Middlemarch/Livre 2/Texte entier

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Middlemarch : étude de la vie de province
Traduction par M.-J. M.
Calmann Lévy (1p. 145-272).
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LIVRE II

VIEUX ET JEUNES






CHAPITRE PREMIER


Après avoir entendu le récit de son fils, M. Vincy résolut d’aller voir M. Bulstrode à la Banque, à une heure et demie, heure à laquelle on le trouvait généralement seul. Mais quelqu’un était déjà avec lui et l’entretien promettait d’être long.

Le banquier avait la parole aussi abondante que facile, et il perdait un temps considérable en petites pauses méditatives. Il avait, avec l’air maladif, la pâleur de teint des blonds, les cheveux légers, bruns, parsemés de mèches grises, les yeux gris clair et le front large. Les gens habitués à parler fort lui trouvaient la voix sourde, concédant que ce genre de voix n’était pas, d’ailleurs, incompatible avec une certaine franchise.

M. Bulstrode avait, lorsqu’il écoutait parler quelqu’un, une attitude penchée de déférence, et dans les yeux une attention fixe et soutenue qui faisaient croire aux gens se jugeant dignes d’être écoutés qu’il cherchait à tirer le meilleur parti possible de leurs discours. D’autres, au contraire, qui ne s’attendaient pas à faire jamais grande impression, n’aimaient pas cette espèce de lanterne morale braquée sur eux. Si vous n’êtes pas fier de votre cave, vous n’éprouvez pas de joie particulière à voir votre invité présenter son verre à la lumière pour l’examiner en connaisseur. Aussi l’attention scrupuleuse de M. Bulstrode n’était-elle agréable ni aux puritains ni aux pécheurs de Middlemarch ; ceux-ci le traitaient de méthodiste, les autres de pharisien. Les curieux auraient bien voulu savoir qui étaient son père et son grand-père, n’ayant jamais entendu parler d’un Bulstrode à Middlemarch vingt-cinq ans auparavant. Pour Lydgate, qu’il recevait en ce moment, ce regard scrutateur était chose bien indifférente ; il se forma simplement une opinion défavorable de la santé du banquier, et il en conclut qu’il devait vivre d’une vie intérieure agitée et fiévreuse, ne le laissant guère jouir des choses du dehors.

— Je vous serai extrêmement obligé si vous venez me trouver ici, à l’occasion, de temps à autre, monsieur Lydgate, fit le banquier après une courte pause. Si, comme j’ose l’espérer, j’ai la bonne fortune de trouver en vous un auxiliaire précieux dans la direction de l’hôpital, il y aura bien des questions dont nous aurons besoin de causer ensemble. Quant au nouvel hôpital qui est presque achevé, je réfléchirai à ce que vous m’avez dit de l’avantage qu’il y aurait à le destiner principalement aux fiévreux. La décision sur ce point me regarde spécialement, car bien que lord Medlicote ait donné le terrain et ait contribué à la construction, il n’est pas disposé à s’occuper personnellement de l’affaire.

— Peu de choses méritent plus l’attention et la peine que celle-là, dans une ville de province comme Middlemarch, dit Lydgate. Un bel hôpital pour les fiévreux à côté du vieil hospice pourrait être ici le noyau d’une école de médecine, une fois que nous aurions opéré nos réformes médicales ; et ce serait un grand bien que la propagation de telles écoles dans le pays. Un homme né en province, ayant tant soit peu d’esprit civique et quelques idées, devrait tout faire pour résister à ce courant fâcheux qui entraîne à Londres tout ce qui est un peu au-dessus du médiocre. Un but élevé, dans une profession quelconque, peut souvent trouver en province un champ d’action plus libre, sinon plus riche.

L’un des dons particuliers de Lydgate était une voix habituellement profonde et sonore, susceptible pourtant à l’occasion d’une douceur pleine de charme. Il portait dans son maintien habituel une certaine fierté, une conviction intrépide du succès, une confiance dans ses propres forces et dans sa droiture qui fortifiait son dédain pour les petits obstacles et les tentations dont il n’avait pas encore fait l’expérience. Mais une sincère expression de bienveillance rendait tout à fait charmante cette orgueilleuse franchise.

M. Bulstrode aimait peut-être en lui cette attitude et ces façons si différentes des siennes ; mais ce qu’il aimait certainement, tout comme Rosemonde, c’est qu’il était étranger à Middlemarch. On peut entreprendre tant de choses avec un nouveau venu ! On peut même entreprendre de devenir meilleur.

— Je me réjouis d’avoir à donner à votre zèle plus d’occasions de se déployer, répondit M. Bulstrode ; je veux dire, en vous confiant la direction de mon nouvel hôpital ; car je suis résolu à ne pas laisser entraver une œuvre aussi importante par nos deux médecins. Je suis en vérité disposé à regarder votre venue en cette ville comme une gracieuse indication qu’une bénédiction plus manifeste sera désormais accordée à mes efforts ; car j’ai rencontré jusqu’ici beaucoup de résistance. Quant au vieil hospice, nous avons gagné le premier point ; je parle de votre élection. Et maintenant, j’espère que vous ne redouterez pas d’encourir, dans une certaine mesure, la jalousie et la haine de vos confrères, en vous présentant à eux en réformateur.

— Je ne veux pas faire profession de bravade, dit en souriant Lydgate, mais j’avoue prendre un certain plaisir à la lutte, et je ne me soucierais pas de ma profession, si je ne croyais qu’on pût y trouver et y développer de nouvelles méthodes comme partout ailleurs.

— Le drapeau de cette profession est bien bas porté à Middlemarch, mon cher monsieur, dit le banquier ; je veux dire en fait de science et d’habileté, non sous le rapport de la position sociale ; car ici la plupart de nos médecins sont alliés aux plus honorables familles de la ville. Ma santé peu brillante m’a contraint moi-même d’accorder quelque attention à ces ressources, à ces palliatifs que la miséricorde divine a placés à notre portée. J’ai consulté des hommes éminents dans la métropole et je suis tristement frappé de la marche arriérée que suit la médecine dans nos districts provinciaux.

— Oui ; avec les études et les exigences de la médecine actuelle, il faut s’estimer heureux de rencontrer parfois un bon praticien. Quant aux questions plus élevées, qui constituent le point de départ du diagnostic quant à la philosophie de cette science, il faut, pour la mettre en lumière, une culture scientifique dont nos praticiens de campagne n’ont ordinairement pas plus de notions qu’un habitant de la lune.

M. Bulstrode, la tête penchée et le regard attentif, ne trouva pas la forme que Lydgate avait donnée à son acquiescement, parfaitement en rapport avec ses propres idées.

— Je sais, dit-il, que la médecine actuelle penche surtout vers les moyens matériels. J’espère néanmoins, monsieur Lydgate, que nous ne différerons pas de sentiment au sujet d’une mesure qui ne vous concerne pas immédiatement, mais pour laquelle votre concours peut m’être utile. Vous reconnaissez, je l’espère, l’existence d’intérêts spirituels chez vos malades ?

— Sans doute, j’en reconnais l’existence. Mais ces mots renferment des significations différentes selon les différents esprits.

— Précisément. Et, en telle matière, un mauvais enseignement est ce qu’il y a de pire ; plutôt rien. Il y a quant à présent un point qu’il me tient à cœur de fixer : c’est une nouvelle organisation du service religieux à l’hospice. Le bâtiment est situé dans la paroisse de Farebrother. Vous connaissez Farebrother ?

— Je l’ai vu. Il a voté pour moi. Il faudra que j’aille l’en remercier. C’est un petit homme enjoué, agréable, et j’ai entendu dire que c’était un savant.

— M. Farebrother, mon cher monsieur, est un homme qu’on ne peut admirer sans un regret profond. Je ne crois pas qu’il y ait dans tout le pays un pasteur de plus grand talent… M. Bulstrode s’arrêta d’un air méditatif.

— Je n’ai été, jusqu’ici, à Middlemarch, affligé de la vue d’aucun talent supérieur, dit Lydgate crûment.

— Ce que je désire, poursuivit M. Bulstrode devenant plus grave, c’est que l’office de Farebrother à l’hospice soit rempli à sa place par un chapelain, M. Tyke ; pour tout dire, je ne voudrais pas qu’on y admît d’autres secours spirituels que les siens.

— Je ne puis, comme médecin, avoir d’opinion là-dessus sans connaître M. Tyke, et même alors il faudrait savoir les conditions dans lesquelles vous comptez l’employer.

— Sans doute ; vous ne pouvez encore comprendre dans toute leur étendue les mérites de cette mesure, mais… Ici M. Bulstrode s’exprima avec plus d’énergie : cette mesure devra être présentée au conseil médical de l’hospice, et ce que je crois pouvoir exiger de vous, c’est qu’en vertu de la coopération qui existe entre nous, et que je considère comme établie, vous ne vous laissiez pas influencer, en ce qui vous regarde, par mes adversaires sur ce chapitre.

— J’espère n’avoir pas à me mêler de querelles religieuses, dit Lydgate, mais travailler utilement dans la voie que je me suis choisie.

— Ma responsabilité à moi, monsieur Lydgate, est d’une nature plus étendue. Il y a pour moi dans cette question un devoir sacré, tandis que, pour mes adversaires (j’ai de bonnes raisons de le dire), c’est une occasion de satisfaire un bas esprit d’opposition. Mais je ne démordrai pas pour cela d’un iota dans mes convictions, et je ne cesserai de me faire le représentant de cette vérité que détestent les générations dépravées d’aujourd’hui. Je me suis dévoué à cette entreprise de la réforme des hôpitaux, mais je vous avouerai hardiment, monsieur Lydgate, que je ne prendrais aucun intérêt aux hôpitaux, si je ne croyais pas qu’il y eût là autre chose encore, autre chose que la guérison des maladies du corps. Ma conduite a un autre mobile et, en face de la persécution, je ne le cacherai pas.

— Ici, nous différons certainement, répliqua Lydgate, qui ne fut pas fâché à ce moment même de voir ouvrir la porte et annoncer M. Vincy.

Ce personnage sociable et florissant était devenu plus intéressant à ses yeux depuis qu’il avait vu Rosemonde. Ce n’est pas qu’il eût pour sa part imaginé un avenir où leurs sorts fussent unis ; mais un homme se souvient naturellement avec plaisir d’une charmante jeune fille, et il ne demande pas mieux que de dîner dans une maison où il pourra la revoir. Avant qu’il eût pris congé de Bulstrode, M. Vincy lui avait fait cette invitation qu’il avait toujours différée jusque-là. Rosemonde avait insinué à déjeuner que son oncle Featherstone semblait avoir pris le médecin en grande faveur.

M. Bulstrode, resté seul avec son beau-frère, se remplit un verre d’eau et sortit une boîte de sandwiches.

— Je ne vous persuaderai pas d’adopter mon régime, Vincy ?

— Non, non. Je n’ai pas bonne opinion du système. Notre corps a besoin de ouate, dit M. Vincy, toujours empressé de placer sa précieuse théorie. Cependant, continua-t-il en accentuant ce mot comme pour prévenir toute autre remarque, je viens vous trouver à cette heure pour vous parler de mon jeune vaurien, de Fred.

— C’est un sujet sur lequel vous et moi serons probablement d’avis aussi opposé que sur le régime, Vincy.

— Pas cette fois, je l’espère. M. Vincy était décidé à se montrer de bonne humeur. C’est à propos d’une lubie du vieux Featherstone. Quelqu’un, par rancune sans doute, a raconté toute une histoire au vieillard dans le but de l’indisposer contre Fred. Mais il aime beaucoup Fred et je ne doute pas qu’il ne fasse quelque chose pour lui. Il a presque dit à Fred qu’il lui laisserait ses terres, et il y a des personnes dont cela excite la jalousie.

— Vincy, je vous le répète, je ne puis vous approuver dans ce que vous avez fait pour votre fils aîné en le destinant à l’Église ; ce n’est que par vanité mondaine que vous lui avez choisi cette carrière et je ne vous aiderai pas. Père de famille avec trois fils et quatre filles, vous n’aviez pas le droit de lui faire donner une éducation coûteuse qui n’a réussi qu’à lui inculquer des habitudes de paresse et d’extravagance. Vous en subissez aujourd’hui les conséquences.

Montrer aux autres leurs erreurs était un devoir que M. Bulstrode négligeait rarement ; mais M. Vincy n’était pas aussi bien préparé à se montrer endurant. Il avait la perspective d’être bientôt nommé maire et le sentiment de son importance dans les choses publiques. Ce reproche du banquier à l’occasion de sa conduite privée l’irrita vivement. Mais il se sentait l’échine sous le joug de Bulstrode et, quoiqu’il fût généralement d’humeur agressive, il était, pour le moment, préoccupé de se contenir.

— Quant à cela, Bulstrode, il est inutile de revenir sur ce qui est fait. Je ne suis pas un de vos hommes modèles et je n’en ai pas la prétention. Je ne pouvais prévoir la marche de nos affaires ; il n’y en avait pas de plus belles à Middlemarch ; mon fils était intelligent, mon pauvre frère aussi était dans l’Église et il y faisait son chemin ; il avait déjà obtenu de l’avancement et il serait peut-être doyen aujourd’hui, si cette fièvre gastrique ne l’avait emporté. Je me crois justifié dans ce que j’ai fait pour Fred. Et, pour en revenir à la religion, il me semble qu’un homme n’a pas besoin d’être pourvu déjà d’une once de viande à l’avance. Il faut un peu s’abandonner à la providence et être généreux. C’est le sentiment d’un bon Anglais de vouloir élever la situation de sa famille, et je trouve qu’il est du devoir d’un père de donner à ses fils de belles chances de s’élever.

— Je ne prétends agir que comme votre meilleur ami, Vincy, en vous disant que tout ce que vous venez de débiter n’est qu’un amas d’inconséquences et de sottises de l’esprit mondain.

— Très bien, dit M. Vincy un peu échauffé en dépit de ses résolutions. Je n’ai jamais fait profession d’appartenir à autre chose qu’au monde et, qui plus est, je ne vois personne qui n’appartienne au monde. Je ne suppose pas que vous dirigiez vos affaires d’après des principes supraterrestres. La seule différence que je voie entre ces deux façons d’agir, c’est que l’une, celle que vous qualifiez de mondaine, est plus honnête que l’autre.

— Cette sorte de discussion est inutile, Vincy, dit M. Bulstrode qui, ayant achevé son sandwich, s’était rejeté au fond de sa chaise d’un air fatigué, s’abritant les yeux avec la main. Vous aviez, je crois, quelque affaire particulière ?

Oui, oui. Voici l’histoire en deux mots : Quelqu’un a dit au vieux Featherstone, en assurant le tenir de vous, que Fred avait emprunté ou essayé d’emprunter de l’argent sur la promesse de payer avec l’héritage de son oncle. Vous n’avez jamais dit pareille sottise, naturellement. Mais le vieux bonhomme insiste pour que Fred lui apporte une dénégation de la chose, de votre main : un petit billet disant que vous ne croyez pas un mot d’un pareil conte. Vous n’y avez, je pense, aucune objection ?

— Je vous demande pardon. J’ai une objection. Je ne suis pas du tout certain que votre fils, dans son étourderie et son ignorance (pour ne pas qualifier plus sévèrement sa conduite), n’ait pas cherché à emprunter de l’argent en se prévalant de ses espérances futures, ni même qu’il n’ait pas trouvé quelqu’un d’assez fou pour le satisfaire sur des garanties aussi incertaines. Ces prêts d’argent sont aussi communs dans le monde que bien d’autres folies.

— Mais Fred m’a donné sa parole d’honneur qu’il n-a jamais emprunté d’argent sous le couvert des espérances que je viens de vous dire. Il n’est pas menteur. Je ne veux pas le faire meilleur qu’il n’est ; je lui ai parlé sévèrement. Personne ne peut dire que je m’aveugle sur sa conduite, mais ce n’est pas un menteur. Et je pensais… mais je puis me tromper… qu’il n’y avait pas de religion pouvant empêcher un homme de croire le bien d’un jeune homme quand il ne sait d’ailleurs, sur lui, rien de défavorable. Ce serait d’une bien pauvre religion vraiment que de lui mettre un bâton dans les roues, en refusant de dire que vous ne croyez pas à une chose, quand vous n’avez aucune raison d’y croire.

— Ce ne serait pas du tout rendre service à votre fils que de lui faciliter les moyens d’hériter de Featherstone. Je ne puis regarder la fortune comme une bénédiction, si on ne l’emploie que pour moissonner sur cette terre. Ce langage ne vous plaît pas, Vincy ; mais je crois de mon devoir de vous dire que je n’ai aucune raison de favoriser Fred dans l’héritage de la propriété dont vous parlez. Je ne crains pas d’ajouter que cela ne tendrait ni au bonheur éternel de votre fils ni à la gloire de Dieu. Pourquoi, alors, irais-je écrire cette sorte d’affidavit qui n’a d’autre objet que de favoriser cette misérable convoitise ?

— Si votre intention est d’empêcher tous ceux qui ne sont pas des saints et des évangéliques d’avoir de l’argent, vous devriez, pour votre part, renoncer à certains associés dont vous profitez, c’est tout ce que je puis dire, s’écria M. Vincy avec emportement. Peut-être est-ce pour la gloire de Dieu, mais ce n’est sûrement pas pour la gloire du commerce de Middlemarch, que la maison Plymdale emploie ces teintures bleues et vertes de la fabrique de Brassing ; elles font pourrir la soie, c’est tout ce que j’en sais. Allez dire à d’autres que tout le profit qu’on en retire va à la gloire de Dieu, ils en seront peut-être plus contents. Mais je me soucie peu de tout cela. Je ferais un joli vacarme, si je voulais.

M. Bulstrode fut un moment avant de répondre :

— Vous me chagrinez beaucoup en parlant ainsi, Vincy. Je ne prétends pas que vous compreniez le mobile de mes actions. Ce n’est pas chose facile que de tracer un sentier pour les principes au milieu des obstacles de ce monde. C’est encore moins facile pour les gens frivoles et railleurs d’apercevoir ce sentier. Souvenez-vous, je vous prie, que J’étends ma tolérance sur vous, parce que vous êtes le frère de ma femme, et qu’il vous convient peu de vous plaindre de moi comme d’un obstacle aux moyens que vous avez d’élever la position sociale de votre famille. Je vous rappellerai que ce n’est ni à votre prudence ni à votre jugement que vous avez dû de garder votre situation commerciale.

— Non, sans doute, mais mon commerce ne vous a pas fait de tort jusqu’à présent, dit M. Vincy tout à fait blessé, et, quand vous avez épousé Henriette, vous pouviez, je crois, vous attendre à ce que nos familles pendissent au même clou. Si vous avez changé d’avis, vous feriez mieux de me le dire. Je n’ai jamais changé d’avis, moi ; je suis un simple croyant aujourd’hui comme alors, avant toutes les nouvelles doctrines qu’on a inventées. Je prends le monde comme il est, en fait de commerce et en toutes choses. Je me contente de n’être pas plus mauvais que mes voisins. Mais, si vous trouvez bon que ma famille ne tienne plus son rang dans le monde, dites-le, je saurai mieux ce que j’ai à faire.

— Ce que vous dites là n’est pas raisonnable. En quoi votre situation dans le monde sera-t-elle diminuée si vous n’avez pas cette lettre pour votre fils ?

— Eh bien, qu’il en soit comme vous voudrez, mais je trouve qu’il est fort mal à vous de me la refuser. Ces procédés-là se concilient sans doute avec la religion ; mais l’apparence en a un air malpropre qui répugne. Vous pourriez aussi bien calomnier Fred ; cela revient presque au même, puisque vous refusez de dire que vous n’avez pas répandu de calomnies contre lui ; c’est ce genre de choses, cet esprit tyrannique voulant jouer partout en même temps le rôle de l’évêque et du banquier, oui, c’est ce genre de choses-là qui empoisonne le nom d’un homme.

— Vincy, si vous tenez à vous fâcher avec moi, Henriette en sera très peinée, comme je le suis moi-même, dit M. Bulstrode en pâlissant.

— Je ne veux pas me fâcher avec vous. Il est de mon intérêt et peut-être du vôtre que nous soyons amis. Je ne vous garde pas rancune, je ne pense pas plus de mal de vous que des autres. Un homme qui se tue à moitié par le jeûne, qui fait consciencieusement toutes les prières en famille et le reste à l’avenant, cet homme-là est convaincu de sa religion, quelle qu’elle soit. Vous pourriez tout aussi bien doubler votre capital en blasphémant et en jurant, vous ne seriez pas le seul. Vous aimez à être le maître, et il faudra que vous soyez sans doute le premier dans le ciel, sans quoi vous ne vous y plairiez guère. Mais vous êtes le mari de ma sœur et nous devrions nous soutenir mutuellement ; et, comme je connais Henriette, elle s’en prendra à vous de notre querelle, parce que vous vous obstinez sur une misère et que vous refusez de rendre ce service à Fred. Et je ne puis dire que j’accepte cela. Je ne trouve pas cela bien.

Vincy se leva, boutonna son pardessus, et regarda fixement son beau-frère comme pour obtenir une réponse décisive.

C’était sans doute un peu flatteur et grossier miroir que l’esprit du manufacturier présentait aux lumières et aux ombres plus subtiles de beaucoup de ses semblables ; mais ce n’était pas la première fois qu’après avoir commencé par l’admonester, M. Bulstrode finissait par apercevoir dans ce miroir une image vraiment peu satisfaisante de son individu. Il n’était pas dans la nature de M. Bulstrode de céder immédiatement devant des insinuations désagréables. Avant de changer d’avis, il lui fallait le temps de bien formuler ses motifs et de les mettre d’accord avec les principes directeurs de sa conduite. Il dit enfin :

— Je réfléchirai à cela, Vincy. J’en parlerai à Henriette. Je vous enverrai très probablement la lettre.

— Très bien. Le plus tôt possible, s’il vous plaît. J’espère que tout sera arrangé avant que je vous revoie demain.


CHAPITRE II


La conversation de M. Bulstrode avec sa femme amena sans doute le résultat désiré par M. Vincy car, le lendemain de bonne heure, une lettre arriva, que Fred put porter à M. Feathorstone comme la preuve réclamée.

Le vieillard gardait le lit ce jour-là, à cause du froid ; Mary n’étant pas au salon, Fred s’empressa de monter au premier et présenta la lettre à son oncle, qui, bien établi dans son lit, n’était pas moins disposé que de coutume à se réjouir de sa sagesse en se moquant de l’humanité. Il mit ses lunettes et contractant sa bouche dont les coins s’affaissèrent, il lut :

Je ne négligerai pas, en cette circonstance, de venir exposer ma conviction… — Pouah ! de quelles belles paroles le bonhomme se sert ! Il est plus éloquent qu’un commissaire-priseur… La conviction que votre fils Frédéric n’a obtenu aucune avance d’argent sur la garantie d’un legs promis par M. Featherstone… — Promis ? Qui a dit que j’aie jamais rien promis ?… Je ne promets rien ; je ferai des codicilles tant que j’en voudrai… — et que, considérant la nature d’un tel procédé, il serait déraisonnable de croire qu’un jeune homme de sens et de caractère l’eût employé… — Ah ! mais le bonhomme ne dit pas que vous soyez un jeune homme de sens et de caractère, remarquez bien cela, monsieur. — Quant à mon rôle dans je ne sais quel récit de cette nature, j’affirme n’avoir jamais rien dit qui pût faire croire que votre fils eût emprunté de l’argent sur la garantie d’aucune propriété devant lui revenir à la mort de Featherstone. — Dieu me bénisse « Mort ! Propriété à lui revenir !… » L’avoué Standish n’est rien à côté de Bulstrode. Il voudrait emprunter pour son compte qu’il ne parlerait pas mieux… Eh bien ?…

Ici, M. Featherstone regarda Fred par-dessus ses lunettes et lui remit la lettre d’un geste méprisant.

— Vous ne pensez pas, j’imagine, que Bulstrode puisse me convaincre d’une chose parce qu’il l’écrit en belles phrases, eh ?

Fred rougit.

— Vous demandiez cette lettre, monsieur. Il me semble que la dénégation de M. Bulstrode vaut bien l’affirmation contraire.

— Rien de tout cela. Je n’ai jamais dit que je croyais l’une plutôt que l’autre. Et maintenant qu’attendez-vous ? dit M. Featherstone sèchement, en enfonçant ses mains sous ses couvertures.

— Je n’attends rien, monsieur. — Fred retenait avec peine l’explosion de sa colère. — Je suis venu vous apporter cette lettre. Si vous voulez, je vais vous souhaiter le bonsoir.

— Pas encore, pas encore. Sonnez donc, j’ai besoin de missy.

Un domestique parut au coup de sonnette.

Dites à missy de venir, s’écria M. Featherstone impatient. Quel besoin avait-elle de s’en aller ?

Il continua sur le même ton après l’entrée de Mary.

— Pourquoi n’êtes-vous pas restée ici tant que je ne vous ai pas dit de sortir ? Il me faut mon gilet ; je vous ai dit de le laisser toujours sur mon lit.

Mary avait les yeux rouges comme si elle avait pleuré, et paraissait frémir de tous ses nerfs. Il était clair que M. Featherstone était, ce matin-là, dans une de ses humeurs les plus hargneuses et, en dépit de la perspective du cadeau qui lui était si nécessaire, Fred eût préféré pouvoir se retourner contre le vieux tyran et lui dire que Mary Garth était trop bonne d’être à ses ordres. Lorsqu’elle se leva pour prendre le gilet qui était suspendu à un clou, Fred la rejoignit et lui dit :

— Permettez-moi…

— Apportez-le vous-même, missy, et mettez-le là, dit M. Featherstone. Maintenant, sortez jusqu’à ce que je vous rappelle, ajouta-t-il quand il eut le gilet devant lui.

Il avait coutume, lorsqu’il témoignait quelque faveur à une personne, d’assaisonner son plaisir en se montrant particulièrement désagréable pour une autre, et Mary était toujours là pour lui offrir cet assaisonnement. Il prit lentement un trousseau de clefs dans la poche du gilet et tira lentement aussi une botte d’étain de dessous ses couvertures.

— Vous vous attendez à ce que je vous donne une petite fortune, eh ? dit-il en le regardant et en s’arrêtant au moment de soulever le couvercle de la boîte.

— Aucunement, monsieur… Vous avez été assez bon, l’autre jour, pour parler de me faire un petit présent, sans quoi je n’aurais certainement pensé à rien de semblable.

Le vieillard, de ses mains aux fortes veines, toucha nombre de billets de banque, les replaçant ensuite les uns sur les autres, tandis que Fred, appuyé au dossier de sa chaise, affectait l’indifférence. Enfin, le vieil avare le fixa encore par-dessus ses lunettes et lui présenta un petit paquet de billets. Il n’y en avait que cinq, ainsi que Fred s’en rendit compte, ne voyant d’ailleurs que l’extrémité des billets dont il ignorait la valeur, mais dont chacun, il est vrai, pouvait valoir cinquante livres. Il les prit en disant :

— Je vous suis très obligé, monsieur.

Et il allait les plier sans paraître s’inquiéter de ce qu’ils valaient. Mais M. Featherstone ne l’entendait pas ainsi.

— Allons, ne croyez-vous pas qu’il vaille la peine de les compter ? Vous prenez l’argent comme un grand seigneur, je suppose que vous le dépensez aussi en grand seigneur.

— Je pensais qu’à cheval donné on ne regarde pas la bouche, monsieur. Mais je serai très heureux de les compter.

Fred pourtant, après les avoir comptés, se trouva désappointé, car ils avaient le tort de représenter moins que ses espérances ne l’avaient décidé. Et n’est-ce pas l’accord avec ses espérances qui sert de mesure à la satisfaction de l’homme ? Fred fut cruellement déçu lorsqu’il ne se vit entre les mains que cinq billets de vingt livres. Sa bonne éducation sembla lui faire défaut en cette circonstance, et son jeune et frais visage en fut visiblement ému. Toutefois il remercia :

— C’est très beau de votre part, monsieur.

— Je le crois bien, dit M. Featherstone fermant sa cassette et la remettant en place ; puis, d’un geste dégagé, il ôta ses lunettes et, comme si une méditation intérieure l’en eut plus profondément convaincu, il répéta : Je crois bien que c’est beau !

— Je vous assure que je suis très reconnaissant, dit Fred, à qui sa bonne mine avait eu le temps de revenir.

— Et vous devez l’être. Vous espérez tenir un rang dans le monde, et je crois que Pierre Featherstone est le seul qui puisse vous être utile.

Ici les yeux du vieillard étincelèrent d’une étrange satisfaction à la pensée que ce florissant jeune gars se reposait entièrement sur lui et que ce florissant jeune gars était un fou d’agir ainsi.

— Oui, sans doute. Je ne suis pas né avec des chances bien magnifiques. Peu d’hommes ont été aussi étroitement restreints que moi, dit Fred étonné lui-même de sa vertu en considérant la dureté du sort envers lui. Il est vraiment trop fort de n’avoir qu’un cheval de chasse poussif à monter, tandis que des gens, qui n’ont pas la moitié autant de bon sens que vous, jettent n’importe quelles sommes par la fenêtre, et encore en faisant des marchés de dupes.

— Eh bien, vous pourrez vous payer un beau cheval de chasse à présent. Quatre-vingts livres suffisent pour cela, j’imagine, et il vous restera vingt livres pour vous tirer de quelque petit embarras, dit M. Featherstone en ricanant.

— Vous êtes bien bon, monsieur, dit Fred, sentant vivement le contraste qu’il y avait entre son langage et ses sentiments.

— Eh ! je suis un oncle un peu meilleur que votre bel oncle Bulstrode. Vous ne retirerez pas grand’chose de ses spéculations à ce que je crois. J’entends dire qu’il tient votre père dans un filet assez serré, eh ?

— Mon père ne me parle jamais de ses affaires, monsieur.

