Middlemarch/Texte entier 1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Middlemarch : étude de la vie de province
Traduction par M.-J. M.
Calmann Lévy (1p. i-516).


PRÉFACE




Quel est celui d’entre nous qui, curieux de connaître l’histoire de l’homme et de savoir comment agit ce composé mystérieux sous les épreuves du temps, ne s’est arrêté, ne fût-ce qu’un instant rapide, à la Vie de sainte Thérèse, n’a eu un doux sourire pour la petite fille s’en allant un matin, la main dans la main, avec son frère, encore plus petit qu’elle, à la recherche du martyre au pays des Maures ?

Ils s’éloignaient ainsi à petits pas de l’âpre cité d’Avila, les yeux grands ouverts, l’air ingénu comme deux jeunes faons, mais avec des cœurs humains battant déjà à une idée nationale, lorsque la réalité domestique leur apparut sous la forme d’un oncle qui arrêta court leur grand dessein. Ce pèlerinage d’enfants était le bon commencement. La nature idéale et passionnée de Thérèse demandait une vie épique : que lui importaient les romans de chevalerie et les conquêtes mondaines d’une brillante jeune fille ? Sa flamme eût rapidement dévoré ce léger combustible.

Tirant son aliment du fond de l’âme même, il fallait à son essor une satisfaction sans limite, un objet dont elle ne se lasserait jamais, capable de réconcilier le désespoir de soi-même avec le sentiment délicieux d’une vie en dehors de soi.

Elle trouva son épopée dans la réforme d’un ordre religieux. Cette femme espagnole, qui vécut il y a trois cents ans, ne fut certainement pas la dernière de son espèce. Bien des Thérèses sont venues au monde, que n’attendait pas une vie épique, embrassant un continuel déploiement d’actions retentissantes ; peut-être seulement une vie d’erreurs, résultat d’une certaine grandeur spirituelle mal appropriée à la médiocrité des circonstances ; peut-être même une chute tragique, qui ne rencontra point son poète sacré, et qui s’est enfoncée dans l’oubli sans avoir été pleurée. Elles s’efforcèrent, avec des lumières confuses et dans des conditions difficiles, de mettre en noble accord leurs idées et leurs actes ; mais le monde ne vit dans ces luttes qu’une simple inconséquence et une dérogation aux formes convenues ; ce qui manqua à ces Thérèses nées trop tard, ce fut une foi et un ordre social en harmonie, capables de suppléer à la science pour une âme pleine d’ardente bonne volonté. Leur ardeur oscilla entre un vague idéal taxé d’extravagance et les aspirations ordinaires de la femme, condamnées comme des fautes.

On a dit quelquefois que ces vies manquées tenaient à ce qu’il y a de vague et de mal défini dans la nature des femmes, telles que la suprême Puissance les a formées.

Toujours est-il que ce qu’il y a en elles de vague et de mal défini persiste, et les limites, dans lesquelles leurs destinées varient, sont en réalité bien plus étendues que personne ne l’imaginerait, à voir l’uniformité de leurs coiffures et de leurs histoires d’amour favorites, en prose et en vers. De loin en loin, paraît un jeune cygne qu’on élève difficilement avec les petits canards dans la mare stagnante, et qui ne trouve jamais le courant d’eau vive et la compagnie des palmipèdes de son espèce. De loin en loin, il vient au monde une sainte Thérèse qui ne fonde rien du tout : c’est en vain que son tendre cœur bat d’amour et aspire en sanglotant à une beauté morale qu’elle n’atteint pas. Ses efforts s’échappent en tremblant et, au lieu de se concentrer dans quelque œuvre longtemps reconnaissable, se perdent au milieu des obstacles.



LIVRE PREMIER

MISS BROOKE






CHAPITRE PREMIER


Miss Brooke avait ce genre de beauté que rehausse encore la simplicité de la mise. Elle avait la main et le poignet assez délicatement modelés pour porter avec grâce des manches tout unies, comme celles de la Vierge des peintres italiens ; son profil, aussi bien que sa taille et son maintien, semblait emprunter une dignité plus grande à la sévérité de son costume ; aussi toute sa personne offrait-elle, à côté des modes provinciales, le même contraste qu’une belle citation de la Bible, ou de nos vieux poètes, au milieu d’une colonne de journal. On parlait d’elle généralement comme d’une jeune fille remarquablement douée, mais on ajoutait que sa sœur Célia avait plus de bon sens.

Célia n’avait pas plus de recherche dans sa mise ; ce n’était qu’aux yeux des observateurs attentifs que sa robe différait de celle de son aînée et respirait dans ses plis comme un parfum de coquetterie. La simplicité de miss Brooke tenait, comme celle de sa sœur, à plusieurs causes. L’orgueil d’être des « ladies » y entrait pour quelque chose : si la famille des Brooke n’était pas précisément aristocratique, elles n’en étaient pas moins de bonne race, et en remontant à une ou deux générations, vous ne leur eussiez pas trouvé un ancêtre ayant manié l’aune ou ficelé des paquets, pas un d’un rang inférieur à celui d’homme d’Église ou d’officier de marine. Un de ces ancêtres notamment, gentilhomme puritain au service de Cromwell, avait été assez avisé pour se trouver, au sortir des troubles politiques, propriétaire d’un respectable domaine de famille. En raison de leur naissance, ces jeunes femmes, habitant une paisible maison de campagne et fréquentant une église de village à peine plus grande qu’un salon, considéraient la toilette comme une recherche bonne pour des filles de petit marchand, cherchant à se grandir. Une économie de bonne maison faisait alors du luxe de la toilette le premier article à supprimer d’un budget grevé des dépenses imposées par le rang et la situation de la famille. La simplicité de leur mise s’expliquait suffisamment ainsi en dehors de tout sentiment religieux ; pour miss Brooke, cependant, la religion aurait suffi à l’y décider, et Célia entrait doucement dans les sentiments de sa sœur, avec le bon sens qui lui était habituel et sans qu’il s’y mêlât la moindre singularité d’esprit. Dorothée savait par cœur des passages des Pensées de Pascal et de Jérémie Taylor ; et, à côté des destinées du genre humain, les soucis de la toilette lui semblaient une occupation digne de Bedlam. Elle ne pouvait concilier les préoccupations de la vie spirituelle et ses conséquences pour l’éternité avec un intérêt bien vif pour les colifichets et la parure. Elle avait l’esprit avide de théories et aspirait à une conception élevée du monde à laquelle elle eut souhaité d’adapter la paroisse de Tipton et sa propre conduite au sein de la paroisse ; éprise de grandeur et d’exaltation, prompte à embrasser tout ce qui lui apparaissait avec ce caractère, elle était faite pour aller au-devant du martyre, s’en détourner ensuite, et finir par le rencontrer du côté où elle ne l’avait pas cherché. De telles dispositions de nature chez une jeune fille à marier ne pouvaient manquer d’exercer une influence décisive sur son avenir ; le choix qu’elle ferait un jour ne dépendrait certainement pas des apparences, de la vanité, d’un sentiment banal ni de rien de ce qui décide la plupart du temps de la destinée d’une jeune fille. Et, avec cela, Dorothée, l’ainée des deux sœurs, n’avait pas vingt ans. Depuis la mort de leurs parents, il y avait six ou sept ans de cela, leur oncle et tuteur, célibataire, avait fait donner aux deux orphelines, d’abord an sein d’une famille anglaise, puis d’une famille suisse, à Lausanne, une éducation la fois étroite et mal ordonnée.

Il y avait un an à peine qu’elles étaient venues se fixer à Tipton-Grange chez leur oncle, homme d’une soixantaine d’années, d’un caractère facile, d’opinions flottantes, qui avait voyagé dans sa jeunesse et passait dans son comité pour avoir contracté une disposition d’esprit un peu vagabonde. Il était aussi difficile de pressentir les résolutions de M. Brooke que de prédire le temps ; ce qu’il était plus facile d’affirmer, c’est qu’il agirait toujours dans les meilleures intentions, quitte à dépenser le moins d’argent possible à leur exécution.

Chez M. Brooke, la sève héréditaire d’énergie puritaine était visiblement tarie, mais elle apparaissait chez sa nièce Dorothée, dans ses défauts comme dans ses qualités ; Dorothée éclatait parfois d’impatience contre les discours de son oncle et sa manière de « laisser aller les choses » dans la province, et aspirait de toutes ses forces au temps où elle serait majeure et aurait à sa disposition quelque argent à consacrer à des œuvres généreuses. On la considérait comme une héritière, car non seulement les deux sœurs jouissaient chacune de sept cents livres de rente qu’elles tenaient de leurs parents, mais encore si Dorothée se mariait et avait un fils, ce fils deviendrait l’héritier du domaine de M. Brooke, lequel rapportait environ trois mille livres par an. Un tel revenu paraissait la richesse à ces familles provinciales, qui en étaient encore à discuter la conduite récente de M. Peel dans la question catholique et qui ne savaient rien ni des futures mines d’or, ni de cette fastueuse ploutocratie qui a si noblement élevé les nécessités de la vie aristocratique. Et comment Dorothée, avec sa beauté et de telles espérances, ne se serait-elle pas mariée ? Rien ne pouvait s’y opposer, rien que son amour des partis extrêmes et sa volonté ferme de régler sa vie d’après certaines idées qui pouvaient faire réfléchir un homme prudent avant de lui offrir sa main, ou qui pouvaient la décider elle-même à refuser toutes les demandes. Une jeune femme riche et de bonne naissance qu’on voyait s’agenouiller tout à coup sur le carreau auprès d’un paysan malade et prier avec une ferveur digne du temps des Apôtres, — à qui il prenait parfois d’étranges fantaisies de jeûner comme une papiste ou de se lever la nuit pour étudier de vieux livres de théologie ! une telle femme était bien capable de vous réveiller un beau matin pour vous proposer un nouveau placement de son revenu peu d’accord avec l’économie politique et l’entretien de chevaux de selle ! Il était bien naturel qu’un homme réfléchît à deux fois avant de prendre une telle compagne !

L’opinion du voisinage et des paysans eux-mêmes était en général plus favorable à Célia, si aimable et à l’air si candide, tandis que les grands yeux de miss Brooke avaient, comme sa religion, quelque chose de trop insolite et de trop accentué. Pauvre Dorothée ! à côté d’elle et avec son air innocent, c’était la petite Célia qui avait l’expérience et la connaissance du monde, tant l’esprit humain est plus subtil que les frêles tissus qui l’enveloppent.

Pourtant ceux qui approchaient Dorothée, tout prévenus qu’ils pouvaient être par ces alarmants ouï-dire, lui trouvaient un charme qu’ils n’auraient pas cru conciliable avec cette sorte d’étrangeté. À cheval, les hommes la déclaraient irrésistible. Elle aimait l’air vif et les aspects variés de la campagne, et, quand ses yeux et ses joues étaient animés par le plaisir, elle avait vraiment bien peu l’air d’une dévote. L’équitation était une faiblesse qu’elle ne se permettait pas sans quelques scrupules de conscience, elle sentait qu’elle y prenait un plaisir tout physique (une sorte de jouissance païenne), et la pensée d’y renoncer lui était une satisfaction.

Elle était franche, ardente, exempte de tout amour-propre ; il y avait même quelque chose de touchant dans la façon dont son imagination parait sa sœur Célia de toutes sortes d’attraits supérieurs aux siens ; — et lorsqu’un jeune homme venait à la Grange pour tout autre motif que d’y voir M. Brooke, elle en concluait qu’il devait être amoureux de Célia : comme sir James Chettam, par exemple, dont elle ne s’occupait jamais que pour sa sœur, discutant en son for intérieur si elle ferait bien de l’accepter. Le regarder comme un prétendant pour elle-même lui eût paru une impossibilité ridicule. Dorothée, avec toute son avidité de connaître les grandes vérités de la vie, conservait sur le mariage des idées tout à fait enfantines ; elle eût sans aucun doute accepté le judicieux Hooker si elle était venue au monde assez tôt pour le sauver de l’erreur matrimoniale dans laquelle il tomba, ou Milton aveugle ou tout autre grand homme dont une sublime piété eût seule pu endurer les désagréables manies. Mais comment dans un beau et aimable baronnet qui répondait Amen à tout ce qu’elle pût dire, à ses observations, même les moins exactes, pouvait-elle voir un amoureux ? Le mari vraiment idéal, à ses yeux, devait être un personnage assez respectable pour lui tenir lieu de père ou assez érudit pour lui enseigner l’hébreu, si telle était sa fantaisie.

Ces particularités du caractère de Dorothée faisaient vivement blâmer M. Brooke par les familles du voisinage de ce qu’il ne cherchât pas pour ses nièces une dame d’un certain âge qui leur serait à la fois un guide et une compagne. Mais lui-même redoutait à un tel point l’espèce de femme supérieure que réclamait l’emploi, qu’il se laissa dissuader par les objections de Dorothée et montra dans cette occasion assez de courage pour braver l’opinion, et, à sa tête, mistress Cadwallader, la femme du recteur. Miss Brooke prit donc la direction de la maison de son oncle, et elle ne détestait nullement sa nouvelle autorité, non plus que les hommages qui en faisaient partie.

Sir James Chettam devait dîner, ce jour-là, à la Grange, avec un autre personnage encore inconnu des deux jeunes filles et dont l’arrivée tenait Dorothée dans une sorte d’attente respectueuse. C’était le révérend Édouard Casaubon, qui passait dans le pays pour un homme d’une science profonde et travaillait depuis plusieurs années à une grande œuvre sur l’histoire religieuse ; il jouissait en outre d’une fortune assez considérable pour donner un certain lustre à sa piété, et il avait sur toutes choses des idées qui lui étaient propres et qu’il devait fixer dans son livre.

Dorothée était rentrée de bonne heure de l’école enfantine qu’elle avait organisée au village et elle avait pris sa place habituelle dans le joli boudoir qui séparait les chambres des deux sœurs, occupée à terminer un plan de bâtisse, genre de travail qui était chez elle une passion, quand Célia, qui l’avait observée avec le tendre désir de hasarder une proposition, lui dit :

— Dorothée, ma chère, si tu veux bien, si tu as le temps, que dirais-tu si nous regardions ensemble les bijoux de maman pour nous les partager ? Il y a six mois déjà que mon oncle te les a donnés et tu ne les as pas même encore regardés.

Toujours un peu craintive vis-à-vis de sa sœur, Célia s’efforçait de dissimuler l’ombre de bouderie qui perçait sur sa figure. À son grand soulagement, les yeux de Dorothée brillaient de gaieté quand elle les leva de son ouvrage.

— Quel merveilleux petit almanach tu fais, Célia ! Sont-ce six mois du calendrier ou six mois lunaires ?

— Nous sommes aujourd’hui au dernier septembre et mon oncle te les a donnés le 1er avril ; tu sais bien qu’il a dit les avoir oubliés jusque-là, et je crois que tu ne les as pas seulement regardés depuis que tu les as serrés dans ce meuble.

— Eh bien, quoi ! chérie, ne sais-tu pas que nous ne les porterons jamais ?

Dorothée parlait d’un ton tout à fait amical, à la fois caressant et précis, sans cesser de crayonner.

Célia rougit et prit un air sérieux.

— Il me semble, ma chère, que nous manquons au respect dû au souvenir de maman en mettant de côté ses bijoux si légèrement. Et, ajouta-t-elle avec une certaine hésitation et un sanglot contenu de mortification, les colliers sont d’un usage tout à fait répandu à présent, et madame Poinçon, qui était plus stricte que toi en bien des choses, avait l’habitude de s’en parer, et tous les chrétiens aussi. Je suis sûre qu’il y a au ciel des femmes qui portaient des bijoux.

Ce n’était pas sans effort que Célia s’appliquait à trouver ces arguments.

— Tu aimerais à les porter ! s’écria Dorothée, un air de profonde surprise animant aussitôt tout son être, et avec un mouvement dramatique emprunté à cette même madame Poinçon, qui portait des bijoux. Oh ! mais alors nous allons les regarder. Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ? Mais les clefs ! Oh les clefs ! Elle se pressa la tête de ses deux mains semblant désespérer de sa mémoire.

— Les voici, dit Célia qui avait depuis longtemps prévu et médité cette explication.

— Veux-tu ouvrir le grand tiroir de la console et en sortir la boîte à bijoux ?

La cassette fut aussitôt ouverte et les bijoux étalés devant elles formaient sur la table un brillant parterre. Il n’y en avait pas beaucoup ; mais quelques-uns étaient d’une beauté remarquable, entre autres un collier d’améthystes pourpres magnifiquement monté en or avec une croix de perles à cinq brillants. Dorothée prit le collier et le fixa au cou de sa sœur, où il s’ajusta comme un bracelet, il ornait à merveille la tête et le cou de Célia, dont le genre de beauté rappelait celui de la reine Henriette-Marie, et elle se voyait ainsi parée dans la glace du panneau en face d’elle.

— Tiens, Célia, tu pourras le porter avec ta robe de mousseline de l’Inde. Mais il faudra mettre la croix sur tes robes foncées.

Célia s’efforçait de ne pas sourire de plaisir.

— Oh ! Dodo ! il faut que tu gardes la croix !

— Non, non, chérie, non, dit Dorothée qui leva la main en signe de refus insouciant.

— Si, je le veux. Elle irait très bien sur ta robe noire, vois-tu ? Prends-la, je t’en prie.

— Pour rien au monde ! pour rien au monde ! Une croix surtout est le dernier bijou que je voudrais porter.

Dorothée frémit légèrement.

— Alors tu me blâmeras de la porter ! dit Célia mal à l’aise.

— Non, non, chérie, dit Dorothée en caressant la joue de sa sœur. Vois-tu, les âmes comme les visages ont leur teint : ce qui sied à l’une ne sied pas à l’autre.

— Mais tu pourrais aimer à la conserver en souvenir de maman.

— N’ai-je pas d’autres objets qui me viennent d’elle, sa cassette en bois de santal que j’aime tant et bien d’autres choses. Nous n’avons pas besoin de discuter davantage. Ils sont tous à toi, chérie ; tiens, emporte-les.

Célia se sentit légèrement blessée. Il y avait dans cette tolérance puritaine une forte marque de supériorité presque aussi pénible pour la délicate et blonde personne, pour la petite sœur dépourvue d’enthousiasme que la persécution puritaine.

— Mais comment veux-tu que je mette des bijoux si toi, l’aînée, tu n’en portes jamais ?

— Non, Célia, c’est trop demander, de vouloir que je me pare de bijoux pour que tu puisses t’en parer toi-même. Si je devais mettre un collier comme celui-ci je croirais en vérité que je viens de pirouetter sur moi-même, tout pirouetterait avec moi et il n’y aurait plus moyen de trouver mon chemin.

Célia avait ôté et déposé le collier d’améthystes.

— Il serait un peu étroit pour toi, quelque chose de tombant t’irait mieux, reprit-elle d’un air plus satisfait.

La conviction qu’à tous les points de vue ce collier ne pouvait aller à Dorothée, réconciliait tout à fait Célia avec la pensée de le posséder. Elle ouvrit des boîtes de bagues qui laissèrent voir une superbe émeraude enrichie de diamants ; et le soleil, sortant en ce moment de derrière un nuage, répandit un brillant rayon de lumière sur toute la table.

— Que ces pierres sont belles ! dit Dorothée emportée par un nouveau torrent de pensées aussi rapide que l’éclair. Quelle étrange fascination exercent parfois sur nous les couleurs comme les parfums ! C’est pour cela, je suppose, que les bijoux figurent comme emblèmes spirituels dans l’Apocalypse de saint Jean. Ils ont l’air de fragments de ciel. Je trouve cette émeraude plus belle que tout le reste.

— Et voici un bracelet pour l’assortir, dit Célia, nous ne l’avions pas vu d’abord.

— Qu’ils sont beaux ! répéta Dorothée passant le bracelet et la bague à son poignet et à son doigt finement modelés et les tenant à la hauteur de ses yeux dans la direction de la fenêtre. Sa pensée cherchait pendant ce temps à justifier le plaisir qu’elle prenait aux vives couleurs de l’émeraude, en l’associant à un sentiment de joie mystique et religieux.

— Aimerais-tu ces bijoux-là, Dorothée ? interrogea Célia avec une sorte d’hésitation, commençant à trouver à sa grande surprise que sa sœur montrait trace de faiblesse, et aussi que les émeraudes siéraient peut-être mieux à son teint que les améthystes pourpres. Prends au moins ce bracelet et cette bague. Mais vois ces agates, comme elles sont belles et tranquilles.

— Oui, dit Dorothée, je les garderai tous les deux. Puis, laissant retomber sa main sur la table, elle ajouta d’un ton de voix différent : Et ce sont pourtant de pauvres gens qui trouvent ces pierres, qui les travaillent et qui les vendent ! Elle s’arrêta encore et Célia pensa que sa sœur, en bonne logique, allait renoncer aux bijoux. Oui, chérie, je les garderai, répéta Dorothée, bien décidée cette fois. Mais, toi, emporte cette cassette dont le contenu t’appartient.

Elle prit son crayon sans ôter les bijoux qu’elle continuait d’admirer. Elle se disait qu’elle les aurait auprès d’elle pour abreuver ses yeux à ces petites sources de couleur pure.

— Les porteras-tu dans le monde ? demanda Célia qui l’observait réellement curieuse de bien connaître sa pensée.

Dorothée jeta un rapide regard à sa sœur. Au travers de tous les attraits dont son imagination parait ceux qu’elle aimait, perçait parfois une lucidité de discernement qui n’était pas sans causticité. Si jamais miss Brooke parvenait à une douceur parfaite, on ne pourrait pas l’imputer à un manque de feu intérieur.

— Peut-être, dit-elle avec un léger accent de dédain ; je ne saurais te dire jusqu’où je pourrai descendre.

Célia rougit et se sentit malheureuse. Elle vit qu’elle avait blessé sa sœur et, emportant le coffret, elle n’osa plus rien hasarder d’aimable à propos des bijoux dont celle-ci lui faisait don. Dorothée était également mécontente, et, tout en reprenant son travail, elle s’interrogeait sur la générosité de ses sentiments et de ses paroles dans la scène que ce petit différend venait de terminer.

En toute conscience, Célia ne se trouvait pas de torts. C’était chose bien naturelle et excusable à elle d’avoir fait cette question, et certainement la conduite de Dorothée était inconséquente : ou elle aurait dû prendre sa part de bijoux ou, après ce qu’elle avait dit, y renoncer tout à fait.

— Je suis sûre, pensait Célia, ou du moins je crois bien que cela ne nuira pas à mes prières, que je me pare de ce collier. Je ne vois pas pourquoi je me laisserais dominer par les idées de Dorothée, à présent que nous allons dans le monde ; qu’elle agisse pour son compte d’après ses convictions, mais Dorothée n’est pas toujours conséquente.

Ainsi pensait Célia, travaillant en silence à sa tapisserie, quand elle s’entendit appeler par sa sœur.

— Allons, Kitty, viens voir mon plan ; je me croirai un grand architecte si je n’ai pas tracé des cheminées et des escaliers impossibles !

Et, comme Célia se penchait pour voir le plan de sa sœur, celle-ci appuya doucement sa joue sur le bras de Célia, qui comprit ce mouvement. Dorothée avouait tacitement qu’elle avait eu tort et Célia lui pardonna. Elles purent toutefois se rappeler plus tard qu’il y avait eu un mélange de critique et de déférence dans l’attitude de Célia vis-à-vis de sa sœur aînée. Célia avait toujours porté un joug ; mais, de toutes les créatures portant un joug, en est-il une qui ne garde par devers elle ses libres opinions ?


CHAPITRE II


Sir Humphrey Davy ? dit M. Brooke après le potage, de son ton affable et souriant, relevant une remarque de sir James Chettam sur la Chimie agricole de Davy. J’ai dîné avec lui il y a plusieurs années chez Cartwright, et Wordsworth était là aussi… vous savez, le poète Wordsworth. — Il s’est passé quelque chose de singulier. J’étais à Cambridge en même temps que Wordsworth, et je ne l’avais pas rencontré une seule fois depuis ; vingt ans plus tard, je me retrouve avec lui à dîner chez Cartwright. Il y a maintenant du bizarre en toutes choses. — Mais Davy était là et lui aussi était poète. Wordsworth était le poète numéro un et Davy le poète numéro deux, on peut le dire de toute manière, vous savez…

Dorothée se sentit mal à l’aise. Elle s’étonnait qu’un homme comme M. Casaubon pût supporter de telles banalités ; ses manières lui paraissaient pleines de dignité ; avec ses cheveux gris et ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites il ressemblait au portrait de Locke. Il avait la maigreur et le teint pâle qui conviennent à un homme voué à l’étude, aussi éloigné que possible du type de l’Anglais florissant et à favoris roux représenté par sir James Chettam.

— Je suis en train de lire la Chimie agricole, dit cet excellent baronnet, décidé que je suis à m’occuper moi-même de l’une de mes fermes, et faire l’essai d’un nouveau mode d’exploitation au milieu de mes fermiers. M’approuvez-vous, miss Brooke ?

— C’est une grande erreur, Chettam, interrompit M. Brooke, que de vouloir électriser vos terrains de cette manière et faire un salon de votre étable. Vous n’arriverez à rien. J’ai moi-même beaucoup étudié cette science autrefois mais j’ai reconnu qu’il était inutile de s’y acharner. Cela ne mène à rien. Et je vous conseille d’avoir l’œil à tout, avec votre exploitation fantaisiste ; car c’est bien le hochet le plus coûteux que vous puissiez vous payer. C’est encore plus cher que des meutes.

— Comment ! dit Dorothée ; ne vaut-il pas mieux dépenser son argent à chercher pour les hommes le meilleur profit à tirer de la terre qui les porte qu’a entretenir des chiens et des chevaux pour y galoper ? Ce n’est pas un tort de s’appauvrir par des expériences entreprises pour le bien général.

Elle parlait avec plus d’énergie qu’on n’en attend d’ordinaire d’une si jeune personne ; mais sir James en avait appelé à elle, elle y était habituée de sa part ; et elle pensait souvent qu’elle pourrait le pousser à beaucoup de bonnes œuvres le jour où il serait devenu son beau-frère.

M. Casaubon tourna ses regards d’une façon très marquée sur Dorothée et parut l’observer avec une curiosité nouvelle.

— Les jeunes filles n’entendent rien à l’économie politique, voyez-vous, dit M. Brooke, se tournant avec un sourire vers M. Casaubon. Je me souviens du temps ou nous lisions tous Adam Smith. Ah ! pour le coup, c’est là un livre ! J’ai embrassé là à la fois toutes les idées nouvelles… la perfectibilité humaine, vous savez… D’après d’autres opinions, toutefois, l’histoire procéderait plutôt par cycles ; et cette théorie peut se soutenir. Le fait est que la raison humaine peut vous emporter un peu trop loin… au delà des bornes… elle m’a entraîné assez loin pendant un temps, mais j’ai bien vu que cela ne pouvait aller, j’y ai renoncé… pas tout à fait cependant… J’ai toujours aimé un peu de théorie. Mais, en fait de livres, nous avons la Guerre péninsulaire de Southey, que je lis le matin. Connaissez-vous Southey ?

— Non, dit M. Casaubon, qui ne pouvait suivre les errements impétueux de l’esprit de M. Brooke et qui ne pensait qu’au livre de Southey. J’ai peu de loisirs pour étudier ce genre de littérature. Je me suis beaucoup fatigué les yeux dans ces derniers temps à déchiffrer de vieux caractères. Le fait est que j’aurais bien besoin d’un lecteur le soir ; mais je suis difficile et ne puis souffrir d’entendre mal lire. Cela est fâcheux à quelques égards. Je me nourris trop exclusivement aux sources intérieures de l’âme, je vis trop avec les morts. Mon esprit me fait l’effet du fantôme d’un homme de l’antiquité errant sur le monde et tâchant mentalement de le réédifier tel qu’il était autrefois, en dépit des ruines, des changements et des troubles qui s’y sont opérés. Mais je considère comme une nécessité de prendre le plus grand soin de mes yeux.

C’était la première fois que M. Casaubon parlait aussi longtemps de suite. La netteté saccadée et rythmée de sa parole, qu’accompagnait un mouvement de tête, offrait un frappant contraste avec le négligé et le désordre des discours du bon M. Brooke.

Dorothée pensa que M. Casaubon était bien l’homme le plus intéressant qu’elle eût jamais vu, sans en excepter même M. Liret, le pasteur vaudois, dont elle avait suivi les conférences.

Reconstruire tout un monde passé, en vue sans doute d’arriver aux plus hautes conceptions de la vérité ! — quelle gloire que d’assister à l’édification d’une telle œuvre, d’y contribuer, pour la plus humble part, rien qu’en servant modestement de porte-flambeau ! — Cette noble pensée l’éleva au-dessus de l’ennui qu’elle avait ressenti de voir critiquer son ignorance en économie politique : cette science qu’on ne lui expliquait jamais et qu’on jetait comme un éteignoir sur toutes les lumières de son esprit.

— Mais vous aimez beaucoup monter à cheval, miss Brooke, dit tout à coup sir James, profitant d’un moment opportun. J’ai pensé que vous aimeriez aussi à faire connaissance avec les plaisirs de la chasse. Voulez-vous me permettre de vous envoyer, pour en faire l’essai, un alezan qui a été dressé pour dames. Je vous ai vue galoper samedi le long de la colline sur un cheval qui n’était pas digne de vous. Mon groom vous amènera Corydon tous les jours, si vous voulez bien indiquer seulement l’heure qui vous conviendra le mieux.

— Merci, vous êtes bien bon, mais je veux renoncer à l’équitation, je ne monterai plus à cheval, répondit Dorothée poussée à cette brusque déclaration par une certaine crainte que sir James ne retînt son attention qu’elle voulait réserver tout entière à M. Casaubon.

— Non, ce serait trop dur, dit sir James d’un ton de reproche qui laissait voir un intérêt profond. Votre sœur a fait vœu de pénitence, n’est-ce pas ? continua-t-il en se tournant vers Célia, qui était assise à sa droite.

— Je le crois, dit Célia, redoutant de dire quelque chose qui déplût à sa sœur et rougissant de la manière la plus charmante au-dessus de son collier ; elle aime à s’imposer des privations.

— Si cela était, Célia, mes privations ne seraient qu’une faiblesse de plus envers moi-même, répliqua Dorothée, et non une mortification. Mais on peut avoir de bonnes raisons pour ne pas faire ce qui vous est agréable.

M. Brooke parlait en même temps, mais il était clair que M. Casaubon observait Dorothée et elle le sentait.

— Précisément, dit sir James ; c’est par quelque motif grand et généreux que vous renoncez à vos plaisirs.

— Non, vraiment, non. Je n’ai pas dit cela de moi, répondit Dorothée en rougissant.

À l’opposé de Célia, elle rougissait rarement et seulement lorsqu’elle éprouvait de la colère ou une joie très vive. Elle était impatientée contre sir James, ce traître. Pourquoi ne faisait-il pas attention à Célia et ne la laissait-il pas, elle, s’occuper de M. Casaubon ?

Ah ! si ce savant homme daignait seulement prendre la parole, au lieu de laisser continuer M. Brooke, se disait Dorothée.

M. Brooke était précisément en train de lui révéler que la réforme avait une signification ou n’en avait pas, que lui-même était protestant de cœur, mais que le catholicisme était un fait et qu’il était absurde de refuser un acre de son terrain pour y bâtir une chapelle romaine.

— Tout homme a besoin d’être maintenu par le frein de la religion, disait-il ; et, à proprement parler, ce frein n’est autre chose que la crainte de l’au-delà.

J’ai beaucoup étudié la théologie autrefois, dit M. Brooke, je connais un peu toutes les écoles. J’ai vu Wilberforce dans ses beaux jours connaissez-vous Wilberforce ?

— Non, répondit M. Casaubon.

— Eh bien, peut-être Wilberforce n’était-il pas un grand penseur, mais, si j’entrais au Parlement comme on me l’a offert, j’irais m’asseoir au banc de l’opposition, ainsi que l’a fait Wilberforce pour m’y occuper de questions philanthropiques.

M. Casaubon s’inclina et fit observer que le champ était vaste.

Oui, reprit M. Brooke avec son bon sourire ; mais j’ai des documents là-dessus, il y a longtemps que je me suis mis à les collectionner. Il faudrait maintenant les mettre en ordre. Lorsqu’une question me frappait, j’écrivais et on me répondait… mon dossier est bourré de documents. Comment classez-vous vos documents ?

— En grande partie dans un casier, dit M. Casaubon, faisant comme un effort pour rassembler ses esprits.

— Ah ! je n’aime pas le casier ; j’ai voulu m’en servir, mais tout se brouille dans les cases et je ne sais jamais si tel papier se trouve à la lettre A ou à la lettre Z.

— Je voudrais que vous me permissiez d’arranger vos papiers, mon oncle, dit Dorothée. Je les classerais par ordre alphabétique et sous chaque lettre je ferais une liste des matières.

M. Casaubon fit un grave sourire d’approbation et dit à M. Brooke :

— Vous avez sous la main un excellent secrétaire, à ce que je vois.

— Non, je n’aime pas que les jeunes filles touchent à mes papiers. Les jeunes filles sont trop étourdies.

Dorothée se sentit froissée. M. Casaubon pouvait penser que son onde avait quelque raison particulière pour émettre une telle opinion, tandis que, dans l’esprit de M. Brooke, cette remarque n’avait fait que passer, plus légère que l’aile brisée d’un insecte ; c’était un pur effet du hasard qui l’avait fait tomber sur elle.

Quand les deux jeunes filles furent seules au salon, Célia s’écria :

— Dieu ! que M. Casaubon est laid !

— Célia, c’est un des hommes des plus distingués d’apparence que j’aie jamais vus. Il ressemble d’une manière frappante au portrait de Locke ; il a les mêmes orbites profondes.

— Locke avait-il aussi ces deux petites loupes blanches garnies de poils ? Et son teint, il est absolument blafard !

— Ce n’est que mieux. Tu admires sans doute les hommes qui ont un teint de cochon de lait ?

— Dodo ! s’écria Célia, la regardant avec surprise, je ne t’ai jamais entendue faire une comparaison comme celle-là.

— Pourquoi l’aurais-je faite si l’occasion ne s’en présentait pas ? C’est une très heureuse comparaison, la ressemblance est parfaite.

Miss Brooke s’oubliait cette fois et Célia en fit intérieurement la réflexion.

— Je m’étonne que tu montres tant d’humeur, Dorothée.

— C’est une malheureuse disposition de ton esprit, Célia, de ne vouloir toujours considérer les gens que comme des singes habillés, et de ne jamais lire une grande âme sur le visage d’un homme.

— Est-ce que M. Casaubon a une grande âme ?

Célia ne manquait pas d’une certaine malice naïve.

— Oui, je le crois, dit Dorothée d’un accent pleinement convaincu. Tout ce que je vois en lui est d’accord avec l’œuvre dont il s’occupe.

— Il parle très peu, observa Célia.

— Il n’a personne à qui parler.

Dorothée méprise absolument sir James Chettam ; je crois qu’elle ne l’accepterait pas, pensa Célia ; et c’est dommage.

Elle ne s’était jamais abusée sur l’objet des attentions du baronnet. Quelquefois, sans doute, elle s’était dit que Dodo pourrait bien ne pas rendre heureux un mari qui n’aurait pas sa manière de voir et elle avait au fond de son cœur la ferme conviction que sa sœur était trop religieuse pour amener un confort parfait dans le cercle de famille. Ses idées et ses scrupules étaient comme autant d’aiguilles répandues partout et bien gênantes pour marcher, pour s’asseoir, pour manger…

Quand miss Brooke fut assise à la table à thé, sir James vint prendre sa place auprès d’elle ; il n’avait rien trouvé de blessant dans sa manière de lui répondre au repas. Il lui paraissait tout naturel que miss Brooke eût de l’affection pour lui ; il faut déjà que les manières d’être des autres vis-à-vis de nous soient bien accentuées pour que nous cessions de les interpréter dans le sens de nos préventions, favorables ou non.

C’était une excellente pâte d’homme que sir James, et il avait le rare mérite de n’être nullement infatué de sa valeur ni de croire que son influence pût jamais mettre le feu au plus petit coin de la province ; aussi était-il heureux à la pensée d’avoir une femme qu’il pourrait consulter à propos de tout, une femme capable en toute circonstance de tirer son mari d’embarras avec de bonnes raisons. Quant à la piété exagérée qu’on reprochait à miss Brooke, il ne savait que très imparfaitement en quoi elle consistait, et il pensait qu’elle disparaîtrait avec le mariage. En un mot, il trouvait Dorothée tout à fait charmante, il sentait son amour bien placé et était tout disposé à se laisser dominer, puisqu’après tout un homme, quand il lui plaît, peut toujours s’affranchir de cette domination-là.

Sir James n’avait pas l’idée qu’il pût être jamais las du joug de cette belle jeune fille dont l’esprit le ravissait. Pourquoi l’eût-il pensé ? L’esprit d’un homme, quel qu’il soit, a toujours cet avantage sur celui d’une femme qu’il est du genre masculin, comme le plus petit bouleau est d’une espèce supérieure au palmier le plus élevé, et son ignorance même est de plus haute qualité.

— J’espère que vous n’avez pas dit votre dernier mot à propos de l’équitation, miss Brooke, dit son persévérant admirateur. Je vous assure que l’exercice du cheval est le plus salutaire que vous puissiez prendre.

— Je le sais, dit Dorothée froidement ; je crois que cela ferait du bien à Célia si elle voulait s’y mettre.

— Mais vous, qui montez si parfaitement…

— Je vous demande pardon, j’ai encore bien peu de pratique et je serais facilement renversée.

— Raison de plus pour continuer. Toute femme devrait être bonne écuyère, afin de pouvoir accompagner son mari dans ses promenades.

— Voyez combien nous différons, sir James ! Mon parti est pris de n’être jamais une parfaite écuyère ; aussi ne répondrai-je jamais à votre idéal de femme.

Dorothée regardait droit devant elle, parlant d’un ton de brusquerie froide avec quelque chose de l’air d’un beau garçon, ce qui offrait un contraste amusant avec l’humble amabilité de son admirateur.

— Et quelles peuvent être vos raisons pour prendre une résolution si cruelle ? Quel mal pouvez-vous trouver à l’équitation ?

— Je puis la condamner pour moi.

— Oh ! pourquoi cela ? insista sir James d’un ton de douce remontrance.

M. Casaubon s’était rapproché de la table à thé, sa tasse à la main et prêtant l’oreille à la conversation des jeunes gens

— Il ne faut pas vouloir pénétrer trop avant dans les motifs, prononça-t-il de son air mesuré et tranquille. Miss Brooke n’ignore pas combien ils perdent de leur valeur à être exprimés. La pureté de l’arôme s’altère au seul contact de l’air grossier. Il faut conserver le grain en germe à l’abri de la lumière.

Dorothée rougit de plaisir et leva des yeux reconnaissants sur M. Casaubon. Voilà donc enfin un homme capable de comprendre la vie plus élevée de l’âme, et avec qui l’on peut entrer dans une sorte de communion spirituelle, un homme capable par son savoir étendu de répandre sur l’aridité des principes une véritable lumière, un homme dont les connaissances pouvaient être considérées comme une preuve de tout ce qu’il avançait.

Les conclusions de Dorothée paraîtront peut-être bien promptes mais, en réalité, la vie aurait-elle jamais pu subsister à n’importe quelle époque sans cette facilité à conclure qui a singulièrement favorisé le mariage au milieu des difficultés de la civilisation ? Et, d’ailleurs, a-t-on jamais saisi dans son extrême ténuité le fragile réseau des liens existant avant le mariage entre deux êtres destinés à s’unir ?

— Certainement, dit le bon sir James, je n’insisterai pas pour faire dire à miss Brooke ce qu’elle préfère ne pas dire. Je suis bien convaincu que ses raisons lui font honneur.

Il ne ressentait pas la moindre jalousie de l’intérêt avec lequel Dorothée avait regardé M. Casaubon. Il ne lui venait pas à l’idée que cette jeune fille, à laquelle il se disposait à offrir sa main, pût se préoccuper d’un vieil érudit desséché approchant de la cinquantaine, autrement que sous le rapport religieux, comme on peut s’intéresser à un pasteur de distinction.

Cependant lorsque miss Brooke eut engagé la conversation avec M. Casaubon sur le clergé vaudois, sir James s’adressa à Célia et lui parla de sa sœur ; il parla aussi d’une maison à la ville ; il s’informa si miss Brooke aimait Londres. Quand Célia n’était pas avec Dorothée, elle causait facilement et sir James se dit que la seconde miss Brooke était certainement fort agréable et fort jolie, sans être, pour cela, comme le prétendaient certaines gens, plus avisée et plus sensible que sa sœur aînée. Il sentait que celle des deux qu’il avait choisie était supérieure à l’autre sous tous les rapports et un homme est toujours flatté de penser qu’il possédera ce qu’il y a de meilleur. — Il serait l’oiseau rare des célibataires, celui qui ne nourrirait pas cet espoir.


CHAPITRE III


S’il était réellement venu à l’esprit de M. Casaubon de songer à miss Brooke comme à une épouse faite pour lui, d’un autre côté les raisons qui pouvaient décider celle-ci à accepter la main de M. Casaubon avaient pris racine dans son cœur ; et déjà, dans la soirée du lendemain, elles avaient germé et fleuri. Ils avaient eu ensemble dans la matinée une longue conversation, tandis que Célia, qui n’aimait pas la compagnie des deux loupes blanches et du teint blafard avait couru au presbytère jouer avec les enfants du pasteur.

Dorothée avait mis ce temps à profit pour pénétrer dans le réservoir insondable de l’esprit de M. Casaubon ; elle y avait trouvé réfléchies d’une façon insaisissable et mystérieuse toutes les qualités qu’elle-même portait dans son cœur ; elle lui avait dit tout ce qu’elle savait du monde et elle connut enfin de lui le but de son long travail, véritable labyrinthe d’une étendue vertigineuse et incommensurable dans ses profondeurs.

Il se montra aussi plein de science que « l’archange affable » de Milton, et ce fut avec quelque chose de non moins « archangélique » qu’il lui expliqua comment il avait entrepris de démontrer que tous les systèmes mythiques et les fragments de mythes répandus sur le monde, n’étaient que les corruptions d’une tradition révélée à l’origine. D’autres, sans doute, avaient déjà tenté cette œuvre, mais jamais avec cette absolue impartialité dans les rapprochements, et cette netteté de composition que M. Casaubon s’efforçait d’atteindre. Une fois maître du terrain, après avoir pris pied solidement, le vaste champ des monuments de la fable éclairés les uns par les autres devenait pour lui non seulement intelligible, mais lumineux. Mais ce n’était une œuvre ni facile ni de courte haleine que de glaner dans cette riche moisson de vérités. Les notes seules constituaient déjà toute une formidable rangée de volumes ; il fallait maintenant condenser cet amas toujours croissant de résultats et les réduire, comme la fleur de cette récolte hippocratique, à n’occuper qu’un petit rayon de bibliothèque. Tel devait être le couronnement de l’édifice.

M. Casaubon entretenait Dorothée de ce grave sujet à peu prés comme il s’en fût entretenu avec un confrère, n’ayant pas à sa disposition deux manières de parler ; il est vrai de dire que, lorsqu’il se servait d’une phrase grecque ou latine, il la traduisait en anglais avec une scrupuleuse exactitude.

Dorothée fut absolument séduite par la vaste étendue de cette conception. Il y avait là, en vérité, quelque chose de plus élevé que les simples aperçus de la littérature à l’usage des jeunes filles ! Un Bossuet vivant, qui allait concilier dans son œuvre la science la plus haute avec une ardente piété, un moderne saint Augustin qui réunissait dans sa personne la gloire du docteur et celle du saint !

La sainteté chez lui ne semblait pas au-dessous de la science ; car, lorsque Dorothée fut amenée à lui ouvrir son âme sur certain sujet dont elle ne pouvait s’entretenir avec personne à Tipton-Grange, elle trouva en M. Casaubon un auditeur qui la comprit d’emblée.

Elle lui dit combien les formes ecclésiastiques et la lettre des articles de foi lui paraissaient chose secondaire à côté de cette religion toute spirituelle, de cet anéantissement du soi dans l’union avec la perfection divine que lui semblaient clairement exprimer les livres religieux des temps anciens.

Elle fut heureuse quand M. Casaubon lui assura qu’il était bien d’accord avec elle du moment que sa manière de voir était suffisamment tempérée par une sage soumission ; et il lui cita des exemples historiques qu’elle ignorait.

Il pense avec moi, se dit Dorothée, ou plutôt sa pensée représente tout un monde auprès duquel la mienne n’est qu’un misérable miroir de quatre sous. Et ses sentiments, et son expérience… Quel Océan, comparé à ma pauvre petite mare !

Son langage et sa manière d’être suffisaient à miss Brooke pour le juger de cette façon absolue dont sont coutumières les jeunes filles. Les signes extérieurs n’ont en eux-mêmes qu’une importance relative, mais les interprétations qu’on leur donne sont sans limites, et, chez les jeunes filles d’une nature à la fois douce et ardente, le moindre signe apparent a le pouvoir d’évoquer tout un monde de ravissements nouveaux, d’espoir, de foi où la réalité n’entre que pour une bien faible part. Ces sortes d’illusions ne sont pas toujours absolument déçues.

Si miss Brooke était prompte à mettre sa confiance en M. Casaubon, ce n’était pas une raison pour que M. Casaubon en fût indigne.

Il séjourna Tipton un peu plus longtemps qu’il n’en avait l’intention, sur une légère instance de M. Brooke, qui n’avait pourtant d’autres distractions à lui offrir que ses documents sur les accidents de machines et sur les incendies des meules de foin, le journal des voyages de sa jeunesse, la Grèce, Rhamnus, les ruines de Rhamnus, et l’Hélicon, et le Parnasse !

M. Casaubon représentait à lui seul un auditoire plein de dignité, mais d’assez triste figure ; il s’inclinait au bon endroit, évitant, autant que possible, d’examiner tout ce qui était document, sans toutefois manifester d’impatience ni de dédain. Il n’oubliait pas que ce décousu était intimement associé aux institutions de la province, et que celui qui faisait faire à son esprit cette course désordonnée n’était pas seulement un hôte aimable mais un propriétaire foncier, custos rotulorum. Sa patience tenait peut-être aussi à cette réflexion que M. Brooke était l’oncle de Dorothée.

Il semblait évidemment de plus en plus enclin à faire parler la jeune fille et à l’amener à s’ouvrir à lui, ainsi que Célia en fit la remarque ; souvent aussi, quand il la regardait, sa figure s’éclairait d’un sourire semblable à un pâle rayon de soleil d’hiver.

La veille de son départ, en se promenant le matin avec miss Brooke le long de la terrasse, il lui avait fait entendre qu’il souffrait des tristesses de la solitude, qu’il sentait le besoin de cette joyeuse intimité de la jeunesse qui anime et éclaire par sa présence les travaux fatigants de la maturité. Il dépeignit cette situation avec une parfaite précision digne d’un envoyé diplomatique, convaincu à l’avance du succès de son langage ; et Dorothée écouta et retint chacune de ses paroles avec l’intérêt passionné d’une jeune et ardente nature pour qui chaque pas fait dans le domaine de l’expérience marque une époque nouvelle.

Il était trois heures de l’après-midi quand, par un beau jour d’automne que rafraîchissait une douce brise, M. Casaubon partit en voiture pour son rectorat de Lowick, situé à cinq milles seulement de Tipton.

Dorothée s’en était allée courir à travers le parc, pour être plus libre de s’abandonner à ce rêve d’un avenir possible auquel elle aspirait d’un tremblant espoir, et dont la vision flottait devant ses yeux.

Sans autre compagnie que Monk, le grand chien du Saint-Bernard, gardien habituel des jeunes filles dans leurs promenades, elle marchait rapidement dans l’air pur et vif de la lisière du bois, la couleur montait à ses joues et son chapeau de paille qui étonnerait un peu nos contemporains par sa forme de panier antique, glissa en arrière sur ses épaules. Elle portait ses cheveux bruns ramenés à plat par derrière, de façon à laisser voir tout le contour de la tête, ce qui ne manquait pas alors d’une certaine hardiesse, le sentiment public exigeant qu’on dissimulât les formes de la nature par de hauts édifices de boucles et de rubans dont l’art n’a jamais été surpassé par d’autres grandes races que celle des Fidjis… C’était là un trait de l’ascétisme de miss Brooke. Rien d’ascétique d’ailleurs dans l’expression de ses yeux brillants et grands ouverts tandis qu’elle regardait droit devant elle, sans rien voir à la vérité, mais absorbant dans toute l’intensité de son cœur la gloire solennelle de cette soirée avec les longues traînées de lumière qui s’étendaient au loin entre les rangées des hauts tilleuls dont les ombres se touchaient.

Tous ceux qui l’auraient vue alors, vieux ou jeunes, l’auraient observée avec un intérêt d’autant plus vif qu’ils eussent attribué l’éclat de ses yeux et de ses joues à ces images nouvelles qu’éveille en un jeune cœur le premier sentiment de l’amour à peine éclos.

Les illusions de Chloé sur le compte de Stréphon ont été suffisamment consacrées par la poésie. L’amour de miss Pippin pour le jeune Pumpkin, ses rêves d’un long avenir commun de bonheur sans mélange faisaient le sujet d’un petit drame qui n’ennuya jamais nos pères et nos mères. Que Pumpkin eût la taille assez bien faite pour supporter les désavantages de l’habit étriqué « à queue de morue », on ne lui en demandait pas davantage et on trouvait non seulement naturel, mais indispensable à la perfection du sexe féminin qu’une belle jeune fille fût à l’instant éprise et convaincue de la vertu du jeune homme, de ses facultés exceptionnelles et surtout de sa parfaite sincérité. Mais peut-être personne alors, et certainement personne dans le voisinage de Tipton, n’eût compris et approuvé les rêves d’une jeune fille dont l’enthousiasme exalté n’envisageait travers le mariage que le but final de la vie, enthousiasme brûlant qui se nourrissait de son propre feu et où n’entraient pour rien ni les élégances d’un trousseau, ni un joli modèle de vaisselle, ni même les honneurs et les douces joies d’une heureuse mère de famille.

Il était venu soudain à l’esprit de Dorothée que M. Casaubon pourrait bien souhaiter de la prendre pour femme et cette idée la toucha jusqu’à lui inspirer une sorte de gratitude respectueuse.

N’était-ce pas comme si un messager ailé allait soudain lui apparaître sur son chemin et lui tendre une main secourable ! — Longtemps elle s’était sentie oppressée par l’irrésolution qui, semblable à une épaisse brume d’été, planait sur son esprit et y retenait captif son désir de donner à sa vie une activité utile et bienfaisante. — Que pouvait-elle, que devait-elle faire ?… elle, à peine femme encore, mais se sentant néanmoins dans l’âme une aspiration que ne pouvait satisfaire l’instruction ordinaire des jeunes filles, comparable dans sa portée aux jugements et aux critiques d’une souris raisonneuse.

Avec une dose moyenne d’imagination bornée, elle eût pu trouver l’idéal de vie d’une jeune femme chrétienne ayant de la fortune, dans les charités à distribuer au village, le patronage du bas clergé, l’étude approfondie des Femmes de l’Écriture, tout occupée elle-même du soin de son âme, le soir, dans son boudoir, penchée sur sa broderie ; enfin, au bout de tout cela, la perspective d’avoir un mari moins scrupuleux qu’elle sans doute, religieusement parlant, qu’elle pourrait un peu prêcher à l’occasion et qui lui permettrait de prier pour lui.

Ce genre de satisfactions était lettre close pour la pauvre Dorothée. L’intensité de ses croyances religieuses, la contrainte qu’elles exerçaient sur sa vie n’étaient qu’un des côtés de sa nature à la fois ardente, raisonnante et logique dans les choses de l’intelligence. Avec cette nature en lutte contre les chaînes d’une instruction incomplète, comprimée dans ses élans par une vie sociale composée, comme un labyrinthe, de petits tournants et d’un fouillis d’étroits sentiers qui ne menaient à rien, avec une telle nature, il fallait s’attendre à un dénouement que le monde ne manquerait pas de juger déraisonnable. Elle voulait bien connaître et voir clairement ce qu’il était le mieux de faire et ne se contentait pas de vivre dans une prétendue obéissance à des principes qu’on ne suivait même pas. Toute la passion de sa jeunesse s’était jusqu’alors concentrée dans cette avidité de son âme ; l’union qui l’attirait à présent la délivrerait de cette soumission enfantine à sa propre ignorance et lui donnerait la liberté d’obéir volontairement à un guide qui l’emporterait avec lui dans les régions élevées de la vie.

Que de choses j’apprendrais alors, se disait-elle, marchant toujours rapidement dans le sentier étroit de la forêt. Ce serait mon devoir de m’instruire afin de pouvoir le mieux aider dans son grand travail. Rien de vulgaire dans notre vie. Les choses de chaque jour représenteraient pour nous les choses les plus sublimes. Ce serait comme d’épouser Pascal. J’apprendrais à voir la vérité sous le jour même où les grands hommes l’ont contemplée. Et je saurais alors à quoi employer ma vieillesse, je verrais comment on peut ici, en Angleterre, mener une vie noble et utile. Maintenant à peine suis-je jamais sûre de pouvoir faire quelque bien en dehors de mes constructions de bonnes chaumières. — Là, il n’y a pas de doute. — Oh ! j’espère pouvoir bien loger tous mes pauvres de Lowick !

Dorothée s’arrêta subitement, se reprochant dans son cœur la façon présomptueuse dont elle comptait avec des événements incertains. Mais tout l’effort, dont elle eût eu besoin pour donner un autre cours à ses pensées, lui fut épargné par l’apparition d’un cavalier lancé au galop à un tournant de la route. Le cheval alezan au poil luisant, et deux superbes chiens couchants ne permettaient pas de douter que le cavalier ne fût sir James Chettam. Il aperçut Dorothée, sauta à bas de son cheval dont il remit la bride à un groom et s’avança vers elle portant dans son bras quelque chose de blanc qui faisait aboyer avec fureur les deux chiens à ses côtés.

— Quel bonheur de vous rencontrer, miss Brooke, dit-il en ôtant son chapeau et laissant voir les boucles flottantes de ses cheveux blonds. Je n’espérais pas avoir le plaisir de vous voir aussitôt.

Miss Brooke était contrariée de cette interruption à ses pensées. L’aimable baronnet, qui faisait un mari charmant pour Célia, exagérait la nécessité de se rendre agréable à la sœur aînée. Il ne vint pas à l’esprit de Dorothée que ce fût à elle-même que s’adressât manifestement sa cour. Elle était alors en proie à de bien autres réflexions ! Mais, pour le moment, sir James était positivement importun et ses mains à fossettes tout à fait désagréables à voir. L’humeur irritée de la jeune fille la fit rougir, tandis qu’elle lui rendait son salut avec une certaine hauteur.

Sir James donna à sa rougeur l’interprétation la plus flatteuse, et se dit qu’il n’avait jamais vu miss Brooke aussi belle.

— J’ai apporté un petit solliciteur, dit-il, ou plutôt je l’ai apporté pour voir s’il sera agréé avant de présenter sa supplique.

Il montra l’objet blanc qu’il portait, un tout petit chien maltais, vrai joujou de la nature.

— Il est triste de voir ces pauvres créatures qu’on n’élève que pour en faire des jouets, dit Dorothée dont l’opinion se formait à la minute (comme se forment le plus souvent les opinions) dans la chaleur de son irritation.

— Oh ! pourquoi ? dit sir James, marchant à côté d’elle.

— Je crois qu’on ne les rend pas plus heureuses en les dorlotant comme on le fait. Une belette ou une souris en liberté est plus intéressante. J’aime à penser que les animaux qui nous entourent ont des âmes un peu comme les nôtres et qu’ils peuvent se suffire à eux-mêmes, ou être des compagnons pour nous, comme Monk que voici. Ces créatures-là sont des parasites.

— Je suis ravi d’apprendre que vous ne les aimez pas, dit le bon sir James, jamais je n’en élèverais pour moi. Mais les dames aiment généralement ces petits chiens maltais. Tenez, John, prenez ce chien.

La petite bête, dont le museau et les yeux étaient également noirs et expressifs, fut ainsi mise de côté, puisque miss Brooke avait décidé qu’elle eût mieux fait de ne pas naître. Mais elle sentit la nécessité de s’expliquer.

— Ne jugez pas, je vous prie, des sentiments de Célia d’après les miens. Je crois qu’elle aime ces petits chiens-là. Elle avait autrefois un petit terrier qu’elle adorait. Cela me rendait très malheureuse, j’avais toujours peur de marcher dessus. J’ai la vue un peu basse.

— Vous avez sur toutes choses une opinion à vous, miss Brooke, et c’est toujours une opinion excellente.

Que répondre à un si stupide compliment ?

— Savez-vous que je vous envie cette faculté, dit sir James, tandis qu’il continuait de marcher au pas quelque peu brusque de Dorothée.

— Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire.

— Votre aptitude à vous former une opinion. Je puis bien, quant à moi, me former une opinion sur les gens, c’est-à-dire que je sais quand ils me plaisent. Mais savez-vous qu’en d’autres matières, j’ai souvent de la peine à me décider. Combien de fois n’entend-on pas énoncer des opinions opposées et qui sont également raisonnables !

— Ou qui en ont l’air. Nous ne voyons peut-être pas toujours clair entre la raison et la déraison.

Dorothée s’apercevait qu’elle était un peu dure.

— Précisément, dit sir James. Mais vous me semblez avoir la faculté du discernement.

— Au contraire. Je suis souvent incapable de prendre une décision. Mais cela tient à mon ignorance. La conclusion vraie existe toujours, quoique je ne sache pas la discerner.

— Peu de personnes, je crois, le feraient aussi rapidement que vous. Savez-vous ce que Lovegood me disait hier ? que vous aviez pour faire des plans de chaumières des notions excellentes tout à fait remarquables chez une jeune fille, disait-il. Pour me servir de son langage, vous avez pour cela un véritable génie. Il me disait aussi que vous vouliez engager M. Brooke à faire bâtir un nouveau groupe d’habitations. Mais il croyait peu probable que votre oncle y consentît. Savez-vous que c’est une chose que j’aurais envie de faire sur mon domaine. Je serais très heureux de me servir de vos plans, si vous me permettiez de les consulter. C’est naturellement de l’argent placé à fonds perdu et c’est pour cela que beaucoup de propriétaires y résistent. Les laboureurs ne peuvent pas payer un loyer suffisant pour que cela rapporte. Mais, après tout, cela vaut la peine d’être fait.

