Mes mémoires (Groulx), tome I/Où je commence à m’extérioriser

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Fides (Ip. 187-199).



XIX


OÙ JE COMMENCE À M’EXTÉRIORISER


Années d’action fiévreuse que les années 1909 à 1915 à Valleyfield. Mes tâches multiples dévorent chacune de mes journées. J’arrive à joindre les deux bouts je ne sais comment. Pourquoi a-t-il fallu qu’à ces tâches j’en aie ajouté d’autres ? Pourquoi d’imprudents amis m’y ont-ils tant invité, tant attiré ? S’extérioriser, ajouter à sa vie, à son devoir d’état, une tranche marginale s’élargissant jusqu’à l’excès, tentation, écueil trop souvent des hommes d’action. Danger de s’éparpiller, de se répandre au lieu de s’approfondir ; danger d’exiger trop de son organisme. Mais le moyen aussi de se refuser à des œuvres où le mirage vous fait croire utile, indispensable, et qui trouvent pour vous embrigader d’opiniâtres solliciteurs. Faiblesse ou complaisance qui ne savent plus, quand il est temps, répondre : Non ! Mais encore là, fallait-il soupçonner quelque plan secret de la Providence ?

Tout jeune séminariste, les circonstances ont voulu que j’aie pris une part assez active à la fondation de l’Association catholique de la Jeunesse canadienne-française. En 1910, je prononce un petit discours devant l’une des sections du Congrès eucharistique international à Montréal, réservée à la jeunesse. Discours qui passe assez inaperçu. De santé débile, trop surmené, je manque de la vigueur physique qui aurait pu donner à mon débit, à mon action, quelque puissance. Je mis du temps à retrouver la verve ou l’action oratoire de ma première jeunesse. L’aumônier de l’ACJC, le Père Hermas Lalande, s.j., m’invite à collaborer au Semeur, organe de l’Association. En 1913, il y a congrès aux Trois-Rivières. On désire que j’en écrive quelque chose. En ces jours-là, j’ai lu un petit livre alors dévoré par les jeunes et par quelques-uns de leurs maîtres, l’« Enquête d’Agathon » : Les jeunes gens d’aujourd’hui. Enquête sur la jeune élite intellectuelle de France (garçons de 18 à 25 ans) : enquête qui porte sur le goût de l’action de cette jeunesse, sur sa foi patriotique, son réalisme politique, son retour à un catholicisme vivant. Le pseudonyme d’Agathon cache une collaboration jumelle, celle d’Alfred de Tarde et d’Henri Massis. Petit volume de 286 pages, composé pour plus de la moitié de « témoignages » où il y avait de l’élan, des coups d’ailes, de l’aviation spirituelle. Charles Maurras qualifiera même ces jeunes Français de « doctrinaires de l’enthousiasme et de la foi » ; mais l’on y trouvait aussi un mépris si justifié du bavardage des aînés, de leur scepticisme, de leur incohérence doctrinale, et en opposition à tout cela, une si noble soif de vérité, de concret, un esprit critique si aigu, une telle passion de santé intellectuelle, un goût si solide de l’action, et d’une action centrée sur la nation, le pays. Notre nouvelle jeunesse, celle au moins de l’ACJC, pouvait-elle se prévaloir de quelques traits de ressemblance avec l’admirable génération qui, en France, montait à la vie : génération de Maritain, de Péguy, de Psichari, de Claudel, de Ghéon, de Jacques Copeau, de tant d’autres, et de l’un des auteurs de l’enquête : Henri Massis ? Je fis rapidement ma propre enquête, et j’écrivis mon article. La revue alors la plus haute cotée, La Nouvelle-France, de Québec, l’accueillit dans sa livraison de septembre 1913. Il portait pour titre ces trois mots : « Ceux qui viennent ». La jeunesse en fit un tract qu’elle répandit à quelques milliers d’exemplaires. « Ceux qui viennent », annonce d’une génération nouvelle dont j’essayais de fixer les traits principaux. Je commençais par une revue des adversaires rencontrés par l’Association dès sa naissance : les sceptiques, les méfiants à l’égard de tout ce qui est jeune et qui jugeaient de haut « ces petits bonshommes qu’on disait n’avoir achevé ni leurs dents de lait ni leur mue intellectuelle » ; puis, après ceux-là, les amis de la petite paix, ceux « qui ont trouvé le secret de sauver les causes sans les défendre » ; et en dernier lieu, les politiciens qui, « avec l’admirable flair qui les caractérise », deviennent quelque chose « comme une machine infernale dans l’œuvre nouvelle ». Mais comment, me demandais-je ensuite, une génération de si jeunes hommes avait-elle pu résister à tant d’oppositions ? En appuyant son action, sa vie, sur deux forces : un catholicisme vivant et la recherche intellectuelle. C’était du nouveau, chez nous, ou du moins, nous le croyions, qu’une jeunesse professant loyalement, activement sa foi, y cherchant le fondement de la rénovation individuelle et collective, et n’espérant même d’avenir, pour la nation, ainsi que je leur disais, qu’« en ce maximum de valeur religieuse qui fait associer les hommes aux collaborations providentielles ». C’était aussi du nouveau, du moins en ces années-là, qu’une jeunesse se préparant scrupuleusement à l’action par l’étude. Qu’était-ce, en effet, que l’ACJC, à ce point de vue, sinon et selon la formule que j’en avais donnée : « un syndicat de cercles d’études » ? Et non pas une étude d’esthètes ou d’esprits spéculatifs, mais une étude qui voulait être génératrice d’activité extérieure. Vérité de fait que déjà démontrait abondamment la jeune histoire de l’Association par sa façon d’aborder les plus urgents de nos problèmes. Sur ce, je ne me dispensais pas d’exhorter la jeunesse à s’accrocher toujours plus fortement aux bases de toute action féconde et durable. Et je lui recommandais particulièrement l’action intellectuelle : « C’est l’idée seule qui est en éternelle possession de conduire le monde », lui rappelais-je avec Platon.