— Eh bien, il fait en cela preuve de bon sens. Mais d’autres les ont devinées sans qu’il leur en parle. Il n’aura jamais grand’chose à vous laisser. Qu’on le fasse maire de Middlemarch tant qu’on voudra ; mais vous avez beau être le fils aîné, s’il meurt sans testament, vous n’aurez pas grand’chose.

Fred pensa que M. Featherstone n’avait jamais été aussi désagréable. Il est vrai qu’il ne lui avait jamais donné autant d’argent à la fois.

— Détruirai-je cette lettre de Bulstrode, monsieur ? demanda Fred se levant avec la lettre comme pour la jeter au feu.

— Eh ! je n’en ai que faire. Elle ne vaut pas un sou pour moi.

Fred jeta la lettre au feu. Il avait hâte de sortir de cette chambre, mais il était un peu honteux vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis de son oncle de se sauver tout de suite après avoir empoché l’argent. À cet instant, l’intendant des fermes arriva pour parler affaires à son maître, et Fred, à son grand soulagement, fut congédié, avec injonction de revenir bientôt.

Il ne lui tardait pas seulement de se débarrasser de son oncle, mais aussi d’aller trouver Mary Garth. Elle était assise à sa place ordinaire, près du foyer, un ouvrage de couture entre les mains et un livre ouvert sur la petite table à côté d’elle. Ses yeux n’étaient plus rouges et elle semblait avoir recouvré tout son empire sur elle-même.

— M’a-t-on demandée là-haut ? dit-elle se levant à moitié lorsque Fred entra.

— Non, on m’a congédié parce que Simmons est monté.

Mary se rassit et reprit son ouvrage. Elle le traitait certainement avec plus de froideur que de coutume. Elle ne savait pas combien tout à l’heure l’affection de Fred s’était indignée pour elle.

— Resterais-je un instant, Mary ? je ne vous gêne point ?

— Asseyez-vous, je vous prie. Vous me gênerez moins que M. John Waule qui était ici hier, et il s’est assis sans m’en demander la permission.

— Pauvre garçon ! Je le croîs amoureux de vous.

— Je ne m’en suis pas aperçue. C’est une des choses les plus insupportables pour une jeune fille, qu’il faille toujours supposer quelque histoire d’amour, si un homme se montre aimable avec elle et qu’elle lui en soit reconnaissante. Je pensais être, pour ma part, à l’abri de tout cela. Comment aurais-je la stupide vanité de croire que tous ceux qui m’approchent sont amoureux de moi ?

Malgré elle, sa voix devint tremblante et amère en achevant ces mots.

— Le diable emporte John Waule ! Je ne voulais pas vous fâcher. Je ne savais pas que vous eussiez aucune raison de lui être reconnaissante. J’oubliais le grand service que c’est à vos yeux, de moucher seulement une chandelle pour vous.

Fred aussi avait sa fierté et ne voulait pas laisser voir qu’il savait ce qui avait provoqué cet éclat de Mary.

— Oh ! je ne suis pas fâchée, si ce n’est contre les façons du monde. J’aime qu’on me parle comme à quelqu’un qui a le sens commun. Il me semble souvent que je pourrais en comprendre un peu plus que tout ce que je m’entends dire, même par les jeunes gens qui ont été au collège.

Mary s’était calmée et, tout en parlant, elle s’efforçait de réprimer un joyeux éclat de rire qui faisait plaisir à entendre.

— Je ne me blesse pas de ce que vous soyez si gaie à mes dépens ce matin, dit Fred. Je vous ai trouvée si triste quand je vous ai vue là-haut tout à l’heure. C’est une indignité que vous restiez ici pour être malmenée de cette façon.

— Oh j’ai relativement une vie facile. J’ai essayé d’être institutrice et je ne suis pas faite pour cela, j’ai l’esprit trop indépendant. N’importe quelle tâche pénible vaut mieux, je trouve, que de faire une chose pour laquelle on est payé et qu’on ne fait pourtant jamais bien. Ici, je m’acquitte de mes devoirs aussi bien que qui que ce soit et peut-être même mieux que certaines personnes… que Rosy par exemple, bien qu’elle soit précisément comme une de ces belles créatures qu’on voit emprisonnées avec des ogres dans les contes de fées.

— Rosy ! s’écria Fred d’un ton qui témoignait à un haut degré du scepticisme de ses sentiments fraternels.

— Allons, Fred ! Vous n’avez pas le droit d’être sévère.

— Entendez-vous par là quelque chose de particulier en ce moment ?

— Non, je veux dire tout en général, comme toujours.

— Oh ! que je suis paresseux et extravagant. Eh bien, c’est vrai, je ne suis pas fait peur être pauvre, et, riche, je n’aurais pas été un mauvais diable.

— Vous auriez fait votre devoir dans la situation où il n’a pas plu à Dieu de vous placer ? dit Mary en riant.

— J’en conviens. Je ne suis pas plus fait pour être pasteur que vous pour être institutrice. Comment n’avez-vous pas un peu de sympathie pour ce point commun entre nous, Mary ?

— Je n’ai jamais dit que vous dussiez être pasteur. Il y a bien d’autres professions. Mais je trouve déplorable que vous ne songiez pas à choisir une carrière et à travailler en conséquence.

— Je le ferais bien si…

Fred s’arrêta et alla s’appuyer à la cheminée.

— Si vous étiez sûr de ne pas avoir de fortune ?

— Je n’ai pas dit cela. Décidément vous me cherchez querelle. C’est mal à vous de vous laisser influencer par les bavardages que l’on fait de moi.

— Comment puis-je vouloir me quereller avec vous ? Ce serait me quereller avec tous mes nouveaux livres, dit Mary montrant le volume qui était sur la table. Si méchant que vous soyez pour les autres, vous êtes bon pour moi.

— Parce que je vous aime mieux que n’importe qui. Mais je sais que vous me méprisez.

— Oui, un peu, dit Mary avec un bon sourire.

— Vous réservez votre admiration pour un de ces garçons phénomènes qui ont sur toutes choses de sages opinions.

— Oui, à coup sûr.

Mary cousait rapidement et semblait maîtresse de la situation d’une façon tout fait provocante.

La conversation avait pris un mauvais tour pour Fred Vincy, qui ne faisait que s’enfoncer plus profondément dans son embarras.

— Il n’y a pas de chances pour qu’une femme s’éprenne de quelqu’un qu’elle a toujours connu, du plus loin qu’elle puisse se souvenir. Chez les hommes, c’est différent. Mais pour une jeune fille, c’est toujours quelque nouveau visage qui la séduit !

— Voyons un peu, dit Mary rapprochant en cœur les coins de sa bouche. Cherchons des exemples : Il y a Juliette qui confirme ce que vous dites. D’autre part, Ophélie avait dû longtemps connaître Hamlet ; et Brenda Troil avait connu Mordaunt Merton depuis son enfance ; il est vrai que ce devait être un bien estimable jeune homme. Waverley était nouveau pour Flora Mac-Ivor, mais elle n’était pas amoureuse de lui. Nous avons encore Olivia et Sophie Primrose, et Corinne, qui se sont éprises d’étrangers, si l’on veut. En somme mes exemples se balancent.

Mary leva sur Fred un regard plein de malice et ce regard lui fut très doux, bien que les yeux de la jeune fille ne fussent que de claires fenêtres où l’on voyait une réflexion prête à éclater de rire. Fred était sûrement un garçon aimant, et, durant son passage de l’enfance à l’âge d’homme, il était devenu amoureux de son ancienne compagne de jeu, en dépit de la haute éducation qu’il avait reçue et qui avait exalté ses idées sur le rang et la fortune.

— Quand un homme n’est pas aimé, à quoi lui sert-il de dire qu’il pourrait être meilleur et capable de tout ? S’il était sûr d’être aimé, à la bonne heure ! dit Fred.

— En effet, il ne lui est pas de la plus petite utilité dans le monde de dire qu’il pourrait être meilleur : Pourrait, saurait, voudrait, ce sont là de tristes auxiliaires.

— Je ne vois pas, d’ailleurs, quelles raisons un homme aurait d’être bon, s’il ne se sent pas tendrement aimé.

— Il me semble que la bonté pourrait lui venir d’abord.

— Vous croyez cela, Mary. Ce n’est pas pour leur bonté que les femmes aiment les hommes.

— C’est possible ; mais, lorsqu’elles les aiment, elles ne les trouvent jamais méchants.

— Ce n’est pas très gentil de me dire que je suis méchant.

— Je n’ai pas dit cela du tout.

— Je ne serai jamais bon à rien, Mary, si vous ne voulez pas me dire que vous m’aimez, si vous ne me promettez pas de devenir ma femme, quand je serai en état de me marier, bien entendu.

— Je ne vous épouserais pas, alors même que je vous aimerais. Je ne puis certainement pas vous promettre de vous épouser.

— Mais c’est très mal, Mary. Si vous m’aimez vous devez pouvoir m’engager votre promesse.

— Au contraire ! je ne trouverais pas bien de vous épouser, même si je vous aimais.

— Vous voulez dire que je suis maintenant sans moyens d’entretenir une femme. Oui, sans doute, je n’ai que vingt-trois ans.

— Sur ce dernier point vous changerez. Mais je ne suis pas aussi certaine des autres changements. Mon père dit qu’un paresseux n’a pas le droit de vivre, encore moins de se marier.

— Ainsi il ne me reste qu’a me faire sauter la cervelle ?

— Non, tout bien réfléchi, je crois que vous feriez mieux de passer votre examen. J’ai entendu dire à M. Farebrother que c’était honteusement facile.

— Tout cela est bel et bien. Pour lui, tout est facile. Ce n’est pas que l’intelligence ait rien à y faire. Je suis dix fois plus intelligent que beaucoup de ceux qui le passent.

— Grand Dieu ! dit Mary incapable de réprimer une observation sarcastique. Cela explique les pasteurs comme M. Crowse. Mais cela prouve peut-être seulement que vous êtes dix fois plus paresseux que les autres.

— Eh bien, si je le passais, vous ne voudriez pourtant pas me voir entrer dans l’Église ?

— Il ne s’agit pas de ce que je puis désirer pour vous ; Vous avez une conscience, je suppose. Mais voici M. Lydgate, il faut que j’aille prévenir mon oncle.

— Mary, dit Fred, saisissant sa main au moment où elle se levait, si vous ne voulez pas me donner quelque encouragement, je deviendrai pire au lieu de devenir meilleur.

— Je ne vous donnerai pas d’encouragement, dit Mary en rougissant. Vos amis le blâmeraient, comme les miens. Mon père trouverait honteux que je m’engage à un homme qui fait des dettes et ne veut pas travailler.

Fred, offensé, laissa aller sa main. Elle alla vers la porte ; mais, se retournant, elle dit :

— Fred, vous avez toujours été bon et généreux pour moi. Je ne suis pas ingrate. Mais ne me parlez plus jamais ainsi.

— Très bien, dit Fred d’un ton blessé en prenant son chapeau et sa cravache, le visage rougissant et pâlissant tour à tour.

Comme d’autres jeunes gens paresseux et fainéants, il était absolument épris d’une jeune fille simple et sans fortune. Mais, avec la perspective des terres de M. Featherstone à l’arrière-plan, et la conviction que Mary, quoi qu’elle pût dire, se souciait de lui quand même, Fred n’était pas complètement désespéré.

Quand il fut rentré, il donna quatre des billets de vingt livres à sa mère, la priant de les lui garder.

Je ne veux pas dépenser cet argent-là, mère. Je veux l’employer à payer une dette. Ainsi tenez-le bien à l’abri de mes doigts.

— Dieu vous bénisse, mon chéri ! dit sa mère.

Elle raffolait de son fils aîné et de sa fille cadette, âgée de six ans, que d’autres regardaient comme ses deux plus méchants enfants. L’œil d’une mère n’est pas toujours aveugle dans sa partialité ; n’est-ce pas elle qui peut le mieux juger lequel de ses enfants est tendre et plein d’amour filial ? Et Fred aimait certainement beaucoup sa mère. Peut-être était-ce son affection pour une autre femme qui le rendait si anxieux de mettre les cent livres de son oncle à l’abri de sa prodigalité ordinaire ; car le créancier auquel il devait cent soixante livres avait en sa possession une garantie plus solide encore, sous forme d’un billet signé par le père de Mary.



CHAPITRE III


Nous avons maintenant à faire connaître à quiconque s’intéresse à lui, le nouveau venu Lydgate, et plus à fond que ne le connaissent ceux mêmes qui l’ont le plus fréquenté depuis son arrivée à Middlemarch. On peut louer, encenser un homme ou le tourner en ridicule, ne voir en lui qu’un instrument, on peut s’éprendre de lui, le choisir comme époux sans qu’il cesse de rester virtuellement inconnu. On avait pourtant l’impression générale que Lydgate n’était pas un médecin de province ordinaire, et, à cette époque, à Middlemarch, une telle impression signifiait qu’on attendait de lui de grandes choses. Chaque famille avait de son médecin une très haute idée et lui supposait une habileté sans bornes dans le traitement des maladies les plus perfides et les plus capricieuses. L’évidence de cette habileté appartenait à l’ordre intuitif le plus élevé. La clientèle féminine, notamment, restait immuablement attachée à son opinion, que la vérité même de la médecine fût d’ailleurs représentée, pour les unes, par le praticien Wrench et son traitement tonique, et, pour les autres, par Toller et le système débilitant. Les temps héroïques des saignées abondantes et des vésicatoires n’étaient pas encore passés, encore moins les temps des théories absolues où, dès qu’une maladie quelconque était baptisée, il ne pouvait plus y avoir d’hésitation dans la manière de la traiter. Pas une imagination ne s’était avancée jusqu’à admettre que M. Lydgate pût être aussi savant que le docteur Sprague ou le docteur Minchin, les deux seuls médecins capables de donner quelque espoir dans les cas extrêmes, alors que le plus faible espoir ne valait pas plus d’une guinée. Pourtant, je le répète, l’impression générale était qu’il avait en Lydgate quelque chose de plus que chez les autres praticiens ordinaires de Middlemarch.

C’était la vérité. Il n’avait que vingt-sept ans, cet âge auquel on voit des hommes sortir du rang pleins d’espoir dans le succès, fermes dans leur résolution, sûrs que Mammon ne leur mettra jamais un mors à la bouche et ne leur montera jamais à califourchon sur le dos pour les stimuler, mais plutôt que Mammon, s’ils ont affaire à lui, les aidera à pousser leur char. Il était resté orphelin au moment où il sortait du collège. Son père n’avait amassé au service militaire que bien peu de chose pour ses trois enfants, et, quand le jeune Tertius voulut faire ses études de médecine, ses tuteurs jugèrent plus simple d’accéder à ses vœux en le mettant en apprentissage chez un médecin de province que de s’y opposer en invoquant la dignité de la famille. C’était un de ces rares jeunes gens qui choisissent de bonne heure une voie définie, convaincus qu’il y a pour eux dans la vie une chose spéciale à faire, parce qu’ils se sentent appelés à la faire et non parce que leurs pères l’ont faite avant eux. Ceux d’entre nous qui ont embrassé une carrière par vocation doivent se souvenir de certain matin ou de certain soir où ils ont grimpé sur un escabeau pour atteindre un livre inconnu, ou sont restés assis, les lèvres entr’ouvertes, à écouter la conversation d’un étranger, ou enfin ont commencé, à défaut de livres, à écouter parler les voix intérieures de leur âme, y trouvant le premier germe appréciable de leur vocation. Quelque chose de semblable était arrivé à Lydgate. Il avait l’esprit prompt ; et souvent, encore tout animé au sortir d’un jeu bruyant, on le voyait se mettre dans un coin et bientôt s’absorber profondément dans le premier livre qui lui tombait sous la main. Tant mieux si c’était Rasselas ou Gulliver ; mais le Dictionnaire de Bailey ou la Bible avec les livres Apocryphes faisaient également son affaire. Il lui fallait absolument quelque chose à lire, quand il n’était pas en train de monter le poney, de courir, de chasser ou d’écouter la conversation des hommes mûrs.

Quand il eut achevé ses classes et ses mathématiques, sans s’y distinguer réellement, on disait de lui qu’avec de la volonté il pourrait arriver à tout, mais il n’avait certainement pas voulu jusque-là. C’était un jeune animal vigoureux, d’une intelligence rapide ; mais nulle étincelle n’avait encore allumé en lui une passion intellectuelle, le savoir lui semblait chose superficielle, facile à acquérir : à en juger par les conversations de ses aînés, il avait déjà plus d’expérience qu’il n’en faudrait pour la conduite de sa vie. Mais, au temps de ses vacances, il entra un jour de pluie dans la petite bibliothèque paternelle, à la recherche d’un livre nouveau ; il avisa enfin une rangée de volumes couverts de poussière, à dos de papier gris et à étiquettes sombres : les volumes d’une vieille encyclopédie auxquels il n’avait jamais touché. Ils se trouvaient sur le rayon le plus élevé et Lydgate était monté sur une chaise pour les atteindre. Mais, ayant ouvert le premier volume, il resta à lire ainsi tout debout dans cette position incommode. Il était tombé sur une page portant le titre d’Anatomie, et le premier passage qui attira ses yeux traitait des valvules du cœur. Lydgate n’était très familier avec aucune sorte de valvules, mais il savait que les valvæ désignaient des portes à battants, et de cette réflexion jaillit une lumière soudaine, qui éveilla en lui la première notion d’un mécanisme artistement combiné, placé au milieu de la charpente humaine. Tout ce qu’il en savait, c’est que sa cervelle était renfermée dans de petits sacs à l’endroit des tempes, et il n’avait pas plus l’idée de la circulation du sang que de la façon dont le papier pouvait remplacer l’or dans la circulation. Mais l’heure de la vocation était arrivée. Avant d’être descendu de sa chaise, un nouveau monde s’était révélé à lui par le pressentiment de travaux et de progrès successifs, remplissant les vastes espaces qu’avait jusque-la dérobés à sa vue une sorte d’ignorant pédantisme qu’il prenait pour la science. À partir de ce moment, Lydgate sentit germer en lui une passion intellectuelle.

Nous n’avons pas de scrupule à raconter et à raconter toujours comment un homme peut devenir amoureux d’une femme, parvenir à l’épouser ou se voir fatalement séparé d’elle à jamais. Est-ce un excès de poésie ou un excès de sottise qui veut que nous ne nous lassions pas de décrire ce que le roi Jacques appelait le « charme souverain » et la beauté de la femme, que nous ne soyons jamais fatigués d’entendre résonner les cordes grêles du vieux troubadour, et que nous nous intéressions comparativement fort peu à cet autre genre de beauté et de « charme souverain » dont le tissu est fait du travail de la pensée et du patient sacrifice de tous nos mesquins désirs ? Dans l’histoire de cette passion-là, le dénouement varie aussi : quelquefois c’est un glorieux mariage, d’autres fois une complète déception et une rupture finale. Et il n’est pas rare non plus que cette catastrophe se rattache à l’autre passion, à celle que chantent les troubadours. Dans la foule des hommes d’âge mûr qui, au cours de la vie quotidienne, remplissent leur vocation à peu près comme ils font le nœud de leur cravate, il n’en manque pas dont la jeunesse avait rêvé de plus nobles efforts, et, qui sait, de changer le monde peut-être. L’histoire de ce rêve et de la manière dont le plus souvent il arrive à prendre corps, cette histoire est bien rarement menée à terme ; à peine même si elle existe jamais clairement dans l’esprit de ces hommes ! Peut-être leur ardeur pour un travail généreux et désintéressé s’est-elle peu à peu, imperceptiblement, refroidie, comme l’ardeur de toutes les autres passions de jeunesse, jusqu’au jour où la première nature revient, comme un fantôme, visiter son ancienne demeure et jeter sur tout ce qui l’a meublée depuis, comme une lueur spectrale. Il n’y a rien dans le monde de plus subtil que l’histoire de ce changement graduel dans le cœur des hommes. Il s’est, au commencement, insinué en eux à leur insu : c’est vous et moi, avec tant d’autres, qui avons peut-être infecté de notre souffle leurs aspirations de jeunesse, par l’expression de nos sentiments faux ou la sottise de nos axiomes ; ou peut-être encore ce seront les vibrations du regard d’une femme qui auront fait le changement.

Lydgate ne voulait pas devenir un de ces ratés ; et il y avait plus d’espoir à mettre en lui, parce que son ardeur scientifique avait pris bientôt la forme d’un véritable enthousiasme pour sa profession, il avait, dans le travail qui devait lui faire gagner son pain, une foi d’enfant, que ne put entamer son initiation nécessaire à ce qui s’appelle les années d’apprentissage. Il apporta dans ses études, à Londres, à Édimbourg, à Paris, la conviction constante que la profession médicale était, malgré tout, la plus belle de toutes, qu’elle offrait la plus parfaite union de la science et de l’art, l’alliance la plus directe de la conquête intellectuelle et du bien social. La nature de Lydgate avait besoin de ce double succès : c’était une nature propre à ressentir l’émotion, avec un sens profondément humain du lien fraternel qui unit tous les hommes et doit dominer de haut toutes les abstractions des études spéciales. Il ne s’inquiétait pas seulement des « cas » particuliers, mais aussi de Jean et de Jeanne… peut-être surtout de Jeanne.

Il trouvait encore un autre attrait dans sa profession elle appelait des réformes et fournissait à un homme dédaigneux des hochets de la vanité l’occasion d’acquérir, par le seul travail, des mérites et des titres véritables. Il alla étudier à Paris, avec l’intention de s’établir, quand il reviendrait en Angleterre, dans quelque ville de province, pour pratiquer, et là, dans l’intérêt de ses recherches scientifiques, aussi bien que du progrès général de son art, de commencer par résister de toutes ses forces à l’absurde séparation qui existait alors entre la médecine et la chirurgie ; il s’y tiendrait en dehors des intrigues et des jalousies de Londres, de l’éternelle petite roulette sociale ; et, avec le temps, la célébrité lui viendrait, comme elle était venue à Jenner par le seul mérite de son travail indépendant.

Il faut se rappeler que cette époque était une époque d’ignorance ; et, en dépit des efforts de vénérables collèges pour conserver à la science toute sa dignité, il arrivait que des jeunes gens, absolument dépourvus d’instruction, obtenaient des places de médecin à la ville, et qu’un beaucoup plus grand nombre encore acquérait le droit de pratiquer la médecine à la campagne ; le charlatanisme se faisait partout une place fructueuse ; la pratique professionnelle consistant surtout alors à administrer des drogues en abondance, le public en concluait que plus on aurait de drogues, mieux tout irait, pourvu qu’on les eût à bon marché, et il avalait en conséquence des mètres cubes de médecines prescrites par une ignorance peu scrupuleuse qui n’avait pris de degrés ni à Oxford ni à Cambridge.

Sans se soucier du nombre des docteurs ignorants et bavards qui devaient nécessairement survivre à toutes les réformes, Lydgate prétendait inaugurer la réforme à lui tout seul, commencer par se distinguer des autres. Tout en donnant un exemple qui contribuerait à élever peu à peu le niveau moyen général, il comptait aussi se donner le plaisir de voir la santé de ses malades profiter du changement. Mais il ne visait pas seulement à un exercice de son art plus pur et plus personnel que la pratique commune. Il ambitionnait un résultat plus élevé : il était animé et soutenu par l’espoir de découvrir, à force de travail, la preuve d’une nouvelle conception anatomique, et de forger ainsi un anneau dans la chaîne des découvertes.

Vous semble-t-il incongru qu’un pauvre médecin de Middlemarch rêve de devenir un novateur ? Nous savons, en général, bien peu de chose des grands génies créateurs, avant que la renommée les ait portés au rang des constellations, maîtresses de nos destinées. Ce Herschel, par exemple, qui a « brisé les barrières du ciel », n’avait-il pas commencé par toucher l’orgue dans une église de province, et donner des leçons de piano à des écoliers ? Chacun de ces astres brillants a eu à marcher sur la terre côte à côte avec des gens qui s’occupaient sans doute beaucoup plus de sa tournure et de sa mise que de tout ce qui devait lui assurer un titre à une gloire éternelle ; chacun d’eux a eu sa petite histoire personnelle et locale, semée de tentations vulgaires et de mesquines préoccupations, dont le frottement ralentit un instant sa course vers une réunion finale avec les immortels. Lydgate ne fermait pas les yeux aux dangers de ce frottement, mais il marchait plein de confiance dans sa résolution de s’y dérober le plus possible ; à vingt-sept ans, il se sentait déjà l’expérience de la vie. Il n’allait pas non plus permettre à sa vanité de se laisser prendre au contact des succès mondains et bruyants de la capitale ; il allait vivre au milieu de gens hors d’état de rivaliser avec lui dans cette poursuite d’une grande idée, qui allait devenir son second objectif, à côté de l’exercice assidu de sa profession. Il y avait comme de la fascination dans l’espérance que ces deux buts s’illumineraient l’un l’autre.

Il était un point, dans tous les cas, où il pouvait déjà, à cette période de sa carrière, loyalement réclamer l’approbation de tous ; il ne voulait pas faire comme ces philanthropes qui vivent du commerce des pickles empoisonnés, en se proclamant les adversaires de la falsification des liquides, ou qui, intéressés dans des maisons de jeu, trouvent dans cette source de revenus le loisir de se faire les avocats de la moralité publique. Il projetait de commencer, dans son domaine, par quelques réformes particulières, à sa portée, et constituant un problème moins difficile que l’établissement d’une nouvelle conception anatomique. Il voulait d’abord se conformer scrupuleusement à une loi récente, et se contenter de prescrire les drogues sans les distribuer lui-même et sans se mettre de moitié avec les pharmaciens. C’était une véritable innovation pour un praticien de province, innovation que ne manqueraient pas de ressentir, comme un blâme et une offense, ses confrères en médecine. Mais Lydgate prétendait en outre introduire des innovations dans le traitement des maladies ; il était assez éclairé pour voir qu’il ne pourrait pratiquer son art honnêtement et consciencieusement qu’en se débarrassant d’abord de toutes les attaches et de tous les systèmes de la vieille routine.

Bon médecin de Middlemarch avant tout, les observations et les minutieuses déductions de son travail quotidien le maintiendraient dans la voie des recherches approfondies. Plus il s’intéressait à des questions spéciales, telles que la nature de la fièvre ou des fièvres, plus il sentait vivement la nécessité de cette science fondamentale de la structure humaine, illuminée au commencement du siècle par la courte et glorieuse carrière de Bichat, ce grand Français, mort à trente et un ans qui avait laissé après lui, comme un autre Alexandre, un royaume assez vaste pour être partagé entre un grand nombre d’héritiers.

La conception nouvelle trouvée et développée par Bichat devait nécessairement agir sur les questions médicales, comme la lumière du gaz agirait sur une rue sombre et éclairée à l’huile, découvrant à l’œil de nouveaux rapports entre les objets, des faits existants dans la constitution du corps qu’on avait ignorés jusque-là, et qu’on devait prendre en considération dans l’examen des symptômes des maladies et dans l’action des médicaments. Mais les résultats qui dépendent de la volonté et de l’intelligence humaine sont lents à venir et, à la fin de 1829, la pratique médicale presque universelle suivait encore lourdement et fièrement les vieux sentiers ; une besogne scientifique restait encore à accomplir, qui semblait pourtant la conséquence directe, naturelle, de celle de Bichat. Ce grand voyant n’était pas allé au delà de l’examen des tissus, comme parties constitutives de l’organisme vivant, marquant une limite à l’analyse anatomique. Il restait à un autre esprit à découvrir si toutes ces structures variées des organes ne découlaient pas de quelque base commune. Le sujet avait besoin d’être éclairé d’une nouvelle lumière, qui achèverait de bouleverser les anciennes conclusions. C’était de cette conséquence de l’œuvre de Bichat, que l’on sentait déjà vibrer dans bien des courants de l’esprit européen, que Lydgate s’était épris ; il aspirait à démontrer les rapports les plus intimes de la structure humaine et à expliquer plus exactement et d’après les lois naturelles la pensée de l’homme. L’œuvre n’avait pas encore été accomplie, mais seulement préparée, pour qui saurait tirer parti de cette préparation. Qu’était-ce que le tissu primitif ? C’est ainsi que Lydgate se posait la question, d’une façon qui n’était peut-être pas absolument celle que réclamait la réponse attendue ; mais les chercheurs commettent souvent de ces légères erreurs de mots. Il comptait sur des intervalles de loisir, qu’il saisirait au vol, pour rassembler en faisceau tous les fils de l’investigation scientifique, il comptait aussi sur bien des notions que lui procurerait non seulement l’emploi diligent du scalpel, mais aussi l’application du microscope auquel la science s’était remise avec un redoublement de confiance. Tel était le plan d’avenir de Lydgate : accomplir pour Middlemarch un petit travail utile et, pour le monde, une grande œuvre.

Il était certainement heureux à cette époque de sa vie : il avait vingt-sept ans, pas de mauvais penchants, une résolution généreuse de rendre son travail profitable aux autres, et, dans le cerveau, des idées qui lui créaient une vie intéressante en dehors de toute passion pour le cheval, culte dispendieux, auquel n’eussent pas longtemps suffi les huit cents livres qui lui restaient après avoir acheté sa clientèle. Il était à ce moment décisif de la vie qui ferait souvent, de la carrière d’un homme, un beau sujet de paris, s’il se trouvait là quelques gentlemen adonnés à cet amusement, pour estimer toutes les probabilités compliquées d’un but ardu, avec tous les obstacles et tous les entraînements possibles des circonstances, toutes les délicates questions d’équilibre du balancier intérieur, avec lequel un homme nage et se soutient, ou bien est emporté, la tête la première, par le courant. Il y aurait ici encore des chances de perdre le pari, même avec la connaissance parfaite du caractère de Lydgate ; car le caractère, avec le temps, est susceptible de se développer et de se modifier. L’homme, en lui, était encore à former, tout comme le médecin de Middlemarch, tout comme l’immortel novateur. Ses qualités comme ses défauts pouvaient aussi bien grandir que disparaître. Les défauts ne seront pas, je l’espère, une raison pour vous de lui retirer votre intérêt. Parmi les amis que nous estimons le plus, ne voyons-nous pas celui-ci ou celui-là un peu trop dédaigneux, un peu trop sûr de lui, dont l’esprit distingué n’ait ses petits côtés ; parfois un peu pincé, un peu gonflé de préjugés de naissance et, avec la plus belle énergie, capable de faire un faux pas, sous l’influence de sollicitations passagères !

