Mathias Sandorf/IV/1

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Hetzel (tome 3p. 1-25).


QUATRIÈME PARTIE



I

LE PRÉSIDE DE CEUTA.


Le 21 septembre, trois semaines après les derniers événements dont la province de Catane venait d’être le théâtre, un rapide steam-yacht — c’était le Ferrato, — naviguait par une jolie brise de nord-est entre la pointe d’Europe, qui est anglaise sur la terre d’Espagne, et la pointe de l’Almina, qui est espagnole sur la terre marocaine. Les quatre lieues de distance que l’on compte d’une pointe à l’autre, s’il faut en croire la mythologie, ce serait Hercule, un prédécesseur de M. de Lesseps, qui les aurait ouvertes au courant de l’Atlantique, en brisant d’un coup de massue cette portion du périple méditerranéen.

Voilà ce que Pointe Pescade n’eût pas oublié d’apprendre à son ami Cap Matifou, en lui montrant, dans le nord, le rocher de Gibraltar, dans le sud, le mont Hacho. En effet, Calpé et Abyla sont précisément les deux colonnes qui portent encore le nom de son illustre ancêtre. Sans doute, Cap Matifou aurait apprécié comme il le méritait ce « tour de force », sans que l’envie eût mordu son âme simple et modeste. L’Hercule provençal se fût incliné devant le fils de Jupiter et d’Alcmène.

Mais Cap Matifou ne se trouvait pas parmi les passagers du steam-yacht, Pointe Pescade non plus. L’un soignant l’autre, tous deux étaient restés à Antékirtta. Si, plus tard, leur concours devenait nécessaire, ils seraient mandés par dépêche et amenés rapidement sur un des Electrics de l’île.

Le docteur et Pierre Bathory étaient seuls à bord du Ferrato, commandé, en premier, par le capitaine Köstrik, en second, par Luigi. La dernière expédition, faite en Sicile dans le but de retrouver les traces de Sarcany et de Silas Toronthal, n’avait pu donner aucun résultat, puisqu’elle s’était terminée par la mort de Zirone. Il s’agissait donc de reprendre la piste, en obligeant Carpena à dire ce qu’il devait savoir de Sarcany et de son complice. Or, comme l’Espagnol, condamné aux galères, avait été envoyé au préside de Ceuta, c’était là qu’il fallait le rejoindre, là seulement que l’on pourrait se mettre en rapport avec lui.

Ceuta est une petite ville forte, une sorte de Gibraltar espagnol, établi sur les pentes orientales du mont Hacho, et c’est en vue de son port que le steam-yacht manœuvrait, ce jour-là, vers neuf heures du matin, à moins de trois milles du littoral.

Rien de plus animé que ce détroit célèbre, qui est comme la bouche même de la Méditerranée. C’est par là qu’elle s’abreuve des eaux de l’Océan Atlantique. C’est par là qu’elle reçoit ces milliers de navires, venus de l’Europe septentrionale et des deux Amériques, dont s’emplissent les centaines de ports de son immense périmètre. C’est par là qu’entrent ou sortent ces puissants paquebots, ces navires de guerre, auxquels le génie d’un Français a ouvert une porte sur l’Océan Indien et sur les mers du Sud. Rien de plus pittoresque que cet étroit canal, encadré dans ses montagnes si diverses d’aspect. Au nord se profilent les sierras de l’Andalousie. Au sud, sur cette côte admirablement accidentée, depuis le cap Spartel jusqu’à la pointe d’Almina, s’étagent les noires cimes des Bullones, le mont des Singes, les sommités des Septem fratres. À droite et à gauche apparaissent de pittoresques villes, blotties dans le fond des anses, assises aux flancs des premières rampes, étendues sur les basses grèves que dominent de gigantesques arrière-plans, Tarifa, Algésiras, Tanger, Ceuta. Puis, entre les deux rives, devant l’étrave rapide des steamers que n’arrêtent ni la mer ni le vent, sous la guibre de ces voiliers que les brises de l’ouest retiennent quelquefois par centaines à l’embouchure de l’Atlantique, se développe une surface d’eaux mobiles, changeantes, ici, grises et déferlantes, là, bleues et calmes, striées de petites crêtes, qui marquent la ligne des contre-courants avec leurs zig-zags dentelés. Nul ne pourrait être insensible au charme de ces beautés sublimes que deux continents, l’Europe et l’Afrique, mettent face à face sur ce double panorama du détroit de Gibraltar.

