Middlemarch/Livre 3/01

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Middlemarch : étude de la vie de province
Traduction par M.-J. M.
Calmann Lévy (1p. 273-287).



CHAPITRE PREMIER


Fred Vincy avait, nous l’avons vu, une dette sur la conscience et, bien qu’un poids moral ne fût pas capable d’abattre pendant plusieurs heures consécutives ce jeune homme au cœur léger, certaines circonstances s’associaient à la dette pour lui en rendre la pensée particulièrement importune. Son créancier s’appelait M. Bambridge, c’était un maquignon du voisinage dont les jeunes gens recherchaient fort la société.

Pendant ses vacances, Fred s’était accordé, cela va sans dire, plus de divertissements qu’il n’avait le moyen d’en payer, et M. Bambridge, après lui avoir souvent loué des chevaux, notamment un bon cheval de chasse qu’il avait eu la malheureuse chance d’éreinter, s’était montré assez accommodant non seulement pour se contenter de ses promesses, mais encore pour lui faire une petite avance, grâce à laquelle Fred avait pu faire face à quelques pertes au billard. Sa dette totale montait à cent soixante livres. Bambridge, convaincu que le jeune Vincy avait des ressources cachées, n’était pas inquiet de son argent ; mais il avait exigé une reconnaissance, et Fred avait commencé par lui signer un billet. Trois mois plus tard, il avait renouvelé le billet avec la signature de Caleb Garth. Fred, dans les deux occasions, avait agi avec la conviction qu’il pourrait acquitter lui-même son billet, disposant en imagination et en espérance de fonds considérables.

Fred ne pouvait manquer de recevoir un présent de son oncle, une bonne veine lui viendrait, d’échange en échange il arriverait, la chose était certaine, à métamorphoser un cheval de quarante livres en un autre qui en vaudrait tôt ou tard une centaine. Et, dans tous les cas, en admettant même des échecs qu’une défiance ridicule pouvait seule imaginer, Fred avait toujours (à cette époque) la poche de son père comme dernière ressource. Il avait donc en abondance et même en superflu de quoi espérer. Fred n’avait qu’une notion assez vague de la capacité de la bourse paternelle.

Les Vincy menaient une vie large, prodigue sans ostentation, conforme aux traditions de la famille, et n’avaient jamais donné l’exemple de l’économie à leurs enfants. M. Vincy personnellement avait des habitudes dispendieuses : chasses à courre, bons vins dans sa cave, grands dîners, tandis que maman avait avec les fournisseurs ces petits comptes courants qui vous donnent le plaisir d’acheter tout ce qui vous plaît sans souci du payement immédiat. Mais c’était le rôle des pères, Fred le savait, de gronder les enfants de leurs dépenses ; l’aveu de chacune de ses dettes amenait une petite tempête contre son extravagance et Fred n’aimait pas les gros temps à la maison. Il était trop bon fils pour manquer de respect à son père, aussi supportait-il l’orage avec la certitude qu’il n’était que passager ; mais il lui était pénible de voir pendant ce temps pleurer sa mère, et d’être obligé de prendre un air de circonstance. Fred était en effet d’un si bon caractère, que, s’il faisait la mine lorsqu’on le grondait, c’était surtout pour les convenances. La façon la plus simple de se tirer d’affaire était évidemment de renouveler le billet avec la signature d’un ami. Pourquoi pas en effet ? Avec la sécurité et les espérances qu’il avait à sa disposition, il n’y avait pas de raison pour ne pas engager dans cette affaire la signature d’un autre, quand bien même certaines personnes dont la signature valait de l’or se montraient plutôt pessimistes et se refusaient à croire que l’ordre universel des choses tournerait nécessairement au mieux des désirs d’un jeune et agréable gentleman.