— Oh ! oui, certainement, affirma Dorothée avec énergie, oubliant ses petites contrariétés de tout à l’heure. Nous mériterions véritablement d’être chassés à coups de verge de nos belles maisons, nous tous qui laissons vivre nos fermiers dans des étables comme celles que nous voyons autour de nous. La vie des chaumières pourrait être plus heureuse que la nôtre, si ces chaumières étaient de véritables demeures dignes d’êtres humains dont nous réclamons services et affection.

— Voulez-vous me montrer votre plan ?

— Oui, certainement. Il est sans doute très défectueux, mais j’ai examiné toutes les dispositions de chaumières dans le livre de Loudon et j’en ai pris ce qui m’a paru le mieux. Quel bonheur de pouvoir en faire l’essai près d’ici et de mettre à bas ces misérables huttes, de vraies étables à porcs, qui sont à la porte du parc comme Lazare à la porte du mauvais riche !

Dorothée avait repris toute sa bonne humeur. Sir James, devenu son beau-frère, bâtissant dans son domaine des chaumières modèles, en bâtir peut-être d’autres ensuite à Lowick sur le même plan, que peu à peu on imiterait au dehors… ce serait comme si l’esprit d’Oberlin venait planer au-dessus de ces paroisses pour embellir la vie du pauvre.

Sir James examina tous les plans et en prit un pour le discuter avec Lovegood. Il emporta aussi l’impression agréable qu’il faisait de grands progrès dans la bonne opinion de miss Brooke. Le petit chien maltais ne fut pas offert à Célia, ce que Dorothée remarqua plus tard avec un peu d’étonnement, se le reprochant à vrai dire ; c’était elle qui avait accaparé sir James.

Célia était présente pendant qu’ils s’entretenaient ensemble et elle vit bien les illusions que se faisait le baronnet.

Il s’imagine que Dodo s’intéresse à lui et elle ne s’intéresse qu’à ses plans. Je ne suis pourtant pas sûre qu’elle le refuserait si elle pensait avoir avec lui la possibilité de tout diriger et de mettre à exécution toutes ses idées. Comme ce serait gênant et désagréable pour sir James ! Je ne puis souffrir les chimères !

Célia n’avait pas confessé ouvertement à sa sœur sa répugnance pour ces sujets. À quoi bon s’entendre dire qu’elle était toujours opposée au bon et à l’utile ? Mais, quand l’occasion était propice, elle avait une manière détournée de faire agir sur Dorothée sa sagesse négative et de la faire descendre de son ton dogmatique en lui rappelant que ses auditeurs ne l’écoutaient pas, qu’ils étaient trop abasourdis pour cela. Célia n’agissait pas par impulsion spontanée ; ce qu’elle avait à dire pouvait attendre et sortait toujours de ses lèvres avec la même égalité brève et tranquille.

Peu de jours après, M. Casaubon vint un matin faire visite à Tipton, et on l’invita à venir dîner et coucher la semaine suivante.

Dorothée eut avec lui trois nouvelles conversations et elle put se convaincre de la justesse de ses premières impressions. Il était bien tout ce qu’elle s’était imaginé dès le premier jour ; tout ce qu’il disait ressemblait à un précieux fragment arraché à une mine profonde ou à une inscription gravée sur la porte d’un musée destiné à vous faire connaître tous les trésors de l’antiquité. Cette foi qu’elle avait dans sa richesse d’esprit pénétrait d’autant plus profondément les sentiments de Dorothée qu’il était bien clair maintenant qu’il ne venait à Tipton que pour elle. Cet homme accompli consentait à s’abaisser au niveau d’une jeune fille, prenait la peine de causer avec elle, non pas en la nattant de compliments ridicules, mais en faisant appel à son intelligence, quelquefois même la reprenant pour l’instruire. Quelle union délicieuse ce serait là !

M. Casaubon paraissait si étranger à toutes les trivialités de la vie ! Il ne tombait jamais dans cette conversation banale, propre aux esprits lourds, aussi agréable qu’un vieux gâteau de noces sentant l’armoire d’où on le tire ! — Il parlait de ce qui l’intéressait et le touchait ; autrement il gardait le silence et s’inclinait avec une politesse grave.

Aux yeux de Dorothée, c’était une sincérité adorable, et elle ne pouvait trop admirer qu’il s’abstînt régulièrement de tous ces propos superficiels où l’âme s’use dans les efforts qu’elle fait pour paraître. L’élévation religieuse de M. Casaubon, bien au-dessus de la sienne, lui inspirait autant de respect que son intelligence et son savoir. Il donnait son approbation aux sentiments pieux exprimés par Dorothée et parfois il se servait d’une citation appropriée pour faire comprendre que, lui aussi, avait traversé dans sa jeunesse plus d’une crise de conscience.

Dorothée enfin crut avoir trouvé dans cet homme éminent l’esprit qui la comprendrait, la sympathie dont elle avait soif et une direction salutaire. Elle ne fut désappointée que sur un point, à propos d’un de ses sujets préférés. M. Casaubon ne paraissait pas s’intéresser du tout à la construction des chaumières et il amena la conversation sur l’exiguïté des demeures chez les anciens Égyptiens, comme pour arrêter la conception d’un idéal trop élevé.

Après son départ, cette indifférence laissa Dorothée un peu anxieuse, et son esprit surexcité lui suggéra une foule d’arguments empruntés à la différence des climats qui changent nécessairement les besoins de l’homme, et à la méchanceté reconnue des despotes païens. Pourquoi n’essayerait-elle pas de ces arguments quand M. Casaubon reviendrait ?… Mais elle se dit qu’après tout, il serait trop présomptueux de prétendre réclamer encore son attention sur un tel sujet ; elle serait toujours libre de s’en occuper à ses moments perdus, alors que d’autres femmes s’occupent de leurs robes et de leurs broderies. — Il ne le lui défendrait pas quand… Dorothée se sentit presque honteuse d’avoir été si loin déjà dans tous ces calculs. Mais son oncle avait été invité à aller passer deux jours à Lowick était-il raisonnable de penser que M. Casaubon se plût dans la société de M. Brooke uniquement pour l’agrément qu’il lui apportait, avec ou sans documents ?

Toutefois, ce petit désappointement lui fit prendre d’autant plus de plaisir à l’obligeance de sir James Chettam, qui lui offrait de mettre à exécution les améliorations qu’elle souhaitait. Il venait beaucoup plus souvent que M. Casaubon, et Dorothée cessa de le trouver désagréable du moment qu’il se montra tout à fait sérieux ; car il était déjà entré avec beaucoup de sens pratique dans les idées de Lovegood, et il se montrait délicieusement docile. Elle proposa de bâtir deux nouvelles chaumières pour y loger deux familles qui quitteraient leurs vieux réduits ; on abattrait ceux-ci et on en construirait d’autres sur le même emplacement.

Sir James répondit : « Précisément ! » et, cette fois, elle supporta le mot avec une patience remarquable.

… Certainement, ces hommes peu riches de leur propre fonds d’idées pouvaient devenir des membres utiles de la société sous une bonne direction féminine… et surtout s’ils étaient heureux dans le choix de leurs belles-sœurs ?…

Pourquoi Dorothée s’obstinait-elle à s’aveugler ainsi sur les véritables sentiments de sir James et à ne pas admettre qu’il la considérât autrement que comme une future belle-sœur ? C’est que sa vie était alors pleine d’espoir et d’activité : elle ne pensait pas seulement à ses plans, elle cherchait aussi des livres sérieux dans la bibliothèque, et se hâtait de faire toute espèce de lectures afin d’être un peu moins ignorante quand elle aurait à causer avec M. Casaubon. Elle faisait aussi des examens de conscience, se demandant si elle n’estimait pas au-dessus de leur valeur ses pauvres efforts, et si elle ne les regardait pas avec ce contentement de soi-même qui est le comble de l’ignorance et de la folie.



CHAPITRE IV


— Sir James paraît décidé à faire tout ce que tu voudras, dit Célia, tandis qu’elles revenaient en voiture d’une visite au nouvel emplacement des chaumières.

— C’est un bon garçon et plus intelligent qu’on ne le croirait, répondit Dorothée étourdiment.

— Tu veux dire qu’il a l’air d’un niais.

— Non, non, dit Dorothée, redevenant attentive, et posant sa main sur celle de sa sœur ; mais il ne s’exprime pas sur tous les sujets avec la même éloquence.

— Cette qualité, je crois, est le propre des gens désagréables, dit Célia de son petit ton renfrogné. Et ce doit être horrible de vivre avec eux. Figure-toi cela, Dorothée ! à déjeuner, et partout et toujours !…

Dorothée se mit à rire.

— Oh ! Kitty ! tu es une drôle de créature, dit-elle en pinçant le menton de Célia.

Dans la disposition d’esprit où elle était alors, Dorothée trouvait sa sœur tout à fait aimable et charmante, faite pour être un éternel chérubin et, à vrai dire, n’ayant pas plus besoin de se préoccuper de son salut qu’un écureuil.

— Sans doute, continua-t-elle, les gens ne sont pas tenus de toujours bien parler. Mais c’est quand ils essayent de bien parler que l’on peut juger de la valeur de leur esprit.

— Tu entends par là que sir James essaye et ne réussit pas ?

— Je parle de tout le monde, en général. Pourquoi me catéchises-tu à propos de sir James. Le but de sa vie n’est pas de me plaire ?

— Voyons, Dodo, penses-tu réellement ce que tu dis ?

— Certainement. Il voit en moi une future sœur, voilà tout.

C’était la première fois que Dorothée faisait allusion à cette perspective ; par suite d’une certaine timidité mutuelle qui tenait les deux sœurs réservées sur ce chapitre, elle avait attendu qu’une circonstance décisive lui donnât l’occasion d’en parler.

Célia rougit, mais ajouta bien vite :

— Je t’en prie, Dorothée, il est temps que tu saches enfin où tu en es. L’autre jour, pendant que Tantripp me coiffait, elle m’a dit tenir du domestique de sir James, instruit lui-même par la femme de chambre de mistress Cadwallader que sir James épouserait l’aînée des misses Brooke.

— Comment peux-tu permettre à Tantripp de tels commérages, Célia ? s’écria Dorothée indignée, et d’autant plus vexée que certains détails endormis dans sa mémoire se réveillaient soudain pour confirmer cette révélation désagréable. Tu l’as questionnée, sans doute ; c’est honteux.

— Je ne vois pas de mal à ce que Tantripp me cause. Il vaut toujours mieux écouter ce que les gens ont à dire. Tu vois quelles erreurs tu commets en ne t’attachant jamais qu’à tes idées, à toi. Je suis sûre que sir James a l’intention de t’offrir sa main, et il croit que tu l’accepteras, surtout depuis qu’il t’a vue si bien disposée pour lui à propos de tes plans. Et mon oncle aussi ; il s’y attend, je le sais. Il est facile d’ailleurs de voir que sir James est très amoureux de toi.

Ce bouleversement inattendu de toutes ses idées fut si pénible à Dorothée que les larmes lui montèrent aux yeux et tombèrent abondamment. Voilà mes chers plans écroulés, se dit-elle, et elle pensa avec horreur que sir James s’était certainement imaginé qu’elle voyait en lui un amoureux. — Elle en voulait aussi à Célia.

— Comment a-t-il pu le croire ? s’écria-t-elle avec son impétuosité ordinaire, je n’ai jamais été d’accord avec lui en rien, excepté à propos des chaumières ; jusque-là, je n’ai été que tout juste polie et pas du tout aimable.

— Mais, depuis, tu t’es si bien entendue avec lui qu’il commence à être convaincu que tu l’aimes…

— Que je l’aime ! Célia, comment peux-tu te servir de telles expressions ? dit Dorothée avec feu.

— Mon Dieu, Dorothée ! Il me semble qu’il serait bien à toi d’aimer l’homme que tu accepteras comme époux.

— Sir James s’imaginer que je l’aime ! Mais c’est offensant de t’entendre dire cela ! d’ailleurs aimer ne peut exprimer le sentiment que je prétends avoir pour l’homme que j’épouserai.

— Eh bien, j’en suis peinée pour sir James. J’ai pensé qu’il serait bien de t’avertir afin que tu n’ailles pas comme tu fais toujours, sans regarder où tu marches. Tu vois toujours ce que les autres ne voient pas ; il est impossible de te satisfaire et pourtant ce qui est évident pour tous t’échappe toujours ; c’est ton habitude, Dodo.

Qu’est-ce qui donnait à Célia le courage de parler ainsi à la sœur qui la tenait habituellement en respect ? Mais qui peut dire toutes les justes critiques que fait peut-être à part lui le Chat Murr sur nous autres créatures supérieures ?

— C’est très fâcheux, dit Dorothée, subitement attristée. Je ne pourrai plus m’occuper de ces nouvelles chaumières. Il faudra être impolie avec sir James et lui dire que je ne veux plus rien avoir à faire avec tout cela. C’est bien pénible !

Ses yeux se remplirent encore de larmes.

— Attends encore un peu, penses-y bien. Tu sais qu’il va aller voir sa sœur pendant un jour ou deux.

Célia ne pouvait s’empêcher de s’attendrir.

— Pauvre Dodo, continua-t-elle de son aimable petite voix rythmée, c’est très dur, en effet. C’est ton dada favori, de dessiner des plans.

— Un dada !… crois-tu donc que ce soit par fantaisie puérile que je m’occupe de l’habitation de mes semblables ? Je puis très bien commettre des méprises. Comment jamais accomplir œuvre noble et chrétienne au milieu de gens qui n’ont que de futiles préoccupations !

Elles n’en dirent pas davantage. Dorothée était trop froissée pour retrouver son sang-froid et pour témoigner qu’elle reconnaissait son erreur. Elle accusait l’étroitesse intolérable et l’aveuglement de la société qui l’entourait.

Célia ne lui semblait plus un éternel chérubin, mais une véritable épine dans son cœur, un de ces lutins blancs et roses pires que des monstres. « Un dada de dessiner des plans ! » Qu’était-ce donc que la vie ? quelle foi conserver si tout s’écroulait misérablement ainsi ?

Ses joues étaient pâles et ses yeux rouges quand elle descendit de voiture, ses traits empreints d’une profonde tristesse : et son oncle, qui la rencontra dans le vestibule, s’en serait alarmé si Célia ne s’était montrée à côté d’elle avec son air si calme et si gracieux, qu’il rattacha les larmes de Dorothée à son excessive piété. Il était revenu en leur absence d’un voyage au chef-lieu de la province où il avait été présenter une pétition en faveur d’un condamné.

— Eh bien, mes chéries, dit-il tendrement, tandis qu’elles l’embrassaient, j’espère que rien de désagréable ne vous est arrivé pendant mon absence.

— Non, mon oncle, dit Célia, nous avons été à Freshitt voir les nouvelles bâtisses. Nous pensions que vous seriez de retour pour le déjeuner.

— J’ai été déjeuner à Lowick, en passant ; vous ne saviez pas que je reviendrais par Lowick. J’ai rapporte deux brochures pour vous, Dorothée ; elles sont dans la bibliothèque, sur la table.

On eut dit qu’un courant électrique traversait le cœur de Dorothée, la portant en un instant du désespoir à l’espérance. C’étaient des brochures sur la primitive Église. L’oppression que venaient de lui causer Célia, Tantripp, sir James, fut comme oubliée ; et, pendant que Célia montait à sa chambre elle courut à la bibliothèque, ou M. Brooke la retrouva bientôt après, assise et tout absorbée dans une brochure qui portait en marge quelques notes de la main de M. Casaubon. Elle en aspirait le contenu avec autant d’avidité qu’elle eût aspiré le parfum d’un frais bouquet après une course aride et fatigante.

Elle quittait Tipton, Freshitt et la triste incertitude de sa route pour se rendre à la Nouvelle-Jérusalem.

M. Brooke s’installa dans son fauteuil, étendit ses jambes devant le feu de bois qui n’était plus, entre les chenets qu’un amas de braise ardente et commença à se frotter doucement les mains l’une contre l’autre en attachant sur Dorothée un regard tendre, mais avec un air neutre et désintéressé de ce qui la concernait, comme s’il n’avait rien eu à lui dire de particulier. Aussitôt que Dorothée s’aperçut de la présence de son oncle, elle ferma la brochure et se leva comme pour s’en aller.

— Je suis revenu par Lowick, vous savez, dit M. Brooke sans aucune intention apparente de la retenir, mais sans doute par tendance naturelle à répéter ce qu’il avait déjà dit. (Ce principe fondamental de tout langage humain était très accentué chez M. Brooke.) — Oui, j’ai déjeuné chez Casaubon, j’ai vu sa bibliothèque et autres choses intéressantes. L’air est bien vif aujourd’hui pour sortir en voiture découverte. Ne voulez-vous pas vous asseoir, ma chérie ; on dirait que vous avez froid.

Quand la façon légère de parler et de raisonner de son oncle n’était pas exaspérante, elle avait plutôt quelque chose de calmant. Dorothée ôta son chapeau et son manteau et s’assit en face de lui, jouissant de la chaleur de la braise, mais tenant ses deux belles mains levées devant son visage en guise d’écran. Ce n’étaient pas de petites mains délicates, c’étaient des mains puissantes, féminines, maternelles tout ensemble. Elle semblait, en les tenant ainsi, demander grâce au ciel pour son désir passionné de savoir et de connaître, désir qui n’aboutissait, avec des ennemis ligués à Tipton et à Freshitt, qu’à des pleurs et à des yeux rouges. Elle se souvint alors du pauvre condamné.

— Quelles nouvelles avez-vous de ce voleur de moutons, mon oncle ?

— Quelles nouvelles de ce pauvre Bunch ? Eh bien, il était dit que nous ne pourrions le tirer d’affaire. Il sera pendu.

Le visage de Dorothée prit une expression de reproche et de pitié.

— Pendu, vous savez ! reprit M. Brooke avec un signe d’assentiment résigné. Pauvre Romilly ! Il nous aurait aidés. Je connaissais Romilly, mais Casaubon ne le connaissait pas. Il est un peu enterré dans ses livres, vous savez, Casaubon ?

— Quand un homme se livre à de graves études, se voue à une grande œuvre, il doit nécessairement renoncer à voir beaucoup de monde. Comment pourrait-il aller à droite et à gauche faire des connaissances ?

— C’est juste. Mais un homme finit par s’ennuyer, vous savez. Moi aussi, j’ai toujours été célibataire mais, par une heureuse disposition d’esprit, je n’ai jamais senti l’abattement, j’avais l’habitude d’aller un peu partout et de m’intéresser à tout ; je n’ai pas connu l’ennui, moi, mais je vois bien que Casaubon s’ennuie. Il désirerait une société… une société, vous savez.

— Ce serait un honneur pour qui que ce soit de lui tenir compagnie, dit Dorothée avec énergie.

— Plaît-il ? eh ! fit M. Brooke sans montrer de surprise ni d’émotion. Eh bien, voilà dix ans que je connais Casaubon, depuis qu’il est venu s’installer à Lowick. Mais je n’ai jamais rien tiré de lui, pas une idée, vous savez. Pourtant c’est un grand homme. Il pourrait bien devenir évêque un jour ou obtenir quelque dignité équivalente si Peel reste au ministère. Et il a une très haute opinion de vous, ma chère.

Dorothée ne pouvait parler.

— Le fait est qu’il a sérieusement une très haute opinion de vous ; et il s’exprime admirablement, Casaubon. Il s’est adressé à moi parce qu’il sait que vous n’êtes pas encore majeure. En un mot, j’ai promis de vous parler, quoique je l’aie averti qu’il ne me paraissait pas avoir beaucoup de chances. Il fallait bien lui dire cela, et que ma nièce était encore très jeune, etc… etc… Toutefois je n’ai pas trouvé nécessaire d’entrer dans trop de détails… Enfin, le mot de l’énigme, c’est qu’il m’a demandé l’autorisation de vous adresser une demande en mariage…, en mariage, vous savez, dit M. Brooke avec son petit signe de tête explicatif. J’ai pensé qu’il valait mieux vous le dire, ma chère Dorothée.

La physionomie de M. Brooke ne trahissait pas la moindre anxiété, et pourtant il désirait sincèrement connaître ce qui se passait dans l’esprit de sa nièce et lui donner, si besoin était, un bon conseil. Le sentiment qu’il éprouvait pour elle en ce moment à travers tout le décousu de ses idées était celui d’une tendresse sans mélange. Comme Dorothée ne répondait pas, il répéta :

— J’ai pensé qu’il valait mieux vous le dire, ma chérie.

— Merci, mon oncle, dit Dorothée, d’une voix claire et ferme. Je suis très reconnaissante à M. Casaubon. S’il me demande en mariage, j’accepterai. Je l’admire et je l’honore plus que pas un homme que je connaisse.

M. Brooke garda un instant le silence ; puis, d’une voix basse et hésitante il dit :

— Ah ! bien… C’est un bon parti sous certains rapports. Mais un beau parti, voyez-vous, c’est Chettam. Et nos domaines se touchent. Je ne m’opposerai jamais à vos désirs, ma chère enfant ; et, en matière de mariage, chacun a sa manière de voir… jusqu’à un certain point, bien entendu. Je voudrais vous voir bien mariée ; et j’ai de bonnes raisons de croire que Chettam désire vous épouser. Je vous le dis seulement, vous savez.

— Il n’est pas possible que j’épouse sir James Chettam, dit Dorothée. S’il songe à m’épouser, c’est une grande erreur qu’il commet là.

— Voilà ce que c’est, voyez-vous ! On ne peut jamais rien dire d’avance. J’aurais cru que Chettam était précisément le genre d’homme qui plairait à une femme.

— Ne me le présentez plus sous cet aspect, je vous prie, mon oncle, dit Dorothée, sentant renaître sa première irritation.

M. Brooke était tout étonné.

Les femmes, pensa-t-il, sont un sujet d’étude inépuisable. Croirait-on qu’à mon âge je ne puisse encore avancer à coup sûr en ce qui les concerne aucune prévision basée sur la science ! Voilà un beau gentilhomme comme Chettam sans aucune chance de plaire !

— Mais revenons à Casaubon ; rien ne presse… pour vous s’entend ; pour lui, il est bien certain que, chaque année, le marquera davantage. Il a plus de quarante ans, vous savez. Il est plus vieux que vous de vingt-sept ans comptés. Mais nous ne pouvons tout exiger non plus : si vous aimez l’étude, le travail, et autres choses du même genre !… Et enfin son revenu est bon. Il a une jolie propriété indépendamment de son église. Oui, son revenu est bon ; mais il n’est pas jeune, et je ne vous le cacherai pas, ma chère, sa santé n’est pas des plus fortes. Je ne sais rien de plus d’ailleurs qui soit contre lui.

— Je ne désire pas que mon mari soit d’un âge si rapproché du mien, dit Dorothée d’un ton de grave décision. Je désire surtout qu’il me soit supérieur en jugement et en savoir !

M. Brooke répéta encore son « Ah ! » d’acquiescement, et continua :

— Je croyais que vous aviez sur toute chose une opinion plus arrêtée que la plupart des jeunes filles. Je croyais que vous teniez à votre opinion, vous savez.

— Je ne croirais pas pouvoir vivre si je n’avais des opinions à moi ; mais je voudrais avoir de bonnes raisons de les concevoir, et je voudrais surtout que mon mari fût assez sage pour me guider sûrement et pour m’aider à conformer ma vie à ces principes.

— Parfaitement. Vous ne pouviez exposer plus clairement ce dont il s’agit. Mais il y a des choses bien étranges, poursuivit M. Brooke, qui était décidé dans sa conscience à faire tout ce qu’il pourrait en cette circonstance pour le bien de sa nièce. La vie n’est pas jetée dans un moule, n’est pas déterminée par des lignes et des règles. Je ne me suis jamais marié, moi ; et c’est tant mieux pour vous et les vôtres ; cela vous profitera plus tard. Le fait est que je n’ai jamais assez aimé une femme pour me fourrer dans un piège pour l’amour d’elle, car c’est un piège, vous savez ?… Quant au caractère… il faut aussi penser au caractère et un mari aime toujours à être maître chez lui.

— Je sais qu’il faut m’attendre à certaines épreuves, mon oncle. Le mariage est un état qui comprend les devoirs les plus sérieux. Je n’y ai jamais pensé comme à un simple agrément personnel, dit la pauvre Dorothée.

— Oui, vous ne tenez pas au luxe, à une grande maison, aux réceptions, aux bals, etc… Je vois que la vie de Casaubon pourrait bien vous convenir mieux que celle de Chettam. Vous ferez comme vous l’entendrez, ma chère enfant. Je ne m’oppose point à Casaubon, je l’ai dit tout de suite, car on ne peut savoir comment tout cela finira. Vos goûts sont différents de ceux des jeunes filles en général, et un homme qui est à la fois pasteur et érudit, et qui a des chances de devenir évêque, vous ira peut-être mieux que Chettam. Chettam est un brave garçon, un cœur excellent et loyal, vous savez. Mais il ne donne pas beaucoup dans les idées nouvelles, comme je le faisais quand j’étais jeune. D’un autre côté chez Casaubon, il y a les yeux. Je crois qu’il se les est gâtés à force de lire.

— Je serai d’autant plus heureuse si je puis lui venir en aide, dit Dorothée avec ardeur.

— Vous avez déjà votre parti pris, à ce que je vois. Eh bien, ma chère, le fait est que j’ai une lettre pour vous dans ma poche.

M. Brooke tendit la lettre à Dorothée et, comme elle se levait pour sortir, il ajouta :

— Rien ne presse, ma chère ; pensez-y bien, voyez-vous.

Dorothée le laissa bien convaincu de lui avoir parlé avec fermeté, de lui avoir exposé jusqu’à l’évidence tous les risques de ce mariage. C’était son devoir. Mais, quant à prétendre être sage pour les jeunes gens !… Nul oncle, eût-il fait des voyages sans fin dans sa jeunesse, eût-il embrassé toutes les idées nouvelles, dîné avec des célébrités disparues de ce monde, nul oncle ne pouvait avoir la prétention de juger quel genre de mariage avait le plus de chance de réussir pour une jeune fille qui préférait Casaubon à Chettam ! En résumé, la femme était un problème devant lequel M. Brooke se sentait interdit et qui ne lui semblait guère moins compliqué à résoudre que les révolutions d’un solide irrégulier.



CHAPITRE V


Voici la lettre de M. Casaubon :


« Ma chère miss Brooke,

» J’ai obtenu de votre tuteur la permission de vous parler d’un sujet qui me tient plus au cœur que tout autre. Je ne crois pas me tromper en voyant une coïncidence plus profonde et plus mystérieuse que celle de la date seule dans ce fait que j’ai senti et compris le vide de ma vie précisément à l’époque où je devais faire votre connaissance ; car, dès l’instant où je vous rencontrai, j’eus comme l’impression de votre aptitude éminente, exclusive peut-être, à remplir ce vide (vide, je puis le dire, lié à un intense besoin d’affection) que seraient impuissantes à constamment amortir mes justes préoccupations pour l’œuvre même à laquelle je me consacre. Chaque occasion nouvelle que j’ai eue de vous observer, a donné à ma première impression une base profonde, en me convaincant plus expressément de cette capacité que j’avais d’abord soupçonnée, et en laissant mieux voir en vous cette faculté d’affection dont je viens de parler. Je suppose que nos conversations vous ont suffisamment éclairée sur la portée de ma vie et de mes aspirations, portée sublime à mon avis, que des esprits d’un ordre plus vulgaire ne sauraient comprendre. Mais j’ai pu discerner en vous une élévation de pensée et une capacité de dévouement que je n’avais pas cru jusqu’ici compatibles avec le premier épanouissement de la jeunesse ni avec ces charmes du sexe susceptibles d’acquérir la vraie distinction lorsqu’ils se trouvent associés comme ils le sont en vous aux qualités de l’esprit que je viens de mentionner. C’était, je vous le confesse, au delà de mes espérances, de rencontrer cette rare combinaison d’éléments à la fois profonds et attrayants, propres à m’assister dans mes sérieux travaux et à répandre un charme inconnu sur mes heures de loisir.

» Je crois que notre rencontre (permettez-moi de le répéter) n’est pas une simple coïncidence avec les besoins antérieurs de mon âme, mais qu’elle y a été rattachée providentiellement comme l’échelon qu’il me fallait gravir encore pour atteindre à l’organisation parfaite de mon plan de vie. Sans cet heureux événement, j’aurais, sans doute poursuivi ma route jusqu’à la fin, sans chercher à éclairer ma solitude par une union matrimoniale.

» Tel est, ma chère miss Brooke, l’état exact de mes sentiments ; je m’en remets à votre bienveillance en osant vous demander maintenant jusqu’à quel point les vôtres sont de nature à confirmer mon heureux pressentiment. Je regarderais comme la faveur la plus élevée de la Providence de pouvoir devenir votre époux et le gardien de votre bonheur ici-bas. En retour, je puis vous offrir une affection qui du moins n’a pas été jusqu’ici follement dissipée, et vous consacrer une vie qui, malgré le peu de durée qu’elle a encore devant elle, ne contient pas dans son passé de pages capables de vous attrister ou de vous faire rougir si vous aviez l’idée de les tourner.

» J’attends l’expression de vos sentiments avec une anxiété que la sagesse m’ordonnerait d’apaiser, si je le pouvais, par un travail plus ardu que de coutume. Mais je suis resté jeune dans ce genre d’expérience, et je sens bien, à la pensée d’une réponse qui pourrait m’être défavorable, qu’il me serait plus difficile de me résigner à ma solitude après cet éclair passager d’espérance. Quoi qu’il en soit, je resterai votre sincèrement dévoué,

» Édouard Casaubon. »


Dorothée tremblait en lisant cette lettre ; quand elle l’eut achevée, elle tomba à genoux, cacha sa figure dans ses mains et sanglota ; elle ne pouvait prier ; sous le coup de cette émotion solennelle où toutes les pensées deviennent vagues et toutes les images flottantes et incertaines, elle ne pouvait que se réfugier avec lu foi de l’enfant dans le sein d’une conscience divine, soutien de sa propre conscience. Elle demeura ainsi jusqu’à ce qu’il fût temps de s’habiller pour le dîner. Comment aurait-elle songé à analyser sa lettre ; à faire la critique de cette déclaration d’amour ? Toute son âme était possédée de cette idée qu’une vie plus complète s’ouvrait devant elle : elle était comme une néophyte sur le point d’être initiée à une tâche nouvelle ; elle allait avoir enfin l’emploi de l’énergie de son âme, de cette énergie qui n’avait jamais pu s’exercer qu’à grand’peine, comprimée entre l’obscurité de sa propre ignorance et les petites exigences du monde.

Elle pourrait se dévouer désormais à des devoirs élevés bien que définis, elle pourrait vivre continuellement dans la lumière d’une intelligence qu’elle révérerait et cet espoir se mêlait à l’épanouissement d’un bonheur triomphant, à la joyeuse surprise de la jeune fille qui se voit choisie par celui que son admiration avait aussi choisi. Toute la passion de Dorothée tendait à une vie idéale ; le rayonnement de sa jeunesse transfigurée se répandit sur tout ce qui l’entourait. Les petits incidents de ce jour qui avaient excité son mécontentement sur les conditions de sa vie présente ajoutèrent à l’impétuosité de ses sentiments et hâtèrent sa résolution définitive.

Après dîner, tandis que Célia exécutait au piano des variations, sorte de petit tapotement qui symbolisait la partie esthétique de l’éducation des jeunes filles, Dorothée monta à sa chambre pour répondre à la lettre de M. Casaubon. Pourquoi tarderait-elle à le faire ? Elle recopia trois fois sa réponse, non pour en changer les termes, mais parce que sa main tremblait, et elle ne voulait pour rien au monde que M. Casaubon trouvât son écriture mauvaise et illisible. Elle mit son amour-propre à écrire une réponse où chaque lettre fût parfaitement distincte et ne pût prêter à de fausses interprétations ; elle comptait bien d’ailleurs employer ce talent à soulager les yeux de M. Casaubon.

Elle écrivit donc trois fois les lignes suivantes :


« Mon cher monsieur Casaubon.

» Je vous suis bien reconnaissante de m’aimer et de me croire digne d’être votre femme. Je ne saurais aspirer à un bonheur plus parfait que celui qui ne fera qu’un avec le vôtre. Si j’en disais plus, ce ne serait jamais que la même chose répétée en d’autres termes, car je ne puis m’attacher à aucune autre pensée qu’à celle de rester, durant toute ma vie, votre dévouée,

» Dorothée Brooke ».


Plus tard, dans la soirée, elle suivit son oncle dans la bibliothèque pour lui remettre sa lettre, afin qu’il la fît partir le lendemain matin. Il en fut surpris, et demeura quelques instants silencieux, remuant de côté et d’autre divers objets sur son bureau ; puis il vint s’appuyer le dos à la cheminée, les lunettes sur le nez, et regardant l’adresse de la lettre.

— Y avez-vous réfléchi, ma chérie ? dit-il enfin.

— Il n’était pas nécessaire d’y réfléchir longtemps, mon oncle. Je ne sais rien qui puisse me faire hésiter. Je ne pourrais changer d’avis que devant quelque chose de grave et de tout à fait nouveau pour moi.

— Ah !… Ainsi vous l’avez accepté ? Chettam n’a donc pas de chance ? Chettam vous a-t-il offensée, dites-moi ? Qu’est-ce donc que vous n’aimez pas en lui ?

— Il n’y a rien en lui que je puisse aimer, répondit Dorothée vivement.

M. Brooke fit en arrière un brusque mouvement de tête et d’épaules, comme s’il venait de recevoir un léger projectile. Dorothée eut un remords de ce qu’elle venait de dire et elle ajouta :

— J’entends, à le considérer comme mari. Il est très bon d’ailleurs et plein d’obligeance pour ses chaumières. Il est rempli de bonnes intentions.

— Mais il vous faut un savant ou quelque chose dans ce genre ? Eh bien, ce goût est un peu dans la famille ; j’ai eu moi-même cet amour de la science, cette avidité à tout connaître… un peu trop même, cela m’a entraîné trop loin… Pourtant cette disposition-là se trouve plus rarement dans la descendance féminine, ou bien elle y circule souterrainement, comme les rivières de la Grèce, vous savez, pour reparaître ensuite chez les fils. Tels fils, telles mères. Toutefois, ma chérie, j’ai pour principe qu’en cette matière, chacun doit agir comme il l’entend… jusqu’à un certain point, cela va de soi. Je ne saurais, en qualité de tuteur, consentir à un mauvais mariage. Mais Casaubon vit sur un bon pied, sa position est belle. Je crains cependant que Chettam n’en soit froissé… et mistress Cadwallader à coup sûr.

Ce soir-la, Célia ne se doutait guère de ce qui venait de se passer. Elle attribua l’air distrait de Dorothée et les traces de larmes récentes à l’humeur qu’elle avait ressentie à propos de sir James et des nouvelles bâtisses ; aussi prit-elle garde de ne pas la blesser davantage. Une fois dit ce qu’elle voulait dire, Célia n’avait aucun désir de revenir sur les sujets désagréables. Tout enfant déjà, sa nature ne la portait à se quereller avec personne, mais à s’étonner seulement de ce que les autres la querellassent ; après quoi elle ne demandait pas mieux que de jouer avec eux, s’ils en avaient envie. Quant à Dorothée, elle avait, au contraire, de tout temps trouvé quelque chose à reprendre à ce que disait sa sœur, bien que Célia eût la conviction d’établir toujours les choses dans leur exacte vérité, à laquelle son imagination, en effet, ne lui inspirait rien à ajouter. Mais Dodo avait cela de bon que jamais elle n’était fâchée pour longtemps. — Aussi, quoiqu’elles se fussent à peine adressé la parole de toute la soirée, quand Célia, se disposant à aller se coucher, mit de côté son ouvrage, ce qu’elle était toujours la première à faire, Dorothée, assise auprès d’elle sur un tabouret bas, et tout absorbée dans sa méditation, lui dit de sa voix musicale qui, dans les moments d’émotion à la fois profonde et calme, donnait à sa parole le timbre d’un beau récitatif :

— Célia, ma chère, viens m’embrasser.

Et elle lui ouvrit ses bras.

Célia s’agenouilla pour être à sa hauteur et lui donna son léger baiser de papillon, tandis que Dorothée, l’entourant doucement, appuyait ses lèvres sur chacune des joues de sa sœur.

— Ne veille pas ce soir, Dodo, tu es si pâle ! couche-toi bien vite, dit Célia de son ton réconfortant et sans ombre d’attendrissement.

— Non, chérie, je suis bien, bien heureuse, dit Dorothée avec ferveur.

Tant mieux ! pensa Célia ; mais comme Dodo passe rapidement d’un extrême à l’autre !

Le lendemain, au lunch, le domestique dit à M. Brooke, en lui remettant quelque chose :

— Jonas est revenu, monsieur, et il a rapporté cette lettre.

M. Brooke l’ouvrit, puis, se tournant vers Dorothée avec de petits signes de tête

— C’est de Casaubon, ma chère ; il sera ici pour le dîner, il a répondu tout de suite, tout de suite, vous savez.

Célia ne pouvait s’étonner qu’on annonçât à l’avance à sa sœur un hôte pour le dîner. Mais, ses yeux suivant la même direction que ceux de son oncle, elle fut frappée de l’effet particulier qu’avaient produit ces paroles sur Dorothée. On eût dit que le reflet d’une aile blanche et lumineuse venait de passer sur ses traits, laissant après elle une de ces rougeurs confuses qu’on y voyait si rarement. Pour la première fois, l’idée vint à Célia qu’il pourrait bien y avoir entre Dorothée et M. Casaubon quelque chose de plus que le plaisir qu’elle prenait à ses conversations savantes. Elle avait jusqu’ici classé l’admiration de sa sœur pour cet hôte laid et savant dans la même catégorie que son admiration d’autrefois pour M. Liret, de Lausanne, également laid et savant. Dorothée ne s’était jamais lassée de prêter l’oreille aux discours du vieux M. Liret, au lieu que Célia, assise auprès d’elle, se sentait les pieds absolument gelés, et trouvait atroce de regarder toujours son crâne chauve s’agiter dans tous les sens. Pourquoi son enthousiasme pour M. Casaubon serait-il d’une autre nature ? Et, en ce qui concernait Casaubon, il ne devait, comme tous les savants, regarder la jeunesse qu’avec des yeux de maître d’école. Cette fois, pourtant, elle tressaillit et le soupçon pénétra dans son cœur ; elle était rarement prise à l’improviste de cette façon ; sa rapidité à observer certaines choses la préparait généralement aux événements extérieurs qui pouvaient l’intéresser. Ce n’est pas qu’elle imaginât, qu’à ce moment déjà, M. Casaubon fût un prétendant accepté ; mais elle ne put se défendre d’une sorte de dégoût à la pensée que Dorothée aspirât à un pareil dénouement ! C’était vraiment à se fâcher contre Dodo : qu’elle refusât sir James Chettam, cela se comprenait, soit ! Mais qu’elle eût l’idée d’épouser M. Casaubon ! Le ridicule d’une telle idée la remplit d’une sorte de honte ! Mais peut-être y aurait-il encore moyen de dissuader Dodo de cette extravagance, s’il était vrai qu’elle fût sur le point de la commettre.

Célia savait par expérience qu’il fallait tenir compte de l’impressionnabilité de sa sœur. Le jour était brumeux et comme elles ne pouvaient se promener, elles montèrent toutes deux dans leur petit salon. Célia remarqua que Dorothée, au lieu de se mettre à une occupation quelconque avec son ardeur et son intérêt ordinaires, demeurait le coude appuyé sur son livre ouvert, regardant par la fenêtre le grand cèdre argenté par la brume.

Dorothée songeait qu’il serait bien d’apprendre à sa sœur le changement survenu dans leur situation respective depuis la dernière visite de M. Casaubon à la Grange, il n’était pas bien de sa part de la laisser plus longtemps dans l’ignorance de ce qui devait naturellement modifier son attitude envers lui ; mais comment ne pas hésiter à le lui dire ? Dorothée s’accusait de faiblesse dans sa timidité, elle trouvait odieux d’avoir de ces petites craintes et de faire de ces petits calculs à propos de ses actions ; mais en cet instant elle cherchait à se mettre le mieux en garde possible contre les arguments terre à terre de sa sœur.

Célia interrompit sa rêverie, et lui épargna la difficulté de prendre une décision en disant de sa voix légèrement gutturale et de son petit ton tranquille qui avait toujours l’air de faire une remarque indifférente ou de parler entre parenthèses :

— Attendons-nous à dîner quelque autre convive que M. Casaubon ?

— Pas que je sache.

— J’espère que s’il vient, au moins je ne l’entendrai pas manger sa soupe.

— Qu’y a-t-il donc de particulier dans sa manière de manger la soupe ?

— Vraiment, Dodo, n’entends-tu pas le bruit qu’il fait, en raclant sa cuiller avec ses dents ? Et puis il cligne toujours des yeux avant de parler. Je ne sais pas si Locke avait l’habitude de cligner ; mais, si tel était son cas, je plains les gens qui étaient assis en face de lui.

— Célia, dit Dorothée avec une solennelle gravité, ne fais plus d’observations de ce genre, je t’en prie.

— Pourquoi pas ? Elles sont absolument vraies, reprit Célia qui avait ses raisons de continuer, bien qu’une certaine crainte commençât à l’envahir.

— Mon Dieu ! que de choses vraies auxquelles les esprits vulgaires seuls font attention !

— Les esprits vulgaires me paraissent alors fort utiles, et je regrette que la mère de M. Casaubon n’ait pas eu un esprit plus vulgaire ; elle l’aurait peut-être mieux élevé.

Après avoir lancé cette légère flèche, Célia eut un peu peur et quelque envie de s’enfuir. Les sentiments de Dorothée s’étaient amoncelés sa fond de son cœur comme une avalanche et il ne pouvait plus y avoir de long prélude.

— Il faut que je te dise, Célia, que je suis fiancée à M. Casaubon.

Célia pâlit horriblement, et le bonhomme en papier qu’elle était en train de confectionner pour les enfants du pasteur risqua bien cette fois d’y laisser une de ses jambes ; mais Célia prenait toujours grand soin de ce qu’elle tenait entre ses doigts ; elle déposa bien vite le fragile objet et demeura immobile et silencieuse pendant quelques instants. Quand elle put parler, une larme brillait dans ses yeux.

— Oh ! Dodo !… Puisses-tu être heureuse !

Sa tendresse de sœur dominait tout autre sentiment, et ses craintes étaient les craintes de l’affection.

Dorothée était encore froissée et agitée.

— Est-ce donc tout à fait décidé ? demanda Célia d’une voix basse et craintive ; et mon oncle le sait-il ?

— J’ai accepté la demande de M. Casaubon. Mon oncle m’a apporté la lettre qui la contenait ; il le savait déjà auparavant.

— Je te demande pardon, Dodo, si j’ai dit quelque chose qui ait pu te blesser, reprit Célia avec un faible sanglot.

Elle n’eût jamais pensé qu’elle se sentirait émue comme elle l’était alors. Il y avait quelque chose de funèbre dans toute l’affaire, et M. Casaubon lui faisait l’effet du ministre officiant sur lequel il serait indécent de faire des remarques.

— Cela ne fait rien, Kitty, ne t’afflige pas. Jamais, vois-tu, nous n’admirerons les mêmes personnes ; moi aussi, j’ai souvent offensé les autres de la même manière. J’ai le tort de parler trop vivement des gens qui ne me plaisent pas.

En dépit du sentiment magnanime qu’elle venait d’exprimer, Dorothée ressentait encore une douleur cachée ; peut-être l’étonnement soumis de Célia y contribuait-il autant que ses légères railleries de tout à l’heure. Tout le voisinage de Tipton se montrerait sans aucun doute opposé à ce mariage. Dorothée ne connaissait personne qui partageât ses idées sur la vie et sur le but auquel il fallait tendre.

Néanmoins, avant la fin de la soirée, elle se sentait parfaitement heureuse. Dans un long tête-à-tête avec M. Casaubon, elle lui parla plus librement qu’elle n’avait encore fait, laissant même éclater sa joie à la pensée de se dévouer à lui, d’apprendre à participer à ses grands desseins et à les seconder. M. Casaubon fut saisi d’un ravissement inconnu (quel homme ne l’aurait pas été !) devant l’enthousiasme de cette ardeur juvénile ; mais il ne fut pas surpris (quel amoureux l’aurait été ! ) d’en être l’objet.

— Ma chère jeune amie, miss Brooke, Dorothée, dit-il prenant sa main dans les siennes, voici un bonheur plus grand que je n’en avais jamais rêvé pour l’avenir. La pensée que je pourrais rencontrer une âme et une personne si riches de toutes ces grâces diverses qui rendent le mariage désirable, était bien loin de moi, je vous assure. Vous avez toutes… non, plus que toutes ces qualités que j’ai toujours regardées comme les perfections caractéristiques de la femme. Le grand charme de votre sexe, c’est l’affection ardente, prête au sacrifice et au dévouement ; et nous voyons dans cette affection son aptitude à compléter en la perfectionnant notre propre existence. Jusqu’ici, je n’ai guère connu d’autres joies que celles de l’ordre le plus sérieux, mes plaisirs ont été ceux d’un érudit solitaire. J’étais peu disposé à chercher des fleurs qui se seraient fanées dans ma main, mais maintenant ce me sera une joie de les cueillir pour les poser sur votre sein.

Quel discours eut pu être plus complètement honnête dans ses intentions ? La froide rhétorique de la conclusion était sincère tout autant que l’aboiement d’un chien ou le croassement d’une corneille amoureuse, et ne serait-il pas téméraire de conclure que la passion est absente des sonnets à Délia parce qu’ils résonnent à nos oreilles comme la frêle musique d’une mandoline.

La foi de Dorothée suppléait à ce que les paroles de M. Casaubon semblaient sous-entendre. Quel croyant, je vous le demande, s’aperçoit de l’erreur qui pourrait troubler sa foi ? Le langage d’un prophète ou d’un poète s’embellit à nos yeux de ce que notre cœur a le don d’y ajouter et il n’est pas jusqu’à son mauvais style qui ne nous paraisse sublime.

— Je suis très ignorante, vous serez bien surpris de mon ignorance, dit Dorothée. J’ai tant d’idées qui sont peut-être absolument fausses ; et maintenant je pourrai vous les dire toutes et vous demander de m’éclairer. Mais, ajouta-t-elle avec une intuition rapide du sentiment qu’éprouvait probablement M. Casaubon, je ne vous imposerai pas l’ennui de m’entendre… seulement lorsque vous serez disposé à m’écouter. Dans le travail que vous poursuivez, vous devez être souvent fatigué de vos recherches. Pour moi, ce sera déjà beaucoup si vous voulez bien m’initier à votre œuvre.

— Comment pourrais-je désormais suivre aucun sentier sans vous ? dit M. Casaubon en baisant le front candide de Dorothée et convaincu que le ciel lui avait accordé une grâce qui répondait sous tous les rapports à ses besoins spéciaux.

Il subissait à son insu l’influence magique d’une nature absolument droite et incapable de concevoir un projet ou un calcul intéressé pour le présent ou pour l’avenir. C’était cette sincérité naïve qui donnait à Dorothée quelque chose de si jeune et, pour d’autres juges, de si stupide dans certaines occasions, malgré son intelligence reconnue, comme d’aller, par exemple, se jeter dans le cas présent aux pieds de M. Casaubon et de baiser les lacets de ses peu fashionables souliers, comme ceux d’un pape protestant. Elle ne le questionnait pas pour savoir s’il était digne d’elle, elle se demandait seulement avec inquiétude comment elle pourrait être digne de lui.

Le lendemain, avant son départ, on décida que le mariage aurait lieu dans six semaines. Il n’y avait pas de raison de le retarder davantage. L’habitation de M. Casaubon était prête. Ce n’était pas un presbytère, c’était une maison considérable dont beaucoup de terres dépendaient. Le presbytère même était habité par un vicaire qui faisait tout le service, sauf le sermon du matin.



CHAPITRE VI


Quand la voiture de M. Casaubon franchit la grille de la propriété, elle barra le passage à un poney-chaise, conduit par une dame avec un groom sur le siège de derrière. Tandis que M. Casaubon regardait distraitement devant lui, la dame, qui avait le coup d’œil rapide, lui fit un signe de tête, et, au moment ou ils se croisèrent, lui lança un « Comment vous portez-vous ? »

En dépit de son chapeau fané et de son antique châle de l’Inde, il était clair, à voir son salut respectueux, que la portière ne la regardait pas moins comme une personne d’importance,

— Eh bien, mistress Fitchett, vos poules pondent-elles à présent ? dit la dame aux yeux noirs et au teint fortement coloré, d’un ton de voix clair et décidé.

— Cela va assez bien quant à la ponte, madame ; mais ne se sont-elles pas mises à manger leurs œufs ? Je ne puis avoir l’esprit en repos avec ces bêtes.

— Oh ! les cannibales ! Vous feriez mieux de les vendre tout de suite à n’importe quel prix ; combien demandez-vous pour une paire ? Ça ne vaut pas bien cher, des volailles d’un si mauvais naturel.

— Eh bien, madame, ce sera une demi-couronne ; je ne puis les laisser à moins.

— Une demi-couronne ?… où en sommes-nous, grand Dieu ! Allons, voyons ! Pour le bouillon de poulet du recteur, le dimanche. Il a déjà consommé tous les poulets de ma basse-cour ; et vous êtes à demi payée par le sermon, mistress Fitchett, ne l’oubliez pas. Prenez une paire de pigeons sauteurs en échange, de vraies merveilles. Il faudra venir les voir.

— Eh bien, madame, M. Fitchett, après son travail, ira les voir ; il s’intéresse beaucoup aux espèces nouvelles, et il ne demande pas mieux que de vous obliger.

— M’obliger ? Il n’aura jamais fait un si beau marché ! Une paire de pigeons d’Église pour une couple de volailles espagnoles qui mangent leurs œufs ! Ne vous en vantez surtout pas trop, vous et Fitchett, voilà tout !

Toute ladre et toute brusque de langage que se montrât la femme du recteur, les fermiers et les paysans de Tipton et de Freshitt auraient ressenti un grand vide dans leurs conversations s’ils n’avaient eu à se raconter les faits et gestes de mistress Cadwallader. Cette dame, de noble naissance, descendante de comtes inconnus parfaitement obscurs, qui, alléguant sa pauvreté, rognait les prix les plus bas, qui, en vous décochant les plaisanteries les plus familières, laissait toujours par un certain tour de langue deviner ce qu’elle était, une telle personne par ses condescendances avec les paysans de la contrée les rapprochait à la fois des rangs plus élevés de la société et de l’Église et diminuait apparemment l’amertume qu’il y avait pour eux à payer la dîme impermutable. Un caractère plus exemplaire avec plus de dignité simple ne les eût pas aussi bien aidés à comprendre les trente-neuf articles et eût certainement moins contribué à la paix sociale.

M. Brooke, qui appréciait à sa manière et à un autre point de vue les mérites de mistress Cadwallader, tressaillit légèrement lorsqu’on lui annonça sa visite dans la bibliothèque où il était seul.

— Je vois que vous avez eu ici votre Cicéron de Lowick, dit-elle en s’asseyant confortablement près de lui et en écartant son châle, qui laissa voir une taille fine, mais bien prise ; je vous soupçonne de tramer ensemble quelque mauvaise intrigue politique, sans quoi vous ne verriez pas si souvent cet homme-là en personne. J’informerai contre vous ; souvenez-vous que vous êtes suspects tous deux depuis que vous avez pris le parti de Peel dans la question catholique ; je répandrai partout que vous allez vous présenter comme candidat whig à Middlemarch, quand le vieux Pinkerton aura donné sa démission, et Casaubon travaillera pour vous sous main ; il corrompra les électeurs par des pamphlets qu’il distribuera dans les cabarets. Allons, confessez-vous !

— Rien de semblable, dit M. Brooke souriant et frottant le verre de ses lunettes, mais rougissant un peu à cette harangue. Nous ne causons pas beaucoup politique avec Casaubon. Il ne s’occupe guère des questions philanthropiques pas plus que des peines judiciaires et autres choses semblables. Il ne s’intéresse qu’aux affaires ecclésiastiques. Et ces dernières ne sont pas de mon ressort, vous savez…

— Je ne le sais que trop. J’ai entendu parler de ce que vous avez fait. Qui donc a vendu un morceau du terrain aux papistes de Middlemarch ? Je jurerais que vous l’aviez acheté exprès. Vous êtes un vrai Guy-Faux et nous verrons si vous ne serez pas brulé en effigie le 5 novembre prochain. Humphrey n’a pas voulu venir se quereller avec vous ; c’est moi qui me suis chargée de la mission.

— Bon ! il fallait bien m’attendre à être persécuté, du moment que je ne persécute pas, vous savez.

— Vous voilà parti ! C’est un de ces mots à effet que vous avez préparés pour l’assemblée électorale. Voyons, ne vous laissez pas leurrer à cette assemblée, mon cher monsieur Brooke. Un homme se range dans la catégorie des fous quand il se met à haranguer les électeurs, et il n’a d’excuse que s’il appartient à la bonne cause ; dans ce cas, il peut prier Dieu de bénir son galimatias. Vous vous perdrez, je vous en avertis et tout le monde vous tombera dessus.

— C’est précisément ce que j’espère, répondit M. Brooke, ne voulant pas laisser voir combien ce tableau prophétique lui plaisait peu. C’est ce que j’espère, en homme libéral. Quant aux whigs, un homme qui se range parmi les penseurs n’a guère de chance d’être agréé par n’importe quel parti. Il peut être d’accord avec eux jusqu’à un certain point. Mais c’est ce que vous autres, femmes, ne pouvez comprendre.

— Où est-il, votre certain point ? Je voudrais bien qu’on me dise comment un homme qui n’appartient à aucun parti, qui mène une vie de Juif errant, et qui ne fait jamais savoir son adresse à ses amis, peut avoir un point certain quelconque dans l’univers. Nul ne sait où ira Brooke ! Il ne faut pas compter sur Brooke ! Voilà ce qu’on dit de vous, à parler franchement ; allons, soyez donc plus sérieux. Quel agrément d’aller aux sessions quand chacun vous regardera en dessous et que vous arriverez avec une mauvaise conscience et la bourse vide ?

— Je ne prétends pas discuter politique avec une dame, dit M. Brooke d’un ton d’indifférence aimable, mais avec l’intuition peu agréable que mistress Cadwallader, par cette attaque, venait d’ouvrir la campagne dans laquelle il s’était engagé par quelques démarches trop hardies. Les personnes de votre sexe ne sont pas des penseurs, vous savez : Varium et mutabile semper… etc. Vous ne connaissez pas Virgile ; j’ai connu…

M. Brooke se souvint à temps qu’il n’avait pas connu personnellement le poète du siècle d’Auguste.

— J’allais dire le pauvre Stoddart, vous savez. Vous autres femmes, vous êtes toujours opposées à une attitude indépendante et vous blâmez les hommes qui ne s’occupent que de la recherche de la vérité et de ces graves sujets. Et il n’y a pas un coin de la province où l’on pense plus étroitement que chez nous. Je n’ai pas l’intention de jeter la pierre à mes voisins, vous savez. Mais il faut que quelqu’un entre dans la voie libérale, et, si ce n’est pas moi, qui sera-ce, je vous prie ?

— Qui ? Mais n’importe quel gueux parvenu, sans position et sans naissance. Les gens de condition devraient dépenser chez eux leur folie d’indépendance et ne pas la colporter au dehors. Et vous qui êtes sur le point de marier votre nièce, autant dire votre fille… à l’un de nos meilleurs gentilshommes !… Sir James en serait fort ennuyé ; il lui serait par trop pénible de vous voir changer de cause et servir de point de ralliement aux whigs.

M. Brooke frémit intérieurement, car les fiançailles de Dorothée n’avaient pas plutôt été décidées qu’il avait déjà pensé aux brocards que lui réservait sa voisine.

— J’espère que nous resterons toujours bons amis, Chettam et moi ; mais j’ai le regret de vous dire qu’il n’y a pas de projet de mariage entre lui et ma nièce, répliqua M. Brooke, fort soulagé d’apercevoir par la fenêtre Célia qui allait entrer.

— Et pourquoi pas ? dit mistress Cadwallader d’un accent surpris et légèrement contrarié. Il y a à peine quinze jours que nous en parlions, vous et moi.

— Ma nièce a choisi un autre prétendant, elle l’a choisi, vous savez… je n’y suis pour rien. J’aurais préféré Chettam et j’aurais parié que Chettam était précisément l’homme que toute jeune fille eût choisi. Mais il n’y a pas de calcul possible en ces matières. Votre sexe est capricieux, vous savez.

— Comment ! Voulez-vous dire que vous allez la laisser faire à sa tête ?

Et mistress Cadwallader passait rapidement en revue dans son esprit tous les partis possibles pour Dorothée.

Mais ici Célia entra, tout épanouie d’une promenade au jardin, et le bonjour qu’elle échangea avec mistress Cadwallader dispensa M. Brooke de répondre directement. Il se leva à la hâte en disant :

— J’ai à voir Wright pour les chevaux.

Et il s’esquiva de la chambre.

— Ma chère enfant, de quoi s’agit-il donc pour votre sœur ?

— Elle est fiancée à M. Casaubon, répondit Célia allant, comme toujours, droit au but, et enchantée de l’occasion de causer seule avec la femme du recteur.

— Mais que me dites-vous là ? c’est affreux ! Depuis quand est-ce décidé ?

— Je ne l’ai su qu’hier. Le mariage aura lieu dans six semaines.

— Eh bien, ma chère, je vous souhaite bien du plaisir avec votre beau-frère.

— J’en suis si fâchée pour Dorothée !

— Fâchée ! Je suppose que c’est elle qui le veut.

— Oui ; elle dit que M. Casaubon a une grande âme.

— Je ne demande pas mieux.

— Oh ! mistress Cadwallader, je ne puis croire qu’on soit heureuse parce qu’on épouse un homme qui a une grande âme.