Cependant, le Ferrato s’approchait rapidement de la terre africaine. La baie rentrante, au fond de laquelle Tanger se cache, commençait à se fermer, tandis que le rocher de Ceuta devenait d’autant plus visible que la côte, au-delà, fait un crochet vers le sud. On le voyait s’isoler peu à peu, comme un gros îlot, émergeant au pied d’un cap, retenu par l’étroit isthme qui le rattache au continent. Au-dessus, vers la cime du mont Hacho, apparut un fortin, construit sur l’emplacement d’une citadelle romaine, dans lequel veillent incessamment les vigies, chargées d’observer le détroit et surtout le territoire marocain, dont Ceuta n’est qu’une enclave. Ce sont à peu près ces mêmes dispositions orographiques que présente la petite principauté monégasque sur le territoire français.

À dix heures du matin, le Ferrato laissa tomber l’ancre dans le port, ou plutôt à deux encablures du quai de débarquement que battent de plein fouet les lames du large. Il n’y a là qu’une rade foraine, exposée au ressac de la houle méditerranéenne. Très heureusement, lorsque les navires ne peuvent mouiller dans l’ouest de Ceuta, ils trouvent un second mouillage de l’autre côté du rocher, ce qui les met à l’abri des vents d’amont.

Lorsque la « Santé » fut venue à bord, quand la patente eut été visée en franchise nette, vers une heure après midi, le docteur, accompagné de Pierre, se fit mettre à terre et débarqua sur un petit quai, au pied des murailles de la ville. Qu’il eût le ferme dessein de s’emparer de Carpena, nul doute à cet égard. Mais comment s’y prendrait-il ? C’est ce qu’il ne déciderait qu’après inspection des lieux et suivant les circonstances, soit en faisant enlever l’Espagnol par force, soit même en facilitant son évasion du préside de Ceuta.

Cette fois, le docteur ne chercha point à garder l’incognito, — au contraire. Déjà les agents, venus à bord, avaient répandu le bruit de l’arrivée d’un si fameux personnage. Qui ne connaissait de réputation, dans tout ce pays arabe, depuis Suez jusqu’au Cap Spartel, le savant taleb, maintenant retiré dans son île d’Antékirtta, au fond de la mer des Syrtes ? Aussi les Espagnols comme les Marocains lui firent-ils grand accueil. D’ailleurs, il ne fut point interdit de visiter le Ferrato, et de nombreuses embarcations ne tardèrent pas à l’accoster.

Tout ce bruit entrait évidemment dans le plan du docteur. Sa célébrité devait venir en aide à ses projets. Pierre et lui ne cherchèrent donc point à se soustraire à l’empressement du public. Une calèche découverte, prise au principal hôtel de Ceuta, leur fit d’abord visiter la ville, ses rues étroites, bordées de tristes maisons, sans cachet ni couleur, çà et là, de petites places avec des arbres amaigris et poussiéreux, abritant quelque méchante guinguette, un ou deux édifices civils, ayant l’aspect de casernes, — rien d’original, en un mot, si ce n’est peut-être le quartier mauresque, où la couleur n’est pas absolument éteinte.

Vers trois heures, le docteur donna l’ordre de le conduire chez le gouverneur de Ceuta, auquel il voulait rendre visite, — acte de courtoisie tout naturel de la part d’un étranger de distinction.

Il va sans dire que ce gouverneur ne peut être un fonctionnaire civil. Ceuta est, avant tout, une colonie militaire. On y compte environ dix mille âmes, officiers et soldats, négociants, pêcheurs ou marins au cabotage, répartis tant dans la ville que sur la bande de terrain, dont le prolongement vers l’est complète le domaine espagnol.

Ceuta était alors administrée par le colonel Guyarre. Cet officier supérieur avait sous ses ordres trois bataillons d’infanterie, détachés de l’armée continentale, qui viennent faire leur temps d’Afrique, un régiment de discipline, régulièrement fixé dans la petite colonie, deux batteries d’artillerie, une compagnie de pontonniers, plus une compagnie de Maures, dont les familles habitent un quartier spécial. Quant aux condamnés, leur nombre s’élève à peu près à deux mille.

Pour se rendre de la ville à la résidence du gouverneur, la voiture dut suivre, en dehors de l’enceinte, une route macadamisée, qui dessert l’enclave jusqu’à son extrémité vers l’est.

