Middlemarch/Livre 1/01

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Middlemarch : étude de la vie de province
Traduction par M.-J. M.
Calmann Lévy (1p. 1-11).



CHAPITRE PREMIER


Miss Brooke avait ce genre de beauté que rehausse encore la simplicité de la mise. Elle avait la main et le poignet assez délicatement modelés pour porter avec grâce des manches tout unies, comme celles de la Vierge des peintres italiens ; son profil, aussi bien que sa taille et son maintien, semblait emprunter une dignité plus grande à la sévérité de son costume ; aussi toute sa personne offrait-elle, à côté des modes provinciales, le même contraste qu’une belle citation de la Bible, ou de nos vieux poètes, au milieu d’une colonne de journal. On parlait d’elle généralement comme d’une jeune fille remarquablement douée, mais on ajoutait que sa sœur Célia avait plus de bon sens.

Célia n’avait pas plus de recherche dans sa mise ; ce n’était qu’aux yeux des observateurs attentifs que sa robe différait de celle de son aînée et respirait dans ses plis comme un parfum de coquetterie. La simplicité de miss Brooke tenait, comme celle de sa sœur, à plusieurs causes. L’orgueil d’être des « ladies » y entrait pour quelque chose : si la famille des Brooke n’était pas précisément aristocratique, elles n’en étaient pas moins de bonne race, et en remontant à une ou deux générations, vous ne leur eussiez pas trouvé un ancêtre ayant manié l’aune ou ficelé des paquets, pas un d’un rang inférieur à celui d’homme d’Église ou d’officier de marine. Un de ces ancêtres notamment, gentilhomme puritain au service de Cromwell, avait été assez avisé pour se trouver, au sortir des troubles politiques, propriétaire d’un respectable domaine de famille. En raison de leur naissance, ces jeunes femmes, habitant une paisible maison de campagne et fréquentant une église de village à peine plus grande qu’un salon, considéraient la toilette comme une recherche bonne pour des filles de petit marchand, cherchant à se grandir. Une économie de bonne maison faisait alors du luxe de la toilette le premier article à supprimer d’un budget grevé des dépenses imposées par le rang et la situation de la famille. La simplicité de leur mise s’expliquait suffisamment ainsi en dehors de tout sentiment religieux ; pour miss Brooke, cependant, la religion aurait suffi à l’y décider, et Célia entrait doucement dans les sentiments de sa sœur, avec le bon sens qui lui était habituel et sans qu’il s’y mêlât la moindre singularité d’esprit. Dorothée savait par cœur des passages des Pensées de Pascal et de Jérémie Taylor ; et, à côté des destinées du genre humain, les soucis de la toilette lui semblaient une occupation digne de Bedlam. Elle ne pouvait concilier les préoccupations de la vie spirituelle et ses conséquences pour l’éternité avec un intérêt bien vif pour les colifichets et la parure. Elle avait l’esprit avide de théories et aspirait à une conception élevée du monde à laquelle elle eut souhaité d’adapter la paroisse de Tipton et sa propre conduite au sein de la paroisse ; éprise de grandeur et d’exaltation, prompte à embrasser tout ce qui lui apparaissait avec ce caractère, elle était faite pour aller au-devant du martyre, s’en détourner ensuite, et finir par le rencontrer du côté où elle ne l’avait pas cherché. De telles dispositions de nature chez une jeune fille à marier ne pouvaient manquer d’exercer une influence décisive sur son avenir ; le choix qu’elle ferait un jour ne dépendrait certainement pas des apparences, de la vanité, d’un sentiment banal ni de rien de ce qui décide la plupart du temps de la destinée d’une jeune fille. Et, avec cela, Dorothée, l’ainée des deux sœurs, n’avait pas vingt ans. Depuis la mort de leurs parents, il y avait six ou sept ans de cela, leur oncle et tuteur, célibataire, avait fait donner aux deux orphelines, d’abord au sein d’une famille anglaise, puis d’une famille suisse, à Lausanne, une éducation la fois étroite et mal ordonnée.

