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Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie IV/32

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Gosselin (Tome VIp. 319-332).
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Épilogue


ÉPILOGUE.

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CHAPITRE XXXII.

LE CAFÉ LEBŒUF.


Environ un mois s’était écoulé depuis que madame Blondeau avait apporté les mémoires de Mathilde au colonel Ulrik, auquel nous restituerons son véritable nom et que nous appellerons désormais M. de Rochegune.

Le café Lebœuf offrait toujours à l’admiration des rares passants de la rue Saint-Louis ses bocaux de cerises et ses bols d’argent plaqué, à travers ses vitres. L’hôtel d’Orbesson semblait toujours solitaire ; son unique habitant, successivement surnommé Robin des bois et le Vampire par les frères Godet, n’avait pas encore passé le seuil de sa porte, du moins pendant le jour.

De temps à autre la figure rébarbative de Stolk apparaissait à la petite porte de service. Toutes les fenêtres de l’hôtel restaient continuellement fermées. Madame Lebœuf, les frères Godet et les autres habitués du café avaient fini par conclure une trêve avec ce qu’ils appelaient l’ennemi commun, c’est-à-dire, qu’ils avaient renoncé à leur système d’espionnage ; sacrifice d’autant plus méritoire qu’aucun fait nouveau ne s’était passé depuis la visite de madame Blondeau à M. de Rochegune. Chaque matin les frères Godet venaient ponctuellement prendre leur tasse de café et augmenter le respectable cercle qui entourait le comptoir d’acajou de madame Lebœuf. Le 15 mai 1839, par une assez belle matinée de printemps, les deux frères, contre leur coutume méthodique, arrivèrent au café Lebœuf deux heures plus tard qu’à l’ordinaire ; ce grave dérangement dans leurs habitudes était causé par une gracieuse invitation de madame Lebœuf, qui depuis quelques jours les avait conviés à une sorte de déjeuner dînatoire que de temps à autre elle offrait politiquement à ses plus fidèles commensaux.

Préparés à cette solennité gastronomique par une longue promenade au Jardin-des-Plantes, les frères Godet arrivaient au café Lebœuf disposés à faire largement honneur à la réfection de leur hôtesse. À quelques pas de l’établissement, M. Godet l’aîné s’arrêta, mit son parapluie sous son bras, souleva son chapeau, essuya son front, et de sa puissante voix de basse-taille il dit à son frère d’un air sentencieux :

— Je ne vous le cacherai pas, Dieudonné, le grand air, cette promenade, ce beau temps, la vue de la nature des quatre parties du monde que nous venons de contempler au Jardin-des-Plantes, y compris leurs animaux depuis les volatiles jusqu’aux reptiles les plus venimeux… tout cela m’a donné une faim canine.

— Cela ne m’étonne pas, mon frère — dit timidement M. Godet cadet. — Nous nous sommes levés de bonne heure, et, comme dit la romance : Quand on fut toujours vertueux on aime à voir lever l’aurore.

À cet instant les deux frères passaient devant la grande porte de l’hôtel d’Orbesson. Godet l’aîné jeta de ce côté un regard sarcastique, et dit à son frère avec l’expression d’une sanglante ironie :

— Si les gens vertueux aiment à voir lever l’aurore… je suis bien sûr que celui qui habite cette maison ne l’a pas vue souvent lever, l’aurore !!!…

Le mot était dur. Dieudonné en comprit la portée, et il dit tout bas à son frère.

— Prends garde, Godet… quelquefois les murs ont des oreilles.

— Si les murs ont des oreilles, la France a des lois — s’écria Godet l’aîné d’une voix tonnante en s’adressant fièrement à la grande porte de l’hôtel d’Orbesson et lui jetant un regard de défi courroucé. — Oui — reprit-il — la France a des lois, un gouvernement constitutionnel et une garde municipale qui protègent les citoyens paisibles, et qui veillent d’un œil ouvert et paternel sur les individus qui s’embusquent sournoisement dans les ténèbres pour machiner… je ne sais quoi ; mais il machine !! je suis sûr qu’il machine…

— Godet… Godet… calme-loi, je t’en conjure — dit Dieudonné effrayé de l’audace de son frère.

— Qu’il me fasse, s’il le veut, massacrer par ses sbires — s’écria Godet l’aîné. — Mais il a beau faire le mort depuis quelque temps, je soutiens qu’il machine !!

Après cette énergique et courageuse protestation, les deux frères entrèrent dans le café de madame Lebœuf. Ici commença pour eux une série d’étonnements plus foudroyants les uns que les autres. D’abord, au lieu du candide Botard, qui pêchait si merveilleusement les araignées dans les carafes, ils virent un grand homme maigre à cheveux et à barbe noirs, d’une physionomie sinistre, qui leur demanda d’une voix brusque :

— Que faut-il vous servir ?

Godet l’aîné regarda son frère avec surprise ; puis se ravisant, et pensant que Botard était nécessairement employé aux préparatifs du banquet, il répondit d’un ton protecteur :

— Mon bon ami, nous venons pour le déjeuner…

— Quel déjeuner ?