De chaque côté de la route, l’étroite bande, comprise entre le pied des montagnes et les relais de la mer, est bien cultivée, grâce au travail assidu des habitants, qui ont laborieusement lutté contre les mauvaises qualités du sol. Les légumes de toutes sortes ni les arbres à fruits n’y manquent ; mais il faut dire aussi que les bras ne font point défaut.

En effet, les déportés ne sont pas seulement employés par l’État, soit dans les ateliers spéciaux, soit aux fortifications, soit aux routes dont l’entretien exige des soins continus, soit même à la police urbaine, lorsque leur bonne conduite permet d’en faire des agents qui surveillent et sont surveillés à la fois. Ces individus, envoyés au préside de Ceuta pour des peines qui vont de vingt ans à la perpétuité, les particuliers peuvent les occuper dans certaines conditions déterminées par le gouvernement.

Pendant sa visite à Ceuta, le docteur en avait rencontré quelques-uns, allant librement dans les rues de la ville, et précisément de ceux qui servaient aux travaux domestiques ; mais il en devait voir un plus grand nombre, en dehors de l’enceinte fortifiée, sur les chemins et dans la campagne.

À quelle catégorie de ce personnel du préside appartenait Carpena, avant tout, il importait de le savoir. En effet, le plan du docteur pouvait être modifié, suivant que l’Espagnol, enfermé ou libre, travaillerait chez des particuliers ou pour le compte de l’État.

« Mais, dit-il à Pierre, comme sa condamnation est récente, il est probable qu’il ne jouit pas encore des avantages accordés aux condamnés plus anciens pour leur bonne conduite.

— Et s’il est enfermé ? demanda Pierre.

— Son enlèvement sera plus difficile, répondit le docteur, mais, il faut qu’il se fasse, et il se fera ! »

Cependant la voiture roulait doucement sur la route au petit pas des chevaux. À deux cents mètres en dehors des fortifications, un certain nombre de déportés, sous la surveillance des agents du préside, travaillaient à l’empierrement de la route. Il y en avait là une cinquantaine, les uns cassant des cailloux, les autres les répandant sur la chaussée ou les écrasant au moyen de rouleaux compresseurs. Aussi la voiture avait-elle dû suivre cette partie latérale du chemin, où la réfection ne se faisait pas encore.

Soudain le docteur saisit le bras de Pierre Bathory.

« Lui ! » dit-il à voix basse.

Un homme se tenait là, à vingt pas de ses compagnons, appuyé sur le manche de sa pioche.

C’était Carpena.

Le docteur, après quinze ans, venait de reconnaître le paludier de l’Istrie sous son habit de condamné, comme Maria Ferrato l’avait reconnu sous son habit maltais dans les ruelles du Manderaggio. Ce criminel, aussi fainéant qu’impropre à tout métier, n’aurait pas même pu être employé dans les ateliers du préside. Casser des pierres sur une route, il n’était bon qu’à cette rude besogne.

Mais si le docteur l’avait reconnu, Carpena ne pouvait reconnaître en lui le comte Mathias Sandorf. À peine l’avait-il entrevu dans la maison du pêcheur Andréa Ferrato, au moment où il y amenait les agents de la police. Cependant, comme tout le monde, il venait d’apprendre l’arrivée du docteur Antékirtt à Ceuta. Or, ce docteur si renommé, — Carpena ne l’ignorait pas, — c’était le personnage dont lui avait parlé Zirone pendant leur entretien près des grottes de Polyphème sur la côte de Sicile, c’était l’homme dont Sarcany recommandait avant tout de se défier, c’était le millionnaire à propos duquel la bande de Zirone avait tenté cet inutile coup de main de la Casa Inglese.

Que se passa-t-il dans l’esprit de Carpena, lorsqu’il se trouva inopinément en présence du docteur ? Quelle fut l’impression dont son cerveau fut saisi avec cette instantanéité qui caractérise certains procédés photographiques ? Cela serait assez difficile à dire. Mais, en réalité, ce que l’Espagnol sentit soudain, c’est que le docteur s’emparait de lui tout entier par une sorte d’ascendant moral, que sa personnalité s’annihilait devant la sienne, qu’une volonté étrangère, plus forte que sa propre volonté, l’envahissait. En vain voulut-il résister : il ne put que céder à cette domination.