— Eh bien, ma chère, c’est un avertissement pour vous. Vous en connaissez un maintenant, de ces hommes à grande âme ; quand il en viendra un autre pour vous, je pense que vous ne l’accepterez pas.

— Oh ! quant à cela, jamais !

— C’est assez d’un dans une famille. Votre sœur ne s’est donc jamais souciée de sir James ? L’auriez-vous aimé comme beau-frère ?

— J’en aurais été très heureuse. Je suis sûre qu’il eût fait un excellent mari. Seulement, ajouta Célia en rougissant un peu, je ne crois pas qu’il eût convenu à Dorothée.

— Pas assez élevé de pensées ?

— Dodo est très stricte, elle médite tant sur toutes choses et elle a une façon si particulière de juger tout ce qu’on dit ! Sir James n’a jamais paru lui plaire.

— Elle avait pourtant dû l’encourager, ce n’est pas très honnête.

— Ne soyez pas fâchée contre Dodo, je vous en prie ; elle ne fait pas attention à ces choses-là, et elle était si occupée de ses chaumières ! Souvent même elle s’est montrée dure pour sir James, mais il est si bon qu’il ne l’a jamais remarqué.

— Eh bien, conclut mistress Cadwallader mettant son châle et se levant, je vais aller tout droit communiquer la nouvelle à sir James. Sa mère doit être chez lui maintenant et il faut que j’y passe pour la voir. Votre oncle ne le lui dirait jamais. Nous voilà tous désappointés, ma chère. Les jeunes gens devraient penser à leur famille en se mariant. Pour ma part, j’ai donné un mauvais exemple. J’ai épousé un pauvre pasteur et j’ai fait de moi un objet de pitié pour tous les de Bracy ; obligée de faire de la diplomatie pour avoir du charbon, et de demander à Dieu de l’huile pour ma salade. Mais Casaubon a une assez belle fortune ; il faut lui rendre cette justice. Quant à sa famille, je suppose qu’elle a pour armoiries trois mollusques avec une devise rampante. À propos, avant de m’en aller, ma chère, j’aimerais bien à parler pâtisserie avec votre mistress Carter et lui envoyer ma jeune cuisinière pour qu’elle lui apprenne à la faire. De pauvres gens comme nous, avec quatre enfants, ne peuvent avoir la prétention de garder une fameuse cuisinière. Je suis sûre que mistress Carter me rendra ce service. La cuisinière de sir James est un véritable dragon.

En moins d’une heure, mistress Cadwallader avait circonvenu mistress Carter et arrivait à Freshitt-Hall, peu éloigné de son presbytère, son mari habitant Freshitt et ayant un vicaire à Tipton.

Sir James, de retour de son petit voyage, venait de changer d’habits, et se disposait à partir pour Tipton-Grange. Son cheval attendait devant la porte lorsque la voiture de mistress Cadwallader s’y arrêta, et il parut aussitôt lui-même, la cravache à la main. Lady Chettam n’était pas encore revenue, mais la communication de mistress Cadwallader ne pouvant se faire en présence des grooms, elle demanda à entrer dans la serre voisine sous prétexte de voir de nouvelles plantes.

Après une pause raisonnable :

— Ce n’est pas d’une chose indifférente, commença-t-elle, que j’ai à vous parler ; j’espère que vous n’êtes pas aussi amoureux que vous le prétendez.

Il ne servait à rien de protester contre la manière de dire les choses de mistress Cadwallader : mais la physionomie de sir James se contracta légèrement. Il eut comme un vague sentiment d’alarme.

— Je crois bien que Broche va, cette fois, se mettre en avant. Je l’ai accusé de vouloir représenter Middlemarch dans les rangs des libéraux ; il a pris un air benêt et ne l’a pas nié ; il a parlé du parti indépendant et il a débité ses bêtises ordinaires.

— Et c’est là tout ? dit sir James, grandement soulagé.

— Comment ! vous ne voulez pas dire, je pense, qu’il vous serait agréable de voir entrer dans la vie publique une girouette pareille ! Mais il y a, je crois, moyen de l’en dissuader. Il n’aimerait pas du tout les dépenses auxquelles cela l’entraînerait, c’est un point sur lequel il est accessible au raisonnement. Il y a toujours quelques grains de bon sens dans une once d’avarice. L’avarice est une qualité précieuse dans les familles ; c’est un solide point d’appui pour contre-balancer la folie. Et il doit y en avoir un petit grain dans la famille Brooke, autrement nous ne verrions pas ce que nous allons voir.

— Quoi ! la candidature de Brooke à Middlemarch ?

— Pis que cela. Il me semble vraiment que j’en suis un peu responsable. Je vous ai toujours dit que miss Brooke serait un beau parti, je savais qu’il y avait en elle pas mal d’extravagance, des idées puritaines sans consistance réelle, mêlées d’inconséquences ; ces choses-la passent ordinairement chez les jeunes filles, mais j’ai été stupéfaite de ce que je viens d’apprendre.

— Que voulez-vous dire ? fit sir James, tout en se demandant si Dorothée ne s’était pas enfuie pour aller rejoindre les Frères Moraves ou quelque autre secte extravagante, ignorée de la bonne société.

L’habitude de mistress Cadwallader de mettre toujours les choses au pire le rassurait pourtant un peu.

— Qu’est-il arrivé à miss Brooke ? Parlez, je vous en supplie.

— Eh bien, elle est fiancée…

Mistress Cadwallader s’arrêta un moment en remarquant l’expression profondément altérée du visage de son ami, qui s’efforçait de la dissimuler sous un sourire nerveux, tout en frappant sa botte de sa cravache.

— … Fiancée à Casaubon.

Sir James laissa tomber sa cravache et se baissa pour la ramasser ; son visage n’avait peut-être jamais exprimé un dégoût aussi profond que lorsqu’il se tourna vers mistress Cadwallader, en répétant : « Casaubon ! »

— Précisément. Voilà ce que j’avais à vous dire.

— Grand Dieu ! c’est horrible ! Mais cet homme n’est qu’une momie !

Il ne faut voir dans ce jugement que celui d’un rival aussi florissant que désappointé.

— Elle dit qu’il a une grande âme ! c’est-à-dire une grande vessie dans laquelle on peut secouer des pois secs.

— Qu’est-ce qu’un vieux célibataire comme lui a donc affaire de se marier ? dit sir James. Il a déjà un pied dans la tombe.

— Je suppose qu’il a l’intention de l’en retirer.

— Brooke ne devrait pas donner son consentement. Il devrait insister pour que Dorothée attendît sa majorité ; elle en jugerait mieux alors. À quoi sert donc d’avoir un tuteur ?

— Comme si on pouvait jamais faire prendre une résolution à Brooke !

— Cadwallader pourrait lui parler.

— Lui moins que personne. Il trouve tout le monde charmant. Je ne peux pas même l’amener à dire du mal de Casaubon. Il va jusqu’à parler avec estime de son évêque, quoique je lui dise que ce langage n’est pas naturel de la part d’un bénéficier. Que peut-on faire avec un pareil mari ? Allons, du courage ! soyez heureux d’être débarrassé de miss Brooke ! Cette fille aurait exigé de vous de voir les étoiles en plein midi. Entre nous, la petite Célia en vaut deux comme elle et elle finira par être le meilleur parti des deux ; car il vaudrait autant entrer dans un couvent que d’épouser Casaubon.

— Oh ! quant à ce qui me regarde !… C’est pour miss Brooke elle-même que ses amis devraient tâcher d’agir.

— Humphrey ne le sait pas encore. Mais vous pouvez compter que quand il sera au courant il dira : « Pourquoi pas ? Casaubon est un brave garçon et encore jeune, assez jeune… » Ces gens charitables ne distinguent jamais le vin du vinaigre jusqu’à ce qu’ils en aient avalé et pris la colique. Pourtant si j’étais homme je préférerais Célia, surtout après le départ de Dorothée. À vrai dire, vous avez fait la cour à l’une et captivé l’autre. J’ai bien pu voir qu’elle vous admirait autant qu’homme puisse s’attendre à l’être. De toute autre personne que moi, vous pourriez trouver ce langage exagéré ! Adieu !

Sir James accompagna mistress Cadwallader jusqu’à sa voiture, puis sauta sur son cheval. Il n’allait pas renoncer à sa course à cause des nouvelles désagréables que son amie venait de lui apporter, mais galoper au contraire à toute vitesse dans n’importe quelle direction autre que celle de Tipton-Grange.

Et maintenant, pour quel motif imaginable mistress Cadwallader avait-elle pris un intérêt si vif au mariage de miss Brooke ? puis, l’union à laquelle elle se flattait de contribuer étant rompue, pourquoi s’occupait-elle déjà de poser les préliminaires d’une autre ?

Tout ce qu’on pourrait dire, c’est que ces petites combinaisons matrimoniales rentraient dans les ingrédients dont la femme du recteur aimait à se composer une nourriture dont elle avait besoin. Sa vie rurale était toute simple, absolument exempte de toute espèce de mystérieuses machinations, et en dehors des grandes affaires du monde ; mais les affaires du monde ne l’en intéressaient pas moins, surtout lorsqu’elle les apprenait par des lettres de parents haut placés : la façon dont de beaux cadets de famille avaient pris le chemin de l’hôpital pour avoir épousé leurs maîtresses ; l’idiotisme de grand ton du jeune lord Tapir et les accès d’humeur morose du vieux et goutteux lord Mégathérium ; le croisement des généalogies qui avait fait passer une couronne de noblesse dans une branche nouvelle et donné carrière aux histoires scandaleuses ; tels étaient les sujets dont elle retenait les détails avec la plus minutieuse exactitude, et qu’elle resservait aux autres, assaisonnés d’excellents pickles d’épigrammes, dont elle se régalait elle-même. Elle croyait aussi fermement à la haute et à la basse extraction qu’elle croyait au gibier et à la vermine. Jamais la pauvreté ne lui aurait fait renier personne : dans la ruine d’un de Bracy réduit à manger son dîner dans une écuelle, elle n’eût vu qu’un exemple pathétique digne de louange et de glorification ; et je crains même que ses vices aristocratiques ne l’eussent que faiblement indignée. Mais elle éprouvait pour les bourgeois enrichis un sentiment qui ressemblait à une haine religieuse.

Inflammable comme le phosphore et toujours prête à saisir tout ce qui approchait d’elle sous une forme à sa convenance, comment mistress Cadwallader eût-elle pu supporter que les deux misses Brooke et leur avenir matrimonial restassent pour elle un sujet étranger quand, depuis des années, elle avait l’habitude de sermonner M. Brooke avec une amicale franchise et de lui donner à entendre en confidence qu’elle le regardait comme un pauvre sire. Depuis le jour de l’arrivée des jeunes filles à Tipton, elle avait combiné le mariage de Dorothée avec sir James, et, si ce mariage s’était fait, elle eût été convaincue que c’était grâce à elle ; mais le voir manquer après l’avoir conçu lui causait une irritation que comprendront tous les esprits réfléchis. Elle était la diplomate de Tipton et de Freshitt, et tout ce qui se produisait contre sa volonté lui semblait une irrégularité blessante. Pour des excentricités du genre de celle qu’allait commettre miss Brooke, mistress Cadwallader était absolument sans indulgence. La bonne opinion qu’elle avait eue de cette jeune fille, elle ne la devait qu’à l’influence de son mari, à son excessive bienveillance, elle s’en apercevait bien à présent ; ces lubies puritaines et cette affectation d’être plus religieuse que le recteur et le curé tout ensemble provenaient sans doute d’une maladie plus profonde et plus enracinée dans sa constitution qu’elle ne l’avait cru auparavant.

— Et maintenant, se dit à elle-même mistress Cadwallader, et elle le répéta ensuite à son mari, je l’abandonne à son sort ! En épousant sir James, il y avait une chance pour elle de devenir une femme sensée et raisonnable. Il ne l’eût jamais contredite, et une femme que l’on ne contredit pas n’a pas de raison pour persévérer obstinément dans ses absurdités. Mais à présent je lui souhaite bien du plaisir, avec son cilice de crin !

Mistress Cadwallader n’en avait pas moins à chercher un autre parti pour sir James, et, comme elle s’était mis dans la tête que ce serait maintenant la plus jeune des misses Brooke, rien ne pouvait être plus favorable au succès de son plan que l’allusion qu’elle venait de faire à l’impression produite par le baronnet sur le cœur de Célia. Car sir James n’était pas un de ces hommes qui se consument en vains regrets devant la pomme insaisissable de Sapho, « dont les charmes vous sourient comme la touffe de primevères au sommet du rocher que la main s’efforce en vain d’atteindre. »

Il ne faisait pas de sonnets. Le fait de n’avoir pas été agréé par la femme que lui-même avait choisie, ne pouvait le toucher agréablement. L’idée que Dorothée avait préféré M. Casaubon avait déjà meurtri son attachement pour elle et en avait comme relâché les liens. Sir James était un homme de sport, mais il avait pour les femmes des sentiments un peu différents de ceux qu’il pouvait éprouver pour les renards et les coqs de bruyère ; et il ne regardait pas sa future épouse comme une proie d’autant plus désirable que sa poursuite offrait plus d’émotions. Il avait, au contraire, cette aimable faiblesse qui nous attache à ceux qui nous aiment et nous éloigne de ceux qui ne se soucient pas de nous ; il y joignait une bonne et reconnaissante nature ; et la seule idée qu’une femme lui portait intérêt tissait entre son cœur et celui de cette femme comme de petits fils de tendresse.

Sir James, donc, après s’être lancé au galop pendant une demi-heure dans une direction opposée à Tipton-Grange, ralentit le pas de son cheval et finit par lui faire prendre un raccourci pour revenir à Freshitt. Partagé entre mille sentiments, il avait, après tout, le désir d’aller à la Grange comme si de rien n’était. Heureux malgré lui de n’avoir pas fait encore sa demande en mariage et par conséquent de n’avoir pas eu l’humiliation d’un refus, il sentait que la simple politesse de l’amitié l’obligeait à aller voir Dorothée pour causer avec elle des bâtisses, et mistress Cadwallader l’avait heureusement préparé à offrir au besoin ses félicitations sans trop de gaucherie. À dire vrai, cette perspective ne le séduisait pas ; il lui était pénible de renoncer à Dorothée ; mais il y avait, dans sa résolution de faire dès à présent cette visite et de vaincre tout marque apparente d’émotion, quelque chose qui lui faisait l’effet de la morsure d’une lime ou d’un excitant amer. Et puis enfin sans qu’il s’en rendît bien compte, la pensée qui le dominait, c’est que Célia serait là, et il se promettait de faire plus attention à elle qu’il n’avait fait encore.

Nous tous mortels, hommes et femmes, nous dévorons au dedans de nous plus d’un désappointement entre l’heure du déjeuner et celle du dîner ; nous retenons nos larmes, nos lèvres pâlissent, et aux questions des autres nous répondons : « Ce n’est rien ! » L’orgueil nous aide et l’orgueil n’est pas une mauvaise chose quand il nous force à cacher nos blessures au lieu de blesser les autres.



CHAPITRE VII


M. Casaubon, comme on le pense bien, passa une grande partie de son temps à la Grange durant les semaines suivantes ; interrompu dans son grand travail (la Clef de toutes les mythologies) par la cour assidue qu’il faisait à sa fiancée, il aspirait d’autant plus à l’heureux événement qui y mettrait fin. Mais il s’était soumis de propos délibéré à cette interruption dans son œuvre, ayant décidé que le temps était venu d’embellir sa vie des grâces d’une société féminine, d’éclairer les brouillards que la fatigue répandait jusque sur ses heures de loisir par les caprices de la fantaisie d’une femme, et enfin d’assurer à sa vieillesse la consolation de doux soins féminins. Aussi résolut-il de s’abandonner au courant du sentiment et il fut peut-être étonné de voir quel ruisseau peu profond c’était que ce courant. Ainsi que dans des régions arides le baptême par immersion ne peut être accompli que symboliquement, de même M. Casaubon éprouva qu’une légère aspersion était tout ce que son courant lui permettait, et il en conclut que les poètes avaient beaucoup exagéré la force de la passion chez les hommes. Il remarqua cependant avec plaisir que miss Brooke témoignait dans son affection une ardeur et une soumission qui promettaient de remplir ses plus agréables prévisions du mariage. Parfois cherchant à s’expliquer la modération de son attachement pour elle, il lui venait à l’esprit qu’il pouvait bien y avoir quelque imperfection dans le caractère de Dorothée ; mais il lui était impossible de discerner cette imperfection et même de se figurer une femme qui lui eût plu davantage.

— Ne pourrais-je pas me préparer dès à présent à vous être utile ? lui dit Dorothée un matin dans les premiers jours de leurs fiançailles. Ne pourrais-je pas apprendre à vous lire du latin et du grec ? Les filles de Milton lisaient à leur père sans savoir le grec plus que moi.

— Je crains que cela ne vous paraisse fatigant, répondit en souriant M. Casaubon, et, si je m’en souviens bien, cet exercice dans une langue étrangère était un sujet de rébellion contre le poète de la part des jeunes personnes que vous venez de citer.

— Oui ; mais d’abord c’étaient de méchantes filles ! sans quoi elles eussent été fières de venir en aide à un tel père ; et puis, si elles avaient pris la peine d’étudier pour arriver à comprendre ce qu’elles lisaient, c’eût été un travail intéressant. J’espère que vous ne me croyez ni méchante ni stupide.

— Je crois que vous êtes tout ce que peut être une jeune fille accomplie dans toutes les circonstances de la vie. Certes il me serait d’un grand avantage que vous pussiez copier les caractères grecs, et, dans ce but, il serait bon de commencer par le lire un peu.

Dorothée saisit cette phrase comme une précieuse autorisation. Elle n’eût pas demandé à M. Casaubon de lui enseigner dès à présent les langues mortes, craignant avant tout d’être importune au lieu d’être utile ; mais ce n’était pas uniquement par dévouement à son futur époux qu’elle désirait apprendre le grec et le latin : ces domaines de la science masculine lui semblaient un point d’appui d’où l’on pouvait mieux embrasser la vérité de toutes choses. Sentant son ignorance, elle était portée à douter constamment de la justesse de ses conclusions, comme elle en était venue maintenant à douter que les pauvres petites chaumières de ses rêves fussent pour la gloire de Dieu, puisque des hommes instruits dans les classiques semblaient concilier l’indifférence pour les chaumières du pauvre avec le zèle pour la gloire de Dieu. L’hébreu même pourrait lui être nécessaire ou tout au moins l’alphabet et quelques racines, pour arriver à connaître le fond des choses et à juger sainement des devoirs sociaux du chrétien : elle n’avait pas encore atteint ce degré de renoncement où elle se fût tenue pour satisfaite d’avoir un mari sage et éclairé ; elle prétendait devenir sage et éclairée elle-même.

Miss Brooke était bien naïve, la pauvre enfant, avec toute son apparence de sagesse. Célia, dont l’esprit n’avait jamais été considéré comme très puissant, voyait beaucoup plus vite le vide que cachaient souvent les prétentions des autres.

Cependant M. Casaubon consentait à écouter et à enseigner une heure de suite comme un véritable maître d’école ou plutôt comme un amoureux auquel l’ignorance élémentaire et les difficultés de sa maîtresse semblent un touchant à-propos. Peu de savants eussent trouvé déplaisant d’enseigner l’alphabet dans de telles conditions. Mais Dorothée était un peu froissée et découragée de sa stupidité, et les réponses qu’elle recevait à de timides questions sur la valeur des accents en grec, lui donnaient le soupçon attristant qu’il pouvait bien y avoir là des secrets trop au-dessus de la raison féminine.

Quant à M. Brooke, il n’avait aucun doute à cet égard, et il exprima son opinion avec sa vigueur ordinaire un jour qu’il entra dans la bibliothèque pendant la leçon de lecture.

— Eh bien, Casaubon, de si profondes études me semblent bien ardues pour une femme ; trop ardues, vous savez…

— Dorothée apprend simplement à lire les caractères, dit M. Casaubon éludant la question. Elle a eu la pensée très charitable de vouloir ménager mes yeux. — Ah ! fort bien ! sans comprendre, oui… ce n’est pas mal. Mais il y a une certaine légèreté dans l’esprit féminin ; la musique, les beaux-arts… voilà ce qui lui convient. Les femmes devraient toujours étudier les beaux-arts, mais superficiellement, vous savez. Une femme doit pouvoir se mettre au piano et vous jouer ou vous chanter n’importe quelle vieille chanson anglaise. Voilà ce que j’aime, moi, bien qu’a l’Opéra de Vienne j’aie entendu tout ce qu’on peut entendre, Gluck, Mozart et d’autres… Mais je suis conservateur en musique. Ce n’est pas comme en matière d’idées, vous savez. Je reste fidèle aux bonnes vieilles harmonies.

— M. Casaubon n’aime pas le piano et j’en suis bien aise, dit Dorothée. — Dorothée était excusable de ne pas aimer la musique de famille ni les beaux-arts à l’usage des femmes.

Elle sourit et leva vers son fiancé des yeux reconnaissants. Quel bonheur de n’avoir pas à lui jouer sans cesse la Dernière Rose d’été !

— Il n’y a, paraît-il, à Lowick, qu’un vieux clavecin tout couvert de livres, reprit-elle.

— Oh ! en ceci, ma chère, Célia vous est très supérieure. Célia joue fort joliment et elle est toujours prête à le faire. Mais, puisque Casaubon ne l’aime pas, je vous approuve, quoique je regrette ces petites récréations-là pour vous, Casaubon. L’arc toujours tendu, etc… etc… vous savez bien…

— Je n’ai jamais pu considérer comme un délassement d’avoir les oreilles agacées par des bruits rythmés et cadencés. Une chanson trop connue me fait l’effet d’une musique de danse, laquelle n’a rien d’agréable pour qui a passé l’adolescence. Quant aux genres plus nobles de la musique, dignes d’accompagner des cérémonies solennelles ou même d’agir sur l’âme et de l’élever, comme dans l’ancienne conception de cet art, je n’ai rien à en dire ; car ils ne nous concernent pas immédiatement.

— Non ; mais j’aimerais cette musique-là, dit Dorothée. En revenant de Lausanne, mon oncle nous a menées entendre les grandes orgues de Fribourg, et j’y ai sangloté.

— Cela n’est pas sain, ma chère, dit M. Brooke. À présent qu’elle va être entre vos mains, Casaubon, il faudra lui enseigner à prendre les choses plus tranquillement ; eh ! Dorothée ? — Et il acheva sa phrase par un sourire, ne voulant pas froisser sa nièce. Après tout, ne valait-il pas mieux pour elle qu’elle fût mariée de bonne heure à un personnage aussi rassis que Casaubon, puisqu’elle ne voulait pas entendre parler de Chettam.

— C’est étrange, pourtant, se disait-il en s’esquivant de la chambre, c’est étrange qu’elle l’ait aimé ! Mais c’est un bon mariage, et, quoi qu’en dise mistress Cadwallader, c’eût été agir contre mes propres intérêts que de m’y opposer. Il est presque certain qu’il deviendra évêque, ce Casaubon. Sa brochure sur la question catholique est venue fort à propos ; tout au moins il sera nommé doyen ; on le lui doit.



CHAPITRE VIII


Après avoir surmonté la peine et le dépit de voir Dorothée engagée à un autre, sir James Chettam s’étonna du plaisir qu’il trouvait encore à ses visites à la Grange. Sans doute la première fois qu’il en approcha, il lui sembla qu’un éclair fourchu le traversait de part en part, et, durant toute son entrevue avec elle, il éprouva comme un sourd malaise. Mais, en dépit de son bon naturel, avouons que ce malaise était quelque peu diminué par le fait qu’il ne se trouvait pas en présence d’un rival brillant et désirable. Il ne se sentait pas éclipsé par M. Casaubon, mais il était choqué de voir Dorothée sous l’empire d’une aussi triste illusion, et sa mortification perdait un peu de son amertume en s’associant à de la pitié !

Tout en comprenant que sa rupture avec Dorothée était sans retour, sir James ne pouvait encore envisager avec calme la pensée de son mariage avec M. Casaubon. La première fois qu’il les vit ensemble sous cet aspect nouveau de fiancés, il lui sembla qu’il n’avait pas pris l’affaire assez au sérieux. Brooke était réellement coupable ; il devait s’opposer. Qui pourrait lui parler ? N’y avait-il pas quelque tentative à faire encore, au moins pour retarder le mariage ?

En revenant de Freshitt, il entra au rectorat de M. Cadwallader, et fut introduit dans un cabinet d’étude où étaient suspendus toutes sortes d’attirails de pêche, et, de là, dans une petite pièce contiguë où le recteur était occupé à confectionner un dévidoir.

M. Cadwallader était un homme de haute taille, aux lèvres un peu épaisses et au sourire affable, très simple et rude dans son extérieur, mais possédant cette aisance, cette bonne humeur solide et imperturbable qui vous pénètre comme l’aspect ensoleillé de vastes collines herbeuses, et qui agit par contagion sur l’égoïsme irrité en le forçant à rougir de lui-même.

— Eh bien, comment vous portez-vous ? dit-il, tendant au baronnet une main assez peu présentable ; je suis fâché de vous avoir manqué l’autre jour. S’est-il passé quelque chose de particulier ? Vous avez l’air ennuyé.

Le baronnet parut exagérer à dessein le léger pli et le froncement de sourcils habituels à son visage, tandis qu’il répondait :

— C’est cette conduite de Brooke ; il faudrait lui parler sérieusement.

— Quelle conduite ? Parce qu’il veut se présenter à la députation ? dit M. Cadwallader continuant à arranger ses bobines. Je ne puis croire qu’il s’y décide, mais où serait le mal, si cela lui plaît ? Tous les adversaires des libéraux devraient se féliciter qu’ils ne mettent pas en avant leurs hommes les plus forts. Ce n’est pas avec la tête de notre ami Brooke comme batterie de campagne qu’ils démoliront la constitution.

— Ce n’est pas de cela que je veux parler, dit sir James qui s’était jeté dans un fauteuil, et examinait avec une profonde amertume la semelle de sa bottine. C’est du mariage que je parle et de la faiblesse avec laquelle il laisse cette belle jeune fille épouser Casaubon.

— Casaubon ? mais quoi ! je ne vois rien à reprendre en lui si cette jeune fille l’aime.

— Elle est trop jeune pour bien savoir ce qu’elle aime ! Son tuteur devrait intervenir et ne pas laisser la chose se conclure aussi précipitamment. Je m’étonne qu’un homme comme vous, Cadwallader, un homme qui a des filles, et un cœur comme le vôtre surtout, puisse considérer cette affaire avec indifférence. Songez-y sérieusement.

— Je ne plaisante pas, je suis aussi sérieux que possible, répondit le recteur avec un petit rire intérieur tout à fait provocant. Vous ne valez pas mieux qu’Éléonore. Elle voulait m’envoyer faire la leçon à Brooke ; mais je lui ai rappelé que ses amies avaient eu aussi une triste opinion de son mariage lorsqu’elle m’épousa…

— Mais voyez ce Casaubon ! Il a au moins cinquante ans et je ne crois pas qu’il ait jamais pu être autre chose que l’ombre d’un homme ! Voyez un peu ses jambes !

— Allez au diable, vous tous beaux jeunes gens qui croyez toujours pouvoir en faire à votre guise en ce monde ! Vous ne comprenez pas les femmes. Elles ne vous admirent pas la moitié autant que vous vous admirez vous-mêmes. Éléonore disait autrefois à ses sœurs qu’elle m’avait épousé pour ma laideur, « si amusante et si étrange, disait-elle, qu’elle avait absolument triomphé de sa prudence ».

— Vous ! il était bien facile de vous aimer. Mais, ici, ce n’est pas de beauté ou de laideur qu’il est question. Je n’aime pas Casaubon.

C’était la façon la plus énergique de sir James de faire entendre qu’il avait mauvaise opinion du caractère d’un homme.

— Pourquoi ? Que savez-vous contre lui ? demanda le recteur, déposant ses bobines et enfonçant ses pouces dans les entournures de son gilet d’un air attentif.

C’était toujours une difficulté pour sir James d’expliquer ses motifs.

— Voyons, Cadwallader, a-t-il seulement un peu de cœur ?

— Eh bien, oui. Je ne dis pas un cœur tendre, mais un bon noyau solide, soyez-en sûr. Il est très secourable pour sa famille, qui est peu fortunée. Il pensionne plusieurs de ses parentes et il fait élever un jeune homme à grands frais. Casaubon agit d’après son sens de la justice. La sœur de sa mère a fait, je crois, un mauvais mariage avec un Polonais ; elle s’est perdue, sa famille l’a reniée et abandonnée. Sans cet événement, Casaubon n’aurait eu que la moitié de la fortune qu’il possède aujourd’hui. Je crois qu’il a tâché de retrouver ses cousins et de voir ce qu’il pourrait faire pour eux. Tous les hommes ne rendraient pas un aussi beau son que celui-là, si vous essayiez leur métal. Vous, Chettam, c’est différent ; mais pas tous les hommes.

— Je ne sais pas, dit sir James rougissant fortement, je ne suis pas si sûr de moi. Il s’arrêta un instant, puis reprit : Casaubon a bien agi, mais un homme peut se bien conduire et n’en être pas moins une sorte de code en parchemin. Est-il certain qu’une femme soit heureuse avec lui ? Et je trouve que lorsqu’il s’agit d’une personne aussi jeune que miss Brooke, ses amis devraient intervenir, ou au moins essayer, pour l’empêcher de commettre une folie. Vous riez, vous pensez que, si j’exprime ces sentiments, c’est aussi un peu pour mon compte et par dépit. Mais, sur mon honneur, ce n’est pas cela. Je sentirais absolument de même si j’étais le frère ou l’oncle de miss Brooke.

— Très bien ; mais que feriez-vous ?

— Je dirais qu’il ne faut pas fixer le mariage avant sa majorité ; et, soyez-en sûr, dans ce cas-là, il n’aurait jamais lieu. Je voudrais que mon opinion fût la vôtre. Je voudrais vous voir parler à Brooke.

Sir James se leva alors pour saluer mistress Cadwallader, qui entrait tenant à la main sa plus jeune fille âgée de cinq ans. L’enfant courut tout droit se blottir sur les genoux de son père.

— Je sais de quoi il s’agit, dit mistress Cadwallader, mais vous ne ferez pas d’impression sur Humphrey. Aussi longtemps que le poisson se prendra à l’amorce, chacun de nous restera exactement ce qu’il est. Dieu vous bénisse ! Casaubon possède un ruisseau à truites et ne se soucie pas d’y pêcher lui-même. Croyez-vous qu’il existe un meilleur garçon ?

— Eh bien, il y a du vrai là dedans, dit le recteur avec son rire calme et silencieux. C’est une précieuse qualité pour un homme que d’avoir un ruisseau à truites.

— Mais, sérieusement, dit sir James dont l’irritation ne s’était pas encore entièrement dissipée, ne croyez-vous pas que le recteur pourrait quelque chose, s’il voulait parler ?

— Oh ! je vous ai prévenu d’avance de ce qu’il dirait, répondit mistress Cadwallader en levant les sourcils. J’ai fait ce que j’ai pu, je m’en lave les mains, de ce mariage !

— Premièrement, répliqua le recteur d’un air grave, il serait déraisonnable de s’attendre à ce que je puisse convaincre Brooke, et ensuite le faire agir en conséquence. Brooke est un excellent homme, mais il est mou ; il entrera dans n’importe quel moule, mais sans jamais en garder l’empreinte. Et puis, mon cher Chettam, pourquoi, je vous prie, userais-je de mon influence au préjudice de Casaubon, à moins d’être beaucoup plus sûr que je ne le suis d’agir dans l’intérêt de miss Brooke ! Je ne sais rien de défavorable à Casaubon. Je ne m’inquiète pas de ses Xisuthrus, Fee-fo-fum, etc. ; et il ne s’occupe pas davantage de mes engins de pêche. Il a toujours été poli avec moi et je ne vois pas pourquoi j’irais gâter son jeu. Et pour revenir à miss Brooke, elle pourra être aussi heureuse avec lui qu’avec tout autre homme !

— Humphrey ! vous me faites perdre patience ! Vous savez bien que vous aimeriez mieux dîner sous la haie qu’en tête à tête avec Casaubon. Vous n’avez jamais rien à vous dire.

— Cela n’a rien à faire avec le mariage de miss Brooke. Ce n’est pas pour mon plaisir qu’elle l’épouse.

— Il n’a pas une goutte de bon sang dans tout le corps, dit sir James.

— Certainement pas. On en a mis une goutte sous un verre grossissant et on n’y a trouvé que des virgules et des parenthèses, ajouta mistress Cadwallader.

— Que ne fait-il paraître son livre au lieu de se marier ? dit sir James rempli de dégoût.

— Il ne rêve que d’annotations et sa cervelle se brouille dans tout cela. On dit que, tout petit garçon, il fit une analyse de Saute sur mon pouce ! Et, depuis, il a toujours fait des analyses à propos de tout. Fi donc ! Et tel est l’homme avec lequel Humphrey s’obstine à dire qu’une femme peut être heureuse.

— Eh bien, si, tel qu’il est, il plaît à miss Brooke ? Je ne fais pas profession de comprendre les goûts de toutes les jeunes personnes.

— Mais si elle était votre fille ? dit sir James.

— Ce serait différent. Elle n’est pas ma fille et je ne me sens pas appelé à intervenir dans cette affaire. Casaubon n’est pas pire que la plupart d’entre nous. C’est un clergyman savant et il fait honneur à l’habit. Certain radical faisant un discours à Middlemarch a dit que Casaubon était le titulaire coupeur de paille instruit, Freke le titulaire brique et mortier, et moi le titulaire pêcheur. Et sur ma parole, je ne vois pas qu’il y en ait un meilleur ou pire que l’autre.

Le recteur voyait toujours le côté plaisant dans toute satire dirigée contre lui. Il avait la conscience large et facile, comme tout le reste de son individu, et détestait le tracas.

Sir James comprit avec tristesse que miss Brooke aurait pleine liberté de commettre sa folie. Un signe de l’heureux naturel du baronnet, c’est que son zèle à réaliser les projets de chaumières de Dorothée ne se ralentit pas pour cela ; et Dorothée put apprécier sa loyale persévérance dans l’accomplissement de ce devoir de propriétaire que la complaisance seule de l’amoureux lui avait d’abord fait entreprendre ; le plaisir qu’elle en ressentit fut assez grand même pour compter pour quelque chose dans son bonheur présent, au milieu des doux rêves de confiante admiration et de dévouement passionné que le savant gentleman avait éveillés dans son âme. Aussi, le bon baronnet, alors qu’il commençait, dans les visites suivantes, à rendre certaines petites attentions à Célia, retrouva-t-il de plus en plus de plaisir à la société de Dorothée. Elle était avec lui parfaitement naturelle sans plus témoigner d’agacement ; peu à peu il découvrit tout le charme qu’il peut y avoir dans une franche affection et dans une amicale intimité, d’homme à femme entre lesquels il n’y a pas d’amour à cacher ni à déclarer.



CHAPITRE IX


M. Brooke n’eut qu’à se louer des procédés de M. Casaubon dans la rédaction du contrat, et les préliminaires du mariage avançaient doucement. Encore faut-il que la fiancée prenne connaissance de sa future demeure et indique les changements qu’elle y désire. Avant le mariage, la femme commande ; c’est une manière de se préparer à la soumission plus tard.

Par une matinée de novembre d’un froid gris et sec, Dorothée se rendit en voiture à Lowick avec son oncle et Célia. L’habitation de M. Casaubon était le manoir de la paroisse. Tout proche s’élevait la petite église qu’on apercevait à travers les arbres du jardin, et, vis-à-vis, le vieux presbytère. M. Casaubon n’avait d’abord occupé que la cure, la mort de son frère ne l’ayant mis que plus tard en possession du manoir. De ce manoir dépendait un petit parc où s’élevait çà et là un vieux chêne isolé ; une avenue de tilleuls conduisait à la façade sud ouest de la maison ; le parc et le jardin n’étaient séparés que par une clôture basse, de manière que, des fenêtres du salon, le regard se prolongeait à perte de vue le long d’une pente de gazon vert jusqu’au point où les tilleuls descendaient au niveau des blés et des pâturages, et parfois semblaient se fondre comme dans un lac sous les rayons du soleil couchant. C’était le côté riant de la maison ; les façades du midi et du levant avaient, au contraire, un aspect de mélancolie, même par les matinées les plus radieuses. Les terrains s’y étendaient moins loin, les massifs de fleurs ne témoignaient pas d’un entretien très soigné, et d’épais groupes d’arbres composés surtout de sombres ifs s’étaient élevés à de grandes hauteurs à quelques mètres seulement des fenêtres. Le bâtiment de pierre verdâtre, construit dans le vieux style anglais, n’était pas absolument laid, mais percé de fenêtres étroites et d’un aspect triste : c’était une de ces maisons auxquelles il eût fallu de nombreux enfants, beaucoup de fleurs, de fenêtres ouvertes et des échappées sur de riants points de vue, pour avoir l’air d’une joyeuse demeure.

Par ce jour de fin d’automne, où les feuilles jaunes tombaient sans bruit au milieu du feuillage sombre des arbres verts, et dans une solitude sans soleil, la maison, comme le paysage, avait un air de déclin automnal, et M. Casaubon, lorsqu’il parut, n’avait lui-même aucun éclat susceptible d’être mis en relief par ce décor.

— Grand Dieu ! se dit Célia, Freshitt-Hall eût été autrement agréable.

Elle pensait à la pierre de taille blanche, au portique à colonnes, à la terrasse fleurie de Freshitt, et à sir James souriant dans ce beau domaine et apparaissant comme un prince des contes de fées au milieu d’un buisson de roses, en agitant un mouchoir embaumé des suaves pétales dont une métamorphose le faisait sortir, sir James qui causait si agréablement de choses qui avaient toujours le sens commun et jamais d’érudition ennuyeuse !

Dorothée trouva la maison et les jardins absolument conformes à ce qu’elle pouvait souhaiter. Elle considérait sans tristesse les sombres rayons de livres de la grande bibliothèque, les tapis et les rideaux aux couleurs adoucies par le temps, les vieilles cartes de géographie et les vues à vol d’oiseau pendues le long des murs du corridor où se montrait çà et là quelque vase antique ; elle trouvait cela tout aussi gai que les statuettes et les tableaux de la Grange rapportés par son oncle de ses voyages d’autrefois et qui faisaient probablement partie « des idées qu’il avait absorbées à une certaine époque de sa vie ». La pauvre Dorothée, avec ses idées puritaines, ne pouvait guère comprendre ces grandes nudités classiques et ces tableaux maniérés de la Renaissance imités du Corrège ; on ne lui avait d’ailleurs jamais appris comment elle pourrait d’une façon ou d’une autre les associer avec sa vie. Mais les propriétaires de Lowick n’avaient apparemment jamais aimé les voyages, et ce n’était pas de ce côté que M. Casaubon avait jamais cherché à compléter ses grandes études sur le passé.

Dorothée parcourut la maison avec une émotion délicieuse. Tout lui semblait sanctifié ! Cette maison allait devenir le home de sa vie de femme, et elle levait des regards pleins de confiance vers M. Casaubon lorsqu’il appelait son attention sur quelque changement, quelque arrangement, qu’elle pût souhaiter. Elle recevait avec reconnaissance cet appel fait à ses goûts, mais elle ne voyait jamais rien à changer. Les efforts de M. Casaubon pour arriver à une courtoisie parfaite et à des formes de tendresse ne laissaient rien à désirer à ses yeux. Elle en comblait les lacunes par des perfections imaginaires, interprétant son fiancé comme elle interprétait les œuvres de la Providence, et, si parfois elle croyait découvrir des discordances, elle les attribuait à sa propre surdité qui l’empêchait d’entendre les harmonies élevées. N’y a-t-il pas, durant les semaines de fiançailles, beaucoup de lacunes qu’une foi aimante sait combler par une heureuse confiance ?

— Maintenant, me ferez-vous le plaisir, ma chère Dorothée, de me désigner la chambre qui vous plairait le mieux pour en faire votre boudoir ? dit M. Casaubon montrant qu’il connaissait assez la nature des femmes pour comprendre ce genre d’exigence.

— Vous êtes bien bon d’y penser, dit Dorothée, mais je vous assure qu’il me serait plus agréable de voir toutes ces choses décidées sans moi. Laissez la maison telle qu’elle est et comme vous y viviez ; je l’aime bien mieux ainsi, ou décidez vous-même les changements qui vous semblent bons. Je n’ai pas de raison de désirer autre chose.

— Oh ! Dodo, dit Célia, ne veux-tu pas choisir pour ton boudoir la chambre à bow-window du premier étage ?

M. Casaubon les fit entrer dans cette pièce. Le bow-window donnait sur la longue avenue de tilleuls ; le mobilier en était d’un bleu fané, et sur l’un des murs se voyait un groupe de miniatures d’hommes et de femmes en cheveux poudrés. Un morceau de tapisserie recouvrant une porte, représentait un paysage bleu vert sur lequel se détachait un cerf aux couleurs pales. Les chaises et les tables aux longs pieds fragiles étaient faciles à renverser. On eût aisément évoqué dans cette chambre le fantôme d’une de ces anciennes châtelaines au corsage étroit revenant visiter le sanctuaire de son travail. Une petite étagère contenant des volumes in-douze de littérature choisie, complétait l’ameublement.

— Oui, dit M. Brooke, ceci ferait une jolie pièce en l’ornant de quelques nouveaux tableaux, de sofas et autres choses de ce genre. Pour le moment, elle est un peu nue.

— Non, mon oncle, dit Dorothée vivement, ne parlez pas de changer quoi que ce soit, je vous en prie. Il y a tant d’autres choses en ce monde qui auraient besoin d’être changées ! Je voudrais que l’on ne touchât à rien à cause de moi ; c’est aussi votre sentiment, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle en regardant M. Casaubon. Cette chambre était peut-être celle de votre mère quand elle était jeune.

— Précisément, fit-il en inclinant lentement la tête.

— Et voici votre mère, dit Dorothée qui s’était mise à examiner les miniatures. Ce portrait ressemble à celui que vous m’avez apporté, mais il me paraît meilleur. Et cet autre en face, qui est-ce ?

— La sœur aînée de ma mère. Elles étaient, comme vous et votre sœur, les seuls enfants de leurs parents, dont les portraits sont au-dessus des leurs. Les voyez-vous ?

— La sœur est jolie, dit Célia, laissant voir qu’elle avait une opinion moins favorable de la mère de M. Casaubon.

Célia découvrait, non sans quelque surprise, qu’il descendait d’une famille dont les membres avaient été jeunes dans leur temps et où les dames portaient des colliers.

— Elle a un visage très particulier, reprit Dorothée la regardant de plus près. Ces yeux gris profonds, un peu rapprochés… ; ce nez irrégulier et délicat avec une sorte de petite ride et toutes ces boucles poudrées qui retombent par derrière… ; elle me semble, à bien considérer, plutôt étrange que belle. Je ne trouve même pas de ressemblance de famille entre elle et votre mère.

— En effet ; et leurs destinées ne se sont pas ressemblées davantage.

— Vous ne m’en aviez jamais parlé, dit Dorothée.

— Ma tante a fait un fâcheux et malheureux mariage. Je ne l’ai jamais vue.

Dorothée s’étonna un peu, mais sentant qu’il y aurait de l’indiscrétion à faire des questions auxquelles M. Casaubon ne semblait pas désireux de répondre, elle se tourna du côté de la fenêtre pour admirer le paysage. Le soleil venait de percer les nuages, et les tilleuls de l’avenue projetaient leurs ombres alentour.

— N’irons-nous pas au jardin, maintenant ? proposa Dorothée.

— L’église vous intéressera, dit M. Brooke ; c’est une drôle de petite église. Et le village ! il tiendrait tout entier dans une coquille de noix. Soit dit en passant, cela vous plaira, Dorothée, car les chaumières ont l’air d’une rangée d’hospices avec leurs jardinets fleuris de giroflées et autres choses semblables.

— Oui, si vous le voulez bien, reprit Dorothée s’adressant à M. Casaubon. Tout cela m’intéressera.

Il ne lui avait rien dit des habitations de Lowick sinon qu’elles n’étaient « pas mal ».

Ils furent bientôt dans une allée sablée passant entre des bordures de gazon et des groupes d’arbres ; c’était le chemin le plus direct pour aller à l’église. On s’arrêta un moment à la petite porte qui menait au cimetière, pendant que M. Casaubon allait à la cure chercher la clef. Célia, qui s’était un peu attardée, les rejoignit bien vite dès que M. Casaubon se fût éloigné et dit de son petit ton rythmé et saccadé qui semblait éloigner toute intention malicieuse :

— Sais-tu, Dodo, j’ai vu quelqu’un de jeune qui marchait le long d’une allée ?

— Est-ce donc si étonnant, Célia ?

— C’est peut-être un jeune jardinier, vous savez ; pourquoi pas ? dit M. Brooke. J’ai dit à Casaubon qu’il ferait bien de changer de jardinier.

— Non, ce n’était pas un jardinier, dit Célia, c’était un monsieur avec un album à dessin et avec de longs cheveux châtain clair. Je ne l’ai vu que de dos, mais il était tout jeune.

— Le fils du pasteur peut-être, dit M. Brooke. Ah ! voici Casaubon et Tucker avec lui. Vous ne connaissez pas encore Tucker ?

M. Tucker était un de ces pasteurs entre deux âges appartenant au clergé inférieur et généralement pourvus d’un bon nombre de fils. Mais, la présentation faite, il ne ne fut pas question de la famille du révérend, et la fugitive vision de jeunesse de tout à l’heure fut oubliée de tous, excepté de Célia. Elle ne pouvait croire que les boucles châtain clair et la taille svelte du jeune homme eussent quelque rapport avec M. Tucker, lui qui était juste aussi vieux et d’apparence aussi engourdie que devait l’être le vicaire de M. Casaubon. C’était sans doute un excellent homme et digne d’aller au ciel (Célia n’aurait pas voulu passer pour une personne sans principes), mais les coins de sa bouche étaient bien désagréables ! Célia ne pouvait se représenter sans mélancolie le temps qu’elle aurait à passer comme demoiselle d’honneur à Lowick, où le vicaire ne devait même pas avoir de jolis petits enfants dont elle pût s’occuper.

M. Tucker leur fut d’une utilité inappréciable durant leur promenade : le vicaire était en état de répondre à toutes les questions de Dorothée sur les paysans et les autres paroissiens. Il lui assura que tout le monde était heureux à Lowick, qu’il n’y avait pas un habitant dans ces doubles rangées de chaumières à petit loyer qui n’élevât un cochon, et que les petits coins de jardins derrière les maisons étaient tous bien soignés. Les petits garçons étaient vêtus d’excellent velours de coton, et les petites filles, bien tenues, allaient se placer aux environs ou tressaient de la paille à la maison. Il n’y avait pas d’industrie, pas de dissidents non plus et en somme pas trop de vice dans la population, quoique ces braves gens fussent plus occupés en général de leurs intérêts temporels que de ceux de leur âme. Il y avait tant de poules à Lowick que M. Brooke en fit la remarque.

— Vos fermiers, dit-il, laissent un peu d’orge à glaner pour les femmes ! Les pauvres gens pourraient avoir ici leur poule au pot comme le bon roi de France le souhaitait à son peuple. Les Français mangent pas mal de volailles, des volailles maigres, vous savez…

— C’était là un souhait à bon marché, s’écria Dorothée. Les rois sont-ils donc de tels monstres, qu’il faille regarder un souhait pareil comme une vertu royale.

— Si c’était des volailles maigres qu’il leur souhaitait, dit Célia, cela n’était pas si beau ; mais peut-être était-ce des volailles grasses ?

— Oui ; mais le mot ne se trouve pas dans la phrase, ou peut-être était-il subauditum, c’est-à-dire présent dans l’esprit du roi et non prononcé, ajouta M. Casaubon en souriant et en inclinant la tête vers Célia, qui s’empressa de se reculer un peu, car elle ne pouvait souffrir que M. Casaubon la regardât en clignotant.

Dorothée devint silencieuse en reprenant le chemin de la maison. Elle sentait avec une sorte de désappointement humiliant, qu’il n’y avait rien à faire pour elle à Lowick, et dans les quelques minutes qui suivirent, elle songeait déjà qu’elle eût préféré trouver sa future demeure dans une paroisse plus largement dotée de toutes les misères de ce monde afin d’y trouver elle-même plus de devoirs actifs à remplir. Puis, revenant à l’avenir qui s’ouvrait devant elle, elle se fit l’image d’une vie plus complètement dévouée à l’œuvre de son mari, jusqu’au jour où de nouveaux devoirs s’imposeraient à elle. Quelques-uns se révéleraient peut-être alors à son intelligence agrandie et élevée au contact de celle de M. Casaubon.

M. Tucker les quitta bientôt ; quelque affaire professionnelle ne lui permettait pas de rester à déjeuner au manoir ; comme ils revenaient au jardin par la petite porte, M. Casaubon prit la parole :

— Vous me paraissez un peu triste, Dorothée ne seriez-vous pas satisfaite de ce que vous venez de voir ?

— Ce que je ressens est peut-être mal ou insensé, répondit Dorothée avec sa franchise ordinaire ; je souhaiterais presque que les pauvres gens d’ici fussent plus nécessiteux. J’ai eu si rarement l’occasion de me rendre utile ! Sans doute mes notions d’utilité ici-bas sont bien imparfaites, et je sens que j’ai, dans cette voie, tout un apprentissage à faire.

— Sûrement, dit M. Casaubon. Toute position comporte ses devoirs particuliers. La vôtre, comme maîtresse de Lowick, ne manquera pas, je l’espère, de combler toutes vos aspirations.

— Oh ! j’en suis bien sûre ; ne croyez pas que je sols triste.

— Voilà qui est bien. Mais, si vous n’êtes pas fatiguée, nous prendrons pour revenir un autre chemin.

Dorothée n’était nullement fatiguée, et on fit un petit détour jusqu’à un if superbe, gloire héréditaire de la propriété. Comme ils s’en rapprochaient, une forme se détachant sur un fond de verdure sombre, apparut assise sur le banc, en train de dessiner le vieil arbre. M. Brooke, qui marchait devant avec Célia, se retourna pour demander qui était ce jouvenceau.

— C’est un jeune parent à moi, répondit M. Casaubon, un petit-cousin au fait, ajouta-t-il en regardant Dorothée, c’est le petit-fils de la dame dont vous avez remarqué le portrait, de ma tante Julia.

Le jeune homme avait déposé son album et s’était levé. Les boucles touffues de ses cheveux châtain clair et sa grande jeunesse rappelèrent aussitôt la vision entrevue par Célia.

— Dorothée, permettez que je vous présente mon cousin, M. Ladislaw. — Will, miss Brooke !…

Le cousin de M. Casaubon était alors si près d’eux, que, lorsqu’il ôta son chapeau, Dorothée put voir distinctement deux yeux gris très rapprochée, un nez fin et irrégulier traversé par une petite ride et une abondante chevelure rejetée en arrière ; mais la bouche et le menton étaient d’une forme plus accentuée et pour ainsi dire plus farouche que sur le portrait de sa grand’mère. Le jeune Ladislaw ne trouva pas nécessaire de sourire comme s’il se fût trouvé charmé de cette présentation à sa future cousine ; son visage exprima au contraire un mécontentement visible.

— Vous êtes artiste, à ce que je vois, dit M. Brooke prenant l’album et le feuilletant de sa façon familière.

— Non, ce sont de petits croquis qui m’amusent à faire ; il n’y a rien de joli dans cet album, répondit le jeune Ladislaw rougissant peut-être plus encore de mécontentement que de modestie.

— Oh ! voyez cela ! Voici pourtant un joli petit morceau. J’ai travaillé un peu dans cette branche, moi aussi autrefois, vous savez… Regardez-moi cela : c’est, par ma foi, une jolie chose et enlevée, comme nous disions, avec « brio ».

M. Brooke présentait aux deux jeunes filles une grande esquisse à l’aquarelle, représentant un sol pierreux, des arbres et un étang.

— Je suis mauvais juge en ces matières, dit Dorothée non pas avec froideur, mais comme pour protester contre l’appel fait à son goût. Vous savez bien, mon oncle, que je n’admire pas ces tableaux que vous dites si vantés ! Ils ont un langage que je ne comprends pas. Il y a, je suppose, entre la nature et les reproductions de la nature, quelque rapport que je suis trop ignorante pour saisir, de même qu’un vers grec ne me dit rien, alors que vous en comprenez parfaitement le sens.

Dorothée regarda M. Casaubon qui inclina la tête vers elle tandis que M. Brooke continuait avec son sourire nonchalant :

— Dieu me bénisse ! comme on se ressemble peu ! Votre éducation, ma chère enfant, a été fort incomplète sous ce rapport, car c’est précisément ce que vous dédaignez qui convient aux jeunes filles : le dessin, les beaux-arts, etc., etc… Mais vous vous êtes mise à dessiner des plans ; vous ne comprenez pas la morbidezza et ces choses-là. J’espère que vous viendrez chez moi et je vous montrerai ce que j’ai fait dans cette branche, poursuivit-il en s’adressant au jeune Ladislaw, lequel jusque-là observait Dorothée avec une attention profonde.

Ladislaw s’était mis dans la tête que ce devait être une déplaisante personne, puisqu’elle allait épouser Casaubon, et ce qu’elle venait de dire de sa stupidité à propos des tableaux l’aurait confirmé dans son opinion, si même il l’avait crue sincère. Il ne vit pour le moment dans les paroles de Dorothée qu’une critique dissimulée et il se tint pour assuré qu’elle trouvait son esquisse détestable. Il y avait trop de finesse dans sa réponse ! Elle se moquait de lui et de son oncle. Mais quelle voix ! C’était comme la voix d’une âme ayant vécu jadis dans une harpe éolienne. Quelle inconséquence de la nature ! Il n’y avait pas place pour la passion chez une jeune fille qui se décidait à épouser Casaubon ! Cependant il se détourna d’elle et remercia M. Brooke de son invitation.

— Nous verrons ensemble mes gravures italiennes, poursuivit cet excellent homme. J’ai une quantité innombrable de ces choses que j’ai mises de côté depuis bien des années. On se rouille dans ce coin de la province, vous savez… excepté vous, Casaubon, qui persévérez dans vos études ; quant à moi, mes meilleures idées arrivent à être au-dessous de tout… hors d’usage, vous savez… Vous autres, jeunes gens bien doués, gardez-vous-de l’indolence ; c’est l’indolence qui m’a perdu ; sans quoi, il fut un temps ou j’aurais pu réussir à tout !…

— Voilà une petite admonition opportune, dit M. Casaubon ; mais, à présent, nous allons rentrer, de peur que ces jeunes dames ne soient fatiguées de rester debout.

Quand ils se furent éloignés, le jeune Ladislaw se remit à son dessin ; tout en travaillant, sa figure prenait une expression croissante de gaieté et d’animation ; se renversant enfin, la tête en arrière, sur le banc, il partit d’un éclat de rire. C’était l’accueil fait à son œuvre artistique, c’était l’idée de son grave cousin amoureux de cette jeune fille, le commentaire de M. Brooke sur la place qu’il eût pu occuper dans la société sans l’obstacle de son indolence ! Le sentiment du ridicule que possédait Will Ladislaw animait agréablement ses traits : c’était la pure jouissance du comique sans nul mélange de ricanement ou de vanité personnelle.

— À quoi se destine votre neveu, Casaubon ? dit M. Brooke tout en marchant.

— Mon cousin, vous voulez dire, et non pas mon neveu.

— Oui, oui, cousin… mais je veux parler de la carrière, vous savez…

— Je ne puis malheureusement vous répondre d’une façon précise. En quittant Rugby, il a refusé d’entrer dans une université anglaise où je l’aurais mis volontiers, et il a préféré aller étudier à Heidelberg, ce qui n’est pas, à mon avis, un acheminement à une carrière régulière. Aujourd’hui, il désire retourner à l’étranger sans autre but spécial que le vague projet d’acquérir ce qu’il appelle de la culture, préparation à quelque chose qu’il ignore lui-même. En somme, il se refuse à choisir une profession.

— Il n’a, je suppose, d’autres moyens que ceux que vous lui fournissez ?

— Je lui ai toujours donné à entendre ainsi qu’à ses amis que je lui fournirais, dans des limites modestes, ce qui était nécessaire à son éducation littéraire et pour le mettre dans le monde sur un pied convenable. Je suis tenu de remplir les espérances que je lui ai données, dit M. Casaubon en exposant sa conduite sous le jour de la plus simple rectitude ; trait de délicatesse que Dorothée ne manqua pas de remarquer et d’admirer.

— Il a soif de voyager ; peut-être deviendra-t-il un jour un Bruce ou un Mungo-Park, dit M. Brooke, Moi aussi, j’ai eu cela dans ma jeunesse.

— Non, il n’a de goût ni pour l’exploration ni pour le développement de notre géognosie ; si c’était chez lui un goût bien prononcé, je pourrais l’approuver, sans toutefois le féliciter, de choisir une carrière qui se termine si souvent par une mort violente ou prématurée. Mais il est si éloigné d’aspirer à une connaissance plus parfaite de notre surface terrestre, qu’il préférerait, dit-il, ne pas connaître les sources du Nil et qu’il existât encore certaines régions inconnues réservées comme des terrains de chasse à l’imagination poétique.

— Eh bien, il y a du vrai là dedans, vous savez, dit M. Brooke qui, certainement, avait l’esprit impartial.

— Je l’attribuerais plutôt à l’instabilité de son caractère, toujours opposé à la perfectibilité en toutes choses, ce qui serait de mauvais augure pour lui dans n’importe quelle profession, laïque ou sacrée, à supposer qu’il veuille se soumettre à la règle ordinaire au point d’en choisir une.

— Peut-être a-t-il des scrupules fondés sur son inaptitude, dit Dorothée qui s’attachait à trouver une explication favorable. Le droit et la médecine sont des professions sérieuses, n’est-il pas vrai, puisque la vie et la fortune de nos semblables en dépendent ?