L’orgueil de Lydgate avait de l’arrogance, il n’était jamais impertinent, jamais niaisement satisfait de lui-même, mais entier dans ses prétentions, et dédaigneux avec bienveillance. Il était tout disposé à rendre service aux imbéciles, en les plaignant et avec le sentiment qu’ils ne pourraient jamais rien sur lui : pendant son séjour à Paris, il avait songé un moment à se joindre aux saints-simoniens, à seule fin de les mettre en contradiction avec certaines de leurs doctrines. Tous ses défauts portaient l’empreinte distincte de la famille dont il descendait, c’étaient les défauts d’un homme qui a une belle voix de baryton, qui porte bien l’habit, et dont les mouvements les plus indifférents ont toujours un air de distinction native. Où sont donc les petits côtés de cet homme-là, demandera une jeune personne éprise de cette grâce aisée de gentilhomme ? Comment pourrait-on trouver quelque chose de vulgaire chez un homme si bien né, animé d’une si noble ambition, si généreux et si particulier dans sa manière de comprendre les devoirs sociaux ? Tout aussi facilement qu’on peut rencontrer de la stupidité chez un homme de génie, abordé à l’improviste sur un sujet qui lui est étranger ; tout de même qu’un homme animé du désir d’avancer par de généreuses réformes le millénaire social pourra être assez mal inspiré dans le choix des distractions et des plaisirs qu’il compte y introduire ; il peut être incapable de s’élever au-dessus de la musique d’Offenbach, ou des bouffonneries de la farce à la mode. Les petits côtés du caractère de Lydgate se trouvaient précisément dans la nature de ses préjugés, qui, en dépit de la noblesse et de la bienveillance de ses intentions, étaient, pour la plupart, semblables à ceux qu’on rencontre ordinairement chez les hommes du monde : la distinction d’esprit qui appartenait à son ardeur intellectuelle ne pénétrait pas toujours ses sentiments ou son jugement, en matière de mobilier par exemple, ou à propos des femmes ; elle ne l’empêchait pas de souhaiter que l’on sût à Middlemarch, sans qu’il eût à le dire, qu’il était d’une naissance plus relevée que les autres médecins de campagne. Il était loin, quant à présent, de se préoccuper d’un mobilier pour lui-même ; mais, s’il avait un jour à y songer, ni la biologie ni ses projets de réforme ne suffiraient sans doute à l’élever au-dessus de ce sentiment vulgaire qui lui aurait fait voir une choquante inconvenance dans le choix d’un mobilier qui ne fût pas d’une suprême distinction.

Quant aux femmes, il avait été emporté une fois par une folle et impétueuse passion qu’il pensait bien devoir être la dernière, le mariage, à un âge plus mûr, ne pouvant plus avoir cette impétuosité. Pour qui veut connaître Lydgate, il sera bon de savoir ce qu’avait été cette impétueuse folie, exemple de la passion irrésistible et désespérée, alliée chez lui à cette bonté chevaleresque, qui faisait aimer son être moral. L’histoire peut être contée en peu de mots. C’était pendant qu’il faisait ses études à Paris et précisément à une époque où il s’occupait, à côté de son travail, d’expériences de galvanisme. Un soir, fatigué de ses expériences, il laissa ses grenouilles et ses lapins se reposer des chocs mystérieux auxquels il les soumettait, et alla finir sa soirée au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Ce n’était pas le mélodrame qui l’attirait, il l’avait déjà vu plusieurs fois, mais une actrice dont le rôle était de poignarder son amant. Lydgate était amoureux d’elle, comme un homme peut l’être d’une femme à laquelle il n’espère pas pouvoir jamais parler. C’était une Provençale aux yeux noirs, au profil grec, avec des formes pleines et majestueuses, dont la voix était un mélodieux roucoulement. Elle n’était arrivée que depuis peu à Paris et s’y était fait une réputation de vertu, c’était son mari qui jouait avec elle le rôle de l’amant infortuné.

Le seul délassement de Lydgate était alors d’aller de temps à autre se plonger dans la contemplation de cette femme, comme il aurait été se jeter sur un banc de violettes, pour y respirer la douce brise du sud. Mais, ce soir-là, une catastrophe nouvelle vint s’ajouter au drame. Au moment où l’héroïne devait tuer son amant, et celui-ci s’affaisser avec grâce, l’actrice poignarda réellement son mari, qui tomba comme frappé à mort. Un cri sauvage traversa la salle, et la Provençale tomba évanouie : son rôle demandait un cri et un évanouissement, mais cette fois l’évanouissement n’était pas simulé. Lydgate s’élança et grimpa sur la scène, sachant à peine ce qu’il faisait, s’empressant de porter secours. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de son héroïne. Tout Paris retentit de l’histoire de cette mort. Était-ce un assassinat ? Quelques-uns des plus chauds admirateurs de l’actrice inclinaient à la croire coupable et ne l’en aimaient que davantage ; mais Lydgate n’était pas de ceux-là. Il protesta énergiquement de son innocence, et l’espèce de passion impersonnelle que lui avait d’abord inspirée sa beauté se transforma en un sentiment de dévouement et de tendre intérêt à son sort. L’idée d’un crime était absurde ; on n’y pouvait découvrir de motif, le jeune couple paraissait s’adorer ; et il n’était pas sans précédents qu’un faux mouvement eût amené un malheur de ce genre. L’enquête légale se termina par la mise en liberté de madame Laure.

Lydgate avait eu, dans l’intervalle, de fréquentes entrevues avec elle, et il la trouvait de plus en plus adorable. Elle parlait peu, mais ce n’était qu’un charme de plus ajouté à sa beauté ; elle était mélancolique et paraissait reconnaissante ; c’était assez de sa seule présence, comme de celle de la lumière du couchant. Lydgate était anxieux, jusqu’à la folie, de posséder son affection, et sa jalousie redoutait qu’un autre ne la gagnât avant lui et ne lui offrît de l’épouser.

Mais, au lieu de rentrer à la Porte-Saint-Martin, où son fatal accident aurait encore accru sa popularité, elle quitta Paris, abandonnant, sans avertir personne, sa petite cour d’admirateurs.

Lydgate, pour qui la science cessa d’exister dès qu’il se représenta l’infortunée Laure traînant en tous lieux sa douleur, sans rencontrer nulle part d’appui fidèle, Lydgate parvint cependant à savoir que Laure avait pris la route de Lyon. Il la retrouva enfin à Avignon, jouant avec grand succès, et plus majestueuse que jamais, le rôle d’une femme abandonnée. Quand il alla lui parler après la représentation, elle l’accueillit avec sa tranquillité habituelle, qui apparaissait à Lydgate belle et pure comme les profondeurs limpides des eaux, et lui permit de revenir la voir le lendemain. Il était décidé à lui dire alors à quel point il l’adorait et à lui demander de devenir sa femme.

— Vous avez fait ce long voyage, de Paris ici, pour me rejoindre ? lui dit-elle, assise en face de lui, les bras croisés, et le regardant avec de grands yeux étonnés. Tous les Anglais sont-ils comme vous ?

— Je suis venu parce que je ne pouvais vivre sans essayer de vous retrouver. Vous êtes seule, je vous aime ; je viens vous demander de consentir à devenir ma femme. J’attendrai, mais je voudrais de vous la promesse que vous m’épouserez, que vous n’en épouserez pas un autre !

Laure le regarda en silence et avec un rayonnement mélancolique sous ses longues paupières, jusqu’à ce qu’elle le vît rempli d’une certitude enivrante, agenouillé à ses pieds.

— J’ai quelque chose à vous dire, dit-elle de sa voix roucoulante, les bras toujours croisés. Mon pied a réellement glissé.

— Je le sais, je le sais, dit Lydgate. Ç’a été un fatal accident, un coup terrible, une calamité imprévue, mais qui n’a fait que m’attacher davantage à vous.

Laure garda encore un instant le silence, puis lentement :

— Non, je l’ai fait exprès.

Lydgate, l’homme fort qu’il était, devint pâle et tremblant : il resta quelques instants avant de se relever ; puis, s’éloignant de quelques pas :

— Mais il y avait là un secret, alors, dit-il enfin avec véhémence ; il était brutal avec vous : vous le détestiez.

— Non ! il m’ennuyait, il me fatiguait de ses caresses ; il tenait à vivre à Paris au lieu de revenir dans mon pays ; cela ne me convenait pas.

— Grand Dieu, s’écria Lydgate avec un gémissement d’horreur. Et vous aviez prémédité de l’assassiner ?

— Ce n’était pas prémédité c’est : pendant la pièce que l’idée m’en est venue, et alors c’est volontairement que j’ai agi.

Lydgate restait là muet, enfonçant, sans savoir ce qu’il faisait, son chapeau sur sa tête, et la regardait. Dans cette femme, la première à laquelle il eût donné toute l’adoration de sa jeunesse, il ne voyait plus qu’une vulgaire criminelle.

— Vous êtes un bon jeune homme, dit-elle, mais je n’aime pas les maris. Je n’en prendrai plus.

Trois jours plus tard, Lydgate était revenu à son galvanisme, dans son appartement de Paris, persuadé que le temps des illusions était bien fini pour lui. L’abondante tendresse de son cœur le préserva de toutes suites fâcheuses, et aussi la conviction du bien qu’on pouvait faire à la vie humaine. Mais il se sentait plus de raisons que jamais de se fier à son jugement, éprouvé par une si rude expérience ; et il résolut de ne plus regarder la femme désormais qu’à un point de vue purement scientifique, et de ne plus nourrir d’espérance qui ne lui parût, à l’avance, bien justifiée.


CHAPITRE IV


Ce qui passionnait les habitants de Middlemarch, c’était de savoir si M. Tyke serait choisi comme chapelain rétribué du nouvel hôpital, et Lydgate entendit discuter la chose de façon à être parfaitement édifié sur l’influence exercée dans la ville par M. Bulstrode. L’autorité du banquier était incontestable, mais il avait des ennemis, et même parmi ses partisans il s’en trouvait quelques-uns pour faire entendre que leur appui n’était qu’un compromis ; ils ne se cachaient pas pour dire que l’état général des choses et en particulier les hasards du commerce les obligeaient à brûler un cierge au diable. — M. Bulstrode ne devait pas seulement son influence à sa situation de banquier local, au courant de tous les secrets financiers des grands industriels de la ville, sa générosité y contribuait encore, une générosité à la fois empressée et sévère, empressée à accorder des secours, sévère à en surveiller les suites. Son intelligence et son zèle lui avaient assuré la prééminence dans l’administration des œuvres de bienfaisance de la ville, et ses charités privées étaient à la fois abondantes et minutieuses. Il accordait en secret beaucoup de petits prêts, mais il s’informait toujours exactement, avant et après, de toutes les circonstances ayant trait à l’emprunteur. Le sentiment qu’il inspirait ainsi et qui lui avait acquis un certain empire autour de lui était un mélange de crainte et de gratitude.

M. Bulstrode avait pour principe d’étendre son pouvoir aussi loin que possible, afin de l’employer pour la plus grande gloire de Dieu. Il passait par bien des combats spirituels et par bien des débats intérieurs avant d’en arriver à fixer ses motifs et à comprendre clairement ce que réclamait la gloire de Dieu. Seulement ses motifs n’étaient pas toujours appréciés à leur juste valeur. Il y avait à Middlemarch bien des esprits obtus dont les facultés intellectuelles ne savaient peser les choses qu’en gros, et ces gens qui voyaient M. Bulstrode si détaché de tout ce qui les faisait jouir eux-mêmes de la vie, ne mangeant ni ne buvant, se créant du souci à propos de tout, le soupçonnaient fortement de trouver du moins, dans le sentiment de sa domination, une sorte de festin de vampire qui lui servait de compensation.

La question du chapelain fut discutée à table, chez M. Vincy, précisément le jour où Lydgate y dînait, et la parenté de la famille avec M. Bulstrode n’empêcha pas une grande liberté dans les propos, même de la part du maître de la maison ; sa seule raison de s’opposer au nouveau projet, c’est qu’il n’aimait pas les sermons de M. Tyke, roulant éternellement sur la doctrine, et qu’il préférait infiniment ceux de M. Farebrother. M. Vincy admettait bien qu’on donnât un traitement au chapelain pourvu qu’il allât aux mains de Farebrother, le meilleur petit homme et le plus sociable, et en même temps le prédicateur le plus distingué du monde.

— Je me félicite, d’ailleurs, de ne pas être de la direction en ce moment. Je voterai pour qu’on en réfère aux directeurs et au conseil médical. Je ferai passer une partie de ma responsabilité sur vos épaules, docteurs, conclut M. Vincy, regardant d’abord le docteur Sprague, le premier médecin de Middlemarch, et ensuite Lydgate assis en face de lui. Ce sera vous autres, messieurs les médecins, qui aurez à vous consulter sur la sorte de breuvage noir que vous prescrirez à vos malades, eh, monsieur Lydgate ?

— Je les connais fort peu l’un et l’autre, dit Lydgate mais, en général, la question des appointements devient trop facilement une question de préférence personnelle. L’homme le plus capable de remplir un poste spécial n’est pas toujours le meilleur compagnon ni le plus agréable. Le seul moyen d’opérer une réforme ne serait-il pas bien souvent de faire une pension à tous les bons diables que chacun estime et de les mettre hors du jeu ?

Le docteur Sprague, considéré comme le médecin le plus important de la ville, dépouilla sa large et lourde face de toute expression et fixa attentivement son verre de vin pendant que Lydgate parlait. En dehors de ce qu’il y avait de problématique et de suspect dans ce jeune homme, l’espèce d’étalage qu’il faisait d’idées étrangères, une certaine disposition à renverser ce qui avait été institué une fois pour toutes par ses anciens, tout cela était positivement fort mal vu par un médecin qui avait établi son mérite trente ans auparavant, en publiant un traité sur les méningites dont un exemplaire au moins, le sien, avait l’honneur d’être relié en veau. Cependant la remarque de Lydgate ne trouva pas d’écho.

— Le diable soit de vos réformes ! dit M. Chichely, le coroner, grand camarade de chasse de M. Vincy ; il n’y a pas de plus grande blague au monde. Dès que vous entendez parler d’une réforme, soyez sûr que cela signifie seulement quelque mauvais tour pour mettre des hommes nouveaux à la place des anciens. J’espère, monsieur Lydgate, que vous n’êtes pas un de ces partisans de la « Lancette » qui voudraient enlever l’office de coroner des mains des hommes de loi : vos paroles sembleraient y viser. Comment juger de l’évidence des témoignages en justice, sans avoir étudié la loi ?

— À mon avis, dit Lydgate, l’étude de la loi ne fait que rendre un homme plus incompétent dans les questions où il faudrait un autre genre de science. Chacun parle de l’évidence des témoignages, comme si une justice aveugle disposait réellement de balances pour les peser. Il n’y a pas d’homme qui puisse juger de l’évidence de la vérité, dans un cas particulier, à moins de connaître à fond la matière. Dans l’examen d’un post mortem, un homme de loi ou une vieille femme, je n’en tourne pas la main. Comment peut-il connaître l’action d’un poison ? Autant dire que l’art de faire des vers vous apprendra à cultiver la pomme de terre.

— Vous savez, je pense, que l’affaire du coroner n’est pas d’examiner un post mortem, mais seulement de recevoir le témoignage du témoin médical, répliqua M. Chichely avec quelque mépris.

— Qui est souvent aussi ignorant que le coroner lui-même, dit Lydgate. Les questions de jurisprudence médicale ne devraient pas être abandonnées à un témoin médical chez lequel c’est grand hasard de rencontrer quelque science ; et le coroner, de son côté, ne devrait pas être homme à croire que la strychnine peut détruire les parois de l’estomac, si c’est un praticien ignorant qui le lui dit.

Lydgate avait absolument perdu de vue le fait que Chichely était coroner de Sa Majesté, et il termina innocemment par cette question :

— N’êtes-vous pas de mon avis, docteur Sprague ?

— Jusqu’à un certain point, en ce qui touche, par exemple, les districts populeux ou la métropole, répondit le docteur. Mais j’espère qu’il s’écoulera longtemps avant que cette partie de la province perde les services de mon ami Chichely, quand même l’homme le plus habile de notre profession devrait lui succéder. Je suis sûr que Vincy est de mon avis.

— Oui, oui ; donnez-moi un coroner qui chasse bien à courre, dit M. Vincy. On est toujours plus sûr avec un homme de loi. Et maintenant allons rejoindre ces dames.

Fred Vincy avait appelé Lydgate un « poseur ». M. Chichely fut tenté, à son tour, de le traiter de « roué personnage », surtout lorsqu’au salon, il le vit occupé à faire l’aimable avec Rosemonde ; il s’était ménagé un tête-à-tête avec elle pendant que mistress Vincy présidait elle-même la table à thé. Elle n’abandonnait à sa fille aucune de ses fonctions domestiques ; l’aimable visage de cette florissante mère de famille avec ses deux rubans roses flottant autour d’un cou rond et bien fait, ses allures vives et enjouées comptaient certainement parmi les grandes attractions de la maison Vincy, attractions qui augmentaient la facilité de devenir amoureux de sa fille. La teinte de vulgarité inoffensive et sans prétention de mistress Vincy faisait d’autant plus ressortir le raffinement de manières de Rosemonde, qui dépassait tout ce que Lydgate avait imaginé. De jolis petits pieds, des épaules dessinées la perfection aident certainement à l’impression de manières distinguées, et le moindre mot dit à propos semble tout particulièrement juste, quand il est accompagné de ravissants mouvements de lèvres et de paupières. Or, Rosemonde savait très bien trouver l’à-propos en toute circonstance, elle était intelligente, de cette intelligence qui comprend et saisit vite tous les genres de ton, hormis le ton de la plaisanterie spirituelle. Heureusement elle n’essayait jamais de plaisanter, et cette abstention était peut-être la marque caractéristique de son habileté.

Ils se mirent à causer ; Lydgate lui exprima ses regrets de ne pas l’avoir entendue chanter l’autre jour à Stone-Court. Le seul plaisir qu’il se permettait, dit-il, durant son dernier séjour à Paris était d’aller entendre de la musique.

— Vous avez probablement étudié la musique ? demanda Rosemonde.

— Non, je connais le chant de quelques oiseaux ; je connais aussi quelques mélodies, par l’oreille seulement ; mais la musique, que j’ignore absolument, dont je n’ai pas la moindre notion, m’enchante et me touche. Que le monde est bête de ne pas jouir davantage d’un plaisir qu’il pourrait prendre si facilement !

— Oui, et vous allez trouver Middlemarch bien peu musical. C’est à peine s’il s’y trouve un bon musicien. Je ne connais que deux messieurs qui chantent passablement.

Lydgate oubliait presque qu’il lui fallait soutenir la conversation, en songeant combien cette créature était charmante avec sa robe qui semblait avoir été faite du ciel bleu le plus pâle, elle-même d’un blond immaculé comme si les pétales de quelque fleur gigantesque venaient de s’ouvrir et de la révéler au jour ; et pourtant alliant avec ce charme si jeune tant de grâce délicate et discrète ! Depuis le souvenir de Laure, Lydgate avait perdu tout son goût pour les longs silences et les grands yeux muets : cette image ne l’attirait plus et Rosemonde en était l’opposé en tout.

— J’espère que vous me ferez entendre un peu de musique ce soir.

— Je vous ferai entendre une écolière, si vous le voulez, dit Rosemonde. Papa insistera certainement pour que je chante. Mais je tremblerai devant vous qui avez entendu à Paris les artistes les plus célèbres. Moi, j’en ai entendu très peu. Je n’ai été qu’une fois à Londres. Mais notre organiste de Saint-Pierre est bon musicien et je continue à étudier avec lui.

— Dites-moi ce que vous avez vu à Londres ?

— Bien peu de chose.

Une jeune fille plus naïve eût répondu : « Oh ! tout ce qu’il y a à voir ! »

Mais Rosemonde avait plus de finesse :

— Quelques-unes de ces curiosités auxquelles on mène toujours les jeunes filles ignorantes de province.

— Vous appelez-vous une jeune fille de province ignorante ? dit Lydgate, la contemplant dans un enthousiasme d’admiration involontaire qui la fit rougir de plaisir.

Mais elle garda son sérieux, tourna un peu son long cou, et, de sa main levée, caressa les merveilleux bandeaux de ses cheveux blonds ; geste habituel chez elle et plein de grâce comme les mouvements de la patte d’un jeune chat. Ce n’est pas que Rosemonde ressemblât le moins du monde à un jeune chat : c’était une véritable sylphide prise toute jeune et élevée à la pension de mistress Lemon.

— Je vous assure que j’ai l’esprit bien ignorant, dit-elle aussitôt ; cela passe à Middlemarch, je ne suis pas intimidée de causer avec nos vieux voisins ; mais j’ai réellement peur de vous.

— Une femme accomplie en sait toujours plus que nous autres hommes : sa science est seulement d’un ordre différent. Vous pourriez, j’en suis sûr, m’enseigner un tas de choses, comme pourrait en enseigner à un ours un charmant oiseau s’ils avaient une langue commune. Il y a heureusement une langue commune à l’homme et à la femme, et, grâce à elle, les ours peuvent être instruits.

— Ah ! voilà Fred qui commence à écorcher le piano ; il faut que j’aille l’empêcher d’écorcher vos nerfs, dit Rosemonde gagnant l’autre côté du salon.

Fred avait ouvert le piano à la prière de son père, pour que Rosemonde leur fît un peu de musique, et il était en train comme parenthèse d’exécuter Cerise mûre avec une seule main.

— Fred, remettez, s’il vous plaît, votre étude à demain ; vous allez faire mal à M. Lydgate, dit Rosemonde ; il a de l’oreille.

Notre paresseux ami Fred se mit à rire et acheva de jouer sa chanson.

Rosemonde se tourna vers Lydgate avec un doux sourire, disant :

— Vous le voyez, les ours ne veulent pas toujours se laisser instruire.

— À vous maintenant, Rosy, dit joyeusement Fred en sautant vivement de son tabouret. Et, d’abord, quelques bonnes mélodies entraînantes !

Rosemonde jouait admirablement. Son professeur à la pension de mistress Lemon, dans le voisinage d’une petite ville, était un de ces excellents musiciens qu’on rencontre parfois dans nos provinces, digne vraiment d’être comparé à ces fameux maîtres de chapelle d’un pays plus autorisé, d’ailleurs, que le nôtre à se vanter de ses gloires musicales. Rosemonde avait saisi sa manière de jouer avec un véritable instinct de virtuose, et elle reproduisait avec la précision de l’écho sa façon large de rendre une noble musique. La première fois qu’on l’entendait, on en était saisi. C’était comme une âme cachée qui s’échappait sous les doigts de Rosemonde.

Lydgate fut fasciné et il commença à croire qu’il y avait en elle quelque chose d’exceptionnel. Après tout, se disait-il, on ne devrait pas s’étonner de rencontrer de ces rares combinaisons de nature dans des circonstances qui semblent à première vue peu favorables ; d’où qu’elles viennent, ces rares combinaisons dépendent toujours de causes invisibles. Il était assis à la regarder et ne se leva pas pour lui adresser de compliments ; il laissait ce soin aux autres, maintenant que son admiration était devenue plus profonde.

Son chant était moins remarquable mais parfaitement modulé et doux à entendre comme un harmonieux carillon. Il est vrai qu’elle chanta Venez à moi au clair de lune ; — car tous les mortels doivent suivre la mode de leur temps et il n’y a que les anciens qui puissent être toujours classiques. Mais Rosemonde savait indifféremment chanter avec effet les Yeux noirs de Suzanne, les petites romances de Haydn — ou Voi che sapete — ou Batti, batti ; — elle ne demandait qu’à connaître le goût de ses auditeurs.

Son père promenait ses regards sur les assistants, heureux et fier de l’admiration qu’elle excitait. Sa mère était assise comme Niobé avant ses douleurs, avec sa plus jeune fille sur les genoux, faisant doucement battre la mesure à la petite main de l’enfant. Et Fred, en dépit du scepticisme de ses sentiments fraternels à l’égard de Rosy, écoutait sa musique dans un état de soumission parfaite, souhaitant d’en pouvoir faire autant sur sa flûte. C’était bien la plus charmante réunion de famille que Lydgate eût vue depuis son arrivée à Middlemarch. Les Vincy avaient cette disposition à se réjouir, à s’affranchir de tout souci, cette foi dans les bons côtés de la vie qui, pour une ville de province, faisaient de leur maison une exception, à une époque où le méthodisme avait répandu sur les rares divertissements survivants dans la province une sorte de doute suspect planant dans l’air comme un mal infectieux.

On faisait toujours le whist chez les Vincy ; les tables de jeu étaient préparées, et plusieurs des membres de la société impatients de voir finir la musique. Un peu auparavant, on vit entrer M. Farebrother, petit homme, large d’épaules, agréable, d’environ quarante ans et dont l’habit noir était usé jusqu’à la corde. Tout l’éclat de sa personne était concentré dans la vive expression de ses yeux gris, et tout, lorsqu’il parut, sembla s’éclairer et s’animer de sa propre animation ; arrêtant, par quelques plaisanteries toutes paternelles, la petite Louise que miss Morgan emmenait hors du salon, saluant chacun d’un mot à propos, il semblait condenser en dix minutes plus de paroles qu’on n’en avait prononcé durant toute la soirée. Il rappela à Lydgate sa promesse de venir le voir.

— Je ne puis vous faire grâce, sachez-le bien : car j’ai quelques scarabées très curieux à vous faire voir. Nous autres collectionneurs, nous nous intéressons à tout nouveau visiteur, jusqu’à ce qu’il ait vu tout ce que nous avons à lui montrer.

Mais bientôt il se dirigea vers la table de whist, en se frottant les mains et disant :

— Allons ! soyons sérieux maintenant. Monsieur Lydgate, vous ne jouez pas ? Ah vous êtes trop jeune et pas assez grave pour ces passe-temps-là.

Lydgate fit la réflexion que ce clergyman, dont les talents étaient un sujet d’affliction pour M. Bulstrode, semblait avoir trouvé dans cet intérieur qui n’était rien moins qu’érudit, une ressource fort agréable. Et il le comprenait jusqu’à un certain point ; la bonne humeur, l’amabilité des jeunes et des vieux, la table soignée, qui faisaient passer le temps sans aucun travail de l’intelligence, pouvaient bien rendre la maison attrayante pour ceux dont les heures de loisir n’avaient pas d’emploi déterminé.

Tout ici avait un aspect florissant et joyeux, tout, excepté miss Morgan, qui était brune, ennuyeuse et résignée et, comme le disait souvent mistress Vincy, absolument la personnification de la gouvernante. Mais Lydgate n’avait pas, pour sa part, l’intention de fréquenter beaucoup la maison. C’était perdre misérablement ses soirées, et, après avoir causé encore un moment avec Rosemonde, il s’excusa et voulut prendre congé.

— Vous n’aimerez pas notre société de Middlemarch, j’en suis sûre, lui dit-elle quand les joueurs de whist furent attablés. Nous sommes très bêtes ici, et vous avez eu l’habitude de quelque chose de si différent.

— Je crois que toutes les villes de province se ressemblent plus ou moins, dit Lydgate ; mais j’ai remarqué que l’on croit toujours sa propre ville plus stupide qu’aucune autre. J’ai pris mon parti d’accepter celle-ci comme elle est, et je serai très reconnaissant si la ville veut bien m’accepter, moi aussi, comme je suis. J’y ai certainement trouvé des attraits auxquels j’étais loin de m’attendre.

— Vous voulez dire les promenades à cheval du côté de Tipton et de Lowick ; tout le monde en est ravi, dit naïvement Rosemonde.

— Non, ce dont je parle est bien plus près de moi.

Rosemonde se leva, prit son ouvrage et dit :

— Aimez-vous un peu la danse ? Je ne sais pas s’il arrive quelquefois aux hommes savants de danser.

— Je danserais certainement avec vous si vous le vouliez bien.

— Oh ! dit Rosemonde avec un petit rire modeste, je voulais vous prévenir seulement qu’on danse quelquefois chez nous, et savoir si ce serait vous faire injure que de vous inviter.

— Non, assurément, à la condition de danser avec vous.

Lydgate se leva alors pour se retirer ; mais, en passant près des tables de whist, il s’arrêta à observer le jeu de M. Farebrother, jeu aussi remarquable que sa physionomie, où se voyait un mélange frappant de sagacité et de douceur. À dix heures, on apporta le souper (telle était la coutume) et l’on se mit à boire du punch. M. Farebrother seul ne prit qu’un verre d’eau. La chance était pour lui, mais il semblait qu’il n’y eût pas de raison pour que les robbers ne se renouvelassent pas éternellement ; et Lydgate finit par se retirer.

Onze heures n’étaient pas sonnées, et il se mit à marcher dans l’air frais du soir du côté de la tour de Saint-Botolphe, l’église de M. Farebrother, qui se dessinait sombre et massive sur le ciel étoilé. C’était la plus ancienne église de Middlemarch, mais la cure ne rapportait que quatre cents livres par an. Lydgate l’avait entendu dire et il se demandait maintenant si par hasard M. Farebrother avait besoin de l’argent qu’il gagnait au jeu. C’est un homme du monde fort agréable, pensa-t-il, mais Bulstrode peut avoir ses bonnes raisons de le blâmer. Et qu’est-ce que me fait la doctrine religieuse de Bulstrode, si elle est accompagnée de bonnes intention ? Il faut se servir de toutes les cervelles qu’on a la chance de rencontrer.