Mais l’avouerai-je ? Je ne relis pas ma conclusion sans réfléchir amèrement sur le dangereux métier de prophète et sur les hasards de l’histoire, toujours exposée aux caprices de l’homme, et toujours en danger d’en être infléchie. Je croyais pouvoir promettre l’avenir à cette génération.

Ceux qui viennent, écrivais-je, n’auront qu’à le vouloir, pour devenir les maîtres de demain… Bientôt, ajoutais-je, l’on ne pourra plus se cacher l’émiettement de toutes les forces, l’abaissement de la morale individuelle et sociale, l’anarchisme révolutionnaire en sourd travail dans le monde des prolétaires. Les partis politiques apparaîtront de plus en plus comme le règne de l’accident et de l’incohérence. On finira par trouver inquiétant que, dans un pays comme le nôtre, la direction des affaires publiques, à la ferme lumière des principes chrétiens, ne passe plus que pour le fait d’idéologues établis dans l’absolu. En face de tous ces périls, l’on devra bien s’avouer la parfaite insuffisance des organisations existantes. Et alors, ce sera votre
heure, jeunes apôtres de l’Association. De gré ou de force, l’on s’en viendra vers cette jeunesse qui s’est emparée de tous les faisceaux de lumière, de toutes les puissances d’action, et qui nous arrive avec l’ardente volonté de continuer notre histoire à ses pages les plus catholiques et les plus françaises.

Ce beau destin, ces jeunes gens — ou du moins une élite d’entre eux — l’ont peut-être voulu. Mais d’autres ont foulé aux pieds le magnifique espoir. Et l’œuvre est aujourd’hui à recommencer.


