Mes mémoires (Groulx), tome I/Au Canada — Période de 1909 à 1915

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Fides (Ip. 171-185).



XVIII


AU CANADA — PÉRIODE DE 1909 À 1915


Courte période de six ans que celle qui s’en vient. L’une des plus marquantes en ma vie. Me voici à un point tournant. À la distance de près d’un demi-siècle, j’aperçois tout un nœud de circonstances, liées sans doute par la bonne Providence, mais aussi par mes gestes aveugles et qui allaient décider de mon sort pour jusqu’à la fin de ma vie.

Jusque-là je n’ai rien rêvé d’autre qu’une carrière de professeur et d’éducateur-prêtre, dans un collège. Perspective, ai-je déjà dit, qui, à la fin de mes études de collégien, est entrée comme un des motifs déterminants de mon option pour le sacerdoce. Nulle vie sacerdotale ne me paraissait au-dessus de celle-là. Nulle part, me semblait-il, le prêtre n’avait loisir de se donner à une œuvre plus rayonnante, plus féconde. Plus heureux que le prêtre de paroisse, enfermé dans son petit coin de pays, ne se livrant que médiocrement à la culture des âmes, et souvent impuissant à faire mieux, le prêtre de collège, fidèle à la grâce de son sacerdoce, et conscient de son rôle, pouvait, plus que personne, accomplir cette œuvre éminente qu’est la formation de l’homme et du chrétien. Préparer l’élite des chefs de la nation, peupler les grands séminaires, les noviciats des communautés religieuses, et ce, dans un petit pays qui a besoin plus que tout autre de son élite, quelle œuvre plus ample et plus solide que celle-là ! Former un seul apôtre, disais-je parfois à mes plus grands, lancer dans la vie l’un de ces hommes merveilleux qui, à son tour, ne manquera pas de susciter une légion d’agissants pareils à lui, où et comment marquer ses limites au rebondissement infini d’une telle réussite ? Et je le répéterais encore aujourd’hui, quelle ambition, quoi de plus noble et plus fascinant offrir à un jeune homme de cœur bien fait ? En retournant à Valleyfield, j’ai donc bien l’assurance de recoudre ma vie à mes plus chères aspirations. Je me persuade aussi, avec un peu d’illusion sans doute, que j’aborde, cette fois, mon terrible métier d’éducateur un peu moins impréparé.


Encore Mgr Émard

Dès mon séjour à Rome, avais-je exprimé ce désir à mon évêque. Il m’écrivait de Rome, le 4 mars 1908 : « Ce que vous aurez à faire à votre retour, je n’en sais rien ; mon intention est bien de vous utiliser selon vos aptitudes et autant que possible conformément à vos goûts ; mais toujours au point de vue supérieur de l’intérêt général. Alors, continuez à bien travailler ; tâchez d’acquérir le plus possible, pendant que vous pouvez puiser à pleines mains dans les trésors à votre portée ; l’avenir ! laissez à la Providence de décider ce qu’il sera. » Il faut dire que mes relations avec mon évêque s’étaient quelque peu améliorées. Pendant mon séjour à Crec’h Bleiz, Mgr Émard, de passage à Londres pour un Congrès eucharistique international, m’avait manifesté le désir de venir saluer M. de Cuverville, rencontré autrefois à Montréal. Invité par l’amiral, Mgr Émard vint passer trois jours à Crec’h Bleiz. Le petit abbé, devenu l’hôte d’un châtelain, prit-il quelque importance aux yeux de son évêque ? Aux devins d’en décider.

Qu’allait-on faire de moi ? Après quelques jours de repos à la maison natale, je me rends à Valleyfield. À l’évêché, on me dit : « Monseigneur est de l’autre côté, au couvent des Sœurs des SS. Noms de Jésus et de Marie, où a lieu un Congrès d’institutrices. » J’entre dans la salle comble à craquer. À l’autre bout, sur une estrade, Mgr Émard a la parole. Et qu’entends-je ?… Il me faut ici remonter au voyage de mon évêque à Crec’h Bleiz.