— Sans doute ; mais je crains que mon jeune parent Will Ladislaw ne soit rebelle à ces sortes de carrières par l’aversion qu’il a de toute application continue et de ces connaissances exactes qui en sont l’indispensable instrument, mais qui ne sauraient flatter des goûts indépendants ni fixer un esprit indulgent à soi-même ! Je lui répète souvent ce qu’Aristote a établi avec une si admirable concision, c’est-à-dire que l’accomplissement d’un travail quelconque, pris pour but, réclame d’abord l’exercice de beaucoup d’énergies ou de capacités acquises d’un ordre secondaire, exercice qui demande de la persévérance. Je lui ai montré mes propres volumes manuscrits représentant le travail de plusieurs années, simple travail préparatoire pour une œuvre non encore accomplie ; mais je n’ai rien obtenu. Il ne répond à ces sages raisonnements qu’en se qualifiant de « Pégase » et appelant toute espèce de travail régulier « un harnais ».

Célia se mit à rire, étonnée que M. Casaubon pût dire quelque chose de tout à fait amusant.

— Eh bien, vous savez, il se pourrait qu’il devînt un jour un Byron, un Chatterton, un Churchill, etc., rien n’est impossible, dit M. Brooke. Le laisserez-vous voyager en Italie ou dans n’importe quel pays de son choix ?

— Oui, nous sommes convenus que je lui en fournirais les moyens dans des limites raisonnables pour une année environ ; il n’en demande pas davantage. Je le laisserai faire l’épreuve de sa liberté.

Dorothée regarda M. Casaubon avec ravissement.

— C’est bien à vous, dit-elle, c’est noble. Après tout, il se peut bien, n’est-ce pas ? que les hommes aient en eux quelque vocation qui ne leur apparaisse pas clairement à eux-mêmes. Nous les croyons paresseux et indécis, tandis qu’ils sont en voie de développement. Nous devons, je crois, être très patients les uns envers les autres.

— C’est sans doute ton état de fiancée qui te fait considérer la patience comme une bonne chose, dit Célia, dès qu’elles se trouvèrent seules occupées à se débarrasser de leurs manteaux.

— Tu veux dire que j’en manque, Célia ?

— Oui, quand les autres ne font pas et ne disent pas absolument ce que tu veux.

Célia avait beaucoup moins peur de parler franchement à Dorothée depuis ses fiançailles ; l’érudition lui semblait plus digne de pitié que jamais.


CHAPITRE X


Le jeune Ladislaw s’abstint d’aller voir M. Brooke, et, à quelques jours de là, M. Casaubon mentionna en passant le départ de son jeune cousin pour le continent, semblant indiquer son désir d’éviter les questions. Will, d’ailleurs, donnait libre carrière à sa fantaisie dans la vaste arène de l’Europe, sans préciser le lieu ou le but qui l’attirait davantage. Le génie, pensait-il, doit avant tout s’affranchir de toute entrave : assuré d’un libre essor, il peut laisser venir à lui ces messagers de l’univers qui le pousseront à l’œuvre pour laquelle il est désigné, et attendre les chances sublimes qui s’offriront à lui. Mais il est différentes manières d’attendre, et, si Will en avait de bonne foi essayé plus d’une, il faut croire que les circonstances propres à éveiller tout d’un coup son génie n’étaient pas encore venues, l’univers ne lui avait pas encore fait signe. La fortune de César lui-même n’avait été à une certaine époque qu’un vaste pressentiment. Nous n’ignorons pas que des organismes actifs peuvent se cacher sous des embryons impuissants. Le monde est, en somme, rempli d’analogies grosses d’espérances et de jolis œufs de réussite douteuse appelés possibilités.

Will voyait assez clairement chez Casaubon les résultats misérables d’une longue incubation qui n’avait jamais rien fait éclore ; et, sans la gratitude à laquelle il était tenu, il eût ri de ce travail soutenu, de ces inutiles rangées de manuscrits, de ce triste flambeau de théorie savante qui semblaient donner raison à sa propre conduite et l’encourager dans son généreux abandon aux intentions de l’univers à son égard. Il regardait cet abandon à la destinée comme une preuve de génie et ce n’est pas non plus une preuve du contraire ; car le génie ne consiste ni dans l’orgueil ni dans l’humilité, mais dans la faculté d’accomplir non pas toutes choses en général, mais une certaine œuvre en particulier. Laissons donc partir Ladislaw pour le continent sans nous prononcer sur son avenir. Entre toutes les formes d’erreurs, méfions-nous surtout de celle qui consiste à prophétiser. Mais gardons-nous d’un jugement précipité vis-à-vis de M. Casaubon tout autant que de son jeune cousin ; gardons-nous également de toute prévention. Ne tenons compte que dans une certaine mesure du dédain de mistress Cadwallader pour la prétendue grandeur d’âme de son voisin l’homme d’Église, de la triste opinion qu’avait sir James Chettam des jambes de son rival, de la difficulté de M. Brooke à faire jaillir les idées de l’esprit de son hôte et enfin des critiques de Célia sur le physique de cet érudit d’un âge mûr.

D’ailleurs, si M. Casaubon se servait, en parlant, d’une rhétorique un peu froide, il n’est pas certain qu’il n’y eût en lui quand même un fond solide et de beaux sentiments. Un immortel naturaliste, interprète d’hiéroglyphes, n’a-t-il pas écrit des vers détestables ? Sont-ce des manières gracieuses et le don de la conversation qui ont contribué aux progrès de la théorie du système solaire ? Laissons donc de côté les jugements superficiels pour reporter notre attention sur l’idée qu’un homme se fait de lui-même, de sa vie et de ses facultés, pour essayer de comprendre à travers quels obstacles il poursuit ses travaux journaliers, pour voir ce que les années ont inscrit au fond de son cœur d’espérances trompées ou ce qu’elles y ont enraciné d’illusions.

M. Casaubon était pour lui-même le centre de son monde à lui : Si l’auteur d’une Clef de toutes les mythologies était trop disposé à ne considérer les autres qu’au point de vue de sa convenance personnelle et comme providentiellement créés à son usage, n’oublions pas que ce trait de caractère ne nous est pas tout à fait étranger, et qu’il réclame comme toutes les autres espérances trompeuses des mortels, un peu de notre pitié.

Après tout, l’affaire de son mariage avec miss Brooke le touchait de plus près que pas une des personnes que nous avons vues s’en occuper pour le désapprouver ; et, dans la situation présente j’éprouve plus de tendre compassion pour l’expérience qu’il fait du bonheur que pour le désappointement de l’aimable sir James ; car, en vérité, l’approche du jour de son mariage n’excitait chez M. Casaubon aucune ardeur nouvelle, et ce jardin du mariage dont les sentiers, selon tous les usages reçus, devaient être bordés de fleurs, persistait à ne pas se montrer à lui sous un aspect plus enchanteur que les voûtes antiques sous lesquelles, jusqu’ici, il avait erré seul, le flambeau de la science à la main. Il ne s’avouait pas à lui-même, encore moins eût-il avoué à un autre son étonnement de ce qu’ayant conquis une jeune fille charmante et de noble cœur, il n’eût pas conquis en même temps cette joie parfaite de l’âme qu’il avait toujours regardée comme un objet accessible aux efforts persévérants.

L’infortuné M. Casaubon s’était imaginé que sa longue et laborieuse vie de célibat avait accumulé en sa faveur un intérêt composé de joies et de plaisirs et aussi qu’on lui saurait toujours gré de la part d’affection qu’il donnerait aux autres. Et, dans ces circonstances de vie presque trop heureuses, il ne savait à quoi attribuer une certaine froideur de sentiment qui l’envahit au moment même où sa joie impatiente eût dû être la plus vive, au moment où il échangeait la tristesse habituelle de sa bibliothèque de Lowick pour des visites à la Grange. C’était là une pénible expérience qu’il était condamné à subir dans la solitude, comme il avait déjà traversé seul aussi ces désespoirs qui l’avaient parfois envahi, tandis qu’il travaillait péniblement à se faire jour dans les marais de la littérature, sans voir le but se rapprocher de lui. Et sa solitude était la pire de toutes, car elle fuyait toute sympathie. Il souhaitait que Dorothée le crût aussi heureux qu’il convenait de l’être à son prétendant accepté ; pour ce qui regardait ses travaux, il s’appuyait sur la naïve confiance et le respect d’enfant que Dorothée avait pour lui ; il aimait à l’exciter encore par ses récits, et il s’encourageait ainsi lui-même à espérer. En lui parlant, il lui exposait son œuvre et ses intentions pour l’avenir avec la confiance réfléchie d’un pédagogue ; et, dans ces moments-là, il se débarrassait du froid auditoire imaginaire qui peuplait d’ordinaire les heures pénibles de son travail d’un brouillard confus d’ombres élyséennes.

Quant à Dorothée, que de perspectives nouvelles lui ouvraient ses conversations avec M. Casaubon sur son grand ouvrage, elle qui ne connaissait guère autre chose que la plate Histoire universelle mise à la portée des jeunes filles ! Ce sentiment de tout ce qui se révélait à elle, cet étonnement de se sentir mise en relation plus proche avec les anciens stoïciens et les philosophes de l’époque alexandrine, dont les idées ne différaient pas absolument des siennes, tenait en éveil son ardente aspiration à découvrir une règle de conduite définie, qui mettrait sa vie et sa doctrine à elle en rapport intime avec cette antiquité merveilleuse dont l’influence se communiquerait à ses actions. Elle acquerrait certainement cette science complète. M. Casaubon lui apprendrait tout ; elle se réjouissait d’avance à la pensée d’être initiée aux idées les plus élevées, comme elle se réjouissait à la pensée de son mariage, confondant dans son cœur les vagues notions qu’elle avait de cette double initiation. On aurait tort de croire que Dorothée, en ambitionnant de participer à la science de M. Casaubon, n’eût en vue qu’un simple et secondaire accroissement de connaissances. À Freshitt et à Tipton, l’opinion, il est vrai l’avait déclarée une personne de mérite ; mais, si cette épithète ne s’applique qu’à une certaine capacité d’apprendre et d’agir, étrangère au caractère même, elle n’était pas faite pour elle.

Toute son acidité d’apprendre venait chez elle d’un courant intérieur de mobiles sympathiques qui entraînait habituellement toutes ses idées et toutes ses impulsions. Elle ne demandait pas à faire étalage de sa science ni à s’en servir en dehors du champ matériel de ses actions ; si elle avait écrit un livre, elle l’aurait fait, comme sainte Thérèse, sous l’impulsion d’une puissance supérieure contraignant sa conscience. Mais elle aspirait à je ne sais quoi d’indéfini qui pourrait remplir sa vie d’une tâche à la fois rationnelle et passionnée ; or, comme le temps des visions célestes et des voix d’en haut était passé, comme la prière élevait ses aspirations sans pour cela l’instruire davantage, quelle autre lampe conductrice lui restait-il que la science ? c’étaient évidemment les hommes instruits qui possédaient l’huile de cette lampe, et quel homme était plus instruit que M. Casaubon ?

Ainsi, durant ces courtes semaines, la confiance joyeuse et reconnaissante de Dorothée ne faiblit pas un instant, et, si son amoureux ressentit parfois une sorte de lassitude ou d’affaissement, il ne put jamais l’attribuer à un relâchement dans l’intérêt affectueux que lui portait sa fiancée.

La saison était assez belle encore pour les encourager dans leur projet de pousser jusqu’à Rome leur voyage de noces, et M. Casaubon, désirant consulter certains manuscrits du Vatican, y tenait beaucoup.

— Je regrette pourtant que votre sœur ne vous accompagne pas, dit-il un matin, quelque temps après qu’il eut été prouvé que Célia se refusait à être du voyage et que Dorothée ne le souhaitait pas davantage.

— Vous aurez bien des heures de solitude, Dorothée ; car je serai forcé d’utiliser le plus possible le temps de notre séjour à Rome, et je me sentirais plus libre si je vous savais une compagne.

Ces mots : « Je me sentirais plus libre » retentirent douloureusement au cœur de Dorothée. Pour la première fois en parlant à M. Casaubon, elle rougit de mécontentement.

— Il faut que vous m’ayez bien mal comprise, dit-elle, si vous pensez que je ne saurais pas apprécier la valeur de votre temps, si vous pensez que je ne renoncerais pas volontiers à tout ce qui serait un obstacle au but que vous vous proposez.

— C’est bien aimable à vous, ma chère Dorothée, dit M. Casaubon sans remarquer le moins du monde qu’elle fût blessée ; mais, si vous aviez auprès de vous une dame ou une amie pour vous tenir compagnie, je pourrais vous confier toutes deux aux soins d’un cicerone, et nous accomplirions ainsi deux tâches dans le même temps.

— Ne me parlez plus de cela, je vous en prie, répliqua Dorothée avec quelque hauteur. — Mais, craignant aussitôt d’avoir eu tort, et se tournant vers lui, elle posa sa main sur la sienne, ajoutant d’un ton de voix adouci :

— Ne vous préoccupez pas de moi, j’aurai tant de choses pour remplir ma pensée et mes heures quand je serai seule, et Tantripp, d’ailleurs, me suffira parfaitement. Célia s’ennuierait et je ne voudrais pour rien au monde qu’elle m’accompagnât.

Il était temps de s’habiller. On donnait, ce jour-là, un grand dîner, le dernier des dîners de cérémonie, préliminaires obligés du mariage, qui avaient eu lieu à la Grange ; Dorothée fut ravie d’avoir une raison de s’esquiver au premier son de la cloche, comme si elle eût eu besoin pour se préparer de plus de temps que d’habitude. Il lui répugnait de se sentir irritée pour un motif qu’elle ne pouvait même pas bien s’expliquer ; car, malgré qu’elle n’eût pas voulu manquer de sincérité, sa réponse à M. Casaubon n’avait pas touché le véritable point sensible qui avait été froissé en elle. Les paroles de M. Casaubon avaient été tout à fait raisonnables, et pourtant elles avaient fait naître dans l’âme de Dorothée comme un vague sentiment d’éloignement entre elle et lui.

— Il faut que je sois dans un état d’esprit étrangement faible et égoïste, se dit-elle. Comment puis-je ne pas comprendre qu’un mari qui m’est tellement supérieur ait moins besoin de moi que je n’ai besoin de lui !

S’étant convaincue que M. Casaubon était absolument dans le vrai, elle reprit sa tranquillité d’esprit, et, lorsqu’elle parut au salon dans sa robe gris d’argent, elle offrait une charmante image de dignité sereine avec les simples bandeaux de ses cheveux bruns partagés sur le front et ramenés par derrière en masses épaisses, conservant toujours dans ses manières et dans son expression une simplicité étrangère à toute recherche d’effet. Lorsque Dorothée se trouvait au milieu du monde, elle semblait parfois respirer un air de repos et de calme, comme une image de sainte Barbara contemplant du haut de sa tour la pure atmosphère autour d’elle. Mais ces intervalles de quiétude faisaient d’autant plus remarquer l’énergie de ses paroles et la force de son émotion lorsque quelque appel extérieur l’avait touchée.

Elle fut, naturellement, le sujet de maintes observations, ce soir-la ; car le dîner était nombreux et composé d’éléments plus variés (dans la partie masculine de la société) qu’aucun de ceux qu’on eût encore donnés à la Grange depuis l’arrivée des miss Brooke chez leur oncle. On y remarquait M. Vincy, manufacturier, récemment élu maire de Middlemarch, son beau-frère, banquier philanthrope doué dans la ville d’une grande notoriété, méthodiste pour les uns, hypocrite aux yeux des autres. La présence de plusieurs personnes de professions variées donna à mistress Cadwallader l’occasion de regretter le temps où les divers rangs de la société ne se confondaient pas ainsi et de déclarer que les invitations trop étendues de M. Brooke marquaient bien le relâchement de mœurs qu’il avait contracté dans ses voyages, en même temps que son habitude d’entrer beaucoup trop vite dans toutes les idées nouvelles.

À peine miss Brooke avait-elle, le dîner fini, franchi le seuil de la salle à manger, que des exclamations se tirent entendre.

— Une belle femme, cette miss Brooke, une femme remarquablement belle, par Dieu ! prononça d’une voix forte et profonde M. Standish, le vieil avoué, qui, à force de fréquenter la noblesse territoriale, était devenu lui-même propriétaire foncier et se plaisait à marquer ses discours d’une empreinte distinguée en rapport avec sa position.

Il paraissait s’être adressé à M. Bulstrode, le banquier ; mais celui-ci, qui n’aimait ni le grossier ni le profane, se contenta de s’incliner. La remarque fut relevée par M. Chichely, célibataire entre deux âges, aux cheveux rares, arrangés avec soin, renommé comme homme de sport, dont le teint se rapprochait de la couleur d’un œuf de Pâques, et dont le maintien impliquait qu’il avait conscience de son apparence distinguée.

— Oui, dit-il, mais ce n’est pas mon genre de femme. J’aime les femmes qui se dépensent un peu pour nous plaire. Il devrait toujours y avoir chez la femme un peu de coquetterie, ce genre de provocation nous est agréable et nous sommes d’autant plus heureux qu’elles se donnent plus de peine pour nous séduire.

— Cela est assez vrai, dit M. Standish, de joyeuse humeur. Eh ! par Dieu ! n’est-ce pas ce qu’elles font d’ordinaire ? Je présume que c’est pour répondre à quelques sages desseins cachés que la Providence les a faites ainsi, eh ! Bulstrode.

— Pour moi, répliqua M. Bulstrode, je vois autre chose dans la coquetterie ; c’est au démon plutôt que je l’attribuerais.

— Eh ! assurément ! Il y a toujours un petit démon dans une femme, dit M. Chichely, dont la théologie avait un peu souffert de l’intérêt qu’il portait au beau sexe ; je les aime blondes avec une certaine démarche et un col de cygne. Entre nous, la fille du maire est plus à mon goût que miss Brooke et que miss Célia sa sœur. Si j’étais à marier, je choisirais miss Vincy de préférence aux deux autres.

— Eh bien, faites votre cour ! faites votre cour ! dit en riant M. Standish ; vous voyez que ce sont les hommes entre deux âges qui sont les maîtres du jour.

M. Chichely secoua la tête d’une façon significative. Il ne s’agissait pas de courir le risque de se faire accepter par la femme de son choix.

Cette miss Vincy, qui avait l’honneur d’être l’idéal de M. Chichely, n’était pas du dîner, bien entendu ; car M. Brooke, toujours soucieux de ne rien compromettre, n’eût pas aimé que ses nièces se rencontrassent avec la fille d’un industriel de Middlemarch autrement qu’en public et par hasard. Personne parmi les dames invitées qui ne pût agréer à lady Chettam ou à mistress Cadwallader. Mistress Renfrew, veuve d’un colonel, était une personne d’une éducation irréprochable, et qu’une maladie avait rendue particulièrement intéressante, une maladie à laquelle les médecins n’entendaient rien et qui, en dépit de leur art et de leur science, semblait ne plus pouvoir attendre de secours que d’un charlatan. Lady Chettam, qui attribuait sa remarquable santé à des amers préparés chez elle, combinés à des soins médicaux constants, comprit admirablement tous les symptômes de la maladie de mistress Renfrew, et l’inutilité absolue dans son cas de tous médicaments fortifiants.

— Que font donc de leur savoir tous ces médecins, ma chère, dit la douce autant que majestueuse douairière, en se tournant d’un air réfléchi vers mistress Cadwallader, tandis que l’attention de mistress Renfrew était dirigée d’un autre côté. Son mal doit être de l’hydropisie ; il n’y a pas encore d’enflure, mais elle est à l’intérieur. Ne pensez-vous pas comme moi que ce qu’elle devrait prendre, ce sont des remèdes desséchants, ou des bains d’air chaud et sec ?

— Qu’elle essaye donc alors des brochures d’un certain personnage, murmura mistress Cadwallader, tandis que les hommes revenaient au salon. Il n’a pas besoin d’être desséché, celui-là !

— Qui donc, ma chère ?

— Le fiancé, Casaubon. Et certainement, depuis ses fiançailles, il s’est encore desséché davantage… La flamme de la passion, je suppose…

— Je le crois bien éloigné d’avoir une bonne constitution, dit lady Chettam en baissant encore la voix. Et puis ses études sont si sèches, comme vous dites.

— Réellement, à côté de sir James, il a l’air d’une tête de mort recouverte d’un peu de peau pour la circonstance. Retenez bien mes paroles. Dans un an d’ici, elle le détestera. À présent, elle le regarde comme un oracle, peu à peu elle en viendra à l’autre extrême. Que de légèreté, mon Dieu !

— C’est tout à fait choquant ; je crains qu’elle ne soit entêtée. Mais, dites-moi, vous savez tout ce qui le concerne ? Y a-t-il quelque chose de vraiment laid ? Quelle est la vérité ?

— La vérité ? Il est aussi mauvais qu’un faux remède, désagréable à prendre et sûr d’incommoder !

— C’est bien ce qu’il pouvait y avoir de pire, dit lady Chettam avec une conception si nette de ce faux remède qu’il lui semblait avoir appris sur les vilains côtés de M. Casaubon quelque chose de parfaitement clair. Et pourtant James ne veut rien entendre contre miss Brooke ; il dit qu’elle est toujours la plus parfaite des femmes.

— C’est un généreux sentiment. Mais, comptez-y, il préfère la petite Célia et elle l’apprécie. Je pense que vous aimez ma petite Célia ?

— Certainement ! elle a plus de goût pour les géraniums et elle paraît plus docile, quoiqu’elle n’ait pas la beauté élégante de sa sœur. Mais, puisque nous parlons médecine, dites-moi donc quelque chose de ce jeune médecin, M. Lydgate ? On le dit remarquablement habile ; il en a certainement l’air ; quel beau front, en vérité !

— C’est un gentleman ; je l’ai entendu causer avec Humphrey, il cause bien.

— Oui, je sais par Bulstrode qu’il est des Lydgate du Northumberland ; il est réellement fort bien apparenté. On ne s’y attendait pas chez un praticien de cette espèce. Pour ma part, je préfère qu’un médecin reste autant que possible sur le même pied que les inférieurs ; il n’en est souvent que plus habile. Rappelez-vous ce pauvre Hicks ! je ne l’ai jamais vu se tromper ; il était un peu grossier et avait des manières de boucher, mais il connaissait ma constitution. Sa mort si prompte a été une grande perte pour moi. Grand Dieu ! quelle conversation animée entre miss Brooke et ce M. Lydgate.

— Elle parle chaumières et hôpitaux avec lui, dit mistress Cadwallader, qui avait l’oreille prompte et la faculté d’interprétation rapide. Je crois que c’est une espèce de philanthrope ; aussi fera-t-il bien l’affaire de Brooke.

— James, dit lady Chettam s’adressant à son fils, amenez-moi M. Lydgate et présentez-le-moi. Il faut que je me rende un peu compte de lui.

L’aimable douairière se déclara ravie de cette occasion de faire la connaissance de M. Lydgate, ayant entendu parler de sa nouvelle manière de traiter la fièvre.

M. Lydgate possédait ce don professionnel d’avoir toujours l’air parfaitement sérieux et attentif, quelques absurdités qu’on lui débitât, et le regard concentré de ses yeux noirs en faisait un auditeur incomparable. Il ressemblait aussi peu que possible au regrettable Hicks, surtout par un certain ravinement d’élégance négligée qu’on remarquait à la fois dans sa mise et dans son langage. Il sut cependant gagner en grande partie la confiance de lady Chettam. Il confirma l’opinion de cette dame que son propre tempérament était très particulier, plus particulier même que bien d’autres. Il n’approuvait pas un traitement trop débilitant avec application de ventouses inutiles, ni d’autre part un usage constant de porto et de quinquina. Il avait une manière de répondre : « Je le pense aussi, » si pleine de déférence pour l’idée que la malade s’était faite de son état, qu’elle conçut la meilleure opinion de ses talents.

— Je suis tout à fait charmée de votre protégé, dit-elle à M. Brooke au moment de s’en aller.

— Mon protégé ?… Mon Dieu ! qui est-ce donc ?… dit M. Brooke.

— Ce jeune Lydgate, le nouveau médecin ; il me paraît entendre admirablement son métier.

— Oh ! Lydgate ! Ce n’est pas mon protégé, vous savez ! Mais je connaissais un de ses oncles qui m’a écrit à son sujet. Pourtant je le crois capable de devenir un médecin de premier ordre ; il a étudié à Paris comme Broussais ; il a des idées, vous savez, il veut élever le niveau de sa profession. Lydgate a beaucoup d’idées très neuves sur la ventilation, la diète et autres choses encore, conclut M. Brooke après avoir été reconduire lady Chettam et revenant se joindre par politesse à un groupe de messieurs de Middlemarch.

— Qu’on me pende, mais pensez-vous qu’il soit bien raisonnable de renverser l’ancienne médecine qui a fait les Anglais ce qu’ils sont ? observa M. Standish.

— La science médicale est restée jusqu’ici parmi nous à un degré bien inférieur, dit M. Bulstrode qui parlait d’une voix faible et avait l’air maladif. Pour ma part, je salue avec joie l’arrivée de M. Lydgate. J’espère trouver de bonnes raisons pour confier à ses soins le nouvel hôpital.

— Tout cela est bel et bien, dit M. Standish, qui n’aimait pas beaucoup M. Bulstrode ; si vous tenez à ce qu’il fasse ses expériences sur les malades de votre hôpital, et à ce qu’il tue quelques personnes par charité, je n’y fais pas d’objection. Mais je n’ai aucune envie d’ouvrir ma bourse pour que l’on tente des expériences sur ma personne, j’aime les traitements dont on a déjà fait l’épreuve.

— Je serais, quant à moi, satisfait de n’importe quel traitement qui me guérirait sans me réduire à l’état de squelette, comme ce pauvre Crainger, dit le maire, M. Vincy, homme florissant qui eût pu poser pour une étude de chair en contraste frappant avec le teint de moine franciscain de M. Bulstrode. C’est une chose particulièrement dangereuse que de rester exposé sans aucune ouate pour vous garantir, aux atteintes de la maladie, comme l’a dit quelqu’un et je trouve cela absolument vrai.

M. Lydgate s’était retiré de bonne heure, et il eût trouvé cette soirée parfaitement ennuyeuse, sans la nouveauté de certaines présentations, et en particulier sans la connaissance qu’il venait de faire de miss Brooke. Sa brillante jeunesse, son mariage prochain avec un vieil érudit fané et l’intérêt qu’elle prenait aux questions d’utilité publique donnaient à cette jeune femme l’attrait piquant d’une réunion de qualités assez rares à rencontrer.

— C’est une généreuse créature que cette belle jeune fille, mais un peu trop sérieuse, pensa-t-il. Il est fatigant de causer avec de telles femmes. Elles veulent toujours des raisons à tout, et avec cela elles sont trop ignorantes pour comprendre les véritables raisons d’aucune question et elles finissent par en revenir à leur sens moral pour régler toutes choses selon leur goût.

Miss Brooke n’était évidemment pas le genre de femme de M. Lydgate, pas plus que celui de M. Chichely. Aux yeux de ce dernier, déjà mûr, elle semblait être une erreur de la nature, faite pour renverser sa confiance dans les causes finales, sa conviction étant que les belles jeunes femmes étaient faites pour les célibataires à face rouge. Mais Lydgate était moins mûr d’esprit, et l’avenir pouvait bien lui réserver encore des expériences qui lui feraient juger différemment des qualités les plus parfaites de la femme.

Aucune de ces personnes ne revit plus cependant miss Brooke sous son nom de jeune fille. Peu de temps après cette soirée, elle était devenue mistress Casaubon et elle était en route pour Rome.



CHAPITRE XI


Le fait est que Lydgate se sentait déjà fasciné par une femme entièrement différente de miss Brooke ; il ne croyait en aucune façon avoir perdu son équilibre ni être devenu amoureux, mais il avait dit de cette femme : « Elle est la grâce personnifiée, c’est une jeune fille accomplie et vraiment adorable ; toutes les femmes devraient être ainsi, comparables à une exquise musique. » Il regardait les femmes, en général, comme tout autre fait sérieux de la vie, qu’il fallait juger en philosophe et pénétrer par la science. Mais Rosemonde Vincy semblait posséder le vrai charme mélodieux qu’il aimait, et du moment qu’un homme rencontre la femme de ses rêves, n’eût-il nullement l’intention de se marier, la question de savoir s’il restera ou non célibataire dépendra en général de la volonté de la jeune fille beaucoup plus que de la sienne. Lydgate ne songeait pas au mariage quant à présent. Il lui fallait d’abord se tracer un bon et sûr sentier en dehors de la grande voie frayée ouverte à tous. Il avait vu miss Vincy apparaître et s’élever à son horizon dans le même temps à peu près qu’il avait fallu à M. Casaubon pour se fiancer et pour se marier ; mais ce savant gentleman était en possession d’une fortune considérable ; il avait amassé des notes volumineuses et s’était acquis cette sorte de réputation qui précède l’accomplissement d’une œuvre et qui souvent forme la plus grande partie de la renommée d’un homme. Il prenait une femme pour orner la dernière étape de la course de sa vie, pour être auprès de lui comme une petite lune qui n’apporterait pas de changement fâcheux dans ses habitudes. Lydgate était jeune, pauvre, ambitieux ; il avait devant lui son demi-siècle de vie, et il était venu à Middlemarch pour accomplir une tâche qui n’était pas précisément propre à faire sa fortune ni même à lui assurer un fameux revenu. Prendre femme dans ces conditions, est quelque chose de plus qu’une simple question d’agrément, quelque importance qu’ait l’agrément en cette affaire, et Lydgate était disposé à lui assigner la première place entre toutes les qualités de la femme. À son goût, et il n’avait pu en juger que par une seule conversation, miss Brooke, malgré son incontestable beauté, devait manquer de cette sorte de charme.

Elle n’envisageait pas les choses au point de vue essentiellement féminin ; en compagnie d’une pareille femme, on ne rencontrait, pour se reposer de son grand labeur, qu’un nouveau travail à accomplir, en rentrant, au lieu de se trouver transporté dans un véritable paradis avec de doux rires pour remplacer le chant des oiseaux et des yeux bleus en guise de ciel.

Rosemonde Vincy avait un goût parfait en matière de toilette ; elle possédait cette taille de nymphe et ce teint des blondes qui permettent une très grande variété de choix dans la coupe et la couleur des étoffes. On la regardait comme la fleur de la pension de mistress Lemon, la première pension du comté, où l’instruction comprenait tout ce qui peut former une femme accomplie dans toutes les branches, voire même la manière de monter en voiture et d’en descendre.

Mistress Lemon, elle-même, avait toujours proposé miss Vincy en exemple ; pas une élève, disait-elle, ne surpassait cette jeune personne comme qualités d’esprit et facilité de conversation ; et quant à son exécution au piano, elle était tout à fait hors ligne. Nous ne pouvons empêcher les gens de parler de nous comme ils l’entendent. Mais il suffisait de la seule apparition de Rosemonde pour dissiper toutes les préventions qu’eussent pu faire concevoir contre elle mistress Lemon et ses louanges.

Il était impossible que Lydgate demeurât plus longtemps à Middlemarch sans apercevoir cette vision charmante et sans faire la connaissance de la famille Vincy ; car, bien que M. Peacock, dont il avait acheté la clientèle, n’eût pas été leur médecin, il avait beaucoup de malades parmi leurs parents et leurs amis. Quelle personnalité importante de Middlemarch n’était pas apparentée ou liée avec les Vincy ?

Ces Vincy étaient d’anciens manufacturiers, à la tête d’une bonne et grande maison depuis trois générations, pendant lesquelles il s’était fait, naturellement, plusieurs mariages entre eux et leurs voisins plus ou moins distingués. La sœur de M. Vincy avait fait un riche mariage en acceptant M. Bulstrode qui, étranger il la ville et d’origine peu connue, avait eu le bon goût de s’allier avec une vraie famille de Middlemarch ; d’autre part, M. Vincy avait un peu dérogé en épousant la fille d’un aubergiste, mais on avait de ce côté une brillante perspective de fortune, car la sœur de mistress Vincy, seconde femme de M. Featherstone, était morte sans enfants, depuis bien des années déjà, et il était à croire que ses neveux et nièces gagneraient l’affection du riche et vieux Featherstone.

Or, il se trouva que M. Bulstrode et M. Featherstone, deux des plus notables clients de Peacock, avaient, pour des raisons différentes, fait un accueil exceptionnellement aimable à son successeur ; celui-ci avait, en s’installant à Middlemarch, excité bien des oppositions, mais gagné aussi beaucoup de partisans. M. Wrench, le médecin de la famille Vincy, ne se gêna pas pour traiter légèrement la science professionnelle de Lydgate, et il n’y avait pas d’histoire sur lui qui ne fût rapportée dans tous ses détails chez les Vincy, où l’on recevait beaucoup.

Rosemonde souhaitait tout bas que son père invitât M. Lydgate. Elle était lasse des individus et des visages qu’elle avait, tous les jours, sous les yeux, des profils plus ou moins irréguliers, des façons et des propos de tous ces jeunes gens de Middlemarch qu’elle avait connus enfants. Elle s’était trouvée en pension avec des jeunes filles d’une position supérieure à la sienne et dont les frères (elle n’en doutait pas) l’eussent intéressée bien plus que ses camarades forcés de Middlemarch.

M. Vincy était, de son côté, plus disposé à vivre en bons termes avec tout le monde, qu’à prendre parti pour ou contre les gens ; un alderman sur le point de devenir maire est tenu d’étendre le cercle de ses relations ; mais rien ne le pressait de faire si vite la connaissance d’un nouveau venu, il avait pour le moment bien assez d’hôtes à sa table toujours abondamment servie. Cette table restait souvent couverte des reliefs du déjeuner de famille longtemps après que M. Vincy était parti pour son bureau avec son second fils, et que dans la salle d’étude miss Margan avait commencé ses leçons du matin avec les filles cadettes. La table attendait le flâneur éternel de la famille, qui trouvait beaucoup moins désagréable de causer un dérangement aux autres que de se lever quand on l’appelait.

Tel était l’état des choses par une matinée de ce même mois d’octobre où nous avons vu dernièrement M. Casaubon faire une visite à la Grange. Malgré la chaleur suffocante d’un grand feu qui avait fait fuir l’épagneul au bout de la chambre, Rosemonde, pour quelque raison sans doute, demeurait assise là plus longtemps que d’habitude avec sa broderie, se secouant légèrement de temps à autre et posant son ouvrage sur ses genoux pour l’examiner d’un air de fatigue et d’ennui. Sa mère, en revenant d’une tournée à la cuisine, s’était assise de l’autre côté de la petite table à ouvrage avec une expression de placidité complète ; lorsque la pendule annonça par un léger bruit l’heure qui allait sonner, elle leva ses yeux de la dentelle dont le raccommodage occupait ses doigts potelés et tira le cordon de la sonnette.

— Pritchard, allez frapper encore à la porte de M. Fred, et dites-lui que dix heures et demie ont sonné.

Ceci fut dit sans qu’il parut la plus légère altération sur le visage enjoué de mistress Vincy, visage où quarante-cinq années n’avaient creusé ni rides ni sillons ; et, rejetant en arrière les rubans roses de son bonnet, elle laissa son ouvrage reposer sur ses genoux, tandis qu’elle regardait sa fille avec admiration.

— Maman, dit Rosemonde, quand Fred descendra, ne lui permettez pas, je vous prie, de demander du hareng saur ; je ne puis souffrir que l’odeur s’en répande dans la maison, surtout à ce moment de la journée.

— Oh ! ma chère ! comme Vous êtes dure pour vos frères ! c’est la seule chose que je puisse vous reprocher. Vous avez le caractère le plus doux du monde, mais vous êtes bien bourrue avec vos frères.

— Pas bourrue, maman. Vous ne m’entendez jamais parler d’une façon qui ne soit pas délicate et tout à fait convenable à une jeune fille bien élevée.

— Sans doute ; mais vous voulez toujours les priver de ce qu’ils aiment.

— Les frères sont si désagréables !

— Oh ! ma chère, passez donc quelque chose aux jeunes gens. Il faut être reconnaissant dès qu’ils ont bon cœur. Une femme doit savoir supporter beaucoup de petits désagréments. Songez que vous serez mariée un jour.

— Pas à quelqu’un comme Fred.

— Ne dites pas de mal de votre frère, ma chérie. Il y a moins à dire contre Fred que contre la plupart des jeunes gens, bien qu’il n’ait pu prendre ses degrés à l’Université, et je ne puis vraiment comprendre pourquoi, car il me semble bien intelligent. Et vous le savez vous-même, on le regardait au collège comme étant au niveau de la meilleure société. Si particulières que soient vos idées, ma chère, je m’étonne que vous ne soyez pas heureuse d’avoir pour frère un jeune homme aussi distingué. Vous trouvez toujours Bob en faute parce qu’il n’est pas Fred.

— Oh ! non maman, seulement parce qu’il est Bob.

— Eh bien, ma chère, vous ne trouverez pas un jeune homme de Middlemarch auquel il n’y ait quelque chose à reprendre.

— Mais… et ici la figure de Rosemonde s’épanouit en un sourire qui révéla aussitôt deux fossettes ; ne se trouvant pas embellie par ces fossettes, elle souriait rarement en société. Mais, dit-elle, je n’épouserai pas un jeune homme de Middlemarch.

— Cela se voit, mon amour ; car vous en avez déjà refusé, ou à peu près, toute la crème ; et, s’il y a mieux à attendre, je suis bien sûre que nulle jeune fille ne le mérite mieux que vous.

— Pardon, maman, je voudrais bien que vous ne vous servissiez pas de ce terme : la crème des jeunes gens.

— Comment ! n’est-ce point cela ?

— Je veux dire, maman, que l’expression est un peu vulgaire.

— Très probablement, ma chère ; je n’ai jamais eu un langage recherché. Comment devrais-je dire ?

— Les mieux d’entre eux.

— Eh bien, cela me semble tout aussi ordinaire et aussi commun. Si j’avais pris le temps de réfléchir, j’aurais dit les jeunes gens de qualité supérieure. Mais, avec votre éducation, vous devez savoir ces choses mieux que moi.

— Qu’est-ce que Rosy doit savoir, ma mère ? dit Fred qui s’était glissé inaperçu dans la chambre par la porte entr’ouverte, et qui vint s’appuyer le dos à la cheminée, chauffant la semelle de ses pantoufles, tandis que les deux femmes étaient penchées sur leur ouvrage.

— S’il est bien de dire « les jeunes gens de qualité supérieure » dit mistress Vincy en tirant le cordon de la sonnette.

— Oh ! il y a tant de thés et de sucres de qualité supérieure à présent. Le mot supérieur est en train de faire partie de l’argot des épiciers.

— Allez-vous donc commencer à faire fi de l’argot ? dit Rosemonde avec une douce gravité.

— Du mauvais genre d’argot, seulement. Tout choix de mots constitue un argot. C’est à cela qu’on reconnaît les différentes classes de la société.

— Il y a l’anglais correct, qui n’est pas un argot.

— Je vous demande pardon. L’anglais correct est l’argot des fats qui écrivent des essais et de l’histoire. Et l’argot, le plus argot de tous, c’est celui des poètes.

— Je ne sais ce que vous n’iriez pas inventer, Fred, pour en arriver à vos fins.

— Eh bien, dites-moi si c’est de la poésie ou de l’argot d’appeler un bœuf « un tourne-jambe » ?

— Sans doute, cela peut s’appeler poésie, si l’on veut.

— Ah ! ah ! miss Rosy, vous ne distinguez pas la langue d’Homère de l’argot ! J’inventerai un nouveau jeu, j’écrirai sur des petits papiers des fragments de poésie et des expressions d’argot et je vous les donnerai à démêler.

— Mon Dieu ! que c’est donc amusant d’écouter la conversation des jeunes gens, dit mistress Vincy dans un élan d’admiration.

— N’avez-vous rien d’autre pour mon déjeuner, Pritchard, dit Fred au domestique qui apportait du café et des rôties ; et il faisait le tour de la table examinant le jambon, le bœuf salé et les autres restes froids avec l’air de s’en soucier médiocrement.

— Monsieur désire-t-il des œufs ?

— Des œufs ? non. Apportez-moi une côtelette grillée.

— En vérité, Fred, dit Rosemonde après que le domestique fut sorti, s’il vous faut absolument des plats chauds pour votre déjeuner, vous pourriez descendre plus tôt. Vous savez fort bien vous lever à six heures quand il s’agit d’aller à la chasse. Je ne puis comprendre pourquoi, les autres jours, vous trouvez si difficile de vous lever.

— Voilà précisément votre manque de compréhension, Rosy ! Il m’est facile de me lever de bonne heure pour aller à la chasse, parce que c’est une chose que j’aime.

— Que penseriez-vous de moi si je descendais deux heures après tout le monde et si je me commandais des côtelettes grillées ?

— Je dirais que vous êtes exceptionnellement avancée pour votre âge, dit Fred, mangeant sa rôtie avec le plus grand sang-froid.

— Je ne puis comprendre pourquoi les frères se rendraient plus désagréables que les sœurs.

— Je ne me rends pas désagréable ; c’est vous qui me trouvez ainsi. Désagréable est le mot qui exprime vos sentiments et non pas ma conduite.

— Je trouve qu’il exprime l’odeur de la côtelette grillée ?

— Point du tout. Il exprime dans votre petit nez une sensation associée à certaines idées affectées qui sont devenues classiques au pensionnat de mistress Lemon. Voyez ma mère : elle ne trouve à redire à rien, excepté à ce qu’elle fait elle-même. Elle est, pour moi, le type de la femme agréable.

— Que Dieu vous bénisse tous deux, mes enfants, et ne vous disputez plus, dit mistress Vincy avec une cordialité toute maternelle. Voyons, Fred, parlez-nous donc de ce nouveau médecin ; votre oncle en est-il satisfait ?

— Mais assez satisfait, à ce que je crois… Il fait à Lydgate toutes sortes de questions, puis il scrute attentivement sa physionomie tout en écoutant ses réponses, comme si elles lui pinçaient les doigts de pied. C’est sa manière… Ah ! voici ma côtelette.

— Mais pourquoi êtes-vous resté dehors si tard, mon cher enfant ? Vous aviez dit que vous n’alliez que chez votre oncle.

— Oh ! j’ai dîné chez Plymdale. On a fait un whist, Lydgate y était aussi.

— Et que pensez-vous de lui ? Il doit être tout à fait gentleman ; on le dit d’une très bonne famille, apparenté au meilleur monde du comté.

— Oui, répondit Fred. Il y avait chez John un Lydgate qui dépensait sans y regarder des sommes folles. J’ai découvert qu’il était son petit-cousin. Mais les hommes riches ont souvent pour petits cousins de bien pauvres diables.

— Cela fait toujours une différence, cependant, d’être d’une bonne famille, dit Rosemonde d’un ton décidé qui montrait qu’elle avait réfléchi sur la matière. Rosemonde sentait qu’elle eût été plus heureuse de ne pas être la fille d’un fabricant de Middlemarch. Elle détestait tout ce qui lui rappelait que le père de sa mère avait été aubergiste. Et, en effet, toute personne qui s’en serait souvenue aurait pu trouver à mistress Vincy l’air d’une belle et joviale hôtesse accoutumée aux exigences les plus capricieuses des gentlemen.

— C’est dommage qu’il se nomme Tertius, reprit la matrone au visage rayonnant ; c’est naturellement un nom qu’on porte dans sa famille. Mais parlez-nous maintenant un peu de l’homme ; comment est-il ?

— Oh ! grand, noir, intelligent, parlant bien, un peu poseur, à ce qu’il me semble.

— Je ne sais jamais ce que vous entendez au juste par poseur, dit Rosemonde.

— Un homme qui veut montrer qu’il a des opinions à lui.

— Eh bien, mon cher, il faut que les médecins aient leurs opinions, dit mistress Vincy. Pourquoi y en aurait-il, si ce n’est pour cela ?

— Oui, ma mère, les opinions pour lesquelles on les paye. Mais un poseur est un homme qui vous fait toujours présent de ses opinions.

— Je crois que Mary Garth admire assez M. Lydgate, insinua doucement Rosemonde.

— Je ne saurais le dire, en vérité, répliqua Fred avec une certaine mauvaise humeur en se levant de table ; et, prenant un roman qu’il avait descendu, il se jeta dans un fauteuil. Si vous êtes jalouse d’elle, allez vous-même plus souvent à Stone-Court et éclipsez-la.

— Je voudrais bien que vous ne fussiez pas si vulgaire, Fred ; si vous avez fini, sonnez, s’il vous plaît.

— C’est pourtant vrai, ce que disait votre frère, Rosemonde, dit mistress Vincy quand le domestique eut débarrassé la table. Il est mille fois regrettable que vous n’ayez pas la patience d’aller voir plus souvent votre oncle, lui qui est si fier de vous et qui désirerait tant vous avoir à demeure avec lui. On ne sait pas tout ce qu’il aurait fait pour vous et pour Fred. Dieu sait si je suis heureuse de vous avoir à la maison auprès de moi ; mais j’aurais le courage, dans l’intérêt de mes enfants, de me séparer d’eux. Et maintenant il est clair que votre oncle Featherstone fera quelque chose pour Mary Garth.

— Mary Garth se résigne à l’ennui de vivre à Stone-Court, parce qu’elle aime encore mieux cela que d’être institutrice, dit Rosemonde pliant son ouvrage. Je préférerais, quant à moi, qu’on ne me laissât pas un sou, plutôt que d’endurer, pour le gagner, la toux de mon oncle et toute sa vilaine parenté.

— Il ne peut plus être longtemps de ce monde, ma chère ; je ne voudrais pas hâter sa mort, mais que peut-on attendre de bon avec son asthme et sa maladie interne ? Espérons qu’un sort meilleur lui est réservé dans l’autre monde. Je ne suis pas mal disposée du tout pour Mary Garth, mais il faut penser à la justice. La première femme de M. Featherstone ne lui a apporté aucune fortune. Ses neveux et nièces ne peuvent avoir les mêmes droits que ceux de ma sœur. Et je vous avoue que je trouve cette Mary Garth bien insignifiante ; c’est bien une fille faite pour être institutrice.

— Tout le monde ne serait pas d’accord avec vous, là-dessus, ma mère, dit Fred qui semblait capable de lire et d’écouter tout à la fois.

— Je vous entends, mon cher, dit mistress Vincy, contournant adroitement le sujet. Mais, si même elle avait plus tard quelque fortune… vous savez, un homme épouse toujours plus ou moins les parents de sa femme, et les Garth sont si pauvres et mènent une si petite vie… Mais je vais vous laisser à vos études, mon chéri ; il faut que j’aille faire quelques emplettes.

— Les études de Fred ne sont pas bien profondes, dit Rosemonde se levant avec sa mère. Il lit un roman.

— Bien, bien. Peu à peu il ira retrouver son latin et ses livres, dit doucement mistress Vincy en caressant la tête de son fils. Il y a un bon feu dans le fumoir, tout exprès. C’est le désir de votre père, vous savez, Fred, mon enfant ; et moi, je lui dis toujours que vous serez raisonnable et que vous retournerez au collège prendre vos degrés.

Fred porta à ses lèvres, sans répondre, la main de sa mère.

— Je ne pense pas que vous sortiez à cheval, aujourd’hui ? demanda Rosemonde s’attardant un peu après le départ de sa mère.

— Non, pourquoi ?

— Papa a dit que je pourrais monter l’alezan à présent.

— Vous pourrez sortir avec moi, demain, si vous voulez. Seulement rappelez-vous que je vais à Stone-Court.

— J’ai tellement envie d’une promenade à cheval, qu’il m’est absolument égal d’aller n’importe où.

En réalité, c’était précisément une course à Stone-Court que Rosemonde avait en tête.

— Oh ! dites donc, Rosy, ajouta Fred au moment où elle sortait de la chambre, si vous allez à votre piano, laissez-moi jouer quelques airs avec vous.

— Ne me le demandez pas ce matin, s’il vous plaît.

— Pourquoi pas ce matin ?

— En vérité, Fred, que je voudrais vous voir laisser votre flûte ! Un homme a l’air horriblement niais quand il joue de la flûte ; et puis vous jouez si faux !

— Quand on viendra vous faire la cour un de ces jours, miss Rosemonde, je dirai à ce prétendant combien vous êtes aimable.

— Pourquoi serait-ce à moi de vous faire plaisir en vous écoutant jouer de la flûte, au lieu de me faire plaisir vous-même en n’en jouant pas ?

— Et pourquoi serait-ce à moi à vous emmener promener à cheval ?

La question amena un accommodement, car Rosemonde avait mis dans sa tête qu’elle ferait la promenade à cheval.

C’est ainsi que Fred put jouir pendant une heure entière de l’étude d’Ar hid y nos — Ye banks and bræs et autres airs favoris de son « École du flûtiste », exercice des poumons où il mettait beaucoup d’ambition et des espérances sans limites.



CHAPITRE XII


La promenade à Stone-Court, que Fred et Rosemonde firent le lendemain matin, traversait une jolie campagne, des prés et des pâturages bordés de haies touffues qui offraient aux oiseaux leurs fruits de corail rouge. Chaque prairie avait sa physionomie particulière, grâce à ces menus détails, chers aux yeux qu’ils ont frappés depuis l’enfance, et qui constituent pour les êtres nés à la campagne, comme une vraie gamme de joie dans un paysage. Dans un coin du champ, entourée d’herbes humides, la mare sur laquelle les arbres se penchent avec un bruissement mystérieux ; le grand chêne abritant une place aride au milieu du pâturage ; le banc de gazon où croissent les frênes ; la pente abrupte de la vieille marnière faisant un fond rouge à la bardane verte ; les meules et les toits pêle-mêle de la ferme, à laquelle ne mène aucun chemin tracé ; la petite porte et la clôture grise sur la lisière du bois profond ; la cabane éloignée avec son vieux chaume moussu, où la lumière et l’ombre se jouent en étranges ondulations.

La route était excellente, les chemins de traverse également ; Lowick n’était pas une de ces paroisses pleines de sentiers boueux et de tenanciers pauvres ; et c’était dans la paroisse de Lowick que Fred et Rosemonde entraient après une course à cheval de deux milles ; un autre mille devait les amener à leur but. Ils n’en avaient pas fait la moitié que déjà la maison de Stone-Court apparaissait semblable à un château de pierre arrêté dans sa croissance, au moment où il allait s’achever, par un groupe de bâtiments de fermes qui l’avaient réduit à n’être autre chose que la solide demeure d’un propriétaire rural. Ils distinguèrent bientôt sur la terrasse, devant la porte d’entrée, un objet semblable à un cabriolet.

— Grand Dieu ! s’écria Rosemonde, pourvu que nous ne trouvions pas chez mon oncle quelque visite désagréable.

— Il y en a précisément une ; car voici le cabriolet de mistress Waule, le dernier survivant de tous les cabriolets jaunes. Quand j’y vois mistress Waule, je comprends que le jaune ait été porté autrefois comme couleur de deuil. Ce cabriolet me paraît plus funèbre qu’un corbillard. Mais aussi mistress Waule a toujours du crêpe noir. Comment fait-elle donc, Rosy ? Elle ne peut avoir constamment des amis qui meurent.

— Je n’en sais rien du tout, et elle n’est pas évangélique le moins du monde, dit Rosemonde gravement, comme si cette qualification eût justifié un crêpe perpétuel ; ni pauvre non plus ! ajouta-t-elle après un moment de silence.

— Non, par saint Georges Ils sont tous riches comme des juifs, ces Waule et ces Featherstone ! pour des gens comme eux, s’entend, qui n’ont pas de besoins. Et pourtant ils s’accrochent à mon oncle comme des vautours, de peur de voir leur famille frustrée d’un centime. Mais je crois qu’il les déteste tous.

Cette mistress Waule, qui était si loin de paraître charmante à ses parents éloignés, était assise au foyer de son frère, de son propre frère, ainsi qu’elle en fit la remarque d’une voix sourde, voilée, passant comme à travers de la ouate ; elle avait été Jane Featherstone vingt-cinq ans avant de devenir Jane Waule, ce qui l’autorisait à parler, quand ceux qui n’en avaient pas le droit abusaient à leur profit du nom de ce frère.

— À quoi voulez-vous en venir ? demanda M. Featherstone, qui tenait sa canne entre ses genoux et qui, rajustant sa perruque, lui lança un regard acéré dont le contre-coup, comme une bouffée d’air froid, le fit tousser.

Lorsqu’il fut calmé, que Mary Garth lui eut administré une cuillerée de sirop, il se remit alors à frotter la pomme d’or de sa canne, tout en fixant amèrement ses yeux sur le feu.

— Les médecins, dit mistress Waule, ne peuvent venir à bout de cette toux, mon frère ; c’est absolument comme moi, car je suis bien votre sœur et je vous ressemble par la constitution et par tout le reste. Mais, comme je le disais, il est malheureux que cette famille Vincy ne sache pas mieux se conduire.

— Sottise ! Ce n’est pas de cela que vous parliez ; vous disiez que quelqu’un avait abusé de mon nom.

— Et je ne disais que ce qui peut être prouvé, si ce que chacun dit est vrai. Je tiens de mon frère Salomon que, dans tout Middlemarch, on parle de la conduite dérangée du jeune Vincy ; il ne fait que jouer au billard depuis qu’il est revenu chez ses parents.

— Niaiserie que tout cela ! Une partie de billard ! C’est un jeu honnête et digne d’un gentleman ; et le jeune Vincy n’est pas un rustre. Si votre fils John se mettait à jouer au billard à présent, on dirait qu’il est fou.

— Votre neveu John n’a jamais joué au billard ni à aucun autre jeu, mon frère, et il est loin de perdre, comme le jeune Vincy, des centaines de livres qui, au dire de chacun, sortent probablement d’une autre poche que de celle de M. Vincy. Car on dit qu’il n’a cessé de perdre de l’argent depuis des années ; personne ne s’en douterait cependant à le voir continuer ses chasses et tenir toujours table ouverte. Et j’ai entendu dire que M. Bulstrode blâmait mistress Vincy de sa légèreté et de ce qu’elle gâtait ainsi ses enfants.

— Et que m’importe Bulstrode ? Il n’est pas mon banquier.

— Oui, mais mistress Bulstrode est la propre sœur de M. Vincy, et on dit que M. Vincy spécule surtout avec l’argent de la banque, et vous devez comprendre vous-même, mon frère, que, lorsqu’une femme de plus de quarante ans porte des rubans roses flottants et rit comme elle étourdiment à tout propos, tout cela est très peu convenable. Mais gâter ses enfants est une chose et trouver de l’argent pour payer ses dettes en est une autre ; et l’on dit hautement que le jeune Vincy a spéculé sur certaines espérances d’héritage. Je ne vous dirai pas quel héritage. Miss Garth me comprend et elle sera la bienvenue si elle veut parler. Je sais que les jeunes gens se tiennent toujours.

— Non, je vous remercie, mistress Waule, dit Mary Garth. Je déteste trop le scandale pour vouloir le répéter.

M. Featherstone frottait toujours la pomme de sa canne, poussant un petit éclat de rire convulsif, et, les yeux fixés sur le foyer, il reprit :

— Et qui prétend dire que Fred Vincy n’a pas de belles espérances ? un aussi beau jeune homme, et si spirituel, peut bien y prétendre.

Après un instant de silence, mistress Waule, d’une voix qui semblait humide de larmes, mais le visage parfaitement sec, répondit :

— Qu’il ait raison ou non, mon frère, il nous est naturellement pénible, à moi et à mon frère Salomon, d’entendre abuser de votre nom et, votre maladie étant de nature à vous emporter subitement, cela nous chagrine de voir des gens qui ne sont pas plus Featherstone que les Merry Andrew de la foire calculer d’avance ce que vous leur laisserez de votre bien. Et moi votre sœur ? Et Salomon votre frère ?… Oh ! s’il en devait être ainsi, dans quel but alors le Tout-Puissant a-t-il institué les familles ? Ici, les larmes de mistress Waule coulèrent modérément sur ses joues.

— Arrivez au but, Jane, dit M. Featherstone en la regardant. Vous voulez dire que Fred Vincy a emprunté de l’argent à quelqu’un sur ce qu’il prétend savoir de mon testament, eh ?

— Je n’ai jamais dit cela, mon frère. Je l’ai appris hier soir par mon frère Salomon, qui est entré chez moi en revenant du marché, pour me donner des conseils à propos de mon vieux froment ; car je suis veuve, hélas et mon fils John, tout rangé qu’il est, n’est qu’un garçon de vingt-trois ans. Et Salomon tenait ce qu’il m’a dit d’autorités irrécusables et de plusieurs côtés.

— Sornettes que tout cela ! Je n’en crois pas un mot. C’est une histoire inventée. Allez à la fenêtre, missy, et voyez si c’est le docteur qui vient. J’ai cru entendre un cheval.

— Ce n’est pas moi qui ai inventé l’histoire, ni Salomon, qui, en dépit de ses bizarreries, et je ne nie pas qu’il en ait, a fait son testament et a partagé son bien également entre les familles auxquelles il se rattache ; quoique, pour ma part, je pense qu’il y a des moments où les uns devraient être considérés plus que les autres. Mais Salomon ne fait pas mystère de ses intentions.

— Il n’en est que plus fou, dit M. Featherstone, que reprit un violent accès de toux.

L’accès durait encore, quand Rosemonde, relevant son amazone avec infiniment de grâce, entra dans la chambre. Elle s’inclina cérémonieusement devant mistress Waule, fit de la tête en souriant un petit signe à Mary et resta debout sans bouger jusqu’à ce que la toux de son oncle, s’étant calmée, lui permît de la remarquer.

— Eh ! vous voilà, miss ? dit-il enfin. Vous avez de belles couleurs. Où est Fred ?

— Il s’occupe de nos chevaux. Il va venir.

— Asseyez-vous, asseyez-vous. — Mistress Waule, vous feriez aussi bien de vous en aller.

Les voisins mêmes qui appelaient Pierre Featherstone un vieux renard, ne l’avaient jamais accusé de fausse politesse, et sa sœur était très habituée à cette absence complète de formes qui témoignait de sa manière de comprendre les rapports de famille. Se levant lentement et sans aucun signe de ressentiment, elle dit de son ton monotone et sourd :

— Mon frère, j’espère que le nouveau médecin pourra quelque chose pour vous. J’entends dire par Salomon qu’on se loue beaucoup de son habileté. Je vous assure que je souhaite de tout mon cœur de vous voir guéri. Et personne n’est plus disposé à vous soigner que votre propre sœur et vos propres nièces, vous n’auriez qu’à dire un mot. Il y a Rébecca, et Jeanne, et Élisabeth, vous savez ?…

— Eh ! je m’en souviens. Vous verrez que je me suis souvenu d’elles toutes, oui, toutes, laides et brunes. — Elles auront besoin de quelque fortune, eh ? Il n’y a jamais eu la moindre beauté chez les femmes de notre famille ; mais les Featherstone ont toujours eu de la fortune et les Waule aussi. Il avait de l’argent, et de la chaleur aussi, Waule, eh ! eh ! Adieu, mistress Waule.