Publication d’ Une Croisade d’adolescents

1912 ! année de la publication de mon premier volume et qui va encore me projeter quelque peu à l’extérieur. J’avais ébauché Une Croisade d’adolescents, ai-je rappelé, sur mon lit de malade à Fribourg. J’en avais dressé le plan, esquissé quelques chapitres. De retour à Valleyfield, en possession des archives de la Croisade, l’idée me ressaisit d’écrire l’histoire de mes premiers petits croisés. En l’âme de tout collégien, je voulais tant susciter un type d’apôtre, un passionné des causes religieuses et nationales. Pour cette œuvre, je n’en fais pas mystère, je voulais tout autant passionner mes frères, les éducateurs. Au cours de mes rencontres avec mes collègues des autres collèges, ma petite entreprise de 1901 s’était heurtée à tant de scepticisme. Combien peu croyaient à la possibilité d’élever la jeunesse vers ces hautes formes de vie, vers cet idéalisme surnaturel. À Rome et à Fribourg, qu’il m’avait fallu de temps, par exemple, pour y convertir mon ami Lebon ! Je me mets donc à l’œuvre. Je ne m’en cache point : j’avais pour dessein d’aider l’Association de la Jeunesse en sa propagande dans les collèges. Ce qu’avait accompli à Saint-Hyacinthe, l’abbé Émile Chartier, d’autres, à Sainte-Thérèse, à Rigaud, à Sainte-Anne-de-la-Pocatière, ailleurs, et moi-même à Valleyfield, il me paraissait opportun qu’on le sût. Des maisons d’éducation dirigées par des prêtres ou des religieux ont pour mission formelle, pensions-nous, de former d’autres types d’hommes que des arrivistes ou des catholiques par accident, catholiques individualistes et de pratique routinière. Un exemple vécu, et pas sur un seul point du pays, mais sur plusieurs, démontrerait aux sceptiques qu’il n’est pas illusoire d’appeler des adolescents aux plus hautes formes de la vie chrétienne, mais que, bien au contraire, avec l’aide de Dieu, les cimes, mêmes celles de l’apostolat, ont, pour ces âmes généreuses, quelque chose de fascinant, d’irrésistible. Une Croisade d’adolescents — je le confesse sans fausse honte — a été écrit trop vite, et je le crains, dans une période de surmenage. Livre d’un style discutable que je n’eusse pas toléré chez mes collégiens. Aussi bien n’ai-je eu de cesse que je ne l’aie refondu dans une seconde édition en 1938. Je me demande encore par quel hasard ou quelle déformation temporaire, j’ai pu bâtir ce premier de mes livres en cette sorte de langue. Quand je relis mes articles de la Revue ecclésiastique de Valleyfield, articles de 1905, sur la « Préparation [de la jeunesse] au rôle social », mon discours au Premier Congrès de la Langue française, ma communication au Congrès de l’Enseignement secondaire sur la Composition française, etc., je me rends compte que je pouvais tremper ma plume dans une autre encre. Aurai-je voulu trop écrire pour des adolescents, tenté de les saisir par ce mauvais coloris de ferblanterie ?… Un critique de l’époque, Edmond Léo, note, en effet, c’est dans Le Devoir, je pense : « L’auteur a l’enthousiasme jaillissant, la verve poétique. Écrivant pour les jeunes, il veut entraîner au bien et pousser vers les hauteurs avec la flamme communicatrice. » L’extraordinaire est qu’en dépit de ces graves défauts, le succès d’Une Croisade d’adolescents ait dépassé toutes mes espérances. Le livre va se porter de soi-même, par la juvénile et prenante histoire enclose en ses pages. Je relis quelques articles de critique conservés en un spicilège. Un quelqu’un qui, dans La Vérité du 16 novembre 1912, signe : Ambroise, m’y reproche, comme il convient, ma prose de poète : « La prose de M. Groulx est ailée. Peut-être même est-elle trop portée aux coups d’ailes dans l’azur, vers les étoiles… » Mais on concède que l’intérêt du livre « ne languit pas », qu’il « va plutôt crescendo », « cela tient d’abord au fond même des événements ». « C’est un tour de force, écrit le même critique, de soutenir l’intérêt tout le long de 264 pages, en compagnie d’élèves, de leurs idées, de leurs projets, de leurs succès ou revers, de leurs écrits — de leurs écrits surtout, lesquels d’ordinaire (ailleurs) sont si faibles de pensée et de style. » L’abbé Camille Roy[1] veut bien écrire, dans La Nouvelle-France : « Je ne sais pas de livre plus sain, plus suggestif, plus réconfortant, qui ait été écrit chez nous sur l’éducation des jeunes gens. » Et il y aura mieux que le succès de librairie, mieux que l’accueil de la critique. Ce sera l’émotion, dans les milieux de jeunesse et voire parmi les maîtres de cette jeunesse et hors de ceux-là. On crut découvrir une génération, et quelle génération, qui avait presque tout le charme, on l’a dit, des « enfances chevaleresques ». Quelques esprits scrupuleux et attardés s’effaroucheront bien un peu de cette forme d’apostolat laïque, apostolat exercé par de tout jeunes collégiens, et cela vers 1900, alors qu’on tenait pour suspecte toute intervention du laïcat dans la vie de l’Église. Mais le grand nombre ne se cachèrent point d’admirer jusqu’où peut s’élever une jeunesse qui vit sa foi. De tous les compliments, nul ne me sera plus cher, toutefois, au cours de ma vie, que celui d’hommes d’âge mûr qui, pour m’expliquer certaines de leurs fidélités, me glisseront à l’oreille : « Vous savez, quand j’étais jeune, j’ai lu Une Croisade d’adolescents. » Pareille émotion serait-elle encore possible dans la jeune génération d’aujourd’hui ? J’en doute. Elle est d’esprit américain, matter of fact. Sport, argent, confort, sexualité précoce, liaisons féminines hâtives, amusements faciles, voyages composent sa philosophie de la vie. Elle ne connaît plus même la passion politique ; le mythe des chefs est mort. Ou elle ne s’y adonne que pour des ambitions sordides : soif d’arrivisme, d’avancement, de se faire pousser dans la vie, de mettre tôt la main sur quelque emploi, quelque job lucrative. La jeunesse des environs de 1900 ne se tient pas pour satisfaite de ces « nourritures terrestres ». Elle porte en l’âme un autre idéalisme. Elle est en réaction décisive contre ses aînés. À notre entrée dans la vie, je ne me le rappelle que trop, l’atmosphère nous a paru asphyxiante. Le jeune homme qui, alors, veut faire quelque noble emploi de son existence d’homme, je crois l’avoir écrit plus haut, ne peut songer ni à l’action économique, ni à l’action sociale, très peu à l’action