Cependant le docteur, ayant fait arrêter sa voiture, continuait à le regarder avec une fixité pénétrante. Le point brillant de ses yeux produisait sur le cerveau de Carpena un étrange et irrésistible effet. Les sens de l’Espagnol s’éteignirent peu à peu par obtusion. Ses paupières clignotèrent, se fermèrent, ne conservant plus qu’une vibration frémissante. Puis, dès que l’anesthésie fut complète, il tomba sur le bord de la route, sans que ses compagnons se fussent aperçus de rien. D’ailleurs, il était endormi d’un sommeil magnétique dont aucun d’eux n’eût pu le tirer.

Alors le docteur donna l’ordre de se remettre en route pour la résidence du gouverneur. Cette scène ne l’avait pas retenu plus d’une demi-minute. Personne n’avait pu remarquer ce qui venait de se passer entre l’Espagnol et lui, — personne, si ce n’est Pierre Bathory.

« Maintenant, cet homme est à moi, lui dit le docteur, et je puis le contraindre…

— À nous apprendre tout ce qu’il sait ? demanda Pierre.

— Non, mais à faire tout ce que je voudrai qu’il fasse, et cela, inconsciemment. Au premier regard que j’ai d’abord jeté sur ce misérable, j’ai senti que je pourrais devenir son maître, substituer ma volonté à la sienne.

— Cet homme, pourtant, n’est point un malade.

— Eh ! crois-tu donc que ces effets de l’hypnose ne se produisent que chez les névropathes ? Non, Pierre, les plus réfractaires sont encore les aliénés. Il faut, au contraire, que le sujet ait une volonté, et j’ai été servi par les circonstances en trouvant dans ce Carpena une nature toute disposée à subir mon influence. Aussi va-t-il rester endormi tant que je n’interviendrai pas pour faire cesser son sommeil.

— Soit, répondit Pierre, mais à quoi bon, puisque, même en l’état où il se trouve maintenant, il est impossible de le faire parler de ce que nous avons intérêt à savoir !

— Sans doute, répondit le docteur, et il est bien évident que je ne peux lui faire dire une chose que j’ignore moi-même. Mais, ce qui est en mon pouvoir, c’est de l’obliger à faire, et quand cela me conviendra, ce que je voudrai qu’il fasse, sans que sa volonté puisse s’y opposer. Par exemple, demain, après-demain, dans huit jours, dans six mois, même lorsqu’il sera en état de veille, si je veux qu’il quitte le préside, il le quittera !…

— Quitter le préside, répliqua Pierre, en sortir librement ?… Encore faudrait-il que ses gardiens le lui permissent ! L’influence de la suggestion ne peut aller jusqu’à lui faire rompre sa chaîne, ni briser la porte du bagne, ni franchir un mur infranchissable…

— Non, Pierre, répondit le docteur, je ne puis l’obliger à faire ce que je pourrais faire moi-même. Aussi ai-je hâte d’aller rendre visite au gouverneur de Ceuta ! »

Le docteur Antékirtt n’exagérait en rien. Ces faits de suggestion dans l’état hypnotique sont maintenant reconnus. Les travaux, les observations de Charcot, de Brown-Séquard, d’Azam, de Richet, de Dumontpallier, de Maudsley, de Bernheim, de Hack Tuke, de Rieger, de tant d’autres savants, ne peuvent plus laisser aucun doute à leur égard. Pendant ses voyages en Orient, le docteur avait pu en étudier des plus curieux et apporter à cette branche de la physiologie un riche contingent d’observations nouvelles. Il était donc très au courant de ces phénomènes et des résultats qu’on peut en tirer. Doué lui-même d’une grande puissance suggestive, qu’il avait souvent exercée en Asie-Mineure, c’était sur cette puissance qu’il comptait pour s’emparer de Carpena — puisque le hasard avait fait que l’Espagnol ne fût pas réfractaire à cette influence.

Mais, si le docteur était désormais maître de Carpena, s’il pouvait le faire agir comme et quand il le voudrait, en lui suggérant sa propre volonté, encore fallait-il que le prisonnier eût la liberté de ses mouvements, lorsque le moment serait venu de lui faire accomplir tel ou tel acte. Pour cela, l’autorisation du gouverneur était nécessaire. Or, cette autorisation, le docteur espérait bien l’obtenir du colonel Guyarre, de manière à rendre possible l’évasion de l’Espagnol.

