Middlemarch/Livre 2/06

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Middlemarch : étude de la vie de province
Traduction par M.-J. M.
Calmann Lévy (1p. 210-223).



CHAPITRE VI


Quelques semaines se passèrent après cette conversation, sans que Lydgate se fût encore sérieusement occupé de la question du chapelain ; il différait toujours, sans bien s’en expliquer la cause, le moment de se décider pour un parti ou pour l’autre. Cette affaire serait restée pour lui chose absolument indifférente (c’est-à-dire qu’il eût suivi ses convenances en votant pour M. Tyke sans aucune hésitation), sans son attachement personnel à M. Farebrother, avec lequel il avait noué des relations intimes. Il y avait dans le désintéressement avec lequel le vicaire de Saint-Botolphe entrait dans la situation d’un nouveau venu qui avait sa carrière à faire, dans la générosité avec laquelle il s’attachait à l’éloigner de lui plutôt qu’à gagner son amitié, une délicatesse rare, que Lydgate comprit et apprécia vivement. D’autres traits vraiment nobles marquaient encore son caractère. Peu d’hommes à sa place eussent été aussi respectueusement tendres, aussi chevaleresques, qu’il l’était vis-à-vis de sa mère, de sa tante et de sa sœur, dont la tyrannie avait été peu favorable à l’agrément de son existence ; sensible comme il l’était aux petites douceurs de la vie, il était pourtant plus que personne résolu à ne jamais mettre en avant des désirs intéressés et personnels, sous le couvert de motifs plus élevés. Sous ce rapport, il avait la conscience de pouvoir livrer sa vie au grand jour sans avoir à rougir de l’examen le plus sévère ; et peut-être ce sentiment l’encourageait-il à se méfier de la rigidité de certains censeurs, dont les intimités avec le ciel ne semblaient pas améliorer la conduite journalière et dont les mobiles élevés ne pouvaient parfois expliquer les actes. Les sermons ingénieux et solides qu’il prononçait sans l’aide d’aucun livre attiraient bien des auditeurs étrangers à sa paroisse, et étant donné que de toutes les fonctions d’un clergyman la plus difficile est d’avoir toujours son église pleine, il y avait là pour lui un autre motif de se sentir une certaine supériorité sur les autres, si peu d’importance qu’il y attachât d’ailleurs. C’était enfin un homme sympathique, d’un caractère avenant, à l’esprit vif et prompt, sans aucune de ces grimaces d’amertume rentrée ou autres agréments aigres-doux de conversation dont tant de gens gâtent leurs relations avec leurs amis. Lydgate l’aimait de tout son cœur et ambitionnait son amitié.

Sous l’empire de ce sentiment, il continuait à écarter de son esprit la question du chapelain et à se persuader que non seulement l’affaire ne le regardait pas, mais que probablement il n’aurait pas l’ennui de se prononcer. Lydgate, occupé de l’aménagement intérieur du nouvel hôpital, avait avec M. Bulstrode de fréquentes consultations. Le banquier demeurait toujours convaincu qu’il pouvait compter sur Lydgate comme sur son bras droit, et il ne lui reparla plus directement de la décision qu’il y aurait à prendre bientôt entre Tyke et Farebrother. Cependant, lorsque Lydgate apprit que cette misérable affaire des chapelains était remise à un conseil des directeurs et des médecins, devant avoir lieu le vendredi suivant, il eut le sentiment désagréable qu’il devait enfin se décider. Une voix distincte au fond de son cœur lui disait que Bulstrode était premier ministre, et que l’affaire Tyke était pour lui l’occasion ou jamais d’obtenir au nouvel hôpital les fonctions à la perspective desquelles il lui en eût extrêmement coûté de renoncer. Ses observations confirmaient journellement l’assurance de M. Farebrother que le banquier ne se mettrait pas au-dessus des oppositions de parti. La pensée de ces maudites intrigues était la première à l’assaillir tous les matins à son lever. Il avait réellement à tenir comme une cour de justice en sa conscience. Sans doute il y avait bien des raisons valables à alléguer contre M. Farebrother. Il n’avait déjà que trop de choses sur les bras, considérant surtout le temps qu’il dépensait en occupations étrangères à sa profession ; puis ce fait, que le vicaire jouait pour gagner, revenait toujours à l’esprit de Lydgate pour le troubler dans ses perplexités.

