Mes mémoires (Groulx), tome I/Retour au Grand Séminaire de Montréal

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Fides (Ip. 89-90).


IX


RETOUR AU GRAND SÉMINAIRE DE MONTRÉAL


À Montréal, je me retrouve avec la plupart des anciens professeurs. L’abbé Lecoq est toujours là et y tient le même rôle bienfaisant. En dogme, la chaire appartient, cette année-là, à l’abbé Arthur Curotte[1], alors en possession de sa vigueur intellectuelle. Grosse tête de métaphysicien et de théologien comme ma génération en aura connu quelques-uns, tels que l’abbé Philippe Perrier[2], l’admirable curé, l’abbé Edmour Hébert[3], l’un des fondateurs des syndicats ouvriers catholiques, le fin et éminent prélat québécois Mgr Louis-Adolphe Paquet[4], tous trois maîtres en sciences ecclésiastiques et qui, ce me semble, n’ont guère été dépassés. Le manuel alors en usage, au Séminaire, pour l’enseignement du dogme, c’est Hurter, manuel qui, selon la mode moderniste, incline déjà par trop vers la théologie positive. L’abbé Curotte délaisse sans façon Hurter. Il nous plonge à fond dans saint Thomas, au grand désespoir des pauvres confrères peu habitués à se passer de manuel, ni à capter un cours au moyen de notes. Entraîné à ce procédé dès mes études de philosophie à Sainte-Thérèse avec l’abbé Jasmin, il ne m’est pas trop difficile de suivre et saisir, en sa charpente, la syllogistique du cours de dogme. Le professeur argumente, du reste, avec une vigueur, une clarté triomphantes. Quel plaisir de l’esprit que de le voir édifier ses thèses si solidement liées, sans longueurs, sans bavures. De la clarté et de la vigueur didactique du sommet à la base. Colonnes de granit ou plutôt colonnes lumineuses. Du même coup m’est révélée l’éminente supériorité de l’enseignement thomiste de la théologie que je ne connaissais encore que par mes modestes incursions dans la Somme de l’édition Lachat. Que la vie ne nous ménage-t-elle plus fréquemment de ces sortes de rencontres avec de vrais maîtres ! Pour le reste, le Grand Séminaire n’a pas changé, ni d’esprit, ni d’atmosphère. L’abbé Lecoq en est toujours l’âme. Une influence, celle de l’abbé Henri Perreyve, continue d’agir fortement sur moi. De si grandes amitiés l’avaient entouré ; elles ne pouvaient manquer de m’attirer à lui. Je lis ses lettres à des jeunes gens, la plupart de ses ouvrages. Je me prends à l’aimer profondément, comme on aime un ami vivant. Je le répète : j’ai aimé Perreyve comme j’ai aimé ses maîtres : pas tant pour ses écrits que pour son caractère, son enthousiaste jeunesse et surtout pour son âme de prêtre que j’aurais voulu transposer dans la mienne, jusqu’en ses moindres traits. Perreyve avait été un ardent ami des jeunes. C’était assez pour me le rendre cher.

  1. Arthur Curotte (1869-1942), ptre ; prélat domestique ; canoniste ; secrétaire de l’Université Laval de Montréal (1899-1908). Décédé à Rome.
  2. Philippe Perrier (1870-1947), ptre ; protonotaire apostolique ; curé de la paroisse Saint-Enfant-Jésus du Mile End, de Montréal (1914-1930) ; vicaire général de l’Archidiocèse de Montréal (1940-1947). Voir « Une figure de prêtre », par Lionel Groulx, Le Devoir, 26 avril 1947.
  3. Edmour Hébert (1879-1937), ptre ; vicaire à la paroisse Saint-Enfant-Jésus du Mile End (1916-1918), années pendant lesquelles l’abbé Groulx y séjourne ; supérieur du Séminaire de Sainte-Thérèse (1927-1930). Auteur de brochures sociales.
  4. Louis-Adolphe Paquet (1859-1942), ptre ; prélat apostolique ; professeur de théologie à l’Université Laval de Québec (1884-1902) ; secrétaire et doyen de la Faculté de théologie (1903-1933) ; vicaire général du diocèse de Québec. Auteur de nombreux ouvrages.