena, — délation qui coûta au pêcheur Andréa Ferrato la liberté et la vie, quelques mois après, — deux hommes avaient vendu le secret des conspirateurs de Trieste.

— Leurs noms ?… s’écria Pierre Bathory.

— Demande-moi d’abord comment leur trahison fut découverte ? » répondit le docteur.

Et il fit rapidement le récit de ce qui s’était passé dans la cellule du donjon, il raconta comment un phénomène d’acoustique lui avait livré les noms des deux traîtres.

« Leurs noms, docteur ! s’écria encore une fois Pierre Bathory. Vous ne refuserez pas de me les dire !

— Je te les dirai !

— Quels sont-ils ?

— L’un d’eux est ce comptable, qui s’était introduit comme espion dans la maison de Ladislas Zathmar ! C’est l’homme qui a voulu t’assassiner ! C’est Sarcany.

— Sarcany ! s’écria Pierre, qui retrouva assez de forces pour marcher vers le docteur. Sarcany !… Ce misérable !… Et vous le saviez !… Et vous, le compagnon d’Étienne Bathory, vous qui offriez à son fils votre protection, vous à qui j’avais confié le secret de mon amour, vous qui l’aviez encouragé, vous avez laissé cet infâme s’introduire dans la maison de Silas Toronthal, quand vous pouviez la lui fermer d’un mot !… Et, par votre silence, vous avez autorisé ce crime… oui ! ce crime !… qui a livré cette malheureuse jeune fille à ce Sarcany !

— Oui, Pierre, j’ai fait cela !

— Et pourquoi ?…

— Parce qu’elle ne pouvait devenir ta femme !

— Elle !… elle !…

— Parce que, si Pierre Bathory eût épousé mademoiselle Toronthal, c’eût été un crime plus abominable encore !

— Mais pourquoi ?… pourquoi ?… répétait Pierre, arrivé au paroxysme de l’angoisse.

— Parce que Sarcany avait un complice !… Oui ! un complice dans cette odieuse machination qui a envoyé ton père à la mort !… Et ce complice… il faut bien que tu le connaisses enfin !… c’est le banquier de Trieste, Silas Toronthal ! »

Pierre avait entendu, il avait compris !… Il ne put répondre. Un spasme contractait ses lèvres. Il se fût affaissé, sans l’horreur qui paralysait et raidissait tout son corps. À travers sa pupille dilatée, on eût dit que son regard plongeait dans des ténèbres insondables.

Cela ne dura que quelques secondes, pendant lesquelles le docteur se demanda avec épouvante si le patient n’allait pas succomber, après l’horrible opération qu’il lui avait fait subir !

Mais c’était aussi une énergique nature que Pierre Bathory. Il parvint à maîtriser toutes les révoltes de son âme. Quelques larmes coulèrent de ses yeux !… Puis, après être retombé sur son fauteuil, il abandonna sa main à celle du docteur.

« Pierre, dit celui-ci d’une voix tendre et grave, pour le monde entier, nous sommes morts tous les deux ! Maintenant, je suis seul sur terre, je n’ai plus d’amis, je n’ai plus d’enfant !… Veux-tu être mon fils ?

— Oui !… père !… » répondit Pierre Bathory.

Et, on réalité, ce fut bien le sentiment paternel, uni au sentiment filial, qui se jeta dans les bras l’un de l’autre.




  1. Environ 125 millions de francs.