Mgr Émard nous arriva enthousiasmé, emballé de ce qu’il avait vu à Londres. Pour lui, l’Angleterre laissait présager la nation apostolique de l’avenir. L’« Île des Saints », en train de se reconstituer ! Lyrisme candide qui, au dîner, vient tout près de provoquer un coup de théâtre. J’observe l’amiral ; je connais ses sentiments sur l’Angleterre. Il est de ces rares Français réalistes qui ne parlent qu’avec un petit sourire au coin des lèvres de « l’entente cordiale » où se complaît alors naïvement la politique du Quai d’Orsay. Si sévère qu’il soit pour son pays, pour sa sotte politique antireligieuse, l’amiral ne m’a jamais parlé qu’avec la plus vive admiration de l’œuvre missionnaire de la France. Cette œuvre, en ses croisières sur tous les océans, il a pu l’apprécier ; il l’a rencontrée sur tous les points du monde. Pour lui, malgré ses misères profondes, douloureuses, la France apostolique n’a pas dégénéré. L’enthousiasme anglophile de l’hôte épiscopal sonne donc étrangement à Crec’h Bleiz. L’évêque n’est pas à bout de son élan lyrique que le poing de l’amiral, énergique, s’abat sur la table. — « Eh bien, non ! Monseigneur, cela ne sera pas ! » ponctue le vieillard, les lèvres, la moustache en bataille. En phrases brèves, incisives, il raconte ce qu’il a vu, attaché d’ambassade, à la cour de Londres : il dit en quelle posture, en ses croisières, il a trouvé partout l’Angleterre rapace, bousculant toutes les compétitions, jamais assouvie. En regard il décrit l’œuvre presque universelle du missionnaire français… œuvre incomparable dans l’Église qu’aucune nation ne dépassera jamais, surtout pas la protestante Angleterre… Interloqué, Mgr Émard comprend ; il s’est par trop hasardé. Habilement il entreprend de retraiter. Mais c’est pour autre chose que je rappelle cet incident. Pendant les deux ou trois jours que Mgr Émard passe à Crec’h Bleiz, l’amiral a mis sa voiture, une auto, à notre disposition pour la visite des environs. L’une de nos randonnées nous conduit au monument des martyrs du Quiberon. Et Mgr Émard de s’extasier : « Voilà ce que c’est qu’un peuple qui a une histoire ! Nous, nous n’en avons point ! » Monseigneur avait pour compagnon, le procureur de son évêché, M. Marleau [1]. Et M. le procureur de se battre les flancs pour relever l’affirmation de l’évêque :

— Mais nous n’avons pas encore atteint notre âge héroïque.

— Il y a longtemps que nous l’avons dépassé, tranche l’évêque.

Le propos me paraît une sorte de profanation. Pourtant il ne m’étonne point. Jeune séminariste, j’ai vécu six mois à l’évêché. En son temps, Mgr Émard n’est pas une exception. Il appartient à une génération qui, au collège, n’a rien appris de l’histoire de son pays, ou si peu que rien. Que de fois, parmi les contemporains de mon évêque, ai-je pu constater la même et déplorable carence. Carence, ignorance qui aura laissé deux générations peut-être de Canadiens français, sans réflexes nationaux devant les méfaits de la politique, pendant les pires crises de leur pays et de leur nationalité. Ignorance qui aura permis à l’esprit de parti de s’installer si superbement dans l’âme de notre petit peuple.

Donc, ce jour-là de l’été 1909, de retour à Valleyfield, j’entre dans la salle de ce congrès d’institutrices. Mgr Émard a la parole. Et qu’entends-je ?

— Ah ! mes enfants, quelle belle histoire que la nôtre !

J’en crois à peine mes oreilles. Où suis-je ? Que se passe-t-il ? Je ne tarde pas à comprendre. 1909 ! L’on prépare de tous côtés le grand congrès eucharistique international qui doit avoir lieu à Montréal, en 1910. À l’évêque de Valleyfield, on a proposé ce sujet d’étude : par quels moyens concrets, quels symboles, les missionnaires de la Nouvelle-France ont-ils fait comprendre aux Indiens, le dogme de l’Eucharistie ? Mgr Émard s’est plongé dans les Relations des Jésuites. De là la soudaine illumination. L’évêque a découvert l’histoire de son pays ; il en a même découvert la beauté. Et il en parle avec l’enthousiasme ingénu d’un Christophe Colomb, de retour des Indes.