Telles étaient les premières réflexions de Lydgate en s’éloignant de chez les Vincy ; et je crains que ce ne soit pour lui, aux yeux de bien des femmes, une assez mauvaise note. Il ne songea que plus tard à Rosemonde et à sa musique, et pourtant, quand son tour fut venu, il s’arrêta sur cette charmante image tout le temps de sa promenade ; il n’éprouvait nul trouble d’ailleurs et n’avait pas conscience qu’un courant nouveau fût entré dans sa vie. Il ne pouvait pas encore se marier, il n’y voulait pas songer avant bien des années ; il n’était donc nullement disposé à se croire épris d’une jeune fille parce qu’il l’avait admirée par hasard. Il admirait, il est vrai, infiniment Rosemonde, mais cette folie qui l’avait entraîné vers Laure, il ne croyait pas qu’elle pût jamais le ressaisir pour une autre femme. Sans doute, s’il pouvait être question pour lui d’être amoureux en ce moment, ce serait d’une créature comme cette miss Vincy. Elle avait précisément le genre d’intelligence qu’on aime à rencontrer chez une femme souple, raffinée, docile, entrant jusqu’à la perfection dans toutes les délicatesses de la vie, et pour enveloppe un corps exprimant toutes ces perfections avec une force démonstrative qui rendait toute évidence superflue. Lydgate était sûr que, si jamais il se mariait, sa femme aurait cet éclat féminin, ce charme distinctif de son sexe qui doit être classé avec les fleurs et la musique, ce genre de beauté, qui, par sa nature même, ne peut être que vertueux, n’ayant été moulé que pour des joies pures et délicates.

Mais, n’ayant pas l’intention de se marier avant les cinq ans à venir, son affaire la plus pressante était d’aller se plonger dans le nouveau livre du docteur Louis sur la fièvre, qui l’intéressait d’autant plus qu’il avait connu Louis à Paris et suivi ses leçons. Il rentra et lut jusque bien avant dans la nuit, apportant dans cette étude pathologique une attention plus minutieuse à tous les détails et à tous les rapports des faits, qu’il n’avait jamais cru nécessaire d’en appliquer aux complexités de l’amour et du mariage ; il se sentait suffisamment instruit sur ces deux sujets par la littérature et par la sagesse traditionnelle qu’on puise dans la féconde conversation des hommes. La fièvre, au contraire, avait des caractères obscurs et lui procurait ce délicieux travail de l’imagination qui n’est pas simplement un travail arbitraire, mais l’exercice des facultés disciplinées de l’esprit.

Lydgate était épris de ce travail pénible qui conduit à l’invention et qui est comme l’œil conducteur de toute recherche ; il voulait percer l’obscurité des procédés insensibles de la vie qui préparent l’humaine joie et l’humaine misère, ces passages invisibles où vous guettent comme en embuscade les premières atteintes de l’angoisse, de la folie, du crime ; ces oscillations et ces transitions délicates qui déterminent le développement d’une bonne ou d’une mauvaise conscience.

Lorsqu’il eut refermé son livre, étendant ses pieds vers les cendres du foyer et se croisant les mains derrière la tête, dans cette agréable et crépusculaire lumière de l’âme qui suit l’excitation, alors que la pensée quitte l’étude attentive d’un objet spécial pour embrasser dans un sentiment vague tous ses rapports avec l’ensemble de notre existence, Lydgate se sentit pris d’un enthousiasme triomphant pour ses études et de quelque chose qui ressemblait à de la pitié pour les hommes moins heureux qui n’appartenaient pas à sa profession.

— Si je n’avais pas choisi cette carrière, lorsque j’étais enfant (se disait-il), j’aurais peut-être entrepris quelque stupide travail mécanique, et j’aurais toujours vécu avec un bandeau sur les yeux. Je n’aurais jamais trouvé le bonheur dans une profession qui n’eut pas exigé les efforts intellectuels les plus élevés, tout en me faisant vivre en chaud et amical contact avec mes voisins. Il n’y a rien de comparable à la profession médicale à ce double point de vue ; on peut jouir à la fois de la vie exclusivement scientifique qui vous fait toucher aux sphères les plus hautes et devenir l’ami des vieux habitants de la paroisse. Pour un clergyman la tâche est plus difficile ; Farebrother me semble être une anomalie.

Cette dernière réflexion le ramena à la famille Vincy et à toutes les images de cette soirée. Elles se mirent à flotter doucement dans son esprit et, tandis qu’il prenait son bougeoir pour aller se coucher, ses lèvres dessinaient inconsciemment ce vague sourire qui accompagne d’ordinaire les douces pensées. C’était une nature ardente, mais en ce moment son ardeur était tout absorbée dans l’amour de son travail et dans l’ambition de faire de sa vie, aux yeux du monde, un des facteurs du progrès dans la vie de l’humanité, — comme l’avaient fait avant lui d’autres héros de la science, qui n’avaient commencé comme lui que par l’obscur exercice de la médecine en province.

Pauvre Lydgate !… ou pauvre Rosemonde ! devrais-je dire. Chacun d’eux vivait dans un monde dont l’autre ignorait tout. Lydgate ne se doutait pas qu’il eût été pour Rosemonde un sujet d’ardente méditation ; et Rosemonde de son côté n’avait nulles raisons de croire son mariage indéfiniment reculé, nulles études pathologiques non plus pour distraire son esprit de cette habitude de tout ruminer, de revenir sur chaque phrase, chaque mot, chaque regard, qui tient une si grande place dans la vie de la plupart des jeunes filles. Il n’avait pas eu l’intention de la regarder ou de lui parler avec plus d’admiration ou de compliments qu’un homme n’en doit à une jolie personne ; il lui sembla même qu’il avait gardé pour lui, sans l’exprimer, le plaisir qu’il avait eu à l’entendre, et cela parce qu’il avait craint d’être impoli, en lui témoignant sa surprise de lui voir posséder un tel talent. Mais Rosemonde avait enregistré chaque mot et chaque regard, et elle les considérait comme les incidents préliminaires d’un roman tout arrangé déjà dans son esprit, incidents auxquels son imagination, à mesure qu’elle les combinait et les développait, donnait plus de valeur. Dans le roman de Rosemonde, il n’était pas nécessaire de méditer longuement sur la vie intérieure du héros, pas plus que sur son œuvre sérieuse dans le monde : sans doute il avait une profession, il était intelligent et suffisamment beau ; mais le fait piquant et séducteur dans Lydgate, c’était sa bonne naissance qui le distinguait de tous ses admirateurs de Middlemarch ; et ce mariage offrait à Rosemonde un moyen de s’élever dans la société, de se rapprocher un peu de cette condition idéale sur la terre, où elle n’aurait plus rien de commun avec le vulgaire, et peut-être deviendrait l’égale, par ses nouveaux parents, de ces gentilshommes campagnards qui regardaient de si haut les habitants de Middlemarch. — C’était un des côtés de la finesse de Rosemonde de discerner subtilement le plus petit arôme de noblesse ; une fois même qu’elle avait vu les miss Brooke accompagnant leur oncle aux assises de la province, prendre place dans les rangs de l’aristocratie, elle les avait enviées malgré la simplicité de leur robe.

Peut-être trouverez-vous incroyable que la seule idée de la naissance aristocratique de Lydgate causât à Rosemonde des tressaillements de joie capables de lui révéler son amour ? Je vous demanderai cependant d’user de votre puissance de comparaison, en considérant si les habits rouges et les épaulettes n’ont jamais exercé d’influence de ce genre ?

Le fait est que Rosemonde était extrêmement occupée, non pas précisément de Tertius Lydgate en lui-même, mais de lui par rapport à elle. N’était-ce pas excusable chez cette jeune fille, habituée à entendre dire que tous les jeunes gens pourraient, voulaient, allaient tomber amoureux d’elle s’ils ne l’étaient déjà, de croire dès le premier moment que Lydgate ne pouvait être une exception ? Ses regards et ses paroles signifiaient plus de choses pour elle que les regards et les paroles des autres hommes, parce qu’elle y tenait davantage ; elle y pensait assidûment ; assidûment aussi elle visait à atteindre à cette perfection de maintien, de conduite, de sentiments et de toutes les autres élégances qui trouvaient dans Lydgate un admirateur plus digne qu’elle n’avait jamais osé en espérer. Car Rosemonde, bien qu’elle ne voulût jamais rien faire qui lui fût désagréable, était ingénieuse, et maintenant plus que jamais elle se montra zélée à esquisser ses paysages, les portraits de ses amies, à étudier sa musique et à être, du matin au soir, son propre idéal d’une lady accomplie, ayant toujours dans sa conscience un auditoire imaginaire, auquel s’ajoutait parfois un auditoire extérieur plus varié et bien venu sous la forme des nombreux visiteurs de la maison. Elle trouva le temps de lire les meilleurs romans et même ceux de second ordre ; déjà elle savait un grand nombre de poésies par cœur : Lalla Rookh ! était son poème favori.

« C’est la meilleure fille du monde ! Celui qui l’épousera sera un heureux mortel ! » Tel était le sentiment des hommes âgés qui allaient chez les Vincy et les jeunes gens refusés par elle songeaient à tenter encore une fois l’épreuve, comme c’est la mode dans les villes de province où l’horizon n’apparaît pas encombré de rivaux. Mais mistress Plymdale trouvait que l’éducation de Rosemonde avait été poussée jusqu’à un point ridicule ; quelle était en effet l’utilité de tous ces talents d’agrément qui seraient mis de côté aussitôt après le mariage ? La tante Bulstrode, qui était restée fraternellement attachée à la famille de son frère, formait, quant à elle, deux souhaits sincères pour Rosemonde : d’abord de lui voir prendre une tournure d’esprit plus sérieuse, et ensuite qu’elle pût trouver un mari dont la fortune répondît à ses besoins.


CHAPITRE V


Le révérend Camden Farebrother, que Lydgate alla voir le lendemain soir, habitait un vieux presbytère assez vénérable dans ses murs de pierre pour faire un digne pendant à l’église, située vis-à-vis. Le mobilier de la maison était vieux aussi, mais d’une autre époque. Il venait du père et du grand-père de Farebrother. C’étaient des chaises peintes en blanc avec des dorures à festons et des restes de damas de soie rouge portant de longues déchirures ; des portraits gravés de lords chanceliers et de légistes célèbres du dernier siècle se réfléchissant dans un miroir antique ; des petites tables de marqueterie et des sofas ressemblant à d’inconfortables chaises longues ; tout cela se détachant sur la boiserie sombre. Telle était la physionomie du salon dans lequel Lydgate fut introduit et où se trouvaient, pour le recevoir, trois dames également à la mode antique et ayant chacune dans leur personne un caractère de dignité suranné mais naturel : mistress Farebrother, la mère du vicaire, qui n’avait pas encore atteint soixante-dix ans, coiffée et ajustée avec une recherche de propreté minutieuse, encore droite sous ses cheveux blancs, au regard prompt et vif ; miss Noble, sa sœur, petite vieille d’un aspect plus doux et dont le bonnet et le jabot étaient à coup sur plus usés et plus raccommodés que ceux de mistress Farebrother ; enfin, miss Winifred Farebrother, la sœur aînée du vicaire, de bonne mine comme lui, mais flétrie et soumise comme le sont généralement les femmes qui passent leur vie sans se marier sous le joug ininterrompu de leurs parents. Lydgate ne s’était pas attendu à rencontrer une société si particulière ; sachant seulement que Farebrother était célibataire, il avait pensé le trouver chez lui dans une pièce confortable, entouré de ses livres et de ses collections. Le vicaire lui-même semblait ici un peu différent de ce qu’il était d’ordinaire, comme le sont beaucoup d’hommes, lorsqu’on les voit chez eux pour la première fois après les avoir connus ailleurs. M. Farebrother paraissait chez lui un peu plus doux et silencieux, sa mère tenant la première place dans la conversation, tandis qu’il se contentait de placer çà et là une remarque enjouée et bienveillante. La vieille dame était évidemment habituée à apprendre à ses auditeurs ce qu’ils devaient penser, et à ne regarder aucun sujet comme tout à fait bien traité si elle n’en avait eu la direction.

Elle avait tout le loisir de remplir cette fonction grâce à miss Winifred qui pourvoyait à tous les petits soins journaliers. La petite miss Noble, de son côté, portait au bras panier minuscule où elle laissait glisser discrètement un morceau de sucre qu’elle avait posé d’abord comme par hasard sur sa soucoupe ; après quoi elle regardait furtivement autour d’elle et revenait à sa tasse de thé avec un faible bruit innocent comme celui d’un timide petit quadrupède. Ne pensez pas de mal de miss Noble, je vous prie ; son panier contenait de petites provisions rognées sur la partie la plus transportable de son ordinaire et destinées à ses petits amis, les enfants des pauvres qu’elle allait visiter le matin quand le temps était beau ; nourrir et gâter toutes les créatures indigentes était pour elle une si vive, une si vraie joie qu’elle se demandait si elle n’était pas adonnée là à quelque vice séducteur. Peut-être se rendait-elle compte que souvent elle était tentée de prendre à ceux qui avaient beaucoup, afin de pouvoir donner à ceux qui n’avaient rien, et peut-être portait-elle dans sa conscience le sentiment de la culpabilité de ce désir réprimé. Il faut être pauvre pour connaître toute la volupté qu’il y a à donner !

Mistress Farebrother souhaita la bienvenue à son hôte avec une politesse aimable autant que correcte. Elle l’avertit qu’on avait rarement besoin chez eux du secours de la médecine. Elle avait, dit-elle, habitué ses enfants à porter de la flanelle et à ne jamais trop manger, ce défaut étant, à son avis, dans les familles, l’origine de tant de visites de médecins ! Lydgate plaida la cause de ceux dont les pères et mères avaient eux-mêmes bien mangé, mais mistress Farebrother trouvait dangereuse cette façon de voir ; il y avait plus de justice que cela dans la nature : le premier criminel venu aurait beau jeu à dire que c’était à ses ancêtres d’être pendus à sa place. Ceux qui, avec de mauvais pères et de mauvaises mères, étaient eux-mêmes mauvais, c’était pour qu’on cela les pendait. Enfin, il était tout à fait inutile, à son avis, de s’appesantir sur ce qu’on ne pouvait savoir.

— Ma mère est comme notre vieux George III, dit le vicaire ; elle est l’ennemie de la métaphysique.

— Je suis l’ennemie de ce qui est faux, Camden. Je dis, moi, qu’il faut s’assurer de quelques bonnes vérités et tout débrouiller avec cela. Quand j’étais jeune, monsieur Lydgate, on ne discutait jamais le bien et le mal. Nous savions notre catéchisme et cela suffisait ; nous apprenions à connaître notre religion et notre devoir. Toute personne pieuse respectable avait les mêmes opinions. Mais, aujourd’hui, quand bien même vous vous serviriez des propres paroles de votre livre de prières, il y aurait toujours des gens pour vous contredire.

— Cela rend notre époque assez agréable pour ceux qui aiment à conserver et à maintenir une opinion à eux, dit Lydgate.

— Ma mère finit toujours par céder, dit le vicaire malicieusement.

— Non, non. Camden, ne donnez pas à M. Lydgate une fausse idée de moi. Je ne serai jamais assez irrespectueuse envers mes parents pour renoncer aux croyances qu’ils m’ont enseignées. Chacun peut voir quel est le résultat des changements d’opinion. Si vous changez une fois, pourquoi ne changeriez-vous pas vingt autres fois ?

— On peut trouver d’excellentes raisons de changer une fois d’idées, et n’en plus trouver ensuite, dit Lydgate que cette vieille dame si décidée amusait beaucoup.

— Excusez-moi sur ce point. Si vous entrez dans le chapitre des bonnes raisons, je vous dirai qu’elles ne manquent jamais à un homme qui a l’esprit versatile. Mon père n’a jamais changé, lui, et il faisait des sermons moraux et sincères sans recourir aux arguments et aux raisons explicatives, et c’était un excellent homme, il y en a peu de meilleurs. Le jour où vous me trouverez un homme bon dont la nature sera faite d’arguments, je vous ferai faire, moi, un bon dîner en vous donnant à lire un livre de cuisine. Telle est mon opinion, et je crois que tous les estomacs me donneront raison.

— Pour ce qui est du diner, certainement, ma mère, dit M. Farebrother.

— Le dîner et l’homme, c’est tout un. J’ai près de soixante-dix ans, monsieur Lydgate, et je me fonde sur mon expérience. Il n’est pas probable que j’entre jamais dans les idées nouvelles, bien qu’il y en ait beaucoup ici comme ailleurs. Je dis, moi, qu’elles se sont introduites chez nous en même temps que ces étoffes mélangées qu’on ne peut ni laver ni user jusqu’au bout. Les choses n’étaient pas ainsi dans ma jeunesse : un homme d’Église était un homme d’Église, et un clergyman était presque toujours un gentleman, s’il n’était pas autre chose. Mais, aujourd’hui, il peut ne pas valoir mieux qu’un dissident et prétendre néanmoins enlever la place à mon fils sous prétexte de doctrine. Mais, qui que ce soit qui prétende le supplanter, je suis fière de dire, monsieur Lydgate, que Camden peut rivaliser avec n’importe quel prédicateur du royaume, au moins à mon avis, moi qui suis née et qui ai vécu à Exeter.

— Une mère est toujours impartiale, dit M. Farebrother en souriant. Que pensez-vous que la mère de Tyke dise de son fils ?

— Oh ! pauvre créature ! Ce qu’elle en dit ! répondit mistress Farebrother. Elle se dit la vérité, soyez-en sûr.

— Et quelle est la vérité ? demanda Lydgate. Je suis curieux de la savoir.

— Oh ! aucunement défavorable, dit M. Farebrother. C’est un homme zélé : ni très instruit, ni très sage probablement, puisque je ne m’entends pas avec lui.

— Eh bien, Camden interrompit miss Winifred, savez-vous ce que m’ont raconté aujourd’hui Griffin et sa femme ? M. Tyke les a prévenus qu’ils ne recevraient plus de charbon s’ils allaient à vos sermons.

— Oh ! les pauvres créatures ! s’écria miss Noble. Les pauvres créatures ! faisant allusion sans doute à leur double privation de prêches et de charbon.

Mais le vicaire répondit avec calme :

— C’est que ce ne sont pas mes paroissiens, et je ne pense pas que mes sermons vaillent pour eux une bonne provision de charbon.

— Monsieur Lydgate, dit mistress Farebrother qui ne pouvait laisser passer cela, vous ne connaissez pas mon fils ; il se déprécie toujours. Je lui dis, moi, que c’est déprécier le bon Dieu, qui l’a fait naître, et qui l’a fait naître excellent prédicateur.

— Maintenant, je n’ai plus qu’à emmener M. Lydgate dans mon cabinet, ma mère, dit le vicaire en riant. — J’ai promis de vous faire voir ma collection, ajouta-t-il en s’adressant à Lydgate. Voulez-vous bien ?

Les trois dames protestèrent. M. Lydgate ne pouvait se retirer sans avoir accepté une seconde tasse de thé. Pourquoi Camden était-il si pressé de l’emmener dans sa retraite ? Il n’y trouverait que de la vermine conservée, des tiroirs pleins de grosses mouches bleues et de papillons de nuit, et pas de tapis par terre. M. Lydgate voudrait-il excuser tout cela ? Pourquoi pas une partie de cartes, de grabuge, par exemple ? Cela vaudrait infiniment mieux. En résumé, il apparaissait clairement qu’un vicaire pouvait être adoré de tous les membres féminins de sa famille comme le roi des hommes et des prédicateurs et néanmoins dépendre, jusqu’à un certain point, de leur direction. Lydgate, avec la présomption habituelle d’un jeune célibataire, s’étonna que M. Farebrother ne s’en fût pas mieux affranchi.

— Ma mère n’est pas habituée à ce que je reçoive des visiteurs prenant quelque intérêt à mes manies, dit le vicaire ouvrant la porte de son cabinet, dont une courte pipe de porcelaine et une tabatière constituaient à peu près tout le confort.

— Les hommes de votre profession ne fument pas en général, dit-il. — Lydgate sourit et fit de la tête un geste négatif. Ni ceux de la mienne non plus, en général. Vous verrez que cette pipe me sera reprochée par Bulstrode et compagnie. Ils ne savent pas combien le diable serait content si j’y renonçais.

— Je comprends. Vous êtes d’humeur excitable et vous avez besoin d’un calmant. Moi qui suis plus lourd, j’en deviendrais paresseux. Je tomberais dans l’indolence et j’y resterais cloué avec toutes mes forces.

— Oui, tandis que vous voulez les consacrer au travail. Je suis d’une dizaine ou d’une douzaine d’années plus vieux que vous, et j’en suis arrivé à un compromis avec moi-même. Je ménage une ou deux de mes faiblesses de peur qu’elles ne deviennent sans cela trop exigeantes. Regardez, continua le vicaire en ouvrant différents petits tiroirs, je crois que j’ai fait une étude complète de l’entomologie du district. Je m’occupe à la fois de la faune et de la flore ; mais j’ai bien réussi du moins avec mes insectes. Nous sommes singulièrement riches en orthoptères. Je ne sais pas si… Ah ! vous vous êtes emparé de ce bocal ; c’est cela que vous regardez au lieu de mes tiroirs. Vous ne vous intéressez pas sérieusement à tout cela, n’est-ce pas ?

— Non, surtout pas à côté de cet adorable monstre acéphale. Je n’ai jamais eu le temps d’étudier beaucoup l’histoire naturelle. L’étude de la structure humaine a été pour moi une source d’intérêt et de vif plaisir, et c’est bien ce qui se rapporte le plus directement à ma profession. En dehors de cela ; je n’ai point de manies, mais, là, j’ai un véritable océan où je puis nager.

— Ah ! vous êtes un heureux mortel, dit M. Farebrother tournant sur ses talons et se mettant en devoir de bourrer sa pipe. Vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir besoin de tabac d’Église. Mauvaises corrections des anciens textes, petits articles Sur une Variété de l’Aphis brassicæ, avec la signature bien connue de Philomicron pour le Twaddler’s Magazine ; ou encore un traité savant sur l’entomologie du Pentateuque comprenant tous les insectes qui n’y sont pas mentionnés, mais que les Israélites ont dû rencontrer dans le désert. Ajoutez à cela une monographie de la fourmi chez Salomon, montrant l’harmonie qui existe entre le Livre des Proverbes et les résultats des recherches modernes. Vous ne craignez pas ma fumée, n’est-ce pas ?

Lydgate fut plus surpris de la franchise de ce discours que de sa signification même : le vicaire ne se sentait donc pas tout à fait dans sa vraie vocation. L’arrangement soigné des tiroirs et des rayons, et l’étagère remplie de volumes illustrés et coûteux sur l’histoire naturelle, ramenèrent sa pensée aux bénéfices de jeu du vicaire et à leur destination probable. Mais il commençait à souhaiter que toute la conduite de M. Farebrother pût s’expliquer dans le sens le plus favorable. La franchise du vicaire n’était pas une de ces franchises désagréables provenant d’une mauvaise conscience, et cherchant à prévenir le jugement d’autrui ; c’était simplement chez lui la satisfaction de son désir de tout faire dans la vie avec aussi peu de prétentions et de faux semblants que possible. Il sentit apparemment que la liberté de son langage pouvait sembler un peu trop familière, car il ajouta bientôt :

— Je ne vous ai pas encore dit que j’avais un avantage sur vous, monsieur Lydgate, et que je vous connais mieux que vous ne me connaissez. Vous vous rappelez bien Trawley, qui a partagé quelque temps votre appartement à Paris ? J’étais en correspondance avec lui et il m’a beaucoup parlé de vous. Quand vous êtes arrivé ici, je n’étais pas bien sûr que vous fussiez le même Lydgate, et j’ai été très heureux de pouvoir le constater. Mais je n’oublie pas que vous n’avez pas eu sur mes antécédents de renseignements analogues.

— Et qu’est devenu Trawley ? demanda Lydgate ; je l’ai absolument perdu de vue. Il était très ardent pour tous les systèmes de socialisme des Français, et il parlait d’aller, au milieu des forêts vierges, fonder une colonie pythagoricienne. Y est-il allé ?

— Du tout. Il exerce la médecine dans quelque bain allemand et il a épousé une riche cliente.

— Alors mes idées se trouvent justifiées, dit Lydgate avec un petit rire dédaigneux. Il soutenait que la profession médicale ne pouvait être qu’un vaste système de blagues. Je disais, moi, que la faute en était aux hommes, aux hommes qui s’abaissent à la farce et aux mensonges. C’est au centre de l’édifice médical qu’il faudrait établir un foyer désinfectant.

— L’œuvre serait autrement difficile à réaliser que la fondation d’une communauté pythagoricienne. Vous n’avez pas seulement contre vous le vieil Adam qui se trouve encore en vous-même, mais tous les descendants de cet Adam originel qui forment la société autour de vous. La connaissance que j’ai acquise de bien des difficultés, je l’ai payée de douze ou treize années que j’ai vécu de plus que vous. Mais… M. Farebrother s’arrêta un instant, puis reprit : Vous voilà encore absorbé dans la contemplation de ce bocal ; nous pourrons faire un échange ; et vous avez l’air de tenir tant à ce monstre que j’ai bien envie de vous en demander un gros prix, et, par-dessus le marché, de vous faire passer en revue tous mes tiroirs, toutes mes nouvelles espèces de plantes et d’insectes ?

Tout en parlant, le vicaire se promenait la pipe à la bouche, puis revenait se pencher avec un tendre intérêt sur ses tiroirs.

— Ce serait une bonne leçon de discipline, savez-vous, pour un jeune médecin, forcé de plaire à ses malades de Middlemarch ? C’est là un apprentissage nécessaire, ne l’oubliez pas. Non, vous prendrez le monstre et vous me donnerez ce que vous voudrez.

— Ne croyez-vous pas que, si les hommes estiment trop haut la nécessité de complaire à la bêtise de chacun, ils arrivent à se faire mépriser des fous mêmes dont ils recherchent les suffrages ? dit Lydgate en regardant d’un œil distrait les insectes rangés en bel ordre, avec leurs noms inscrits en admirables caractères. Le moyen le plus simple est de faire sentir sa valeur, de façon que les gens soient forcés de compter avec vous, que vous les flattiez ou non.

— J’admets bien cela. Mais il faut alors être bien sûr de sa valeur et rester tout à fait indépendant. Il y a peu d’hommes qui le puissent ; ou bien vous quittez la partie et vous devenez inutile, ou bien vous portez le harnais et vous tirez votre charge du côté où vous poussent vos compagnons de joug. — Mais regardez donc la finesse de ces orthoptères !

Et Lydgate, au grand amusement du vicaire, fut bien obligé d’accorder quelque attention aux collections.

— À propos de ce que vous disiez tout à l’heure sur ceux qui portent le harnais, commença Lydgate lorsqu’ils se furent assis, je me suis bien promis de n’en porter que le moins possible. C’est pourquoi j’ai résolu de ne rien tenter à Londres, au moins pas d’ici à quelques années. Tout ce que j’y ai vu de charlatanisme creux, pendant que j’y étudiais, m’a déplu. En province, les gens ont moins de prétention à la science et heurtent moins notre amour-propre. On n’y fait pas tant de mauvais sang et on peut suivre son chemin plus tranquillement.

— Oui, très bien, vous avez pris un bon élan, vous avez choisi votre vraie profession, le travail pour lequel vous étiez le plus fait. Il y a des hommes qui se trompent dans leur choix et qui s’en repentent trop tard. Mais ne soyez pas trop sûr de pouvoir garder toujours votre indépendance.

— Contre les liens de famille, voulez-vous dire ?

— Non, pas tout à fait cela. Sans doute ils rendent bien des choses plus difficiles. Mais une bonne épouse, une bonne femme, pas mondaine, peut réellement aider un homme en maintes circonstances, et contribuer à lui assurer son indépendance. Il y a un de mes paroissiens, par exemple, un excellent homme plein de mérite, qui, sans sa femme, ne serait peut être pas arrivé au point où il en est aujourd’hui. Connaissez-vous les Garth ? Je ne crois pas que ce fussent des clients de Peacock ?

— Non ; mais il y a une miss Garth chez le vieux Featherstone à Lowick.

— C’est leur fille, une fille accomplie.

— Très calme et réservée. Je l’ai à peine remarquée.

— Elle vous a remarqué, pourtant, elle, soyez-en sûr.

— Je ne comprends pas, dit Lydgate.

Il ne pouvait guère répondre : « Naturellement ! »

— Oh ! elle fait attention à tout le monde. Je l’ai préparée à sa confirmation ; c’était mon élève favorite.

M. Farebrother aspira en silence quelques bouffées de sa pipe. Lydgate ne tenait pas à en savoir plus long sur les Garth. Enfin le vicaire posa sa pipe, étendit ses jambes, et tournant avec un sourire des yeux brillants vers son visiteur, reprit :

— Mais nous autres, citoyens de Middlemarch, nous ne sommes pas si paisibles que vous le croyez. Nous avons nos intrigues et nos partis. Moi, par exemple, je suis un homme de parti et Bulstrode aussi en est un. Si vous votez pour moi, vous offenserez Bulstrode.

— Qu’y a-t-il donc contre Bulstrode ?

— Je n’ai pas dit qu’il y eût rien contre lui, si ce n’est cela. Si vous votez contre lui, vous vous en ferez un ennemi.