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Lionel Groulx au Collège Canadien, à Rome, en mai 1907


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À Port-Blanc (Bretagne), avec Théodore Botrel, en 1908

intellectuelle, encore moins à l’action catholique. Autant de carrières

inconnues ou point ouvertes. Quiconque rêve plus grand que soi, tente d’élever ses aspirations au-dessus du froid individualisme professionnel ou autre, ne découvre de carrière où se dépenser et acquérir quelque notoriété, que la carrière politique. Et encore quelle politique ! C’est le temps, je l’ai déjà dit, où Laurier est roi. Le chef, le grand chef supplée tout, tient lieu de tout : de conviction, de nation, de patrie. Le servir, c’est tout servir. C’est alors qu’une jeunesse surgit à qui, avec fracas parfois, on ouvre des fenêtres. Une atmosphère nouvelle gonfle les poitrines. Des formes d’action s’offrent où faire de sa vie un réconfortant emploi. Rien d’étonnant qu’on s’y précipite avec entrain, avec enthousiasme, heureux de secouer les vieilles servitudes, grisé de ce vent de liberté. Bourassa d’ailleurs est là, bientôt entouré d’une équipe brillante, conquérante. La génération de jeunes qui nous suit n’aura pas de peine à partager nos idéaux, à s’enflammer pour des causes qui viennent à elle avec le prestige de la nouveauté et la promesse de l’action féconde. Ces jeunes-là savent que désormais la vie vaudra la peine d’être vécue. Climat spirituel, climat enivrant où l’on va respirer, vivre au moins vingt-cinq ans.