Ce jour-là, Mgr Émard, d’excellente humeur, à peine dégrisé de son lyrisme, répond au plus ardent de mes désirs : je retournerai au Collège ; j’y reprendrai ma classe de Rhétorique. Je rentre à Valleyfield heureux ; pourtant je me sens mi-inquiet. Trois ans d’absence et surtout d’absence au loin, en Europe, suffisent à dépayser. Parmi les collégiens, je retrouve quelques-uns de mes anciens pénitents, mais grandis et presque tous dans les hautes classes. Les aînés de 1901 à 1906 ont quitté, sont au Grand Séminaire de Montréal, dans les noviciats de religieux, à l’Université, ou sont restés au Collège à titre de séminaristes. Émile Léger, devenu prêtre et secrétaire de Mgr Émard, s’est noyé à la maison de vacances de l’évêque, à Port-Lewis, l’année précédente, quelques jours à peine après une lettre où il m’annonçait sa venue prochaine à Rome pour y faire des études. Douloureuse nouvelle qui me porte au cœur un coup droit. J’avais tant aimé ce jeune homme. J’espérais tant de son avenir. À propos de cette mort un haut personnage ecclésiastique m’a dit un jour : « Ce fut peut-être un coup de la Providence. » On craignait sur lui l’influence de Mgr Émard. Se serait-il défendu contre certaines idées fort arriérées de son évêque ? Dès son temps de collège, Mgr Émard avait malheureusement mis le jeune collégien dans ses plus intimes confidences. Émile Léger, à seize ans, n’ignorait rien des secrètes querelles ou malentendus entre les évêques de ce temps-là. Il en résulta, pour le jeune homme, une crise de foi dont j’eus beaucoup de peine à le guérir.


L’abbé Antonio Hébert[2]

Au Collège je trouverai heureusement d’autres appuis. Parmi les prêtres, il me restait l’un de mes meilleurs amis de ce temps-là, l’abbé Antonio Hébert. Je l’avais connu à Valleyfield, en 1903, en ma dernière année de séminariste. Nous nous sommes retrouvés à Rome où il m’avait précédé d’un an. Quelle âme de prêtre ! Une âme du plus pur cristal, une âme de saint. Un miraculé de Sainte-Anne-de-Beaupré, guéri d’une paralysie à la jambe qui paraissait l’écarter du sacerdoce. Un prêtre d’un rare esprit surnaturel. La nature ne l’avait pas fait particulièrement éloquent. Pourtant sa foi, son zèle le faisaient parler avec une conviction prenante, conquérante. Il avait restauré, réhabilité, au Collège, la Congrégation de la Sainte Vierge, confrérie d’esprit trop souvent routinier, et considérée par les grands collégiens comme une superfétation de la vie religieuse. Personne des congréganistes, ni les petits ni les grands, n’eût voulu manquer le petit sermon que l’abbé Hébert leur servait à chaque réunion du dimanche. Ils sortaient de là, émus, transportés. Que de fois ai-je vu de mes petits pénitents, encore au stade d’aspirants ou d’approbationnistes, venir solliciter mes prières pour leur obtenir, à l’heure de l’enquête, leur admission dans la Congrégation ! L’abbé Hébert en avait fait une institution d’élite. À mon retour au Collège, il serait professeur de Belles-Lettres. Une solide amitié nous liait déjà. Nous pourrions coordonner, harmoniser nos méthodes, notre enseignement. Une collaboration féconde s’établirait pour le plus grand bien de nos élèves. Avec tout cela le cher abbé était le plus gai des compagnons. Il avait de l’esprit, du meilleur, quelque chose d’original, beaucoup d’humour. Il serait l’un des prêtres qui auront eu, sur ma vie, la plus heureuse influence, l’un de ceux dont le souvenir ne me revient jamais sans émotion.