Quand nous avons un service à demander, nous passons en revue la liste de nos amis, nous rendons justice à toutes leurs bonnes qualités, nous leur pardonnons leurs petites offenses et, les étudiant l’un après l’autre, nous tâchons d’arriver à la conclusion que chacun s’empressera de nous obliger. Il y en a toujours un certain nombre cependant de moins empressés, que nous commençons par éliminer, du moins provisoirement ; or, il arriva que Fred élimina tous ses amis, excepté un seul, sous prétexte qu’il lui eût été désagréable de s’adresser à eux, et Fred était tacitement convaincu de son droit à s’affranchir de tout ce qui était désagréable. L’idée qu’il pourrait jamais se trouver dans une position véritablement difficile, porter des culottes rétrécies au lavage, manger du mouton froid, aller à pied faute de cheval ou « faire le plongeon » de toute autre façon, était une absurdité inconciliable avec les joyeuses dispositions qu’il tenait de la nature.

Et Fred se raidissait à l’idée d’être regardé comme un homme qui n’a pas de quoi payer ses petites dettes criardes. C’est ainsi qu’il en arriva à choisir pour s’adresser à lui l’ami qui était à la fois le plus pauvre et le meilleur : Caleb Garth.

Les Garth aimaient beaucoup Fred, et ce sentiment était réciproque. Quand Rosemonde et lui étaient encore enfants, et les Garth dans une position meilleure, les relations qu’avait amenées entre les deux familles le double mariage de M. Featherstone, en premier lieu avec la sœur de M. Garth, ensuite avec celle de mistress Vincy, étaient devenues peu à peu une véritable amitié, entretenue moins par les parents que par les enfants. Ils jouaient à la dînette avec leurs petits ménages et s’amusaient ensemble des journées entières, Mary était une vraie petite gamine, et Fred, à l’âge de six ans, la trouvait la plus charmante fille du monde et en faisait sa femme en lui passant au doigt un vieil anneau d’ombrelle. Durant tout le temps de ses études, il avait conservé son amitié pour les Garth et l’habitude de se retrouver chez eux comme dans un autre chez-lui, bien que tout commerce entre eux et ses parents eût cessé depuis longtemps. Même au temps de la prospérité des Garth, les Vincy les avaient toujours traités avec une sorte de condescendance ; en leur qualité d’anciens manufacturiers, ils ne pouvaient, tout comme des ducs, se lier qu’avec leurs égaux ; ils étaient, d’ailleurs, parfaitement pénétrés de cette supériorité sociale inséparable de leur position, qui, pour être mal définie en théorie, n’en était que mieux observée dans la pratique.

Depuis lors, M. Garth avait fait faillite dans des entreprises de construction qu’il avait malheureusement ajoutées à ses travaux d’architecte, d’expert et d’homme d’affaires. Il ne s’était remis pour un temps à la tête de ces entreprises que dans l’intérêt de ses créanciers, vivant fort étroitement et se donnant tout le mal possible pour arriver à les désintéresser intégralement. Il était enfin sorti de toutes ses difficultés, et ses efforts honorables lui avaient valu de la part de tous une estime bien méritée. Mais nulle part l’estime ne suffit pour attirer chez vous les visites du monde élégant, si vous ne pouvez leur offrir un élégant ameublement et un dîner bien servi.

Mistress Vincy n’avait jamais été à son aise avec mistress Garth et parlait souvent d’elle comme d’une femme qui avait dû travailler pour gagner son pain, donnant à entendre par là que mistress Garth avait été institutrice avant son mariage. Il n’était pas bien étonnant qu’elle fût si familière avec les Lindley-Murray, les Dialogues de Mangnall (et autres livres de classe). Une femme dans une position plus élevée n’avait pas besoin de cette instruction-là ; et, depuis que Mary tenait la maison de Featherstone, la faible affection de mistress Vincy pour les Garth s’était encore refroidie, dans la crainte que Fred n’allât s’éprendre de cette jeune fille si ordinaire et dont les parents vivaient si petitement. Fred avait conscience de ces dispositions et ne parlait jamais chez lui de ses visites à mistress Garth, qui, depuis peu étaient devenues plus fréquentes. L’ardeur croissante de son affection pour Mary l’attirait toujours davantage vers sa famille.