Dix minutes plus tard, la voiture arrivait à l’entrée des grandes casernes qui s’élèvent presque à la limite de l’enclave, et elle s’arrêtait devant la résidence du gouverneur.

Le colonel Guyarre avait été déjà informé de la présence du docteur Antékirtt à Ceuta. Ce personnage célèbre, grâce à la réputation que lui faisaient ses talents et sa fortune, était comme une sorte de souverain en voyage. Aussi, après qu’il eut été introduit dans le salon de la résidence, le gouverneur lui fit-il beaucoup d’accueil ainsi qu’à son jeune compagnon, Pierre Bathory. Et, tout d’abord, il voulut se mettre à leur entière disposition pour visiter l’enclave, ce « petit morceau de l’Espagne, si heureusement découpé dans le territoire marocain. »

« Nous acceptons volontiers, monsieur le gouverneur, répondit le docteur, en espagnol, — langue que Pierre comprenait et parlait couramment comme lui. Mais je ne sais trop si nous aurons le temps de mettre à profit votre obligeance.

— Oh ! la colonie n’est pas grande, docteur Antékirtt, répondit le gouverneur. En une demi-journée on en a fait le tour ? D’ailleurs, ne comptez-vous pas y séjourner quelque temps ?

— Quatre ou cinq heures à peine, dit le docteur. Je dois repartir ce soir même pour Gibraltar, où je suis attendu demain, dans la matinée.

— Repartir ce soir même ! s’écria le gouverneur. Permettez-moi d’insister ! Je vous assure, docteur Antékirtt, que notre colonie militaire est digne d’être étudiée à fond ! Sans doute, vous avez beaucoup vu, beaucoup observé pendant vos voyages ; mais, ne fût-ce qu’au point de vue de son système pénitencier, je vous assure que Ceuta mérite d’attirer l’attention des savants, comme celle des économistes ! »

Naturellement, le gouverneur n’était pas sans mettre quelque amour-propre à vanter sa colonie. Il n’exagérait rien, cependant, et le système administratif du préside de Ceuta, — identique à celui des présides de Séville, — est considéré comme l’un des meilleurs de l’Ancien et du Nouveau Monde, aussi bien en ce qui touche l’état matériel des déportés que leur amélioration morale. Le gouverneur insista donc pour qu’un homme aussi éminent que le docteur Antékirtt voulût bien retarder son départ, afin d’honorer de sa visite les divers services du pénitencier.

« Cela me serait impossible, monsieur le gouverneur ; mais aujourd’hui, je vous appartiens, et si vous le voulez…

— Il est déjà quatre heures, reprit le colonel Guyarre, et vous le voyez, il nous reste bien peu de temps…

— En effet, répondit le docteur, et j’en suis d’autant plus contrarié, que, si vous tenez à me faire les honneurs de votre colonie, j’aurais voulu vous faire les honneurs de mon yacht !

— Ne pourriez-vous pas, docteur Antékirtt, remettre d’un jour votre départ pour Gibraltar ?

— Je le ferais certainement, monsieur le gouverneur, si un rendez-vous, convenu pour demain, je vous le répète, ne m’obligeait à prendre la mer ce soir même !

— Voilà qui est véritablement regrettable, répondit le gouverneur, et je ne me consolerai jamais de n’avoir pu vous retenir plus longtemps ! Mais prenez garde ! Je tiens votre bâtiment sous le canon de mes forts, et il ne dépend que de moi de le couler sur place !

— Et les représailles, monsieur le gouverneur ! répondit en riant le docteur. Voudriez-vous donc vous mettre en guerre avec le puissant royaume d’Antékirtta ?

— Je sais que ce serait risquer gros jeu ! répondit le gouverneur sur le même ton de plaisanterie. Mais que ne risquerait-on pas pour vous garder vingt-quatre heures de plus ! »

Sans avoir pris part à cette conversation, Pierre se demandait si le docteur avait ou non cheminé vers le but qu’il voulait atteindre. Cette résolution de quitter Ceuta le soir même ne laissait pas de l’étonner quelque peu. Comment, en un si court laps de temps, parviendrait-on à combiner les mesures indispensables pour amener l’évasion de Carpena ? Avant quelques heures, les condamnés seraient rentrés au préside et enfermés pour la nuit. Dans ces conditions, obtenir que l’Espagnol eût la possibilité d’en sortir, cela ne laissait pas d’être fort problématique.