M. Farebrother avait sans doute du plaisir à jouer ; il aimait à soutenir la théorie de l’utilité du jeu en société, à prétendre qu’en s’y portant davantage, l’esprit anglais y aurait perdu de sa lourdeur ; au fond Lydgate était convaincu que, sans l’espoir de gagner de l’argent, il eût joué beaucoup moins. Il y avait, à l’auberge du Dragon Vert, une salle de billard que certaines mères et certaines épouses regardaient comme la pire tentation de Middlemarch. Le vicaire était au billard un joueur de première force, et, quoiqu’il ne fût pas un habitué du Dragon Vert, on racontait qu’il s’y était rendu quelquefois dans la journée et y avait gagné. Quant au poste de chapelain, il prétendait ne s’en soucier que pour les quarante livres par an. Sans être puritain, Lydgate n’aimait pas le jeu. L’argent gagné au jeu lui semblait une souillure. Jusqu’ici, tous les besoins de sa vie s’étaient trouvés satisfaits sans qu’il eût eu de peine à se donner, et son premier mouvement était toujours de se montrer libéral de demi-couronnes, comme il convenait à un gentleman ; l’idée ne lui était jamais venue d’imaginer un plan pour se procurer des demi-couronnes. Il savait bien en gros qu’il n’était pas riche, mais il ne s’était jamais senti pauvre, et il ne pouvait se représenter le rôle important que joue souvent le manque d’argent dans les actions des hommes, n’ayant jamais fait de l’argent un mobile de conduite. De la part de M. Farebrother, cette poursuite délibérée de petits gains lui paraissait inexcusable et quelque chose de vraiment répugnant. Jamais il n’aurait songé à calculer le rapport qui existait entre le petit revenu du vicaire et les dépenses nécessaires de sa vie. Il est possible, du reste, qu’il n’eût pas fait le calcul davantage s’il se fût agi de lui-même.

N’étaient ces objections sérieuses et surtout cette fâcheuse question du jeu, Lydgate était convaincu qu’il eût voté pour lui, en dépit de tout ce que Bulstrode pouvait penser. Il ne voulait pas devenir le vassal de Bulstrode. D’un autre côté, Tyke était curé d’une chapelle annexe de la paroisse de Saint-Pierre, entièrement dévoué à ses fonctions ecclésiastiques et ayant du temps de reste pour de nouveaux devoirs. Sauf qu’on ne pouvait souffrir ni sa personne ni son jargon d’Église, personne n’avait rien à reprocher à M. Tyke. À ce point de vue, en vérité, le choix de Bulstrode était pleinement justifié.

Mais, quelque voie que choisît Lydgate, il y avait toujours quelque chose qui le faisait reculer, et sa fierté naturelle s’en exaspérait. Il n’aimait pas à voir ruiner ses beaux et grands projets en se mettant mal avec Bulstrode, il ne se souciait pas davantage, en votant contre Farebrother, de contribuer à le priver, avec la fonction, d’un traitement précieux. Il se demandait si ces quarante livres ajoutées au revenu du vicaire ne l’eussent pas affranchi de cette basse préoccupation de gagner au jeu. Enfin, voter pour Tyke, c’était voter du côté qui lui était véritablement le plus avantageux à lui-même ; et cela, Lydgate, dans sa fierté, ne l’aimait pas non plus. Le monde ne manquerait pas de dire qu’il voulait se faufiler dans les bonnes grâces de Bulstrode. Eh bien, que lui importait ? Ne savait-il pas mieux que personne, que si son avantage personnel eût seul été en jeu, il n’aurait pas donné une noix sèche des bonnes grâces du banquier. Ce qu’il voulait, c’était un soutien pour son œuvre, un véhicule pour ses idées ; et, au bout du compte, ne devait-il pas s’attacher avant tout, sans plus s’inquiéter de cette question des chapelains, à l’établissement du nouvel hôpital, où il pourrait faire la démonstration de ses théories sur la fièvre et soumettre à l’expérimentation les résultats nouveaux de la thérapeutique.