Godet l’aîné, se sentant sur son terrain, au lieu de répondre à cet intrus lui dit :

— Où est la chère madame Lebœuf ?

— Qui ça, madame Lebœuf ?

— C’est un véritable sauvage — dit tout bas Godet l’ainé à Dieudonné, et, sans répondre un mot de plus, il se dirigea vers l’arrière-boutique, où devait être servi le déjeuner.

Le substitut de Botard saisit rudement le paisible rentier par le bras et lui dit :

— Où allez-vous donc par là ?… on n’entre pas.

M. Godet l’aîné devint cramoisi ; mais contenant sa colère, il dit d’un ton de majestueuse commisération :

— Mon bon ami… vous jouez gros jeu… fort gros jeu… au moins… mais vous êtes nouveau ici, vous avez droit à notre indulgence… vous ne savez pas que je n’ai qu’un mot à dire à madame Lebœuf pour…

— Eh ! mille tonnerres ! il n’y a pas de madame ni de Lebœuf qui tienne ; asseyez-vous là, on vous servira ce qu’on aura, mais vous n’entrerez pas là-dedans.

M. Godet l’aîné eut encore la force de contenir son indignation, et d’une voix qu’il tâchait de rendre calme :

— Une dernière fois, je vous déclare que je suis un des membres du déjeuner qu’on prépare là-dedans ; et je vous somme, oui, je vous somme hautement… d’aller tout de suite chercher votre maîtresse…

— Tenez, mon brave homme… si vous n’étiez pas un homme d’âge, ce serait à vous cribler de coups de pied dans le ventre — dit le brutal personnage ; et il tourna le dos à M. Godet l’aîné.

Celui-ci, malgré les supplications de son frère, ne put s’empêcher de s’écrier :

— Il m’en coûte, il me peine de descendre jusqu’à me commettre avec un mercenaire ; mais je ne puis résister au besoin de vous déclarer que vous êtes un fier drôle !… que vous devez être le roi des drôles !

Le garçon se retourna vivement et fit un geste si menaçant, que les deux Godet rompirent simultanément d’une semelle ; mais ils gardèrent toutefois une attitude défensive, en présentant leur parapluie à leur adversaire comme on croise la baïonnette.

Malgré ce mouvement, le garçon s’avança d’un air menaçant :

— Vous voulez donc que je vous fasse une bosse au genou !… — dit ce brutal en faisant une allusion offensante à la complète nudité du crâne de Godet l’aîné.

— Insolent malfaiteur ! il n’y a donc rien de sacré pour toi — s’écria M. Godet en rompant encore d’une semelle.

À ce bruit, un nouveau personnage survint : c’était un homme entre les deux âges, trapu, barbu, coloré, portant une veste ronde et une casquette de loutre.

— Hé bien, qu’est-ce qu’il y a donc, Jean ? dit-il au garçon.

— Monsieur Saunier, voilà deux particuliers qui s’acharnent à vouloir entrer à toute force là-dedans ; ils disent qu’ils sont d’un déjeuner, et ils demandent madame Lebœuf. Il faut qu’ils soient bus.

— Il n’y a d’ivre ici que vous-même, grossier personnage — dit Godet aîné un peu rassuré par la présence de M. Saunier.

Mais M. Saunier dit d’un ton presque aussi bourru que celui de son garçon :

— Madame Lebœuf n’est plus ici ; elle m’a vendu son fonds. Je ne donne pas à déjeuner.

On eût annoncé à M. Godet la résurrection positive de Napoléon, qu’il n’eût pas été plus pétrifié qu’il ne le fut à la nouvelle de la retraite subite de madame Lebœuf.

— Mais, Monsieur — s’écria-t-il — ceci est inadmissible, ceci tombe dans la fable. J’aurai l’honneur de vous faire observer que madame Lebœuf, hier soir, à huit heures trois quarts, m’a encore réitéré l’invitation qu’elle m’avait faite pour…

— Je vous dis que madame Lebœuf m’a cédé son fonds, son mobilier, son bagage, tout enfin, excepté ses robes et ses bonnets, dont ni moi ni Jean nous n’aurions su que faire, et, hier soir, elle a filé à dix heures.

— Il n’en est pas moins fort extraordinaire, Monsieur, que, venant très disposés à déjeuner, on…

— Qu’est-ce qu’il faut vous servir ?.. Je n’ai pas le temps de causer… Jean… sers ces Messieurs.

Et M. Saunier rentra dans l’arrière-boutique, dont il ferma soigneusement la porte…

— Alors… servez-nous ce que vous voudrez… du lait… une bavaroise, que sais-je ? — dit M. Godet l’aîné d’un air égaré en se laissant tomber sur une banquette et en levant les mains au ciel.

— Il n’y a pas de bavaroise — dit Jean.