Mais Pierre comprit que le docteur suivait un plan nettement arrêté, quand il lui entendit répondre :

« Vraiment, monsieur le gouverneur, je suis désespéré de ne pouvoir vous accorder satisfaction à ce sujet, — aujourd’hui du moins ! Cependant, peut-être serait-il possible de tout arranger ?

— Parlez, docteur Antékirtt, parlez !

— Puisque je dois être demain matin à Gibraltar, il est nécessaire que je parte ce soir. Mais j’estime que mon séjour sur ce roc anglais ne doit pas durer plus de deux à trois jours. Or, c’est aujourd’hui jeudi, et, au lieu de continuer mon voyage au nord de la Méditerranée, rien ne me sera plus facile que de repasser dimanche matin par Ceuta…

— Rien de plus facile, en effet, répondit le gouverneur, et aussi rien de plus obligeant pour moi ! J’y mets quelque amour-propre sans doute ! Eh ! qui n’a pas sa pointe de vanité en ce monde ? Ainsi, c’est convenu, docteur Antékirtt, à dimanche ?

— Oui, mais à une condition !

— Quelle qu’elle soit, je l’accepte !

— C’est que vous voudrez bien venir déjeuner, avec votre aide-de-camp, à bord du Ferrato.

— Je m’y engage, docteur Antékirtt, je m’y engage… mais à une condition aussi !

— Comme vous, monsieur le gouverneur, et, quelle qu’elle soit, je l’accepte d’avance !

— C’est que monsieur Bathory et vous, répondit le gouverneur, vous accepterez de venir dîner à la résidence.

— Voilà qui est entendu, dit le docteur, de sorte qu’entre le déjeuner et le dîner…

— J’abuserai de mon autorité pour vous faire admirer toutes les splendeurs de mon royaume ! » répondit le colonel Guyarre en serrant la main du docteur.

Pierre Bathory avait également accepté l’invitation qui venait de lui être faite, en s’inclinant devant le très obligeant et le très satisfait gouverneur de Ceuta.

Le docteur se prépara alors à prendre congé, et Pierre pouvait déjà lire dans ses yeux qu’il était arrivé à ses fins. Mais le gouverneur voulut accompagner ses futurs hôtes jusqu’à la ville. Tous trois prirent donc place dans la voiture et suivirent l’unique route qui met la résidence en communication avec Ceuta.

Si le gouverneur profita de l’occasion pour faire admirer les beautés plus ou moins contestables de la petite colonie, s’il parla des améliorations qu’il se proposait d’y introduire au point de vue militaire et civil, s’il ajouta que cette situation de l’ancien Abyla valait au moins celle de Calpé, de l’autre côté du détroit, s’il affirma qu’il serait possible d’en faire un véritable Gibraltar, aussi imprenable que son pendant britannique, s’il protesta contre ces insolentes paroles de M. Ford : « Que Ceuta devrait appartenir à l’Angleterre, parce que l’Espagne n’en sait rien faire et sait à peine la garder, » enfin s’il se montra très irrité contre ces tenaces Anglais qui ne peuvent mettre un pied quelque part sans que ce pied y prenne aussitôt racine, cela ne saurait étonner de la part d’un Espagnol.

« Oui, s’écria-t-il, avant de songer à s’emparer de Ceuta, qu’ils songent donc à garder Gibraltar ! Il y a là une montagne que l’Espagne pourrait bien un jour leur secouer sur la tête ! »

Le docteur, sans demander comment les Espagnols pourraient provoquer une telle commotion géologique, ne voulut point contester cette assertion, lancée avec toute l’exaltation d’un hidalgo. D’ailleurs, la conversation fut interrompue par un arrêt subit de la voiture. Le cocher avait dû retenir ses chevaux devant un rassemblement d’une cinquantaine de déportés, qui barrait alors la route.

Le gouverneur fit signe à un des brigadiers de venir lui parler. Cet agent s’avança aussitôt vers la voiture, en marchant d’un pas réglementaire. Puis, les deux pieds joints, la main à la visière de sa casquette, il attendit militairement.

Tous les autres, prisonniers et gardiens, s’étaient rangés de chaque côté de la route.

« Qu’y a-t-il ? demanda le gouverneur.

— Excellence, répondit le brigadier, c’est un condamné que nous avons trouvé couché sur le talus. Il paraît n’être qu’endormi, et pourtant, on ne peut pas parvenir à le réveiller.