Ici, M. Featherstone tira sa perruque sur ses oreilles comme s’il voulait se rendre sourd et sa sœur partit en ruminant ce petit discours. Si jalouse qu’elle fût des Vincy et de Mary Garth, il y avait au fond de son esprit borné comme une conviction que son frère Pierre Featherstone ne laisserait jamais sortir le principal de son bien des mains de sa famille. Pourquoi sans cela le Tout-Puissant lui eût-il enlevé ses deux femmes, toutes deux sans enfants, après qu’il avait gagné tant d’argent dans ses heureuses spéculations ? Et pourquoi y avait-il une église dans la paroisse de Lowick ? et pourquoi les Waule et les Powderell se trouvaient-ils tous assis dans les mêmes stalles depuis tant de générations, avec la stalle des Featherstone à côté, si le dimanche, après la mort de son frère Pierre, tout le monde allait apprendre que sa fortune était sortie de la famille ?

À l’entrée de Fred, le vieillard le regarda avec un clignotement particulier. Le jeune homme l’interpréta à son avantage, et, de fait, l’oncle prenait plaisir à considérer dans tout ce qu’elle avait de satisfaisant la personne de son neveu.

— Et vous, jeunes demoiselles, retirez-vous aussi, dit M. Featherstone. J’ai à parler à Fred.

— Venez dans ma chambre, Rosemonde, si vous ne craignez pas le froid pour un petit moment, dit Mary.

Les deux jeunes filles se connaissaient depuis l’enfance ; elles avaient été élevées à la même école provinciale, Mary pour se préparer à l’enseignement, en sorte qu’elles avaient beaucoup de souvenirs communs ; et elles aimaient toutes deux à se trouver ensemble. Ce tête-à-tête rentrait d’ailleurs dans le plan de Rosemonde en venant à Stone-Court.

Le vieux Featherstone ne voulut pas entamer la conversation avec son neveu avant que la porte fut refermée. Il continua de regarder Fred avec le même clignotement et avec une grimace qui lui était particulière, ouvrant et fermant la bouche alternativement ; et, quand il parla, ce fut d’un ton bas qui ressemblait plutôt à celui d’un dénonciateur désireux de se faire fermer la bouche à prix d’argent qu’à celui d’un vieillard offensé.

— Ainsi, monsieur, commença-t-il, vous avez payé dix pour cent d’intérêt en empruntant de l’argent que vous avez promis de rendre plus tard en hypothèque sur mes terres, quand je serai mort et enterré, eh ? Vous me donnez encore une année de vie, n’est-ce pas ? Mais je puis encore changer mon testament.

Fred rougit. Il n’avait pas contracté d’emprunt semblable et pour de bonnes raisons. Mais il se rappelait avoir parlé avec quelque confiance, peut-être avec plus de confiance qu’il ne s’en souvenait exactement, de ses espérances d’hériter des biens de Featherstone comme d’un moyen de payer plus tard ses dettes présentes.

— Je ne sais à quoi vous faites allusion, monsieur. Je n’ai certainement jamais emprunté d’argent sur de telles garanties. Veuillez bien vous expliquer.

— Non, monsieur, c’est à vous de le faire. Je puis encore changer mon testament, je vous l’ai dit. Je suis sain d’esprit, je suis encore de force à calculer des intérêts composés et à me rappeler le nom de tous les fous de ce monde aussi bien qu’il y a vingt ans. Et que diable !… je suis au-dessous de quatre-vingts. Je dis que vous devez démentir cette histoire.

— Je l’ai déjà démentie, monsieur, répliqua Fred avec un peu d’impatience, mais je la nie encore. Cette histoire n’est qu’un stupide mensonge.

— Cela ne veut rien dire ! Apportez-moi des preuves. Je sais la chose d’autorité.

— Nommez-moi cette autorité, et faites-lui dire quel est l’homme dont j’ai emprunté de l’argent ; et alors je serai en mesure de réfuter cette histoire.

— C’est une autorité compétente, je le crois, un homme qui sait tout ce qui se passe à Middlemarch. C’est ce bon, ce religieux, ce charitable homme qui est votre oncle. Allez maintenant !

Ici, M. Featherstone éprouva ce petit tressaillement intérieur qui provenait chez lui d’une satisfaction intime.

— M. Bulstrode ?

— Et quel autre que lui, hein ?

— Alors toute l’origine de ce gros mensonge sera, sans doute, dans quelques paroles édifiantes qui lui auront échappé à mon sujet. Dit-on aussi qu’il ait nommé la personne qui m’aurait prêté de l’argent ?

— Si cet homme existe, Bulstrode le connaît, soyez-en sûr. Mais supposez que vous eussiez seulement tâché de vous faire prêter de l’argent, sans y réussir. Bulstrode le saurait également. Apportez-moi un écrit de Bulstrode où il atteste ne pas croire que vous ayez jamais promis de payer vos dettes avec mes biens. Je vous attends là !

Fred se sentit dans une cruelle alternative.

— Vous voulez sans doute plaisanter, monsieur. M. Bulstrode, comme tant d’autres, ajoute foi à un tas de choses qui ne sont pas vraies, et il a des préventions contre moi. Il me serait facile de lui faire attester par écrit qu’il ne connaît rien à l’appui de ce que vous dites, mais cela pourrait nuire à nos rapports. Vraiment je ne pourrais guère lui demander de mettre par écrit ce qu’il croit ou ce qu’il ne croit pas à mon sujet.

Fred s’arrêta un instant, puis il ajouta, comme faisant un appel diplomatique à la vanité de son oncle :

— C’est une chose qu’un gentleman ne saurait demander.

— Eh ! je vous comprends. Vous m’offenseriez plus volontiers que Bulstrode. Et qu’est-il, lui ? Il n’a pas de terres ici près, que je sache. C’est un spéculateur ! Mais il pourra bien sombrer quelque jour, quand le diable cessera de le soutenir. Et savez-vous ce que signifie sa religion ? Il voudrait faire du Dieu tout-puissant son associé. Mais il y a une chose que je suis, moi, arrivé à démêler assez clairement, du temps que j’allais à l’église : c’est que le Dieu tout-puissant s’attache à la terre. Il promet des terres et il donne des terres ; c’est avec du blé et du bétail qu’il enrichit les hommes. Mais vous prenez, vous, l’autre côté de la question et vous préférez Bulstrode et ses spéculations à Featherstone et à ses terres.

— Je vous demande pardon, monsieur, dit Fred d’un ton boudeur en se levant et allant s’appuyer le dos à la cheminée. Je n’aime ni Bulstrode ni les spéculations.

— Bien, bien. Vous pouvez vous passer de moi, cela est assez clair, dit le vieux Featherstone, secrètement mécontent de ce que Fred pût montrer la moindre indépendance. Vous n’avez pas besoin de terres pour faire de vous un squire au lieu d’un ecclésiastique affamé, et une centaine de livres vous gêneraient apparemment (ceci soit dit en passant). Quant à moi, cela m’est égal. Je puis ajouter cinq codicilles à mon testament, et je garderai mes billets de banque dans un nid chaud pour qu’ils en produisent d’autres. Cela m’est égal.

Fred rougit de nouveau. Featherstone lui avait rarement donné de l’argent, et, pour le moment, il lui semblait presque plus pénible de dire adieu à la perspective immédiate des billets de banque qu’à la perspective plus éloignée de l’héritage.

— Je ne suis pas ingrat, monsieur. Je n’ai jamais voulu me montrer dédaigneux des bonnes intentions que vous pouviez avoir pour moi.

— Très bien. Prouvez-le donc, alors. Apportez-moi une lettre de Bulstrode, disant qu’il ne croit pas que vous ayez été vous vanter de payer un jour vos dettes avec mes terres ; et alors, admettant que vous soyez dans quelque embarras, nous verrons si je puis ou non faire quelque chose pour vous. Allons, c’est un marché fait. Là, donnez-moi votre bras. Je vais essayer de faire le tour de la chambre.

Fred, tout irrité qu’il fût, avait en lui assez de sensibilité pour plaindre ce vieillard auquel personne ne portait ni affection ni respect, et qui, marchant péniblement avec ses jambes enflées, semblait plus digne de pitié que jamais. Tout en lui donnant le bras, il se trouvait heureux de n’être pas lui-même un vieillard épuisé, à la santé détruite ; il s’arrêta de bonne grâce, d’abord devant la fenêtre pour entendre les remarques habituelles de son oncle sur les pintades et sur la girouette, puis devant la petite étagère à livres dont les gloires principales étaient : Josephus, Culpepper, la Messiade de Klopstock et quelques volumes du Gentleman’s Magazine.

— Lisez-moi les titres des livres ; allons, mon ami, vous avez été au collège, vous.

Fred lui lut les différents titres.

— Quel besoin missy avait-elle de nouveaux livres ? Pourquoi lui en apportez-vous toujours de nouveaux ?

— Pour la distraire. Elle aime la lecture.

— Elle l’aime trop. Elle voulait se mettre à lire quand elle était auprès de moi ; mais j’y ai coupé court. Elle me lit mon journal à haute voix tous les matins, et cela suffit pour la journée, à ce qu’il me semble. Je ne puis souffrir la voir lire pour elle-même. Retenez bien ce que je vous dis, et ne lui apportez plus de livres, entendez-vous ?

— Oui, monsieur, j’entends.

Fred avait déjà reçu la même dépense auparavant, et y avait secrètement désobéi. Il comptait bien y désobéir encore.

— Sonnez, Fred, dit M. Featherstone. Je désire que Mary descende.

La conversation de Rosemonde et de Mary avait eu plus d’animation que celle de leurs amis de l’autre sexe. Sans songer à s’asseoir, elles restèrent debout près de la fenêtre et Rosemonde, ôtant son chapeau devant la table de toilette, rajusta son voile et lissa doucement du bout des doigts ses cheveux d’un blond idéal, qui n’était ni jaune ni couleur de lin. En contraste avec la franche simplicité de Mary Garth le miroir renvoyait à Rosemonde l’image d’une nymphe la regardant avec des yeux d’un bleu céleste, assez profonds pour renfermer toutes les admirables pensées qu’un témoin ingénieux eût voulu y mettre, et assez profonds aussi pour cacher les pensées peut-être moins admirables de leur propriétaire. Il y avait peu d’enfants à Middlemarch qui parussent blonds à côté de Rosemonde et la taille svelte que dessinait son amazone avait des ondulations délicates.

Le fait est que la plupart de hommes à Middlemarch (ses frères exceptés), regardaient miss Vincy comme la meilleure fille du monde, et quelques-uns même l’appelaient un ange. Mary Garth, au contraire, avait l’apparence d’une pécheresse ordinaire ; elle était brune, ses cheveux noirs, frisés, étaient durs et rebelles ; elle était petite, et il ne serait pas vrai de dire comme antithèse à ces défauts qu’elle possédait toutes les vertus. La laideur comme la beauté a ses tentations et ses vices ; elle ne sait pas toujours feindre l’amabilité et elle est capable de montrer désagréablement sa mauvaise humeur ; il est bien permis cependant à la compagne d’une charmante créature d’éprouver une impression peu agréable à s’entendre toujours traiter de laideron à côté d’elle. À l’âge de vingt-deux ans, Mary n’avait certainement pas acquis encore cette parfaite sagesse et ces fermes principes que l’on recommande d’ordinaire aux jeunes filles peu favorisées du sort, comme s’il était possible de les absorber en doses toutes préparées avec le parfum de résignation nécessaire. Sa finesse était empreinte d’une teinte d’amertume satirique qui reparaissait toujours et ne la quittait jamais complètement, sauf lorsqu’un courant irrésistible de gratitude faisait déborder son cœur envers ceux qui, au lieu de lui dire qu’elle devait se trouver heureuse, faisaient quelque chose pour son bonheur.

Sa figure sans beauté avait gagné avec l’âge et appartenait à cette bonne médiocrité que les femmes de notre race ont portée de tous temps, et sous toutes les latitudes, ornée d’une coiffe plus ou moins seyante. Rembrandt eût aimé à la peindre et à mettre en relief sur la toile ses traits un peu rudes avec leur honnêteté intelligente ; car l’honnêteté et la sincérité étaient les vertus dominantes de Mary ; elle n’essayait ni de faire naître des illusions sur son compte, ni de s’en créer à ses propres yeux, et, quand elle était de bonne humeur, elle avait assez d’esprit pour se moquer d’elle-même. En se trouvant avec Rosemonde soudain réfléchie dans la glace, elle s’écria en riant :

— Quelle tache noire je fais à côté de vous, Rosy ! Vous êtes pour moi la plus désavantageuse des amies !

— Oh non, personne ne songe à votre extérieur, vous êtes si bonne et si utile ! La beauté est réellement une chose bien secondaire, dit Rosemonde tournant la tête vers Mary, tout en cherchant des yeux à suivre dans la glace cette nouvelle attitude de son cou.

— Vous voulez dire ma beauté, répliqua Mary d’un ton légèrement sardonique.

Vraiment cette pauvre Mary, pensa Rosemonde, prenait de travers les choses les plus tendres.

Elle ajouta à haute voix :

— Qu’avez-vous fait ces derniers temps ?

— Moi ? Oh je me suis occupée de la maison, j’ai versé des tisanes, j’ai eu l’air d’être aimable et contente et je suis arrivée à me faire une fâcheuse opinion des autres.

— C’est une triste vie que vous avez là.

— Non, dit Mary sèchement. Je préfère ma vie à celle de votre miss Morgan.

— Oui ; mais miss Morgan pst si peu intéressante, et puis elle n’est plus jeune.

— Elle est intéressante à ses propres yeux, je suppose, et je ne suis pas sûre que tout devienne plus facile à mesure qu’on vieillit.

— Non, dit Rosemonde, pensive et distraite ; on se demande comment peuvent vivre de telles personnes sans nul avenir devant elles ; à vrai dire, il y a la religion qui leur est certainement d’un grand secours. Mais, ajouta-t-elle en souriant, mais votre situation à vous, Mary, est toute différente et il se pourrait bien que l’on vous demandât en mariage.

— Quelqu’un vous en a-t-il annoncé l’intention ?

— Non, sans doute. Je veux dire que quelqu’un, vous voyant à peu près tous les jours, pourrait bien devenir amoureux de vous.

Il se produisit sur la figure de Mary un changement d’autant plus marqué qu’elle s’était promis de ne rien laisser paraître.

— Est-ce de se voir tous les jours qui fait que l’on devient amoureux ? répliqua-t-elle avec insouciance ; il me semble que c’est tout aussi souvent une raison d’apprendre à se détester.

— Pas lorsque les gens sont intéressants et agréables, comme est, dit-on, M. Lydgate.

— Oh ! M. Lydgate dit Mary passant visiblement à l’indifférence la plus complète. Vous désirez savoir quelque chose de lui.

— Je voudrais seulement savoir comment vous l’aimez ?

— Il n’est pas question d’aimer pour le moment. Mon affection a toujours besoin d’un peu de tendresse pour s’allumer. Je ne suis pas assez magnanime pour aimer les gens qui me parlent sans avoir l’air de me regarder.

— Est-il si dédaigneux ? reprit Rosemonde avec une satisfaction croissante. Vous savez qu’il est d’une très bonne famille…

— Non, il ne m’a pas fait valoir cet avantage.

— Quelle étrange fille vous êtes, Mary ! Mais comment est-il de sa personne ? dépeignez-le-moi.

— Comment peut-on dépeindre un homme ? Voici, si vous y tenez, un inventaire de sa personne : des sourcils épais, des yeux noirs, le nez droit, des cheveux noirs et abondants, les mains grandes, fortes, blanches et… voyons… qu’a-t-il encore ?… Ah ! oui, un délicieux mouchoir de batiste. Mais vous le verrez, du reste. Vous savez que c’est à peu près le moment de sa visite.

Rosemonde rougit légèrement, puis ajouta d’un air pensif :

— J’aime assez les manières hautaines, je ne puis souffrir les jeunes gens communicatifs.

— Je n’ai pas dit que M. Lydgate fut hautain, mais il y en a pour tous les goûts, comme disait notre petite Mamselle française ; et, s’il est permis à une jeune fille de choisir le genre de vanité qui lui plaît, il me semble que c’est bien à vous, Rosy.

— Le dédain n’est pas de la vanité. Un vaniteux, c’est Fred.

— Je voudrais que personne ne dît jamais pire que cela de lui. Il ferait bien d’être un peu plus sur ses gardes. Mistress Waule a été dire à mon oncle que Fred était très peu rangé.

Mary parlait comme emportée par une impulsion de jeunesse qui faisait taire son jugement. Un certain malaise s’associait pour elle à ces mots peu rangé, et elle espérait que la réponse de Rosemonde pourrait peut être le dissiper. Mais elle se garda cependant de mentionner l’insinuation plus précise de mistress Waule.

— Oh ! Fred est abominable ! dit Rosemonde.

Avec nulle autre que Mary, elle ne se fût permis un mot si malséant.

— Qu’entendez-vous par « abominable » ?

— Il est si paresseux, il donne tant de soucis à papa, et il dit qu’il ne veut pas entrer dans les ordres.

— Je trouve que Fred a tout à fait raison.

— Comment pouvez-vous dire qu’il a raison, Mary ? Je vous croyais plus de religion.

— Il n’est pas fait pour être pasteur.

— Mais il devrait l’être.

— Eh bien, alors, il n’est pas ce qu’il devrait être. Je connais d’autres personnes qui sont dans le même cas.

— Aussi ne les approuve-t-on pas. Je ne voudrais pas épouser un pasteur. Mais il faut bien qu’il y en ait.

— Est-ce là une raison pour que Fred le devienne ?

— Mais puisque papa a fait la dépense de le faire élever pour cela ? Et supposez seulement qu’il n’ait plus tard aucune fortune ?

— Je puis très bien le supposer, dit Mary sèchement.

— Alors, je m’étonne que vous défendiez Fred, répliqua Rosemonde tenant à insister sur ce point.

— Je ne le défends pas, dit Mary en riant ; mais je ne conseillerais pas à une paroisse de le prendre pour pasteur.

— Il est évident que, pour être pasteur, il devrait changer beaucoup.

— Oui, il serait un grand hypocrite et il ne l’est pas encore.

— Il n’y a rien à vous dire, Mary ; vous prenez toujours le parti de Fred !

— Pourquoi ne le prendrais-je pas ? dit Mary s’animant tout à coup. Lui aussi prendrait le mien. Il est la seule personne qui se soucie un peu de me faire plaisir.

— Vous me mettez fort mal à l’aise, Mary, dit Rosemonde avec sa douceur la plus grave ; je ne voudrais pas dire cela à maman pour rien au monde.

— Qu’est-ce que vous ne voudriez pas lui dire ? s’écria Mary en colère.

— Ne vous mettez pas en fureur, je vous prie, Mary, dit Rosemonde toujours aussi doucement.

— Si votre maman a peur que Fred ne demande ma main, dites-lui que je ne l’épouserais pas, lors même qu’il me le demanderait. Mais je ne crois pas qu’il y songe, Il ne m’en a certainement jamais dit un mot.

— Vous êtes toujours si violente, Mary !

— Et vous toujours si exaspérante !

— Moi ? Que pouvez-vous me reprocher ?

— Oh ! les gens à qui l’on n’a jamais rien à reprocher sont toujours les plus exaspérants. Mais voici que l’on sonne, je crois qu’il nous faut descendre.

— Je n’avais pas l’intention de me quereller avec vous, Mary, dit Rosemonde en remettant son chapeau.

— Nous quereller ? Quelle sottise ! Nous ne nous sommes pas querellées ! Si on ne pouvait se mettre en colère quelquefois, où serait l’avantage d’être amies.

— Faut-il que je répète ce que vous avez dit ?

— Comme vous voudrez. Je ne dis jamais rien qu’on ne puisse répéter. Descendons À présent.

M. Lydgate était en retard, ce jour-là ; mais les visiteurs de Stone-Court y demeurèrent assez longtemps pour le voir, car M. Featherstone ayant prié Rosemonde de chanter, elle fut assez aimable pour lui proposer une de ses romances favorites : Passe, passe, brillante rivière, après avoir chanté Home, sweet home, qu’elle détestait. Ce vieil hypocrite, qui aimait la romance sentimentale, applaudissait encore le dernier morceau quand le cheval de M. Lydgate s’arrêta devant la fenêtre. Il venait tous les matins à Stone-Court, et la morne perspective de cette visite quotidienne à un vieux malade désagréable, s’en prenant au médecin de ce que la médecine ne le guérissait pas, jointe au peu de charme qu’il trouvait à Middlemarch, lui faisait envisager sa situation présente sous un assez sombre jour. La brillante apparition de Rosemonde l’éclaira d’un éclat d’autant plus vif.

Le vieux Featherstone s’empressa de la lui présenter officiellement comme sa nièce, bien qu’il n’eût jamais cru nécessaire de lui parler de Mary Garth au même titre. Rien n’échappa à Lydgate dans la conduite pleine de grâce de Rosemonde. Il vit avec quelle douce gravité elle détournait l’attention que le manque de tact du vieillard avait attirée sur elle, ne laissant voir ses fossettes que pour parler à Mary ; elle s’adressa à celle-ci avec un si affectueux intérêt que Lydgate, ayant examiné Mary plus attentivement qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, découvrit dans les yeux de Rosemonde une adorable tendresse. Mary, toutefois, pour quelque raison ignorée, paraissait en colère.

— Miss Rosy m’a chanté une romance ; vous n’avez rien contre, eh ! docteur, dit M. Featherstone ; je préfère cela à votre médecine.

— Et moi, j’ai oublié que le temps passait, dit Rosemonde se levant pour prendre son chapeau, qu’elle avait ôté avant de se mettre au piano. Et sa tête, semblable à une fleur délicate sur sa tige blanche, se dessinait dans toute sa perfection au-dessus de son amazone. — Fred, il est grand temps de partir.

— Très bien, dit Fred, qui avait ses raisons d’être de mauvaise humeur et qui désirait s’en aller.

— Miss Vincy est musicienne ? dit Lydgate la suivant des yeux.

Chaque nerf et chaque muscle de Rosemonde étaient tendus sous l’impression qu’elle éprouvait en se sentant regardée. Elle était, de nature, une admirable actrice dans tous les rôles qui faisaient partie de son extérieur ; elle savait même si bien se faire un caractère de convention qu’elle ignorait si ce n’était pas vraiment le sien.

— La meilleure musicienne de Middlemarch, je le parierais, dit M. Featherstone, quelle que soit d’ailleurs la seconde. Eh ! Fred ! parlez pour votre sœur.

— Je crains d’être ici hors de cause, monsieur. Mon témoignage ne prouverait rien.

— Middlemarch n’a pas un idéal de musique très élevé, mon oncle, dit Rosemonde avec une gracieuse insouciance, allant prendre sa cravache qui était posée un peu plus loin.

Lydgate fut prompt à la devancer ; s’emparant le premier de la cravache, il s’avança pour la lui présenter. Elle s’inclina et le regarda. Il la regardait aussi, leurs yeux se rencontrèrent de cette façon toute particulière à laquelle l’effort n’atteint jamais, et qui semble une soudaine et divine éclaircie au milieu d’un brouillard. Je crois bien que Lydgate pâlit un peu, mais Rosemonde rougit visiblement et éprouva une sorte de surprise. Puis elle se sentit réellement très pressée de partir, et, tout en prenant congé de son oncle, elle ne comprit pas quelles stupidités il lui débitait.

En attendant, ce résultat qu’elle considérait comme significatif de part et d’autre, et qui veut dire « tomber amoureux », était précisément ce que Rosemonde avait prévu et souhaité. Depuis l’importante arrivée de Lydgate à Middlemarch, elle avait tissé tout un petit roman d’avenir dont le début obligatoire ressemblait assez à la scène qui venait d’avoir lieu. Les étrangers ont toujours le prestige de l’imprévu aux yeux des jeunes filles dont l’esprit est blasé sur le mérite de ceux qui les entourent, que ces étrangers apparaissent comme de pauvres naufragés échappés à la tempête, ou comme des personnages de marque, accompagnés d’un bagage respectable. Et il fallait un étranger au roman sentimental de Rosemonde, un amoureux et un fiancé qui ne fût pas de Middlemarch et n’eût que des relations étrangères aux siennes. Depuis quelque temps déjà, elle échafaudait son rêve sur un titre de baronnet. Maintenant qu’elle avait rencontré l’étranger, la réalité lui semblait bien plus émotionnante encore que l’attente, et Rosemonde ne pouvait douter d’être arrivée à l’heure décisive de sa vie. Elle jugeait que les symptômes qu’elle éprouvait étaient ceux d’un amour naissant, et trouvait beaucoup plus naturel encore que M. Lydgate fût tombé amoureux d’elle à première vue. Ces choses-là arrivaient si souvent au bal, pourquoi n’arriveraient-elles pas aussi à la lumière du matin, alors que le teint apparaît dans toute sa fraîcheur ? Rosemonde, sans être plus vieille que Mary, était assez habituée à ce qu’on devînt amoureux d’elle ; mais, pour sa part, elle était toujours restée indifférente, pleine d’ironique dédain pour les beaux jeunes gens et les célibataires fanés. Et voilà tout à coup ce M. Lydgate qui se trouvait répondre à son idéal, absolument étranger à Middlemarch, avec un air de distinction, marque d’une bonne naissance, et des relations de famille ouvrant des portes sur ce paradis de la classe moyenne qu’on appelle « l’aristocratie » ; c’était en outre un homme de valeur qu’il serait particulièrement délicieux de rendre esclave ; un homme enfin qui avait touché son cœur d’une façon toute nouvelle et apporté dans sa vie un intérêt ardent, plus doux que tous les projets imaginés déjà en opposition avec sa vie actuelle.

Le frère et la sœur, en revenant à cheval, étaient ainsi tous deux préoccupés et disposés au silence. Si le rêve de Rosemonde avait reposé sur une base fragile comme celle de tous les rêves, maintenant que les fondements en étaient jetés, son imagination devint des plus positives et entra dans les plus minces et les plus prosaïques détails ; ils n’avaient pas fait un mille que déjà elle était en plein dans les toilettes et les présentations de sa vie de femme ; elle avait choisi sa maison à Middlemarch, prévu les visites qu’elle ferait au dehors aux parents nobles de son mari dont elle s’approprierait les manières distinguées, comme elle avait acquis à sa pension les talents d’agrément ; — se préparant ainsi à des grandeurs inconnues qui pourraient bien venir plus tard. Il n’y avait ni soucis d’argent ni calculs sordides dans ses prévisions. Elle se préoccupait de ce qu’on appelle les raffinements du luxe et non de ce qui devait les payer.

D’une autre part, l’esprit de Fred était tourmenté d’une inquiétude que sa disposition naturelle à l’optimisme était insuffisante à apaiser. Il ne voyait pas de moyen d’éluder la stupide demande de Featherstone sans encourir des conséquences qui lui plaisaient encore moins que de faire la démarche. Son père était déjà mal disposé pour lui et il le serait davantage encore s’il devenait la cause d’un nouveau refroidissement entre sa famille et les Bulstrode. Enfin il détestait l’obligation d’aller lui-même trouver son oncle Bulstrode, et qui sait ? Peut-être avait-il un jour, après dîner, débité quelques folies sur la propriété de Featherstone, folies qui avaient été embellies et grossies par les bavardages. Fred sentait qu’il jouait là un misérable rôle ; se vanter de ses espérances d’hériter d’un vieil avare comme Featherstone pour aller ensuite, par ordre de ce vieil avare, quêter des certificats ! Mais — ces espérances !… il les caressait en réalité, et, en y renonçant, il n’avait pas devant lui d’alternative bien agréable ; et puis il venait de contracter une dette qui le tourmentait et que le vieux Featherstone avait presque promis de payer. Tout cela se réduisait à peu de chose : ses dettes aussi bien que ses espérances. Fred connaissait des hommes à qui il eût rougi de confesser la mesquinerie de ses dépenses. Ces réflexions l’amenèrent à une sorte d’amère misanthropie. C’était bien la peine d’être le fils d’un manufacturier de Middlemarch pour n’avoir à hériter de quoi que ce soit !… pendant que tant d’autres ! Ah ! certes la vie était une triste affaire pour qu’un jeune homme, spirituel, aimable, disposé à goûter le meilleur de toutes choses, n’eût devant lui qu’un aussi pauvre avenir !

Il n’était pas venu à l’esprit de Fred que l’introduction du nom de Bulstrode dans l’affaire pût n’être qu’une invention du vieux Featherstone ; mais ceci même n’eût rien changé à la situation. Ce qui était clair pour Fred, qui croyait pénétrer jusqu’au fond de l’âme de son oncle Featherstone, c’est que le vieillard voulait user de son pouvoir en le tourmentant un peu et se donner en même temps la satisfaction de le mettre en mauvais termes avec Bulstrode. Et maintenant, la question était de savoir s’il parlerait à son père, ou s’il essayerait de se tirer d’affaire tout seul. C’était mistress Waule (il n’en doutait pas) qui avait fait ces rapports sur lui, et si Mary Garth avait répété ses propos à Rosemonde, il était sûr que l’affaire arriverait aux oreilles de son père, — et tout aussi sûr que celui-ci l’interrogerait. Comme ils ralentissaient le pas de leurs chevaux, Fred dit à Rosemonde :

— Rosy, Mary vous a-t-elle dit que mistress Waule eût répété quelque chose sur mon compte ?

— Oui, certainement.

— Et quoi donc ?

— Que vous étiez un jeune homme fort dissipé.

— Est-ce là tout ?

— Il me semble que cela suffit, Fred.

— Êtes-vous sûre qu’elle n’ait rien dit de plus ?

— Mary ne m’a point parlé d’autre chose. Mais vraiment, Fred, n’êtes-vous pas honteux ?

— Hein ! quoi ?… Ne me faites pas la leçon ; qu’en a dit Mary ?

— Je ne suis pas forcée de vous le dire. Vous vous inquiétez fort de ce que dit Mary — et vous êtes trop grossier pour me laisser parler.

— Certainement, je m’inquiète de ce que dit Mary. C’est la meilleure fille que je connaisse.

— Je n’aurais jamais cru qu’on put devenir amoureux d’elle.

— Quelle prétention avez-vous de savoir comment les hommes deviennent amoureux ? Les filles ne le savent jamais.

— Au moins, Fred, permettez-moi un conseil. Tâchez de ne pas vous éprendre d’elle car elle m’a dit qu’elle ne vous épouserait pas, quand même vous le lui demanderiez ?

— Elle pouvait attendre que je le lui eusse demandé.

— Je savais que cela vous vexerait, Fred.

— Pas du tout. Elle ne l’aurait pas dit si vous ne l’y eussiez provoquée.

Avant d’arriver à la maison. Fred prit le parti de raconter toute l’affaire aussi simplement que possible à son père ; celui-ci prendrait peut-être sur lui la tâche désagréable de parler à Bulstrode.

LIVRE II

VIEUX ET JEUNES






CHAPITRE PREMIER


Après avoir entendu le récit de son fils, M. Vincy résolut d’aller voir M. Bulstrode à la Banque, à une heure et demie, heure à laquelle on le trouvait généralement seul. Mais quelqu’un était déjà avec lui et l’entretien promettait d’être long.

Le banquier avait la parole aussi abondante que facile, et il perdait un temps considérable en petites pauses méditatives. Il avait, avec l’air maladif, la pâleur de teint des blonds, les cheveux légers, bruns, parsemés de mèches grises, les yeux gris clair et le front large. Les gens habitués à parler fort lui trouvaient la voix sourde, concédant que ce genre de voix n’était pas, d’ailleurs, incompatible avec une certaine franchise.

M. Bulstrode avait, lorsqu’il écoutait parler quelqu’un, une attitude penchée de déférence, et dans les yeux une attention fixe et soutenue qui faisaient croire aux gens se jugeant dignes d’être écoutés qu’il cherchait à tirer le meilleur parti possible de leurs discours. D’autres, au contraire, qui ne s’attendaient pas à faire jamais grande impression, n’aimaient pas cette espèce de lanterne morale braquée sur eux. Si vous n’êtes pas fier de votre cave, vous n’éprouvez pas de joie particulière à voir votre invité présenter son verre à la lumière pour l’examiner en connaisseur. Aussi l’attention scrupuleuse de M. Bulstrode n’était-elle agréable ni aux puritains ni aux pécheurs de Middlemarch ; ceux-ci le traitaient de méthodiste, les autres de pharisien. Les curieux auraient bien voulu savoir qui étaient son père et son grand-père, n’ayant jamais entendu parler d’un Bulstrode à Middlemarch vingt-cinq ans auparavant. Pour Lydgate, qu’il recevait en ce moment, ce regard scrutateur était chose bien indifférente ; il se forma simplement une opinion défavorable de la santé du banquier, et il en conclut qu’il devait vivre d’une vie intérieure agitée et fiévreuse, ne le laissant guère jouir des choses du dehors.

— Je vous serai extrêmement obligé si vous venez me trouver ici, à l’occasion, de temps à autre, monsieur Lydgate, fit le banquier après une courte pause. Si, comme j’ose l’espérer, j’ai la bonne fortune de trouver en vous un auxiliaire précieux dans la direction de l’hôpital, il y aura bien des questions dont nous aurons besoin de causer ensemble. Quant au nouvel hôpital qui est presque achevé, je réfléchirai à ce que vous m’avez dit de l’avantage qu’il y aurait à le destiner principalement aux fiévreux. La décision sur ce point me regarde spécialement, car bien que lord Medlicote ait donné le terrain et ait contribué à la construction, il n’est pas disposé à s’occuper personnellement de l’affaire.

— Peu de choses méritent plus l’attention et la peine que celle-là, dans une ville de province comme Middlemarch, dit Lydgate. Un bel hôpital pour les fiévreux à côté du vieil hospice pourrait être ici le noyau d’une école de médecine, une fois que nous aurions opéré nos réformes médicales ; et ce serait un grand bien que la propagation de telles écoles dans le pays. Un homme né en province, ayant tant soit peu d’esprit civique et quelques idées, devrait tout faire pour résister à ce courant fâcheux qui entraîne à Londres tout ce qui est un peu au-dessus du médiocre. Un but élevé, dans une profession quelconque, peut souvent trouver en province un champ d’action plus libre, sinon plus riche.

L’un des dons particuliers de Lydgate était une voix habituellement profonde et sonore, susceptible pourtant à l’occasion d’une douceur pleine de charme. Il portait dans son maintien habituel une certaine fierté, une conviction intrépide du succès, une confiance dans ses propres forces et dans sa droiture qui fortifiait son dédain pour les petits obstacles et les tentations dont il n’avait pas encore fait l’expérience. Mais une sincère expression de bienveillance rendait tout à fait charmante cette orgueilleuse franchise.

M. Bulstrode aimait peut-être en lui cette attitude et ces façons si différentes des siennes ; mais ce qu’il aimait certainement, tout comme Rosemonde, c’est qu’il était étranger à Middlemarch. On peut entreprendre tant de choses avec un nouveau venu ! On peut même entreprendre de devenir meilleur.

— Je me réjouis d’avoir à donner à votre zèle plus d’occasions de se déployer, répondit M. Bulstrode ; je veux dire, en vous confiant la direction de mon nouvel hôpital ; car je suis résolu à ne pas laisser entraver une œuvre aussi importante par nos deux médecins. Je suis en vérité disposé à regarder votre venue en cette ville comme une gracieuse indication qu’une bénédiction plus manifeste sera désormais accordée à mes efforts ; car j’ai rencontré jusqu’ici beaucoup de résistance. Quant au vieil hospice, nous avons gagné le premier point ; je parle de votre élection. Et maintenant, j’espère que vous ne redouterez pas d’encourir, dans une certaine mesure, la jalousie et la haine de vos confrères, en vous présentant à eux en réformateur.

— Je ne veux pas faire profession de bravade, dit en souriant Lydgate, mais j’avoue prendre un certain plaisir à la lutte, et je ne me soucierais pas de ma profession, si je ne croyais qu’on pût y trouver et y développer de nouvelles méthodes comme partout ailleurs.

— Le drapeau de cette profession est bien bas porté à Middlemarch, mon cher monsieur, dit le banquier ; je veux dire en fait de science et d’habileté, non sous le rapport de la position sociale ; car ici la plupart de nos médecins sont alliés aux plus honorables familles de la ville. Ma santé peu brillante m’a contraint moi-même d’accorder quelque attention à ces ressources, à ces palliatifs que la miséricorde divine a placés à notre portée. J’ai consulté des hommes éminents dans la métropole et je suis tristement frappé de la marche arriérée que suit la médecine dans nos districts provinciaux.

— Oui ; avec les études et les exigences de la médecine actuelle, il faut s’estimer heureux de rencontrer parfois un bon praticien. Quant aux questions plus élevées, qui constituent le point de départ du diagnostic quant à la philosophie de cette science, il faut, pour la mettre en lumière, une culture scientifique dont nos praticiens de campagne n’ont ordinairement pas plus de notions qu’un habitant de la lune.

M. Bulstrode, la tête penchée et le regard attentif, ne trouva pas la forme que Lydgate avait donnée à son acquiescement, parfaitement en rapport avec ses propres idées.

— Je sais, dit-il, que la médecine actuelle penche surtout vers les moyens matériels. J’espère néanmoins, monsieur Lydgate, que nous ne différerons pas de sentiment au sujet d’une mesure qui ne vous concerne pas immédiatement, mais pour laquelle votre concours peut m’être utile. Vous reconnaissez, je l’espère, l’existence d’intérêts spirituels chez vos malades ?

— Sans doute, j’en reconnais l’existence. Mais ces mots renferment des significations différentes selon les différents esprits.

— Précisément. Et, en telle matière, un mauvais enseignement est ce qu’il y a de pire ; plutôt rien. Il y a quant à présent un point qu’il me tient à cœur de fixer : c’est une nouvelle organisation du service religieux à l’hospice. Le bâtiment est situé dans la paroisse de Farebrother. Vous connaissez Farebrother ?

— Je l’ai vu. Il a voté pour moi. Il faudra que j’aille l’en remercier. C’est un petit homme enjoué, agréable, et j’ai entendu dire que c’était un savant.

— M. Farebrother, mon cher monsieur, est un homme qu’on ne peut admirer sans un regret profond. Je ne crois pas qu’il y ait dans tout le pays un pasteur de plus grand talent… M. Bulstrode s’arrêta d’un air méditatif.

— Je n’ai été, jusqu’ici, à Middlemarch, affligé de la vue d’aucun talent supérieur, dit Lydgate crûment.

— Ce que je désire, poursuivit M. Bulstrode devenant plus grave, c’est que l’office de Farebrother à l’hospice soit rempli à sa place par un chapelain, M. Tyke ; pour tout dire, je ne voudrais pas qu’on y admît d’autres secours spirituels que les siens.

— Je ne puis, comme médecin, avoir d’opinion là-dessus sans connaître M. Tyke, et même alors il faudrait savoir les conditions dans lesquelles vous comptez l’employer.

— Sans doute ; vous ne pouvez encore comprendre dans toute leur étendue les mérites de cette mesure, mais… Ici M. Bulstrode s’exprima avec plus d’énergie : cette mesure devra être présentée au conseil médical de l’hospice, et ce que je crois pouvoir exiger de vous, c’est qu’en vertu de la coopération qui existe entre nous, et que je considère comme établie, vous ne vous laissiez pas influencer, en ce qui vous regarde, par mes adversaires sur ce chapitre.

— J’espère n’avoir pas à me mêler de querelles religieuses, dit Lydgate, mais travailler utilement dans la voie que je me suis choisie.

— Ma responsabilité à moi, monsieur Lydgate, est d’une nature plus étendue. Il y a pour moi dans cette question un devoir sacré, tandis que, pour mes adversaires (j’ai de bonnes raisons de le dire), c’est une occasion de satisfaire un bas esprit d’opposition. Mais je ne démordrai pas pour cela d’un iota dans mes convictions, et je ne cesserai de me faire le représentant de cette vérité que détestent les générations dépravées d’aujourd’hui. Je me suis dévoué à cette entreprise de la réforme des hôpitaux, mais je vous avouerai hardiment, monsieur Lydgate, que je ne prendrais aucun intérêt aux hôpitaux, si je ne croyais pas qu’il y eût là autre chose encore, autre chose que la guérison des maladies du corps. Ma conduite a un autre mobile et, en face de la persécution, je ne le cacherai pas.

— Ici, nous différons certainement, répliqua Lydgate, qui ne fut pas fâché à ce moment même de voir ouvrir la porte et annoncer M. Vincy.

Ce personnage sociable et florissant était devenu plus intéressant à ses yeux depuis qu’il avait vu Rosemonde. Ce n’est pas qu’il eût pour sa part imaginé un avenir où leurs sorts fussent unis ; mais un homme se souvient naturellement avec plaisir d’une charmante jeune fille, et il ne demande pas mieux que de dîner dans une maison où il pourra la revoir. Avant qu’il eût pris congé de Bulstrode, M. Vincy lui avait fait cette invitation qu’il avait toujours différée jusque-là. Rosemonde avait insinué à déjeuner que son oncle Featherstone semblait avoir pris le médecin en grande faveur.

M. Bulstrode, resté seul avec son beau-frère, se remplit un verre d’eau et sortit une boîte de sandwiches.

— Je ne vous persuaderai pas d’adopter mon régime, Vincy ?

— Non, non. Je n’ai pas bonne opinion du système. Notre corps a besoin de ouate, dit M. Vincy, toujours empressé de placer sa précieuse théorie. Cependant, continua-t-il en accentuant ce mot comme pour prévenir toute autre remarque, je viens vous trouver à cette heure pour vous parler de mon jeune vaurien, de Fred.

— C’est un sujet sur lequel vous et moi serons probablement d’avis aussi opposé que sur le régime, Vincy.

— Pas cette fois, je l’espère. M. Vincy était décidé à se montrer de bonne humeur. C’est à propos d’une lubie du vieux Featherstone. Quelqu’un, par rancune sans doute, a raconté toute une histoire au vieillard dans le but de l’indisposer contre Fred. Mais il aime beaucoup Fred et je ne doute pas qu’il ne fasse quelque chose pour lui. Il a presque dit à Fred qu’il lui laisserait ses terres, et il y a des personnes dont cela excite la jalousie.

— Vincy, je vous le répète, je ne puis vous approuver dans ce que vous avez fait pour votre fils aîné en le destinant à l’Église ; ce n’est que par vanité mondaine que vous lui avez choisi cette carrière et je ne vous aiderai pas. Père de famille avec trois fils et quatre filles, vous n’aviez pas le droit de lui faire donner une éducation coûteuse qui n’a réussi qu’à lui inculquer des habitudes de paresse et d’extravagance. Vous en subissez aujourd’hui les conséquences.

Montrer aux autres leurs erreurs était un devoir que M. Bulstrode négligeait rarement ; mais M. Vincy n’était pas aussi bien préparé à se montrer endurant. Il avait la perspective d’être bientôt nommé maire et le sentiment de son importance dans les choses publiques. Ce reproche du banquier à l’occasion de sa conduite privée l’irrita vivement. Mais il se sentait l’échine sous le joug de Bulstrode et, quoiqu’il fût généralement d’humeur agressive, il était, pour le moment, préoccupé de se contenir.

— Quant à cela, Bulstrode, il est inutile de revenir sur ce qui est fait. Je ne suis pas un de vos hommes modèles et je n’en ai pas la prétention. Je ne pouvais prévoir la marche de nos affaires ; il n’y en avait pas de plus belles à Middlemarch ; mon fils était intelligent, mon pauvre frère aussi était dans l’Église et il y faisait son chemin ; il avait déjà obtenu de l’avancement et il serait peut-être doyen aujourd’hui, si cette fièvre gastrique ne l’avait emporté. Je me crois justifié dans ce que j’ai fait pour Fred. Et, pour en revenir à la religion, il me semble qu’un homme n’a pas besoin d’être pourvu déjà d’une once de viande à l’avance. Il faut un peu s’abandonner à la providence et être généreux. C’est le sentiment d’un bon Anglais de vouloir élever la situation de sa famille, et je trouve qu’il est du devoir d’un père de donner à ses fils de belles chances de s’élever.

— Je ne prétends agir que comme votre meilleur ami, Vincy, en vous disant que tout ce que vous venez de débiter n’est qu’un amas d’inconséquences et de sottises de l’esprit mondain.

— Très bien, dit M. Vincy un peu échauffé en dépit de ses résolutions. Je n’ai jamais fait profession d’appartenir à autre chose qu’au monde et, qui plus est, je ne vois personne qui n’appartienne au monde. Je ne suppose pas que vous dirigiez vos affaires d’après des principes supraterrestres. La seule différence que je voie entre ces deux façons d’agir, c’est que l’une, celle que vous qualifiez de mondaine, est plus honnête que l’autre.

— Cette sorte de discussion est inutile, Vincy, dit M. Bulstrode qui, ayant achevé son sandwich, s’était rejeté au fond de sa chaise d’un air fatigué, s’abritant les yeux avec la main. Vous aviez, je crois, quelque affaire particulière ?

Oui, oui. Voici l’histoire en deux mots : Quelqu’un a dit au vieux Featherstone, en assurant le tenir de vous, que Fred avait emprunté ou essayé d’emprunter de l’argent sur la promesse de payer avec l’héritage de son oncle. Vous n’avez jamais dit pareille sottise, naturellement. Mais le vieux bonhomme insiste pour que Fred lui apporte une dénégation de la chose, de votre main : un petit billet disant que vous ne croyez pas un mot d’un pareil conte. Vous n’y avez, je pense, aucune objection ?

— Je vous demande pardon. J’ai une objection. Je ne suis pas du tout certain que votre fils, dans son étourderie et son ignorance (pour ne pas qualifier plus sévèrement sa conduite), n’ait pas cherché à emprunter de l’argent en se prévalant de ses espérances futures, ni même qu’il n’ait pas trouvé quelqu’un d’assez fou pour le satisfaire sur des garanties aussi incertaines. Ces prêts d’argent sont aussi communs dans le monde que bien d’autres folies.

— Mais Fred m’a donné sa parole d’honneur qu’il n-a jamais emprunté d’argent sous le couvert des espérances que je viens de vous dire. Il n’est pas menteur. Je ne veux pas le faire meilleur qu’il n’est ; je lui ai parlé sévèrement. Personne ne peut dire que je m’aveugle sur sa conduite, mais ce n’est pas un menteur. Et je pensais… mais je puis me tromper… qu’il n’y avait pas de religion pouvant empêcher un homme de croire le bien d’un jeune homme quand il ne sait d’ailleurs, sur lui, rien de défavorable. Ce serait d’une bien pauvre religion vraiment que de lui mettre un bâton dans les roues, en refusant de dire que vous ne croyez pas à une chose, quand vous n’avez aucune raison d’y croire.

— Ce ne serait pas du tout rendre service à votre fils que de lui faciliter les moyens d’hériter de Featherstone. Je ne puis regarder la fortune comme une bénédiction, si on ne l’emploie que pour moissonner sur cette terre. Ce langage ne vous plaît pas, Vincy ; mais je crois de mon devoir de vous dire que je n’ai aucune raison de favoriser Fred dans l’héritage de la propriété dont vous parlez. Je ne crains pas d’ajouter que cela ne tendrait ni au bonheur éternel de votre fils ni à la gloire de Dieu. Pourquoi, alors, irais-je écrire cette sorte d’affidavit qui n’a d’autre objet que de favoriser cette misérable convoitise ?

— Si votre intention est d’empêcher tous ceux qui ne sont pas des saints et des évangéliques d’avoir de l’argent, vous devriez, pour votre part, renoncer à certains associés dont vous profitez, c’est tout ce que je puis dire, s’écria M. Vincy avec emportement. Peut-être est-ce pour la gloire de Dieu, mais ce n’est sûrement pas pour la gloire du commerce de Middlemarch, que la maison Plymdale emploie ces teintures bleues et vertes de la fabrique de Brassing ; elles font pourrir la soie, c’est tout ce que j’en sais. Allez dire à d’autres que tout le profit qu’on en retire va à la gloire de Dieu, ils en seront peut-être plus contents. Mais je me soucie peu de tout cela. Je ferais un joli vacarme, si je voulais.

M. Bulstrode fut un moment avant de répondre :

— Vous me chagrinez beaucoup en parlant ainsi, Vincy. Je ne prétends pas que vous compreniez le mobile de mes actions. Ce n’est pas chose facile que de tracer un sentier pour les principes au milieu des obstacles de ce monde. C’est encore moins facile pour les gens frivoles et railleurs d’apercevoir ce sentier. Souvenez-vous, je vous prie, que J’étends ma tolérance sur vous, parce que vous êtes le frère de ma femme, et qu’il vous convient peu de vous plaindre de moi comme d’un obstacle aux moyens que vous avez d’élever la position sociale de votre famille. Je vous rappellerai que ce n’est ni à votre prudence ni à votre jugement que vous avez dû de garder votre situation commerciale.

— Non, sans doute, mais mon commerce ne vous a pas fait de tort jusqu’à présent, dit M. Vincy tout à fait blessé, et, quand vous avez épousé Henriette, vous pouviez, je crois, vous attendre à ce que nos familles pendissent au même clou. Si vous avez changé d’avis, vous feriez mieux de me le dire. Je n’ai jamais changé d’avis, moi ; je suis un simple croyant aujourd’hui comme alors, avant toutes les nouvelles doctrines qu’on a inventées. Je prends le monde comme il est, en fait de commerce et en toutes choses. Je me contente de n’être pas plus mauvais que mes voisins. Mais, si vous trouvez bon que ma famille ne tienne plus son rang dans le monde, dites-le, je saurai mieux ce que j’ai à faire.

— Ce que vous dites là n’est pas raisonnable. En quoi votre situation dans le monde sera-t-elle diminuée si vous n’avez pas cette lettre pour votre fils ?

— Eh bien, qu’il en soit comme vous voudrez, mais je trouve qu’il est fort mal à vous de me la refuser. Ces procédés-là se concilient sans doute avec la religion ; mais l’apparence en a un air malpropre qui répugne. Vous pourriez aussi bien calomnier Fred ; cela revient presque au même, puisque vous refusez de dire que vous n’avez pas répandu de calomnies contre lui ; c’est ce genre de choses, cet esprit tyrannique voulant jouer partout en même temps le rôle de l’évêque et du banquier, oui, c’est ce genre de choses-là qui empoisonne le nom d’un homme.

— Vincy, si vous tenez à vous fâcher avec moi, Henriette en sera très peinée, comme je le suis moi-même, dit M. Bulstrode en pâlissant.

— Je ne veux pas me fâcher avec vous. Il est de mon intérêt et peut-être du vôtre que nous soyons amis. Je ne vous garde pas rancune, je ne pense pas plus de mal de vous que des autres. Un homme qui se tue à moitié par le jeûne, qui fait consciencieusement toutes les prières en famille et le reste à l’avenant, cet homme-là est convaincu de sa religion, quelle qu’elle soit. Vous pourriez tout aussi bien doubler votre capital en blasphémant et en jurant, vous ne seriez pas le seul. Vous aimez à être le maître, et il faudra que vous soyez sans doute le premier dans le ciel, sans quoi vous ne vous y plairiez guère. Mais vous êtes le mari de ma sœur et nous devrions nous soutenir mutuellement ; et, comme je connais Henriette, elle s’en prendra à vous de notre querelle, parce que vous vous obstinez sur une misère et que vous refusez de rendre ce service à Fred. Et je ne puis dire que j’accepte cela. Je ne trouve pas cela bien.

Vincy se leva, boutonna son pardessus, et regarda fixement son beau-frère comme pour obtenir une réponse décisive.

C’était sans doute un peu flatteur et grossier miroir que l’esprit du manufacturier présentait aux lumières et aux ombres plus subtiles de beaucoup de ses semblables ; mais ce n’était pas la première fois qu’après avoir commencé par l’admonester, M. Bulstrode finissait par apercevoir dans ce miroir une image vraiment peu satisfaisante de son individu. Il n’était pas dans la nature de M. Bulstrode de céder immédiatement devant des insinuations désagréables. Avant de changer d’avis, il lui fallait le temps de bien formuler ses motifs et de les mettre d’accord avec les principes directeurs de sa conduite. Il dit enfin :

— Je réfléchirai à cela, Vincy. J’en parlerai à Henriette. Je vous enverrai très probablement la lettre.

— Très bien. Le plus tôt possible, s’il vous plaît. J’espère que tout sera arrangé avant que je vous revoie demain.


CHAPITRE II


La conversation de M. Bulstrode avec sa femme amena sans doute le résultat désiré par M. Vincy car, le lendemain de bonne heure, une lettre arriva, que Fred put porter à M. Feathorstone comme la preuve réclamée.

Le vieillard gardait le lit ce jour-là, à cause du froid ; Mary n’étant pas au salon, Fred s’empressa de monter au premier et présenta la lettre à son oncle, qui, bien établi dans son lit, n’était pas moins disposé que de coutume à se réjouir de sa sagesse en se moquant de l’humanité. Il mit ses lunettes et contractant sa bouche dont les coins s’affaissèrent, il lut :

Je ne négligerai pas, en cette circonstance, de venir exposer ma conviction… — Pouah ! de quelles belles paroles le bonhomme se sert ! Il est plus éloquent qu’un commissaire-priseur… La conviction que votre fils Frédéric n’a obtenu aucune avance d’argent sur la garantie d’un legs promis par M. Featherstone… — Promis ? Qui a dit que j’aie jamais rien promis ?… Je ne promets rien ; je ferai des codicilles tant que j’en voudrai… — et que, considérant la nature d’un tel procédé, il serait déraisonnable de croire qu’un jeune homme de sens et de caractère l’eût employé… — Ah ! mais le bonhomme ne dit pas que vous soyez un jeune homme de sens et de caractère, remarquez bien cela, monsieur. — Quant à mon rôle dans je ne sais quel récit de cette nature, j’affirme n’avoir jamais rien dit qui pût faire croire que votre fils eût emprunté de l’argent sur la garantie d’aucune propriété devant lui revenir à la mort de Featherstone. — Dieu me bénisse « Mort ! Propriété à lui revenir !… » L’avoué Standish n’est rien à côté de Bulstrode. Il voudrait emprunter pour son compte qu’il ne parlerait pas mieux… Eh bien ?…

Ici, M. Featherstone regarda Fred par-dessus ses lunettes et lui remit la lettre d’un geste méprisant.

— Vous ne pensez pas, j’imagine, que Bulstrode puisse me convaincre d’une chose parce qu’il l’écrit en belles phrases, eh ?

Fred rougit.

— Vous demandiez cette lettre, monsieur. Il me semble que la dénégation de M. Bulstrode vaut bien l’affirmation contraire.

— Rien de tout cela. Je n’ai jamais dit que je croyais l’une plutôt que l’autre. Et maintenant qu’attendez-vous ? dit M. Featherstone sèchement, en enfonçant ses mains sous ses couvertures.

— Je n’attends rien, monsieur. — Fred retenait avec peine l’explosion de sa colère. — Je suis venu vous apporter cette lettre. Si vous voulez, je vais vous souhaiter le bonsoir.

— Pas encore, pas encore. Sonnez donc, j’ai besoin de missy.

Un domestique parut au coup de sonnette.

Dites à missy de venir, s’écria M. Featherstone impatient. Quel besoin avait-elle de s’en aller ?

Il continua sur le même ton après l’entrée de Mary.

— Pourquoi n’êtes-vous pas restée ici tant que je ne vous ai pas dit de sortir ? Il me faut mon gilet ; je vous ai dit de le laisser toujours sur mon lit.

Mary avait les yeux rouges comme si elle avait pleuré, et paraissait frémir de tous ses nerfs. Il était clair que M. Featherstone était, ce matin-là, dans une de ses humeurs les plus hargneuses et, en dépit de la perspective du cadeau qui lui était si nécessaire, Fred eût préféré pouvoir se retourner contre le vieux tyran et lui dire que Mary Garth était trop bonne d’être à ses ordres. Lorsqu’elle se leva pour prendre le gilet qui était suspendu à un clou, Fred la rejoignit et lui dit :

— Permettez-moi…

— Apportez-le vous-même, missy, et mettez-le là, dit M. Featherstone. Maintenant, sortez jusqu’à ce que je vous rappelle, ajouta-t-il quand il eut le gilet devant lui.

Il avait coutume, lorsqu’il témoignait quelque faveur à une personne, d’assaisonner son plaisir en se montrant particulièrement désagréable pour une autre, et Mary était toujours là pour lui offrir cet assaisonnement. Il prit lentement un trousseau de clefs dans la poche du gilet et tira lentement aussi une botte d’étain de dessous ses couvertures.

— Vous vous attendez à ce que je vous donne une petite fortune, eh ? dit-il en le regardant et en s’arrêtant au moment de soulever le couvercle de la boîte.

— Aucunement, monsieur… Vous avez été assez bon, l’autre jour, pour parler de me faire un petit présent, sans quoi je n’aurais certainement pensé à rien de semblable.

Le vieillard, de ses mains aux fortes veines, toucha nombre de billets de banque, les replaçant ensuite les uns sur les autres, tandis que Fred, appuyé au dossier de sa chaise, affectait l’indifférence. Enfin, le vieil avare le fixa encore par-dessus ses lunettes et lui présenta un petit paquet de billets. Il n’y en avait que cinq, ainsi que Fred s’en rendit compte, ne voyant d’ailleurs que l’extrémité des billets dont il ignorait la valeur, mais dont chacun, il est vrai, pouvait valoir cinquante livres. Il les prit en disant :

— Je vous suis très obligé, monsieur.

Et il allait les plier sans paraître s’inquiéter de ce qu’ils valaient. Mais M. Featherstone ne l’entendait pas ainsi.

— Allons, ne croyez-vous pas qu’il vaille la peine de les compter ? Vous prenez l’argent comme un grand seigneur, je suppose que vous le dépensez aussi en grand seigneur.

— Je pensais qu’à cheval donné on ne regarde pas la bouche, monsieur. Mais je serai très heureux de les compter.