* * *

Parmi les prêtres, je retrouve d’autres amis, en particulier, l’abbé Moïse Clairoux[3], esprit timide, mais d’une rare finesse, l’homme des mots impayables, helléniste remarquable. Des amis, j’en retrouve aussi parmi les jeunes prêtres, mes anciens élèves ou mes dirigés d’avant 1906. Le groupe, la pléiade sera donc là qui permettra de reprendre, dans la communauté, l’œuvre de redressement tentée avec succès vers 1901. L’entreprise paraît opportune. Laissée à soi-même ou presque, la Croisade d’adolescents survit à peine en l’âme de quelques rares collégiens, membres isolés plutôt qu’associés. La communauté a perdu son niveau moral. Cependant je ne me presse point. Je veux avoir le temps d’observer, d’explorer le terrain. Ceux qui n’ont jamais vécu dans un collège ignorent les brusques changements d’atmosphère qui, en ces petits milieux, se succèdent d’une génération à l’autre. L’influence de quelques hommes ou de quelques chefs de file parmi les collégiens eux-mêmes suffit à brusquer ces petites révolutions. Je reprends pourtant mon confessionnal ; je reprends aussi mes directions spirituelles à trois ou quatre petits visiteurs par jour. On me confie de nouveau la direction de l’Académie et de la Société de discussion. Mes supérieurs y ajoutent la tâche d’imprésario ou de directeur du théâtre collégial, ce qui va multiplier mes relations avec les élèves et me mettre entre les mains de précieux moyens d’action. Fatalement, si Dieu nous vient en aide, l’ancien noyau des petits apôtres ne peut manquer de se reformer. Ce ne sera pas toutefois avant le 18 septembre 1911 — les archives de l’AC restées en ma possession en font foi — que l’Action catholique reprend au collège son existence régulière. Dans l’intervalle, c’était, je pense bien, de ma part, chose voulue, j’ai laissé le noyau se recristalliser de soi-même. Dieu aidant, j’ai semé l’esprit. Il a germé en quelques âmes de choix. L’esprit d’apostolat est chose si normale, en l’âme d’un jeune homme véritablement pur et chrétien. Quelques-uns de mes pénitents se sont mis à rêver d’action apostolique sur leurs camarades. Ils s’ignorent les uns les autres. Je leur ménage des rencontres. J’ai pourtant soin de laisser à leur initiative le désir d’une action organique. À la fin je n’ai qu’à me rendre à leurs instances. Ce qui sera fait au début de l’année collégiale de 1911.

Ma petite expérience de collégien me l’avait appris : le problème de la formation ou de l’éducation humaine s’avère trop complexe pour que le jeune homme, et surtout l’adolescent et l’enfant s’y débrouillent avec leurs seules lumières, si droites et si courageuses que soient leurs intentions. Un homme leur est nécessaire, homme expérimenté qui sait comment se forment un chrétien, et voire un homme tout court. Éducateur expert, il aura appris, et il n’oubliera jamais que tout se tient dans une psychologie humaine ; et par conséquent il voudra se charger de la direction de toute la vie de son dirigé ; il ne séparera point la vie religieuse du collégien de sa vie intellectuelle, morale et même physique. Il n’oubliera jamais qu’une interaction existe entre toutes ces vies et que la tâche de l’éducateur chrétien consiste à former l’homme intégral, seul et valable support du croyant intégral. Pour toutes ces valables raisons, je m’impose de recevoir mes dirigés, surtout des hautes classes, au moins un quart d’heure par semaine pour chacun, histoire de leur fournir l’occasion de faire le point : quart d’heure d’un compte rendu loyal de leur état, progrès ou reculs ; occasion aussi d’une reprise de la montée, non par efforts dans le vide, efforts factices ou démesurés, mais par le simple accomplissement du devoir d’état d’un collégien qui vit sa vie dans l’esprit de foi : idéal plus que suffisant puisque l’on n’y atteint qu’avec l’aide d’En-haut. Et puisque je tente de décrire le rôle d’un directeur, dirais-je que je ne l’ai jamais conçu comme celui d’un dresseur, encore moins d’un dompteur ? Un enfant, un adolescent, si apathiques qu’ils soient, ne se moulent pas comme de la glaise. Ce qu’avant tout j’essaie d’obtenir du dirigé, c’est qu’il prenne lui-même en main l’œuvre de sa formation, qu’il en fasse son affaire, comptant sans doute sur la collaboration de ses maîtres et sur l’idée de Dieu, mais aussi sur sa propre volonté. Qui ne sait, du reste, qu’avant cet acte de volonté initial, rien ne se fait, ni ne saurait s’accomplir, mais qu’en revanche, aussitôt obtenue cette décision souveraine, tout prend une autre allure et tout se transfigure dans l’âme de l’adolescent ou du jeune homme ?