— Depuis combien de temps est-il dans cet état ?

— Depuis une heure environ.

— Et il dort toujours ?

— Toujours, Excellence. Il est aussi insensible que s’il était mort ! On l’a remué, on l’a piqué, on lui a même tiré un coup de pistolet à l’oreille : il ne sent rien, il n’entend rien !

— Pourquoi n’est-on pas allé chercher le médecin du préside ? demanda le gouverneur.

— Je l’ai envoyé chercher, Excellence, mais il était sorti, et, en attendant qu’il vienne, nous ne savons que faire de cet homme.

— Eh bien, qu’on le porte à l’hôpital ! »

Le brigadier allait faire exécuter cet ordre, quand le docteur, intervenant :

« Monsieur le gouverneur, dit-il, voulez-vous me permettre, en ma qualité de médecin, d’examiner ce dormeur récalcitrant ? Je ne serais pas fâché de le voir de plus près !

— Et, au fait, c’est bien votre affaire ! répondit le gouverneur. Un drôle qui va être soigné par le docteur Antékirtt !… En vérité, il n’aura pas à se plaindre ! »

Tous trois descendirent de la voiture, et le docteur s’approcha du condamné, qui était couché sur le talus de la route. Chez cet homme profondément endormi, la vie ne se manifestait plus que par une respiration un peu haletante et la fréquence du pouls.

Le docteur fit signe que l’on s’écartât de lui. Puis, se penchant sur ce corps inerte, il lui parla à voix basse et le regarda longuement, comme s’il eût voulu faire pénétrer dans son cerveau une de ses volontés.

Se relevant alors :

« Ce n’est rien ! dit-il. Cet homme est tout simplement tombé dans un accès de sommeil magnétique !

— Vraiment ? dit le gouverneur. Voilà qui est fort curieux ! Et vous pouvez le tirer de ce sommeil ?…

— Rien n’est plus facile ! » répondit le docteur.

Et, après avoir touché le front de Carpena, il lui souleva légèrement les paupières en disant :

« Réveillez-vous !… Je le veux ! »

Carpena s’agita, ouvrit les yeux, tout en continuant de rester dans un certain état de somnolence. Le docteur lui passa plusieurs fois et transversalement sa main devant la figure, afin d’agiter la couche d’air, et peu à peu son engourdissement se dissipa. Aussitôt il se releva ; puis, sans avoir aucunement conscience de ce qui s’était passé, il alla se replacer au milieu de ses compagnons.

Le gouverneur, le docteur et Pierre Bathory remontèrent dans la voiture qui reprit sa marche vers la ville.

« En somme, demanda le gouverneur, est-ce que ce drôle n’avait pas un peu bu ?

— Je ne crois pas, répondit le docteur. Il n’y avait là qu’un simple effet de somnambulisme.

— Mais comment s’était-il produit ?

— À cela je ne peux répondre, monsieur le gouverneur. Peut-être cet homme est-il sujet à de tels accès ? Mais, maintenant, le voilà sur pied, et il n’y paraîtra plus ! »

Bientôt la voiture arriva à l’enceinte des fortifications, entra dans la ville, la traversa obliquement, et vint s’arrêter sur la petite place qui domine les quais d’embarquement.

Le docteur et le gouverneur prirent alors congé l’un de l’autre avec beaucoup de cordialité.

« Voilà le Ferrato, dit le docteur, en montrant le steam-yacht que la houle balançait gracieusement au large. Vous n’oublierez pas, monsieur le gouverneur, que vous avez bien voulu accepter de déjeuner à mon bord dimanche matin ?

— Pas plus que vous n’oublierez, docteur Antékirtt, que vous devez dîner à la résidence dimanche soir !

— Je n’aurai garde d’y manquer ! »

Tous deux se séparèrent, et le gouverneur ne quitta pas le quai qu’il n’eût vu s’éloigner la baleinière. Et, quand ils furent de retour, le docteur dit à Pierre, qui lui demandait si tout s’était passé comme il le désirait :

« Oui !… Dimanche soir, avec la permission du gouverneur de Ceuta, Carpena sera à bord du Ferrato ! »

À huit heures, le steam-yacht quitta son mouillage, prit la direction du nord, et le mont Hacho, qui domine cette portion de la côte marocaine, eut bientôt disparu dans les bruines de la nuit.