Fred pourtant, après les avoir comptés, se trouva désappointé, car ils avaient le tort de représenter moins que ses espérances ne l’avaient décidé. Et n’est-ce pas l’accord avec ses espérances qui sert de mesure à la satisfaction de l’homme ? Fred fut cruellement déçu lorsqu’il ne se vit entre les mains que cinq billets de vingt livres. Sa bonne éducation sembla lui faire défaut en cette circonstance, et son jeune et frais visage en fut visiblement ému. Toutefois il remercia :

— C’est très beau de votre part, monsieur.

— Je le crois bien, dit M. Featherstone fermant sa cassette et la remettant en place ; puis, d’un geste dégagé, il ôta ses lunettes et, comme si une méditation intérieure l’en eut plus profondément convaincu, il répéta : Je crois bien que c’est beau !

— Je vous assure que je suis très reconnaissant, dit Fred, à qui sa bonne mine avait eu le temps de revenir.

— Et vous devez l’être. Vous espérez tenir un rang dans le monde, et je crois que Pierre Featherstone est le seul qui puisse vous être utile.

Ici les yeux du vieillard étincelèrent d’une étrange satisfaction à la pensée que ce florissant jeune gars se reposait entièrement sur lui et que ce florissant jeune gars était un fou d’agir ainsi.

— Oui, sans doute. Je ne suis pas né avec des chances bien magnifiques. Peu d’hommes ont été aussi étroitement restreints que moi, dit Fred étonné lui-même de sa vertu en considérant la dureté du sort envers lui. Il est vraiment trop fort de n’avoir qu’un cheval de chasse poussif à monter, tandis que des gens, qui n’ont pas la moitié autant de bon sens que vous, jettent n’importe quelles sommes par la fenêtre, et encore en faisant des marchés de dupes.

— Eh bien, vous pourrez vous payer un beau cheval de chasse à présent. Quatre-vingts livres suffisent pour cela, j’imagine, et il vous restera vingt livres pour vous tirer de quelque petit embarras, dit M. Featherstone en ricanant.

— Vous êtes bien bon, monsieur, dit Fred, sentant vivement le contraste qu’il y avait entre son langage et ses sentiments.

— Eh ! je suis un oncle un peu meilleur que votre bel oncle Bulstrode. Vous ne retirerez pas grand’chose de ses spéculations à ce que je crois. J’entends dire qu’il tient votre père dans un filet assez serré, eh ?

— Mon père ne me parle jamais de ses affaires, monsieur.

— Eh bien, il fait en cela preuve de bon sens. Mais d’autres les ont devinées sans qu’il leur en parle. Il n’aura jamais grand’chose à vous laisser. Qu’on le fasse maire de Middlemarch tant qu’on voudra ; mais vous avez beau être le fils aîné, s’il meurt sans testament, vous n’aurez pas grand’chose.

Fred pensa que M. Featherstone n’avait jamais été aussi désagréable. Il est vrai qu’il ne lui avait jamais donné autant d’argent à la fois.

— Détruirai-je cette lettre de Bulstrode, monsieur ? demanda Fred se levant avec la lettre comme pour la jeter au feu.

— Eh ! je n’en ai que faire. Elle ne vaut pas un sou pour moi.

Fred jeta la lettre au feu. Il avait hâte de sortir de cette chambre, mais il était un peu honteux vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis de son oncle de se sauver tout de suite après avoir empoché l’argent. À cet instant, l’intendant des fermes arriva pour parler affaires à son maître, et Fred, à son grand soulagement, fut congédié, avec injonction de revenir bientôt.

Il ne lui tardait pas seulement de se débarrasser de son oncle, mais aussi d’aller trouver Mary Garth. Elle était assise à sa place ordinaire, près du foyer, un ouvrage de couture entre les mains et un livre ouvert sur la petite table à côté d’elle. Ses yeux n’étaient plus rouges et elle semblait avoir recouvré tout son empire sur elle-même.

— M’a-t-on demandée là-haut ? dit-elle se levant à moitié lorsque Fred entra.

— Non, on m’a congédié parce que Simmons est monté.

Mary se rassit et reprit son ouvrage. Elle le traitait certainement avec plus de froideur que de coutume. Elle ne savait pas combien tout à l’heure l’affection de Fred s’était indignée pour elle.

— Resterais-je un instant, Mary ? je ne vous gêne point ?

— Asseyez-vous, je vous prie. Vous me gênerez moins que M. John Waule qui était ici hier, et il s’est assis sans m’en demander la permission.

— Pauvre garçon ! Je le croîs amoureux de vous.

— Je ne m’en suis pas aperçue. C’est une des choses les plus insupportables pour une jeune fille, qu’il faille toujours supposer quelque histoire d’amour, si un homme se montre aimable avec elle et qu’elle lui en soit reconnaissante. Je pensais être, pour ma part, à l’abri de tout cela. Comment aurais-je la stupide vanité de croire que tous ceux qui m’approchent sont amoureux de moi ?

Malgré elle, sa voix devint tremblante et amère en achevant ces mots.

— Le diable emporte John Waule ! Je ne voulais pas vous fâcher. Je ne savais pas que vous eussiez aucune raison de lui être reconnaissante. J’oubliais le grand service que c’est à vos yeux, de moucher seulement une chandelle pour vous.

Fred aussi avait sa fierté et ne voulait pas laisser voir qu’il savait ce qui avait provoqué cet éclat de Mary.

— Oh ! je ne suis pas fâchée, si ce n’est contre les façons du monde. J’aime qu’on me parle comme à quelqu’un qui a le sens commun. Il me semble souvent que je pourrais en comprendre un peu plus que tout ce que je m’entends dire, même par les jeunes gens qui ont été au collège.

Mary s’était calmée et, tout en parlant, elle s’efforçait de réprimer un joyeux éclat de rire qui faisait plaisir à entendre.

— Je ne me blesse pas de ce que vous soyez si gaie à mes dépens ce matin, dit Fred. Je vous ai trouvée si triste quand je vous ai vue là-haut tout à l’heure. C’est une indignité que vous restiez ici pour être malmenée de cette façon.

— Oh j’ai relativement une vie facile. J’ai essayé d’être institutrice et je ne suis pas faite pour cela, j’ai l’esprit trop indépendant. N’importe quelle tâche pénible vaut mieux, je trouve, que de faire une chose pour laquelle on est payé et qu’on ne fait pourtant jamais bien. Ici, je m’acquitte de mes devoirs aussi bien que qui que ce soit et peut-être même mieux que certaines personnes… que Rosy par exemple, bien qu’elle soit précisément comme une de ces belles créatures qu’on voit emprisonnées avec des ogres dans les contes de fées.

— Rosy ! s’écria Fred d’un ton qui témoignait à un haut degré du scepticisme de ses sentiments fraternels.

— Allons, Fred ! Vous n’avez pas le droit d’être sévère.

— Entendez-vous par là quelque chose de particulier en ce moment ?

— Non, je veux dire tout en général, comme toujours.

— Oh ! que je suis paresseux et extravagant. Eh bien, c’est vrai, je ne suis pas fait peur être pauvre, et, riche, je n’aurais pas été un mauvais diable.

— Vous auriez fait votre devoir dans la situation où il n’a pas plu à Dieu de vous placer ? dit Mary en riant.

— J’en conviens. Je ne suis pas plus fait pour être pasteur que vous pour être institutrice. Comment n’avez-vous pas un peu de sympathie pour ce point commun entre nous, Mary ?

— Je n’ai jamais dit que vous dussiez être pasteur. Il y a bien d’autres professions. Mais je trouve déplorable que vous ne songiez pas à choisir une carrière et à travailler en conséquence.

— Je le ferais bien si…

Fred s’arrêta et alla s’appuyer à la cheminée.

— Si vous étiez sûr de ne pas avoir de fortune ?

— Je n’ai pas dit cela. Décidément vous me cherchez querelle. C’est mal à vous de vous laisser influencer par les bavardages que l’on fait de moi.

— Comment puis-je vouloir me quereller avec vous ? Ce serait me quereller avec tous mes nouveaux livres, dit Mary montrant le volume qui était sur la table. Si méchant que vous soyez pour les autres, vous êtes bon pour moi.

— Parce que je vous aime mieux que n’importe qui. Mais je sais que vous me méprisez.

— Oui, un peu, dit Mary avec un bon sourire.

— Vous réservez votre admiration pour un de ces garçons phénomènes qui ont sur toutes choses de sages opinions.

— Oui, à coup sûr.

Mary cousait rapidement et semblait maîtresse de la situation d’une façon tout fait provocante.

La conversation avait pris un mauvais tour pour Fred Vincy, qui ne faisait que s’enfoncer plus profondément dans son embarras.

— Il n’y a pas de chances pour qu’une femme s’éprenne de quelqu’un qu’elle a toujours connu, du plus loin qu’elle puisse se souvenir. Chez les hommes, c’est différent. Mais pour une jeune fille, c’est toujours quelque nouveau visage qui la séduit !

— Voyons un peu, dit Mary rapprochant en cœur les coins de sa bouche. Cherchons des exemples : Il y a Juliette qui confirme ce que vous dites. D’autre part, Ophélie avait dû longtemps connaître Hamlet ; et Brenda Troil avait connu Mordaunt Merton depuis son enfance ; il est vrai que ce devait être un bien estimable jeune homme. Waverley était nouveau pour Flora Mac-Ivor, mais elle n’était pas amoureuse de lui. Nous avons encore Olivia et Sophie Primrose, et Corinne, qui se sont éprises d’étrangers, si l’on veut. En somme mes exemples se balancent.

Mary leva sur Fred un regard plein de malice et ce regard lui fut très doux, bien que les yeux de la jeune fille ne fussent que de claires fenêtres où l’on voyait une réflexion prête à éclater de rire. Fred était sûrement un garçon aimant, et, durant son passage de l’enfance à l’âge d’homme, il était devenu amoureux de son ancienne compagne de jeu, en dépit de la haute éducation qu’il avait reçue et qui avait exalté ses idées sur le rang et la fortune.

— Quand un homme n’est pas aimé, à quoi lui sert-il de dire qu’il pourrait être meilleur et capable de tout ? S’il était sûr d’être aimé, à la bonne heure ! dit Fred.

— En effet, il ne lui est pas de la plus petite utilité dans le monde de dire qu’il pourrait être meilleur : Pourrait, saurait, voudrait, ce sont là de tristes auxiliaires.

— Je ne vois pas, d’ailleurs, quelles raisons un homme aurait d’être bon, s’il ne se sent pas tendrement aimé.

— Il me semble que la bonté pourrait lui venir d’abord.

— Vous croyez cela, Mary. Ce n’est pas pour leur bonté que les femmes aiment les hommes.

— C’est possible ; mais, lorsqu’elles les aiment, elles ne les trouvent jamais méchants.

— Ce n’est pas très gentil de me dire que je suis méchant.

— Je n’ai pas dit cela du tout.

— Je ne serai jamais bon à rien, Mary, si vous ne voulez pas me dire que vous m’aimez, si vous ne me promettez pas de devenir ma femme, quand je serai en état de me marier, bien entendu.

— Je ne vous épouserais pas, alors même que je vous aimerais. Je ne puis certainement pas vous promettre de vous épouser.

— Mais c’est très mal, Mary. Si vous m’aimez vous devez pouvoir m’engager votre promesse.

— Au contraire ! je ne trouverais pas bien de vous épouser, même si je vous aimais.

— Vous voulez dire que je suis maintenant sans moyens d’entretenir une femme. Oui, sans doute, je n’ai que vingt-trois ans.

— Sur ce dernier point vous changerez. Mais je ne suis pas aussi certaine des autres changements. Mon père dit qu’un paresseux n’a pas le droit de vivre, encore moins de se marier.

— Ainsi il ne me reste qu’a me faire sauter la cervelle ?

— Non, tout bien réfléchi, je crois que vous feriez mieux de passer votre examen. J’ai entendu dire à M. Farebrother que c’était honteusement facile.

— Tout cela est bel et bien. Pour lui, tout est facile. Ce n’est pas que l’intelligence ait rien à y faire. Je suis dix fois plus intelligent que beaucoup de ceux qui le passent.

— Grand Dieu ! dit Mary incapable de réprimer une observation sarcastique. Cela explique les pasteurs comme M. Crowse. Mais cela prouve peut-être seulement que vous êtes dix fois plus paresseux que les autres.

— Eh bien, si je le passais, vous ne voudriez pourtant pas me voir entrer dans l’Église ?

— Il ne s’agit pas de ce que je puis désirer pour vous ; Vous avez une conscience, je suppose. Mais voici M. Lydgate, il faut que j’aille prévenir mon oncle.

— Mary, dit Fred, saisissant sa main au moment où elle se levait, si vous ne voulez pas me donner quelque encouragement, je deviendrai pire au lieu de devenir meilleur.

— Je ne vous donnerai pas d’encouragement, dit Mary en rougissant. Vos amis le blâmeraient, comme les miens. Mon père trouverait honteux que je m’engage à un homme qui fait des dettes et ne veut pas travailler.

Fred, offensé, laissa aller sa main. Elle alla vers la porte ; mais, se retournant, elle dit :

— Fred, vous avez toujours été bon et généreux pour moi. Je ne suis pas ingrate. Mais ne me parlez plus jamais ainsi.

— Très bien, dit Fred d’un ton blessé en prenant son chapeau et sa cravache, le visage rougissant et pâlissant tour à tour.

Comme d’autres jeunes gens paresseux et fainéants, il était absolument épris d’une jeune fille simple et sans fortune. Mais, avec la perspective des terres de M. Featherstone à l’arrière-plan, et la conviction que Mary, quoi qu’elle pût dire, se souciait de lui quand même, Fred n’était pas complètement désespéré.

Quand il fut rentré, il donna quatre des billets de vingt livres à sa mère, la priant de les lui garder.

Je ne veux pas dépenser cet argent-là, mère. Je veux l’employer à payer une dette. Ainsi tenez-le bien à l’abri de mes doigts.

— Dieu vous bénisse, mon chéri ! dit sa mère.

Elle raffolait de son fils aîné et de sa fille cadette, âgée de six ans, que d’autres regardaient comme ses deux plus méchants enfants. L’œil d’une mère n’est pas toujours aveugle dans sa partialité ; n’est-ce pas elle qui peut le mieux juger lequel de ses enfants est tendre et plein d’amour filial ? Et Fred aimait certainement beaucoup sa mère. Peut-être était-ce son affection pour une autre femme qui le rendait si anxieux de mettre les cent livres de son oncle à l’abri de sa prodigalité ordinaire ; car le créancier auquel il devait cent soixante livres avait en sa possession une garantie plus solide encore, sous forme d’un billet signé par le père de Mary.



CHAPITRE III


Nous avons maintenant à faire connaître à quiconque s’intéresse à lui, le nouveau venu Lydgate, et plus à fond que ne le connaissent ceux mêmes qui l’ont le plus fréquenté depuis son arrivée à Middlemarch. On peut louer, encenser un homme ou le tourner en ridicule, ne voir en lui qu’un instrument, on peut s’éprendre de lui, le choisir comme époux sans qu’il cesse de rester virtuellement inconnu. On avait pourtant l’impression générale que Lydgate n’était pas un médecin de province ordinaire, et, à cette époque, à Middlemarch, une telle impression signifiait qu’on attendait de lui de grandes choses. Chaque famille avait de son médecin une très haute idée et lui supposait une habileté sans bornes dans le traitement des maladies les plus perfides et les plus capricieuses. L’évidence de cette habileté appartenait à l’ordre intuitif le plus élevé. La clientèle féminine, notamment, restait immuablement attachée à son opinion, que la vérité même de la médecine fût d’ailleurs représentée, pour les unes, par le praticien Wrench et son traitement tonique, et, pour les autres, par Toller et le système débilitant. Les temps héroïques des saignées abondantes et des vésicatoires n’étaient pas encore passés, encore moins les temps des théories absolues où, dès qu’une maladie quelconque était baptisée, il ne pouvait plus y avoir d’hésitation dans la manière de la traiter. Pas une imagination ne s’était avancée jusqu’à admettre que M. Lydgate pût être aussi savant que le docteur Sprague ou le docteur Minchin, les deux seuls médecins capables de donner quelque espoir dans les cas extrêmes, alors que le plus faible espoir ne valait pas plus d’une guinée. Pourtant, je le répète, l’impression générale était qu’il avait en Lydgate quelque chose de plus que chez les autres praticiens ordinaires de Middlemarch.

C’était la vérité. Il n’avait que vingt-sept ans, cet âge auquel on voit des hommes sortir du rang pleins d’espoir dans le succès, fermes dans leur résolution, sûrs que Mammon ne leur mettra jamais un mors à la bouche et ne leur montera jamais à califourchon sur le dos pour les stimuler, mais plutôt que Mammon, s’ils ont affaire à lui, les aidera à pousser leur char. Il était resté orphelin au moment où il sortait du collège. Son père n’avait amassé au service militaire que bien peu de chose pour ses trois enfants, et, quand le jeune Tertius voulut faire ses études de médecine, ses tuteurs jugèrent plus simple d’accéder à ses vœux en le mettant en apprentissage chez un médecin de province que de s’y opposer en invoquant la dignité de la famille. C’était un de ces rares jeunes gens qui choisissent de bonne heure une voie définie, convaincus qu’il y a pour eux dans la vie une chose spéciale à faire, parce qu’ils se sentent appelés à la faire et non parce que leurs pères l’ont faite avant eux. Ceux d’entre nous qui ont embrassé une carrière par vocation doivent se souvenir de certain matin ou de certain soir où ils ont grimpé sur un escabeau pour atteindre un livre inconnu, ou sont restés assis, les lèvres entr’ouvertes, à écouter la conversation d’un étranger, ou enfin ont commencé, à défaut de livres, à écouter parler les voix intérieures de leur âme, y trouvant le premier germe appréciable de leur vocation. Quelque chose de semblable était arrivé à Lydgate. Il avait l’esprit prompt ; et souvent, encore tout animé au sortir d’un jeu bruyant, on le voyait se mettre dans un coin et bientôt s’absorber profondément dans le premier livre qui lui tombait sous la main. Tant mieux si c’était Rasselas ou Gulliver ; mais le Dictionnaire de Bailey ou la Bible avec les livres Apocryphes faisaient également son affaire. Il lui fallait absolument quelque chose à lire, quand il n’était pas en train de monter le poney, de courir, de chasser ou d’écouter la conversation des hommes mûrs.

Quand il eut achevé ses classes et ses mathématiques, sans s’y distinguer réellement, on disait de lui qu’avec de la volonté il pourrait arriver à tout, mais il n’avait certainement pas voulu jusque-là. C’était un jeune animal vigoureux, d’une intelligence rapide ; mais nulle étincelle n’avait encore allumé en lui une passion intellectuelle, le savoir lui semblait chose superficielle, facile à acquérir : à en juger par les conversations de ses aînés, il avait déjà plus d’expérience qu’il n’en faudrait pour la conduite de sa vie. Mais, au temps de ses vacances, il entra un jour de pluie dans la petite bibliothèque paternelle, à la recherche d’un livre nouveau ; il avisa enfin une rangée de volumes couverts de poussière, à dos de papier gris et à étiquettes sombres : les volumes d’une vieille encyclopédie auxquels il n’avait jamais touché. Ils se trouvaient sur le rayon le plus élevé et Lydgate était monté sur une chaise pour les atteindre. Mais, ayant ouvert le premier volume, il resta à lire ainsi tout debout dans cette position incommode. Il était tombé sur une page portant le titre d’Anatomie, et le premier passage qui attira ses yeux traitait des valvules du cœur. Lydgate n’était très familier avec aucune sorte de valvules, mais il savait que les valvæ désignaient des portes à battants, et de cette réflexion jaillit une lumière soudaine, qui éveilla en lui la première notion d’un mécanisme artistement combiné, placé au milieu de la charpente humaine. Tout ce qu’il en savait, c’est que sa cervelle était renfermée dans de petits sacs à l’endroit des tempes, et il n’avait pas plus l’idée de la circulation du sang que de la façon dont le papier pouvait remplacer l’or dans la circulation. Mais l’heure de la vocation était arrivée. Avant d’être descendu de sa chaise, un nouveau monde s’était révélé à lui par le pressentiment de travaux et de progrès successifs, remplissant les vastes espaces qu’avait jusque-la dérobés à sa vue une sorte d’ignorant pédantisme qu’il prenait pour la science. À partir de ce moment, Lydgate sentit germer en lui une passion intellectuelle.

Nous n’avons pas de scrupule à raconter et à raconter toujours comment un homme peut devenir amoureux d’une femme, parvenir à l’épouser ou se voir fatalement séparé d’elle à jamais. Est-ce un excès de poésie ou un excès de sottise qui veut que nous ne nous lassions pas de décrire ce que le roi Jacques appelait le « charme souverain » et la beauté de la femme, que nous ne soyons jamais fatigués d’entendre résonner les cordes grêles du vieux troubadour, et que nous nous intéressions comparativement fort peu à cet autre genre de beauté et de « charme souverain » dont le tissu est fait du travail de la pensée et du patient sacrifice de tous nos mesquins désirs ? Dans l’histoire de cette passion-là, le dénouement varie aussi : quelquefois c’est un glorieux mariage, d’autres fois une complète déception et une rupture finale. Et il n’est pas rare non plus que cette catastrophe se rattache à l’autre passion, à celle que chantent les troubadours. Dans la foule des hommes d’âge mûr qui, au cours de la vie quotidienne, remplissent leur vocation à peu près comme ils font le nœud de leur cravate, il n’en manque pas dont la jeunesse avait rêvé de plus nobles efforts, et, qui sait, de changer le monde peut-être. L’histoire de ce rêve et de la manière dont le plus souvent il arrive à prendre corps, cette histoire est bien rarement menée à terme ; à peine même si elle existe jamais clairement dans l’esprit de ces hommes ! Peut-être leur ardeur pour un travail généreux et désintéressé s’est-elle peu à peu, imperceptiblement, refroidie, comme l’ardeur de toutes les autres passions de jeunesse, jusqu’au jour où la première nature revient, comme un fantôme, visiter son ancienne demeure et jeter sur tout ce qui l’a meublée depuis, comme une lueur spectrale. Il n’y a rien dans le monde de plus subtil que l’histoire de ce changement graduel dans le cœur des hommes. Il s’est, au commencement, insinué en eux à leur insu : c’est vous et moi, avec tant d’autres, qui avons peut-être infecté de notre souffle leurs aspirations de jeunesse, par l’expression de nos sentiments faux ou la sottise de nos axiomes ; ou peut-être encore ce seront les vibrations du regard d’une femme qui auront fait le changement.

Lydgate ne voulait pas devenir un de ces ratés ; et il y avait plus d’espoir à mettre en lui, parce que son ardeur scientifique avait pris bientôt la forme d’un véritable enthousiasme pour sa profession, il avait, dans le travail qui devait lui faire gagner son pain, une foi d’enfant, que ne put entamer son initiation nécessaire à ce qui s’appelle les années d’apprentissage. Il apporta dans ses études, à Londres, à Édimbourg, à Paris, la conviction constante que la profession médicale était, malgré tout, la plus belle de toutes, qu’elle offrait la plus parfaite union de la science et de l’art, l’alliance la plus directe de la conquête intellectuelle et du bien social. La nature de Lydgate avait besoin de ce double succès : c’était une nature propre à ressentir l’émotion, avec un sens profondément humain du lien fraternel qui unit tous les hommes et doit dominer de haut toutes les abstractions des études spéciales. Il ne s’inquiétait pas seulement des « cas » particuliers, mais aussi de Jean et de Jeanne… peut-être surtout de Jeanne.

Il trouvait encore un autre attrait dans sa profession elle appelait des réformes et fournissait à un homme dédaigneux des hochets de la vanité l’occasion d’acquérir, par le seul travail, des mérites et des titres véritables. Il alla étudier à Paris, avec l’intention de s’établir, quand il reviendrait en Angleterre, dans quelque ville de province, pour pratiquer, et là, dans l’intérêt de ses recherches scientifiques, aussi bien que du progrès général de son art, de commencer par résister de toutes ses forces à l’absurde séparation qui existait alors entre la médecine et la chirurgie ; il s’y tiendrait en dehors des intrigues et des jalousies de Londres, de l’éternelle petite roulette sociale ; et, avec le temps, la célébrité lui viendrait, comme elle était venue à Jenner par le seul mérite de son travail indépendant.

Il faut se rappeler que cette époque était une époque d’ignorance ; et, en dépit des efforts de vénérables collèges pour conserver à la science toute sa dignité, il arrivait que des jeunes gens, absolument dépourvus d’instruction, obtenaient des places de médecin à la ville, et qu’un beaucoup plus grand nombre encore acquérait le droit de pratiquer la médecine à la campagne ; le charlatanisme se faisait partout une place fructueuse ; la pratique professionnelle consistant surtout alors à administrer des drogues en abondance, le public en concluait que plus on aurait de drogues, mieux tout irait, pourvu qu’on les eût à bon marché, et il avalait en conséquence des mètres cubes de médecines prescrites par une ignorance peu scrupuleuse qui n’avait pris de degrés ni à Oxford ni à Cambridge.

Sans se soucier du nombre des docteurs ignorants et bavards qui devaient nécessairement survivre à toutes les réformes, Lydgate prétendait inaugurer la réforme à lui tout seul, commencer par se distinguer des autres. Tout en donnant un exemple qui contribuerait à élever peu à peu le niveau moyen général, il comptait aussi se donner le plaisir de voir la santé de ses malades profiter du changement. Mais il ne visait pas seulement à un exercice de son art plus pur et plus personnel que la pratique commune. Il ambitionnait un résultat plus élevé : il était animé et soutenu par l’espoir de découvrir, à force de travail, la preuve d’une nouvelle conception anatomique, et de forger ainsi un anneau dans la chaîne des découvertes.

Vous semble-t-il incongru qu’un pauvre médecin de Middlemarch rêve de devenir un novateur ? Nous savons, en général, bien peu de chose des grands génies créateurs, avant que la renommée les ait portés au rang des constellations, maîtresses de nos destinées. Ce Herschel, par exemple, qui a « brisé les barrières du ciel », n’avait-il pas commencé par toucher l’orgue dans une église de province, et donner des leçons de piano à des écoliers ? Chacun de ces astres brillants a eu à marcher sur la terre côte à côte avec des gens qui s’occupaient sans doute beaucoup plus de sa tournure et de sa mise que de tout ce qui devait lui assurer un titre à une gloire éternelle ; chacun d’eux a eu sa petite histoire personnelle et locale, semée de tentations vulgaires et de mesquines préoccupations, dont le frottement ralentit un instant sa course vers une réunion finale avec les immortels. Lydgate ne fermait pas les yeux aux dangers de ce frottement, mais il marchait plein de confiance dans sa résolution de s’y dérober le plus possible ; à vingt-sept ans, il se sentait déjà l’expérience de la vie. Il n’allait pas non plus permettre à sa vanité de se laisser prendre au contact des succès mondains et bruyants de la capitale ; il allait vivre au milieu de gens hors d’état de rivaliser avec lui dans cette poursuite d’une grande idée, qui allait devenir son second objectif, à côté de l’exercice assidu de sa profession. Il y avait comme de la fascination dans l’espérance que ces deux buts s’illumineraient l’un l’autre.

Il était un point, dans tous les cas, où il pouvait déjà, à cette période de sa carrière, loyalement réclamer l’approbation de tous ; il ne voulait pas faire comme ces philanthropes qui vivent du commerce des pickles empoisonnés, en se proclamant les adversaires de la falsification des liquides, ou qui, intéressés dans des maisons de jeu, trouvent dans cette source de revenus le loisir de se faire les avocats de la moralité publique. Il projetait de commencer, dans son domaine, par quelques réformes particulières, à sa portée, et constituant un problème moins difficile que l’établissement d’une nouvelle conception anatomique. Il voulait d’abord se conformer scrupuleusement à une loi récente, et se contenter de prescrire les drogues sans les distribuer lui-même et sans se mettre de moitié avec les pharmaciens. C’était une véritable innovation pour un praticien de province, innovation que ne manqueraient pas de ressentir, comme un blâme et une offense, ses confrères en médecine. Mais Lydgate prétendait en outre introduire des innovations dans le traitement des maladies ; il était assez éclairé pour voir qu’il ne pourrait pratiquer son art honnêtement et consciencieusement qu’en se débarrassant d’abord de toutes les attaches et de tous les systèmes de la vieille routine.

Bon médecin de Middlemarch avant tout, les observations et les minutieuses déductions de son travail quotidien le maintiendraient dans la voie des recherches approfondies. Plus il s’intéressait à des questions spéciales, telles que la nature de la fièvre ou des fièvres, plus il sentait vivement la nécessité de cette science fondamentale de la structure humaine, illuminée au commencement du siècle par la courte et glorieuse carrière de Bichat, ce grand Français, mort à trente et un ans qui avait laissé après lui, comme un autre Alexandre, un royaume assez vaste pour être partagé entre un grand nombre d’héritiers.

La conception nouvelle trouvée et développée par Bichat devait nécessairement agir sur les questions médicales, comme la lumière du gaz agirait sur une rue sombre et éclairée à l’huile, découvrant à l’œil de nouveaux rapports entre les objets, des faits existants dans la constitution du corps qu’on avait ignorés jusque-là, et qu’on devait prendre en considération dans l’examen des symptômes des maladies et dans l’action des médicaments. Mais les résultats qui dépendent de la volonté et de l’intelligence humaine sont lents à venir et, à la fin de 1829, la pratique médicale presque universelle suivait encore lourdement et fièrement les vieux sentiers ; une besogne scientifique restait encore à accomplir, qui semblait pourtant la conséquence directe, naturelle, de celle de Bichat. Ce grand voyant n’était pas allé au delà de l’examen des tissus, comme parties constitutives de l’organisme vivant, marquant une limite à l’analyse anatomique. Il restait à un autre esprit à découvrir si toutes ces structures variées des organes ne découlaient pas de quelque base commune. Le sujet avait besoin d’être éclairé d’une nouvelle lumière, qui achèverait de bouleverser les anciennes conclusions. C’était de cette conséquence de l’œuvre de Bichat, que l’on sentait déjà vibrer dans bien des courants de l’esprit européen, que Lydgate s’était épris ; il aspirait à démontrer les rapports les plus intimes de la structure humaine et à expliquer plus exactement et d’après les lois naturelles la pensée de l’homme. L’œuvre n’avait pas encore été accomplie, mais seulement préparée, pour qui saurait tirer parti de cette préparation. Qu’était-ce que le tissu primitif ? C’est ainsi que Lydgate se posait la question, d’une façon qui n’était peut-être pas absolument celle que réclamait la réponse attendue ; mais les chercheurs commettent souvent de ces légères erreurs de mots. Il comptait sur des intervalles de loisir, qu’il saisirait au vol, pour rassembler en faisceau tous les fils de l’investigation scientifique, il comptait aussi sur bien des notions que lui procurerait non seulement l’emploi diligent du scalpel, mais aussi l’application du microscope auquel la science s’était remise avec un redoublement de confiance. Tel était le plan d’avenir de Lydgate : accomplir pour Middlemarch un petit travail utile et, pour le monde, une grande œuvre.

Il était certainement heureux à cette époque de sa vie : il avait vingt-sept ans, pas de mauvais penchants, une résolution généreuse de rendre son travail profitable aux autres, et, dans le cerveau, des idées qui lui créaient une vie intéressante en dehors de toute passion pour le cheval, culte dispendieux, auquel n’eussent pas longtemps suffi les huit cents livres qui lui restaient après avoir acheté sa clientèle. Il était à ce moment décisif de la vie qui ferait souvent, de la carrière d’un homme, un beau sujet de paris, s’il se trouvait là quelques gentlemen adonnés à cet amusement, pour estimer toutes les probabilités compliquées d’un but ardu, avec tous les obstacles et tous les entraînements possibles des circonstances, toutes les délicates questions d’équilibre du balancier intérieur, avec lequel un homme nage et se soutient, ou bien est emporté, la tête la première, par le courant. Il y aurait ici encore des chances de perdre le pari, même avec la connaissance parfaite du caractère de Lydgate ; car le caractère, avec le temps, est susceptible de se développer et de se modifier. L’homme, en lui, était encore à former, tout comme le médecin de Middlemarch, tout comme l’immortel novateur. Ses qualités comme ses défauts pouvaient aussi bien grandir que disparaître. Les défauts ne seront pas, je l’espère, une raison pour vous de lui retirer votre intérêt. Parmi les amis que nous estimons le plus, ne voyons-nous pas celui-ci ou celui-là un peu trop dédaigneux, un peu trop sûr de lui, dont l’esprit distingué n’ait ses petits côtés ; parfois un peu pincé, un peu gonflé de préjugés de naissance et, avec la plus belle énergie, capable de faire un faux pas, sous l’influence de sollicitations passagères !

L’orgueil de Lydgate avait de l’arrogance, il n’était jamais impertinent, jamais niaisement satisfait de lui-même, mais entier dans ses prétentions, et dédaigneux avec bienveillance. Il était tout disposé à rendre service aux imbéciles, en les plaignant et avec le sentiment qu’ils ne pourraient jamais rien sur lui : pendant son séjour à Paris, il avait songé un moment à se joindre aux saints-simoniens, à seule fin de les mettre en contradiction avec certaines de leurs doctrines. Tous ses défauts portaient l’empreinte distincte de la famille dont il descendait, c’étaient les défauts d’un homme qui a une belle voix de baryton, qui porte bien l’habit, et dont les mouvements les plus indifférents ont toujours un air de distinction native. Où sont donc les petits côtés de cet homme-là, demandera une jeune personne éprise de cette grâce aisée de gentilhomme ? Comment pourrait-on trouver quelque chose de vulgaire chez un homme si bien né, animé d’une si noble ambition, si généreux et si particulier dans sa manière de comprendre les devoirs sociaux ? Tout aussi facilement qu’on peut rencontrer de la stupidité chez un homme de génie, abordé à l’improviste sur un sujet qui lui est étranger ; tout de même qu’un homme animé du désir d’avancer par de généreuses réformes le millénaire social pourra être assez mal inspiré dans le choix des distractions et des plaisirs qu’il compte y introduire ; il peut être incapable de s’élever au-dessus de la musique d’Offenbach, ou des bouffonneries de la farce à la mode. Les petits côtés du caractère de Lydgate se trouvaient précisément dans la nature de ses préjugés, qui, en dépit de la noblesse et de la bienveillance de ses intentions, étaient, pour la plupart, semblables à ceux qu’on rencontre ordinairement chez les hommes du monde : la distinction d’esprit qui appartenait à son ardeur intellectuelle ne pénétrait pas toujours ses sentiments ou son jugement, en matière de mobilier par exemple, ou à propos des femmes ; elle ne l’empêchait pas de souhaiter que l’on sût à Middlemarch, sans qu’il eût à le dire, qu’il était d’une naissance plus relevée que les autres médecins de campagne. Il était loin, quant à présent, de se préoccuper d’un mobilier pour lui-même ; mais, s’il avait un jour à y songer, ni la biologie ni ses projets de réforme ne suffiraient sans doute à l’élever au-dessus de ce sentiment vulgaire qui lui aurait fait voir une choquante inconvenance dans le choix d’un mobilier qui ne fût pas d’une suprême distinction.

Quant aux femmes, il avait été emporté une fois par une folle et impétueuse passion qu’il pensait bien devoir être la dernière, le mariage, à un âge plus mûr, ne pouvant plus avoir cette impétuosité. Pour qui veut connaître Lydgate, il sera bon de savoir ce qu’avait été cette impétueuse folie, exemple de la passion irrésistible et désespérée, alliée chez lui à cette bonté chevaleresque, qui faisait aimer son être moral. L’histoire peut être contée en peu de mots. C’était pendant qu’il faisait ses études à Paris et précisément à une époque où il s’occupait, à côté de son travail, d’expériences de galvanisme. Un soir, fatigué de ses expériences, il laissa ses grenouilles et ses lapins se reposer des chocs mystérieux auxquels il les soumettait, et alla finir sa soirée au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Ce n’était pas le mélodrame qui l’attirait, il l’avait déjà vu plusieurs fois, mais une actrice dont le rôle était de poignarder son amant. Lydgate était amoureux d’elle, comme un homme peut l’être d’une femme à laquelle il n’espère pas pouvoir jamais parler. C’était une Provençale aux yeux noirs, au profil grec, avec des formes pleines et majestueuses, dont la voix était un mélodieux roucoulement. Elle n’était arrivée que depuis peu à Paris et s’y était fait une réputation de vertu, c’était son mari qui jouait avec elle le rôle de l’amant infortuné.

Le seul délassement de Lydgate était alors d’aller de temps à autre se plonger dans la contemplation de cette femme, comme il aurait été se jeter sur un banc de violettes, pour y respirer la douce brise du sud. Mais, ce soir-là, une catastrophe nouvelle vint s’ajouter au drame. Au moment où l’héroïne devait tuer son amant, et celui-ci s’affaisser avec grâce, l’actrice poignarda réellement son mari, qui tomba comme frappé à mort. Un cri sauvage traversa la salle, et la Provençale tomba évanouie : son rôle demandait un cri et un évanouissement, mais cette fois l’évanouissement n’était pas simulé. Lydgate s’élança et grimpa sur la scène, sachant à peine ce qu’il faisait, s’empressant de porter secours. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de son héroïne. Tout Paris retentit de l’histoire de cette mort. Était-ce un assassinat ? Quelques-uns des plus chauds admirateurs de l’actrice inclinaient à la croire coupable et ne l’en aimaient que davantage ; mais Lydgate n’était pas de ceux-là. Il protesta énergiquement de son innocence, et l’espèce de passion impersonnelle que lui avait d’abord inspirée sa beauté se transforma en un sentiment de dévouement et de tendre intérêt à son sort. L’idée d’un crime était absurde ; on n’y pouvait découvrir de motif, le jeune couple paraissait s’adorer ; et il n’était pas sans précédents qu’un faux mouvement eût amené un malheur de ce genre. L’enquête légale se termina par la mise en liberté de madame Laure.

Lydgate avait eu, dans l’intervalle, de fréquentes entrevues avec elle, et il la trouvait de plus en plus adorable. Elle parlait peu, mais ce n’était qu’un charme de plus ajouté à sa beauté ; elle était mélancolique et paraissait reconnaissante ; c’était assez de sa seule présence, comme de celle de la lumière du couchant. Lydgate était anxieux, jusqu’à la folie, de posséder son affection, et sa jalousie redoutait qu’un autre ne la gagnât avant lui et ne lui offrît de l’épouser.

Mais, au lieu de rentrer à la Porte-Saint-Martin, où son fatal accident aurait encore accru sa popularité, elle quitta Paris, abandonnant, sans avertir personne, sa petite cour d’admirateurs.

Lydgate, pour qui la science cessa d’exister dès qu’il se représenta l’infortunée Laure traînant en tous lieux sa douleur, sans rencontrer nulle part d’appui fidèle, Lydgate parvint cependant à savoir que Laure avait pris la route de Lyon. Il la retrouva enfin à Avignon, jouant avec grand succès, et plus majestueuse que jamais, le rôle d’une femme abandonnée. Quand il alla lui parler après la représentation, elle l’accueillit avec sa tranquillité habituelle, qui apparaissait à Lydgate belle et pure comme les profondeurs limpides des eaux, et lui permit de revenir la voir le lendemain. Il était décidé à lui dire alors à quel point il l’adorait et à lui demander de devenir sa femme.

— Vous avez fait ce long voyage, de Paris ici, pour me rejoindre ? lui dit-elle, assise en face de lui, les bras croisés, et le regardant avec de grands yeux étonnés. Tous les Anglais sont-ils comme vous ?

— Je suis venu parce que je ne pouvais vivre sans essayer de vous retrouver. Vous êtes seule, je vous aime ; je viens vous demander de consentir à devenir ma femme. J’attendrai, mais je voudrais de vous la promesse que vous m’épouserez, que vous n’en épouserez pas un autre !

Laure le regarda en silence et avec un rayonnement mélancolique sous ses longues paupières, jusqu’à ce qu’elle le vît rempli d’une certitude enivrante, agenouillé à ses pieds.

— J’ai quelque chose à vous dire, dit-elle de sa voix roucoulante, les bras toujours croisés. Mon pied a réellement glissé.

— Je le sais, je le sais, dit Lydgate. Ç’a été un fatal accident, un coup terrible, une calamité imprévue, mais qui n’a fait que m’attacher davantage à vous.

Laure garda encore un instant le silence, puis lentement :

— Non, je l’ai fait exprès.

Lydgate, l’homme fort qu’il était, devint pâle et tremblant : il resta quelques instants avant de se relever ; puis, s’éloignant de quelques pas :

— Mais il y avait là un secret, alors, dit-il enfin avec véhémence ; il était brutal avec vous : vous le détestiez.

— Non ! il m’ennuyait, il me fatiguait de ses caresses ; il tenait à vivre à Paris au lieu de revenir dans mon pays ; cela ne me convenait pas.

— Grand Dieu, s’écria Lydgate avec un gémissement d’horreur. Et vous aviez prémédité de l’assassiner ?

— Ce n’était pas prémédité c’est : pendant la pièce que l’idée m’en est venue, et alors c’est volontairement que j’ai agi.

Lydgate restait là muet, enfonçant, sans savoir ce qu’il faisait, son chapeau sur sa tête, et la regardait. Dans cette femme, la première à laquelle il eût donné toute l’adoration de sa jeunesse, il ne voyait plus qu’une vulgaire criminelle.

— Vous êtes un bon jeune homme, dit-elle, mais je n’aime pas les maris. Je n’en prendrai plus.

Trois jours plus tard, Lydgate était revenu à son galvanisme, dans son appartement de Paris, persuadé que le temps des illusions était bien fini pour lui. L’abondante tendresse de son cœur le préserva de toutes suites fâcheuses, et aussi la conviction du bien qu’on pouvait faire à la vie humaine. Mais il se sentait plus de raisons que jamais de se fier à son jugement, éprouvé par une si rude expérience ; et il résolut de ne plus regarder la femme désormais qu’à un point de vue purement scientifique, et de ne plus nourrir d’espérance qui ne lui parût, à l’avance, bien justifiée.


CHAPITRE IV


Ce qui passionnait les habitants de Middlemarch, c’était de savoir si M. Tyke serait choisi comme chapelain rétribué du nouvel hôpital, et Lydgate entendit discuter la chose de façon à être parfaitement édifié sur l’influence exercée dans la ville par M. Bulstrode. L’autorité du banquier était incontestable, mais il avait des ennemis, et même parmi ses partisans il s’en trouvait quelques-uns pour faire entendre que leur appui n’était qu’un compromis ; ils ne se cachaient pas pour dire que l’état général des choses et en particulier les hasards du commerce les obligeaient à brûler un cierge au diable. — M. Bulstrode ne devait pas seulement son influence à sa situation de banquier local, au courant de tous les secrets financiers des grands industriels de la ville, sa générosité y contribuait encore, une générosité à la fois empressée et sévère, empressée à accorder des secours, sévère à en surveiller les suites. Son intelligence et son zèle lui avaient assuré la prééminence dans l’administration des œuvres de bienfaisance de la ville, et ses charités privées étaient à la fois abondantes et minutieuses. Il accordait en secret beaucoup de petits prêts, mais il s’informait toujours exactement, avant et après, de toutes les circonstances ayant trait à l’emprunteur. Le sentiment qu’il inspirait ainsi et qui lui avait acquis un certain empire autour de lui était un mélange de crainte et de gratitude.

M. Bulstrode avait pour principe d’étendre son pouvoir aussi loin que possible, afin de l’employer pour la plus grande gloire de Dieu. Il passait par bien des combats spirituels et par bien des débats intérieurs avant d’en arriver à fixer ses motifs et à comprendre clairement ce que réclamait la gloire de Dieu. Seulement ses motifs n’étaient pas toujours appréciés à leur juste valeur. Il y avait à Middlemarch bien des esprits obtus dont les facultés intellectuelles ne savaient peser les choses qu’en gros, et ces gens qui voyaient M. Bulstrode si détaché de tout ce qui les faisait jouir eux-mêmes de la vie, ne mangeant ni ne buvant, se créant du souci à propos de tout, le soupçonnaient fortement de trouver du moins, dans le sentiment de sa domination, une sorte de festin de vampire qui lui servait de compensation.

La question du chapelain fut discutée à table, chez M. Vincy, précisément le jour où Lydgate y dînait, et la parenté de la famille avec M. Bulstrode n’empêcha pas une grande liberté dans les propos, même de la part du maître de la maison ; sa seule raison de s’opposer au nouveau projet, c’est qu’il n’aimait pas les sermons de M. Tyke, roulant éternellement sur la doctrine, et qu’il préférait infiniment ceux de M. Farebrother. M. Vincy admettait bien qu’on donnât un traitement au chapelain pourvu qu’il allât aux mains de Farebrother, le meilleur petit homme et le plus sociable, et en même temps le prédicateur le plus distingué du monde.

— Je me félicite, d’ailleurs, de ne pas être de la direction en ce moment. Je voterai pour qu’on en réfère aux directeurs et au conseil médical. Je ferai passer une partie de ma responsabilité sur vos épaules, docteurs, conclut M. Vincy, regardant d’abord le docteur Sprague, le premier médecin de Middlemarch, et ensuite Lydgate assis en face de lui. Ce sera vous autres, messieurs les médecins, qui aurez à vous consulter sur la sorte de breuvage noir que vous prescrirez à vos malades, eh, monsieur Lydgate ?

— Je les connais fort peu l’un et l’autre, dit Lydgate mais, en général, la question des appointements devient trop facilement une question de préférence personnelle. L’homme le plus capable de remplir un poste spécial n’est pas toujours le meilleur compagnon ni le plus agréable. Le seul moyen d’opérer une réforme ne serait-il pas bien souvent de faire une pension à tous les bons diables que chacun estime et de les mettre hors du jeu ?

Le docteur Sprague, considéré comme le médecin le plus important de la ville, dépouilla sa large et lourde face de toute expression et fixa attentivement son verre de vin pendant que Lydgate parlait. En dehors de ce qu’il y avait de problématique et de suspect dans ce jeune homme, l’espèce d’étalage qu’il faisait d’idées étrangères, une certaine disposition à renverser ce qui avait été institué une fois pour toutes par ses anciens, tout cela était positivement fort mal vu par un médecin qui avait établi son mérite trente ans auparavant, en publiant un traité sur les méningites dont un exemplaire au moins, le sien, avait l’honneur d’être relié en veau. Cependant la remarque de Lydgate ne trouva pas d’écho.

— Le diable soit de vos réformes ! dit M. Chichely, le coroner, grand camarade de chasse de M. Vincy ; il n’y a pas de plus grande blague au monde. Dès que vous entendez parler d’une réforme, soyez sûr que cela signifie seulement quelque mauvais tour pour mettre des hommes nouveaux à la place des anciens. J’espère, monsieur Lydgate, que vous n’êtes pas un de ces partisans de la « Lancette » qui voudraient enlever l’office de coroner des mains des hommes de loi : vos paroles sembleraient y viser. Comment juger de l’évidence des témoignages en justice, sans avoir étudié la loi ?

— À mon avis, dit Lydgate, l’étude de la loi ne fait que rendre un homme plus incompétent dans les questions où il faudrait un autre genre de science. Chacun parle de l’évidence des témoignages, comme si une justice aveugle disposait réellement de balances pour les peser. Il n’y a pas d’homme qui puisse juger de l’évidence de la vérité, dans un cas particulier, à moins de connaître à fond la matière. Dans l’examen d’un post mortem, un homme de loi ou une vieille femme, je n’en tourne pas la main. Comment peut-il connaître l’action d’un poison ? Autant dire que l’art de faire des vers vous apprendra à cultiver la pomme de terre.

— Vous savez, je pense, que l’affaire du coroner n’est pas d’examiner un post mortem, mais seulement de recevoir le témoignage du témoin médical, répliqua M. Chichely avec quelque mépris.

— Qui est souvent aussi ignorant que le coroner lui-même, dit Lydgate. Les questions de jurisprudence médicale ne devraient pas être abandonnées à un témoin médical chez lequel c’est grand hasard de rencontrer quelque science ; et le coroner, de son côté, ne devrait pas être homme à croire que la strychnine peut détruire les parois de l’estomac, si c’est un praticien ignorant qui le lui dit.

Lydgate avait absolument perdu de vue le fait que Chichely était coroner de Sa Majesté, et il termina innocemment par cette question :

— N’êtes-vous pas de mon avis, docteur Sprague ?

— Jusqu’à un certain point, en ce qui touche, par exemple, les districts populeux ou la métropole, répondit le docteur. Mais j’espère qu’il s’écoulera longtemps avant que cette partie de la province perde les services de mon ami Chichely, quand même l’homme le plus habile de notre profession devrait lui succéder. Je suis sûr que Vincy est de mon avis.

— Oui, oui ; donnez-moi un coroner qui chasse bien à courre, dit M. Vincy. On est toujours plus sûr avec un homme de loi. Et maintenant allons rejoindre ces dames.

Fred Vincy avait appelé Lydgate un « poseur ». M. Chichely fut tenté, à son tour, de le traiter de « roué personnage », surtout lorsqu’au salon, il le vit occupé à faire l’aimable avec Rosemonde ; il s’était ménagé un tête-à-tête avec elle pendant que mistress Vincy présidait elle-même la table à thé. Elle n’abandonnait à sa fille aucune de ses fonctions domestiques ; l’aimable visage de cette florissante mère de famille avec ses deux rubans roses flottant autour d’un cou rond et bien fait, ses allures vives et enjouées comptaient certainement parmi les grandes attractions de la maison Vincy, attractions qui augmentaient la facilité de devenir amoureux de sa fille. La teinte de vulgarité inoffensive et sans prétention de mistress Vincy faisait d’autant plus ressortir le raffinement de manières de Rosemonde, qui dépassait tout ce que Lydgate avait imaginé. De jolis petits pieds, des épaules dessinées la perfection aident certainement à l’impression de manières distinguées, et le moindre mot dit à propos semble tout particulièrement juste, quand il est accompagné de ravissants mouvements de lèvres et de paupières. Or, Rosemonde savait très bien trouver l’à-propos en toute circonstance, elle était intelligente, de cette intelligence qui comprend et saisit vite tous les genres de ton, hormis le ton de la plaisanterie spirituelle. Heureusement elle n’essayait jamais de plaisanter, et cette abstention était peut-être la marque caractéristique de son habileté.

Ils se mirent à causer ; Lydgate lui exprima ses regrets de ne pas l’avoir entendue chanter l’autre jour à Stone-Court. Le seul plaisir qu’il se permettait, dit-il, durant son dernier séjour à Paris était d’aller entendre de la musique.

— Vous avez probablement étudié la musique ? demanda Rosemonde.

— Non, je connais le chant de quelques oiseaux ; je connais aussi quelques mélodies, par l’oreille seulement ; mais la musique, que j’ignore absolument, dont je n’ai pas la moindre notion, m’enchante et me touche. Que le monde est bête de ne pas jouir davantage d’un plaisir qu’il pourrait prendre si facilement !

— Oui, et vous allez trouver Middlemarch bien peu musical. C’est à peine s’il s’y trouve un bon musicien. Je ne connais que deux messieurs qui chantent passablement.

Lydgate oubliait presque qu’il lui fallait soutenir la conversation, en songeant combien cette créature était charmante avec sa robe qui semblait avoir été faite du ciel bleu le plus pâle, elle-même d’un blond immaculé comme si les pétales de quelque fleur gigantesque venaient de s’ouvrir et de la révéler au jour ; et pourtant alliant avec ce charme si jeune tant de grâce délicate et discrète ! Depuis le souvenir de Laure, Lydgate avait perdu tout son goût pour les longs silences et les grands yeux muets : cette image ne l’attirait plus et Rosemonde en était l’opposé en tout.

— J’espère que vous me ferez entendre un peu de musique ce soir.

— Je vous ferai entendre une écolière, si vous le voulez, dit Rosemonde. Papa insistera certainement pour que je chante. Mais je tremblerai devant vous qui avez entendu à Paris les artistes les plus célèbres. Moi, j’en ai entendu très peu. Je n’ai été qu’une fois à Londres. Mais notre organiste de Saint-Pierre est bon musicien et je continue à étudier avec lui.

— Dites-moi ce que vous avez vu à Londres ?

— Bien peu de chose.

Une jeune fille plus naïve eût répondu : « Oh ! tout ce qu’il y a à voir ! »

Mais Rosemonde avait plus de finesse :

— Quelques-unes de ces curiosités auxquelles on mène toujours les jeunes filles ignorantes de province.

— Vous appelez-vous une jeune fille de province ignorante ? dit Lydgate, la contemplant dans un enthousiasme d’admiration involontaire qui la fit rougir de plaisir.

Mais elle garda son sérieux, tourna un peu son long cou, et, de sa main levée, caressa les merveilleux bandeaux de ses cheveux blonds ; geste habituel chez elle et plein de grâce comme les mouvements de la patte d’un jeune chat. Ce n’est pas que Rosemonde ressemblât le moins du monde à un jeune chat : c’était une véritable sylphide prise toute jeune et élevée à la pension de mistress Lemon.

— Je vous assure que j’ai l’esprit bien ignorant, dit-elle aussitôt ; cela passe à Middlemarch, je ne suis pas intimidée de causer avec nos vieux voisins ; mais j’ai réellement peur de vous.

— Une femme accomplie en sait toujours plus que nous autres hommes : sa science est seulement d’un ordre différent. Vous pourriez, j’en suis sûr, m’enseigner un tas de choses, comme pourrait en enseigner à un ours un charmant oiseau s’ils avaient une langue commune. Il y a heureusement une langue commune à l’homme et à la femme, et, grâce à elle, les ours peuvent être instruits.

— Ah ! voilà Fred qui commence à écorcher le piano ; il faut que j’aille l’empêcher d’écorcher vos nerfs, dit Rosemonde gagnant l’autre côté du salon.

Fred avait ouvert le piano à la prière de son père, pour que Rosemonde leur fît un peu de musique, et il était en train comme parenthèse d’exécuter Cerise mûre avec une seule main.

— Fred, remettez, s’il vous plaît, votre étude à demain ; vous allez faire mal à M. Lydgate, dit Rosemonde ; il a de l’oreille.

Notre paresseux ami Fred se mit à rire et acheva de jouer sa chanson.

Rosemonde se tourna vers Lydgate avec un doux sourire, disant :

— Vous le voyez, les ours ne veulent pas toujours se laisser instruire.

— À vous maintenant, Rosy, dit joyeusement Fred en sautant vivement de son tabouret. Et, d’abord, quelques bonnes mélodies entraînantes !

Rosemonde jouait admirablement. Son professeur à la pension de mistress Lemon, dans le voisinage d’une petite ville, était un de ces excellents musiciens qu’on rencontre parfois dans nos provinces, digne vraiment d’être comparé à ces fameux maîtres de chapelle d’un pays plus autorisé, d’ailleurs, que le nôtre à se vanter de ses gloires musicales. Rosemonde avait saisi sa manière de jouer avec un véritable instinct de virtuose, et elle reproduisait avec la précision de l’écho sa façon large de rendre une noble musique. La première fois qu’on l’entendait, on en était saisi. C’était comme une âme cachée qui s’échappait sous les doigts de Rosemonde.

Lydgate fut fasciné et il commença à croire qu’il y avait en elle quelque chose d’exceptionnel. Après tout, se disait-il, on ne devrait pas s’étonner de rencontrer de ces rares combinaisons de nature dans des circonstances qui semblent à première vue peu favorables ; d’où qu’elles viennent, ces rares combinaisons dépendent toujours de causes invisibles. Il était assis à la regarder et ne se leva pas pour lui adresser de compliments ; il laissait ce soin aux autres, maintenant que son admiration était devenue plus profonde.

Son chant était moins remarquable mais parfaitement modulé et doux à entendre comme un harmonieux carillon. Il est vrai qu’elle chanta Venez à moi au clair de lune ; — car tous les mortels doivent suivre la mode de leur temps et il n’y a que les anciens qui puissent être toujours classiques. Mais Rosemonde savait indifféremment chanter avec effet les Yeux noirs de Suzanne, les petites romances de Haydn — ou Voi che sapete — ou Batti, batti ; — elle ne demandait qu’à connaître le goût de ses auditeurs.

Son père promenait ses regards sur les assistants, heureux et fier de l’admiration qu’elle excitait. Sa mère était assise comme Niobé avant ses douleurs, avec sa plus jeune fille sur les genoux, faisant doucement battre la mesure à la petite main de l’enfant. Et Fred, en dépit du scepticisme de ses sentiments fraternels à l’égard de Rosy, écoutait sa musique dans un état de soumission parfaite, souhaitant d’en pouvoir faire autant sur sa flûte. C’était bien la plus charmante réunion de famille que Lydgate eût vue depuis son arrivée à Middlemarch. Les Vincy avaient cette disposition à se réjouir, à s’affranchir de tout souci, cette foi dans les bons côtés de la vie qui, pour une ville de province, faisaient de leur maison une exception, à une époque où le méthodisme avait répandu sur les rares divertissements survivants dans la province une sorte de doute suspect planant dans l’air comme un mal infectieux.

On faisait toujours le whist chez les Vincy ; les tables de jeu étaient préparées, et plusieurs des membres de la société impatients de voir finir la musique. Un peu auparavant, on vit entrer M. Farebrother, petit homme, large d’épaules, agréable, d’environ quarante ans et dont l’habit noir était usé jusqu’à la corde. Tout l’éclat de sa personne était concentré dans la vive expression de ses yeux gris, et tout, lorsqu’il parut, sembla s’éclairer et s’animer de sa propre animation ; arrêtant, par quelques plaisanteries toutes paternelles, la petite Louise que miss Morgan emmenait hors du salon, saluant chacun d’un mot à propos, il semblait condenser en dix minutes plus de paroles qu’on n’en avait prononcé durant toute la soirée. Il rappela à Lydgate sa promesse de venir le voir.

— Je ne puis vous faire grâce, sachez-le bien : car j’ai quelques scarabées très curieux à vous faire voir. Nous autres collectionneurs, nous nous intéressons à tout nouveau visiteur, jusqu’à ce qu’il ait vu tout ce que nous avons à lui montrer.