Pour la première fois, Lydgate sentait peser sur lui, comme une toile qui l’enveloppait de ses fils entrelacés, le poids embarrassant des petites affaires sociales avec leurs misérables complexités. Quand il se mit en route pour l’hôpital, après ce long débat avec lui-même, tout son espoir reposait sur cette chance, que peut-être la discussion donnant un nouvel aspect à la question ferait pencher la balance de façon à lui épargner la nécessité de voter ; car il ne savait pour qui il se prononcerait, et c’était une souffrance de tous les instants que cette espèce de sujétion qui lui avait été à peu près imposée. Comme il s’était autrement tracé son rôle) social dans sa chambre d’étudiant !

Lydgate ne se mit en route qu’assez tard ; le docteur Sprague, deux autres médecins et plusieurs des directeurs étaient arrivés à l’avance. M. Bulstrode, trésorier et président, n’était pas encore là. Impossible de préjuger, d’après la conversation, l’issue encore problématique de l’affaire ; il n’était nullement certain que Tyke eût la majorité. Les deux médecins, par extraordinaire, se trouvèrent d’accord. Le docteur Sprague, grave et renfrogné, était, comme chacun l’avait prévu, partisan de Farebrother. Traité par ses voisins de tête dure et d’esprit sec, il était plus que suspect de manquer totalement de religion, mais Middlemarch s’accommodait parfaitement chez lui de cette imperfection, tout comme chez un lord-chancelier, et n’en avait peut-être que plus de confiance encore dans son habileté professionnelle.

En matière religieuse, le docteur Minchin, son confrère, aimait pour son compte à rester dans un ordre d’idées assez général pour accorder de loin sa sanction de médecin à toute opinion sérieuse, qu’elle émanât de l’Église établie aussi bien que des dissidents, plutôt qu’une adhésion formelle à un dogme particulier.

Le docteur Minchin avait les mains douces, le teint pâle, les contours arrondis, l’apparence d’un doux et aimable clergyman.

Le docteur Sprague, au contraire, était d’une taille exagérée ; ses pantalons plissés aux genoux laissaient trop voir de la botte à une époque où les sous-pieds semblaient indispensables à la dignité de la tenue ; on l’entendait entrer et sortir, monter et descendre bruyamment. C’était un personnage de poids, et on pouvait s’attendre à le voir attaquer en face une maladie quelconque et s’en rendre maître ; au lieu que M. Minchin semblait plus capable de la découvrir, encore en embuscade et de lui barrer adroitement le chemin. Ils jouissaient tous deux à la ronde et au même degré de ce privilège souvent inexplicable d’une réputation médicale et chacun d’eux cachait sous une parfaite courtoisie son mépris pour le mérite de l’autre. Ils se mettaient au rang des institutions de Middlemarch, prêts, en conséquence, à s’allier contre tous les innovateurs et contre les hommes qui, n’étant pas de leur profession, prétendaient s’ingérer dans les affaires médicales. Sur ce point, ils étaient l’un et l’autre également et sincèrement opposés à Bulstrode. Bien qu’il n’eût jamais été en hostilité ouverte avec lui, le docteur Minchin trouvait un mobile de plus de s’associer au nouveau parti formé contre le banquier, dans la détermination très visible de celui-ci de patronner Lydgate.

Les deux vieux praticiens de la ville, M. Wrench et M. Toller entretenaient pour le moment à l’écart un colloque amical, d’accord pour conclure que Lydgate n’était qu’un impertinent singe, fait exprès pour servir les desseins de Bulstrode. Lydgate, d’ailleurs, en proscrivant les drogues, avait l’intention évidente d’attaquer indirectement ses confrères ; en faisant à la fois de la médecine et de la chirurgie, il ne tendait pas moins à effacer les différents degrés de la hiérarchie, que les médecins dans l’intérêt de la profession avaient à maintenir. Il fallait y regarder d’autant plus près vis-à-vis d’un homme qui n’avait pas fait ses études dans une université anglaise, et qui affichait la prétention blessante d’avoir fait de la science à Édimbourg et à Paris.