Reprise de la Croisade

La Croisade d’adolescents reprend donc son élan. Et cela je veux l’écrire, pour les sceptiques prompts, trop prompts aujourd’hui à désespérer de la jeunesse. Une fois de plus, c’est-à-dire ainsi qu’avant 1906, je puis constater comme il est facile d’enflammer des jeunes gens de la passion de l’apostolat et de la passion des âmes pour l’amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et pour la seule ambition de vivre en plénitude leur vie de chrétiens. En ces années 1910-1915, s’il faut y insister, j’ai revu, en mon collège, une deuxième génération de jeunes apôtres qui ne le cédait en rien à celle qui m’avait tant ravi au début de ma jeunesse sacerdotale. Même enthousiasme, même foi ardente, même don de soi-même à ce qu’on appelle la « Cause ». Et la « Cause », pour ces collégiens de quinze à vingt ans, c’est le relèvement moral, surnaturel, de la communauté collégiale ; c’est l’ambition d’y faire naître un groupe toujours croissant d’apôtres qui, par-delà leur petit milieu, se proposent de participer à la large vie de l’Église, vie où les plus petits peuvent compter tout autant que les plus grands. Idéalisme trop absolu, chimérique, horizons trop vastes, diront quelques-uns. Non, répondrai-je : horizons de la foi, sans plus, et religion toute simple, ascèse toute naturelle, mais d’une prise toute-puissante sur les âmes normales où la grâce de Dieu a fait éclore la passion de grandeur. Comme avant 1906, je m’emploie de nouveau à rigoureusement axer la vie de ces jeunes chrétiens sur l’accomplissement intégral du devoir collégial : observance parfaite, absolue, du silence commandé ; soumission amoureuse à tous les articles du règlement, étude, récréation, etc. Le tout pour sa formation personnelle, pour le dégagement de sa liberté et de sa personnalité, pour s’affranchir des bandelettes des caprices et des instincts ; le tout encore et surtout pour former en soi l’homme surnaturel, pour la joie d’accomplir la volonté de Dieu, détaillée et pourtant réelle, en ces minuties réglementaires ; le tout aussi, en vue de gagner, par ces sacrifices, transformés par la grâce en grandes choses, l’âme de ses camarades ; le tout enfin, et l’on peut et l’on doit aller jusque-là, pour agir en la vie de l’Église.

Ajouterai-je que la « Cause », c’est encore autre chose. Ces jeunes gens, leurs maîtres, esprits réalistes, se sont bien gardés de les déraciner ; ils se sont toujours souvenus que la foi ne détruit pas la nature, et que le chrétien n’a pas besoin de se construire sur l’anéantissement de l’homme. Sous prétexte de former des chrétiens d’esprit ou de foi universelle, ils n’ont donc pas entrepris de lancer leurs collégiens dans je ne sais quel absurde angélisme. Non, cette génération de 1912 se tient solidement les deux pieds sur la terre. Elle sait où elle doit vivre sa vie et sa foi. La « Cause », c’est encore pour elle, l’avenir, le salut de son pays, de sa culture, de son ethnie. Cette terre, cette culture, elle sait de quelle espèce d’hommes elles ont besoin. Et c’est ainsi qu’en leur formation de chrétiens qui ne veulent pas cesser d’être des hommes, ces collégiens feront entrer toute leur foi, mais aussi tout l’humain : impulsions spirituelles mais aussi inspirations terrestres et charnelles. Ah ! si les éducateurs voulaient et osaient !…

Grands, beaucoup de ces jeunes hommes et même de ces adolescents le devinrent. Quelques-uns de leurs mots, de leurs décisions m’ont ému parfois jusqu’au plus profond de moi-même. J’ai dû, certains jours, réprimer des ardeurs trop vives pour la pénitence, empêcher tel grand jeune homme de se donner la discipline pour sauver tel camarade en train de mal tourner.

Je me souviens en particulier de ce petit collégien de treize à quatorze ans qui, mis en garde contre la crise de puberté, me demande anxieusement — c’était à son quart d’heure de direction :

— Y a-t-il des moyens infaillibles de ne pas succomber ?

— Eh oui ! Ceux que je viens de vous indiquer : l’usage des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie, l’observance courageuse du règlement collégial par esprit de sacrifice, de mortification, une dévotion filiale à la Sainte Vierge et à l’Ange gardien. Il m’écoute à demi convaincu. J’attrape un bout de papier :

— Êtes-vous courageux ?

— Un peu ce me semble.

Je lui griffonne cette petite prière à la Vierge et je la lui tends. Il lit :

— « Ô ma mère, faites-moi mourir plutôt que de jamais permettre que j’offense votre Divin Fils par un seul péché mortel d’impureté. »

Je devine un moment de peur. L’engagement saisit mon petit bonhomme.