Mais bientôt il se dirigea vers la table de whist, en se frottant les mains et disant :

— Allons ! soyons sérieux maintenant. Monsieur Lydgate, vous ne jouez pas ? Ah vous êtes trop jeune et pas assez grave pour ces passe-temps-là.

Lydgate fit la réflexion que ce clergyman, dont les talents étaient un sujet d’affliction pour M. Bulstrode, semblait avoir trouvé dans cet intérieur qui n’était rien moins qu’érudit, une ressource fort agréable. Et il le comprenait jusqu’à un certain point ; la bonne humeur, l’amabilité des jeunes et des vieux, la table soignée, qui faisaient passer le temps sans aucun travail de l’intelligence, pouvaient bien rendre la maison attrayante pour ceux dont les heures de loisir n’avaient pas d’emploi déterminé.

Tout ici avait un aspect florissant et joyeux, tout, excepté miss Morgan, qui était brune, ennuyeuse et résignée et, comme le disait souvent mistress Vincy, absolument la personnification de la gouvernante. Mais Lydgate n’avait pas, pour sa part, l’intention de fréquenter beaucoup la maison. C’était perdre misérablement ses soirées, et, après avoir causé encore un moment avec Rosemonde, il s’excusa et voulut prendre congé.

— Vous n’aimerez pas notre société de Middlemarch, j’en suis sûre, lui dit-elle quand les joueurs de whist furent attablés. Nous sommes très bêtes ici, et vous avez eu l’habitude de quelque chose de si différent.

— Je crois que toutes les villes de province se ressemblent plus ou moins, dit Lydgate ; mais j’ai remarqué que l’on croit toujours sa propre ville plus stupide qu’aucune autre. J’ai pris mon parti d’accepter celle-ci comme elle est, et je serai très reconnaissant si la ville veut bien m’accepter, moi aussi, comme je suis. J’y ai certainement trouvé des attraits auxquels j’étais loin de m’attendre.

— Vous voulez dire les promenades à cheval du côté de Tipton et de Lowick ; tout le monde en est ravi, dit naïvement Rosemonde.

— Non, ce dont je parle est bien plus près de moi.

Rosemonde se leva, prit son ouvrage et dit :

— Aimez-vous un peu la danse ? Je ne sais pas s’il arrive quelquefois aux hommes savants de danser.

— Je danserais certainement avec vous si vous le vouliez bien.

— Oh ! dit Rosemonde avec un petit rire modeste, je voulais vous prévenir seulement qu’on danse quelquefois chez nous, et savoir si ce serait vous faire injure que de vous inviter.

— Non, assurément, à la condition de danser avec vous.

Lydgate se leva alors pour se retirer ; mais, en passant près des tables de whist, il s’arrêta à observer le jeu de M. Farebrother, jeu aussi remarquable que sa physionomie, où se voyait un mélange frappant de sagacité et de douceur. À dix heures, on apporta le souper (telle était la coutume) et l’on se mit à boire du punch. M. Farebrother seul ne prit qu’un verre d’eau. La chance était pour lui, mais il semblait qu’il n’y eût pas de raison pour que les robbers ne se renouvelassent pas éternellement ; et Lydgate finit par se retirer.

Onze heures n’étaient pas sonnées, et il se mit à marcher dans l’air frais du soir du côté de la tour de Saint-Botolphe, l’église de M. Farebrother, qui se dessinait sombre et massive sur le ciel étoilé. C’était la plus ancienne église de Middlemarch, mais la cure ne rapportait que quatre cents livres par an. Lydgate l’avait entendu dire et il se demandait maintenant si par hasard M. Farebrother avait besoin de l’argent qu’il gagnait au jeu. C’est un homme du monde fort agréable, pensa-t-il, mais Bulstrode peut avoir ses bonnes raisons de le blâmer. Et qu’est-ce que me fait la doctrine religieuse de Bulstrode, si elle est accompagnée de bonnes intention ? Il faut se servir de toutes les cervelles qu’on a la chance de rencontrer.

Telles étaient les premières réflexions de Lydgate en s’éloignant de chez les Vincy ; et je crains que ce ne soit pour lui, aux yeux de bien des femmes, une assez mauvaise note. Il ne songea que plus tard à Rosemonde et à sa musique, et pourtant, quand son tour fut venu, il s’arrêta sur cette charmante image tout le temps de sa promenade ; il n’éprouvait nul trouble d’ailleurs et n’avait pas conscience qu’un courant nouveau fût entré dans sa vie. Il ne pouvait pas encore se marier, il n’y voulait pas songer avant bien des années ; il n’était donc nullement disposé à se croire épris d’une jeune fille parce qu’il l’avait admirée par hasard. Il admirait, il est vrai, infiniment Rosemonde, mais cette folie qui l’avait entraîné vers Laure, il ne croyait pas qu’elle pût jamais le ressaisir pour une autre femme. Sans doute, s’il pouvait être question pour lui d’être amoureux en ce moment, ce serait d’une créature comme cette miss Vincy. Elle avait précisément le genre d’intelligence qu’on aime à rencontrer chez une femme souple, raffinée, docile, entrant jusqu’à la perfection dans toutes les délicatesses de la vie, et pour enveloppe un corps exprimant toutes ces perfections avec une force démonstrative qui rendait toute évidence superflue. Lydgate était sûr que, si jamais il se mariait, sa femme aurait cet éclat féminin, ce charme distinctif de son sexe qui doit être classé avec les fleurs et la musique, ce genre de beauté, qui, par sa nature même, ne peut être que vertueux, n’ayant été moulé que pour des joies pures et délicates.

Mais, n’ayant pas l’intention de se marier avant les cinq ans à venir, son affaire la plus pressante était d’aller se plonger dans le nouveau livre du docteur Louis sur la fièvre, qui l’intéressait d’autant plus qu’il avait connu Louis à Paris et suivi ses leçons. Il rentra et lut jusque bien avant dans la nuit, apportant dans cette étude pathologique une attention plus minutieuse à tous les détails et à tous les rapports des faits, qu’il n’avait jamais cru nécessaire d’en appliquer aux complexités de l’amour et du mariage ; il se sentait suffisamment instruit sur ces deux sujets par la littérature et par la sagesse traditionnelle qu’on puise dans la féconde conversation des hommes. La fièvre, au contraire, avait des caractères obscurs et lui procurait ce délicieux travail de l’imagination qui n’est pas simplement un travail arbitraire, mais l’exercice des facultés disciplinées de l’esprit.

Lydgate était épris de ce travail pénible qui conduit à l’invention et qui est comme l’œil conducteur de toute recherche ; il voulait percer l’obscurité des procédés insensibles de la vie qui préparent l’humaine joie et l’humaine misère, ces passages invisibles où vous guettent comme en embuscade les premières atteintes de l’angoisse, de la folie, du crime ; ces oscillations et ces transitions délicates qui déterminent le développement d’une bonne ou d’une mauvaise conscience.

Lorsqu’il eut refermé son livre, étendant ses pieds vers les cendres du foyer et se croisant les mains derrière la tête, dans cette agréable et crépusculaire lumière de l’âme qui suit l’excitation, alors que la pensée quitte l’étude attentive d’un objet spécial pour embrasser dans un sentiment vague tous ses rapports avec l’ensemble de notre existence, Lydgate se sentit pris d’un enthousiasme triomphant pour ses études et de quelque chose qui ressemblait à de la pitié pour les hommes moins heureux qui n’appartenaient pas à sa profession.

— Si je n’avais pas choisi cette carrière, lorsque j’étais enfant (se disait-il), j’aurais peut-être entrepris quelque stupide travail mécanique, et j’aurais toujours vécu avec un bandeau sur les yeux. Je n’aurais jamais trouvé le bonheur dans une profession qui n’eut pas exigé les efforts intellectuels les plus élevés, tout en me faisant vivre en chaud et amical contact avec mes voisins. Il n’y a rien de comparable à la profession médicale à ce double point de vue ; on peut jouir à la fois de la vie exclusivement scientifique qui vous fait toucher aux sphères les plus hautes et devenir l’ami des vieux habitants de la paroisse. Pour un clergyman la tâche est plus difficile ; Farebrother me semble être une anomalie.

Cette dernière réflexion le ramena à la famille Vincy et à toutes les images de cette soirée. Elles se mirent à flotter doucement dans son esprit et, tandis qu’il prenait son bougeoir pour aller se coucher, ses lèvres dessinaient inconsciemment ce vague sourire qui accompagne d’ordinaire les douces pensées. C’était une nature ardente, mais en ce moment son ardeur était tout absorbée dans l’amour de son travail et dans l’ambition de faire de sa vie, aux yeux du monde, un des facteurs du progrès dans la vie de l’humanité, — comme l’avaient fait avant lui d’autres héros de la science, qui n’avaient commencé comme lui que par l’obscur exercice de la médecine en province.

Pauvre Lydgate !… ou pauvre Rosemonde ! devrais-je dire. Chacun d’eux vivait dans un monde dont l’autre ignorait tout. Lydgate ne se doutait pas qu’il eût été pour Rosemonde un sujet d’ardente méditation ; et Rosemonde de son côté n’avait nulles raisons de croire son mariage indéfiniment reculé, nulles études pathologiques non plus pour distraire son esprit de cette habitude de tout ruminer, de revenir sur chaque phrase, chaque mot, chaque regard, qui tient une si grande place dans la vie de la plupart des jeunes filles. Il n’avait pas eu l’intention de la regarder ou de lui parler avec plus d’admiration ou de compliments qu’un homme n’en doit à une jolie personne ; il lui sembla même qu’il avait gardé pour lui, sans l’exprimer, le plaisir qu’il avait eu à l’entendre, et cela parce qu’il avait craint d’être impoli, en lui témoignant sa surprise de lui voir posséder un tel talent. Mais Rosemonde avait enregistré chaque mot et chaque regard, et elle les considérait comme les incidents préliminaires d’un roman tout arrangé déjà dans son esprit, incidents auxquels son imagination, à mesure qu’elle les combinait et les développait, donnait plus de valeur. Dans le roman de Rosemonde, il n’était pas nécessaire de méditer longuement sur la vie intérieure du héros, pas plus que sur son œuvre sérieuse dans le monde : sans doute il avait une profession, il était intelligent et suffisamment beau ; mais le fait piquant et séducteur dans Lydgate, c’était sa bonne naissance qui le distinguait de tous ses admirateurs de Middlemarch ; et ce mariage offrait à Rosemonde un moyen de s’élever dans la société, de se rapprocher un peu de cette condition idéale sur la terre, où elle n’aurait plus rien de commun avec le vulgaire, et peut-être deviendrait l’égale, par ses nouveaux parents, de ces gentilshommes campagnards qui regardaient de si haut les habitants de Middlemarch. — C’était un des côtés de la finesse de Rosemonde de discerner subtilement le plus petit arôme de noblesse ; une fois même qu’elle avait vu les miss Brooke accompagnant leur oncle aux assises de la province, prendre place dans les rangs de l’aristocratie, elle les avait enviées malgré la simplicité de leur robe.

Peut-être trouverez-vous incroyable que la seule idée de la naissance aristocratique de Lydgate causât à Rosemonde des tressaillements de joie capables de lui révéler son amour ? Je vous demanderai cependant d’user de votre puissance de comparaison, en considérant si les habits rouges et les épaulettes n’ont jamais exercé d’influence de ce genre ?

Le fait est que Rosemonde était extrêmement occupée, non pas précisément de Tertius Lydgate en lui-même, mais de lui par rapport à elle. N’était-ce pas excusable chez cette jeune fille, habituée à entendre dire que tous les jeunes gens pourraient, voulaient, allaient tomber amoureux d’elle s’ils ne l’étaient déjà, de croire dès le premier moment que Lydgate ne pouvait être une exception ? Ses regards et ses paroles signifiaient plus de choses pour elle que les regards et les paroles des autres hommes, parce qu’elle y tenait davantage ; elle y pensait assidûment ; assidûment aussi elle visait à atteindre à cette perfection de maintien, de conduite, de sentiments et de toutes les autres élégances qui trouvaient dans Lydgate un admirateur plus digne qu’elle n’avait jamais osé en espérer. Car Rosemonde, bien qu’elle ne voulût jamais rien faire qui lui fût désagréable, était ingénieuse, et maintenant plus que jamais elle se montra zélée à esquisser ses paysages, les portraits de ses amies, à étudier sa musique et à être, du matin au soir, son propre idéal d’une lady accomplie, ayant toujours dans sa conscience un auditoire imaginaire, auquel s’ajoutait parfois un auditoire extérieur plus varié et bien venu sous la forme des nombreux visiteurs de la maison. Elle trouva le temps de lire les meilleurs romans et même ceux de second ordre ; déjà elle savait un grand nombre de poésies par cœur : Lalla Rookh ! était son poème favori.

« C’est la meilleure fille du monde ! Celui qui l’épousera sera un heureux mortel ! » Tel était le sentiment des hommes âgés qui allaient chez les Vincy et les jeunes gens refusés par elle songeaient à tenter encore une fois l’épreuve, comme c’est la mode dans les villes de province où l’horizon n’apparaît pas encombré de rivaux. Mais mistress Plymdale trouvait que l’éducation de Rosemonde avait été poussée jusqu’à un point ridicule ; quelle était en effet l’utilité de tous ces talents d’agrément qui seraient mis de côté aussitôt après le mariage ? La tante Bulstrode, qui était restée fraternellement attachée à la famille de son frère, formait, quant à elle, deux souhaits sincères pour Rosemonde : d’abord de lui voir prendre une tournure d’esprit plus sérieuse, et ensuite qu’elle pût trouver un mari dont la fortune répondît à ses besoins.


CHAPITRE V


Le révérend Camden Farebrother, que Lydgate alla voir le lendemain soir, habitait un vieux presbytère assez vénérable dans ses murs de pierre pour faire un digne pendant à l’église, située vis-à-vis. Le mobilier de la maison était vieux aussi, mais d’une autre époque. Il venait du père et du grand-père de Farebrother. C’étaient des chaises peintes en blanc avec des dorures à festons et des restes de damas de soie rouge portant de longues déchirures ; des portraits gravés de lords chanceliers et de légistes célèbres du dernier siècle se réfléchissant dans un miroir antique ; des petites tables de marqueterie et des sofas ressemblant à d’inconfortables chaises longues ; tout cela se détachant sur la boiserie sombre. Telle était la physionomie du salon dans lequel Lydgate fut introduit et où se trouvaient, pour le recevoir, trois dames également à la mode antique et ayant chacune dans leur personne un caractère de dignité suranné mais naturel : mistress Farebrother, la mère du vicaire, qui n’avait pas encore atteint soixante-dix ans, coiffée et ajustée avec une recherche de propreté minutieuse, encore droite sous ses cheveux blancs, au regard prompt et vif ; miss Noble, sa sœur, petite vieille d’un aspect plus doux et dont le bonnet et le jabot étaient à coup sur plus usés et plus raccommodés que ceux de mistress Farebrother ; enfin, miss Winifred Farebrother, la sœur aînée du vicaire, de bonne mine comme lui, mais flétrie et soumise comme le sont généralement les femmes qui passent leur vie sans se marier sous le joug ininterrompu de leurs parents. Lydgate ne s’était pas attendu à rencontrer une société si particulière ; sachant seulement que Farebrother était célibataire, il avait pensé le trouver chez lui dans une pièce confortable, entouré de ses livres et de ses collections. Le vicaire lui-même semblait ici un peu différent de ce qu’il était d’ordinaire, comme le sont beaucoup d’hommes, lorsqu’on les voit chez eux pour la première fois après les avoir connus ailleurs. M. Farebrother paraissait chez lui un peu plus doux et silencieux, sa mère tenant la première place dans la conversation, tandis qu’il se contentait de placer çà et là une remarque enjouée et bienveillante. La vieille dame était évidemment habituée à apprendre à ses auditeurs ce qu’ils devaient penser, et à ne regarder aucun sujet comme tout à fait bien traité si elle n’en avait eu la direction.

Elle avait tout le loisir de remplir cette fonction grâce à miss Winifred qui pourvoyait à tous les petits soins journaliers. La petite miss Noble, de son côté, portait au bras panier minuscule où elle laissait glisser discrètement un morceau de sucre qu’elle avait posé d’abord comme par hasard sur sa soucoupe ; après quoi elle regardait furtivement autour d’elle et revenait à sa tasse de thé avec un faible bruit innocent comme celui d’un timide petit quadrupède. Ne pensez pas de mal de miss Noble, je vous prie ; son panier contenait de petites provisions rognées sur la partie la plus transportable de son ordinaire et destinées à ses petits amis, les enfants des pauvres qu’elle allait visiter le matin quand le temps était beau ; nourrir et gâter toutes les créatures indigentes était pour elle une si vive, une si vraie joie qu’elle se demandait si elle n’était pas adonnée là à quelque vice séducteur. Peut-être se rendait-elle compte que souvent elle était tentée de prendre à ceux qui avaient beaucoup, afin de pouvoir donner à ceux qui n’avaient rien, et peut-être portait-elle dans sa conscience le sentiment de la culpabilité de ce désir réprimé. Il faut être pauvre pour connaître toute la volupté qu’il y a à donner !

Mistress Farebrother souhaita la bienvenue à son hôte avec une politesse aimable autant que correcte. Elle l’avertit qu’on avait rarement besoin chez eux du secours de la médecine. Elle avait, dit-elle, habitué ses enfants à porter de la flanelle et à ne jamais trop manger, ce défaut étant, à son avis, dans les familles, l’origine de tant de visites de médecins ! Lydgate plaida la cause de ceux dont les pères et mères avaient eux-mêmes bien mangé, mais mistress Farebrother trouvait dangereuse cette façon de voir ; il y avait plus de justice que cela dans la nature : le premier criminel venu aurait beau jeu à dire que c’était à ses ancêtres d’être pendus à sa place. Ceux qui, avec de mauvais pères et de mauvaises mères, étaient eux-mêmes mauvais, c’était pour qu’on cela les pendait. Enfin, il était tout à fait inutile, à son avis, de s’appesantir sur ce qu’on ne pouvait savoir.

— Ma mère est comme notre vieux George III, dit le vicaire ; elle est l’ennemie de la métaphysique.

— Je suis l’ennemie de ce qui est faux, Camden. Je dis, moi, qu’il faut s’assurer de quelques bonnes vérités et tout débrouiller avec cela. Quand j’étais jeune, monsieur Lydgate, on ne discutait jamais le bien et le mal. Nous savions notre catéchisme et cela suffisait ; nous apprenions à connaître notre religion et notre devoir. Toute personne pieuse respectable avait les mêmes opinions. Mais, aujourd’hui, quand bien même vous vous serviriez des propres paroles de votre livre de prières, il y aurait toujours des gens pour vous contredire.

— Cela rend notre époque assez agréable pour ceux qui aiment à conserver et à maintenir une opinion à eux, dit Lydgate.

— Ma mère finit toujours par céder, dit le vicaire malicieusement.

— Non, non. Camden, ne donnez pas à M. Lydgate une fausse idée de moi. Je ne serai jamais assez irrespectueuse envers mes parents pour renoncer aux croyances qu’ils m’ont enseignées. Chacun peut voir quel est le résultat des changements d’opinion. Si vous changez une fois, pourquoi ne changeriez-vous pas vingt autres fois ?

— On peut trouver d’excellentes raisons de changer une fois d’idées, et n’en plus trouver ensuite, dit Lydgate que cette vieille dame si décidée amusait beaucoup.

— Excusez-moi sur ce point. Si vous entrez dans le chapitre des bonnes raisons, je vous dirai qu’elles ne manquent jamais à un homme qui a l’esprit versatile. Mon père n’a jamais changé, lui, et il faisait des sermons moraux et sincères sans recourir aux arguments et aux raisons explicatives, et c’était un excellent homme, il y en a peu de meilleurs. Le jour où vous me trouverez un homme bon dont la nature sera faite d’arguments, je vous ferai faire, moi, un bon dîner en vous donnant à lire un livre de cuisine. Telle est mon opinion, et je crois que tous les estomacs me donneront raison.

— Pour ce qui est du diner, certainement, ma mère, dit M. Farebrother.

— Le dîner et l’homme, c’est tout un. J’ai près de soixante-dix ans, monsieur Lydgate, et je me fonde sur mon expérience. Il n’est pas probable que j’entre jamais dans les idées nouvelles, bien qu’il y en ait beaucoup ici comme ailleurs. Je dis, moi, qu’elles se sont introduites chez nous en même temps que ces étoffes mélangées qu’on ne peut ni laver ni user jusqu’au bout. Les choses n’étaient pas ainsi dans ma jeunesse : un homme d’Église était un homme d’Église, et un clergyman était presque toujours un gentleman, s’il n’était pas autre chose. Mais, aujourd’hui, il peut ne pas valoir mieux qu’un dissident et prétendre néanmoins enlever la place à mon fils sous prétexte de doctrine. Mais, qui que ce soit qui prétende le supplanter, je suis fière de dire, monsieur Lydgate, que Camden peut rivaliser avec n’importe quel prédicateur du royaume, au moins à mon avis, moi qui suis née et qui ai vécu à Exeter.

— Une mère est toujours impartiale, dit M. Farebrother en souriant. Que pensez-vous que la mère de Tyke dise de son fils ?

— Oh ! pauvre créature ! Ce qu’elle en dit ! répondit mistress Farebrother. Elle se dit la vérité, soyez-en sûr.

— Et quelle est la vérité ? demanda Lydgate. Je suis curieux de la savoir.

— Oh ! aucunement défavorable, dit M. Farebrother. C’est un homme zélé : ni très instruit, ni très sage probablement, puisque je ne m’entends pas avec lui.

— Eh bien, Camden interrompit miss Winifred, savez-vous ce que m’ont raconté aujourd’hui Griffin et sa femme ? M. Tyke les a prévenus qu’ils ne recevraient plus de charbon s’ils allaient à vos sermons.

— Oh ! les pauvres créatures ! s’écria miss Noble. Les pauvres créatures ! faisant allusion sans doute à leur double privation de prêches et de charbon.

Mais le vicaire répondit avec calme :

— C’est que ce ne sont pas mes paroissiens, et je ne pense pas que mes sermons vaillent pour eux une bonne provision de charbon.

— Monsieur Lydgate, dit mistress Farebrother qui ne pouvait laisser passer cela, vous ne connaissez pas mon fils ; il se déprécie toujours. Je lui dis, moi, que c’est déprécier le bon Dieu, qui l’a fait naître, et qui l’a fait naître excellent prédicateur.

— Maintenant, je n’ai plus qu’à emmener M. Lydgate dans mon cabinet, ma mère, dit le vicaire en riant. — J’ai promis de vous faire voir ma collection, ajouta-t-il en s’adressant à Lydgate. Voulez-vous bien ?

Les trois dames protestèrent. M. Lydgate ne pouvait se retirer sans avoir accepté une seconde tasse de thé. Pourquoi Camden était-il si pressé de l’emmener dans sa retraite ? Il n’y trouverait que de la vermine conservée, des tiroirs pleins de grosses mouches bleues et de papillons de nuit, et pas de tapis par terre. M. Lydgate voudrait-il excuser tout cela ? Pourquoi pas une partie de cartes, de grabuge, par exemple ? Cela vaudrait infiniment mieux. En résumé, il apparaissait clairement qu’un vicaire pouvait être adoré de tous les membres féminins de sa famille comme le roi des hommes et des prédicateurs et néanmoins dépendre, jusqu’à un certain point, de leur direction. Lydgate, avec la présomption habituelle d’un jeune célibataire, s’étonna que M. Farebrother ne s’en fût pas mieux affranchi.

— Ma mère n’est pas habituée à ce que je reçoive des visiteurs prenant quelque intérêt à mes manies, dit le vicaire ouvrant la porte de son cabinet, dont une courte pipe de porcelaine et une tabatière constituaient à peu près tout le confort.

— Les hommes de votre profession ne fument pas en général, dit-il. — Lydgate sourit et fit de la tête un geste négatif. Ni ceux de la mienne non plus, en général. Vous verrez que cette pipe me sera reprochée par Bulstrode et compagnie. Ils ne savent pas combien le diable serait content si j’y renonçais.

— Je comprends. Vous êtes d’humeur excitable et vous avez besoin d’un calmant. Moi qui suis plus lourd, j’en deviendrais paresseux. Je tomberais dans l’indolence et j’y resterais cloué avec toutes mes forces.

— Oui, tandis que vous voulez les consacrer au travail. Je suis d’une dizaine ou d’une douzaine d’années plus vieux que vous, et j’en suis arrivé à un compromis avec moi-même. Je ménage une ou deux de mes faiblesses de peur qu’elles ne deviennent sans cela trop exigeantes. Regardez, continua le vicaire en ouvrant différents petits tiroirs, je crois que j’ai fait une étude complète de l’entomologie du district. Je m’occupe à la fois de la faune et de la flore ; mais j’ai bien réussi du moins avec mes insectes. Nous sommes singulièrement riches en orthoptères. Je ne sais pas si… Ah ! vous vous êtes emparé de ce bocal ; c’est cela que vous regardez au lieu de mes tiroirs. Vous ne vous intéressez pas sérieusement à tout cela, n’est-ce pas ?

— Non, surtout pas à côté de cet adorable monstre acéphale. Je n’ai jamais eu le temps d’étudier beaucoup l’histoire naturelle. L’étude de la structure humaine a été pour moi une source d’intérêt et de vif plaisir, et c’est bien ce qui se rapporte le plus directement à ma profession. En dehors de cela ; je n’ai point de manies, mais, là, j’ai un véritable océan où je puis nager.

— Ah ! vous êtes un heureux mortel, dit M. Farebrother tournant sur ses talons et se mettant en devoir de bourrer sa pipe. Vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir besoin de tabac d’Église. Mauvaises corrections des anciens textes, petits articles Sur une Variété de l’Aphis brassicæ, avec la signature bien connue de Philomicron pour le Twaddler’s Magazine ; ou encore un traité savant sur l’entomologie du Pentateuque comprenant tous les insectes qui n’y sont pas mentionnés, mais que les Israélites ont dû rencontrer dans le désert. Ajoutez à cela une monographie de la fourmi chez Salomon, montrant l’harmonie qui existe entre le Livre des Proverbes et les résultats des recherches modernes. Vous ne craignez pas ma fumée, n’est-ce pas ?

Lydgate fut plus surpris de la franchise de ce discours que de sa signification même : le vicaire ne se sentait donc pas tout à fait dans sa vraie vocation. L’arrangement soigné des tiroirs et des rayons, et l’étagère remplie de volumes illustrés et coûteux sur l’histoire naturelle, ramenèrent sa pensée aux bénéfices de jeu du vicaire et à leur destination probable. Mais il commençait à souhaiter que toute la conduite de M. Farebrother pût s’expliquer dans le sens le plus favorable. La franchise du vicaire n’était pas une de ces franchises désagréables provenant d’une mauvaise conscience, et cherchant à prévenir le jugement d’autrui ; c’était simplement chez lui la satisfaction de son désir de tout faire dans la vie avec aussi peu de prétentions et de faux semblants que possible. Il sentit apparemment que la liberté de son langage pouvait sembler un peu trop familière, car il ajouta bientôt :

— Je ne vous ai pas encore dit que j’avais un avantage sur vous, monsieur Lydgate, et que je vous connais mieux que vous ne me connaissez. Vous vous rappelez bien Trawley, qui a partagé quelque temps votre appartement à Paris ? J’étais en correspondance avec lui et il m’a beaucoup parlé de vous. Quand vous êtes arrivé ici, je n’étais pas bien sûr que vous fussiez le même Lydgate, et j’ai été très heureux de pouvoir le constater. Mais je n’oublie pas que vous n’avez pas eu sur mes antécédents de renseignements analogues.

— Et qu’est devenu Trawley ? demanda Lydgate ; je l’ai absolument perdu de vue. Il était très ardent pour tous les systèmes de socialisme des Français, et il parlait d’aller, au milieu des forêts vierges, fonder une colonie pythagoricienne. Y est-il allé ?

— Du tout. Il exerce la médecine dans quelque bain allemand et il a épousé une riche cliente.

— Alors mes idées se trouvent justifiées, dit Lydgate avec un petit rire dédaigneux. Il soutenait que la profession médicale ne pouvait être qu’un vaste système de blagues. Je disais, moi, que la faute en était aux hommes, aux hommes qui s’abaissent à la farce et aux mensonges. C’est au centre de l’édifice médical qu’il faudrait établir un foyer désinfectant.

— L’œuvre serait autrement difficile à réaliser que la fondation d’une communauté pythagoricienne. Vous n’avez pas seulement contre vous le vieil Adam qui se trouve encore en vous-même, mais tous les descendants de cet Adam originel qui forment la société autour de vous. La connaissance que j’ai acquise de bien des difficultés, je l’ai payée de douze ou treize années que j’ai vécu de plus que vous. Mais… M. Farebrother s’arrêta un instant, puis reprit : Vous voilà encore absorbé dans la contemplation de ce bocal ; nous pourrons faire un échange ; et vous avez l’air de tenir tant à ce monstre que j’ai bien envie de vous en demander un gros prix, et, par-dessus le marché, de vous faire passer en revue tous mes tiroirs, toutes mes nouvelles espèces de plantes et d’insectes ?

Tout en parlant, le vicaire se promenait la pipe à la bouche, puis revenait se pencher avec un tendre intérêt sur ses tiroirs.

— Ce serait une bonne leçon de discipline, savez-vous, pour un jeune médecin, forcé de plaire à ses malades de Middlemarch ? C’est là un apprentissage nécessaire, ne l’oubliez pas. Non, vous prendrez le monstre et vous me donnerez ce que vous voudrez.

— Ne croyez-vous pas que, si les hommes estiment trop haut la nécessité de complaire à la bêtise de chacun, ils arrivent à se faire mépriser des fous mêmes dont ils recherchent les suffrages ? dit Lydgate en regardant d’un œil distrait les insectes rangés en bel ordre, avec leurs noms inscrits en admirables caractères. Le moyen le plus simple est de faire sentir sa valeur, de façon que les gens soient forcés de compter avec vous, que vous les flattiez ou non.

— J’admets bien cela. Mais il faut alors être bien sûr de sa valeur et rester tout à fait indépendant. Il y a peu d’hommes qui le puissent ; ou bien vous quittez la partie et vous devenez inutile, ou bien vous portez le harnais et vous tirez votre charge du côté où vous poussent vos compagnons de joug. — Mais regardez donc la finesse de ces orthoptères !

Et Lydgate, au grand amusement du vicaire, fut bien obligé d’accorder quelque attention aux collections.

— À propos de ce que vous disiez tout à l’heure sur ceux qui portent le harnais, commença Lydgate lorsqu’ils se furent assis, je me suis bien promis de n’en porter que le moins possible. C’est pourquoi j’ai résolu de ne rien tenter à Londres, au moins pas d’ici à quelques années. Tout ce que j’y ai vu de charlatanisme creux, pendant que j’y étudiais, m’a déplu. En province, les gens ont moins de prétention à la science et heurtent moins notre amour-propre. On n’y fait pas tant de mauvais sang et on peut suivre son chemin plus tranquillement.

— Oui, très bien, vous avez pris un bon élan, vous avez choisi votre vraie profession, le travail pour lequel vous étiez le plus fait. Il y a des hommes qui se trompent dans leur choix et qui s’en repentent trop tard. Mais ne soyez pas trop sûr de pouvoir garder toujours votre indépendance.

— Contre les liens de famille, voulez-vous dire ?

— Non, pas tout à fait cela. Sans doute ils rendent bien des choses plus difficiles. Mais une bonne épouse, une bonne femme, pas mondaine, peut réellement aider un homme en maintes circonstances, et contribuer à lui assurer son indépendance. Il y a un de mes paroissiens, par exemple, un excellent homme plein de mérite, qui, sans sa femme, ne serait peut être pas arrivé au point où il en est aujourd’hui. Connaissez-vous les Garth ? Je ne crois pas que ce fussent des clients de Peacock ?

— Non ; mais il y a une miss Garth chez le vieux Featherstone à Lowick.

— C’est leur fille, une fille accomplie.

— Très calme et réservée. Je l’ai à peine remarquée.

— Elle vous a remarqué, pourtant, elle, soyez-en sûr.

— Je ne comprends pas, dit Lydgate.

Il ne pouvait guère répondre : « Naturellement ! »

— Oh ! elle fait attention à tout le monde. Je l’ai préparée à sa confirmation ; c’était mon élève favorite.

M. Farebrother aspira en silence quelques bouffées de sa pipe. Lydgate ne tenait pas à en savoir plus long sur les Garth. Enfin le vicaire posa sa pipe, étendit ses jambes, et tournant avec un sourire des yeux brillants vers son visiteur, reprit :

— Mais nous autres, citoyens de Middlemarch, nous ne sommes pas si paisibles que vous le croyez. Nous avons nos intrigues et nos partis. Moi, par exemple, je suis un homme de parti et Bulstrode aussi en est un. Si vous votez pour moi, vous offenserez Bulstrode.

— Qu’y a-t-il donc contre Bulstrode ?

— Je n’ai pas dit qu’il y eût rien contre lui, si ce n’est cela. Si vous votez contre lui, vous vous en ferez un ennemi.

— Je ne vois pas que j’aie à m’en inquiéter, dit Lydgate avec un certain orgueil, mais je lui crois de bonnes idées sur les hôpitaux, et il dépense largement pour les œuvres d’utilité publique. Il pourrait m’être d’un grand secours pour l’accomplissement de mes desseins. — Quant à ses idées religieuses — eh bien ! — comme dit Voltaire, on peut détruire tout un troupeau de moutons par des incantations, pourvu qu’on les administre avec une certaine dose d’arsenic. Je cherche l’homme qui apporte l’arsenic et je me soucie peu de ses incantations.

— D’accord. Mais alors il ne faut pas que vous offensiez votre homme à arsenic. — Moi, vous ne m’offenserez pas, vous savez, dit Farebrother sans aucune affectation. Je ne fais pas de ma propre convenance un devoir pour les autres. Je suis opposé à Bulstrode en bien des choses. Je n’aime pas le parti auquel il appartient ; c’est un parti ignorant, étroit, où l’on fait plus pour tourmenter ses voisins que pour les rendre meilleurs ; avec leur système à la fois mondain et religieux, ils forment une espèce de clique qui regarde l’humanité comme une carcasse condamnée, ayant charge de les nourrir pour qu’ils puissent eux-mêmes aller au ciel. Mais, ajouta-t-il en souriant, je ne dis pas que le nouvel hôpital de Bulstrode soit une mauvaise chose. Et quant à son désir de me mettre à la porte de l’ancien, eh bien, s’il me croit un personnage malfaisant, il ne fait que me retourner le compliment. Je ne suis pas un pasteur modèle, je suis seulement un pis aller passable.

Lydgate n’était pas convaincu que le vicaire se trompât dans le jugement qu’il portait de lui-même. Un pasteur modèle comme un médecin modèle, ne doit-il pas trouver sa profession la plus belle de toutes ?

— Quelle raison Bulstrode allègue-t-il donc pour vous évincer ?

— Il dit que je n’enseigne pas ses doctrines à lui, ce qu’il appelle la religion spirituelle. Il dit encore que je n’ai guère de temps à donner. Les deux raisons sont bonnes ; cependant je saurais bien trouver du temps pour mon emploi, si je le voulais, et je serais très heureux de gagner les quarante livres. Voilà le plus clair de l’affaire. Mais laissons cela ; ce que je voulais vous dire seulement, c’est que, s’il vous convient de voter pour votre homme à arsenic, je n’en serai pas blessé le moins du monde. Maintenant, parlez-moi de ce que vous avez fait à Paris.



CHAPITRE VI


Quelques semaines se passèrent après cette conversation, sans que Lydgate se fût encore sérieusement occupé de la question du chapelain ; il différait toujours, sans bien s’en expliquer la cause, le moment de se décider pour un parti ou pour l’autre. Cette affaire serait restée pour lui chose absolument indifférente (c’est-à-dire qu’il eût suivi ses convenances en votant pour M. Tyke sans aucune hésitation), sans son attachement personnel à M. Farebrother, avec lequel il avait noué des relations intimes. Il y avait dans le désintéressement avec lequel le vicaire de Saint-Botolphe entrait dans la situation d’un nouveau venu qui avait sa carrière à faire, dans la générosité avec laquelle il s’attachait à l’éloigner de lui plutôt qu’à gagner son amitié, une délicatesse rare, que Lydgate comprit et apprécia vivement. D’autres traits vraiment nobles marquaient encore son caractère. Peu d’hommes à sa place eussent été aussi respectueusement tendres, aussi chevaleresques, qu’il l’était vis-à-vis de sa mère, de sa tante et de sa sœur, dont la tyrannie avait été peu favorable à l’agrément de son existence ; sensible comme il l’était aux petites douceurs de la vie, il était pourtant plus que personne résolu à ne jamais mettre en avant des désirs intéressés et personnels, sous le couvert de motifs plus élevés. Sous ce rapport, il avait la conscience de pouvoir livrer sa vie au grand jour sans avoir à rougir de l’examen le plus sévère ; et peut-être ce sentiment l’encourageait-il à se méfier de la rigidité de certains censeurs, dont les intimités avec le ciel ne semblaient pas améliorer la conduite journalière et dont les mobiles élevés ne pouvaient parfois expliquer les actes. Les sermons ingénieux et solides qu’il prononçait sans l’aide d’aucun livre attiraient bien des auditeurs étrangers à sa paroisse, et étant donné que de toutes les fonctions d’un clergyman la plus difficile est d’avoir toujours son église pleine, il y avait là pour lui un autre motif de se sentir une certaine supériorité sur les autres, si peu d’importance qu’il y attachât d’ailleurs. C’était enfin un homme sympathique, d’un caractère avenant, à l’esprit vif et prompt, sans aucune de ces grimaces d’amertume rentrée ou autres agréments aigres-doux de conversation dont tant de gens gâtent leurs relations avec leurs amis. Lydgate l’aimait de tout son cœur et ambitionnait son amitié.

Sous l’empire de ce sentiment, il continuait à écarter de son esprit la question du chapelain et à se persuader que non seulement l’affaire ne le regardait pas, mais que probablement il n’aurait pas l’ennui de se prononcer. Lydgate, occupé de l’aménagement intérieur du nouvel hôpital, avait avec M. Bulstrode de fréquentes consultations. Le banquier demeurait toujours convaincu qu’il pouvait compter sur Lydgate comme sur son bras droit, et il ne lui reparla plus directement de la décision qu’il y aurait à prendre bientôt entre Tyke et Farebrother. Cependant, lorsque Lydgate apprit que cette misérable affaire des chapelains était remise à un conseil des directeurs et des médecins, devant avoir lieu le vendredi suivant, il eut le sentiment désagréable qu’il devait enfin se décider. Une voix distincte au fond de son cœur lui disait que Bulstrode était premier ministre, et que l’affaire Tyke était pour lui l’occasion ou jamais d’obtenir au nouvel hôpital les fonctions à la perspective desquelles il lui en eût extrêmement coûté de renoncer. Ses observations confirmaient journellement l’assurance de M. Farebrother que le banquier ne se mettrait pas au-dessus des oppositions de parti. La pensée de ces maudites intrigues était la première à l’assaillir tous les matins à son lever. Il avait réellement à tenir comme une cour de justice en sa conscience. Sans doute il y avait bien des raisons valables à alléguer contre M. Farebrother. Il n’avait déjà que trop de choses sur les bras, considérant surtout le temps qu’il dépensait en occupations étrangères à sa profession ; puis ce fait, que le vicaire jouait pour gagner, revenait toujours à l’esprit de Lydgate pour le troubler dans ses perplexités.

M. Farebrother avait sans doute du plaisir à jouer ; il aimait à soutenir la théorie de l’utilité du jeu en société, à prétendre qu’en s’y portant davantage, l’esprit anglais y aurait perdu de sa lourdeur ; au fond Lydgate était convaincu que, sans l’espoir de gagner de l’argent, il eût joué beaucoup moins. Il y avait, à l’auberge du Dragon Vert, une salle de billard que certaines mères et certaines épouses regardaient comme la pire tentation de Middlemarch. Le vicaire était au billard un joueur de première force, et, quoiqu’il ne fût pas un habitué du Dragon Vert, on racontait qu’il s’y était rendu quelquefois dans la journée et y avait gagné. Quant au poste de chapelain, il prétendait ne s’en soucier que pour les quarante livres par an. Sans être puritain, Lydgate n’aimait pas le jeu. L’argent gagné au jeu lui semblait une souillure. Jusqu’ici, tous les besoins de sa vie s’étaient trouvés satisfaits sans qu’il eût eu de peine à se donner, et son premier mouvement était toujours de se montrer libéral de demi-couronnes, comme il convenait à un gentleman ; l’idée ne lui était jamais venue d’imaginer un plan pour se procurer des demi-couronnes. Il savait bien en gros qu’il n’était pas riche, mais il ne s’était jamais senti pauvre, et il ne pouvait se représenter le rôle important que joue souvent le manque d’argent dans les actions des hommes, n’ayant jamais fait de l’argent un mobile de conduite. De la part de M. Farebrother, cette poursuite délibérée de petits gains lui paraissait inexcusable et quelque chose de vraiment répugnant. Jamais il n’aurait songé à calculer le rapport qui existait entre le petit revenu du vicaire et les dépenses nécessaires de sa vie. Il est possible, du reste, qu’il n’eût pas fait le calcul davantage s’il se fût agi de lui-même.

N’étaient ces objections sérieuses et surtout cette fâcheuse question du jeu, Lydgate était convaincu qu’il eût voté pour lui, en dépit de tout ce que Bulstrode pouvait penser. Il ne voulait pas devenir le vassal de Bulstrode. D’un autre côté, Tyke était curé d’une chapelle annexe de la paroisse de Saint-Pierre, entièrement dévoué à ses fonctions ecclésiastiques et ayant du temps de reste pour de nouveaux devoirs. Sauf qu’on ne pouvait souffrir ni sa personne ni son jargon d’Église, personne n’avait rien à reprocher à M. Tyke. À ce point de vue, en vérité, le choix de Bulstrode était pleinement justifié.

Mais, quelque voie que choisît Lydgate, il y avait toujours quelque chose qui le faisait reculer, et sa fierté naturelle s’en exaspérait. Il n’aimait pas à voir ruiner ses beaux et grands projets en se mettant mal avec Bulstrode, il ne se souciait pas davantage, en votant contre Farebrother, de contribuer à le priver, avec la fonction, d’un traitement précieux. Il se demandait si ces quarante livres ajoutées au revenu du vicaire ne l’eussent pas affranchi de cette basse préoccupation de gagner au jeu. Enfin, voter pour Tyke, c’était voter du côté qui lui était véritablement le plus avantageux à lui-même ; et cela, Lydgate, dans sa fierté, ne l’aimait pas non plus. Le monde ne manquerait pas de dire qu’il voulait se faufiler dans les bonnes grâces de Bulstrode. Eh bien, que lui importait ? Ne savait-il pas mieux que personne, que si son avantage personnel eût seul été en jeu, il n’aurait pas donné une noix sèche des bonnes grâces du banquier. Ce qu’il voulait, c’était un soutien pour son œuvre, un véhicule pour ses idées ; et, au bout du compte, ne devait-il pas s’attacher avant tout, sans plus s’inquiéter de cette question des chapelains, à l’établissement du nouvel hôpital, où il pourrait faire la démonstration de ses théories sur la fièvre et soumettre à l’expérimentation les résultats nouveaux de la thérapeutique.

Pour la première fois, Lydgate sentait peser sur lui, comme une toile qui l’enveloppait de ses fils entrelacés, le poids embarrassant des petites affaires sociales avec leurs misérables complexités. Quand il se mit en route pour l’hôpital, après ce long débat avec lui-même, tout son espoir reposait sur cette chance, que peut-être la discussion donnant un nouvel aspect à la question ferait pencher la balance de façon à lui épargner la nécessité de voter ; car il ne savait pour qui il se prononcerait, et c’était une souffrance de tous les instants que cette espèce de sujétion qui lui avait été à peu près imposée. Comme il s’était autrement tracé son rôle) social dans sa chambre d’étudiant !

Lydgate ne se mit en route qu’assez tard ; le docteur Sprague, deux autres médecins et plusieurs des directeurs étaient arrivés à l’avance. M. Bulstrode, trésorier et président, n’était pas encore là. Impossible de préjuger, d’après la conversation, l’issue encore problématique de l’affaire ; il n’était nullement certain que Tyke eût la majorité. Les deux médecins, par extraordinaire, se trouvèrent d’accord. Le docteur Sprague, grave et renfrogné, était, comme chacun l’avait prévu, partisan de Farebrother. Traité par ses voisins de tête dure et d’esprit sec, il était plus que suspect de manquer totalement de religion, mais Middlemarch s’accommodait parfaitement chez lui de cette imperfection, tout comme chez un lord-chancelier, et n’en avait peut-être que plus de confiance encore dans son habileté professionnelle.

En matière religieuse, le docteur Minchin, son confrère, aimait pour son compte à rester dans un ordre d’idées assez général pour accorder de loin sa sanction de médecin à toute opinion sérieuse, qu’elle émanât de l’Église établie aussi bien que des dissidents, plutôt qu’une adhésion formelle à un dogme particulier.

Le docteur Minchin avait les mains douces, le teint pâle, les contours arrondis, l’apparence d’un doux et aimable clergyman.

Le docteur Sprague, au contraire, était d’une taille exagérée ; ses pantalons plissés aux genoux laissaient trop voir de la botte à une époque où les sous-pieds semblaient indispensables à la dignité de la tenue ; on l’entendait entrer et sortir, monter et descendre bruyamment. C’était un personnage de poids, et on pouvait s’attendre à le voir attaquer en face une maladie quelconque et s’en rendre maître ; au lieu que M. Minchin semblait plus capable de la découvrir, encore en embuscade et de lui barrer adroitement le chemin. Ils jouissaient tous deux à la ronde et au même degré de ce privilège souvent inexplicable d’une réputation médicale et chacun d’eux cachait sous une parfaite courtoisie son mépris pour le mérite de l’autre. Ils se mettaient au rang des institutions de Middlemarch, prêts, en conséquence, à s’allier contre tous les innovateurs et contre les hommes qui, n’étant pas de leur profession, prétendaient s’ingérer dans les affaires médicales. Sur ce point, ils étaient l’un et l’autre également et sincèrement opposés à Bulstrode. Bien qu’il n’eût jamais été en hostilité ouverte avec lui, le docteur Minchin trouvait un mobile de plus de s’associer au nouveau parti formé contre le banquier, dans la détermination très visible de celui-ci de patronner Lydgate.

Les deux vieux praticiens de la ville, M. Wrench et M. Toller entretenaient pour le moment à l’écart un colloque amical, d’accord pour conclure que Lydgate n’était qu’un impertinent singe, fait exprès pour servir les desseins de Bulstrode. Lydgate, d’ailleurs, en proscrivant les drogues, avait l’intention évidente d’attaquer indirectement ses confrères ; en faisant à la fois de la médecine et de la chirurgie, il ne tendait pas moins à effacer les différents degrés de la hiérarchie, que les médecins dans l’intérêt de la profession avaient à maintenir. Il fallait y regarder d’autant plus près vis-à-vis d’un homme qui n’avait pas fait ses études dans une université anglaise, et qui affichait la prétention blessante d’avoir fait de la science à Édimbourg et à Paris.

Ainsi en arriva-t-on, en cette occasion, à identifier Bulstrode avec Lydgate et Lydgate avec Tyke ; et grâce à cette confusion assortie à tous les goûts, plusieurs esprits, bien que d’avis et de préférences contraires, purent se former un jugement commun sur la question du chapelain.

Le docteur Sprague, à peine entré, interpella d’un ton bourru le groupe déjà assemblé :

— Je tiens pour Farebrother, je suis tout à fait d’avis qu’il y ait un traitement pour le chapelain, mais pourquoi l’enlever au vicaire ? Il n’a rien de trop. Il lui faut assurer sa vie, tenir une maison, faire les charités qui incombent à un pasteur. Mettez-lui quarante livres dans sa bourse et vous ne lui ferez pas de mal. C’est un bon diable, ce Farebrother, et il n’a d’un ecclésiastique que juste ce qu’il en faut pour son ministère.

— Oh ! oh ! docteur ! dit le vieux M. Powderell, quincaillier retiré, et de quelque importance dans la ville ; nous vous laissons votre manière de dire ; mais ce que nous avons à envisager aujourd’hui, ce n’est pas le revenu de tel ou tel, ce sont les âmes des pauvres gens malades. Ici, la voix et le visage de M. Powderell exprimèrent une véritable émotion pathétique. C’est un vrai prédicateur de l’Évangile que M. Tyke. Je voterais contre ma conscience si je votais contre M. Tyke.

— Les adversaires de M. Tyke n’ont demandé à personne de voter contre leur conscience, je présume, dit M. Hackbutt, riche tanneur à la parole facile, dont les lunettes brillantes et les cheveux hérissés se tournaient pour le moment avec quelque sévérité vers l’innocent Powderell. Mais, à mon avis, il nous appartient à nous, directeurs, de décider s’il est bien de notre devoir de mettre en avant des propositions qui n’émanent que d’une seule personne. Parmi les membres de ce comité, y en a-t-il un seul, le croyez-vous, prêt à affirmer qu’il eût jamais conçu l’idée d’expulser un gentleman ayant toujours rempli ici les fonctions de chapelain ? — et ne faut-il pas en chercher la cause dans les insinuations de certaines gens, qui ont pris l’habitude de considérer toutes les institutions de notre ville comme des instruments à leur usage ? — Je ne blâme les mobiles de personne ; on n’en doit compte qu’à une puissance supérieure ; mais je dis qu’il y a ici des influences à l’œuvre, qui sont incompatibles avec la véritable indépendance, je dis qu’en ce moment certaines circonstances créent une espèce de servilisme rampant chez quelques-uns et que les gentlemen qui les approuvent et qui en profitent, ne pourraient guère se permettre moralement et même financièrement de les avouer tout haut. Moi-même, tout laïque que je suis, je n’ai pas accordé peu d’attention aux divisions de l’Église et…

— Oh ! le diable emporte ces divisions ! interrompit M. Frank Hawley, avoué et secrétaire de la ville, qui assistait rarement au conseil, mais qui venait d’entrer, d’un air pressé, la cravache à la main. Nous n’avons pas à nous en occuper ici ; Farebrother a fait le travail jusqu’à présent, tout le travail sans traitement, et, si un traitement doit être alloué, c’est à lui qu’il revient, j’appelle cela une sale besogne, de vouloir enlever la place à Farebrother.

— J’estime que, de la part de gentlemen, il serait aussi bien de ne pas faire de personnalités, dit M. Plymdale. Je voterai pour donner le traitement à M. Tyke ; mais j’aurais continué à ignorer, si M. Hackbutt ne l’avait insinué tout à l’heure, que j’étais un homme servile et rampant.

— Je désavoue toute personnalité. J’ai dit expressément, si vous voulez me permettre de répéter et même d’achever ce que j’avais à dire…

— Ah ! voici Minchin ! s’écria M. Frank Hawley. Allons, docteur, je vous compterai dans les rangs de la bonne cause, eh ?

— Je l’espère, dit le docteur Minchin, saluant et distribuant des poignées de main à droite et à gauche. Et même aux dépens de mes sentiments.

— S’il y a des sentiments à avoir ici, ils devraient être, ce me semble, en faveur de l’homme qu’on veut mettre à la porte, dit M. Frank Hawley.

— J’avoue avoir certains sentiments qui me porteraient de l’autre côté. Mon estime est partagée, dit le docteur Minchin, en se frottant les mains. Je considère M. Tyke comme un homme exemplaire, et je crois que les motifs qui le font proposer comme chapelain sont irréprochables. Je souhaiterais, pour ma part, de pouvoir voter pour lui. Mais je suis forcé de considérer l’affaire à un point de vue qui donne le premier rang aux droits de M. Farebrother. C’est un aimable homme, un prédicateur de talent, et il y a plus longtemps qu’il vit parmi nous.

— J’espère que vous ne nous proposez pas Farebrother comme le modèle du clergyman, dit M. Larcher, le carrossier influent. Je ne suis pas mal disposé pour lui ; mais je suis d’avis que nous devons quelque chose au public, pour ne pas invoquer de considération supérieure. Farebrother, à mon avis, est trop relâché pour un clergyman. Je ne veux rien avancer de particulier contre lui, mais certainement il n’en fera ici que le moins possible.

— Eh ! de par le diable ! Trop peu vaut mieux que trop, s’écria M. Hawley dont le langage grossier était bien connu dans cette partie du comté. Les gens malades ne peuvent supporter tant de sermons et de prières. Et cette religion méthodiste est mauvaise pour les nerfs, mauvaise pour le corps, eh ? ajouta-t-il en se tournant vivement vers les quatre médecins rassemblés en un groupe.

Mais toute réponse fut arrêtée par l’entrée de trois gentlemen avec lesquels s’échangèrent des salutations plus ou moins cordiales. Ces trois nouveaux personnages étaient le révérend Édouard Thesiger, recteur de Saint-Pierre, M. Bulstrode, et notre ami M. Brooke, de Tipton, qui s’était laissé nommer dernièrement au conseil des directeurs, mais qui n’y avait pas encore pris part. Il avait cependant fini par céder aux instances de M. Bulstrode. On n’attendait plus que Lydgate.

Tout le monde s’assit, M. Bulstrode présidait l’assemblée, pâle et concentré en lui-même comme de coutume ; M. Thesiger, évangéliste modéré, désirait la nomination de son ami Tyke ; cet homme capable et zélé n’ayant à desservir qu’une chapelle annexe d’une autre église, n’avait pas charge d’âmes si importante, qu’il n’eût amplement le temps de s’occuper de nouveaux devoirs. Il était à désirer que ces emplois de chapelains fussent donnés à des hommes animés d’intentions ferventes, car il y avait là des occasions toutes spéciales d’exercer une influence spirituelle ; et, puisqu’il était bien que des appointements fussent alloués au chapelain, il fallait accorder à l’affaire une attention d’autant plus scrupuleuse, de crainte que ce saint office ne fût profané pour une simple question d’argent. M. Thesiger s’exprimait avec tant de calme, tant de convenance, que ses adversaires ne pouvaient que bouillonner de colère en silence.

Quant à M. Brooke, il croyait aux bonnes intentions de chacun. Il ne s’était pas jusqu’ici occupé en personne des affaires de l’hospice, malgré le vif intérêt qu’il prenait à tout ce qui se faisait pour le bien de Middlemarch ; aussi était-il enchanté de se rencontrer avec ces différents gentlemen pour discuter une question publique quelconque.

— Je suis très occupé de mes devoirs de magistrat et de la collection de toutes sortes de pièces justificatives ; mais je considère que je dois mettre une partie de mon temps à la disposition du public. Et, en résumé, mes amis m’ont convaincu qu’un chapelain rétribué était une bonne chose, et je suis heureux de pouvoir venir ici et de voter pour M. Tyke, qui, à ce que j’entends dire, est un homme exceptionnellement apostolique, éloquent et tout ce qui s’ensuit ; et je serai le dernier à m’abstenir… suivant les circonstances, vous savez.

— Il me semble qu’on ne vous a farci la tête que d’un seul côté de la question, dit M. Frank Hawley, qui n’avait peur de personne et qui, en sa qualité de tory, soupçonnait volontiers partout des manœuvres électorales. Vous semblez ignorer que l’un des hommes les plus dignes que nous possédions a rempli ici, pendant des années et sans rétribution, le poste de chapelain, — et que c’est à lui qu’on propose de substituer M. Tyke.

— Je vous demande pardon, monsieur Hawley, dit Bulstrode ; M. Brooke a été mis tout à fait au courant du caractère et de la situation de. M, Farebrother.

— Par ses ennemis, cria M. Hawley.

— Messieurs, dit M. Bulstrode avec calme, tous les points de vue de la question peuvent être établis en peu de mots ; et, si quelqu’un, ici présent, soupçonne qu’un de ces messieurs, sur le point de voter, n’en ait pas eu pleinement connaissance, je puis ici même récapituler les considérations qui influeraient sur l’un et l’autre parti.

— Je n’en vois pas l’utilité, dit M. Hawley. Je présume que nous savons tous pour qui nous allons voter. Quand on aime la justice, on n’attend pas à la dernière minute pour connaître les deux côtés d’une question. Je n’ai pas de temps à perdre et je propose que l’affaire soit mise aux voix immédiatement.

Une courte mais chaude discussion s’engagea encore avant que chacun écrivît « Tyke » ou « Farebrother » sur un morceau de papier et le glissât dans un large verre à boire ; dans l’intervalle Bulstrode vit entrer Lydgate.

— Je m’aperçois que, jusqu’ici, les votes se partagent également, dit Bulstrode d’une voix claire et perçante. Puis, regardant Lydgate : Il y a encore un vote à donner, un vote décisif. C’est le vôtre, monsieur Lydgate ; voulez-vous avoir la bonté d’écrire ?

— C’est une affaire réglée alors, dit M. Wrench en se levant. Nous savons tous pour qui votera M. Lydgate.

— Vous semblez mettre dans vos paroles une intention particulière, monsieur, dit Lydgate en tenant son crayon en l’air.

— Je veux dire tout simplement qu’on s’attend à ce que vous votiez avec M. Bulstrode. Cette supposition vous paraît-elle offensante ?

— Elle pourrait l’être pour d’autres. Mais cela ne m’empêche pas de voter avec lui.

Lydgate écrivit immédiatement le nom de « Tyke ».

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

C’est ainsi que le révérend Walter Tyke devint le chapelain de l’hospice et que Lydgate continua à collaborer avec Bulstrode. Il se demandait sincèrement si, après tout, Tyke n’était pas le candidat le plus convenable à l’emploi ; mais sa conscience ne lui disait pas moins que, s’il eût été libre de toute influence indirecte, il eût voté pour M. Farebrother. Cette affaire resta dans sa mémoire comme un point douloureux, une circonstance dans laquelle les mesquines influences de Middlemarch avaient pesé trop lourdement sur lui.

Cependant M. Farebrother continua à lui témoigner la même amitié. Le vicaire de Saint-Botolphe n’avait rien d’un pharisien ; à force de se répéter à lui-même qu’il était trop semblable à tous les autres hommes, il était devenu étonnamment différent d’eux en ceci qu’il savait excuser les autres de penser légèrement sur son compte, et qu’il savait juger impartialement leur conduite, alors même qu’ils lui faisaient tort.