— Comment ! pas de bavaroise ?… allons… eh bien alors donnez du café au lait — dit Godet avec un profond soupir.

— Il n’y a pas de café au lait non plus

— Comment !

— Il n’y a que du chocolat en morceaux, du café en grains, des cerises à l’eau-de-vie et de l’eau sucrée.

— Mais c’est épouvantable ! on n’ouvre pas un café Monsieur, quand on ne peut offrir aux consommateurs que de tels comestibles ! — s’écria Godet l’aîné.

— Eh ! mille tonnerres ! ne consommez pas. Qu’est-ce que ça nous fait donc, à nous, que vous consommiez ?

Ces derniers mots parurent faire une vive impression sur Godet l’aîné ; il jeta un regard d’intelligence à son frère et dit à Jean :

— Eh bien ! donnez-nous une tablette de chocolat, un verre d’eau sucrée et du pain.

Évidemment Jean était absolument étranger aux premiers principes de sa profession ; il apporta du sucre dans une tasse, une tablette de chocolat sur un vieux journal, et de l’eau dans une bouteille.

À la vue de ces énormités, les Godet échangèrent de nouveaux signe d’étonnement et presque d’effroi…

Quelques fidèles habitués conviés comme les deux frères au déjeuner de madame Lebœuf, apprirent par eux la brusque disparition de l’hôtesse, et quels étaient les sauvages — ce fut l’expression dont se servit M. Godet l’aîné ; — quels étaient les sauvages qui remplaçaient la digne veuve toujours si prévenante pour ses habitués, et son fidèle et inoffensif Botard.

MM. Godet et leurs amis, tout en grugeant leur tablette de chocolat, se livraient à des suppositions fabuleuses à l’endroit de la disparition de la veuve et de l’apparition de ses étranges successeurs, les uns penchaient pour un enlèvement tenté par un Anglais ou un Américain. Comme Dieudonné faisait assez sagement observer que l’âge et la figure de madame Lebœuf semblaient donner un flagrant démenti à cette supposition, un ex-clarinette de l’Ambigu, qui avait scruté profondément les mystères du cœur humain, se crut en droit d’affirmer que l’âge et la figure de madame Lebœuf n’étaient pas un obstacle à un enlèvement, vu que plusieurs milords richissimes portaient dans leurs goûts une épouvantable dépravation. Si peu flatteuse que fût cette conclusion pour madame Lebœuf, elle réunit une majorité assez imposante ; mais les conjectures mêmes manquaient lorsqu’on en vint à se demander quels étaient les gens qui succédaient à la digne veuve. Tout dans leur conduite semblait mystérieux. D’abord ils semblaient fort peu s’inquiéter des consommateurs. Pourquoi donc alors tenaient-ils un café ?

Jean le brutal regardait constamment dans la rue et ne quittait pas des yeux les deux portes de l’hôtel du Vampire. Le vieux domestique Stolk ayant ouvert la petite porte de service au pourvoyeur, Jean quitta précipitamment la porte, alla chercher son maître, le ramena et lui dit en lui montrant Stolk :

— C’est pourtant toujours lui…

— Il faut qu’il ait l’âme chevillée dans le corps — répond Saunier.

La petite porte se referma, Stolk disparut.

Quelques heures après, un homme d’assez mauvaise mine entra précipitamment dans le café et dit à Jean :

— Attention ! je ne la devance que de quelques minutes… Il avait bien dit qu’elle y viendrait.

— Je le crois bien, la souricière est fameuse — dit Jean. Simon est à la petite porte de la ruelle. On ne pouvait pas nous échapper.

— Ah ! la voici — reprit l’autre.

Les deux interlocuteurs et les habitués, qui n’avaient pas perdu une parole de cette conversation, regardèrent attentivement aux vitres.

— Dieudonné, Dieudonné — s’écria Godet l’aîné — vite… vite… c’est la même vieille femme qui, il y a quatre mois, a apporté le coffret chez le Vampire, et il y a un mois une lettre sans doute. Comme elle a l’air effaré !…

C’était en effet madame Blondeau… toute pâle et toute tremblante.

Elle sonna et fut reçue et introduite par le fidèle Stolk dans l’intérieur de l’hôtel d’Orbesson.

— Bon — dit l’interlocuteur de Jean — quelle heure ?

Jean tira sa montre.

— Elle y est entrée à midi vingt minutes.

— Suffit — dit l’homme ; — je m’en retourne à l’hôtel Meurice, où ils sont descendus ce matin à dix heures. Et il sortit.

Jean rentra précipitamment dans l’arrière-boutique.

Quand on connaît la curiosité féroce des habitués du café Lebœuf, quand on pense que depuis plusieurs mois cette curiosité était réduite au plus maigre régime, on se figure facilement de quelle fièvre dévorante durent être transportés les Godet et la troupe en voyant la mystérieuse intrigue qu’ils avaient crue terminée se renouer et se compliquer davantage par l’intérêt que semblaient y prendre les nouveaux possesseurs du café Lebœuf.