M. Garth avait un petit bureau en ville, et ce fut là que Fred se rendit pour lui faire sa demande. Elle lui fut accordée sans grande difficulté ; car une longue et pénible expérience n’avait pas suffi à rendre Caleb Garth prudent en ce qui touchait ses affaires personnelles, ni méfiant à l’égard de ses camarades, tant qu’ils n’avaient pas donné de preuves flagrantes de déloyauté. Il avait en outre la plus haute opinion de Fred : il était sûr que ce jeune homme-là tournerait bien ; une nature si ouverte et si affectueuse avec un fond de caractère vraiment solide : « C’est un garçon, disait-il, sur lequel vous pouvez compter, de quoi qu’il s’agisse. » Caleb était un de ces hommes sévères pour eux-mêmes et indulgents aux autres. Il ressentait une certaine honte des fautes de ses voisins et n’aimait jamais à en parler ; il n’était pas homme à chercher une distraction à ses travaux dans le plaisir de prévoir d’avance les faiblesses de ses semblables. Était-il forcé de blâmer quelqu’un, il avait besoin d’abord de remuer tous les papiers à sa portée, de tracer sur le sable toutes sortes de caractères avec sa canne ou de se livrer avec sa menue monnaie à des calculs embrouillés, avant de formuler un jugement défavorable ; et il aurait plus volontiers fait l’ouvrage des autres que de les trouver en faute.

Quand Fred lui exposa les circonstances relatives à sa dette, son désir de l’acquitter sans en ennuyer son père et la certitude que l’argent se trouverait là au moment voulu, de façon à ne causer d’embarras à personne, Caleb remonta ses lunettes sur son front, écouta attentivement son jeune favori, le regarda bien en face dans ses yeux sincères et le crut sur parole, sans distinguer entre sa confiance dans l’avenir et sa véracité pour le passé, mais il sentit que c’était l’occasion d’adresser au jeune homme un amical avertissement, et qu’avant de lui donner sa signature, il était de son devoir de lui faire une remontrance un peu vive. Il prit donc le papier de Fred, abaissa ses lunettes, mesura la place dont il avait besoin pour signer, saisit sa plume, l’examina, la trempa dans l’encre, puis, éloignant le papier, releva encore ses lunettes et laissa voir à l’angle extérieur de ses épais sourcils un sillon profond qui donnait à sa physionomie une douceur particulière. Pardonnez-moi ces détails pour n’y plus revenir. Vous auriez appris à les aimer si vous aviez connu Caleb Garth.

Il dit enfin d’un ton calme et mesuré :

— C’est un malheur, n’est-il pas vrai, d’avoir ainsi cassé les jambes à ce cheval ? Et puis ces échanges que vous faites ne réussissent pas quand vous avez affaire à de rusés maquignons. Vous serez plus sage une autre fois, mon garçon.

Ayant dit, Caleb se mit à écrire sa signature avec le soin qu’il mettait toujours à cette opération : car tout ce qu’il faisait en matière d’affaires, il le faisait bien, puis il s’empressa de revenir à son plan de bâtisses pour les nouvelles fermes de sir James Chettam. Soit que l’intérêt de ce travail effaçât de sa mémoire l’incident de la signature, soit pour quelque autre motif dont Caleb se rendait mieux compte, mistress Garth n’eut pas connaissance de la chose.

Peu après, un changement se produisit dans la vie de Fred qui le troubla dans ses vues d’avenir. Son échec aux examens de l’Université avait rendu l’accumulation de ses dettes de collège d’autant plus inexcusable aux yeux de son père, et il en était résulté à la maison une tempête sans précédent.