Et je n’en ai pas fini de m’extérioriser. C’est encore le Père Hermas Lalande[2], s. j., qui me demande, pour le Messager, un article sur « Écrivains et artistes catholiques » (1910), puis m’invite à collaborer au Semeur. C’est l’abbé Léonidas Desjardins [3], secrétaire général de l’Université (Montréal), qui me prie de prononcer le sermon du 8 décembre 1910, fête de l’institution. C’est le chanoine Georges Gauthier[4] qui me prie, à son tour, de prononcer le premier sermon au carême de la Cathédrale de Montréal. C’est mon ami, Émile Cloutier[5], qui veut me faire prêcher au Congrès de l’ACJC, aux Trois-Rivières, en 1913. C’est M. Héroux qui me demande de la collaboration pour Le Devoir, pour l’Almanach de la Ligue des Droits du français. C’est Adjutor Rivard [6] qui en désire pour le Bulletin du Parler français. C’est l’abbé Élie Auclair[7] qui sollicite des articles pour la Revue canadienne et qui m’en arrache un, entre autres, un article peu facile à faire sur « Les idées religieuses de George-Étienne Cartier ». C’est le même abbé qui m’entraîne à une collaboration à l’Album universel de G.-A. Nantel[8] où j’écris sur la langue française, sous le pseudonyme de Lionel Montal. C’est aussi en 1913 que je publie : Petite Histoire de Salaberry de Valleyfield, brochure de 31 pages, recueil d’articles écrits pour l’Écho du Bazar, bazar des RR. SS. de la Providence, organisé au profit de leurs œuvres. J’écris ces articles un peu à la course, à la demande des Sœurs. Je me suis aidé de notes que me fournit le grand vicaire du diocèse, M. l’abbé Santoire[9]. Je rappelle ici le souvenir de cette petite brochure à titre purement documentaire. Ce fut ma première rencontre avec l’histoire.

Occupations diverses qui, déjà, m’ont passablement sorti de mon petit milieu de Valleyfield. Hélas, encore s’en faut-il que je m’en sois tenu en ces bornes. Une autre œuvre, vers la même époque, occupe la vedette. Elle ressuscite intelligemment le culte de la langue ; elle ébauche une étude scientifique du parler franco-canadien ; et, par là, éveille, pour sa part, le sentiment national. Fondée à Québec, la Société du Parler français a pour principaux animateurs, l’abbé Stanislas Lortie[10], l’action faite homme, assisté d’un avocat lettré, Adjutor Rivard. Très tôt je deviens un abonné du Bulletin de la Société. La direction du Bulletin ne se livre pas à la seule étude de la langue ; on aborde la critique littéraire et autres sujets plus graves. On prépare un glossaire. Et pour le besoin d’une large enquête sur la langue, on forme un peu partout des Cercles du Parler français. J’en fonde un à Valleyfield, ce qui me vaut l’invitation à présenter un mémoire sur mon Cercle, lors de la séance publique de la Société, à Québec, le 22 janvier 1911 (voir ce Mémoire dans le 9e volume du Bulletin : 346-354). Petit discours qui aura deux suites : l’une heureuse, l’autre, que je puis dire malheureuse. Suite heureuse d’abord qui me viendra, ce même soir, sous la forme d’un réveillon, en compagnie des officiels du Parler français : l’abbé Stanislas Lortie, Adjutor Rivard, Mgr Eugène Roy[11], futur archevêque de Québec, son frère l’abbé Camille, M. Thomas Chapais[12]. Jamais le petit professeur de Valleyfield ne s’était vu en si imposante compagnie.