— Oh ! lui dis-je, rien de si terrible. De deux choses l’une : ou la Sainte Vierge va vous préserver sans vous faire mourir, ou, plutôt que de vous laisser tomber, elle vous fera mourir pour vous emporter au Paradis. Que faites-vous ?

— J’emporte la prière.

Le lendemain, il entre chez moi, la prière à la main :

— J’y ai changé quelque chose.

— Ah ! la lâcheté a pris le dessus.

— Peut-être que non. J’ai supprimé un mot : le dernier.

Et cet enfant de me dire avec le plus tranquille courage et je ne sais quel feu dans le regard :

M. l’abbé, je préfère mourir plutôt que de jamais commettre pas seulement un péché mortel d’impureté, mais quelque péché mortel que ce soit.

Je le regarde, les yeux mouillés, me disant en moi-même, devant cet enfant héroïque : Beatus es Simon Barjona quia caro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater meus qui est in cœlis

Des prêtres de collège m’ont demandé parfois : « Est-ce que cela paie les œuvres de jeunesse ? » Ils voulaient dire : « Est-ce que les résultats compensent la peine qu’on s’y donne ? » Toujours j’ai répondu : « Sans doute, on ne réussit pas avec tous. La vie d’éducateur est souvent une vie d’affreuses déceptions. Mais le bon Dieu nous accorde assez de réussites pour récompenser plus qu’ils ne le méritent nos pauvres dévouements. Qui dira ce que l’on peut faire pousser sur le germe d’un jeune baptisé ? »

Je reprends ma classe de Rhétorique, cette fois un peu mieux équipé. Je n’éprouve pas, au même degré, ce complexe de timidité ou d’infériorité dont m’accablait, avant 1906, le sentiment de ma parfaite incompétence. J’enseigne de nouveau la littérature française, le latin et l’histoire du Canada. En cette dernière matière, j’achève et complète mon manuel.


Mes idées en pédagogie

Je ne reviens pas sur les théories de mes premières années d’enseignant. Sur la formule morale et chrétienne, mes idées, si elles se sont étoffées, enrichies quelque peu, n’ont pas changé. Où il y a peut-être renouvellement c’est en ma pédagogie d’enseignant. Je m’emploie surtout à réformer la composition française. J’en élargis le sujet et en améliore la méthode. Je m’en tiens exclusivement aux sujets sur lesquels mes rhétoriciens se peuvent renseigner de première main, soit par leurs manuels, soit par la bibliothèque collégiale. Les musées d’art n’étaient pas communs à Valleyfield. Pour donner à mes élèves quelque initiation artistique, je me suis muni, en Europe, d’une série d’estampes, de quelques douzaines de cartes postales, reproductions des grands chefs-d’œuvre de peinture et de sculpture ; je les distribue en classe et je m’impose de les commenter. Je supprime la composition hebdomadaire ; j’opte pour la composition de quinzaine, quitte à intercaler, entre les deux, ce que j’appelle un devoir de lecture. Je définis et défends cette méthode, lors d’un Congrès de l’Enseignement secondaire, tenu au Séminaire de Québec, les 20-21 juin 1914[4]. J’y disais :

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
je me permets de penser qu’une composition tous les quinze jours, j’entends une vraie composition où tout est rédaction — suffit amplement à exercer les élèves. Est-on sûr, si elles sont plus fréquentes, d’échapper au danger du verbiage, du ressassement des mêmes pauvretés ? Personne de nous ne voudrait se soumettre à ce système de fatal épuisement. Les élèves, n’ayant point le loisir de renouveler leurs provisions d’idées encore si modestes ni d’étendre leur vocabulaire toujours si restreint, ne peuvent que se traîner déplorablement sur d’insipides clichés… Donc le professeur donne un sujet de composition le lundi ; les cahiers lui reviennent le samedi suivant ; puis, c’est la semaine de repos, ou plutôt, la semaine de l’analyse littéraire, ou plus exactement, du devoir de lecture. Le professeur désigne une œuvre de maître, soit une tragédie, un sermon, une oraison funèbre, un chapitre de La Bruyère, etc., etc. Il pose ensuite un certain nombre de questions précises, bien combinées, et qui forceront l’élève, pour y répondre, à une lecture attentive, pénétrante, analytique de son texte. Seulement le professeur spécifiera toujours qu’il n’exige aucun effort considérable de forme ; il veut un compte rendu, l’analyse sommaire, en termes justes et abstraits autant que possible, d’un texte étudié avec soin.