Ainsi en arriva-t-on, en cette occasion, à identifier Bulstrode avec Lydgate et Lydgate avec Tyke ; et grâce à cette confusion assortie à tous les goûts, plusieurs esprits, bien que d’avis et de préférences contraires, purent se former un jugement commun sur la question du chapelain.

Le docteur Sprague, à peine entré, interpella d’un ton bourru le groupe déjà assemblé :

— Je tiens pour Farebrother, je suis tout à fait d’avis qu’il y ait un traitement pour le chapelain, mais pourquoi l’enlever au vicaire ? Il n’a rien de trop. Il lui faut assurer sa vie, tenir une maison, faire les charités qui incombent à un pasteur. Mettez-lui quarante livres dans sa bourse et vous ne lui ferez pas de mal. C’est un bon diable, ce Farebrother, et il n’a d’un ecclésiastique que juste ce qu’il en faut pour son ministère.

— Oh ! oh ! docteur ! dit le vieux M. Powderell, quincaillier retiré, et de quelque importance dans la ville ; nous vous laissons votre manière de dire ; mais ce que nous avons à envisager aujourd’hui, ce n’est pas le revenu de tel ou tel, ce sont les âmes des pauvres gens malades. Ici, la voix et le visage de M. Powderell exprimèrent une véritable émotion pathétique. C’est un vrai prédicateur de l’Évangile que M. Tyke. Je voterais contre ma conscience si je votais contre M. Tyke.

— Les adversaires de M. Tyke n’ont demandé à personne de voter contre leur conscience, je présume, dit M. Hackbutt, riche tanneur à la parole facile, dont les lunettes brillantes et les cheveux hérissés se tournaient pour le moment avec quelque sévérité vers l’innocent Powderell. Mais, à mon avis, il nous appartient à nous, directeurs, de décider s’il est bien de notre devoir de mettre en avant des propositions qui n’émanent que d’une seule personne. Parmi les membres de ce comité, y en a-t-il un seul, le croyez-vous, prêt à affirmer qu’il eût jamais conçu l’idée d’expulser un gentleman ayant toujours rempli ici les fonctions de chapelain ? — et ne faut-il pas en chercher la cause dans les insinuations de certaines gens, qui ont pris l’habitude de considérer toutes les institutions de notre ville comme des instruments à leur usage ? — Je ne blâme les mobiles de personne ; on n’en doit compte qu’à une puissance supérieure ; mais je dis qu’il y a ici des influences à l’œuvre, qui sont incompatibles avec la véritable indépendance, je dis qu’en ce moment certaines circonstances créent une espèce de servilisme rampant chez quelques-uns et que les gentlemen qui les approuvent et qui en profitent, ne pourraient guère se permettre moralement et même financièrement de les avouer tout haut. Moi-même, tout laïque que je suis, je n’ai pas accordé peu d’attention aux divisions de l’Église et…

— Oh ! le diable emporte ces divisions ! interrompit M. Frank Hawley, avoué et secrétaire de la ville, qui assistait rarement au conseil, mais qui venait d’entrer, d’un air pressé, la cravache à la main. Nous n’avons pas à nous en occuper ici ; Farebrother a fait le travail jusqu’à présent, tout le travail sans traitement, et, si un traitement doit être alloué, c’est à lui qu’il revient, j’appelle cela une sale besogne, de vouloir enlever la place à Farebrother.

— J’estime que, de la part de gentlemen, il serait aussi bien de ne pas faire de personnalités, dit M. Plymdale. Je voterai pour donner le traitement à M. Tyke ; mais j’aurais continué à ignorer, si M. Hackbutt ne l’avait insinué tout à l’heure, que j’étais un homme servile et rampant.

— Je désavoue toute personnalité. J’ai dit expressément, si vous voulez me permettre de répéter et même d’achever ce que j’avais à dire…

— Ah ! voici Minchin ! s’écria M. Frank Hawley. Allons, docteur, je vous compterai dans les rangs de la bonne cause, eh ?

— Je l’espère, dit le docteur Minchin, saluant et distribuant des poignées de main à droite et à gauche. Et même aux dépens de mes sentiments.

— S’il y a des sentiments à avoir ici, ils devraient être, ce me semble, en faveur de l’homme qu’on veut mettre à la porte, dit M. Frank Hawley.