— Je ne vois pas que j’aie à m’en inquiéter, dit Lydgate avec un certain orgueil, mais je lui crois de bonnes idées sur les hôpitaux, et il dépense largement pour les œuvres d’utilité publique. Il pourrait m’être d’un grand secours pour l’accomplissement de mes desseins. — Quant à ses idées religieuses — eh bien ! — comme dit Voltaire, on peut détruire tout un troupeau de moutons par des incantations, pourvu qu’on les administre avec une certaine dose d’arsenic. Je cherche l’homme qui apporte l’arsenic et je me soucie peu de ses incantations.

— D’accord. Mais alors il ne faut pas que vous offensiez votre homme à arsenic. — Moi, vous ne m’offenserez pas, vous savez, dit Farebrother sans aucune affectation. Je ne fais pas de ma propre convenance un devoir pour les autres. Je suis opposé à Bulstrode en bien des choses. Je n’aime pas le parti auquel il appartient ; c’est un parti ignorant, étroit, où l’on fait plus pour tourmenter ses voisins que pour les rendre meilleurs ; avec leur système à la fois mondain et religieux, ils forment une espèce de clique qui regarde l’humanité comme une carcasse condamnée, ayant charge de les nourrir pour qu’ils puissent eux-mêmes aller au ciel. Mais, ajouta-t-il en souriant, je ne dis pas que le nouvel hôpital de Bulstrode soit une mauvaise chose. Et quant à son désir de me mettre à la porte de l’ancien, eh bien, s’il me croit un personnage malfaisant, il ne fait que me retourner le compliment. Je ne suis pas un pasteur modèle, je suis seulement un pis aller passable.

Lydgate n’était pas convaincu que le vicaire se trompât dans le jugement qu’il portait de lui-même. Un pasteur modèle comme un médecin modèle, ne doit-il pas trouver sa profession la plus belle de toutes ?

— Quelle raison Bulstrode allègue-t-il donc pour vous évincer ?

— Il dit que je n’enseigne pas ses doctrines à lui, ce qu’il appelle la religion spirituelle. Il dit encore que je n’ai guère de temps à donner. Les deux raisons sont bonnes ; cependant je saurais bien trouver du temps pour mon emploi, si je le voulais, et je serais très heureux de gagner les quarante livres. Voilà le plus clair de l’affaire. Mais laissons cela ; ce que je voulais vous dire seulement, c’est que, s’il vous convient de voter pour votre homme à arsenic, je n’en serai pas blessé le moins du monde. Maintenant, parlez-moi de ce que vous avez fait à Paris.



CHAPITRE VI


Quelques semaines se passèrent après cette conversation, sans que Lydgate se fût encore sérieusement occupé de la question du chapelain ; il différait toujours, sans bien s’en expliquer la cause, le moment de se décider pour un parti ou pour l’autre. Cette affaire serait restée pour lui chose absolument indifférente (c’est-à-dire qu’il eût suivi ses convenances en votant pour M. Tyke sans aucune hésitation), sans son attachement personnel à M. Farebrother, avec lequel il avait noué des relations intimes. Il y avait dans le désintéressement avec lequel le vicaire de Saint-Botolphe entrait dans la situation d’un nouveau venu qui avait sa carrière à faire, dans la générosité avec laquelle il s’attachait à l’éloigner de lui plutôt qu’à gagner son amitié, une délicatesse rare, que Lydgate comprit et apprécia vivement. D’autres traits vraiment nobles marquaient encore son caractère. Peu d’hommes à sa place eussent été aussi respectueusement tendres, aussi chevaleresques, qu’il l’était vis-à-vis de sa mère, de sa tante et de sa sœur, dont la tyrannie avait été peu favorable à l’agrément de son existence ; sensible comme il l’était aux petites douceurs de la vie, il était pourtant plus que personne résolu à ne jamais mettre en avant des désirs intéressés et personnels, sous le couvert de motifs plus élevés. Sous ce rapport, il avait la conscience de pouvoir livrer sa vie au grand jour sans avoir à rougir de l’examen le plus sévère ; et peut-être ce sentiment l’encourageait-il à se méfier de la rigidité de certains censeurs, dont les intimités avec le ciel ne semblaient pas améliorer la conduite journalière et dont les mobiles élevés ne pouvaient parfois expliquer les actes. Les sermons ingénieux et solides qu’il prononçait sans l’aide d’aucun livre attiraient bien des auditeurs étrangers à sa paroisse, et étant donné que de toutes les fonctions d’un clergyman la plus difficile est d’avoir toujours son église pleine, il y avait là pour lui un autre motif de se sentir une certaine supériorité sur les autres, si peu d’importance qu’il y attachât d’ailleurs. C’était enfin un homme sympathique, d’un caractère avenant, à l’esprit vif et prompt, sans aucune de ces grimaces d’amertume rentrée ou autres agréments aigres-doux de conversation dont tant de gens gâtent leurs relations avec leurs amis. Lydgate l’aimait de tout son cœur et ambitionnait son amitié.

Sous l’empire de ce sentiment, il continuait à écarter de son esprit la question du chapelain et à se persuader que non seulement l’affaire ne le regardait pas, mais que probablement il n’aurait pas l’ennui de se prononcer. Lydgate, occupé de l’aménagement intérieur du nouvel hôpital, avait avec M. Bulstrode de fréquentes consultations. Le banquier demeurait toujours convaincu qu’il pouvait compter sur Lydgate comme sur son bras droit, et il ne lui reparla plus directement de la décision qu’il y aurait à prendre bientôt entre Tyke et Farebrother. Cependant, lorsque Lydgate apprit que cette misérable affaire des chapelains était remise à un conseil des directeurs et des médecins, devant avoir lieu le vendredi suivant, il eut le sentiment désagréable qu’il devait enfin se décider. Une voix distincte au fond de son cœur lui disait que Bulstrode était premier ministre, et que l’affaire Tyke était pour lui l’occasion ou jamais d’obtenir au nouvel hôpital les fonctions à la perspective desquelles il lui en eût extrêmement coûté de renoncer. Ses observations confirmaient journellement l’assurance de M. Farebrother que le banquier ne se mettrait pas au-dessus des oppositions de parti. La pensée de ces maudites intrigues était la première à l’assaillir tous les matins à son lever. Il avait réellement à tenir comme une cour de justice en sa conscience. Sans doute il y avait bien des raisons valables à alléguer contre M. Farebrother. Il n’avait déjà que trop de choses sur les bras, considérant surtout le temps qu’il dépensait en occupations étrangères à sa profession ; puis ce fait, que le vicaire jouait pour gagner, revenait toujours à l’esprit de Lydgate pour le troubler dans ses perplexités.

M. Farebrother avait sans doute du plaisir à jouer ; il aimait à soutenir la théorie de l’utilité du jeu en société, à prétendre qu’en s’y portant davantage, l’esprit anglais y aurait perdu de sa lourdeur ; au fond Lydgate était convaincu que, sans l’espoir de gagner de l’argent, il eût joué beaucoup moins. Il y avait, à l’auberge du Dragon Vert, une salle de billard que certaines mères et certaines épouses regardaient comme la pire tentation de Middlemarch. Le vicaire était au billard un joueur de première force, et, quoiqu’il ne fût pas un habitué du Dragon Vert, on racontait qu’il s’y était rendu quelquefois dans la journée et y avait gagné. Quant au poste de chapelain, il prétendait ne s’en soucier que pour les quarante livres par an. Sans être puritain, Lydgate n’aimait pas le jeu. L’argent gagné au jeu lui semblait une souillure. Jusqu’ici, tous les besoins de sa vie s’étaient trouvés satisfaits sans qu’il eût eu de peine à se donner, et son premier mouvement était toujours de se montrer libéral de demi-couronnes, comme il convenait à un gentleman ; l’idée ne lui était jamais venue d’imaginer un plan pour se procurer des demi-couronnes. Il savait bien en gros qu’il n’était pas riche, mais il ne s’était jamais senti pauvre, et il ne pouvait se représenter le rôle important que joue souvent le manque d’argent dans les actions des hommes, n’ayant jamais fait de l’argent un mobile de conduite. De la part de M. Farebrother, cette poursuite délibérée de petits gains lui paraissait inexcusable et quelque chose de vraiment répugnant. Jamais il n’aurait songé à calculer le rapport qui existait entre le petit revenu du vicaire et les dépenses nécessaires de sa vie. Il est possible, du reste, qu’il n’eût pas fait le calcul davantage s’il se fût agi de lui-même.

N’étaient ces objections sérieuses et surtout cette fâcheuse question du jeu, Lydgate était convaincu qu’il eût voté pour lui, en dépit de tout ce que Bulstrode pouvait penser. Il ne voulait pas devenir le vassal de Bulstrode. D’un autre côté, Tyke était curé d’une chapelle annexe de la paroisse de Saint-Pierre, entièrement dévoué à ses fonctions ecclésiastiques et ayant du temps de reste pour de nouveaux devoirs. Sauf qu’on ne pouvait souffrir ni sa personne ni son jargon d’Église, personne n’avait rien à reprocher à M. Tyke. À ce point de vue, en vérité, le choix de Bulstrode était pleinement justifié.

Mais, quelque voie que choisît Lydgate, il y avait toujours quelque chose qui le faisait reculer, et sa fierté naturelle s’en exaspérait. Il n’aimait pas à voir ruiner ses beaux et grands projets en se mettant mal avec Bulstrode, il ne se souciait pas davantage, en votant contre Farebrother, de contribuer à le priver, avec la fonction, d’un traitement précieux. Il se demandait si ces quarante livres ajoutées au revenu du vicaire ne l’eussent pas affranchi de cette basse préoccupation de gagner au jeu. Enfin, voter pour Tyke, c’était voter du côté qui lui était véritablement le plus avantageux à lui-même ; et cela, Lydgate, dans sa fierté, ne l’aimait pas non plus. Le monde ne manquerait pas de dire qu’il voulait se faufiler dans les bonnes grâces de Bulstrode. Eh bien, que lui importait ? Ne savait-il pas mieux que personne, que si son avantage personnel eût seul été en jeu, il n’aurait pas donné une noix sèche des bonnes grâces du banquier. Ce qu’il voulait, c’était un soutien pour son œuvre, un véhicule pour ses idées ; et, au bout du compte, ne devait-il pas s’attacher avant tout, sans plus s’inquiéter de cette question des chapelains, à l’établissement du nouvel hôpital, où il pourrait faire la démonstration de ses théories sur la fièvre et soumettre à l’expérimentation les résultats nouveaux de la thérapeutique.

Pour la première fois, Lydgate sentait peser sur lui, comme une toile qui l’enveloppait de ses fils entrelacés, le poids embarrassant des petites affaires sociales avec leurs misérables complexités. Quand il se mit en route pour l’hôpital, après ce long débat avec lui-même, tout son espoir reposait sur cette chance, que peut-être la discussion donnant un nouvel aspect à la question ferait pencher la balance de façon à lui épargner la nécessité de voter ; car il ne savait pour qui il se prononcerait, et c’était une souffrance de tous les instants que cette espèce de sujétion qui lui avait été à peu près imposée. Comme il s’était autrement tracé son rôle) social dans sa chambre d’étudiant !

Lydgate ne se mit en route qu’assez tard ; le docteur Sprague, deux autres médecins et plusieurs des directeurs étaient arrivés à l’avance. M. Bulstrode, trésorier et président, n’était pas encore là. Impossible de préjuger, d’après la conversation, l’issue encore problématique de l’affaire ; il n’était nullement certain que Tyke eût la majorité. Les deux médecins, par extraordinaire, se trouvèrent d’accord. Le docteur Sprague, grave et renfrogné, était, comme chacun l’avait prévu, partisan de Farebrother. Traité par ses voisins de tête dure et d’esprit sec, il était plus que suspect de manquer totalement de religion, mais Middlemarch s’accommodait parfaitement chez lui de cette imperfection, tout comme chez un lord-chancelier, et n’en avait peut-être que plus de confiance encore dans son habileté professionnelle.

En matière religieuse, le docteur Minchin, son confrère, aimait pour son compte à rester dans un ordre d’idées assez général pour accorder de loin sa sanction de médecin à toute opinion sérieuse, qu’elle émanât de l’Église établie aussi bien que des dissidents, plutôt qu’une adhésion formelle à un dogme particulier.

Le docteur Minchin avait les mains douces, le teint pâle, les contours arrondis, l’apparence d’un doux et aimable clergyman.

Le docteur Sprague, au contraire, était d’une taille exagérée ; ses pantalons plissés aux genoux laissaient trop voir de la botte à une époque où les sous-pieds semblaient indispensables à la dignité de la tenue ; on l’entendait entrer et sortir, monter et descendre bruyamment. C’était un personnage de poids, et on pouvait s’attendre à le voir attaquer en face une maladie quelconque et s’en rendre maître ; au lieu que M. Minchin semblait plus capable de la découvrir, encore en embuscade et de lui barrer adroitement le chemin. Ils jouissaient tous deux à la ronde et au même degré de ce privilège souvent inexplicable d’une réputation médicale et chacun d’eux cachait sous une parfaite courtoisie son mépris pour le mérite de l’autre. Ils se mettaient au rang des institutions de Middlemarch, prêts, en conséquence, à s’allier contre tous les innovateurs et contre les hommes qui, n’étant pas de leur profession, prétendaient s’ingérer dans les affaires médicales. Sur ce point, ils étaient l’un et l’autre également et sincèrement opposés à Bulstrode. Bien qu’il n’eût jamais été en hostilité ouverte avec lui, le docteur Minchin trouvait un mobile de plus de s’associer au nouveau parti formé contre le banquier, dans la détermination très visible de celui-ci de patronner Lydgate.

Les deux vieux praticiens de la ville, M. Wrench et M. Toller entretenaient pour le moment à l’écart un colloque amical, d’accord pour conclure que Lydgate n’était qu’un impertinent singe, fait exprès pour servir les desseins de Bulstrode. Lydgate, d’ailleurs, en proscrivant les drogues, avait l’intention évidente d’attaquer indirectement ses confrères ; en faisant à la fois de la médecine et de la chirurgie, il ne tendait pas moins à effacer les différents degrés de la hiérarchie, que les médecins dans l’intérêt de la profession avaient à maintenir. Il fallait y regarder d’autant plus près vis-à-vis d’un homme qui n’avait pas fait ses études dans une université anglaise, et qui affichait la prétention blessante d’avoir fait de la science à Édimbourg et à Paris.

Ainsi en arriva-t-on, en cette occasion, à identifier Bulstrode avec Lydgate et Lydgate avec Tyke ; et grâce à cette confusion assortie à tous les goûts, plusieurs esprits, bien que d’avis et de préférences contraires, purent se former un jugement commun sur la question du chapelain.

Le docteur Sprague, à peine entré, interpella d’un ton bourru le groupe déjà assemblé :

— Je tiens pour Farebrother, je suis tout à fait d’avis qu’il y ait un traitement pour le chapelain, mais pourquoi l’enlever au vicaire ? Il n’a rien de trop. Il lui faut assurer sa vie, tenir une maison, faire les charités qui incombent à un pasteur. Mettez-lui quarante livres dans sa bourse et vous ne lui ferez pas de mal. C’est un bon diable, ce Farebrother, et il n’a d’un ecclésiastique que juste ce qu’il en faut pour son ministère.

— Oh ! oh ! docteur ! dit le vieux M. Powderell, quincaillier retiré, et de quelque importance dans la ville ; nous vous laissons votre manière de dire ; mais ce que nous avons à envisager aujourd’hui, ce n’est pas le revenu de tel ou tel, ce sont les âmes des pauvres gens malades. Ici, la voix et le visage de M. Powderell exprimèrent une véritable émotion pathétique. C’est un vrai prédicateur de l’Évangile que M. Tyke. Je voterais contre ma conscience si je votais contre M. Tyke.

— Les adversaires de M. Tyke n’ont demandé à personne de voter contre leur conscience, je présume, dit M. Hackbutt, riche tanneur à la parole facile, dont les lunettes brillantes et les cheveux hérissés se tournaient pour le moment avec quelque sévérité vers l’innocent Powderell. Mais, à mon avis, il nous appartient à nous, directeurs, de décider s’il est bien de notre devoir de mettre en avant des propositions qui n’émanent que d’une seule personne. Parmi les membres de ce comité, y en a-t-il un seul, le croyez-vous, prêt à affirmer qu’il eût jamais conçu l’idée d’expulser un gentleman ayant toujours rempli ici les fonctions de chapelain ? — et ne faut-il pas en chercher la cause dans les insinuations de certaines gens, qui ont pris l’habitude de considérer toutes les institutions de notre ville comme des instruments à leur usage ? — Je ne blâme les mobiles de personne ; on n’en doit compte qu’à une puissance supérieure ; mais je dis qu’il y a ici des influences à l’œuvre, qui sont incompatibles avec la véritable indépendance, je dis qu’en ce moment certaines circonstances créent une espèce de servilisme rampant chez quelques-uns et que les gentlemen qui les approuvent et qui en profitent, ne pourraient guère se permettre moralement et même financièrement de les avouer tout haut. Moi-même, tout laïque que je suis, je n’ai pas accordé peu d’attention aux divisions de l’Église et…

— Oh ! le diable emporte ces divisions ! interrompit M. Frank Hawley, avoué et secrétaire de la ville, qui assistait rarement au conseil, mais qui venait d’entrer, d’un air pressé, la cravache à la main. Nous n’avons pas à nous en occuper ici ; Farebrother a fait le travail jusqu’à présent, tout le travail sans traitement, et, si un traitement doit être alloué, c’est à lui qu’il revient, j’appelle cela une sale besogne, de vouloir enlever la place à Farebrother.

— J’estime que, de la part de gentlemen, il serait aussi bien de ne pas faire de personnalités, dit M. Plymdale. Je voterai pour donner le traitement à M. Tyke ; mais j’aurais continué à ignorer, si M. Hackbutt ne l’avait insinué tout à l’heure, que j’étais un homme servile et rampant.

— Je désavoue toute personnalité. J’ai dit expressément, si vous voulez me permettre de répéter et même d’achever ce que j’avais à dire…

— Ah ! voici Minchin ! s’écria M. Frank Hawley. Allons, docteur, je vous compterai dans les rangs de la bonne cause, eh ?

— Je l’espère, dit le docteur Minchin, saluant et distribuant des poignées de main à droite et à gauche. Et même aux dépens de mes sentiments.

— S’il y a des sentiments à avoir ici, ils devraient être, ce me semble, en faveur de l’homme qu’on veut mettre à la porte, dit M. Frank Hawley.

— J’avoue avoir certains sentiments qui me porteraient de l’autre côté. Mon estime est partagée, dit le docteur Minchin, en se frottant les mains. Je considère M. Tyke comme un homme exemplaire, et je crois que les motifs qui le font proposer comme chapelain sont irréprochables. Je souhaiterais, pour ma part, de pouvoir voter pour lui. Mais je suis forcé de considérer l’affaire à un point de vue qui donne le premier rang aux droits de M. Farebrother. C’est un aimable homme, un prédicateur de talent, et il y a plus longtemps qu’il vit parmi nous.

— J’espère que vous ne nous proposez pas Farebrother comme le modèle du clergyman, dit M. Larcher, le carrossier influent. Je ne suis pas mal disposé pour lui ; mais je suis d’avis que nous devons quelque chose au public, pour ne pas invoquer de considération supérieure. Farebrother, à mon avis, est trop relâché pour un clergyman. Je ne veux rien avancer de particulier contre lui, mais certainement il n’en fera ici que le moins possible.

— Eh ! de par le diable ! Trop peu vaut mieux que trop, s’écria M. Hawley dont le langage grossier était bien connu dans cette partie du comté. Les gens malades ne peuvent supporter tant de sermons et de prières. Et cette religion méthodiste est mauvaise pour les nerfs, mauvaise pour le corps, eh ? ajouta-t-il en se tournant vivement vers les quatre médecins rassemblés en un groupe.

Mais toute réponse fut arrêtée par l’entrée de trois gentlemen avec lesquels s’échangèrent des salutations plus ou moins cordiales. Ces trois nouveaux personnages étaient le révérend Édouard Thesiger, recteur de Saint-Pierre, M. Bulstrode, et notre ami M. Brooke, de Tipton, qui s’était laissé nommer dernièrement au conseil des directeurs, mais qui n’y avait pas encore pris part. Il avait cependant fini par céder aux instances de M. Bulstrode. On n’attendait plus que Lydgate.

Tout le monde s’assit, M. Bulstrode présidait l’assemblée, pâle et concentré en lui-même comme de coutume ; M. Thesiger, évangéliste modéré, désirait la nomination de son ami Tyke ; cet homme capable et zélé n’ayant à desservir qu’une chapelle annexe d’une autre église, n’avait pas charge d’âmes si importante, qu’il n’eût amplement le temps de s’occuper de nouveaux devoirs. Il était à désirer que ces emplois de chapelains fussent donnés à des hommes animés d’intentions ferventes, car il y avait là des occasions toutes spéciales d’exercer une influence spirituelle ; et, puisqu’il était bien que des appointements fussent alloués au chapelain, il fallait accorder à l’affaire une attention d’autant plus scrupuleuse, de crainte que ce saint office ne fût profané pour une simple question d’argent. M. Thesiger s’exprimait avec tant de calme, tant de convenance, que ses adversaires ne pouvaient que bouillonner de colère en silence.

Quant à M. Brooke, il croyait aux bonnes intentions de chacun. Il ne s’était pas jusqu’ici occupé en personne des affaires de l’hospice, malgré le vif intérêt qu’il prenait à tout ce qui se faisait pour le bien de Middlemarch ; aussi était-il enchanté de se rencontrer avec ces différents gentlemen pour discuter une question publique quelconque.

— Je suis très occupé de mes devoirs de magistrat et de la collection de toutes sortes de pièces justificatives ; mais je considère que je dois mettre une partie de mon temps à la disposition du public. Et, en résumé, mes amis m’ont convaincu qu’un chapelain rétribué était une bonne chose, et je suis heureux de pouvoir venir ici et de voter pour M. Tyke, qui, à ce que j’entends dire, est un homme exceptionnellement apostolique, éloquent et tout ce qui s’ensuit ; et je serai le dernier à m’abstenir… suivant les circonstances, vous savez.

— Il me semble qu’on ne vous a farci la tête que d’un seul côté de la question, dit M. Frank Hawley, qui n’avait peur de personne et qui, en sa qualité de tory, soupçonnait volontiers partout des manœuvres électorales. Vous semblez ignorer que l’un des hommes les plus dignes que nous possédions a rempli ici, pendant des années et sans rétribution, le poste de chapelain, — et que c’est à lui qu’on propose de substituer M. Tyke.

— Je vous demande pardon, monsieur Hawley, dit Bulstrode ; M. Brooke a été mis tout à fait au courant du caractère et de la situation de. M, Farebrother.

— Par ses ennemis, cria M. Hawley.

— Messieurs, dit M. Bulstrode avec calme, tous les points de vue de la question peuvent être établis en peu de mots ; et, si quelqu’un, ici présent, soupçonne qu’un de ces messieurs, sur le point de voter, n’en ait pas eu pleinement connaissance, je puis ici même récapituler les considérations qui influeraient sur l’un et l’autre parti.

— Je n’en vois pas l’utilité, dit M. Hawley. Je présume que nous savons tous pour qui nous allons voter. Quand on aime la justice, on n’attend pas à la dernière minute pour connaître les deux côtés d’une question. Je n’ai pas de temps à perdre et je propose que l’affaire soit mise aux voix immédiatement.

Une courte mais chaude discussion s’engagea encore avant que chacun écrivît « Tyke » ou « Farebrother » sur un morceau de papier et le glissât dans un large verre à boire ; dans l’intervalle Bulstrode vit entrer Lydgate.

— Je m’aperçois que, jusqu’ici, les votes se partagent également, dit Bulstrode d’une voix claire et perçante. Puis, regardant Lydgate : Il y a encore un vote à donner, un vote décisif. C’est le vôtre, monsieur Lydgate ; voulez-vous avoir la bonté d’écrire ?

— C’est une affaire réglée alors, dit M. Wrench en se levant. Nous savons tous pour qui votera M. Lydgate.

— Vous semblez mettre dans vos paroles une intention particulière, monsieur, dit Lydgate en tenant son crayon en l’air.

— Je veux dire tout simplement qu’on s’attend à ce que vous votiez avec M. Bulstrode. Cette supposition vous paraît-elle offensante ?

— Elle pourrait l’être pour d’autres. Mais cela ne m’empêche pas de voter avec lui.

Lydgate écrivit immédiatement le nom de « Tyke ».

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

C’est ainsi que le révérend Walter Tyke devint le chapelain de l’hospice et que Lydgate continua à collaborer avec Bulstrode. Il se demandait sincèrement si, après tout, Tyke n’était pas le candidat le plus convenable à l’emploi ; mais sa conscience ne lui disait pas moins que, s’il eût été libre de toute influence indirecte, il eût voté pour M. Farebrother. Cette affaire resta dans sa mémoire comme un point douloureux, une circonstance dans laquelle les mesquines influences de Middlemarch avaient pesé trop lourdement sur lui.

Cependant M. Farebrother continua à lui témoigner la même amitié. Le vicaire de Saint-Botolphe n’avait rien d’un pharisien ; à force de se répéter à lui-même qu’il était trop semblable à tous les autres hommes, il était devenu étonnamment différent d’eux en ceci qu’il savait excuser les autres de penser légèrement sur son compte, et qu’il savait juger impartialement leur conduite, alors même qu’ils lui faisaient tort.

— Le monde a été trop lourd pour moi, je le sais — dit-il un jour à Lydgate. — Mais aussi je ne suis pas un homme fort : je ne serai jamais un homme de renom ; c’est une jolie fable que celle d’Hercule entre le vice et la vertu : mais Prodicus rend la tâche trop facile au héros, comme si, une fois à l’œuvre, les premières résolutions suffisaient. Une autre fable nous dit qu’il en vint à tenir une quenouille et qu’il finit par revêtir la tunique du centaure Nessus. Je veux bien croire qu’une bonne résolution puisse maintenir un homme dans la bonne voie, à la condition toutefois que les circonstances lui viennent aussi en aide.

La parole du vicaire n’était pas toujours encourageante. Il avait échappé à toute ressemblance avec le pharisien, mais il n’avait pas échappé à ce naufrage des illusions sur les possibilités de la destinée auquel nous amène bien vite l’examen des conséquences de nos fautes.

Lydgate trouvait qu’il y avait en M. Farebrother une déplorable faiblesse de volonté.



CHAPITRE VII


Alors que George IV régnait encore dans les solitudes de Windsor, que le duc de Wellington était premier ministre, et M. Vincy maire de la vieille cité de Middlemarch, mistress Casaubon, née Dorothée Brooke, avait entrepris son voyage de noces à Rome. À cette époque, c’est-à-dire il y a quarante ans, le monde était en général plus ignorant du beau et du laid qu’il ne l’est aujourd’hui. Les voyageurs arrivaient rarement la tête ou les poches pleines de renseignements exacts sur l’art chrétien. Le romantisme, qui a contribué depuis, par l’amour et par la science, à combler certaines lacunes obscures n’avait pas encore pénétré ces temps de son levain et n’était pas entré dans la nourriture journalière de chacun ; il était encore, sous la forme d’un vigoureux et bruyant enthousiasme, à l’état de fermentation dans l’âme de certains artistes allemands à longs cheveux qui étudiaient à Rome, entraînant parfois dans le mouvement des idées nouvelles les jeunes gens des autres nations qui travaillaient ou flânaient à côté d’eux.

Par une belle matinée, au Vatican, un jeune homme, dont les cheveux n’étaient pas démesurément longs, mais abondants et bouclés, et dont l’équipement dénotait d’ailleurs un Anglais, venait de tourner le dos au torse du Belvédère, pour regarder le magnifique paysage de montagnes qu’on aperçoit du vestibule circulaire voisin. Il était assez absorbé dans cette contemplation pour ne pas remarquer l’approche d’un jeune Allemand qui venait à lui d’un air animé, et qui, lui mettant une main sur l’épaule, l’interpella avec un accent prononcé : « Venez vite par ici Pourvu qu’elle n’ait pas déjà changé de pose ! »

Les deux jeunes gens passèrent rapidement auprès du Méléagre, se dirigèrent vers la salle ou l’Ariane couchée, alors appelée la Cléopâtre, repose voluptueusement dans sa beauté de marbre, entourée des plis harmonieux de sa draperie, comme d’une tendre corolle. Ils arrivèrent à temps pour voir, appuyée contre un piédestal, auprès du marbre blanc de l’Ariane, une autre statue vivante, qui ne pâlissait pas à côté de l’Ariane, une jeune femme habillée de draperies grises, à la façon des quakers ; son long manteau, agrafé au cou, était rejeté de chaque côté des épaules ; elle avait la joue appuyée sur sa main, dégantée, et de forme admirable, son chapeau de castor blanc légèrement repoussé en arrière et faisant à un visage une sorte d’auréole, autour de ses cheveux noirs, simplement tressés. Elle ne regardait pas la statue voisine ; ses grands yeux fixaient rêveusement un rayon de lumière qui venait tomber sur les dalles. Aussitôt qu’elle s’aperçut de la présence des deux étrangers qui s’étaient arrêtés brusquement, comme pour contempler la Cléopâtre, sans les regarder, elle se détourna et s’empressa d’aller rejoindre une femme de chambre et un courrier qui flânaient un peu plus loin dans la salle.

— Que dites-vous de ce beau morceau d’antithèse ? dit l’Allemand, cherchant sur la figure de son compagnon une admiration répondant à la sienne. Ici, étendue, la beauté antique, qui n’a rien d’un cadavre même dans la mort, fixée dans le ravissement suprême de sa perfection physique ; et là, debout, près d’elle, la beauté qui vit, qui respire, avec l’empreinte des siècles chrétiens dans son cœur. Mais elle devrait porter un costume de religieuse ; il me semble qu’elle a un peu l’air de ce que vous appelez un quaker ; je l’habillerais en religieuse dans mon tableau. Quoi qu’il en soit, elle est mariée, j’ai aperçu un anneau de mariage à cette merveilleuse main, sans quoi j’aurais pris le Geistlicher blafard pour son père. J’ai vu qu’il la quittait il y a un bon moment, et c’est tout à l’heure que je l’ai retrouvée dans cette pose sublime. Mais qui sait ? C’est peut-être un richard, et il voudrait peut-être faire faire le portrait de sa femme ! Ah ! la voilà qui s’en va ! Suivons-la jusque chez elle !