Il y avait un an à peine qu’elles étaient venues se fixer à Tipton-Grange chez leur oncle, homme d’une soixantaine d’années, d’un caractère facile, d’opinions flottantes, qui avait voyagé dans sa jeunesse et passait dans son comité pour avoir contracté une disposition d’esprit un peu vagabonde. Il était aussi difficile de pressentir les résolutions de M. Brooke que de prédire le temps ; ce qu’il était plus facile d’affirmer, c’est qu’il agirait toujours dans les meilleures intentions, quitte à dépenser le moins d’argent possible à leur exécution.

Chez M. Brooke, la sève héréditaire d’énergie puritaine était visiblement tarie, mais elle apparaissait chez sa nièce Dorothée, dans ses défauts comme dans ses qualités ; Dorothée éclatait parfois d’impatience contre les discours de son oncle et sa manière de « laisser aller les choses » dans la province, et aspirait de toutes ses forces au temps où elle serait majeure et aurait à sa disposition quelque argent à consacrer à des œuvres généreuses. On la considérait comme une héritière, car non seulement les deux sœurs jouissaient chacune de sept cents livres de rente qu’elles tenaient de leurs parents, mais encore si Dorothée se mariait et avait un fils, ce fils deviendrait l’héritier du domaine de M. Brooke, lequel rapportait environ trois mille livres par an. Un tel revenu paraissait la richesse à ces familles provinciales, qui en étaient encore à discuter la conduite récente de M. Peel dans la question catholique et qui ne savaient rien ni des futures mines d’or, ni de cette fastueuse ploutocratie qui a si noblement élevé les nécessités de la vie aristocratique. Et comment Dorothée, avec sa beauté et de telles espérances, ne se serait-elle pas mariée ? Rien ne pouvait s’y opposer, rien que son amour des partis extrêmes et sa volonté ferme de régler sa vie d’après certaines idées qui pouvaient faire réfléchir un homme prudent avant de lui offrir sa main, ou qui pouvaient la décider elle-même à refuser toutes les demandes. Une jeune femme riche et de bonne naissance qu’on voyait s’agenouiller tout à coup sur le carreau auprès d’un paysan malade et prier avec une ferveur digne du temps des Apôtres, — à qui il prenait parfois d’étranges fantaisies de jeûner comme une papiste ou de se lever la nuit pour étudier de vieux livres de théologie ! une telle femme était bien capable de vous réveiller un beau matin pour vous proposer un nouveau placement de son revenu peu d’accord avec l’économie politique et l’entretien de chevaux de selle ! Il était bien naturel qu’un homme réfléchît à deux fois avant de prendre une telle compagne !

L’opinion du voisinage et des paysans eux-mêmes était en général plus favorable à Célia, si aimable et à l’air si candide, tandis que les grands yeux de miss Brooke avaient, comme sa religion, quelque chose de trop insolite et de trop accentué. Pauvre Dorothée ! à côté d’elle et avec son air innocent, c’était la petite Célia qui avait l’expérience et la connaissance du monde, tant l’esprit humain est plus subtil que les frêles tissus qui l’enveloppent.

Pourtant ceux qui approchaient Dorothée, tout prévenus qu’ils pouvaient être par ces alarmants ouï-dire, lui trouvaient un charme qu’ils n’auraient pas cru conciliable avec cette sorte d’étrangeté. À cheval, les hommes la déclaraient irrésistible. Elle aimait l’air vif et les aspects variés de la campagne, et, quand ses yeux et ses joues étaient animés par le plaisir, elle avait vraiment bien peu l’air d’une dévote. L’équitation était une faiblesse qu’elle ne se permettait pas sans quelques scrupules de conscience, elle sentait qu’elle y prenait un plaisir tout physique (une sorte de jouissance païenne), et la pensée d’y renoncer lui était une satisfaction.