M. Vincy avait juré que, si jamais pareilles choses se présentaient, Fred serait mis à la porte de chez lui et aurait à gagner sa vie comme il pourrait. Il n’avait jamais, depuis lors, entièrement repris son ton de bonne humeur avec son fils, celui-ci ayant ajouté à son mécontentement en lui assurant qu’il ne tenait pas du tout à être pasteur et préférait ne pas persévérer dans cette voie. Fred sentait bien qu’on l’eût même encore plus sévèrement traité, si sa famille (aussi bien qu’il s’en flattait lui-même) ne l’eût considéré secrètement comme l’héritier de M. Featherstone ; l’orgueil et la tendresse que Fred inspirait au vieux gentleman lui tenant lieu d’une conduite exemplaire.

L’attente de ce que ferait pour lui son oncle Featherstone déterminait en effet le point de vue sous lequel on le considérait généralement à Middlemarch ; et, quant à lui, il avait dans l’avenir une confiance d’autant plus illimitée qu’il comptait à la fois sur les dispositions de son oncle le jour venu, et aussi tout simplement sur la chance. Mais le cadeau des billets de banque étant resté dans des limites inférieures du montant de sa dette, c’était maintenant à l’imagination de Fred à combler le déficit, ou à la chance à lui venir sous une forme ou sous une autre ; car le petit emprunt, dont il avait parlé à son père pour lui faire réclamer le certificat de Bulstrode, était une raison de plus pour ne pas lui demander maintenant de payer sa dette actuelle.

Fred prévoyait bien que la colère de M. Vincy ne voudrait rien entendre, et qu’il aurait beau nier d’avoir emprunté de l’argent en invoquant le testament de son oncle, il n’en serait pas moins traité de menteur, et Fred se piquait de rester toujours pur de mensonges et de fausses histoires. On le voyait souvent hausser les épaules et faire une grimace significative à ce qu’il appelait les petites menteries de Rosemonde (il n’y a qu’un frère pour avoir de telles idées sur une si charmante jeune fille) ; plutôt que d’encourir l’accusation de fausseté, il eût supporté toute espèce de gêne et d’ennui ; et c’était sous l’empire de ce sentiment qu’il avait pris le sage parti de déposer les quatre-vingts livres entre les mains de sa mère. Il eût mieux fait encore de les remettre tout de suite plutôt à M. Garth ; mais il avait l’intention de compléter la somme en y ajoutant soixante livres, et c’était pour cela qu’il en avait gardé vingt dans sa poche comme une sorte de semence qui, plantée à propos au bon endroit et arrosée par la chance, pourrait rapporter au moins le triple de sa valeur ; pauvre calcul, quand le champ à ensemencer n’existe que dans la confiante imagination d’un jeune homme !

Fred n’était pas joueur ; il était exempt de cette maladie particulière où la concentration de toute notre énergie nerveuse sur un hasard ou sur une chance quelconque devient pour nous une nécessité comme l’alcool pour l’ivrogne ; le plaisir qu’il y prenait n’avait rien de commun avec ce genre de passion. Il aimait le jeu, surtout le billard comme il aimait à chasser, à courir un steeple-chase, un peu plus encore peut-être, s’il avait besoin d’argent et l’espoir d’en gagner. Mais les vingt livres qui devaient germer comme du bon grain avaient été semées en vain dans la verte et séduisante prairie, et Fred allait se trouver au jour de l’échéance sans autre argent à sa disposition que les quatre-vingts livres confiées à sa mère. Le cheval poussif qu’il montait depuis longtemps déjà était un cadeau de son oncle Featherstone ; c’était un luxe permis par son père, les habitudes de M. Vincy le lui faisant accepter comme très raisonnable, même de la part d’un fils quelque peu exaspérant. Ce cheval était donc la propriété de Fred, et, anxieux qu’il était de pouvoir faire face à l’échéance prochaine, il résolut de sacrifier une jouissance sans laquelle la vie perdait singulièrement de son charme.