— Non, non, répondit son compagnon, avec un léger froncement de sourcils.

— Vous êtes étrange, Ladislaw. Vous m’avez l’air frappé. Est-ce que vous la connaissez ?

— Je sais qu’elle est mariée à un petit cousin, à moi, dit Will Ladislaw, descendant la longue salle d’un air préoccupé, tandis que son compagnon l’observait avec intérêt.

— Comment ! Le Geistlicher ! Il m’a plutôt l’air d’un oncle, ce qui est un degré de parenté plus utile.

— Il n’est pas mon oncle. Je vous dis qu’il est mon petit cousin, reprit Ladislaw avec quelque irritation.

— Bien, bien. Ne vous fâchez pas. Vous ne m’en voulez pas, parce que je trouve que madame Petite-Cousine est la plus parfaite jeune madone que j’aie jamais vue ?

— Fâché ! Quelle sottise ! Je ne l’ai jamais vue qu’une fois et encore pendant deux minutes, quand mon cousin me l’a présentée avant mon départ d’Angleterre. Ils n’étaient pas mariés alors. Je ne savais pas qu’ils dussent venir à Rome.

— Mais, à présent, vous irez les voir ; vous découvrirez bien leur adresse, puisque vous savez leur nom. Voulons-nous aller à la poste ? Et puis vous pourrez leur parler du portrait.

— Le diable soit de vous, Naumann ! Je ne sais pas du tout ce que je ferai. Je ne suis pas aussi enflammé que vous.

— Bah ! c’est parce que vous n’êtes qu’un amateur, un dilettante. Si vous étiez artiste, vous verriez dans madame Petite-Cousine la forme antique animée par le sentiment chrétien, une sorte d’Antigone chrétienne, la force physique tempérée par la passion spirituelle.

— Oui, et je verrais aussi que le but principal de son existence était de vous servir de modèle, la divinité atteignant le plus haut degré de perfection, uniquement parce que vous aurez couvert de couleur votre morceau de toile. Amateur tant que vous voudrez. Mais je ne pense pas que tout l’univers tende et converge à l’obscure signification de vos tableaux.

— Mais si fait, mon cher ! L’univers y tend, jusque dans ma personne, à moi, Adolphe Naumann : cela est évident, dit le bon peintre posant sa main sur l’épaule de Ladislaw, et sans se laisser déconcerter par l’accent inexplicable de mauvaise humeur qui perçait dans le ton de son ami : Voyez un peu ! Mon existence présuppose l’existence de l’univers, n’est-ce pas ? Ma fonction est de peindre, et, en qualité de peintre, je me fais une conception générale de votre arrière-grand’tante ou arrière-grand’mère, comme motif de peinture ; par cela même, l’univers se rattache à mon tableau, à l’aide du crochet ou de la pince qu’il a créée sous la forme de mon être, n’est-ce pas clair ?

Will ne put résister à cette bonne humeur imperturbable, et le nuage qui couvrait son front s’évanouit en un rire lumineux.

— Venez maintenant, mon ami, — vous m’aiderez ? dit Naumann d’un ton plein d’espoir.

— Non, sottise, Naumann ! Les ladies anglaises ne sont pas des modèles au service de chacun. Et puis vous prétendez exprimer trop de choses avec votre peinture. Vous auriez fait, et voilà tout, un portrait plus ou moins bon, avec un fond quelconque, qui aurait plu à quelques connaisseurs, déplu à d’autres. Et qu’est-ce que le portrait d’une femme ? Dessin et couleur sont peu de chose, après tout. C’est fait pour troubler et obscurcir les conceptions au lieu de les élever. Le langage est un interprète autrement noble.

— Oui, pour ceux qui ne savent pas peindre. Ici, vous avez bien raison. Je ne vous ai jamais engagé à faire de la peinture, vous, mon ami.

L’aimable artiste venait de lancer sa flèche, mais Ladislaw ne voulut pas en paraître piqué. Il continua comme s’il n’avait rien entendu :

— Le langage nous représente une image bien plus complète, et d’autant meilleure encore, quand elle a un peu de vague. Après tout, la véritable faculté de voir est en nous, et la peinture nous frappe l’œil comme une imperfection constante. C’est surtout devant des portraits de femme que je sens cela. Comme si une femme n’était qu’un simple plan coloré. Vous restez devant, à attendre qu’elle bouge et qu’elle parle. Il y a des nuances jusque dans chaque battement de sa respiration, elle change d’un moment à l’autre. Tenez, cette femme que vous venez de voir : comment peindriez-vous sa voix, s’il vous plaît ? Mais sa voix est bien plus divine encore que tout ce que vous avez vu d’elle.

— Je vois, je vois ! Vous êtes jaloux. Personne ne doit se flatter de pouvoir jamais peindre votre idéal. C’est sérieux, mon ami ! Votre grand’tante ! Der Neffe als Onkel pris au tragique ! horreur !

— Nous finirons par nous fâcher, Naumann, si vous appelez encore cette dame ma tante.

— Comment faut-il l’appeler alors ?

— Mistress Casaubon.

— Bien, supposons que je fasse sa connaissance malgré vous, et que je découvre qu’elle ait très fort envie de faire faire son portrait.

— Oui, supposons ! dit Will Ladislaw d’un ton sourd et grondeur, voulant détourner la conversation. Il se sentait irrité pour des motifs ridiculement insignifiants, qui n’étaient guère même qu’un produit de son imagination. Pourquoi tant d’histoires à propos de mistress Casaubon ? Et pourtant il lui semblait que quelque chose venait de lui arriver, qui le rapprochait d’elle.



CHAPITRE VIII


Deux heures plus tard, Dorothée était assise dans le petit salon d’un joli appartement de la via Sistina.

Je suis fâché de vous dire qu’elle sanglotait amèrement, avec cet abandon d’un cœur oppressé qui se soulage, comme une femme habituée à se dominer par orgueil pour sa dignité et par souci des autres se le permet parfois, lorsqu’elle est seule et sans risque d’être observée. Et M. Casaubon ne devait certainement pas revenir de sitôt du Vatican.

Dorothée pourtant n’avait pas de chagrin bien défini qu’elle pût s’expliquer à elle-même au milieu de ses pensées et de ses sentiments confus, la réflexion qui cherchait à se faire jour, c’était un cri accusateur contre elle-même, lui disant que cet excès de désespoir était la faute de sa pauvreté d’esprit. Elle avait épousé l’homme de son choix ; elle avait, sur la plupart des jeunes filles, l’avantage d’avoir surtout envisagé dans le mariage le commencement de devoirs nouveaux ; du premier jour, elle avait vu dans M. Casaubon un esprit tellement supérieur au sien, qu’elle s’attendait bien à ce qu’il fût souvent réclamé par des travaux auxquels elle ne pourrait prendre part ; aujourd’hui, après l’expérience bornée de sa vie de jeune fille, elle avait le bonheur de voir Rome, la cité de l’histoire visible et réelle, où le passé de toute une moitié du monde semble se mouvoir comme une procession funèbre, avec d’étranges images de l’antiquité et de merveilleux trophées.

Mais cette prodigieuse diversité de débris augmentait l’étrangeté du commencement de sa vie de femme et en faisait comme un rêve. Dorothée venait de passer cinq semaines à Rome, et par d’agréables matinées où l’automne et l’hiver semblaient se donner la main, comme un vieux couple heureux, dont un des membres va bientôt survivre à l’autre, dans une solitude glaciale, elle avait parcouru la ville en voiture, d’abord avec M. Casaubon, et dans les derniers temps, surtout avec Tartripp et leur excellent courrier. On l’avait menée dans les plus belles galeries, au points de vue les plus célèbres, on lui avait montré les ruines les plus grandioses, les églises les plus glorieuses ; et elle avait fini par préférer à tout le reste une promenade dans la campagne, là où elle pouvait se sentir seule avec la terre et le ciel, loin de l’écrasante mascarade des siècles passés, qui semblait parfois jeter sur sa propre vie un masque également énigmatique.

Pour ceux qui ont apporté à l’étude de Rome les ressources d’une science qui aspire comme une âme nouvelle dans toutes les révélations historiques, retraçant les transitions invisibles qui unissent tous les contrastes, pour ceux-là, Rome peut être encore le centre et le miroir du monde. Mais qu’ils veuillent bien concevoir un contraste historique de plus : qu’ils se représentent les révélations gigantesques de toute sorte tombant tout d’un coup de cette cité impériale et papale sur toutes les idées d’une jeune fille élevée dans le puritanisme de la Suisse et de l’Angleterre, nourrie d’histoires protestantes, arides et étroites, ne connaissant guère de l’art que la petite peinture de demoiselle, d’une jeune fille qui, avec sa nature ardente, employait le peu de science qu’elle possédait à se former des principes, pour y conformer ses actes, dont les émotions rapides donnaient immédiatement aux choses les plus abstraites le caractère d’un plaisir ou d’une peine ; d’une jeune fille enfin qui venait de devenir une femme, et que son acceptation enthousiaste de devoirs encore inconnus venait de plonger dans une préoccupation tumultueuse de sa destinée. Le poids de l’inintelligible Rome peut sembler léger à ces brillantes nymphes, qui n’y voient qu’un décor pour les joyeux pique-niques de la société étrangère ; mais Dorothée n’avait pas contre les impressions profondes de sa nature de semblable recours. Les ruines, les basiliques, les palais, les colosses s’élevant au milieu d’un présent avili, ou tout ce qui était vivant et animé semblait plongé dans la dégradation d’une outrageante superstition, tous ces vastes débris d’ambition terrestre ou d’idéal spirituel, confusément mêlés avec les signes manifestes de l’oubli et de la décadence, la frappèrent d’abord comme d’un choc électrique, puis s’appesantirent douloureusement sur elle, en une accumulation d’idées confuses, prête à faire déborder le flot de son émotion. Tantôt pâles, tantôt ardentes, des images s’emparaient de sa jeune âme et se fixaient, même à son insu, dans sa mémoire, préparant ainsi d’étranges associations qui devaient l’accompagner durant les années de sa maturité. Toute sa vie, quand il lui arriva de se trouver dans des états d’abandon, de morne tristesse, Dorothée continua à revoir au dedans d’elle-même la grandeur majestueuse de Saint-Pierre, l’énorme coupole de bronze, l’ardeur et l’enthousiasme des prophètes et des évangélistes éclatant sur les mosaïques des plafonds, et par-dessus le tout les grandes tentures rouges du jour de Noël.

Ce n’est pas que cet effroi intérieur de Dorothée eût rien de bien exceptionnel. Combien de jeunes âmes, dans toute leur virginité, sont jetées ainsi au milieu des complexités troublantes de la vie, et ont à s’y frayer seules un chemin, pendant que les ainés s’en vont à leurs affaires. On ne considérera pas non plus comme bien tragique, je suppose, ce fait de découvrir mistress Casaubon dans un accès de pleurs, six semaines après son mariage. Il n’est pas exceptionnel d’éprouver quelque découragement ou quelque défaillance de cœur, en découvrant quel est l’avenir réel qui prend la place de notre avenir imaginaire, et nous ne nous attendons pas que l’on s’émeuve profondément de ce qui n’est pas exceptionnel.

Nos cœurs ne s’affectent plus des malheurs trop communs, et c’est un bien, car peut-être seraient-ils incapables de les supporter. Si nous avions une vision nette de tout ce qui se passe dans chaque vie humaine, ce serait comme d’avoir des sens assez aiguisés pour entendre pousser les brins d’herbe et battre le cœur de l’écureuil ; et nous succomberions sans doute en surprenant ces bruits d’au delà du silence. Tous tant que nous sommes, même les plus subtils, nous portons dans notre promenade à travers le monde comme un épais matelas sur nos esprits obtus.

Cependant Dorothée pleurait, et, si elle avait dû en expliquer la cause, elle n’eût pu trouver, pour le faire, que des paroles vagues et générales comme les miennes : en donner une explication plus précise et plus directe eût été pour elle aussi difficile qu’il nous le serait de faire une histoire des ombres et des lumières ; car l’avenir réel qui remplaçait pour elle l’avenir imaginaire puisait sa substance même dans les mille petites particularités qui venaient discrètement influencer toutes ses idées sur M. Casaubon et sur ses rapports d’épouse avec lui, les éloignant peu à peu de ce qu’elles avaient été dans son rêve de jeune fille. Il était encore trop tôt pour qu’elle pût se rendre compte d’un tel changement, bien trop tôt, par conséquent, pour qu’elle eût l’idée d’avoir à faire appel, vis-à-vis de M. Casaubon, à cet élément indispensable de la vie de son âme, à ce sentiment toujours intact chez elle, le dévouement. La révolte permanente, le décousu d’une vie privée de toute grande tâche d’amour et de respect ne lui était pas supportable ; mais elle était alors dans une situation intermédiaire où l’énergie même de sa nature ne faisait qu’augmenter son trouble. Les premiers mois du mariage sont ainsi souvent un temps critique d’incertitude et de lutte, — que ce soit l’agitation d’un pauvre petit marais ou de masses d’eaux profondes, — et ce tumulte fait place ensuite à la sérénité.

M. Casaubon était-il moins savant qu’auparavant ? Sa manière de s’exprimer avait-elle changé, ou ses sentiments étaient-ils devenus moins louables ? Ô humeur changeante de la femme ! Sa chronologie lui faisait-elle défaut, ou son aptitude à vous énoncer non seulement une théorie, mais encore les noms de ceux qui la professaient, ou sa facilité à énumérer, à la première demande, les points principaux d’un sujet quelconque ? Et Rome n’était-elle pas, dans tout l’univers, le lieu le plus propre à donner libre cours à de si rares talents ? L’enthousiasme de Dorothée elle-même n’avait-il pas eu sa source principale dans la perspective d’alléger le pesant fardeau et peut-être la tristesse que causait souvent sa tâche laborieuse à celui qui l’avait entreprise ? Et il était plus clair que jamais que cette charge et cette tristesse pesaient sur M. Casaubon.

Les réponses à ces questions sont aussi simples que décisives. Mais, sans que rien d’autre eût changé, l’éclairage avait changé ; vous ne pouvez plus, en plein midi, découvrir la brillante aurore. Fait éternellement vrai : l’homme dont vous ne connaissez la nature que par ses entrées et ses sorties rapides, durant les quelques semaines de fiançailles où l’imagination joue un si grand rôle, cet homme peut, à le voir dans la continuité journalière des rapports de mari à femme, se révéler meilleur ou pire que ce que vous aviez pressenti, mais certainement il n’apparaîtra jamais absolument le même. Nous commençons par savoir peu et croire beaucoup ; et nous finissons quelquefois par tout le contraire.

Nul homme cependant n’était plus incapable que M. Casaubon d’affecter ce qu’il n’était pas : son caractère était aussi sincère que celui de n’importe quel animal ruminant, et certes ce n’était pas lui qui avait contribué à édifier les illusions que Dorothée s’était créées sur son compte. Comment se fait-il que, durant les semaines qui suivirent son mariage, Dorothée eût senti avec une douloureuse angoisse, sinon clairement distingué, que les grandes perspectives, les vastes et purs espaces qu’elle avait rêvé de trouver dans l’âme de son mari, étaient remplacés par d’étroits corridors, des passages sinueux qui semblaient ne mener nulle part ? Durant les fiançailles, on regarde tout comme provisoire et comme préliminaire, on prend la plus mince preuve de vertu ou de talent pour l’échantillon d’un trésor inépuisable que nous révéleront les loisirs plus étendus du mariage. Mais, une fois le seuil du mariage franchi, c’est sur le présent que se concentrent l’attente et l’espérance antérieures ; une fois embarqué sur la galère conjugale, vous êtes bien forcé de vous apercevoir que vous n’avancez pas, que vous n’avez même pas la mer à portée du regard, que vous ne faites qu’explorer un bassin clos de tous côtés.

M. Casaubon, avant son mariage, avait bien souvent insisté sur des points ou des détails suspects dont Dorothée ne pouvait saisir le véritable sens ; mais cette légère lacune dans l’accord de leurs âmes pouvait alors facilement s’expliquer et, appuyée sur sa confiance dans l’avenir, elle avait écouté avec une patience respectueuse l’énumération de tous les arguments que l’on pourrait alléguer contre l’opinion toute nouvelle de M. Casaubon sur le dieu philistin Dagon ou autres dieux poissons ; elle songeait qu’elle aussi, plus tard, arriverait sans doute, sur ce sujet qui le touchait de si près, au même point de vue qui en faisait pour lui quelque chose de si important. De même, pouvait-on facilement attribuer la légèreté et le ton dédaigneux avec lesquels il traitait les questions qui la touchaient le plus, à l’état de préoccupation et de fièvre où il était et qu’elle-même avait partagé, durant leur temps de fiançailles. Mais, aujourd’hui, depuis qu’ils étaient à Rome, émue par tous les courants de sa sensibilité, arrivés en elle à un bouillonnement tumultueux, ayant devant elle un nouveau problème de vie, elle s’était aperçue de plus en plus clairement, et avec une confuse terreur, que son cœur se laissait aller à de continuels accès de colère, de répulsion, de lassitude désespérée. Elle n’avait aucun moyen de savoir si le judicieux Hooker ou tout autre héros de l’érudition eût ressemblé à M. Casaubon, à cette période de sa vie, aussi ne pouvait-il pas même profiter des avantages de la comparaison ; mais la façon dont son mari lui commentait les objets qui les entouraient, si étrangement faits pour impressionner, l’avait bientôt affectée d’une sorte de frisson mental : peut-être avait-il la meilleure intention du monde de s’acquitter convenablement de son devoir, mais, dans tous les cas, rien que par manière d’acquit. Ce qui était neuf et frais pour son cœur, à elle, était déjà vieux et usé pour le sien ; la faculté de penser et de sentir qu’avait excitée en lui la vie générale de l’humanité, s’était depuis longtemps réduite à une sorte de sec et froid raisonnement, à un embaumement de science sans vie.

Quand il disait : « Cela vous intéresse-t-il, Dorothée ? Resterons-nous ici encore un peu ? — Je suis prête à rester, si vous le désirez, » il lui semblait que rester ou s’en aller était également triste. Ou bien : « Voudriez-vous aller à la Farnésine, Dorothée ?… Elle renferme des fresques célèbres, dessinées ou peintes par Raphaël, et que beaucoup de personnes jugent dignes d’être visitées… — Mais cela vous intéresse-t-il, vous ? » était toujours la réponse de Dorothée.

— Je les crois très estimées. Il y en a qui représentent la fable de Cupidon et de Psyché, qui est probablement l’œuvre romanesque d’une certaine époque littéraire, mais ne saurait être considérée, à ce qu’il me semble, comme un véritable produit mythique. Si vous aimez ces peintures murales, nous pouvons facilement y aller en voiture ; et alors je crois que vous aurez vu les principales œuvres de Raphaël, dont il serait dommage d’omettre une seule, pendant un séjour à Rome. C’est le peintre qui a su combiner la grâce la plus parfaite de la forme avec la sublimité de l’expression. Telle m’a du moins paru être l’opinion des connaisseurs.

Ce genre de réplique faite d’un ton mesuré, aussi officiel que celui d’un pasteur officiant selon les rites, ne contribuait pas à faire éclater à ses yeux les gloires de la Cité éternelle, ou à lui faire espérer qu’une connaissance plus complète de ces merveilles en éclairerait le monde pour elle d’une plus radieuse lumière. Il n’y a guère pour une jeune et ardente nature de contact plus déprimant que celui d’un esprit que de longues années de science et d’érudition ont amené à une absence totale d’intérêt ou de sympathie.

Sur d’autres sujets pourtant, M. Casaubon faisait preuve d’une opiniâtreté de travail et d’une activité qu’on regarde généralement comme un effet de l’enthousiasme, et Dorothée était anxieuse de suivre avec lui cette direction naturelle de ses idées ; elle ne voulait pas surtout qu’il pût jamais lui faire sentir qu’elle était pour lui une entrave dans cette voie. Mais graduellement elle cessait de croire et d’espérer avec sa joyeuse confiance d’autrefois, que là où elle le suivrait, elle découvrirait de vastes perspectives nouvelles. Le pauvre M. Casaubon lui-même se perdait dans de petits recoins, dans des escaliers sinueux ; et dans ses conceptions troubles, dans ses expositions obscures des dieux Cabires et de tous les parallèles imparfaits des autres mythologistes, il perdait facilement de vue l’objet initial de son œuvre. Quand il avait son flambeau allumé devant lui, il oubliait le manque de fenêtres, et, au milieu de ses notes et de ses critiques sur les travaux des autres savants, il en arrivait, en s’absorbant dans les divinités solaires, à devenir indifférent à la lumière du soleil.

Chez M. Casaubon, ces traits de caractère, fixes et immuables comme son ossature, eussent pu échapper plus longtemps à Dorothée, s’il l’eût encouragée à donner un libre cours à ses sentiments de femme et de jeune fille, si, tenant ses mains entre les siennes, il eût écouté avec le délice de la sympathie et de la tendresse les récits de tout ce qui constituait son expérience à elle, et s’il lui eût accordé en retour la même espèce d’intimité, faisant de la vie passée de chacun d’eux une partie de leur science et de leur affection mutuelle, ou encore si elle avait pu trouver un aliment à son affection dans ces caresses d’enfant, qui sont un besoin pour toute femme tendre, depuis le jour où elle a commencé par couvrir de baisers la tête chauve et dure de sa poupée, créant, des trésors de son amour, une âme heureuse dans ce corps de bois. Dorothée, dans l’ardeur de son âme, eût été heureuse de baiser les manches de l’habit de M. Casaubon ou les lacets de ses souliers, s’il lui eût seulement donné une autre signe d’encouragement que de la déclarer, avec sa gravité toujours correcte, une nature essentiellement féminine et affectueuse, tout en lui marquant par sa manière polie de lui avancer un siège, combien il trouvait d’enfantillage et d’exagération dans ces manifestations. Quand il s’était acquitté le matin, avec tout le soin convenable, de sa toilette de ministre, il pouvait être préparé pour ces petites aménités de la vie correspondant à un esprit chargé de matière inédite, et dont la raide cravate empesée de l’époque était l’image, mais pas pour d’autres. Et par un triste contraste, les idées et les résolutions de Dorothée semblaient une glace fondante, perdue et flottante dans un courant chaud dont elles n’avaient été qu’une première forme. Incapable de rien apprendre autrement que par le cœur, elle était humiliée de se sentir victime du sentiment. Toute sa force se perdait en accès d’agitations, de luttes, de désespoir ; puis de nouveau lui revenaient ces visions d’une vie de renoncement, transformant en devoir toutes les dures conditions de l’existence.

Pauvre Dorothée ! Dans cet état, elle était certainement importune à elle-même ; mais, ce jour-là, pour la première fois, elle devint importune à M. Casaubon. Elle s’était mise à table pour déjeuner avec la ferme résolution de secouer ce qu’elle appelait intérieurement son égoïsme, et elle tourna vers son mari un visage rempli d’animation et d’intérêt, quand il lui dit : « Il faut, ma chère Dorothée, comme à des préliminaires de départ, songer maintenant à tout ce que nous n’avons pas encore fait ici. Je serais volontiers revenu plus tôt en Angleterre, afin d’être à Lowick pour le moment de Noël ; mais mes recherches se sont forcément prolongées au delà de mes prévisions. Je crois cependant que notre séjour ne s’est pas écoulé pour vous d’une manière désagréable. Parmi toutes les curiosités de l’Europe, Rome a toujours compté dans les plus saisissantes et même les plus édifiantes sons certains rapports. Je me souviens toujours que je considérai comme une époque dans ma vie, celle où je la visitai pour la première fois ; c’était après la chute de Napoléon, événement qui rouvrait le continent aux voyageurs. En vérité, je crois que c’est une des villes auxquelles on a appliqué cette hyperbole emphatique : « Voir Rome et puis mourir. » Mais, pour vous, je proposerais une légère altération au texte et je dirais : « Voir Rome en nouvelle mariée et vivre désormais en femme heureuse. »

M. Casaubon prononça ce petit discours avec la plus consciencieuse intention de remplir son devoir, clignant de l’œil, balançant la tête et concluant par un sourire. Il n’avait pas trouvé que l’état de mariage fût précisément un délice, mais il n’avait pas d’autre pensée que d’être un mari irréprochable, et de rendre sa charmante jeune femme aussi heureuse qu’elle méritait de l’être.

— Vous êtes, je l’espère aussi, pleinement satisfait de notre séjour, je veux dire de son résultat pour vos études, dit Dorothée, essayant de fixer son esprit sur le sujet qui intéressait le plus son mari.

— Oui, dit M. Casaubon avec cette intonation particulière de la voix qui fait de ce mot une demi-négation. J’ai été entraîné plus loin que je ne le pensais ; plusieurs points utiles à noter se sont présentés, et sans en avoir directement besoin, je ne pouvais cependant les omettre. Cette tâche, malgré l’assistance d’un secrétaire, a été tant soit peu laborieuse, mais votre société m’a heureusement préservé de cette préoccupation d’idées trop continue qui me poursuivait en dehors de mes heures de travail, et qui a été la plaie de ma vie solitaire.

— Je suis bien aise que ma présence ait apporté quelque différence pour vous, dit Dorothée qui se rappelait distinctement certaines soirées où il lui avait semblé que l’esprit de M. Casaubon avait dû descendre dans la journée à de trop grandes profondeurs pour pouvoir remonter ensuite à l’air libre. J’espère, lorsque nous serons à Lowick, pouvoir vous être plus utile et prendre une part un peu plus grande à ce qui vous intéresse.

— Sans doute, ma chère, dit M. Casaubon, en s’inclinant i légèrement. Les notes que j’ai prises ici demanderont à être mises au net, et, si vous le voulez bien, vous pourrez vous en occuper sous ma direction.

— Et tous vos manuscrits, reprit Dorothée, dont le cœur s’était déjà enflammé silencieusement sur ce sujet, au point de ne pouvoir plus maintenant s’empêcher de l’aborder, toutes ces rangées de volumes, n’en ferez-vous pas maintenant ce dont vous aviez l’habitude de me parler ? Ne vous déciderez-vous pas à en extraire tout ce qui pourra vous être utile, et ne commencerez-vous pas à écrire ce livre qui devra faire profiter le monde de votre vaste érudition ? J’écrirai sous votre dictée, ou bien je copierai, je rédigerai ce que vous me direz : je ne puis pas être bonne à autre chose.

Dorothée, de la façon la plus inexplicable, dans toute la confusion de ses obscures sensations féminines, s’arrêta avec un léger sanglot, et ses yeux se remplirent de larmes.

Cette marque d’exagération dans ses sentiments n’était pas pour plaire à M. Casaubon, mais une autre raison devait lui faire trouver les paroles de Dorothée les plus blessantes et les plus irritantes qu’elle eût pu employer. Elle était aveugle devant les troubles intérieurs de son cœur, à lui, comme il l’était lui-même devant ceux de Dorothée : elle n’avait pas encore appris à connaître, dans l’âme de son mari, ces luttes cachées qui ont droit à notre pitié. Elle n’avait pas encore eu la patience d’écouter les battements de son cœur, ne sentant que les agitations violentes du sien propre. La voix de Dorothée résonnant à l’oreille de M. Casaubon semblait accentuer, d’une forme claire, ces sourdes suggestions de sa conscience qu’il avait pu prendre jusque-là pour un effet d’imagination ou pour l’illusion d’une sensibilité exagérée mais, lorsque nous entendons répéter tout haut ces suggestions secrètes, nous n’y voulons plus voir que dureté et injustice, et nous nous dressons pour y résister. Le simple fait d’avoir à nous faire nous-mêmes un aveu humiliant nous aigrit ; — combien ne nous sentons-nous pas plus aigris encore, en entendant sortir des lèvres d’un observateur sagace, en syllabes distinctes, nettement articulées, ces murmures confus de notre âme que nous essayions de traiter de maladifs, et contre lesquels nous nous révoltions, n’y voulant voir qu’un commencement d’engourdissement ! Et ce cruel accusateur du dehors était là, sous la forme d’une femme ; — non, d’une jeune mariée qui, au lieu de considérer ses compendieux manuscrits et l’abondance de ses papiers avec le respect superstitieux d’un léger petit canari, semblait se changer en un espion doué pour surveiller toutes choses d’un pouvoir d’induction maligne. Sur tout ce qui touchait à ce point spécial, M. Casaubon possédait une sensibilité égaie à celle de Dorothée, et une non moins rare promptitude à s’en imaginer beaucoup plus qu’il n’y en avait. Il avait observé d’abord avec satisfaction la capacité qu’avait Dorothée d’estimer à sa valeur un objet qui en était si digne ; il s’aperçut maintenant, avec une soudaine terreur, que cette capacité pouvait bien faire place à de la présomption, cette estime à la plus exaspérante de toutes les critiques, celle qui conçoit vaguement la hauteur du but poursuivi, mais n’a pas la moindre notion de la peine qu’il en coûte pour y atteindre.

Pour la première fois, depuis que Dorothée le connaissait, un rapide éclair passa sur le visage de M. Casaubon.