Elle était franche, ardente, exempte de tout amour-propre ; il y avait même quelque chose de touchant dans la façon dont son imagination parait sa sœur Célia de toutes sortes d’attraits supérieurs aux siens ; — et lorsqu’un jeune homme venait à la Grange pour tout autre motif que d’y voir M. Brooke, elle en concluait qu’il devait être amoureux de Célia : comme sir James Chettam, par exemple, dont elle ne s’occupait jamais que pour sa sœur, discutant en son for intérieur si elle ferait bien de l’accepter. Le regarder comme un prétendant pour elle-même lui eût paru une impossibilité ridicule. Dorothée, avec toute son avidité de connaître les grandes vérités de la vie, conservait sur le mariage des idées tout à fait enfantines ; elle eût sans aucun doute accepté le judicieux Hooker si elle était venue au monde assez tôt pour le sauver de l’erreur matrimoniale dans laquelle il tomba, ou Milton aveugle ou tout autre grand homme dont une sublime piété eût seule pu endurer les désagréables manies. Mais comment dans un beau et aimable baronnet qui répondait Amen à tout ce qu’elle pût dire, à ses observations, même les moins exactes, pouvait-elle voir un amoureux ? Le mari vraiment idéal, à ses yeux, devait être un personnage assez respectable pour lui tenir lieu de père ou assez érudit pour lui enseigner l’hébreu, si telle était sa fantaisie.

Ces particularités du caractère de Dorothée faisaient vivement blâmer M. Brooke par les familles du voisinage de ce qu’il ne cherchât pas pour ses nièces une dame d’un certain âge qui leur serait à la fois un guide et une compagne. Mais lui-même redoutait à un tel point l’espèce de femme supérieure que réclamait l’emploi, qu’il se laissa dissuader par les objections de Dorothée et montra dans cette occasion assez de courage pour braver l’opinion, et, à sa tête, mistress Cadwallader, la femme du recteur. Miss Brooke prit donc la direction de la maison de son oncle, et elle ne détestait nullement sa nouvelle autorité, non plus que les hommages qui en faisaient partie.

Sir James Chettam devait dîner, ce jour-là, à la Grange, avec un autre personnage encore inconnu des deux jeunes filles et dont l’arrivée tenait Dorothée dans une sorte d’attente respectueuse. C’était le révérend Édouard Casaubon, qui passait dans le pays pour un homme d’une science profonde et travaillait depuis plusieurs années à une grande œuvre sur l’histoire religieuse ; il jouissait en outre d’une fortune assez considérable pour donner un certain lustre à sa piété, et il avait sur toutes choses des idées qui lui étaient propres et qu’il devait fixer dans son livre.

Dorothée était rentrée de bonne heure de l’école enfantine qu’elle avait organisée au village et elle avait pris sa place habituelle dans le joli boudoir qui séparait les chambres des deux sœurs, occupée à terminer un plan de bâtisse, genre de travail qui était chez elle une passion, quand Célia, qui l’avait observée avec le tendre désir de hasarder une proposition, lui dit :

— Dorothée, ma chère, si tu veux bien, si tu as le temps, que dirais-tu si nous regardions ensemble les bijoux de maman pour nous les partager ? Il y a six mois déjà que mon oncle te les a donnés et tu ne les as pas même encore regardés.

Toujours un peu craintive vis-à-vis de sa sœur, Célia s’efforçait de dissimuler l’ombre de bouderie qui perçait sur sa figure. À son grand soulagement, les yeux de Dorothée brillaient de gaieté quand elle les leva de son ouvrage.

— Quel merveilleux petit almanach tu fais, Célia ! Sont-ce six mois du calendrier ou six mois lunaires ?

— Nous sommes aujourd’hui au dernier septembre et mon oncle te les a donnés le 1er avril ; tu sais bien qu’il a dit les avoir oubliés jusque-là, et je crois que tu ne les as pas seulement regardés depuis que tu les as serrés dans ce meuble.

— Eh bien, quoi ! chérie, ne sais-tu pas que nous ne les porterons jamais ?

Dorothée parlait d’un ton tout à fait amical, à la fois caressant et précis, sans cesser de crayonner.

Célia rougit et prit un air sérieux.

— Il me semble, ma chère, que nous manquons au respect dû au souvenir de maman en mettant de côté ses bijoux si légèrement. Et, ajouta-t-elle avec une certaine hésitation et un sanglot contenu de mortification, les colliers sont d’un usage tout à fait répandu à présent, et madame Poinçon, qui était plus stricte que toi en bien des choses, avait l’habitude de s’en parer, et tous les chrétiens aussi. Je suis sûre qu’il y a au ciel des femmes qui portaient des bijoux.

