Micromégas/Chapitre V

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MicromégasGarniertome 21 (pp. 114-115).
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CHAPITRE V.

EXPÉRIENCES ET RAISONNEMENTS DES DEUX VOYAGEURS.


Micromégas étendit la main tout doucement vers l’endroit où l’objet paraissait, et avançant deux doigts, et les retirant par la crainte de se tromper, puis les ouvrant et les serrant, il saisit fort adroitement le vaisseau qui portait ces messieurs, et le mit encore sur son ongle, sans le trop presser, de peur de l’écraser. « Voici un animal bien différent du premier, dit le nain de Saturne ; » le Sirien mit le prétendu animal dans le creux de sa main. Les passagers et les gens de l’équipage, qui s’étaient crus enlevés par un ouragan, et qui se croyaient sur une espèce de rocher, se mettent tous en mouvement ; les matelots prennent des tonneaux de vin, les jettent sur la main de Micromégas, et se précipitent après. Les géomètres prennent leurs quarts de cercle, leurs secteurs, deux filles laponnes[1], et descendent sur les doigts du Sirien. Ils en firent tant qu’il sentit enfin remuer quelque chose qui lui chatouillait les doigts : c’était un bâton ferré qu’on lui enfonçait d’un pied dans l’index ; il jugea, par ce picotement, qu’il était sorti quelque chose du petit animal qu’il tenait ; mais il n’en soupçonna pas d’abord davantage. Le microscope, qui faisait à peine discerner une baleine et un vaisseau, n’avait point de prise sur un être aussi imperceptible que des hommes. Je ne prétends choquer ici la vanité de personne, mais je suis obligé de prier les importants de faire ici une petite remarque avec moi ; c’est qu’en prenant la taille des hommes d’environ cinq pieds, nous ne faisons pas sur la terre une plus grande figure qu’en ferait sur une boule de dix pieds de tour un animal qui aurait à peu près la six cent millième[2] partie d’un pouce en hauteur. Figurez-vous une substance qui pourrait tenir la terre dans sa main, et qui aurait des organes en proportion des nôtres ; et il se peut très-bien faire qu’il y ait un grand nombre de ces substances : or concevez, je vous prie, ce qu’elles penseraient de ces batailles qui font gagner au vainqueur un village pour le perdre ensuite.

Je ne doute pas que si quelque capitaine des grands grenadiers lit jamais cet ouvrage, il ne hausse de deux grands pieds au moins les bonnets de sa troupe ; mais je l’avertis qu’il aura beau faire, que lui et les siens ne seront jamais que des infiniment petits.

Quelle adresse merveilleuse ne fallut-il donc pas à notre philosophe de Sirius pour apercevoir les atomes dont je viens de parler ? Quand Leuwenhoek et Hartsoeker virent les premiers, ou crurent voir la graine dont nous sommes formés, ils ne firent pas à beaucoup près une si étonnante découverte. Quel plaisir sentit Micromégas en voyant remuer ces petites machines, en examinant tous leurs tours, en les suivant dans toutes leurs opérations ! comme il s’écria ! comme il mit avec joie un de ses microscopes dans les mains de son compagnon de voyage ! « Je les vois, disaient-ils tous deux à la fois ; ne les voyez-vous pas qui portent des fardeaux, qui se baissent, qui se relèvent. » En parlant ainsi, les mains leur tremblaient, par le plaisir de voir des objets si nouveaux, et par la crainte de les perdre. Le Saturnien, passant d’un excès de défiance à un excès de crédulité, crut apercevoir qu’ils travaillaient à la propagation. « Ah ! disait-il, j’ai pris la nature sur le fait[3]. » Mais il se trompait sur les apparences : ce qui n’arrive que trop, soit qu’on se serve ou non du microscope.

  1. Voyez les notes du quatrième Discours en vers sur l’Homme (de la Modération), tome IX, et celles du Russe à Paris, tome X.
  2. L’édition que je crois l’originale porte soixante millième. (B.)
  3. Expression heureuse et plaisante de Fontenelle, en rendant compte de quelques observations d’histoire naturelle. (K.)