— J’avoue avoir certains sentiments qui me porteraient de l’autre côté. Mon estime est partagée, dit le docteur Minchin, en se frottant les mains. Je considère M. Tyke comme un homme exemplaire, et je crois que les motifs qui le font proposer comme chapelain sont irréprochables. Je souhaiterais, pour ma part, de pouvoir voter pour lui. Mais je suis forcé de considérer l’affaire à un point de vue qui donne le premier rang aux droits de M. Farebrother. C’est un aimable homme, un prédicateur de talent, et il y a plus longtemps qu’il vit parmi nous.

— J’espère que vous ne nous proposez pas Farebrother comme le modèle du clergyman, dit M. Larcher, le carrossier influent. Je ne suis pas mal disposé pour lui ; mais je suis d’avis que nous devons quelque chose au public, pour ne pas invoquer de considération supérieure. Farebrother, à mon avis, est trop relâché pour un clergyman. Je ne veux rien avancer de particulier contre lui, mais certainement il n’en fera ici que le moins possible.

— Eh ! de par le diable ! Trop peu vaut mieux que trop, s’écria M. Hawley dont le langage grossier était bien connu dans cette partie du comté. Les gens malades ne peuvent supporter tant de sermons et de prières. Et cette religion méthodiste est mauvaise pour les nerfs, mauvaise pour le corps, eh ? ajouta-t-il en se tournant vivement vers les quatre médecins rassemblés en un groupe.

Mais toute réponse fut arrêtée par l’entrée de trois gentlemen avec lesquels s’échangèrent des salutations plus ou moins cordiales. Ces trois nouveaux personnages étaient le révérend Édouard Thesiger, recteur de Saint-Pierre, M. Bulstrode, et notre ami M. Brooke, de Tipton, qui s’était laissé nommer dernièrement au conseil des directeurs, mais qui n’y avait pas encore pris part. Il avait cependant fini par céder aux instances de M. Bulstrode. On n’attendait plus que Lydgate.

Tout le monde s’assit, M. Bulstrode présidait l’assemblée, pâle et concentré en lui-même comme de coutume ; M. Thesiger, évangéliste modéré, désirait la nomination de son ami Tyke ; cet homme capable et zélé n’ayant à desservir qu’une chapelle annexe d’une autre église, n’avait pas charge d’âmes si importante, qu’il n’eût amplement le temps de s’occuper de nouveaux devoirs. Il était à désirer que ces emplois de chapelains fussent donnés à des hommes animés d’intentions ferventes, car il y avait là des occasions toutes spéciales d’exercer une influence spirituelle ; et, puisqu’il était bien que des appointements fussent alloués au chapelain, il fallait accorder à l’affaire une attention d’autant plus scrupuleuse, de crainte que ce saint office ne fût profané pour une simple question d’argent. M. Thesiger s’exprimait avec tant de calme, tant de convenance, que ses adversaires ne pouvaient que bouillonner de colère en silence.

Quant à M. Brooke, il croyait aux bonnes intentions de chacun. Il ne s’était pas jusqu’ici occupé en personne des affaires de l’hospice, malgré le vif intérêt qu’il prenait à tout ce qui se faisait pour le bien de Middlemarch ; aussi était-il enchanté de se rencontrer avec ces différents gentlemen pour discuter une question publique quelconque.

— Je suis très occupé de mes devoirs de magistrat et de la collection de toutes sortes de pièces justificatives ; mais je considère que je dois mettre une partie de mon temps à la disposition du public. Et, en résumé, mes amis m’ont convaincu qu’un chapelain rétribué était une bonne chose, et je suis heureux de pouvoir venir ici et de voter pour M. Tyke, qui, à ce que j’entends dire, est un homme exceptionnellement apostolique, éloquent et tout ce qui s’ensuit ; et je serai le dernier à m’abstenir… suivant les circonstances, vous savez.

— Il me semble qu’on ne vous a farci la tête que d’un seul côté de la question, dit M. Frank Hawley, qui n’avait peur de personne et qui, en sa qualité de tory, soupçonnait volontiers partout des manœuvres électorales. Vous semblez ignorer que l’un des hommes les plus dignes que nous possédions a rempli ici, pendant des années et sans rétribution, le poste de chapelain, — et que c’est à lui qu’on propose de substituer M. Tyke.