J’exposais plus en détail ma façon de procéder, ainsi que ma méthode de correction. Puis j’optais, avec d’excellentes raisons, pour la composition de quinzaine. Il n’était pas rare que des élèves m’arrivassent en Rhétorique, n’ayant jamais lu en entier ni une tragédie de Corneille, de Racine, de Molière, ni un chapitre de La Bruyère, ni une lettre de Mme de Sévigné. Que faire avec ces pauvres petits illettrés ? Mon confrère, le professeur de Belles-Lettres, l’abbé Antonio Hébert, se convertit sans difficulté à la composition de quinzaine. En combinant nos programmes nous parvînmes à donner à nos humanistes et rhétoriciens, une connaissance au moins sommaire des principaux chefs-d’œuvre de la littérature.

Bien entendu je continue l’explication française. J’en fais l’article principal de mon enseignement de la littérature : affrontement avec les chefs-d’œuvre, étude de la technique et de l’art appuyée sur le modèle classique. J’applique la même méthode à l’étude des auteurs latins. J’invite l’élève à chercher lui-même les secrets de l’art dans la construction d’un simple paragraphe. Ensemble nous démontons, disséquons la fine architecture. Quelquefois, après l’explication faite en classe, je me donne la peine d’écrire cette explication. Mon dessein est de faire voir comment on peut rassembler et coordonner, avec un peu d’art, l’ensemble des notations de forme et de fond recueillies pendant l’étude d’un texte. J’ai découvert, l’autre jour, une de ces explications, dans la Revue de l’Enseignement secondaire au Canada (2e année, vol. 1, no 8, 15 mai 1917 : 281-285). J’en ai publié une autre, je crois, vers la même époque, dans les Annales térésiennes, soit sur Le Sommeil du condor de Leconte de Lisle, soit sur Le Cygne de Sully Prudhomme. Il doit en rester quelques autres dans mes cahiers de notes.

Et je pousse à la lecture. La lecture ! Était-ce lubie de ma part ? Toujours j’y aurai vu un élément substantiel, indispensable, de la culture classique. J’irai plus loin. Nul professeur, à mon humble sens, si cultivé ou si compétent qu’on le veuille imaginer, ne saurait, par son seul enseignement ou par la seule traduction des auteurs, ou la simple fréquentation des manuels, donner ou inculquer à ses élèves, cette substance d’images, d’idées, de culture, pour tout dire, sans quoi l’on ne saurait espérer de véritable formation de l’intelligence. Qu’il s’agisse de littérature, d’histoire, de science religieuse, l’enseignement du maître, sous peine de rester incomplet ou superficiel, aura besoin de s’élargir, de s’étoffer par des lectures parallèles et supplémentaires. Chacun, ce me semble, n’aurait qu’à faire appel à sa petite expérience. Qui oserait prétendre qu’il n’a pas autant appris, sinon plus, dans ses lectures que dans l’enseignement du meilleur des maîtres ? D’où l’extrême importance d’éveiller chez l’enfant et dès ses premières années de collège, le goût de la lecture, la passion du beau livre, fût-ce au début le simple roman d’aventure. D’où la même importance d’une graduation continue dans le choix des lectures, jusqu’au jour où le collégien ne craindra point de se colleter avec les maîtres, avec les grands et beaux livres qui font appel à toutes les forces de l’esprit. Ici encore l’expérience me donnerait raison. Au Collège de Valleyfield, collège encore jeune, la bibliothèque collégiale restait à désirer. Aidé encore de mon ami, Antonio Hébert, nous entreprîmes tous deux d’employer nos petites économies à combler cette lacune. Chacun organisa sa bibliothèque, de façon à pouvoir satisfaire la fringale de lecture des plus jeunes comme des plus âgés de nos élèves. Beaucoup de mes livres sont encore là, livres déhanchés, maculés, qui attestent par combien de mains ils sont passés. Combien d’autres se sont égarés en route et ne me sont jamais revenus ! Gagnés par notre propagande et par nos exhortations sur la nécessité de la lecture, les jeunes de la Croisade qui ont déjà répandu des évangiles, entreprennent de faciliter à leurs camarades la lecture des chefs-d’œuvre. Ils font venir les collections en petit format de Hachette, de Hatier, de quelques autres, les vendent au prix coûtant. Et, alors, au Collège de Valleyfield, à une époque où, pour leurs mouvements collectifs, les écoliers devaient se former en rang, l’on eût vu nombre de collégiens, mettant à profit ces quelques minutes de déambulation silencieuse, se plonger le nez dans une tragédie de Corneille, de Racine, une comédie de Molière ou un autre chef-d’œuvre.