— Mon amour, dit-il, avec une irritation contenue par la bienséance, vous pouvez me laisser le soin de connaître les temps et les saisons qui conviennent aux différents degrés d’une œuvre, dont la mesure est au-dessus des conjectures de spectateurs ignorants et superficiels. Il m’eut été facile de demander au tirage d’opinions en l’air un succès passager ; mais l’épreuve du chercheur scrupuleux sera toujours d’être salué par la dédaigneuse impatience des bavards, des bavards qui ne poursuivent que de mesquines entreprises, n’étant pas équipés pour les autres. Et il serait bon que l’on priât tous ces bavards de distinguer entre des jugements dont le véritable objet échappe absolument à leur portée, et des jugements dont une observation bornée et superficielle suffit à rassembler les éléments.

Casaubon prononça ce discours avec une énergie et une volubilité tout à fait inusitées chez lui. C’est que ce n’était pas, à vrai dire, une simple improvisation ; toutes ces idées avaient déjà pris corps dans un colloque intérieur avec lui-même, et elles s’échappaient aujourd’hui comme le noyau d’un fruit que fait éclater une chaleur soudaine. Dorothée n’était pas seulement sa femme : elle était la personnification de ce monde frivole qui entoure l’auteur méconnu et désespéré.

À son tour Dorothée fut irritée. N’avait-elle pas étouffé tous les sentiments de son cœur pour y conserver le désir unique de s’associer autant qu’il serait possible aux grands intérêts de son mari ?

— Mon jugement était sans doute un jugement superficiel, comme je suis capable d’en former, répondit-elle avec un prompt ressentiment qui n’avait pas besoin de réfléchir. Vous m’avez montré les rangées de vos volumes de notes, vous m’en avez souvent parlé, vous m’avez dit souvent qu’elles avaient besoin d’être rédigées. Mais je ne vous ai jamais entendu parler de l’œuvre que vous vouliez publier. Ces choses-là étaient très simples à comprendre, et mon jugement n’est pas allé plus loin. Je vous demande seulement de me permettre de vous être bonne à quelque chose.

Dorothée se leva pour quitter la table, et M. Casaubon, sans répondre, prit une lettre déposée à côté de lui, comme pour la relire attentivement. Ils étaient froissés tous deux de leur situation mutuelle, de ce que chacun d’eux eût trahi de la colère envers l’autre. S’ils avaient été chez eux, installés à Lowick, dans la vie ordinaire, entourés de leurs voisins, le choc eût été moins embarrassant ; mais, pendant un voyage de noces dont le but exprès est d’isoler deux êtres, sous le prétexte qu’ils sont l’univers l’un pour l’autre, le sentiment du désaccord entre eux est, pour ne pas dire plus, quelque chose de confondant et d’écrasant. Changer son méridien, se placer dans une solitude morale afin de diminuer les points de contact périlleux, trouver un sujet de conversation, et se tendre un verre d’eau sans se regarder n’est déjà pas une situation bien satisfaisante, même pour les cœurs les moins délicats. Pour la sensibilité encore dépourvue d’expérience de Dorothée, c’était une catastrophe qui renversait toutes ses perspectives d’avenir ; et, pour M. Casaubon, c’était aussi une peine toute nouvelle ; il n’avait jamais fait auparavant de voyage de noces, jamais non plus il ne s’était encore trouvé avec personne dans cette étroite union qui allait devenir pour lui un assujettissement plus grand qu’il ne l’avait imaginé : — non seulement sa jeune et charmante femme exigeait de lui beaucoup de considération (il ne la lui avait pas marchandée), mais elle venait de se montrer capable de l’agiter cruellement, sur un sujet où il aurait eu précisément besoin d’un calmant. Au lieu du rempart tutélaire qu’il avait voulu se donner contre ce cortège de pensées, froid et brumeux auditoire de sa vie sans enthousiasme, il n’avait fait que lui fournir un corps plus substantiel. Pour le moment, aucun d’eux ne trouvait possible d’adresser la parole à l’autre. Changer les dispositions arrêtées, refuser de sortir, c’eût été, de la part de Dorothée, faire preuve d’une persistance d’irritation, devant laquelle sa conscience recula ; car elle commençait à se trouver des torts.

Si juste que fût son indignation, son idéal n’était pas de réclamer justice, mais de donner de la tendresse aux autres. Aussi, quand la voiture fut arrivée devant leur porte, elle partit avec M. Casaubon pour le Vatican, traversa avec lui la galerie des Inscriptions, et, après l’avoir quitté à l’entrée de la Bibliothèque, elle continua à errer dans le musée, indifférente à tout ce qui l’entourait. Elle n’avait nul désir de rentrer ni de se faire mener ailleurs. C’était au moment où elle se séparait de M. Casaubon, que Naumann l’avait aperçue pour la première fois ; lorsqu’il la retrouva plus tard dans la salle des Statues, c’était la méditation réveuse dans laquelle elle était plongée, qui rendait pour un artiste son attitude si remarquable. En réalité, Dorothée ne voyait pas plus le rayon de soleil tombant sur le sol que les statues autour d’elle ; elle voyait au dedans d’elle-même la lumière des années qui allaient se succéder dans son propre home, au milieu des champs, des ormes, des routes bordées de haies de l’Angleterre, et le chemin de la vie à travers ces années qu’elle avait voulu remplir de dévouement et de sérénité, ne lui apparaissait plus aussi clair qu’autrefois. Mais il y avait dans l’âme de Dorothée un courant qui, tôt ou tard, entraînait toutes ses pensées et tous ses sentiments ; — c’était son aspiration, l’acheminement de tout son être vers la vérité éternelle, vers le bien le plus désintéressé de ce monde. Sûrement, il existait quelque chose de meilleur que la colère et le désespoir.



CHAPITRE IX


C’est ainsi que Dorothée en vint à sangloter dès qu’elle se trouva seule et tranquille dans son appartement. Mais elle fut soudainement tirée de son état par un coup frappé à la porte, qui lui fit en toute hâte essuyer ses yeux. Tantripp venait lui remettre une carte, en lui disant qu’un monsieur attendait dans l’antichambre. Le courrier avait prévenu ce gentleman que mistress Casaubon était seule à la maison, à quoi il avait répondu qu’il était parent de M. Casaubon : Madame voulait-elle le recevoir ?

— Oui, dit Dorothée sans hésitation, faites-le entrer au salon.

Ses impressions sur le jeune Ladislaw se bornaient à peu près à se rappeler que, lorsqu’elle l’avait vu à Lowick, on lui avait parlé de la générosité de M. Casaubon à son égard, et aussi qu’elle avait pris quelque intérêt à son hésitation sur le choix d’une carrière. Elle était ravie de tout ce qui lui donnait une occasion de témoigner de ses sentiments de sympathie active, et, en ce moment, il lui semblait que cette visite vînt juste à point pour l’arracher à sa mauvaise humeur et à son absorption en elle-même, pour lui rappeler la bonté de son mari, et lui faire sentir qu’elle avait le droit maintenant d’être de moitié avec lui dans ses bonnes actions. Elle attendit quelques minutes avant de se présenter ; mais, lorsqu’elle entra dans la chambre voisine, il restait sur son visage assez de traces de larmes pour lui donner une expression encore plus juvénile qu’à l’ordinaire et presque suppliante. Elle alla au-devant de Ladislaw avec ce sourire adorable de la bonté, où il n’entre pas un grain de vanité, et lui tendit la main. Il était de quelques années plus âgé qu’elle ; mais, en cet instant, son teint se couvrant tout à coup de rougeur, il paraissait de beaucoup le plus jeune et il parla avec une timidité très différente de l’insouciance de ses manières avec son compagnon ; Dorothée, étonnée de son trouble et voulant le mettre à l’aise, n’en devint que plus calme.

— J’ignorais que vous fussiez à Rome, ainsi que M. Casauhon, jusqu’à ce matin, quand je vous ai vue au musée du Vatican ; je vous ai reconnue tout de suite, mais j’ai pensé que je trouverais à la poste restante l’adresse de M. Casaubon, et j’étais désireux de lui rendre mes devoirs, ainsi qu’à vous, le plus tôt possible.

— Veuillez bien vous asseoir. Il n’est pas ici en ce moment mais il sera heureux, j’en suis sûre, d’avoir par moi de vos nouvelles, dit Dorothée s’asseyant distraitement elle-même entre la cheminée et la fenêtre, et lui désignant une chaise en face d’elle, avec tout le calme d’une gracieuse maîtresse de maison. M. Casaubon est très occupé, mais vous nous laisserez votre adresse n’est-ce pas ? et il vous écrira.

— Vous êtes bien bonne, dit Ladislaw, qui commençait à oublier sa défiance, en observant avec intérêt les naïves traces des larmes qui avaient altéré le visage de la jeune femme. Mon adresse se trouve sur ma carte. Mais, si vous le permettez, je reviendrai demain à une heure où M. Casaubon sera chez lui.

— Il va lire tous les jours à la bibliothèque du Vatican, et vous aurez de la peine à le rencontrer, si vous ne prenez rendez-vous. Surtout à présent. Nous sommes sur le point de quitter Rome et il est très occupé. Il est généralement sorti à peu près depuis le déjeuner jusqu’au dîner. Mais je suis sure qu’il voudra vous avoir une fois à dîner.

Will Ladislaw demeura muet d’étonnement. Il n’avait jamais aimé M. Casaubon ; et, n’eût été l’obligation qu’il lui avait, il s’en serait moqué comme d’une bûche d’érudition. Mais l’idée de ce pédant desséché, de cet élaborateur de niaiseries à peu près aussi importantes que le fonds de fausses antiquités amassées dans l’arrière-boutique du brocanteur, l’idée de cet homme se faisant épouser d’une jeune et adorable créature, et passant loin d’elle toute sa lune de miel, pour aller tâtonner à la recherche de vieilles fadaises moisies (Will affectionnait l’hyperbole), cette image ridicule qui lui apparut tout d’un coup le frappa d’une sorte de dégoût ; il était partagé entre l’envie d’éclater de rire et l’envie non moins déplacée de laisser libre cours à son mépris et à son irritation. Pendant un instant, il eut le sentiment que cette lutte intérieure amenait sur ses traits mobiles une grimace singulière, mais un effort énergique ne la fit enfin aboutir à rien de plus méchant qu’un gracieux sourire.

Dorothée s’en étonna ; mais ce sourire était irrésistible, et il se refléta sur son visage, à elle. C’était une séduction que le sourire de Will Ladislaw, pour quiconque n’était pas fâché contre lui ; c’était un jet de lumière intérieure, illuminant ses yeux et son teint transparent, se jouant dans chaque courbe et chaque ligne de son visage, comme si quelque Ariel les touchait d’un charme nouveau pour en bannir à jamais toute trace de souci. Dorothée lui demanda d’un ton curieux :

— Quelque chose vous amuse ?

— Oui, dit Ladislaw, rarement pris au dépourvu. Je songeais à la grimace que j’ai faite, la première fois que je vous vis, quand vous avez si bien aplati mon pauvre dessin sous votre critique.

— Ma critique ? dit Dorothée s’étonnant davantage encore. Certainement non. Je me sens toujours affreusement ignorante en peinture.

— Je vous ai soupçonnée d’en savoir assez long au contraire pour trouver juste ce qu’il y avait à dire. Vous avez dit alors, je ne pense pas que vous vous en souveniez comme moi je m’en souviens, que le rapport de mon esquisse avec la nature vous échappait absolument. Du moins, l’avez-vous donné à entendre.

Will put rire à présent aussi bien que sourire.

— C’était là précisément mon ignorance, repartit Dorothée, admirant la bonne humeur de Will. Si j’ai dit cela, c’est que je n’ai jamais pu découvrir la beauté d’un tableau, même de ceux que tous les bons juges déclaraient magnifiques, au dire de mon oncle. Et j’ai visité Rome dans la même ignorance. Il y a, relativement, peu de peintures dont je puisse véritablement jouir. D’abord, quand j’entre dans une salle dont les murs sont couverts de fresques ou de tableaux précieux, j’éprouve une sorte de crainte respectueuse comme un enfant qui, assistant à de grandes cérémonies, n’en voit que les riches costumes et les longues processions ; je me sens en présence d’une vie supérieure à la mienne. Mais, quand je commence à examiner ces tableaux l’un après l’autre, ou bien la vie m’en semble s’évanouir, ou bien elle produit sur moi un effet violent et étrange. Cela doit tenir à l’engourdissement de mon intelligence. Je vois tant de choses à la fois et je n’en comprends pas la moitié. On finit toujours alors par se trouver stupide. Il est triste d’entendre dire qu’une chose est extrêmement belle et de ne pouvoir sentir qu’elle est belle. C’est comme d’être aveugle et d’entendre parler du ciel.

— Oh ! pour arriver au sentiment de l’art, il y a beaucoup à apprendre, dit Will. (Il n’était plus possible de douter maintenant de la sincérité de l’aveu de Dorothée.) L’art est un vieux langage avec une quantité de styles d’emprunt et artificiels, et le plus grand plaisir qu’on retire de les connaître, c’est parfois uniquement la satisfaction même de les connaître. Je jouis immensément ici de l’art sous toutes ses formes ; mais si je voulais analyser cette jouissance, je la trouverais, je présume, tissée de bien des fils différents. C’est quelque chose que de barbouiller un peu soi-même et d’avoir une idée du procédé.

— Vous avez peut-être l’intention d’être peintre ? demanda Dorothée avec un intérêt nouveau. Vous voulez faire de la peinture votre carrière ? M. Casaubon sera heureux d’apprendre que vous avez fixé votre choix.

— Non, oh non ! fit Will avec un peu de froideur. Je suis bien résolu à ne pas suivre cette carrière-là. C’est une vie trop exclusive et qui n’a malheureusement qu’un seul côté. J’ai beaucoup vu tous ces artistes allemands qui sont ici : je suis venu de Francfort avec l’un d’eux. Il y en a qui sont très bien, brillants même ; mais je n’aimerais pas en arriver, comme eux, à ne plus considérer l’univers autrement qu’au point de vue de l’artiste.

— Je comprends bien cela, dit Dorothée avec sympathie. Et, quand on est à Rome, il vous semble qu’il y a tant de choses qui seraient plus nécessaires dans le monde que les tableaux. Mais, si vous avez le génie de la peinture, ne serait-ce pas bien de vous en servir ? Peut-être pourriez-vous faire de plus belles choses que celles qui sont ici, ou du moins différentes ; cela romprait la monotonie de tous ces tableaux entassés qui se ressemblent.

On ne pouvait se méprendre à cette naïveté et Will se sentit encouragé à une entière franchise.

— Il faudrait un bien rare génie pour une œuvre nouvelle. Le mien, je le crains fort, ne me permettrait même pas de refaire bien ce qui a déjà été fait, ou du moins de le refaire assez bien pour que cela en valût la peine. Et ce n’est pas à force de travail que je réussirais davantage. Quand les choses ne me viennent pas facilement tout de suite, je n’y arrive jamais.

— J’ai entendu M. Casaubon regretter votre manque de persévérance, dit doucement Dorothée. Cette manière de prendre la vie comme un temps de vacances perpétuelles le choquait un peu.

— Oui, je connais l’opinion de M. Casaubon. Lui et moi, nous différons.

La nuance de dédain qui perça dans cette brève repartie blessa Dorothée. Le petit orage de la matinée l’avait rendue d’autant plus sensible à l’endroit de son mari.

— Certainement vous différez, dit-elle avec un certain orgueil. Je ne songeais pas à vous comparer : une puissance de travail aussi persévérante et aussi dévouée à la science que celle de M. Casaubon n’est pas commune.

Will vit bien qu’elle était offensée, mais son irritation et son aversion latente pour M. Casaubon ne firent que s’en accroître. C’était par trop intolérable de voir Dorothée vénérer un tel mari ; un homme qui n’est pas le mari ne trouve jamais agréable de rencontrer ce genre de faiblesse chez une femme.

— Non certainement, répondit-il vivement. Et voilà pourquoi c’est pitié de voir toute cette science perdue, comme tant d’autres travaux d’érudition en Angleterre, uniquement par ignorance du travail qui se poursuit à côté dans le reste du monde. Si M. Casaubon savait lire l’allemand, il s’épargnerait beaucoup de peine et d’ennui.

— Je ne vous comprends pas, dit Dorothée émue et anxieuse.

— Je veux dire seulement, reprit Will d’un ton léger, que les Allemands ont pris les devants dans les recherches historiques, et ils se moquent des résultats qu’on obtient en errant à travers les forêts la boussole à la main, alors qu’ils y ont déjà tracé de grandes routes. Quand je me trouvais autrefois avec M. Casaubon, je voyais bien qu’il aimait se boucher les oreilles là-dessus : ce fut presque à son corps défendant qu’il lut un traité écrit en latin par un Allemand. J’en étais vraiment attristé.

Will ne songeait qu’à porter une botte vigoureuse qui réduirait à néant ce labeur tant vanté de M. Casaubon, il ne pouvait prévoir l’impression qu’en ressentirait Dorothée. Le jeune Ladislaw n’était pas lui-même très fort sur les écrivains allemands, mais il n’est souvent pas besoin de beaucoup de savoir pour regarder en pitié l’insuffisance d’autrui.

La pauvre Dorothée, à la pensée que le travail de toute la vie de son mari pourrait être perdu, ressentit une vive douleur ; elle n’eut même pas la force de se demander si ce jeune homme, qui avait tant d’obligations à M. Casaubon, n’aurait pas dû se garder d’un tel langage. Elle demeura assise, sans parler, les yeux attachés sur ses mains, absorbée dans la tristesse de cette pensée.

Will cependant, une fois ses traits meurtriers lancés, se sentit presque honteux, s’imaginant, au silence de Dorothée, l’avoir offensée plus encore ; et il se reprochait d’arracher ainsi les plumes de la queue de son bienfaiteur.

— Ce qui me l’a fait regretter surtout, conclut-il en passant, comme c’est le cours ordinaire des conversations, du dénigrement à l’éloge peu sincère, ce qui me l’a fait regretter, c’est la gratitude et le respect que j’avais pour mon cousin. Pour un homme dont les talents et le caractère seraient moins distingués, cela n’aurait pas tant d’importance.

Dorothée le regarda : ses yeux brillant d’un éclat inusité exprimaient un sentiment violent, et, de son ton le plus triste, elle murmura :

— Comme je voudrais avoir appris l’allemand, à Lausanne ! Il y avait là beaucoup de professeurs allemands. Mais, à présent, je ne puis être bonne à rien.

Ces derniers mots de Dorothée furent pour Will une lumière nouvelle, mais encore mystérieuse. Comment en était-elle venue à accepter M. Casaubon ? Will avait éludé la question, la première fois qu’il avait vu Dorothée, en se disant qu’en dépit de l’apparence, elle devait être parfaitement désagréable, mais aujourd’hui la solution n’en pouvait plus être aussi simple et expéditive. En tout cas, Dorothée n’était sûrement pas désagréable. Elle n’était ni froidement adroite, ni mordante, mais adorablement naïve et sensible. C’était un ange abusé et séduit. Quel enchantement unique ce serait de pouvoir sans cesse attendre et recueillir les mélodieux fragments dans lesquels son âme et son cœur se dévoilaient dans une si simple ingénuité ? L’idée d’une harpe éolienne s’offrit encore à son esprit.

Elle s’était créé, pour se marier ainsi, quelque roman singulier. Et si M. Casaubon, pour l’emporter dans son repaire, se fût servi des griffes d’un dragon au lieu des formes légales, c’eût été un acte d’héroïsme obligatoire que de la délivrer et de se jeter à ses pieds. Mais il représentait quelque chose de bien plus difficile à vaincre qu’un dragon ; il représentait un bienfaiteur ; il avait le monde et l’opinion pour lui, et en ce moment même il entrait dans la chambre, irréprochable comme toujours de maintien et de démarche. Dorothée paraissait en proie à un regret, et à une toute fraîche inquiétude ; Will, de son côté, à ses réflexions, à son admiration pour les sentiments de la jeune femme.

M. Casaubon ressentit à cette vue une surprise dépourvue de toute espèce d’agrément, mais il ne se départit pas de sa politesse habituelle, pour saluer Will, qui se levait et lui expliquait sa présence chez lui. M. Casaubon était moins heureux que d’habitude et, peut-être pour cette raison, paraissait plus éteint et plus terne encore ; effet qui, sans cela, aurait pu être attribué au contraste de sa personne avec celle de son jeune cousin. La première impression que donnait l’aspect de Will était celle d’une clarté brillante et ensoleillée, ajoutant quelque chose de plus indéterminé encore, à sa mobilité d’expression. Les traits eux-mêmes paraissaient changer de forme ; sa bouche semblait tantôt grande et tantôt petite, et une légère ride du nez était faite comme pour ajouter aux métamorphoses du visage. Quand il tournait la tête d’un mouvement brusque, ses cheveux semblaient jeter des étincelles, et quelques personnes croyaient voir la marque du génie dans cet éclair de lumière. M. Casaubon était debout sans nul rayon sur sa physionomie.

Tandis que Dorothée tournait sur son mari des yeux anxieux, elle n’était peut-être pas insensible à ce contraste, mais ce sentiment ne faisait que s’ajouter à d’autres causes pour rendre plus vive encore la nouvelle alarme qu’elle venait de ressentir ; pour la première fois il s’élevait dans son cœur une tendresse compatissante, éveillée non plus par ses propres rêves, mais par les réalités de la destinée de son mari. Pourtant la présence de Will en ce moment la rendait comme plus libre et plus à l’aise ; la bonne humeur de sa jeunesse était agréable, et peut-être aussi la sincérité de ses convictions. Elle sentait un besoin immense d’avoir quelqu’un à qui parler, et jamais auparavant elle n’avait rencontré personne d’aussi souple, d’aussi prompt à tout comprendre.

M. Casaubon émit gravement l’espoir que Will passait son temps à Rome d’une façon aussi profitable qu’agréable — il avait cru que son intention était de rester dans l’Allemagne du Sud, — puis il le pria de venir dîner avec eux le lendemain ; ils pourraient alors causer plus à l’aise car, pour le moment, il se sentait un peu fatigué. Ladislaw comprit l’intention, et, après avoir accepté, se retira sur-le-champ.

Les yeux de Dorothée suivaient avec anxiété son mari, qui s’abaissa d’un air de lassitude sur un canapé, appuyant sa tête sur sa main et regardant à terre. La rougeur aux joues et le regard brillant, elle vint s’asseoir à côté de lui et lui dit :

— Pardonnez-moi de vous avoir parlé si vivement ce matin. J’ai eu tort. Je crains de vous avoir blessé et de vous avoir rendu cette journée encore plus pénible.

— Je suis heureux que vous le sentiez ainsi, ma chère, dit M. Casaubon. Il parlait avec calme, la tête légèrement inclinée de son côté mais, tout en la regardant, il restait dans ses yeux une expression inquiète.

— Mais vous me pardonnez, n’est-ce pas ? reprit Dorothée avec un sanglot étouffé. Dans son besoin de quelque manifestation de tendresse, elle ne demandait qu’à exagérer ses torts. L’amour ne verrait-il pas de loin son repentir et ne se jetterait-il pas à son cou pour l’embrasser ?

— Ma chère Dorothée, celui qui ne se contente pas du repentir n’est fait ni pour le ciel ni pour la terre : vous ne pensez pas que je mérite d’être ainsi doublement banni par cette sévère sentence, dit M. Casaubon, faisant effort pour accentuer sa phrase et pour sourire du bout des lèvres.

Dorothée resta silencieuse, mais une larme, qui était venue avec son sanglot de tout à l’heure, persista à tomber.

— Vous êtes excitée, ma chère. Je ressens, moi aussi, les suites pénibles d’un trouble d’esprit trop grand, dit M. Casaubon.

Il songeait, en réalité, à lui dire qu’elle n’eût pas dû recevoir le jeune Ladislaw en son absence ; mais il s’en abstint, d’abord parce qu’il sentit combien il serait peu gracieux, de sa part, de formuler contre elle un nouveau grief, au moment où elle avouait son repentir, pour s’épargner aussi à lui-même la fatigue d’une nouvelle agitation, et puis, enfin, parce qu’il était trop fier pour laisser voir la jalousie de ses sentiments ; la rivalité de ses confrères en érudition n’avait pas si complètement absorbé tout ce qu’il possédait de jalousie, qu’il ne lui en restât encore quelque peu à répandre dans d’autres directions. Il y a une sorte de jalousie qui a à peine besoin de feu pour s’allumer. Ce n’est pas encore une passion, c’est le premier point noir qui se forme dans l’abattement brumeux et glacé de l’égoïsme inquiet.

— Je crois qu’il serait temps de nous habiller, ajouta-t-il en regardant sa montre.

Ils se levèrent tous deux, et jamais plus il n’y eut entre eux la moindre allusion à ce qui s’était passé ce jour-là.

Dorothée se le rappela toujours avec cette netteté que conservent dans la mémoire les époques de notre vie qui ont vu quelque chère espérance s’évanouir, ou quelque élément nouveau s’élever à notre horizon. C’était une folle illusion qui lui avait fait espérer de trouver chez M. Casaubon un écho à ses sentiments ; elle s’en était aperçue ce jour-là pour la première fois ; mais elle avait en même temps senti s’éveiller en elle le pressentiment qu’une ombre triste et décourageante pesait peut-être aussi sur sa vie, à lui, et qu’il avait besoin d’autant d’appui et de secours qu’elle-même.



CHAPITRE X


Will Ladislaw se montra tout à fait charmant au dîner du lendemain et ne fournit pas de prétexte à M. Casaubon pour manifester son mécontentement, Dorothée crut remarquer, au contraire, que Will s’entendait mieux que personne à intéresser son mari à la conversation et à l’écouter respectueusement. Will parlait beaucoup lui-même, mais ce qu’il disait était lancé si rapidement avec une si insouciante facilité, comme des remarques sans importance qu’on eût dit un joyeux carillon après le son de la grosse cloche. Si tant est que Will ne fût pas toujours parfait, ce jour-là certainement fut un de ses bons jours. Il décrivit des scènes populaires de Rome que pouvait seul saisir un promeneur circulant partout ; il se trouva d’accord avec M. Casaubon sur les opinions erronées de Middleton à propos des rapports du judaïsme et du catholicisme ; il passa sans effort de ce grave sujet à une peinture à la fois enthousiaste et badine des jouissances qu’il avait trouvées à Rome dans la variété et l’amalgame même de tant d’éléments divers ; cette variété assouplissait l’esprit par des comparaisons continuelles et lui permettait de voir dans les différentes époques du monde autre chose qu’une série de partitions bien rangées sans rapport entre elles. Will observa que les études de M. Casaubon avaient toujours été d’une nature trop élevée et trop large pour l’exposer à cette erreur et qu’il n’avait sans doute jamais eu à ressentir un effet aussi soudain ; mais, quant à lui il avouait que Rome lui avait donné un sens tout nouveau de l’histoire. Puis, à l’occasion, mais sans trop le marquer, il en appelait à Dorothée et discutait ce qu’elle disait comme un sentiment dont il fallait tenir compte dans le jugement final qu’il portait sur la Madone de Foligno ou sur le Laocoon.

L’idée que l’on contribue à former l’opinion des autres rend la conversation particulièrement animée et attrayante, et M. Casaubon lui-même ne considérait pas sans un certain orgueil sa jeune épouse qui parlait mieux que la plupart des femmes, comme il l’avait remarqué lorsqu’il l’avait choisie. Les choses allant aussi bien, et M. Casaubon annonçant que son travail à la bibliothèque allait être suspendu pour un ou deux jours et qu’après une courte reprise de ce travail il n’aurait plus de raisons de rester en Italie, Will s’enhardit à demander que madame Casaubon ne quittât pas Rome sans avoir visité un ou deux ateliers. Son mari ne voudrait-il pas l’y mener ? C’était une chose curieuse à voir, tout à fait particulière. Will se ferait un plaisir de les conduire.

M. Casaubon, voyant le regard de Dorothée se fixer sur lui, ne put que lui demander si de telles visites l’intéresseraient ; il était à ses ordres pour toute la journée du lendemain, et il fut convenu que Will viendrait les prendre.

Will ne put se dispenser de les mener chez Thorwaldsen, célébrité vivante dont s’enquit M. Casaubon lui-même, puis de bonne heure encore, il les conduisit à l’atelier de son ami Naumann qu’il leur présenta comme l’un des principaux rénovateurs de l’art chrétien ; l’un de ceux qui avaient non seulement fait revivre, mais encore étendu cette grande conception qui faisait des événements suprêmes de l’Évangile autant de mystères, que les siècles successifs contemplaient en spectateurs, et avec lesquels les grandes âmes de toutes les époques pouvaient se sentir contemporaines. Will ajouta qu’il s’était fait dans ce but l’élève de Naumann.

— J’ai fait quelques peintures à l’huile sous sa direction, dit Will. Je déteste faire des copies. Il faut toujours que j’y mette quelque chose du mien. Naumann a représenté les saints tirant le char de l’Église ; et moi j’ai fait une esquisse du Tamerlan de Marlowe conduisant du haut de son char les rois vaincus. Je ne suis pas dans le religieux comme Naumann et je le blâme quelquefois de vouloir mettre trop de signification dans ses tableaux. Mais cette fois je veux le surpasser dans la profondeur de l’intention. Je ferai de Tamerlan sur son char l’image de la course effrayante de l’histoire physique du monde, menant à coups de fouet les dynasties armées. C’est, à mon sens, une belle allégorie.

Ici, Will regarda M. Casaubon, qui accueillit avec un embarras visible cette façon légère de traiter le symbole et s’inclina d’un air vague.

— L’esquisse doit être bien grande pour exprimer tant de choses, dit Dorothée. Je réclame encore certaines explications relatives à cette interprétation. Voulez-vous représenter par Tamerlan les tremblements de terre et les volcans ?

— Oui, répondit Will en riant ; et les migrations des peuples et les défrichements des forêts de l’Amérique et la machine à vapeur. Tout ce que vous pourrez imaginer !

— C’est là un genre de sténographie bien difficile, dit Dorothée à son mari en lui souriant. Il faudrait toute votre science pour parvenir à la déchiffrer.