— Je vous demande pardon, monsieur Hawley, dit Bulstrode ; M. Brooke a été mis tout à fait au courant du caractère et de la situation de. M, Farebrother.

— Par ses ennemis, cria M. Hawley.

— Messieurs, dit M. Bulstrode avec calme, tous les points de vue de la question peuvent être établis en peu de mots ; et, si quelqu’un, ici présent, soupçonne qu’un de ces messieurs, sur le point de voter, n’en ait pas eu pleinement connaissance, je puis ici même récapituler les considérations qui influeraient sur l’un et l’autre parti.

— Je n’en vois pas l’utilité, dit M. Hawley. Je présume que nous savons tous pour qui nous allons voter. Quand on aime la justice, on n’attend pas à la dernière minute pour connaître les deux côtés d’une question. Je n’ai pas de temps à perdre et je propose que l’affaire soit mise aux voix immédiatement.

Une courte mais chaude discussion s’engagea encore avant que chacun écrivît « Tyke » ou « Farebrother » sur un morceau de papier et le glissât dans un large verre à boire ; dans l’intervalle Bulstrode vit entrer Lydgate.

— Je m’aperçois que, jusqu’ici, les votes se partagent également, dit Bulstrode d’une voix claire et perçante. Puis, regardant Lydgate : Il y a encore un vote à donner, un vote décisif. C’est le vôtre, monsieur Lydgate ; voulez-vous avoir la bonté d’écrire ?

— C’est une affaire réglée alors, dit M. Wrench en se levant. Nous savons tous pour qui votera M. Lydgate.

— Vous semblez mettre dans vos paroles une intention particulière, monsieur, dit Lydgate en tenant son crayon en l’air.

— Je veux dire tout simplement qu’on s’attend à ce que vous votiez avec M. Bulstrode. Cette supposition vous paraît-elle offensante ?

— Elle pourrait l’être pour d’autres. Mais cela ne m’empêche pas de voter avec lui.

Lydgate écrivit immédiatement le nom de « Tyke ».

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

C’est ainsi que le révérend Walter Tyke devint le chapelain de l’hospice et que Lydgate continua à collaborer avec Bulstrode. Il se demandait sincèrement si, après tout, Tyke n’était pas le candidat le plus convenable à l’emploi ; mais sa conscience ne lui disait pas moins que, s’il eût été libre de toute influence indirecte, il eût voté pour M. Farebrother. Cette affaire resta dans sa mémoire comme un point douloureux, une circonstance dans laquelle les mesquines influences de Middlemarch avaient pesé trop lourdement sur lui.

Cependant M. Farebrother continua à lui témoigner la même amitié. Le vicaire de Saint-Botolphe n’avait rien d’un pharisien ; à force de se répéter à lui-même qu’il était trop semblable à tous les autres hommes, il était devenu étonnamment différent d’eux en ceci qu’il savait excuser les autres de penser légèrement sur son compte, et qu’il savait juger impartialement leur conduite, alors même qu’ils lui faisaient tort.

— Le monde a été trop lourd pour moi, je le sais — dit-il un jour à Lydgate. — Mais aussi je ne suis pas un homme fort : je ne serai jamais un homme de renom ; c’est une jolie fable que celle d’Hercule entre le vice et la vertu : mais Prodicus rend la tâche trop facile au héros, comme si, une fois à l’œuvre, les premières résolutions suffisaient. Une autre fable nous dit qu’il en vint à tenir une quenouille et qu’il finit par revêtir la tunique du centaure Nessus. Je veux bien croire qu’une bonne résolution puisse maintenir un homme dans la bonne voie, à la condition toutefois que les circonstances lui viennent aussi en aide.

La parole du vicaire n’était pas toujours encourageante. Il avait échappé à toute ressemblance avec le pharisien, mais il n’avait pas échappé à ce naufrage des illusions sur les possibilités de la destinée auquel nous amène bien vite l’examen des conséquences de nos fautes.

Lydgate trouvait qu’il y avait en M. Farebrother une déplorable faiblesse de volonté.