Pendant que j’y étais, j’ai jeté un autre coup d’œil sur ma bibliothèque aux rayons qui portaient inscrits, en ce temps-là, Éducation, Lettres, Biographies. Combien y ai-je encore aperçu de volumes usagés, fatigués ! Ils m’ont rappelé un autre article de notre méthode d’éducation : la lecture de livres ou d’ouvrages que nous disions de formation morale. Entendons par là la lecture de biographies de grands hommes, de grands chrétiens, lecture aussi de leurs correspondances ou de quelques-unes de leurs œuvres. Sans négliger les maîtres en littérature ou en histoire, lectures parallèles aux travaux de classe, nous conseillions fortement à nos collégiens d’intercaler ici et là, de temps à autre, entre ces livres complémentaires, la lecture de ces autres livres où l’on s’approche d’une autre espèce de maîtres. Est-il besoin d’insister sur la bienfaisance de telles lectures ? Quelle tête bien faite pourrait pratiquer assidûment la compagnie des grandes âmes, sans leur prendre quelque chose, sinon beaucoup, je veux dire, sans se forger à soi-même tout un réseau d’idées, de sentiments élevés ? En même temps, quoi de plus propre à corriger la médiocrité trop fréquente du milieu ou de l’entourage ! D’autant que l’histoire, œuvre de condensation inévitable où les plus grandes vies sont ramassées en quelques pages, ne peut qu’opérer avec puissance sur l’esprit, par ses synthèses, ses raccourcis de beauté morale qu’elle offre.

Je m’allonge. Je me laisse prendre un peu trop peut-être au souvenir d’une époque où, encore jeunes, nous avions l’impression de pétrir de la pâte si vivante. L’homme des champs range, parmi ses meilleures joies, le spectacle de la poussée du grain semé par lui. Il se laisse aller à l’illusion d’avoir créé de la vie. Combien plus pleine et plus haute la joie de l’éducateur qui assiste à l’épanouissement d’un jeune esprit et qui, en toute humilité, croit y voir sa récompense de bon ouvrier ! Ainsi pensaient et travaillaient, autrefois, quelques jeunes prêtres qui ne croyaient pas faire mieux que les autres, mais qui, à leur tâche, je puis le dire en franche loyauté, se donnaient avec toute leur âme.

Une Académie de classe dont je possède encore les procès verbaux sert à compléter mon enseignement. Une fois la semaine, la classe se transforme en Académie. À tour de rôle, l’un ou l’autre de mes rhétoriciens monte à la tribune et s’y exerce dans le rôle de maître. Il apprend à faire, de son propre fonds, un exposé de principes de littérature, d’histoire littéraire, ou une explication de textes. Il affronte questions et objections de ses camarades. Le professeur, il s’y emploie du reste pour toute récitation, impose de s’exprimer en bonne langue. Et ainsi, on apprend à lire, à exprimer des idées. Quelques récitations de textes appropriés à cette fin permettent d’apprendre à dire. Ah ! vraiment la classe, contact direct, collaboration active avec l’élève, peut être un merveilleux instrument dans la formation de l’esprit ! La pratique, par exemple, à la fin de chaque cours, d’accorder cinq minutes de forum, d’inviter ces petits écoliers à présenter leurs objections, leurs difficultés, quoi de plus fécond pour le professeur qui veut prendre le pouls des esprits, se renseigner soi-même sur la valeur de son enseignement et de ses méthodes !

  1. Maxime Marleau (1864-1927), ptre ; professeur au Collège Bourget, Rigaud (1890-1898) ; vicaire à Sainte-Marthe (1898-1899) ; à la cathédrale de Valleyfield (1899-1901) ; procureur à Valleyfield (1901-1927).
  2. Antonio Hébert (1876-1917). Voir « M. l’abbé Antonio Hébert », par Lionel Groulx, Le Devoir, 10 janvier 1917, reproduit pages 286-290 du deuxième volume.
  3. Moïse Clairoux (1875-1936), ptre ; a toujours vécu au Séminaire de Valleyfield.
  4. Voir Actes de ce Congrès, Québec, 1915, pages 66-74.