Thomas Chapais

Je suis heureux surtout de rencontrer M. Chapais. Je ne connais l’homme que par ses notes d’Histoire canadienne publiées dans La Presse de Montréal, sous le pseudonyme d’Ignotus, et surtout par son Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France. Ce soir du 22 janvier, M. Chapais mène la conversation. Il parle avec la faconde et la gesticulation d’un méridional, la figure très animée, s’amusant le premier de ses saillies et de ses anecdotes dont sa mémoire regorge. Sa voix, sa diction sont assez peu agréables, quoi qu’on en ait dit ; je lui trouve à la bouche quelque empâtement. Plus tard, il me sera donné de l’entendre en l’un ou l’autre de ses grands discours. De l’orateur il avait le geste, la forme, la conviction. En avait-il l’accent, la touche, le frémissement souverain ? Il possédait le feu sacré, mais un feu médiocrement contagieux parce que, à mon avis, trop soutenu. Ce soir-là, j’aime mieux le causeur que l’orateur. Il parle d’une verve intarissable. On l’écoute le plus agréablement du monde, même s’il a quelque chose de l’affabilité cérémonieuse d’un homme d’ancien régime, et un brin aussi, suis-je tenté de dire, d’un ton rhétoriqueur de l’ancien maître d’école du village. Il tente de nous expliquer, par l’histoire, la psychologie du peuple irlandais. La duplicité irlandaise, penchant morbide, devenue tradition, seconde nature, soutient-il, chez un peuple effroyablement persécuté, contraint depuis des siècles pour se défendre de se refouler dans la sape, dans la dissimulation, dans les ramifications infinies de ses sociétés secrètes. En ces atavismes de l’Irlandais, M. Chapais n’oublie que les jeux de la géographie et un peu les jeux de l’histoire : d’abord cette géographie de l’Irlande, aux côtes si échancrées, si découpées, terre dépourvue de centres où son peuple se puisse ramasser ; puis ces partages de l’Île-Verte en d’infinies fractions et factions, et ces longs siècles d’anarchie, aussi longtemps que des réflexes de défense contre l’envahisseur ou le persécuteur n’obligeront pas ce peuple de batailleurs à quelque temporaire unité. Et M. Chapais parle, parle… Il agrémente et fortifie sa démonstration par quantité de menus propos ou incidents. Il nous raconte les palinodies inconscientes que joue à ses plus intimes et que se joue à soi-même son ami irlandais, sir Charles Fitzpatrick[13]. Palinodies amusantes, mais en même temps fort étranges, chez un homme dont M. Chapais ne nous cache pas, du reste, les incontestables mérites. C’est piquant, amusant, malicieux et délicieux !


Premier Congrès de la Langue française (1912)

Et j’en viens à la suite malheureuse du discours du 22 janvier 1911 : l’invitation à prononcer un autre discours au premier Congrès de la Langue française de l’année suivante. Par surcroît, mes amis du Parler français me confient un sujet on ne peut plus austère : « Les traditions des lettres françaises au Canada ». Et, pour comble, on m’impose de parler à la séance la plus solennelle du Congrès, dans la salle de l’Arena québécois, et tout de suite après un discours magistral, d’une densité d’acier, de M. Étienne Lamy, représentant de l’Académie française. Son discours, de style et de forme extrêmement denses sur la langue française, captivera vivement l’immense auditoire. Deux orateurs, deux discours ! Dialogue du chêne et du roseau ! Le grand mérite de mon discours en sera la brièveté. Je ne dépasse point la petite demi-heure. J’y développe ces idées assez peu originales que, pour être canadienne sans pourtant viser à l’absolue autonomie, notre littérature avait eu à se mettre à bonne école. Mais à quels maîtres avait-elle choisi d’aller ? Consubstantielle au peuple dont elle sera l’expression, ainsi que toute littérature, la littérature canadienne ne peut se dispenser de s’adresser aux maîtres de l’art le plus français et le plus humain. Donc lui a-t-il fallu exclure les maîtres du 18e siècle, « ni chrétiens ni français » (Faguet dixit), puis se garder aussi du « brouillard romantique », si le romantisme, c’est d’abord un étranger : Jean-Jacques Rousseau, et se garder encore d’autres esthétiques « qui n’ont enrichi l’art français que de cela même qui ne le constituait pas ». Restait alors la littérature classique, celle du grand siècle, puisque nulle n’est plus française ni plus humaine. J’ose même dire : nulle n’est plus canadienne en ce sens que nulle ne nous est plus consubstantielle. Rejeton du vieux pays, c’est entre l’âme française du temps de Louis XIV — ou de ce qui en a survécu — et la nôtre que l’on découvrirait le plus « d’harmonies survivantes » : même foi, même esprit de croisade ou de prosélytisme, même passion de la liberté. Ces maîtres seuls seront pour nous des maîtres de survivance.