M. Casaubon cligna de l’œil furtivement du côté de Will. Il soupçonnait qu’on se moquait de lui ; mais ce soupçon ne pouvait s’étendre à Dorothée.

Ils trouvèrent Naumann en train de peindre ; ses tableaux étaient disposés avec art, et lui-même, sympathique et avenant de sa personne, paré d’une blouse gorge de pigeon et d’une calotte de velours brun ; tout chez lui semblait arrangé comme à l’intention de la jeune et charmante lady qui venait le visiter. L’artiste fit bravement dans un anglais douteux de petites dissertations sur ses tableaux achetés et non achevés, observant d’ailleurs M. Casaubon avec autant d’attention que Dorothée. Will intervenait de temps à autre pour faire ressortir certains mérites particuliers dans l’œuvre de son ami ; et Dorothée avait le sentiment qu’elle acquérait sur l’art des notions toutes nouvelles.

— Je préférerais sentir qu’une peinture est belle plutôt que d’avoir à en chercher l’énigme ; mais je crois que j’apprendrais plus vite à comprendre les tableaux de votre ami que les vôtres, avec leur signification profonde, dit Dorothée à Ladislaw.

— Ne parlez pas de ma peinture devant Naumann, répliqua Will. Il vous dira que ce n’est que de la Pfuscherei et c’est son mot le plus injurieux.

— Est-ce vrai ? dit Dorothée en regardant de ses yeux sincères Naumann, qui fit une légère grimace en répondant :

— Oh ! Il n’est pas sérieux dans sa peinture. Sa vraie carrière, c’est la littérature. C’est une carrière va-aste…

L’épigramme involontaire de l’artiste réjouit tout à fait Will qui se mit à rire ; et M. Casaubon, tout en éprouvant un certain dégoût de l’accent germanique de Naumann, commença à accorder quelque estime à sa judicieuse sévérité. Cette estime ne diminua pas quand l’artiste, après avoir pris Will un instant à l’écart et avoir regardé alternativement une grande toile et M. Casaubon, revint s’adresser à lui.

— Mon ami Ladislaw me fait espérer que vous me pardonnerez, monsieur, si je vous dis qu’une esquisse de votre tête serait d’une valeur inappréciable pour le saint Thomas d’Aquin que je veux mettre dans ce tableau. C’est trop demander, je le sais. Mais il est si rare de trouver exactement ce que l’on cherche : l’idéal dans le réel !

— Vous m’étonnez beaucoup, monsieur, dit Casaubon dont le visage s’éclaira d’une lueur de satisfaction. Mais, si ma pauvre physionomie que j’ai toujours regardée comme de l’espèce la plus ordinaire, peut vous être de quelque utilité en vous fournissant certains traits pour le docteur angélique, j’en serai très honoré. C’est-à-dire si l’opération n’est pas de longue durée et si madame Casaubon ne s’oppose pas à ce retard.

Quant à Dorothée, rien n’eût pu la ravir davantage, rien, excepté une voix miraculeuse déclarant M. Casaubon le plus sage et le plus digne entre les fils des hommes. Dans ce cas-là sa foi chancelante aurait retrouvé toute sa solidité. Naumann était merveilleusement outillé et l’esquisse commença aussitôt. Dorothée s’assit et resta plongée dans un paisible silence, se sentant plus heureuse qu’elle ne l’avait été depuis longtemps. Tous ceux qui l’entouraient lui semblaient bons, et elle se dit que, si elle avait été seulement moins ignorante, Rome eût été pour elle pleine de beauté, et que sa tristesse se fût parée des ailes de l’espérance. Il n’y avait pas de nature moins soupçonneuse que la sienne. Enfant, elle croyait à la gratitude des guêpes et à l’honorable susceptibilité des moineaux.

L’adroit artiste interrogeait M. Casaubon sur la politique anglaise, ce qui amenait de longues réponses ; Will, pendant ce temps, s’était perché sur quelques marches au fond de l’atelier, dominant la scène.

Bientôt Naumann s’interrompit :

— Si je pouvais laisser cela pour une demi-heure, fit-il, et le reprendre ensuite. Venez voir, Ladislaw ; il me semble que c’est parfait jusqu’ici.

Will éclata en interjections éloquentes — plus éloquentes que des phrases grammaticales — pour exprimer son admiration.

Naumann reprit d’un ton de regret désolé :

— Ah ! si j’avais pu seulement vous garder un peu plus longtemps ! Mais vous avez d’autres engagements, je ne pourrais vous le demander ; pas même de revenir demain ?

— Oh ! restons encore, dit Dorothée, Nous n’avons rien à faire aujourd’hui qu’à nous promener, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle en jetant un regard suppliant à M. Casaubon. Ce serait dommage de ne pas achever cette tête le mieux possible.

— Je suis à votre disposition, monsieur, dit Casaubon avec une condescendance polie. Puisque j’ai donné congé à mon cerveau, il est juste que son contenant se rende utile de cette façon.

— Vous êtes trop bon ; me voilà enchanté, dit Naumann qui se mit à causer en allemand de son tableau avec Will. Puis il le mit de côté, regardant vaguement autour de lui comme pour chercher quelque occupation à ses visiteurs. Se tournant enfin vers M. Casaubon :

— Peut-être, dit-il, cette gracieuse lady, votre charmante femme, me permettrait-elle de remplir notre temps en essayant d’après elle une légère esquisse, pas pour ce tableau bien entendu, une simple étude.

M. Casaubon répondit en s’inclinant que madame Casaubon désirait certainement lui être agréable.

— Comment dois-je poser ? s’écria aussitôt Dorothée. Naumann ne tarit pas en excuses quand il lui demanda de se lever et de lui permettre de la placer ; elle se soumit avec une parfaite bonne grâce.

— Voila, dit le peintre. C’est la pose de sainte Claire que je veux vous donner ; appuyée ainsi, la joue sur votre main, — c’est cela, — en regardant ce tabouret, s’il vous plaît — nous y voici !

Will était partagé entre le désir d’aller se jeter aux pieds de la sainte et de baiser le bas de sa robe, et la tentation d’assommer Naumann pendant qu’il arrangeait le bras de Dorothée. Outré de tant d’impudence, de ce manque de respect, il se repentit de l’avoir amenée.

L’artiste fut expéditif, et Will, recouvrant son empire sur lui-même, circula dans l’atelier et occupa M. Casaubon aussi ingénieusement que possible ; mais il ne put faire qu’à la fin le temps ne parût long à ce gentleman, ainsi qu’on le vit clairement lorsqu’il exprima la crainte que sa femme ne fût fatiguée. Naumann comprit l’allusion et dit :

— Maintenant, monsieur, si vous pouvez me donner encore un moment à votre tour, je libérerai madame.

M. Casaubon retrouva sa patience, et, lorsqu’on eut enfin décidé que la tête de saint Thomas d’Aquin serait plus parfaite avec une autre séance, il l’accorda pour le lendemain. La sainte Claire aussi fut retouchée le lendemain plus d’une fois, et tout cela fut si loin de déplaire à M. Casaubon qu’il se décida à acheter le tableau de Saint Thomas d’Aquin : le saint assis au milieu des docteurs de l’Église, plongé dans une discussion trop abstraite pour être représentée, mais suivie avec plus ou moins d’attention par un auditoire divin. Quant au tableau de Sainte Claire, dont il parla ensuite, Naumann ne s’en déclara pas satisfait ; il ne pouvait en conscience, disait-il, s’engager à en faire un tableau de quelque valeur ; aussi l’acquisition en resta-elle incertaine et fut-elle conclue sous condition seulement.

Je ne m’étendrai pas sur les plaisanteries que fit Naumann aux dépens de M. Casaubon ce soir-là, ni sur les dithyrambes à propos des charmes de Dorothée, auxquels Will faisait chorus, mais avec une légère différence : Naumann mentionnait-il un détail de la beauté de Dorothée, Will, aussitôt, s’exaspérait de sa présomption. Il trouvait grossier le choix des mots les plus usuels dont il se servait ; et puis quel besoin avait-il de parler des lèvres de Dorothée ! On ne pouvait parler d’elle comme des autres femmes. Will ne savait pas exactement ce qu’il éprouvait, mais il devenait irritable. Et pourtant, lorsqu’il avait consenti, après quelque résistance, à amener les Casaubon dans l’atelier de son ami, ce qui l’avait guidé, c’était une certaine jouissance orgueilleuse de procurer à Naumann l’occasion unique d’étudier la beauté ou plutôt la divine perfection de Dorothée ; car les expressions ordinaires qui ne s’appliquent qu’aux charmes extérieurs ne pouvaient lui convenir. Tipton et ses environs, aussi bien que Dorothée elle-même, n’eussent pas vu sans surprise tant de bruit autour de sa beauté. Dans cette partie de l’univers, miss Brooke n’avait été « qu’une jeune personne agréable ».

— Faites-moi le plaisir de laisser ce sujet, Naumann ; il ne faut pas parler de mistress Casaubon comme d’un modèle, dit Will.

Naumann le regarda avec surprise.

Schön ! Je vais parler de mon saint Thomas d’Aquin. Sa tête n’en est pas un vilain type, après tout. Je crois que le grand scolastique lui-même eût été flatté si on lui avait offert de faire son portrait. Il n’y a rien de si vaniteux que ces docteurs et ces savants gourmés ! C’est bien comme je pensais : Casaubon tenait beaucoup moins au portrait de sa femme qu’au sien propre.

— C’est un vilain cuistre, un pédant à sang froid, dit Will impétueusement. Son auditeur ignorait les obligations qu’il avait à M. Casaubon ; mais Will ne les oubliait pas et il souhaitait de pouvoir un jour s’en débarrasser avec un chèque.

Naumann haussa les épaules.

— Il est fort heureux qu’ils nous quittent bientôt, mon cher, dit-il. Ils gâtent absolument votre bon caractère.

Will n’eut plus maintenant qu’un espoir et une pensée : voir Dorothée seule une fois encore. Il voulait lui laisser de lui-même une impression plus profonde, afin de conquérir et de garder dans son souvenir une place à part. Il souffrait d’impatience devant cette bonne volonté ouverte et ardente qui était l’état d’âme habituel de Dorothée. L’adoration, vouée de loin à une femme placée sur un trône au delà de leur portée, joue un grand rôle dans la vie des hommes ; et généralement l’adorateur exige quelque reconnaissance de la part de la reine, quelque signe d’encouragement par lequel l’âme de sa souveraine le charme et le ravisse sans pour cela descendre de son piédestal. C’était là précisément ce que Will souhaitait. Mais que de contradictions dans ces exigences de son imagination ! Il trouvait superbe de voir les yeux de Dorothée se fixer suppliants sur M. Casaubon dans son anxiété d’épouse ; sans cette préoccupation de soumission et de respect, elle eût perdu de son auréole ; et pourtant l’instant d’après, voir un tel nectar absorbé par son mari comme par un sable aride lui devenait intolérable ; et sa tentation de parler de cet époux défavorablement ne lui était que plus pénible par les bonnes raisons qu’il avait de se contenir.

On n’avait pas invité Will à dîner le lendemain, aussi se persuada-t-il qu’il leur devait une visite, et que le seul moment à choisir était le milieu de la journée, pendant que M. Casaubon était sorti.

Dorothée, qui ne savait rien du mécontentement qu’avait causé à son mari la première visite de Will, trouva la chose la plus naturelle du monde, d’autant plus que c’était sans doute une visite d’adieu. Elle était en train d’examiner des camées qu’elle avait achetés pour Célia, et, tenant à la main un bracelet, elle l’accueillit en lui disant :

— Que je suis contente que vous soyez venu ! Peut-être vous connaissez-vous en camées et pourrez-vous me dire si ceux-ci sont vraiment beaux. Je désirais que vous vinssiez les choisir avec nous, mais M. Casaubon n’a pas voulu, il pensait que nous n’en aurions pas le temps. Il finira son travail demain, et nous partons dans trois jours. J’étais embarrassée pour ces camées. Voulez-vous vous asseoir et les regarder.

— Je ne suis pas trop connaisseur, mais vous n’avez pu commettre une bien grave erreur dans le choix de ces petits bibelots homériques. Ils sont très purs, et la couleur en est jolie ; ils vous siéront parfaitement.

— Oh ! ils sont destinés à ma sœur, qui a un tout autre teint que moi. Vous l’avez vue avec moi à Lowick ; elle est blonde et très jolie, à mon avis, du moins. Nous n’avons jamais été aussi longtemps séparées. C’est une enfant gâtée et elle n’a jamais eu un moment de méchanceté dans sa vie. J’ai vu avant de partir qu’elle avait envie de quelques camées et je serais fâchée qu’ils ne fussent pas beaux — dans leur genre, ajouta-t-elle avec un sourire.

— Vous n’avez pas l’air de vous soucier de ces bijoux pour vous-même, dit Will en s’asseyant à quelques pas d’elle et en l’observant pendant qu’elle refermait les écrins.

— Non, franchement, je ne les considère pas comme un objet précieux dans la vie.

— Je crains que vous ne soyez une hérétique pour tout ce qui se rapporte à l’art. Comment cela se fait-il ? Je vous aurais crue très sensible au beau, en toutes choses.

— Je suis, je crois, stupide en beaucoup de choses, dit Dorothée simplement. Je voudrais rendre la vie belle et agréable, la vie de tous, bien entendu. Et alors, comment ne pas s’affliger de voir cette si grande dépense d’art qui semble comme en dehors de la vie réelle, et qui ne contribue pas à rendre le monde plus heureux. Le plaisir que je prends à la moindre chose est gâté pour moi quand je pense que tant de gens en sont exclus.

— J’appelle cela le fanatisme de la sympathie, répliqua Will impétueusement. Vous pourriez en dire autant du paysage, de la poésie, de tout autre raffinement de jouissance. En agissant conformément à ces principes, votre devoir serait de vous rendre malheureuse, avec toute votre bonté, et de devenir mauvaise, afin de n’avoir plus d’avantages sur les autres. La meilleure piété est de jouir, quand on le peut. C’est le moyen de donner au monde l’apparence d’une planète agréable. La joie rayonne d’elle-même. Ce n’est pas la peine d’essayer de prendre soin de l’univers ; c’est en prendre soin que d’y puiser des jouissances d’art ou autres. — Voudriez-vous faire de la jeunesse d’ici-bas un chœur tragique pleurant et moralisant sur les souffrances de la terre ? Je vous soupçonne d’avoir mal compris quelquefois la vertu de la souffrance et de vouloir faire de la vie un martyre.

Will avait été plus loin qu’il ne voulait et il s’arrêta. Mais la pensée de Dorothée ne suivait pas exactement la même direction que la sienne, et elle répondit sans laisser voir d’émotion particulière :

— Vous vous trompez certainement sur mon compte. Je ne suis pas une créature triste et mélancolique. Je ne suis jamais longtemps de suite malheureuse. Je suis violente et méchante, bien différente de Célia. J’ai parfois de terribles accès de révolte, après quoi tout me semble redevenir noble et beau. Je ne puis m’empêcher de croire en aveugle à tout ce qu’il y a de beau en ce monde. Je serais toute disposée à jouir de l’art ici ; à Rome, mais il y a tant de choses dont je ne connais pas la raison, tant de choses qui me semblent plutôt une consécration de la laideur que de la beauté. La peinture et la sculpture peuvent être merveilleuses dans les formes qu’elles représentent, mais le sentiment en est souvent bas et grossier, quelquefois même ridicule. J’y rencontre bien parfois telle chose qui me captive soudain par un caractère de noblesse, telle chose que je pourrais comparer au mont Albain ou au coucher du soleil vu du mont Pincio ; mais c’est une grande pitié que ces objets nobles et élevés soient si rares et comme perdus dans la masse des choses inférieures sur lesquelles les hommes ont usé leurs peines.

— Sans doute ; il y a toujours beaucoup de travail inutile et médiocre. Les plantes rares veulent pour croître un sol rare aussi.

— Oh ! Dieu ! s’écria Dorothée, saisissant cette pensée dans le courant impétueux de son âme inquiète. Je vois combien il doit être difficile de faire quelque chose de bien. Je me suis dit souvent, depuis que je suis à Rome, que, si, sur ces murailles on représentait les vies de la plupart d’entre nous, elles paraîtraient bien plus laides et plus inutiles que les peintures que nous y voyons.

Dorothée avait les lèvres entr’ouvertes comme pour continuer, mais changeant d’avis elle s’arrêta.

— Vous êtes trop jeune ; c’est un anachronisme que d’avoir de telles idées à votre âge, dit Will énergiquement et avec un rapide mouvement de tête qui lui était habituel. Vous parlez comme si vous n’aviez jamais connu de jeunesse. C’est monstrueux. On dirait que vous avez eu dans votre enfance une vision des Enfers comme le petit garçon de la légende. Vous avez été élevée dans ces affreux principes qui choisissent les plus charmantes femmes pour les dévorer, comme le Minotaure. Et maintenant vous allez partir pour être enfermée dans cette maison de pierre de Lowick. Vous y serez enterrée vivante. J’en deviens fou rien que d’y penser ! J’aurais mieux aimé ne jamais vous voir plutôt que de me représenter votre vie là-bas.

Wili craignit encore d’être allé trop loin. Mais c’est toujours notre propre sentiment qui interprète ce qu’on nous dit, et le cœur de Dorothée, qui s’était toujours donné avec tant d’ardeur aux autres et n’avait jamais en retour reçu que si peu de ceux qui l’entouraient, devina dans ce ton de regret irrité une tendresse si profonde, qu’elle ressentit pour lui un nouvel élan de gratitude, et lui répondit avec un charmant sourire :

— Vous êtes bon de vous inquiéter tant de moi. Cela vient de ce que vous-même n’aimez pas Lowick : votre cœur avait rêvé un autre genre de vie. Mais Lowick est la demeure que j’ai choisie.

Cette dernière phrase fut dite d’un accent presque solennel ; Will ne savait ce qu’il devait répondre, puisqu’il ne lui eût servi de rien d’embrasser ses souliers et de lui dire qu’il voudrait mourir pour elle ; il était clair qu’elle ne lui demandait rien de semblable ; et ils restèrent tous deux silencieux pendant un moment, jusqu’à ce que Dorothée reprît la parole, semblant vouloir dire enfin ce qui était dans sa pensée tout à l’heure :

— Je voulais vous interroger encore à propos de ce que vous ayez dit l’autre jour. Vous avez une façon si rapide de vous exprimer fortement et j’ai observé que vous aimiez à accentuer votre pensée ; j’exagère souvent aussi, moi-même, quand je parle vivement.

— Qu’était-ce donc ? dit Will, remarquant chez elle une timidité toute nouvelle ; j’ai un langage hyperbolique il prend feu à mesure qu’il va. Je suis sûr que je vais être forcé de me rétracter.

— Je reviens à ce que vous avez dit sur la nécessité de savoir l’allemand. J’y ai beaucoup songé, depuis ; il me semble qu’avec la science qu’il possède, M. Casaubon doit avoir à sa disposition les mêmes matériaux que les savants allemands ; ne le croyez-vous pas ?

Ce qui rendait Dorothée timide, c’est qu’elle sentait, sans bien se l’expliquer, que pour la première fois elle consultait une tierce personne sur la valeur de savant de son mari.

— Pas tout à fait les mêmes matériaux, dit Will, désireux de rester sur la réserve. Il n’est pas orientaliste, vous savez ; il ne prétend pas à autre chose dans cette branche-là qu’à une science de second ordre.

— Mais il y a, sur l’antiquité, des ouvrages pleins de valeur qui ont été écrits il y a bien longtemps par des savants qui ne connaissaient rien de ces richesses modernes ; et ils servent encore. Pourquoi le livre de M. Casaubon n’aurait-il pas la même valeur que ceux-là ? dit Dorothée avec une énergie où perçait un léger reproche.

— Cela dépend de la direction et du sujet choisis, répliqua Will. Le travail que M. Casaubon a entrepris est sujet à autant de changements que la chimie : de nouvelles découvertes y amènent constamment de nouveaux points de vue. Qui est-ce qui a besoin d’un système basé sur les quatre éléments ou d’une réfutation de Paracelse ? Ne voyez-vous pas qu’il ne sert à rien de ramper péniblement sur les traces des hommes du siècle dernier, et de redresser leurs erreurs, de vivre dans un grenier à débarras, et de fourbir, pour les remettre au jour, des théories boiteuses sur Chus et Mizraïm ?

— Comment pouvez-vous en parler si légèrement ? dit Dorothée, avec un regard moitié chagrin moitié colère. Si c’était comme vous le dites, y aurait-il rien de plus triste que de voir tant de labeur opiniâtre dépensé en pure perte ? Je m’étonne que vous n’en soyez pas plus affecté, si vous pensez réellement qu’un homme comme M. Casaubon, de tant de facultés, de science et de bonté, pourrait échouer dans la poursuite de ce but auquel il a consacré les plus belles années de sa vie ?

Elle commençait à s’en vouloir à elle-même d’en être arrivée à une telle supposition, et à s’indigner contre Will de l’y avoir amenée.

— Vous m’avez interrogé sur le fait et non sur mon sentiment, dit Will. Mais, s’il vous plaît de me punir pour le fait, je me soumettrai. La situation où je me trouve vis-à-vis de M. Casaubon ne me permet pas d’exprimer mes sentiments sur lui : son éloge dans ma bouche aurait toujours le tort de venir d’un homme dans sa dépendance et pensionné par lui.

— Pardonnez-moi, dit Dorothée en rougissant jusqu’au blanc des yeux, je sens, comme vous le dites, que j’ai mal fait en m’engageant sur ce terrain. Oui, j’ai absolument tort. Il est beaucoup plus noble d’échouer après un long et persévérant travail que de ne jamais entreprendre la lutte, fût-ce au prix d’un échec final.

— Je suis tout à fait de votre avis, dit Will décidé à retourner la situation, si bien de votre avis que je suis résolu à courir le risque d’un échec du même genre. La générosité de M. Casaubon a peut-être été un écueil pour moi et j’ai l’intention de renoncer à la liberté que je lui devais. Mon projet est de revenir prochainement en Angleterre, d’y faire mon chemin comme je pourrai et de ne dépendre de personne que de moi-même.

— Cela est bien. Je respecte votre sentiment, dit Dorothée avec un retour d’amitié pour lui. Mais je suis sûre que M. Casaubon n’avait jamais eu en vue que de vous être le plus utile possible.

— Elle fait du moins preuve d’obstination et d’orgueil à défaut d’amour, maintenant qu’elle est sa femme, pensa Wiil. Et il prononça en se levant : — Je ne vous reverrai plus.

— Oh ! restez jusqu’à ce que M. Casaubon revienne, dit Dorothée gravement. Je si heureuse de notre rencontre à Rome. Je désirais vous connaître.

— Et je vous ai fâchée, dit Will. Je vous ai donné mauvaise opinion de moi.

— Oh ! non. Ma sœur me reproche toujours de me fâcher contre tous ceux qui ne disent pas exactement ce que je voudrais. Mais je ne crois pas pour cela avoir mauvaise opinion d’eux. Et, au bout du compte, c’est à moi-même et à mon impatience que je finis toujours par en vouloir.

— Oui, mais vous ne pouvez m’aimer. Je suis devenu pour vous une pensée désagréable.

— Aucunement, dit Dorothée avec la cordialité la plus franche. Je vous aime beaucoup.

Will ne fut qu’à demi satisfait. Sans doute, n’étant pas aimé du tout, il eût tenu une place plus importante dans sa pensée. Il ne répliqua rien, mais prit un air morne et presque boudeur.

— Et je m’intéresse beaucoup à ce que vous allez faire, continua gaiement Dorothée. Je crois fermement à la différence naturelle des vocations. Si je n’avais pas cette croyance, je serais, je crois, une femme à vues bien étroites. Il y a tant de choses, sans parler de la peinture, dont je suis tout à fait ignorante. Vous seriez étonné si vous saviez combien peu je connais la musique et la littérature dont vous parlez si bien. Je me demande quelle sera enfin votre vocation. Peut-être serez-vous poète ?

— Cela dépend. Être poète, c’est avoir une âme si prompte à tout saisir qu’aucune nuance supérieure ne lui échappe, et si prompte à tout ressentir que l’intelligence n’ait plus qu’à développer et à moduler les variations différentes sur les cordes de l’émotion, une âme où la science passe instantanément au sentiment, et où le sentiment vient rejaillir comme un nouvel organe de la science. On ne peut réunir toutes ces conditions-là que par instants seulement.

— Mais vous ne me parlez pas des poèmes, dit Dorothée. Ils me semblent nécessaires pour compléter le poète. Je comprends bien ce que vous entendez par la science qui devient du sentiment ; car il me semble que c’est ce que j’éprouve moi-même. Mais je suis sûre que je serais incapable de jamais écrire un poème.

— Vous êtes un poème, et c’est là ce qui doit faire la meilleure partie d’un poète, ce qui lui révèle son génie poétique dans ses plus beaux moments, dit Will, déployant cette originalité de la jeunesse que tous nous partageons à notre tour avec le matin, avec le printemps ou avec tout autre renouvellement de la nature éternelle.

— Je suis heureuse de le savoir, dit Dorothée avec un rire qui ressemblait à la modulation d’un chant d’oiseau, et regardant Will avec une émotion enjouée dans les yeux. Que de choses aimables vous me dites !

— Je voudrais pouvoir faire pour vous n’importe quoi, qu’il vous plût d’appeler aimable. Que j’aimerais à pouvoir vous rendre, une fois, le plus mince service ! Et je crains de ne jamais en trouver l’occasion.

Will parlait avec ferveur.

— Oh ! si, dit Dorothée cordialement ; cela viendra et je me rappellerai combien vous le désirez. J’espérais tout à fait que nous deviendrions amis la première fois que je vous ai vu ; — à cause de votre parenté avec M. Casaubon.

Il y avait dans les yeux de Dorothée, tandis qu’elle parlait, un certain éclat humide, et Will sentit que les siens aussi obéissaient à une loi de nature et se remplissaient de larmes. L’allusion faite à M. Casaubon eût tout gâté si, à cet instant, quelque chose avait pu gâter la puissance souveraine, la dignité de cette inexpérience si noble et si confiante.

— Et il y a en ce moment même une chose que vous pouvez faire pour moi, reprit Dorothée se levant et faisant quelques pas, poussée encore une fois par une impulsion soudaine. Promettez-moi de ne jamais parler de cela à personne, des travaux de M. Casaubon, je veut dire, jamais plus de la façon dont vous l’avez fait avec moi. C’est moi qui vous y ai poussé, c’est ma faute. Mais promettez-le-moi.

Et, achevant sa course rapide à travers la chambre, elle était debout en face de Will, le regardant profondément dans les yeux.

— Certainement, je vous le promets, dit-il en rougissant.

S’il lui était interdit de s’exprimer désormais en paroles blessantes sur le compte de M. Casaubon, et s’il devait cesser de recevoir ses faveurs, il lui serait du moins loisible de l’en détester davantage. Le poète, dit Goethe, doit savoir comment il faut haïr ; et Will possédait ce talent-là. Il ajouta qu’il allait se retirer sans attendre M. Casaubon dont il viendrait prendre congé au moment de son départ. Dorothée lui tendit la main et ils échangèrent un simple « Adieu ».

Mais, en sortant de la porte cochère, il rencontra M. Casaubon, lequel, en exprimant à son cousin ses meilleurs vœux, le dispensa de sa visite d’adieu pour le lendemain, alléguant que ce jour-là serait suffisamment occupé par les préparatifs du départ.

— J’ai quelque chose à vous dire de votre cousin Ladislaw, qui augmentera certainement la bonne opinion que vous avez de lui, dit Dorothée à son mari dans le cours de la soirée.

Elle lui avait dit, dès qu’il était rentré, que Will venait de la quitter et comptait revenir le lendemain pour prendre congé ; à quoi M. Casaubon avait répliqué :

— Je l’ai rencontré là dehors et nous nous sommes fait, à ce que je crois, nos adieux définitifs.

Cela fut dit de cet air et de ce ton qui impliquent que le sujet en question, particulier ou général, n’intéresse pas assez pour qu’il y soit fait d’allusion nouvelle. Aussi Dorothée avait-elle attendu.

— Quelle est cette chose, mon amour ? demanda M. Casaubon. Il l’appelait toujours « mon amour » dans les moments de plus grande froideur.

— Il a pris la résolution de renoncer dès à présent à sa vie errante comme aussi à dépendre de votre générosité. Son intention est de revenir bientôt en Angleterre pour essayer d’y faire son chemin. Je pensais que vous interpréteriez cela en sa faveur, dit Dorothée en fixant un regard interrogateur sur le visage froid et indifférent de son mari.

— A-t-il mentionné le genre précis d’occupation auquel il compte se livrer ?

— Non ; mais il comprend très bien le danger qu’il y a pour lui à profiter plus longtemps de votre générosité. Il vous en écrira certainement. Cette résolution qu’il a prise ne vous donne-t-elle pas une meilleure opinion de lui ?

— J’attendrai pour cela la communication de son projet, dit M. Casaubon.

— Je lui ai dit que certainement vous n’aviez en vue que son bien dans tout ce que vous avez fait pour lui jusqu’ici. Je me suis souvenue de votre bonté en me parlant de lui la première fois que je le vis à Lowick, dit Dorothée, posant sa main sur celle de son mari.

— J’avais un devoir à remplir envers lui, répliqua M. Casaubon posant son autre main sur celle de Dorothée, lui montrant par là qu’il acceptait consciencieusement ses caresses, mais avec un regard malgré lui embarrassé. Ce jeune homme, je l’avoue, n’est d’aucun intérêt pour moi en dehors de cela ; et nous n’avons que faire, il me semble, de discuter sa future carrière, qu’il ne nous appartient pas de déterminer au delà des limites suffisamment indiquées par moi.

Dorothée ne fit plus d’allusion à Will Ladislaw.