Ce n’était pas sans effort que Célia s’appliquait à trouver ces arguments.

— Tu aimerais à les porter ! s’écria Dorothée, un air de profonde surprise animant aussitôt tout son être, et avec un mouvement dramatique emprunté à cette même madame Poinçon, qui portait des bijoux. Oh ! mais alors nous allons les regarder. Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ? Mais les clefs ! Oh les clefs ! Elle se pressa la tête de ses deux mains semblant désespérer de sa mémoire.

— Les voici, dit Célia qui avait depuis longtemps prévu et médité cette explication.

— Veux-tu ouvrir le grand tiroir de la console et en sortir la boîte à bijoux ?

La cassette fut aussitôt ouverte et les bijoux étalés devant elles formaient sur la table un brillant parterre. Il n’y en avait pas beaucoup ; mais quelques-uns étaient d’une beauté remarquable, entre autres un collier d’améthystes pourpres magnifiquement monté en or avec une croix de perles à cinq brillants. Dorothée prit le collier et le fixa au cou de sa sœur, où il s’ajusta comme un bracelet, il ornait à merveille la tête et le cou de Célia, dont le genre de beauté rappelait celui de la reine Henriette-Marie, et elle se voyait ainsi parée dans la glace du panneau en face d’elle.

— Tiens, Célia, tu pourras le porter avec ta robe de mousseline de l’Inde. Mais il faudra mettre la croix sur tes robes foncées.

Célia s’efforçait de ne pas sourire de plaisir.

— Oh ! Dodo ! il faut que tu gardes la croix !

— Non, non, chérie, non, dit Dorothée qui leva la main en signe de refus insouciant.

— Si, je le veux. Elle irait très bien sur ta robe noire, vois-tu ? Prends-la, je t’en prie.

— Pour rien au monde ! pour rien au monde ! Une croix surtout est le dernier bijou que je voudrais porter.

Dorothée frémit légèrement.

— Alors tu me blâmeras de la porter ! dit Célia mal à l’aise.

— Non, non, chérie, dit Dorothée en caressant la joue de sa sœur. Vois-tu, les âmes comme les visages ont leur teint : ce qui sied à l’une ne sied pas à l’autre.

— Mais tu pourrais aimer à la conserver en souvenir de maman.

— N’ai-je pas d’autres objets qui me viennent d’elle, sa cassette en bois de santal que j’aime tant et bien d’autres choses. Nous n’avons pas besoin de discuter davantage. Ils sont tous à toi, chérie ; tiens, emporte-les.

Célia se sentit légèrement blessée. Il y avait dans cette tolérance puritaine une forte marque de supériorité presque aussi pénible pour la délicate et blonde personne, pour la petite sœur dépourvue d’enthousiasme que la persécution puritaine.

— Mais comment veux-tu que je mette des bijoux si toi, l’aînée, tu n’en portes jamais ?

— Non, Célia, c’est trop demander, de vouloir que je me pare de bijoux pour que tu puisses t’en parer toi-même. Si je devais mettre un collier comme celui-ci je croirais en vérité que je viens de pirouetter sur moi-même, tout pirouetterait avec moi et il n’y aurait plus moyen de trouver mon chemin.

Célia avait ôté et déposé le collier d’améthystes.

— Il serait un peu étroit pour toi, quelque chose de tombant t’irait mieux, reprit-elle d’un air plus satisfait.

La conviction qu’à tous les points de vue ce collier ne pouvait aller à Dorothée, réconciliait tout à fait Célia avec la pensée de le posséder. Elle ouvrit des boîtes de bagues qui laissèrent voir une superbe émeraude enrichie de diamants ; et le soleil, sortant en ce moment de derrière un nuage, répandit un brillant rayon de lumière sur toute la table.

— Que ces pierres sont belles ! dit Dorothée emportée par un nouveau torrent de pensées aussi rapide que l’éclair. Quelle étrange fascination exercent parfois sur nous les couleurs comme les parfums ! C’est pour cela, je suppose, que les bijoux figurent comme emblèmes spirituels dans l’Apocalypse de saint Jean. Ils ont l’air de fragments de ciel. Je trouve cette émeraude plus belle que tout le reste.