Je développais une thèse fortement absolue, de ferveur exclusiviste pour le classicisme du 17e siècle. Doctrine qu’à la vérité je n’ai jamais pratiquée ni pour moi-même, ni avec mes élèves. J’ai eu, pour habitude et pour principe, de prendre mon bien partout où il se peut trouver, avec de grandes préférences, sans doute, pour les maîtres du classicisme éternel, et ce, par goût de ce qui est net, clair, équilibré, sans pourtant m’interdire les maîtres des autres écoles, dans la mesure où ils m’apparaissaient français. Ces banalités ne m’attirèrent nulle ovation. C’était déjà suffisant que l’on consentît à m’écouter.

En parcourant tout à l’heure ce discours dans le « Compte rendu du Congrès », pages 261-269, j’ai été surpris d’y retrouver les idées inspiratrices d’un petit poème que j’écrivis cette année-là : La Leçon des érables. Entre les deux, le poème et le discours, je trouve ces strophes dans le volume XI, no 6, février 1913, du Bulletin du Parler français, p. 236-237, avec cette mention : Poème dit par M. Dumais — c’était un professeur de diction — au Petit-Cap (excursion du Congrès). Et le poème est daté du 10 mai 1912. Il était donc écrit depuis un mois et demi avant le Congrès. Je l’avais composé, un jour de congé et de promenade, à Vaudreuil, au bord de la grande érablière de la « terre du bois », assis, je me souviens, sur un arbre mort. D’où l’idée m’en est-elle venue ? Du symbolisme, sans doute, que j’ai toujours cherché au fond de la nature. Peut-être aussi en aurai-je emprunté le sujet au Père Hoëllard, eudiste, professeur au Collège de Valleyfield, qui nous avait lu, à une soirée de l’Académie Émard, de fort jolis vers sur « Les érables roux ». L’idée me vint sans doute de célébrer les érables verts. Peut-être encore ce poème avait-il jailli du fonds d’idées que j’entretenais alors sur le rôle de l’histoire dans la vie d’un peuple, et sur l’interdépendance des générations. Mgr Émile Chartier qui, dans son cours de littérature canadienne-française à l’Université de Montréal, consacrait une leçon à ces strophes, s’appliquait, avec beaucoup de bonne volonté, à y découvrir tout le programme de mon action intellectuelle. Je retiens le souvenir de cette poésie parmi mes évasions hors du milieu collégial. On me l’a tant seriné, ce petit poème, partout où j’ai passé, en guise de compliment. Une religieuse de Sainte-Croix l’a même mis en musique. Poème où se trouvent peut-être quelques vers de passable venue, mais qui mérite comme quelques autres cette boutade d’Olivar Asselin déjà citée : « Ses vers valent les miens ! » Ma justification est d’avoir terminé là ma carrière de poète.

Toujours au Bulletin du Parler français, pressé par Adjutor Rivard d’y collaborer, je donne deux de mes premiers contes, début, sans que je m’en doute, des futurs Rapaillages, « Les Adieux de la Grise » et « Le vieux livre de messe ». Deux contes qui répondent à ce besoin irrésistible d’évasion qui m’entraînera loin, jusqu’à écrire deux romans et même jusqu’à rimer des vers.

Un jour, Mère Sainte-Anne-Marie de la Congrégation de Notre-Dame m’arrive à Valleyfield. Femme intelligente et hardie, elle vient de fonder le premier Collège d’enseignement secondaire de filles. Pour son Collège naissant, elle veut quelques cours d’histoire du Canada et de littérature que je n’ose lui refuser.

