Messaline (Jarry)/II/II

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Le plus beau des romans
MessalineXXII (p. 614-617).
Le plus beau des romans

II

le plus beau des romains

C. Silium, juventutis romanae pulcherrimum.
C. Cornelii Taciti Annalium lib. XI, 12.

Sans doute pour avoir multiplié les ressemblances de Mnester, Messaline s’aperçut un jour qu’elles n’avaient qu’un modèle ; et il n’est du caractère d’aucune femme d’hésiter longtemps entre un dieu unique, fût-il de l’amour, et un nombre pluriel d’hommes.

Elle s’éprit donc ardemment d’un jeune patricien, C. Silius Silanus, consul désigné, lequel, au cours du procès des chevaliers Pétra, après la mort de Poppée, l’avait émue de sa faconde à exalter l’honneur antique des orateurs (ce qui était à cette date le plus en vogue des lieux communs oratoires), et singulièrement de Corvinus Messala, ancêtre de Messaline, et à flétrir ce délateur Supius, qu’elle n’avait fait rien qu’en le rappelant de la déportation dans une île.

Il l’éblouit en outre de son teint vermeil, sa barbe de bitume, des grands gestes de ses mains lourdes, dont le petit doigt gauche crevait l’anneau d’or, et de ses lèvres qui saillaient comme une langue de rechange.

L’impératrice et toute la bande de ses premiers amants, les affranchis (sauf Polybe, le lecteur, qu’elle avait fait périr à la suite d’une brouille amoureuse) : Calliste, qui prétendait avoir sauvé Claude du poison sous Caius, Narcisse, Evodus, Pallas, descendant des rois d’Arcadie, noble esclave, intendant de César ; et le médecin Vectius Valens — l’impératrice et les affranchis se mirent à vendre « comme des cabaretiers », dit Dion, le droit de cité même aux Bretons, et tous les privilèges vendables, de sorte qu’en peu de temps, mais pas plus vite que ne palpitait son cœur, Messaline sentit se gonfler la bourse en pierreries qu’elle agrafait avec ostentation sur son sein gauche.

Cependant Claude, ministre inconscient de ses affranchis, envoyant au supplice, au fur et à mesure, ceux qui, lui semblait-il, usurpaient le titre de citoyen, et Messaline et Pallas revendaient ce titre, sitôt vacant, au plus offrant.

Messaline se procurait beaucoup d’or, car son expérience distinguait l’amant riche, personnage consulaire et notoirement intègre à ce signe, qu’il fallait l’acheter noblement cher.

Or Silius était non seulement personnage consulaire, plein d’honneur et de biens, mais, récemment marié, faisait parade d’un grand amour pour sa jeune femme Junia.

En conséquence, furent portés en oblation au nouveau dieu des présents nombreux, et, après que l’or fut épuisé en présents, toutes les richesses successives des Néron et des Drusus, entassées au palais des Césars, et jusqu’à l’échiquier de Pompée, sous l’œil bovin de Claude dont la fixité ne voyait plus, faite agitation éperdue par le tremblement, qui s’accentuait, de sa face ; les esclaves mêmes de l’empereur, dont il n’y avait aucun qui ne s’appelât Christ ou Chrest, à titre de certificat de leur excellence ; et la seule d’or des statues de Mnester.

Le jour où le dernier trésor (réserve faite du lit impérial), qui était le panneau de perles, portrait de Messaline, descendit du Palatin sur ce qui restait d’épaules d’esclaves femmes, alors seulement derrière la dernière esclave, l’impératrice s’offrit à Caius Silius.

Silius la trouva impériale et belle, et surtout il se souvint de la mort d’Appius Silanus, beau-père de Messaline, lequel eut la tête tranchée pour conspiration, car n’était-ce pas conspirer que se refuser aux désirs de l’Auguste ? et de la mort par le poison de Vicinius Quartinus, consul, et de beaucoup de morts.

Impériale.

Et, de même qu’on devient amoureux par contage d’une femme belle qui est amoureuse, l’éloquent personnage consulaire, que la ville unanime proclamait le plus beau des Romains, sentit la passion de l’impératrice, qui l’environnait, resserrer ses cercles jusqu’à lui ceindre les tempes d’une couronne d’empereur !

Et pour ces raisons, et pour sa beauté, il l’aima.

Messaline était venue toute nue, comme on se livre au choix d’un acheteur d’esclaves ; et elle était enveloppée, en attendant les bras possesseurs du maître, du grand manteau qui recelait, à ses sorties, la courtisane suburrane ou la chasseresse du dieu des Jardins dans ses jardins.

L’étoffe qui caressait son corps pouvait être dite en tous temps le manteau de Suburre, car la perruque d’or était superflue à la faire courtisane.

Et devant son actuel amant, comme aux pieds du Phalès de qui la rue des prostituées traçait le sillage d’amour, elle avait toujours l’air, au cœur des plis d’ombre, de la Nuit elle-même abritant son frileux oiseau.

Pour une telle divinité des ténèbres, un rayon de soleil est une pluie qui glace, comparé au voluptueux encens d’une lampe qui vient de s’éteindre dans un lupanar.

Or ce n’était pas (un détail le manifesta) le vêtement de la nuit du lupanar, mais du soir de l’hippodrome de l’Asiatique, que Messaline dévêtait chez Silius !

Mais il est logique et humain que l’on se trompe, à l’extérieur à l’extérieur des femmes, et c’est ainsi que Claude pariait absurdement qu’elle lui appartenait à lui seul, les jours précis où elle lui rentrait toute odorante de la cellule enfumée de Lycisca !

Ce soir-là donc, chez l’Asiatique, un murrhin mignon, comme tombé du nid, s’était cramponné à sa traîne de toutes ses griffes un peu faussées ; et comme elle n’avait jamais remis ce manteau depuis, elle aperçut seulement la pierre rose éclaboussée de lait longtemps après qu’elle eut jeté le manteau, plus moelleux tapis, sur les dalles fourrées du cubiculum de Silius.

Elle lui offrit ce dernier bijou — l’or de ses seins, la bouche de son amant venait de le cueillir —, et quand le couple en vint à se reposer sur sa couche, un jeune garçon fut appelé afin de verser du Cécube mousseux dans l’admirable gemme à boire.

Alors le plus beau des Romains, à plat-ventre, se souleva sur ses deux coudes et fronça le sourcil vers la main de Messaline qui lui tendait la coupe. C’était une des coupes que la course de l’impératrice avait traînées sur les gradins ; et, aussi patente que l’écartement des doigts qui la présentaient, sa fêlure pleurait, telle la clepsydre des heures d’amour.

Souverainement, du haut de l’hommage de tous les trésors, sans tare jusqu’à — dit son regard méchant — la donatrice et le plus récent don, Silius cria :

— Tu n’es pas jalouse, Valéria, de me donner toutes ces choses femelles ?

— Mon sexe est le plus petit ! répondit-elle, avec un geste.