— Et voici un bracelet pour l’assortir, dit Célia, nous ne l’avions pas vu d’abord.

— Qu’ils sont beaux ! répéta Dorothée passant le bracelet et la bague à son poignet et à son doigt finement modelés et les tenant à la hauteur de ses yeux dans la direction de la fenêtre. Sa pensée cherchait pendant ce temps à justifier le plaisir qu’elle prenait aux vives couleurs de l’émeraude, en l’associant à un sentiment de joie mystique et religieux.

— Aimerais-tu ces bijoux-là, Dorothée ? interrogea Célia avec une sorte d’hésitation, commençant à trouver à sa grande surprise que sa sœur montrait trace de faiblesse, et aussi que les émeraudes siéraient peut-être mieux à son teint que les améthystes pourpres. Prends au moins ce bracelet et cette bague. Mais vois ces agates, comme elles sont belles et tranquilles.

— Oui, dit Dorothée, je les garderai tous les deux. Puis, laissant retomber sa main sur la table, elle ajouta d’un ton de voix différent : Et ce sont pourtant de pauvres gens qui trouvent ces pierres, qui les travaillent et qui les vendent ! Elle s’arrêta encore et Célia pensa que sa sœur, en bonne logique, allait renoncer aux bijoux. Oui, chérie, je les garderai, répéta Dorothée, bien décidée cette fois. Mais, toi, emporte cette cassette dont le contenu t’appartient.

Elle prit son crayon sans ôter les bijoux qu’elle continuait d’admirer. Elle se disait qu’elle les aurait auprès d’elle pour abreuver ses yeux à ces petites sources de couleur pure.

— Les porteras-tu dans le monde ? demanda Célia qui l’observait réellement curieuse de bien connaître sa pensée.

Dorothée jeta un rapide regard à sa sœur. Au travers de tous les attraits dont son imagination parait ceux qu’elle aimait, perçait parfois une lucidité de discernement qui n’était pas sans causticité. Si jamais miss Brooke parvenait à une douceur parfaite, on ne pourrait pas l’imputer à un manque de feu intérieur.

— Peut-être, dit-elle avec un léger accent de dédain ; je ne saurais te dire jusqu’où je pourrai descendre.

Célia rougit et se sentit malheureuse. Elle vit qu’elle avait blessé sa sœur et, emportant le coffret, elle n’osa plus rien hasarder d’aimable à propos des bijoux dont celle-ci lui faisait don. Dorothée était également mécontente, et, tout en reprenant son travail, elle s’interrogeait sur la générosité de ses sentiments et de ses paroles dans la scène que ce petit différend venait de terminer.

En toute conscience, Célia ne se trouvait pas de torts. C’était chose bien naturelle et excusable à elle d’avoir fait cette question, et certainement la conduite de Dorothée était inconséquente : ou elle aurait dû prendre sa part de bijoux ou, après ce qu’elle avait dit, y renoncer tout à fait.

— Je suis sûre, pensait Célia, ou du moins je crois bien que cela ne nuira pas à mes prières, que je me pare de ce collier. Je ne vois pas pourquoi je me laisserais dominer par les idées de Dorothée, à présent que nous allons dans le monde ; qu’elle agisse pour son compte d’après ses convictions, mais Dorothée n’est pas toujours conséquente.

Ainsi pensait Célia, travaillant en silence à sa tapisserie, quand elle s’entendit appeler par sa sœur.

— Allons, Kitty, viens voir mon plan ; je me croirai un grand architecte si je n’ai pas tracé des cheminées et des escaliers impossibles !

Et, comme Célia se penchait pour voir le plan de sa sœur, celle-ci appuya doucement sa joue sur le bras de Célia, qui comprit ce mouvement. Dorothée avouait tacitement qu’elle avait eu tort et Célia lui pardonna. Elles purent toutefois se rappeler plus tard qu’il y avait eu un mélange de critique et de déférence dans l’attitude de Célia vis-à-vis de sa sœur aînée. Célia avait toujours porté un joug ; mais, de toutes les créatures portant un joug, en est-il une qui ne garde par devers elle ses libres opinions ?