Il prit cette résolution avec un grand sentiment d’héroïsme, héroïsme que lui inspiraient sa crainte de manquer de parole à M. Garth, son amour pour Mary et le cas qu’il faisait de l’opinion de la jeune fille. En conséquence, il partirait pour la foire aux chevaux de Houndsley, qui se tenait le lendemain matin ; il vendrait tout simplement son cheval et rapporterait l’argent par la diligence. Il ne désirait pas le vendre plus de trente livres, certainement, mais on ne savait pas ce qui pouvait arriver. Ne serait-ce pas folie que de se métier de la fortune à l’avance ? Plus il y pensait, plus une heureuse chance lui paraissait probable, et il trouvait raisonnable de se munir de poudre et de cartouches pour l’attraper au vol. Il irait à cheval à Houndsley avec Bambridge et Horrock, le vétérinaire, et sans rien leur demander de positif, il profiterait de leur avis. Avant de se mettre en route, il se munit des quatre-vingts livres de sa mère.

Fred quitta donc Middlemarch à cheval, avec Bambridge et Horrock, pour se rendre à la foire aux chevaux de Houndsley, et ceux qui le virent ainsi escorté pensèrent que le jeune Vincy, ce jeune homme lancé, s’en allait comme d’ordinaire en quête d’amusements ; lui-même, à part certaine impression inaccoutumée qu’il avait de graves affaires sur les bras, aurait pu se croire en partie de plaisir. Les goûts de Fred n’avaient rien de grossier, ils l’éloignaient plutôt du ton et des manières des jeunes gens qui n’avaient pas fréquenté l’Université ; aussi y avait-il, à le voir rechercher la société de Bambridge et de Horrock, un fait intéressant, que l’amour du cheval ne suffirait pas seul expliquer, sans cette mystérieuse influence des « plaisirs de convention » qui détermine si souvent le choix et l’opinion des hommes. C’eût été sans cela une société bien monotone que celle de ces messieurs. Arriver avec eux à Houndsley par un après-midi de brouillard, descendre au Lion Rouge dans une rue obscurcie par la poussière de charbon, dîner dans une chambre décorée d’une carte du pays couverte de taches, d’un mauvais portrait de cheval anonyme, d’un autre de Sa Majesté George IV, botté et cravaté, et d’une variété nombreuse de crachoirs en plomb, il n’y eût eu là qu’une distraction d’un genre lourd et vulgaire sans l’idée de « plaisir », appliquée par les jeunes gens à cet emploi du temps.

Il y avait dans la personne de M. Horrock un fonds de caractère impénétrable sur lequel l’imagination avait beau jeu à s’exercer. Son costume, au premier coup d’œil, l’associait d’une façon saisissante avec le cheval ; ses yeux mongols, son nez, sa bouche et son menton légèrement relevés vers le ciel comme le bord de son chapeau, donnaient au sourire, éternellement sceptique et humble à la fois dont la nature l’avait doué, une expression de physionomie qui, entre beaucoup d’autres, exerce le plus grand prestige sur une nature sensible, particulièrement sur la jeunesse anglaise, lorsqu’elle appartient à un connaisseur de chevaux. Lorsque, avec cette expression saisissante, on sait se taire à propos, on acquiert presque toujours la réputation d’une intelligence hors ligne, d’un fonds d’humour inépuisable et d’un jugement critique, qui, pour tous ceux qui ont la rare bonne fortune de le connaître, est le plus sûr des guides.

M. Horrock, à une question de Fred sur les boulets de son cheval, se pencha sur sa selle, observa pendant quelques minutes l’allure de la bête, puis se remit d’aplomb, et garda le silence, laissant voir un profil ni plus ni moins sceptique qu’il ne l’était auparavant. La partie ainsi jouée dans le dialogue par M. Horrock était d’un effet saisissant. Un conflit de passions s’agitait dans l’âme de Fred, un désir fou de faire jaillir à coups de poing l’opinion de Horrock et la préoccupation de garder l’avantage de sa bonne amitié. Il lui restait toujours cette chance, qu’au moment opportun, Horrock ferait entendre des paroles d’une valeur inappréciable.