Arrêtons-nous là. Rien de cet éparpillement ne m’a fait négliger, du moins je m’en persuade, ma besogne collégiale. Je continue de m’y attacher et de l’aimer. Mais cette part faite à l’extérieur, n’était-ce pas la pente par où je finirai par glisser, me laissant tout doucement tirer du milieu où j’aurais tant voulu passer ma vie ?

  1. Camille Roy (1871-1943), ptre ; protonotaire apostolique ; professeur de Rhétorique au Séminaire de Québec (1893-1918) ; supérieur du Séminaire de Québec et recteur de l’Université Laval (1924-1927, 1929-1932). Auteur de nombreux ouvrages de critique littéraire et d’histoire des lettres canadiennes-françaises.
  2. Hermas Lalande (1870-1921), jésuite ; professeur de philosophie au Collège Sainte-Marie et au Scolasticat de l’Immaculée-Conception de Montréal, entre les années 1895-1921 ; directeur du Messager (1910-1911) ; écrivain.
  3. Léonidas Desjardins (1880-1950), ptre ; secrétaire général de l’Université Laval de Montréal (1907-1916) ; curé-fondateur de la paroisse Saint-Germain d’Outremont (1929-1950).
  4. Georges Gauthier (1871-1940), ptre ; auxiliaire de Montréal (1905-1915) ; coadjuteur ; archevêque de Montréal (1939-1940).
  5. Émile Cloutier (1875-1960), ptre ; alors directeur des œuvres diocésaines des Trois-Rivières et vice-chancelier (1908) ; vicaire forain (1928-1932) ; curé aux Trois-Rivières (1933-1955).
  6. Adjutor Rivard (1868-1945), avocat et écrivain ; professeur à la Faculté des arts et à la Faculté de droit de l’Université Laval de Québec (1896) ; co-fondateur de la Société du Parler français ; bâtonnier ; juge à la Cour d’appel…
  7. Élie-Joseph Auclair (1866-1946), ptre ; écrivain ; fut directeur de la Revue canadienne ; auteur de nombreuses monographies paroissiales, religieuses et nationales.
  8. Guillaume-Alphonse Nantel (1852-1909), avocat ; publiciste ; député de Terrebonne à l’Assemblée législative (1882-1900) ; rédacteur en chef de La Presse (1887-1902) ; rédacteur politique à La Presse (1907) ; ministre des Travaux publics (1891-1896) ; des Terres et Forêts (1896-1897). A laissé deux ouvrages.
  9. Camille-Amable Santoire
  10. Stanislas-A. Lortie (1869-1912), ptre ; professeur à l’Université Laval de Québec (1893-1912) ; secrétaire du Congrès de la Langue française tenu à Québec en 1912 ; écrivain. Ne pas confondre la Société du Parler français avec la Société du Bon parler français, fondée à Montréal en 1920.
  11. Paul-Eugène Roy (1859-1926), ptre ; coadjuteur (1920) ; archevêque de Québec (1925-1926).
  12. Thomas Chapais (1859-1946), avocat ; journaliste ; historien ; collaborateur (1880), rédacteur en chef du Courrier du Canada (1884-1891) ; membre (1892), président du Conseil législatif de Québec (1895-1897) ; ministre sans portefeuille ; ministre de la Colonisation et des Mines (1893-1897) ; professeur à l’Université Laval de Québec (1919-1934) ; sénateur (1919) ; ministre sans portefeuille dans le cabinet provincial Duplessis (1936-1939, 1944-1946).
  13. Charles Fitzpatrick (1853-1942), député de Québec à l’Assemblée législative (1890) ; à la Chambre des Communes (1896) ; ministre de la Justice (1902) ; juge en chef de la Cour suprême (1906) ; administrateur du Canada (1907, 1909, 1913) ; lieutenant-gouverneur de la province de Québec (1918-1922).