Maximes et Pensées (Chamfort)/Édition Bever/4

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher




CHAPITRE IV


DU GOÛT POUR LA RETRAITE
ET DE LA DIGNITÉ DU CARACTÈRE

____


CCLXVIII


Un Philosophe regarde ce qu’on appelle un état dans le monde, comme les Tartares regardent les villes, c’est-à-dire, comme une prison. C’est un cercle où les idées se resserrent, se concentrent, en ôtant à l’âme et à l’esprit leur étendue et leur développement. Un homme qui a un grand état dans le monde a une prison plus grande et plus ornée. Celui qui n’y a qu’un petit état, est dans un cachot. L’homme sans état est le seul homme libre,
pourvu qu’il soit dans l’aisance, ou du moins qu’il n’ait aucun besoin des hommes.

CCLXIX

L’homme le plus modeste, en vivant dans le monde, doit, s’il est pauvre, avoir un maintien très assuré et une certaine aisance qui empêche qu’on ne prenne quelque avantage sur lui. Il faut, dans ce cas, parer sa modestie de sa fierté.

CCLXX

La faiblesse de caractère ou le défaut d’idées, en un mot tout ce qui peut nous empêcher de vivre avec nous-mêmes, sont les choses qui préservent beaucoup de gens de la misanthropie.

CCLXXI

On est plus heureux dans la solitude que dans le monde. Cela ne viendrait-il pas de ce que dans la solitude on pense aux choses, et que, dans le monde, on est forcé de penser aux hommes ?

CCLXXII

Les pensées d’un solitaire, homme de sens, et fût-il d’ailleurs médiocre, seraient bien peu de chose, si elles ne valaient pas ce qui se dit et se fait dans le monde.

CCLXXIII

Un homme qui s’obstine à ne laisser ployer ni sa raison, ni sa probité, ou du moins sa délicatesse, sous le poids d’aucune des conventions absurdes ou malhonnêtes de la Société, qui ne fléchit jamais dans les occasions où il a intérêt de fléchir, finit infailliblement par rester sans appui, n’ayant d’autre ami qu’un être abstrait qu’on appelle la vertu, qui vous laisse mourir de faim.

CCLXXIV

Il ne faut pas ne savoir vivre qu’avec ceux qui peuvent nous apprécier : ce serait le besoin d’un amour-propre trop délicat et trop difficile à contenter ; mais il faut ne placer le fond de sa vie habituelle qu’avec ceux qui peuvent sentir ce que nous valons. Le Philosophe même ne blâme point ce genre d’amour-propre.

CCLXXV

On dit quelquefois d’un homme qui vit seul : il n’aime pas la Société. C’est souvent comme si on disait d’un homme qu’il n’aime pas la promenade, sous le prétexte qu’il ne se promène pas volontiers le soir dans la forêt de Bondy.

CCLXXVI

Est-il bien sûr qu’un homme qui aurait une raison parfaitement droite, un sens moral parfaitement exquis, pût vivre avec quelqu’un ? Par vivre, je n’entends pas se trouver ensemble sans se battre : j’entends se plaire ensemble, s’aimer, commercer avec plaisir.

CCLXXVII

Un homme d’esprit est perdu, s’il ne joint pas à l’esprit l’énergie de caractère. Quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son bâton.

CCLXXVIII

Il n’y a personne qui ait plus d’ennemis dans le monde qu’un homme droit, fier et sensible, disposé à laisser les personnes et les choses pour ce qu’elles sont, plutôt qu’à les prendre pour ce qu’elles ne sont pas.

CCLXXIX

Le monde endurcit le cœur à la plupart des hommes. Mais ceux qui sont moins susceptibles d’endurcissement, sont obligés de se créer une sorte d’insensibilité factice, pour n’être dupes ni des hommes, ni des femmes. Le sentiment qu’un homme honnête emporte, après s’être livré quelques jours à la Société, est ordinairement pénible et triste. Le seul avantage qu’il produira, c’est de faire trouver la retraite aimable.