M. Bambridge avait des façons moins impénétrables, plus ouvertes et semblait mettre ses idées, sans compter, à la disposition d’autrui. Il était bruyant, robuste, l’opinion générale lui attribuait beaucoup de laisser aller dans sa conduite, surtout dans sa façon de jurer, de boire et de battre sa femme. Certaines gens qui avaient perdu de l’argent dans des marchés avec lui le traitaient de coquin ; mais il regardait le maquignonnage comme le plus beau de tous les arts, et il eût soutenu d’une façon plausible que cet art n’avait rien à faire avec la moralité. Il était ce qu’on appelle un homme prospère, supportait la boisson mieux que d’autres ne supportaient leur sobriété, le laurier vert enfin n’était pas plus florissant. Aussi, bien que le champ de sa conversation fût des plus bornés, on trouvait qu’une légère infusion de Bambridge donnait du ton et du caractère à plusieurs cercles de Middlemarch ; c’était une des personnalités distinguées du salon et du billard du Dragon Vert. Il savait des anecdotes sur les héros du turf, connaissait les roueries des plus nobles habitués des paris et des jeux. Mais la fidélité scrupuleuse de sa mémoire se montrait surtout à l’endroit des chevaux qu’il avait lui-même vendus ou achetés ; le nombre de lieues qu’il vous trotterait en un rien de temps sans déranger un seul poil de leur queue, lui fournissait, après un intervalle de plusieurs années, un thème d’affirmations passionnées faites pour exciter l’imagination de ses auditeurs. On voit que M. Bambridge était un homme de plaisir et un joyeux compagnon.

Fred, en garçon avisé qu’il était, se garda de dire à ses amis qu’il allait à Houndsley pour vendre son cheval, il espérait arriver indirectement à connaître leur véritable opinion sur sa valeur, ne se doutant pas qu’une opinion sincère était la dernière chose possible à arracher à ces éminents critiques. Ce n’était pas une des faiblesses de Bambridge de se montrer gratuitement flatteur ; jamais encore il n’avait été si frappé à la vue de ce malheureux cheval bai, poussif à un degré dont l’épithète la plus énergique et la plus épouvantable pouvait à peine donner l’idée.

— Vous avez fait là un bien mauvais marché en vous adressant à un autre que moi, Vincy ! Savez-vous que jamais vous n’aviez tenu entre vos jambes un plus beau cheval que votre alezan, et vous l’avez échangé contre cette rosse. Mettez-la au petit galop et elle souffle comme vingt scieurs de long. Je n’ai jamais entendu de ma vie qu’un seul cheval plus poussif que le vôtre, un rouan ; il appartenait à Pegwell, le facteur en blés ; il l’attelait à son cabriolet, il y a quelque sept ans et il voulait me le faire prendre. Mais je lui ai dit : « Je vous remercie bien, Peg ! je ne fais pas le commerce des instruments à vent. » Mais, par l’enfer ce cheval-là n’était qu’une trompette d’un penny à côté de votre hippopotame !

— Mais vous disiez tout à l’heure qu’il était pire que le mien, interrompit Fred, plus irritable que de coutume.

— J’ai dit un mensonge alors, s’écria M. Bambridge avec énergie, il n’y avait pas pour un penny de différence entre les deux.

Fred éperonna son cheval et ils trottèrent quelques instants en silence. Quand ils ralentirent le pas, M. Bambridge reprit :

— Pas un, avec cette différence que le rouan était meilleur trotteur que votre bai.

— Son allure me convient, c’est tout ce que j’en sais, dit Fred, qui avait besoin de toute sa conviction d’être en joyeuse compagnie pour se remonter un peu. Je prétends que son trot est exceptionnellement régulier, n’est-ce pas, Horrock ?