CCLXXX

Les idées du public ne sauraient manquer d’être presque toujours viles et basses. Comme il ne lui revient guère que des scandales et des actions d’une indécence marquée, il teint de ces mêmes couleurs presque tous les faits ou les discours qui passent jusqu’à lui. Voit-il une liaison, même de la plus noble espèce, entre un grand Seigneur et un homme de mérite, entre un homme en place et un particulier ? il ne voit, dans le premier cas qu’un protecteur et un client, dans le second que du manège et de l’espionnage. Souvent, dans un acte de générosité, mêlé de circonstances nobles et intéressantes, il ne voit que de l’argent prêté à un homme habile par une dupe. Dans le fait qui donne de la publicité à une passion quelquefois très intéressante d’une femme honnête et d’un homme digne d’être aimé, il ne voit que du catinisme ou du libertinage. C’est que ses jugemens sont déterminés d’avance par le grand nombre de cas où il a dû condamner et mépriser. Il résulte de ces observations, que ce qui peut arriver de mieux aux honnêtes gens, c’est de lui échapper [1].

CCLXXXI

La Nature ne m’a point dit : ne sois point pauvre ; encore moins : sois riche ; mais elle me crie : sois indépendant.

CCLXXXII

Le Philosophe se portant pour un être qui ne donne aux hommes que leur valeur véritable, il est fort simple que cette manière de juger ne plaise à personne.

CCLXXXIII

L’homme du monde, l’ami de la fortune, même l’amant de la gloire, tracent tous devant eux une ligne directe qui les conduit à un terme inconnu. Le sage, l’ami de lui-même, décrit une ligne circulaire, dont l’extrémité le ramène à lui. C’est le totus teres atque rotundus d’Horace.

CCLXXXIV

Il ne faut point s’étonner du goût de J.-J. Rousseau pour la retraite ; de pareilles âmes sont exposées à se voir seules, à vivre isolées, comme l’aigle ; mais comme lui, l’étendue de leurs regards et la hauteur de leur vol sont le charme de leur solitude.

CCLXXXV

Quiconque n’a pas de caractère n’est pas un homme : c’est une chose.

CCLXXXVI

On a trouvé le moi de Médée sublime, mais celui qui ne peut pas le dire dans tous les accidens de la vie, est bien peu de chose, ou plutôt n’est rien.

CCLXXXVII

On ne connaît pas du tout l’homme qu’on ne connaît pas très bien ; mais peu d’hommes méritent qu’on les étudie. De là vient que l’homme d’un vrai mérite doit avoir en général peu d’empressement d’être connu. Il sait que peu de gens peuvent l’apprécier, que, dans ce petit nombre, chacun a ses liaisons, ses intérêts, son amour-propre, qui l’empêchent d’accorder au mérite l’attention qu’il faut pour le mettre à sa place. Quant aux éloges communs et usés qu’on lui accorde quand on soupçonne son existence, le mérite ne saurait en être flatté.

CCLXXXVIII

Quand un homme s’est élevé par son caractère, au point de mériter qu’on devine quelle sera sa conduite dans toutes les occasions qui intéressent l’honnêteté, non seulement les fripons, mais les demi-honnêtes gens le décrient et l’évitent avec soin. Il y a plus, les gens honnêtes, persuadés que, par un effet de ses principes, ils le trouveront dans les rencontres où ils auront besoin de lui, se permettent de le négliger, pour s’assurer de ceux sur lesquels ils ont des doutes.

CCLXXXIX

Presque tous les hommes sont esclaves, par la raison que les Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir prononcer la syllabe non. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère.

CCXC

Quand on a pris le parti de ne voir que ceux qui sont capables de traiter avec vous aux termes de la morale, de la vertu, de la raison, de la vérité, en ne regardant les conventions, les vanités, les étiquettes, que comme les supports de la Société civile ; quand, dis-je, on a pris ce parti (et il faut bien le prendre, sous peine d’être sot, faible ou vil), il arrive qu’on vit à peu près solitaire.

CCXCI

Tout homme qui se connaît des sentimens élevés a le droit, pour se faire traiter comme il convient, de partir de son caractère, plutôt que de sa position.

  1. Voyez la maxime DLVIII de la p. 193.