Horrock regarda droit devant lui avec une indifférence aussi absolue que celle d’un portrait de maître. Fred renonça à l’espoir trompeur de lui arracher jamais sa véritable opinion. Mais, en y réfléchissant bien, il s’aperçut que Bambridge en le dépréciant et Horrock par son silence étaient plutôt encourageants, c’était une manière d’indiquer qu’ils avaient meilleure opinion du cheval qu’ils ne voulaient le laisser paraître.

Ce même soir, avant l’ouverture de la foire, Fred crut trouver une occasion favorable pour se débarrasser de son cheval, occasion toutefois pour laquelle il dut se féliciter de s’être muni, par prévoyance, des quatre-vingts livres.

Un jeune fermier — connaissance de Bambridge, — descendit au Lion Rouge et se mit à causer d’un cheval de chasse du nom de Diamant dont il voulait se défaire, un cheval réputé dans la province. Ce qu’il lui fallait à lui, c’était un bon cheval de service qu’il pût atteler à l’occasion, étant sur le point de se marier et de renoncer à la chasse. Ce fameux Diamant se trouvait pour le moment dans l’écurie d’un ami, à une petite distance de l’auberge, et ces messieurs avaient encore le temps d’aller le voir avant la nuit.

Ils s’y rendirent, et Fred, dans l’espoir d’avoir rencontré le cheval qui allait enfin le mettre en possession de la somme dont il avait besoin, y retourna le lendemain matin dès qu’il fut prêt. Il était convaincu que, s’il ne faisait pas marché lui-même avec le jeune fermier, ce serait Bambridge qui le ferait ; la force des circonstances aiguisait sa perspicacité et lui donnait toute la puissance vive que le soupçon fait naître. Bambridge avait déprécié Diamant, le cheval d’un ami, d’une façon tellement accablante qu’il devait avoir sûrement l’intention de l’acheter. Tous ceux qui regardaient l’animal, Horrock lui-même, étaient manifestement impressionnés de ses qualités. C’était un cheval gris pommelé, et Fred savait par hasard que le domestique de lord Medlicote en cherchait un pareil pour son maître.

Après avoir longtemps déblatéré contre Diamant, Bambridge laissa échapper dans le courant de la soirée, quand le fermier ne fut plus là, qu’il avait vu de plus mauvais chevaux que ça se vendre quatre-vingts livres. Il se contredit bien une vingtaine de fois ; mais, quand on sait à peu près soi-même où est la vérité, on peut bien se rendre compte du véritable jugement d’un homme. Et il fallait bien que Fred comptât pour quelque chose son opinion à lui sur un cheval. Le fermier s’était arrêté devant la jument de Fred, bête respectable quoique poussive, assez longtemps pour laisser voir qu’il y trouvait matière à considération, et il paraissait probable qu’en ajoutant vingt-cinq livres on la lui ferait prendre en échange de Diamant.

Tout en s’habillant à la hâte le matin, il voyait si clairement l’importance de ne pas laisser échapper cette rare bonne fortune, que, quand même Bambridge et Horrock l’en auraient tous deux dissuadé, il ne se serait pas laissé abuser sur leurs mobiles : il eût deviné que ces deux adroits personnages avaient autre chose en vue que les intérêts d’un jeune garnement. En matière de chevaux, la méfiance s’impose ; mais on ne peut, en toutes circonstances, s’en tenir au scepticisme pur ; il nous faut bien croire à quelque chose ; et cet objet de notre foi, ce n’est jamais, malgré tout, que notre propre jugement, même alors qu’il semble le plus aveuglément soumis à celui des autres.

Fred croyait à l’excellence du marché, et, dès avant l’ouverture de la foire, il avait fait l’acquisition du cheval gris pommelé au prix de son vieux bai, en y ajoutant trente livres, cinq livres de plus seulement qu’il ne l’avait calculé.

Mais il se sentait légèrement fatigué et tourmenté, peut-être, par tous ces débats intérieurs ; et, sans prolonger davantage les divertissements de la foire aux chevaux, il se mit seul en route pour sa course de quatorze milles jusqu’à Middlemarch, comptant la faire très lentement pour garder son cheval frais et dispos.