— Le monde a été trop lourd pour moi, je le sais — dit-il un jour à Lydgate. — Mais aussi je ne suis pas un homme fort : je ne serai jamais un homme de renom ; c’est une jolie fable que celle d’Hercule entre le vice et la vertu : mais Prodicus rend la tâche trop facile au héros, comme si, une fois à l’œuvre, les premières résolutions suffisaient. Une autre fable nous dit qu’il en vint à tenir une quenouille et qu’il finit par revêtir la tunique du centaure Nessus. Je veux bien croire qu’une bonne résolution puisse maintenir un homme dans la bonne voie, à la condition toutefois que les circonstances lui viennent aussi en aide.

La parole du vicaire n’était pas toujours encourageante. Il avait échappé à toute ressemblance avec le pharisien, mais il n’avait pas échappé à ce naufrage des illusions sur les possibilités de la destinée auquel nous amène bien vite l’examen des conséquences de nos fautes.

Lydgate trouvait qu’il y avait en M. Farebrother une déplorable faiblesse de volonté.



CHAPITRE VII


Alors que George IV régnait encore dans les solitudes de Windsor, que le duc de Wellington était premier ministre, et M. Vincy maire de la vieille cité de Middlemarch, mistress Casaubon, née Dorothée Brooke, avait entrepris son voyage de noces à Rome. À cette époque, c’est-à-dire il y a quarante ans, le monde était en général plus ignorant du beau et du laid qu’il ne l’est aujourd’hui. Les voyageurs arrivaient rarement la tête ou les poches pleines de renseignements exacts sur l’art chrétien. Le romantisme, qui a contribué depuis, par l’amour et par la science, à combler certaines lacunes obscures n’avait pas encore pénétré ces temps de son levain et n’était pas entré dans la nourriture journalière de chacun ; il était encore, sous la forme d’un vigoureux et bruyant enthousiasme, à l’état de fermentation dans l’âme de certains artistes allemands à longs cheveux qui étudiaient à Rome, entraînant parfois dans le mouvement des idées nouvelles les jeunes gens des autres nations qui travaillaient ou flânaient à côté d’eux.

Par une belle matinée, au Vatican, un jeune homme, dont les cheveux n’étaient pas démesurément longs, mais abondants et bouclés, et dont l’équipement dénotait d’ailleurs un Anglais, venait de tourner le dos au torse du Belvédère, pour regarder le magnifique paysage de montagnes qu’on aperçoit du vestibule circulaire voisin. Il était assez absorbé dans cette contemplation pour ne pas remarquer l’approche d’un jeune Allemand qui venait à lui d’un air animé, et qui, lui mettant une main sur l’épaule, l’interpella avec un accent prononcé : « Venez vite par ici Pourvu qu’elle n’ait pas déjà changé de pose ! »

Les deux jeunes gens passèrent rapidement auprès du Méléagre, se dirigèrent vers la salle ou l’Ariane couchée, alors appelée la Cléopâtre, repose voluptueusement dans sa beauté de marbre, entourée des plis harmonieux de sa draperie, comme d’une tendre corolle. Ils arrivèrent à temps pour voir, appuyée contre un piédestal, auprès du marbre blanc de l’Ariane, une autre statue vivante, qui ne pâlissait pas à côté de l’Ariane, une jeune femme habillée de draperies grises, à la façon des quakers ; son long manteau, agrafé au cou, était rejeté de chaque côté des épaules ; elle avait la joue appuyée sur sa main, dégantée, et de forme admirable, son chapeau de castor blanc légèrement repoussé en arrière et faisant à un visage une sorte d’auréole, autour de ses cheveux noirs, simplement tressés. Elle ne regardait pas la statue voisine ; ses grands yeux fixaient rêveusement un rayon de lumière qui venait tomber sur les dalles. Aussitôt qu’elle s’aperçut de la présence des deux étrangers qui s’étaient arrêtés brusquement, comme pour contempler la Cléopâtre, sans les regarder, elle se détourna et s’empressa d’aller rejoindre une femme de chambre et un courrier qui flânaient un peu plus loin dans la salle.

— Que dites-vous de ce beau morceau d’antithèse ? dit l’Allemand, cherchant sur la figure de son compagnon une admiration répondant à la sienne. Ici, étendue, la beauté antique, qui n’a rien d’un cadavre même dans la mort, fixée dans le ravissement suprême de sa perfection physique ; et là, debout, près d’elle, la beauté qui vit, qui respire, avec l’empreinte des siècles chrétiens dans son cœur. Mais elle devrait porter un costume de religieuse ; il me semble qu’elle a un peu l’air de ce que vous appelez un quaker ; je l’habillerais en religieuse dans mon tableau. Quoi qu’il en soit, elle est mariée, j’ai aperçu un anneau de mariage à cette merveilleuse main, sans quoi j’aurais pris le Geistlicher blafard pour son père. J’ai vu qu’il la quittait il y a un bon moment, et c’est tout à l’heure que je l’ai retrouvée dans cette pose sublime. Mais qui sait ? C’est peut-être un richard, et il voudrait peut-être faire faire le portrait de sa femme ! Ah ! la voilà qui s’en va ! Suivons-la jusque chez elle !

— Non, non, répondit son compagnon, avec un léger froncement de sourcils.

— Vous êtes étrange, Ladislaw. Vous m’avez l’air frappé. Est-ce que vous la connaissez ?

— Je sais qu’elle est mariée à un petit cousin, à moi, dit Will Ladislaw, descendant la longue salle d’un air préoccupé, tandis que son compagnon l’observait avec intérêt.

— Comment ! Le Geistlicher ! Il m’a plutôt l’air d’un oncle, ce qui est un degré de parenté plus utile.

— Il n’est pas mon oncle. Je vous dis qu’il est mon petit cousin, reprit Ladislaw avec quelque irritation.

— Bien, bien. Ne vous fâchez pas. Vous ne m’en voulez pas, parce que je trouve que madame Petite-Cousine est la plus parfaite jeune madone que j’aie jamais vue ?

— Fâché ! Quelle sottise ! Je ne l’ai jamais vue qu’une fois et encore pendant deux minutes, quand mon cousin me l’a présentée avant mon départ d’Angleterre. Ils n’étaient pas mariés alors. Je ne savais pas qu’ils dussent venir à Rome.

— Mais, à présent, vous irez les voir ; vous découvrirez bien leur adresse, puisque vous savez leur nom. Voulons-nous aller à la poste ? Et puis vous pourrez leur parler du portrait.

— Le diable soit de vous, Naumann ! Je ne sais pas du tout ce que je ferai. Je ne suis pas aussi enflammé que vous.

— Bah ! c’est parce que vous n’êtes qu’un amateur, un dilettante. Si vous étiez artiste, vous verriez dans madame Petite-Cousine la forme antique animée par le sentiment chrétien, une sorte d’Antigone chrétienne, la force physique tempérée par la passion spirituelle.

— Oui, et je verrais aussi que le but principal de son existence était de vous servir de modèle, la divinité atteignant le plus haut degré de perfection, uniquement parce que vous aurez couvert de couleur votre morceau de toile. Amateur tant que vous voudrez. Mais je ne pense pas que tout l’univers tende et converge à l’obscure signification de vos tableaux.

— Mais si fait, mon cher ! L’univers y tend, jusque dans ma personne, à moi, Adolphe Naumann : cela est évident, dit le bon peintre posant sa main sur l’épaule de Ladislaw, et sans se laisser déconcerter par l’accent inexplicable de mauvaise humeur qui perçait dans le ton de son ami : Voyez un peu ! Mon existence présuppose l’existence de l’univers, n’est-ce pas ? Ma fonction est de peindre, et, en qualité de peintre, je me fais une conception générale de votre arrière-grand’tante ou arrière-grand’mère, comme motif de peinture ; par cela même, l’univers se rattache à mon tableau, à l’aide du crochet ou de la pince qu’il a créée sous la forme de mon être, n’est-ce pas clair ?

Will ne put résister à cette bonne humeur imperturbable, et le nuage qui couvrait son front s’évanouit en un rire lumineux.

— Venez maintenant, mon ami, — vous m’aiderez ? dit Naumann d’un ton plein d’espoir.

— Non, sottise, Naumann ! Les ladies anglaises ne sont pas des modèles au service de chacun. Et puis vous prétendez exprimer trop de choses avec votre peinture. Vous auriez fait, et voilà tout, un portrait plus ou moins bon, avec un fond quelconque, qui aurait plu à quelques connaisseurs, déplu à d’autres. Et qu’est-ce que le portrait d’une femme ? Dessin et couleur sont peu de chose, après tout. C’est fait pour troubler et obscurcir les conceptions au lieu de les élever. Le langage est un interprète autrement noble.

— Oui, pour ceux qui ne savent pas peindre. Ici, vous avez bien raison. Je ne vous ai jamais engagé à faire de la peinture, vous, mon ami.

L’aimable artiste venait de lancer sa flèche, mais Ladislaw ne voulut pas en paraître piqué. Il continua comme s’il n’avait rien entendu :

— Le langage nous représente une image bien plus complète, et d’autant meilleure encore, quand elle a un peu de vague. Après tout, la véritable faculté de voir est en nous, et la peinture nous frappe l’œil comme une imperfection constante. C’est surtout devant des portraits de femme que je sens cela. Comme si une femme n’était qu’un simple plan coloré. Vous restez devant, à attendre qu’elle bouge et qu’elle parle. Il y a des nuances jusque dans chaque battement de sa respiration, elle change d’un moment à l’autre. Tenez, cette femme que vous venez de voir : comment peindriez-vous sa voix, s’il vous plaît ? Mais sa voix est bien plus divine encore que tout ce que vous avez vu d’elle.

— Je vois, je vois ! Vous êtes jaloux. Personne ne doit se flatter de pouvoir jamais peindre votre idéal. C’est sérieux, mon ami ! Votre grand’tante ! Der Neffe als Onkel pris au tragique ! horreur !

— Nous finirons par nous fâcher, Naumann, si vous appelez encore cette dame ma tante.

— Comment faut-il l’appeler alors ?

— Mistress Casaubon.

— Bien, supposons que je fasse sa connaissance malgré vous, et que je découvre qu’elle ait très fort envie de faire faire son portrait.

— Oui, supposons ! dit Will Ladislaw d’un ton sourd et grondeur, voulant détourner la conversation. Il se sentait irrité pour des motifs ridiculement insignifiants, qui n’étaient guère même qu’un produit de son imagination. Pourquoi tant d’histoires à propos de mistress Casaubon ? Et pourtant il lui semblait que quelque chose venait de lui arriver, qui le rapprochait d’elle.



CHAPITRE VIII


Deux heures plus tard, Dorothée était assise dans le petit salon d’un joli appartement de la via Sistina.

Je suis fâché de vous dire qu’elle sanglotait amèrement, avec cet abandon d’un cœur oppressé qui se soulage, comme une femme habituée à se dominer par orgueil pour sa dignité et par souci des autres se le permet parfois, lorsqu’elle est seule et sans risque d’être observée. Et M. Casaubon ne devait certainement pas revenir de sitôt du Vatican.

Dorothée pourtant n’avait pas de chagrin bien défini qu’elle pût s’expliquer à elle-même au milieu de ses pensées et de ses sentiments confus, la réflexion qui cherchait à se faire jour, c’était un cri accusateur contre elle-même, lui disant que cet excès de désespoir était la faute de sa pauvreté d’esprit. Elle avait épousé l’homme de son choix ; elle avait, sur la plupart des jeunes filles, l’avantage d’avoir surtout envisagé dans le mariage le commencement de devoirs nouveaux ; du premier jour, elle avait vu dans M. Casaubon un esprit tellement supérieur au sien, qu’elle s’attendait bien à ce qu’il fût souvent réclamé par des travaux auxquels elle ne pourrait prendre part ; aujourd’hui, après l’expérience bornée de sa vie de jeune fille, elle avait le bonheur de voir Rome, la cité de l’histoire visible et réelle, où le passé de toute une moitié du monde semble se mouvoir comme une procession funèbre, avec d’étranges images de l’antiquité et de merveilleux trophées.

Mais cette prodigieuse diversité de débris augmentait l’étrangeté du commencement de sa vie de femme et en faisait comme un rêve. Dorothée venait de passer cinq semaines à Rome, et par d’agréables matinées où l’automne et l’hiver semblaient se donner la main, comme un vieux couple heureux, dont un des membres va bientôt survivre à l’autre, dans une solitude glaciale, elle avait parcouru la ville en voiture, d’abord avec M. Casaubon, et dans les derniers temps, surtout avec Tartripp et leur excellent courrier. On l’avait menée dans les plus belles galeries, au points de vue les plus célèbres, on lui avait montré les ruines les plus grandioses, les églises les plus glorieuses ; et elle avait fini par préférer à tout le reste une promenade dans la campagne, là où elle pouvait se sentir seule avec la terre et le ciel, loin de l’écrasante mascarade des siècles passés, qui semblait parfois jeter sur sa propre vie un masque également énigmatique.

Pour ceux qui ont apporté à l’étude de Rome les ressources d’une science qui aspire comme une âme nouvelle dans toutes les révélations historiques, retraçant les transitions invisibles qui unissent tous les contrastes, pour ceux-là, Rome peut être encore le centre et le miroir du monde. Mais qu’ils veuillent bien concevoir un contraste historique de plus : qu’ils se représentent les révélations gigantesques de toute sorte tombant tout d’un coup de cette cité impériale et papale sur toutes les idées d’une jeune fille élevée dans le puritanisme de la Suisse et de l’Angleterre, nourrie d’histoires protestantes, arides et étroites, ne connaissant guère de l’art que la petite peinture de demoiselle, d’une jeune fille qui, avec sa nature ardente, employait le peu de science qu’elle possédait à se former des principes, pour y conformer ses actes, dont les émotions rapides donnaient immédiatement aux choses les plus abstraites le caractère d’un plaisir ou d’une peine ; d’une jeune fille enfin qui venait de devenir une femme, et que son acceptation enthousiaste de devoirs encore inconnus venait de plonger dans une préoccupation tumultueuse de sa destinée. Le poids de l’inintelligible Rome peut sembler léger à ces brillantes nymphes, qui n’y voient qu’un décor pour les joyeux pique-niques de la société étrangère ; mais Dorothée n’avait pas contre les impressions profondes de sa nature de semblable recours. Les ruines, les basiliques, les palais, les colosses s’élevant au milieu d’un présent avili, ou tout ce qui était vivant et animé semblait plongé dans la dégradation d’une outrageante superstition, tous ces vastes débris d’ambition terrestre ou d’idéal spirituel, confusément mêlés avec les signes manifestes de l’oubli et de la décadence, la frappèrent d’abord comme d’un choc électrique, puis s’appesantirent douloureusement sur elle, en une accumulation d’idées confuses, prête à faire déborder le flot de son émotion. Tantôt pâles, tantôt ardentes, des images s’emparaient de sa jeune âme et se fixaient, même à son insu, dans sa mémoire, préparant ainsi d’étranges associations qui devaient l’accompagner durant les années de sa maturité. Toute sa vie, quand il lui arriva de se trouver dans des états d’abandon, de morne tristesse, Dorothée continua à revoir au dedans d’elle-même la grandeur majestueuse de Saint-Pierre, l’énorme coupole de bronze, l’ardeur et l’enthousiasme des prophètes et des évangélistes éclatant sur les mosaïques des plafonds, et par-dessus le tout les grandes tentures rouges du jour de Noël.

Ce n’est pas que cet effroi intérieur de Dorothée eût rien de bien exceptionnel. Combien de jeunes âmes, dans toute leur virginité, sont jetées ainsi au milieu des complexités troublantes de la vie, et ont à s’y frayer seules un chemin, pendant que les ainés s’en vont à leurs affaires. On ne considérera pas non plus comme bien tragique, je suppose, ce fait de découvrir mistress Casaubon dans un accès de pleurs, six semaines après son mariage. Il n’est pas exceptionnel d’éprouver quelque découragement ou quelque défaillance de cœur, en découvrant quel est l’avenir réel qui prend la place de notre avenir imaginaire, et nous ne nous attendons pas que l’on s’émeuve profondément de ce qui n’est pas exceptionnel.

Nos cœurs ne s’affectent plus des malheurs trop communs, et c’est un bien, car peut-être seraient-ils incapables de les supporter. Si nous avions une vision nette de tout ce qui se passe dans chaque vie humaine, ce serait comme d’avoir des sens assez aiguisés pour entendre pousser les brins d’herbe et battre le cœur de l’écureuil ; et nous succomberions sans doute en surprenant ces bruits d’au delà du silence. Tous tant que nous sommes, même les plus subtils, nous portons dans notre promenade à travers le monde comme un épais matelas sur nos esprits obtus.

Cependant Dorothée pleurait, et, si elle avait dû en expliquer la cause, elle n’eût pu trouver, pour le faire, que des paroles vagues et générales comme les miennes : en donner une explication plus précise et plus directe eût été pour elle aussi difficile qu’il nous le serait de faire une histoire des ombres et des lumières ; car l’avenir réel qui remplaçait pour elle l’avenir imaginaire puisait sa substance même dans les mille petites particularités qui venaient discrètement influencer toutes ses idées sur M. Casaubon et sur ses rapports d’épouse avec lui, les éloignant peu à peu de ce qu’elles avaient été dans son rêve de jeune fille. Il était encore trop tôt pour qu’elle pût se rendre compte d’un tel changement, bien trop tôt, par conséquent, pour qu’elle eût l’idée d’avoir à faire appel, vis-à-vis de M. Casaubon, à cet élément indispensable de la vie de son âme, à ce sentiment toujours intact chez elle, le dévouement. La révolte permanente, le décousu d’une vie privée de toute grande tâche d’amour et de respect ne lui était pas supportable ; mais elle était alors dans une situation intermédiaire où l’énergie même de sa nature ne faisait qu’augmenter son trouble. Les premiers mois du mariage sont ainsi souvent un temps critique d’incertitude et de lutte, — que ce soit l’agitation d’un pauvre petit marais ou de masses d’eaux profondes, — et ce tumulte fait place ensuite à la sérénité.

M. Casaubon était-il moins savant qu’auparavant ? Sa manière de s’exprimer avait-elle changé, ou ses sentiments étaient-ils devenus moins louables ? Ô humeur changeante de la femme ! Sa chronologie lui faisait-elle défaut, ou son aptitude à vous énoncer non seulement une théorie, mais encore les noms de ceux qui la professaient, ou sa facilité à énumérer, à la première demande, les points principaux d’un sujet quelconque ? Et Rome n’était-elle pas, dans tout l’univers, le lieu le plus propre à donner libre cours à de si rares talents ? L’enthousiasme de Dorothée elle-même n’avait-il pas eu sa source principale dans la perspective d’alléger le pesant fardeau et peut-être la tristesse que causait souvent sa tâche laborieuse à celui qui l’avait entreprise ? Et il était plus clair que jamais que cette charge et cette tristesse pesaient sur M. Casaubon.

Les réponses à ces questions sont aussi simples que décisives. Mais, sans que rien d’autre eût changé, l’éclairage avait changé ; vous ne pouvez plus, en plein midi, découvrir la brillante aurore. Fait éternellement vrai : l’homme dont vous ne connaissez la nature que par ses entrées et ses sorties rapides, durant les quelques semaines de fiançailles où l’imagination joue un si grand rôle, cet homme peut, à le voir dans la continuité journalière des rapports de mari à femme, se révéler meilleur ou pire que ce que vous aviez pressenti, mais certainement il n’apparaîtra jamais absolument le même. Nous commençons par savoir peu et croire beaucoup ; et nous finissons quelquefois par tout le contraire.

Nul homme cependant n’était plus incapable que M. Casaubon d’affecter ce qu’il n’était pas : son caractère était aussi sincère que celui de n’importe quel animal ruminant, et certes ce n’était pas lui qui avait contribué à édifier les illusions que Dorothée s’était créées sur son compte. Comment se fait-il que, durant les semaines qui suivirent son mariage, Dorothée eût senti avec une douloureuse angoisse, sinon clairement distingué, que les grandes perspectives, les vastes et purs espaces qu’elle avait rêvé de trouver dans l’âme de son mari, étaient remplacés par d’étroits corridors, des passages sinueux qui semblaient ne mener nulle part ? Durant les fiançailles, on regarde tout comme provisoire et comme préliminaire, on prend la plus mince preuve de vertu ou de talent pour l’échantillon d’un trésor inépuisable que nous révéleront les loisirs plus étendus du mariage. Mais, une fois le seuil du mariage franchi, c’est sur le présent que se concentrent l’attente et l’espérance antérieures ; une fois embarqué sur la galère conjugale, vous êtes bien forcé de vous apercevoir que vous n’avancez pas, que vous n’avez même pas la mer à portée du regard, que vous ne faites qu’explorer un bassin clos de tous côtés.

M. Casaubon, avant son mariage, avait bien souvent insisté sur des points ou des détails suspects dont Dorothée ne pouvait saisir le véritable sens ; mais cette légère lacune dans l’accord de leurs âmes pouvait alors facilement s’expliquer et, appuyée sur sa confiance dans l’avenir, elle avait écouté avec une patience respectueuse l’énumération de tous les arguments que l’on pourrait alléguer contre l’opinion toute nouvelle de M. Casaubon sur le dieu philistin Dagon ou autres dieux poissons ; elle songeait qu’elle aussi, plus tard, arriverait sans doute, sur ce sujet qui le touchait de si près, au même point de vue qui en faisait pour lui quelque chose de si important. De même, pouvait-on facilement attribuer la légèreté et le ton dédaigneux avec lesquels il traitait les questions qui la touchaient le plus, à l’état de préoccupation et de fièvre où il était et qu’elle-même avait partagé, durant leur temps de fiançailles. Mais, aujourd’hui, depuis qu’ils étaient à Rome, émue par tous les courants de sa sensibilité, arrivés en elle à un bouillonnement tumultueux, ayant devant elle un nouveau problème de vie, elle s’était aperçue de plus en plus clairement, et avec une confuse terreur, que son cœur se laissait aller à de continuels accès de colère, de répulsion, de lassitude désespérée. Elle n’avait aucun moyen de savoir si le judicieux Hooker ou tout autre héros de l’érudition eût ressemblé à M. Casaubon, à cette période de sa vie, aussi ne pouvait-il pas même profiter des avantages de la comparaison ; mais la façon dont son mari lui commentait les objets qui les entouraient, si étrangement faits pour impressionner, l’avait bientôt affectée d’une sorte de frisson mental : peut-être avait-il la meilleure intention du monde de s’acquitter convenablement de son devoir, mais, dans tous les cas, rien que par manière d’acquit. Ce qui était neuf et frais pour son cœur, à elle, était déjà vieux et usé pour le sien ; la faculté de penser et de sentir qu’avait excitée en lui la vie générale de l’humanité, s’était depuis longtemps réduite à une sorte de sec et froid raisonnement, à un embaumement de science sans vie.

Quand il disait : « Cela vous intéresse-t-il, Dorothée ? Resterons-nous ici encore un peu ? — Je suis prête à rester, si vous le désirez, » il lui semblait que rester ou s’en aller était également triste. Ou bien : « Voudriez-vous aller à la Farnésine, Dorothée ?… Elle renferme des fresques célèbres, dessinées ou peintes par Raphaël, et que beaucoup de personnes jugent dignes d’être visitées… — Mais cela vous intéresse-t-il, vous ? » était toujours la réponse de Dorothée.

— Je les crois très estimées. Il y en a qui représentent la fable de Cupidon et de Psyché, qui est probablement l’œuvre romanesque d’une certaine époque littéraire, mais ne saurait être considérée, à ce qu’il me semble, comme un véritable produit mythique. Si vous aimez ces peintures murales, nous pouvons facilement y aller en voiture ; et alors je crois que vous aurez vu les principales œuvres de Raphaël, dont il serait dommage d’omettre une seule, pendant un séjour à Rome. C’est le peintre qui a su combiner la grâce la plus parfaite de la forme avec la sublimité de l’expression. Telle m’a du moins paru être l’opinion des connaisseurs.

Ce genre de réplique faite d’un ton mesuré, aussi officiel que celui d’un pasteur officiant selon les rites, ne contribuait pas à faire éclater à ses yeux les gloires de la Cité éternelle, ou à lui faire espérer qu’une connaissance plus complète de ces merveilles en éclairerait le monde pour elle d’une plus radieuse lumière. Il n’y a guère pour une jeune et ardente nature de contact plus déprimant que celui d’un esprit que de longues années de science et d’érudition ont amené à une absence totale d’intérêt ou de sympathie.

Sur d’autres sujets pourtant, M. Casaubon faisait preuve d’une opiniâtreté de travail et d’une activité qu’on regarde généralement comme un effet de l’enthousiasme, et Dorothée était anxieuse de suivre avec lui cette direction naturelle de ses idées ; elle ne voulait pas surtout qu’il pût jamais lui faire sentir qu’elle était pour lui une entrave dans cette voie. Mais graduellement elle cessait de croire et d’espérer avec sa joyeuse confiance d’autrefois, que là où elle le suivrait, elle découvrirait de vastes perspectives nouvelles. Le pauvre M. Casaubon lui-même se perdait dans de petits recoins, dans des escaliers sinueux ; et dans ses conceptions troubles, dans ses expositions obscures des dieux Cabires et de tous les parallèles imparfaits des autres mythologistes, il perdait facilement de vue l’objet initial de son œuvre. Quand il avait son flambeau allumé devant lui, il oubliait le manque de fenêtres, et, au milieu de ses notes et de ses critiques sur les travaux des autres savants, il en arrivait, en s’absorbant dans les divinités solaires, à devenir indifférent à la lumière du soleil.

Chez M. Casaubon, ces traits de caractère, fixes et immuables comme son ossature, eussent pu échapper plus longtemps à Dorothée, s’il l’eût encouragée à donner un libre cours à ses sentiments de femme et de jeune fille, si, tenant ses mains entre les siennes, il eût écouté avec le délice de la sympathie et de la tendresse les récits de tout ce qui constituait son expérience à elle, et s’il lui eût accordé en retour la même espèce d’intimité, faisant de la vie passée de chacun d’eux une partie de leur science et de leur affection mutuelle, ou encore si elle avait pu trouver un aliment à son affection dans ces caresses d’enfant, qui sont un besoin pour toute femme tendre, depuis le jour où elle a commencé par couvrir de baisers la tête chauve et dure de sa poupée, créant, des trésors de son amour, une âme heureuse dans ce corps de bois. Dorothée, dans l’ardeur de son âme, eût été heureuse de baiser les manches de l’habit de M. Casaubon ou les lacets de ses souliers, s’il lui eût seulement donné une autre signe d’encouragement que de la déclarer, avec sa gravité toujours correcte, une nature essentiellement féminine et affectueuse, tout en lui marquant par sa manière polie de lui avancer un siège, combien il trouvait d’enfantillage et d’exagération dans ces manifestations. Quand il s’était acquitté le matin, avec tout le soin convenable, de sa toilette de ministre, il pouvait être préparé pour ces petites aménités de la vie correspondant à un esprit chargé de matière inédite, et dont la raide cravate empesée de l’époque était l’image, mais pas pour d’autres. Et par un triste contraste, les idées et les résolutions de Dorothée semblaient une glace fondante, perdue et flottante dans un courant chaud dont elles n’avaient été qu’une première forme. Incapable de rien apprendre autrement que par le cœur, elle était humiliée de se sentir victime du sentiment. Toute sa force se perdait en accès d’agitations, de luttes, de désespoir ; puis de nouveau lui revenaient ces visions d’une vie de renoncement, transformant en devoir toutes les dures conditions de l’existence.

Pauvre Dorothée ! Dans cet état, elle était certainement importune à elle-même ; mais, ce jour-là, pour la première fois, elle devint importune à M. Casaubon. Elle s’était mise à table pour déjeuner avec la ferme résolution de secouer ce qu’elle appelait intérieurement son égoïsme, et elle tourna vers son mari un visage rempli d’animation et d’intérêt, quand il lui dit : « Il faut, ma chère Dorothée, comme à des préliminaires de départ, songer maintenant à tout ce que nous n’avons pas encore fait ici. Je serais volontiers revenu plus tôt en Angleterre, afin d’être à Lowick pour le moment de Noël ; mais mes recherches se sont forcément prolongées au delà de mes prévisions. Je crois cependant que notre séjour ne s’est pas écoulé pour vous d’une manière désagréable. Parmi toutes les curiosités de l’Europe, Rome a toujours compté dans les plus saisissantes et même les plus édifiantes sons certains rapports. Je me souviens toujours que je considérai comme une époque dans ma vie, celle où je la visitai pour la première fois ; c’était après la chute de Napoléon, événement qui rouvrait le continent aux voyageurs. En vérité, je crois que c’est une des villes auxquelles on a appliqué cette hyperbole emphatique : « Voir Rome et puis mourir. » Mais, pour vous, je proposerais une légère altération au texte et je dirais : « Voir Rome en nouvelle mariée et vivre désormais en femme heureuse. »

M. Casaubon prononça ce petit discours avec la plus consciencieuse intention de remplir son devoir, clignant de l’œil, balançant la tête et concluant par un sourire. Il n’avait pas trouvé que l’état de mariage fût précisément un délice, mais il n’avait pas d’autre pensée que d’être un mari irréprochable, et de rendre sa charmante jeune femme aussi heureuse qu’elle méritait de l’être.

— Vous êtes, je l’espère aussi, pleinement satisfait de notre séjour, je veux dire de son résultat pour vos études, dit Dorothée, essayant de fixer son esprit sur le sujet qui intéressait le plus son mari.

— Oui, dit M. Casaubon avec cette intonation particulière de la voix qui fait de ce mot une demi-négation. J’ai été entraîné plus loin que je ne le pensais ; plusieurs points utiles à noter se sont présentés, et sans en avoir directement besoin, je ne pouvais cependant les omettre. Cette tâche, malgré l’assistance d’un secrétaire, a été tant soit peu laborieuse, mais votre société m’a heureusement préservé de cette préoccupation d’idées trop continue qui me poursuivait en dehors de mes heures de travail, et qui a été la plaie de ma vie solitaire.

— Je suis bien aise que ma présence ait apporté quelque différence pour vous, dit Dorothée qui se rappelait distinctement certaines soirées où il lui avait semblé que l’esprit de M. Casaubon avait dû descendre dans la journée à de trop grandes profondeurs pour pouvoir remonter ensuite à l’air libre. J’espère, lorsque nous serons à Lowick, pouvoir vous être plus utile et prendre une part un peu plus grande à ce qui vous intéresse.

— Sans doute, ma chère, dit M. Casaubon, en s’inclinant i légèrement. Les notes que j’ai prises ici demanderont à être mises au net, et, si vous le voulez bien, vous pourrez vous en occuper sous ma direction.

— Et tous vos manuscrits, reprit Dorothée, dont le cœur s’était déjà enflammé silencieusement sur ce sujet, au point de ne pouvoir plus maintenant s’empêcher de l’aborder, toutes ces rangées de volumes, n’en ferez-vous pas maintenant ce dont vous aviez l’habitude de me parler ? Ne vous déciderez-vous pas à en extraire tout ce qui pourra vous être utile, et ne commencerez-vous pas à écrire ce livre qui devra faire profiter le monde de votre vaste érudition ? J’écrirai sous votre dictée, ou bien je copierai, je rédigerai ce que vous me direz : je ne puis pas être bonne à autre chose.

Dorothée, de la façon la plus inexplicable, dans toute la confusion de ses obscures sensations féminines, s’arrêta avec un léger sanglot, et ses yeux se remplirent de larmes.

Cette marque d’exagération dans ses sentiments n’était pas pour plaire à M. Casaubon, mais une autre raison devait lui faire trouver les paroles de Dorothée les plus blessantes et les plus irritantes qu’elle eût pu employer. Elle était aveugle devant les troubles intérieurs de son cœur, à lui, comme il l’était lui-même devant ceux de Dorothée : elle n’avait pas encore appris à connaître, dans l’âme de son mari, ces luttes cachées qui ont droit à notre pitié. Elle n’avait pas encore eu la patience d’écouter les battements de son cœur, ne sentant que les agitations violentes du sien propre. La voix de Dorothée résonnant à l’oreille de M. Casaubon semblait accentuer, d’une forme claire, ces sourdes suggestions de sa conscience qu’il avait pu prendre jusque-là pour un effet d’imagination ou pour l’illusion d’une sensibilité exagérée mais, lorsque nous entendons répéter tout haut ces suggestions secrètes, nous n’y voulons plus voir que dureté et injustice, et nous nous dressons pour y résister. Le simple fait d’avoir à nous faire nous-mêmes un aveu humiliant nous aigrit ; — combien ne nous sentons-nous pas plus aigris encore, en entendant sortir des lèvres d’un observateur sagace, en syllabes distinctes, nettement articulées, ces murmures confus de notre âme que nous essayions de traiter de maladifs, et contre lesquels nous nous révoltions, n’y voulant voir qu’un commencement d’engourdissement ! Et ce cruel accusateur du dehors était là, sous la forme d’une femme ; — non, d’une jeune mariée qui, au lieu de considérer ses compendieux manuscrits et l’abondance de ses papiers avec le respect superstitieux d’un léger petit canari, semblait se changer en un espion doué pour surveiller toutes choses d’un pouvoir d’induction maligne. Sur tout ce qui touchait à ce point spécial, M. Casaubon possédait une sensibilité égaie à celle de Dorothée, et une non moins rare promptitude à s’en imaginer beaucoup plus qu’il n’y en avait. Il avait observé d’abord avec satisfaction la capacité qu’avait Dorothée d’estimer à sa valeur un objet qui en était si digne ; il s’aperçut maintenant, avec une soudaine terreur, que cette capacité pouvait bien faire place à de la présomption, cette estime à la plus exaspérante de toutes les critiques, celle qui conçoit vaguement la hauteur du but poursuivi, mais n’a pas la moindre notion de la peine qu’il en coûte pour y atteindre.

Pour la première fois, depuis que Dorothée le connaissait, un rapide éclair passa sur le visage de M. Casaubon.

— Mon amour, dit-il, avec une irritation contenue par la bienséance, vous pouvez me laisser le soin de connaître les temps et les saisons qui conviennent aux différents degrés d’une œuvre, dont la mesure est au-dessus des conjectures de spectateurs ignorants et superficiels. Il m’eut été facile de demander au tirage d’opinions en l’air un succès passager ; mais l’épreuve du chercheur scrupuleux sera toujours d’être salué par la dédaigneuse impatience des bavards, des bavards qui ne poursuivent que de mesquines entreprises, n’étant pas équipés pour les autres. Et il serait bon que l’on priât tous ces bavards de distinguer entre des jugements dont le véritable objet échappe absolument à leur portée, et des jugements dont une observation bornée et superficielle suffit à rassembler les éléments.

Casaubon prononça ce discours avec une énergie et une volubilité tout à fait inusitées chez lui. C’est que ce n’était pas, à vrai dire, une simple improvisation ; toutes ces idées avaient déjà pris corps dans un colloque intérieur avec lui-même, et elles s’échappaient aujourd’hui comme le noyau d’un fruit que fait éclater une chaleur soudaine. Dorothée n’était pas seulement sa femme : elle était la personnification de ce monde frivole qui entoure l’auteur méconnu et désespéré.

À son tour Dorothée fut irritée. N’avait-elle pas étouffé tous les sentiments de son cœur pour y conserver le désir unique de s’associer autant qu’il serait possible aux grands intérêts de son mari ?

— Mon jugement était sans doute un jugement superficiel, comme je suis capable d’en former, répondit-elle avec un prompt ressentiment qui n’avait pas besoin de réfléchir. Vous m’avez montré les rangées de vos volumes de notes, vous m’en avez souvent parlé, vous m’avez dit souvent qu’elles avaient besoin d’être rédigées. Mais je ne vous ai jamais entendu parler de l’œuvre que vous vouliez publier. Ces choses-là étaient très simples à comprendre, et mon jugement n’est pas allé plus loin. Je vous demande seulement de me permettre de vous être bonne à quelque chose.

Dorothée se leva pour quitter la table, et M. Casaubon, sans répondre, prit une lettre déposée à côté de lui, comme pour la relire attentivement. Ils étaient froissés tous deux de leur situation mutuelle, de ce que chacun d’eux eût trahi de la colère envers l’autre. S’ils avaient été chez eux, installés à Lowick, dans la vie ordinaire, entourés de leurs voisins, le choc eût été moins embarrassant ; mais, pendant un voyage de noces dont le but exprès est d’isoler deux êtres, sous le prétexte qu’ils sont l’univers l’un pour l’autre, le sentiment du désaccord entre eux est, pour ne pas dire plus, quelque chose de confondant et d’écrasant. Changer son méridien, se placer dans une solitude morale afin de diminuer les points de contact périlleux, trouver un sujet de conversation, et se tendre un verre d’eau sans se regarder n’est déjà pas une situation bien satisfaisante, même pour les cœurs les moins délicats. Pour la sensibilité encore dépourvue d’expérience de Dorothée, c’était une catastrophe qui renversait toutes ses perspectives d’avenir ; et, pour M. Casaubon, c’était aussi une peine toute nouvelle ; il n’avait jamais fait auparavant de voyage de noces, jamais non plus il ne s’était encore trouvé avec personne dans cette étroite union qui allait devenir pour lui un assujettissement plus grand qu’il ne l’avait imaginé : — non seulement sa jeune et charmante femme exigeait de lui beaucoup de considération (il ne la lui avait pas marchandée), mais elle venait de se montrer capable de l’agiter cruellement, sur un sujet où il aurait eu précisément besoin d’un calmant. Au lieu du rempart tutélaire qu’il avait voulu se donner contre ce cortège de pensées, froid et brumeux auditoire de sa vie sans enthousiasme, il n’avait fait que lui fournir un corps plus substantiel. Pour le moment, aucun d’eux ne trouvait possible d’adresser la parole à l’autre. Changer les dispositions arrêtées, refuser de sortir, c’eût été, de la part de Dorothée, faire preuve d’une persistance d’irritation, devant laquelle sa conscience recula ; car elle commençait à se trouver des torts.

Si juste que fût son indignation, son idéal n’était pas de réclamer justice, mais de donner de la tendresse aux autres. Aussi, quand la voiture fut arrivée devant leur porte, elle partit avec M. Casaubon pour le Vatican, traversa avec lui la galerie des Inscriptions, et, après l’avoir quitté à l’entrée de la Bibliothèque, elle continua à errer dans le musée, indifférente à tout ce qui l’entourait. Elle n’avait nul désir de rentrer ni de se faire mener ailleurs. C’était au moment où elle se séparait de M. Casaubon, que Naumann l’avait aperçue pour la première fois ; lorsqu’il la retrouva plus tard dans la salle des Statues, c’était la méditation réveuse dans laquelle elle était plongée, qui rendait pour un artiste son attitude si remarquable. En réalité, Dorothée ne voyait pas plus le rayon de soleil tombant sur le sol que les statues autour d’elle ; elle voyait au dedans d’elle-même la lumière des années qui allaient se succéder dans son propre home, au milieu des champs, des ormes, des routes bordées de haies de l’Angleterre, et le chemin de la vie à travers ces années qu’elle avait voulu remplir de dévouement et de sérénité, ne lui apparaissait plus aussi clair qu’autrefois. Mais il y avait dans l’âme de Dorothée un courant qui, tôt ou tard, entraînait toutes ses pensées et tous ses sentiments ; — c’était son aspiration, l’acheminement de tout son être vers la vérité éternelle, vers le bien le plus désintéressé de ce monde. Sûrement, il existait quelque chose de meilleur que la colère et le désespoir.



CHAPITRE IX


C’est ainsi que Dorothée en vint à sangloter dès qu’elle se trouva seule et tranquille dans son appartement. Mais elle fut soudainement tirée de son état par un coup frappé à la porte, qui lui fit en toute hâte essuyer ses yeux. Tantripp venait lui remettre une carte, en lui disant qu’un monsieur attendait dans l’antichambre. Le courrier avait prévenu ce gentleman que mistress Casaubon était seule à la maison, à quoi il avait répondu qu’il était parent de M. Casaubon : Madame voulait-elle le recevoir ?

— Oui, dit Dorothée sans hésitation, faites-le entrer au salon.

Ses impressions sur le jeune Ladislaw se bornaient à peu près à se rappeler que, lorsqu’elle l’avait vu à Lowick, on lui avait parlé de la générosité de M. Casaubon à son égard, et aussi qu’elle avait pris quelque intérêt à son hésitation sur le choix d’une carrière. Elle était ravie de tout ce qui lui donnait une occasion de témoigner de ses sentiments de sympathie active, et, en ce moment, il lui semblait que cette visite vînt juste à point pour l’arracher à sa mauvaise humeur et à son absorption en elle-même, pour lui rappeler la bonté de son mari, et lui faire sentir qu’elle avait le droit maintenant d’être de moitié avec lui dans ses bonnes actions. Elle attendit quelques minutes avant de se présenter ; mais, lorsqu’elle entra dans la chambre voisine, il restait sur son visage assez de traces de larmes pour lui donner une expression encore plus juvénile qu’à l’ordinaire et presque suppliante. Elle alla au-devant de Ladislaw avec ce sourire adorable de la bonté, où il n’entre pas un grain de vanité, et lui tendit la main. Il était de quelques années plus âgé qu’elle ; mais, en cet instant, son teint se couvrant tout à coup de rougeur, il paraissait de beaucoup le plus jeune et il parla avec une timidité très différente de l’insouciance de ses manières avec son compagnon ; Dorothée, étonnée de son trouble et voulant le mettre à l’aise, n’en devint que plus calme.

— J’ignorais que vous fussiez à Rome, ainsi que M. Casauhon, jusqu’à ce matin, quand je vous ai vue au musée du Vatican ; je vous ai reconnue tout de suite, mais j’ai pensé que je trouverais à la poste restante l’adresse de M. Casaubon, et j’étais désireux de lui rendre mes devoirs, ainsi qu’à vous, le plus tôt possible.

— Veuillez bien vous asseoir. Il n’est pas ici en ce moment mais il sera heureux, j’en suis sûre, d’avoir par moi de vos nouvelles, dit Dorothée s’asseyant distraitement elle-même entre la cheminée et la fenêtre, et lui désignant une chaise en face d’elle, avec tout le calme d’une gracieuse maîtresse de maison. M. Casaubon est très occupé, mais vous nous laisserez votre adresse n’est-ce pas ? et il vous écrira.

— Vous êtes bien bonne, dit Ladislaw, qui commençait à oublier sa défiance, en observant avec intérêt les naïves traces des larmes qui avaient altéré le visage de la jeune femme. Mon adresse se trouve sur ma carte. Mais, si vous le permettez, je reviendrai demain à une heure où M. Casaubon sera chez lui.

— Il va lire tous les jours à la bibliothèque du Vatican, et vous aurez de la peine à le rencontrer, si vous ne prenez rendez-vous. Surtout à présent. Nous sommes sur le point de quitter Rome et il est très occupé. Il est généralement sorti à peu près depuis le déjeuner jusqu’au dîner. Mais je suis sure qu’il voudra vous avoir une fois à dîner.

Will Ladislaw demeura muet d’étonnement. Il n’avait jamais aimé M. Casaubon ; et, n’eût été l’obligation qu’il lui avait, il s’en serait moqué comme d’une bûche d’érudition. Mais l’idée de ce pédant desséché, de cet élaborateur de niaiseries à peu près aussi importantes que le fonds de fausses antiquités amassées dans l’arrière-boutique du brocanteur, l’idée de cet homme se faisant épouser d’une jeune et adorable créature, et passant loin d’elle toute sa lune de miel, pour aller tâtonner à la recherche de vieilles fadaises moisies (Will affectionnait l’hyperbole), cette image ridicule qui lui apparut tout d’un coup le frappa d’une sorte de dégoût ; il était partagé entre l’envie d’éclater de rire et l’envie non moins déplacée de laisser libre cours à son mépris et à son irritation. Pendant un instant, il eut le sentiment que cette lutte intérieure amenait sur ses traits mobiles une grimace singulière, mais un effort énergique ne la fit enfin aboutir à rien de plus méchant qu’un gracieux sourire.

Dorothée s’en étonna ; mais ce sourire était irrésistible, et il se refléta sur son visage, à elle. C’était une séduction que le sourire de Will Ladislaw, pour quiconque n’était pas fâché contre lui ; c’était un jet de lumière intérieure, illuminant ses yeux et son teint transparent, se jouant dans chaque courbe et chaque ligne de son visage, comme si quelque Ariel les touchait d’un charme nouveau pour en bannir à jamais toute trace de souci. Dorothée lui demanda d’un ton curieux :

— Quelque chose vous amuse ?

— Oui, dit Ladislaw, rarement pris au dépourvu. Je songeais à la grimace que j’ai faite, la première fois que je vous vis, quand vous avez si bien aplati mon pauvre dessin sous votre critique.

— Ma critique ? dit Dorothée s’étonnant davantage encore. Certainement non. Je me sens toujours affreusement ignorante en peinture.

— Je vous ai soupçonnée d’en savoir assez long au contraire pour trouver juste ce qu’il y avait à dire. Vous avez dit alors, je ne pense pas que vous vous en souveniez comme moi je m’en souviens, que le rapport de mon esquisse avec la nature vous échappait absolument. Du moins, l’avez-vous donné à entendre.

Will put rire à présent aussi bien que sourire.

— C’était là précisément mon ignorance, repartit Dorothée, admirant la bonne humeur de Will. Si j’ai dit cela, c’est que je n’ai jamais pu découvrir la beauté d’un tableau, même de ceux que tous les bons juges déclaraient magnifiques, au dire de mon oncle. Et j’ai visité Rome dans la même ignorance. Il y a, relativement, peu de peintures dont je puisse véritablement jouir. D’abord, quand j’entre dans une salle dont les murs sont couverts de fresques ou de tableaux précieux, j’éprouve une sorte de crainte respectueuse comme un enfant qui, assistant à de grandes cérémonies, n’en voit que les riches costumes et les longues processions ; je me sens en présence d’une vie supérieure à la mienne. Mais, quand je commence à examiner ces tableaux l’un après l’autre, ou bien la vie m’en semble s’évanouir, ou bien elle produit sur moi un effet violent et étrange. Cela doit tenir à l’engourdissement de mon intelligence. Je vois tant de choses à la fois et je n’en comprends pas la moitié. On finit toujours alors par se trouver stupide. Il est triste d’entendre dire qu’une chose est extrêmement belle et de ne pouvoir sentir qu’elle est belle. C’est comme d’être aveugle et d’entendre parler du ciel.

— Oh ! pour arriver au sentiment de l’art, il y a beaucoup à apprendre, dit Will. (Il n’était plus possible de douter maintenant de la sincérité de l’aveu de Dorothée.) L’art est un vieux langage avec une quantité de styles d’emprunt et artificiels, et le plus grand plaisir qu’on retire de les connaître, c’est parfois uniquement la satisfaction même de les connaître. Je jouis immensément ici de l’art sous toutes ses formes ; mais si je voulais analyser cette jouissance, je la trouverais, je présume, tissée de bien des fils différents. C’est quelque chose que de barbouiller un peu soi-même et d’avoir une idée du procédé.

— Vous avez peut-être l’intention d’être peintre ? demanda Dorothée avec un intérêt nouveau. Vous voulez faire de la peinture votre carrière ? M. Casaubon sera heureux d’apprendre que vous avez fixé votre choix.

— Non, oh non ! fit Will avec un peu de froideur. Je suis bien résolu à ne pas suivre cette carrière-là. C’est une vie trop exclusive et qui n’a malheureusement qu’un seul côté. J’ai beaucoup vu tous ces artistes allemands qui sont ici : je suis venu de Francfort avec l’un d’eux. Il y en a qui sont très bien, brillants même ; mais je n’aimerais pas en arriver, comme eux, à ne plus considérer l’univers autrement qu’au point de vue de l’artiste.

— Je comprends bien cela, dit Dorothée avec sympathie. Et, quand on est à Rome, il vous semble qu’il y a tant de choses qui seraient plus nécessaires dans le monde que les tableaux. Mais, si vous avez le génie de la peinture, ne serait-ce pas bien de vous en servir ? Peut-être pourriez-vous faire de plus belles choses que celles qui sont ici, ou du moins différentes ; cela romprait la monotonie de tous ces tableaux entassés qui se ressemblent.

On ne pouvait se méprendre à cette naïveté et Will se sentit encouragé à une entière franchise.

— Il faudrait un bien rare génie pour une œuvre nouvelle. Le mien, je le crains fort, ne me permettrait même pas de refaire bien ce qui a déjà été fait, ou du moins de le refaire assez bien pour que cela en valût la peine. Et ce n’est pas à force de travail que je réussirais davantage. Quand les choses ne me viennent pas facilement tout de suite, je n’y arrive jamais.

— J’ai entendu M. Casaubon regretter votre manque de persévérance, dit doucement Dorothée. Cette manière de prendre la vie comme un temps de vacances perpétuelles le choquait un peu.

— Oui, je connais l’opinion de M. Casaubon. Lui et moi, nous différons.

La nuance de dédain qui perça dans cette brève repartie blessa Dorothée. Le petit orage de la matinée l’avait rendue d’autant plus sensible à l’endroit de son mari.

— Certainement vous différez, dit-elle avec un certain orgueil. Je ne songeais pas à vous comparer : une puissance de travail aussi persévérante et aussi dévouée à la science que celle de M. Casaubon n’est pas commune.

Will vit bien qu’elle était offensée, mais son irritation et son aversion latente pour M. Casaubon ne firent que s’en accroître. C’était par trop intolérable de voir Dorothée vénérer un tel mari ; un homme qui n’est pas le mari ne trouve jamais agréable de rencontrer ce genre de faiblesse chez une femme.

— Non certainement, répondit-il vivement. Et voilà pourquoi c’est pitié de voir toute cette science perdue, comme tant d’autres travaux d’érudition en Angleterre, uniquement par ignorance du travail qui se poursuit à côté dans le reste du monde. Si M. Casaubon savait lire l’allemand, il s’épargnerait beaucoup de peine et d’ennui.

— Je ne vous comprends pas, dit Dorothée émue et anxieuse.

— Je veux dire seulement, reprit Will d’un ton léger, que les Allemands ont pris les devants dans les recherches historiques, et ils se moquent des résultats qu’on obtient en errant à travers les forêts la boussole à la main, alors qu’ils y ont déjà tracé de grandes routes. Quand je me trouvais autrefois avec M. Casaubon, je voyais bien qu’il aimait se boucher les oreilles là-dessus : ce fut presque à son corps défendant qu’il lut un traité écrit en latin par un Allemand. J’en étais vraiment attristé.

Will ne songeait qu’à porter une botte vigoureuse qui réduirait à néant ce labeur tant vanté de M. Casaubon, il ne pouvait prévoir l’impression qu’en ressentirait Dorothée. Le jeune Ladislaw n’était pas lui-même très fort sur les écrivains allemands, mais il n’est souvent pas besoin de beaucoup de savoir pour regarder en pitié l’insuffisance d’autrui.

La pauvre Dorothée, à la pensée que le travail de toute la vie de son mari pourrait être perdu, ressentit une vive douleur ; elle n’eut même pas la force de se demander si ce jeune homme, qui avait tant d’obligations à M. Casaubon, n’aurait pas dû se garder d’un tel langage. Elle demeura assise, sans parler, les yeux attachés sur ses mains, absorbée dans la tristesse de cette pensée.

Will cependant, une fois ses traits meurtriers lancés, se sentit presque honteux, s’imaginant, au silence de Dorothée, l’avoir offensée plus encore ; et il se reprochait d’arracher ainsi les plumes de la queue de son bienfaiteur.

— Ce qui me l’a fait regretter surtout, conclut-il en passant, comme c’est le cours ordinaire des conversations, du dénigrement à l’éloge peu sincère, ce qui me l’a fait regretter, c’est la gratitude et le respect que j’avais pour mon cousin. Pour un homme dont les talents et le caractère seraient moins distingués, cela n’aurait pas tant d’importance.

Dorothée le regarda : ses yeux brillant d’un éclat inusité exprimaient un sentiment violent, et, de son ton le plus triste, elle murmura :

— Comme je voudrais avoir appris l’allemand, à Lausanne ! Il y avait là beaucoup de professeurs allemands. Mais, à présent, je ne puis être bonne à rien.

Ces derniers mots de Dorothée furent pour Will une lumière nouvelle, mais encore mystérieuse. Comment en était-elle venue à accepter M. Casaubon ? Will avait éludé la question, la première fois qu’il avait vu Dorothée, en se disant qu’en dépit de l’apparence, elle devait être parfaitement désagréable, mais aujourd’hui la solution n’en pouvait plus être aussi simple et expéditive. En tout cas, Dorothée n’était sûrement pas désagréable. Elle n’était ni froidement adroite, ni mordante, mais adorablement naïve et sensible. C’était un ange abusé et séduit. Quel enchantement unique ce serait de pouvoir sans cesse attendre et recueillir les mélodieux fragments dans lesquels son âme et son cœur se dévoilaient dans une si simple ingénuité ? L’idée d’une harpe éolienne s’offrit encore à son esprit.

Elle s’était créé, pour se marier ainsi, quelque roman singulier. Et si M. Casaubon, pour l’emporter dans son repaire, se fût servi des griffes d’un dragon au lieu des formes légales, c’eût été un acte d’héroïsme obligatoire que de la délivrer et de se jeter à ses pieds. Mais il représentait quelque chose de bien plus difficile à vaincre qu’un dragon ; il représentait un bienfaiteur ; il avait le monde et l’opinion pour lui, et en ce moment même il entrait dans la chambre, irréprochable comme toujours de maintien et de démarche. Dorothée paraissait en proie à un regret, et à une toute fraîche inquiétude ; Will, de son côté, à ses réflexions, à son admiration pour les sentiments de la jeune femme.

M. Casaubon ressentit à cette vue une surprise dépourvue de toute espèce d’agrément, mais il ne se départit pas de sa politesse habituelle, pour saluer Will, qui se levait et lui expliquait sa présence chez lui. M. Casaubon était moins heureux que d’habitude et, peut-être pour cette raison, paraissait plus éteint et plus terne encore ; effet qui, sans cela, aurait pu être attribué au contraste de sa personne avec celle de son jeune cousin. La première impression que donnait l’aspect de Will était celle d’une clarté brillante et ensoleillée, ajoutant quelque chose de plus indéterminé encore, à sa mobilité d’expression. Les traits eux-mêmes paraissaient changer de forme ; sa bouche semblait tantôt grande et tantôt petite, et une légère ride du nez était faite comme pour ajouter aux métamorphoses du visage. Quand il tournait la tête d’un mouvement brusque, ses cheveux semblaient jeter des étincelles, et quelques personnes croyaient voir la marque du génie dans cet éclair de lumière. M. Casaubon était debout sans nul rayon sur sa physionomie.

Tandis que Dorothée tournait sur son mari des yeux anxieux, elle n’était peut-être pas insensible à ce contraste, mais ce sentiment ne faisait que s’ajouter à d’autres causes pour rendre plus vive encore la nouvelle alarme qu’elle venait de ressentir ; pour la première fois il s’élevait dans son cœur une tendresse compatissante, éveillée non plus par ses propres rêves, mais par les réalités de la destinée de son mari. Pourtant la présence de Will en ce moment la rendait comme plus libre et plus à l’aise ; la bonne humeur de sa jeunesse était agréable, et peut-être aussi la sincérité de ses convictions. Elle sentait un besoin immense d’avoir quelqu’un à qui parler, et jamais auparavant elle n’avait rencontré personne d’aussi souple, d’aussi prompt à tout comprendre.

M. Casaubon émit gravement l’espoir que Will passait son temps à Rome d’une façon aussi profitable qu’agréable — il avait cru que son intention était de rester dans l’Allemagne du Sud, — puis il le pria de venir dîner avec eux le lendemain ; ils pourraient alors causer plus à l’aise car, pour le moment, il se sentait un peu fatigué. Ladislaw comprit l’intention, et, après avoir accepté, se retira sur-le-champ.

Les yeux de Dorothée suivaient avec anxiété son mari, qui s’abaissa d’un air de lassitude sur un canapé, appuyant sa tête sur sa main et regardant à terre. La rougeur aux joues et le regard brillant, elle vint s’asseoir à côté de lui et lui dit :

— Pardonnez-moi de vous avoir parlé si vivement ce matin. J’ai eu tort. Je crains de vous avoir blessé et de vous avoir rendu cette journée encore plus pénible.

— Je suis heureux que vous le sentiez ainsi, ma chère, dit M. Casaubon. Il parlait avec calme, la tête légèrement inclinée de son côté mais, tout en la regardant, il restait dans ses yeux une expression inquiète.

— Mais vous me pardonnez, n’est-ce pas ? reprit Dorothée avec un sanglot étouffé. Dans son besoin de quelque manifestation de tendresse, elle ne demandait qu’à exagérer ses torts. L’amour ne verrait-il pas de loin son repentir et ne se jetterait-il pas à son cou pour l’embrasser ?

— Ma chère Dorothée, celui qui ne se contente pas du repentir n’est fait ni pour le ciel ni pour la terre : vous ne pensez pas que je mérite d’être ainsi doublement banni par cette sévère sentence, dit M. Casaubon, faisant effort pour accentuer sa phrase et pour sourire du bout des lèvres.

Dorothée resta silencieuse, mais une larme, qui était venue avec son sanglot de tout à l’heure, persista à tomber.

— Vous êtes excitée, ma chère. Je ressens, moi aussi, les suites pénibles d’un trouble d’esprit trop grand, dit M. Casaubon.

Il songeait, en réalité, à lui dire qu’elle n’eût pas dû recevoir le jeune Ladislaw en son absence ; mais il s’en abstint, d’abord parce qu’il sentit combien il serait peu gracieux, de sa part, de formuler contre elle un nouveau grief, au moment où elle avouait son repentir, pour s’épargner aussi à lui-même la fatigue d’une nouvelle agitation, et puis, enfin, parce qu’il était trop fier pour laisser voir la jalousie de ses sentiments ; la rivalité de ses confrères en érudition n’avait pas si complètement absorbé tout ce qu’il possédait de jalousie, qu’il ne lui en restât encore quelque peu à répandre dans d’autres directions. Il y a une sorte de jalousie qui a à peine besoin de feu pour s’allumer. Ce n’est pas encore une passion, c’est le premier point noir qui se forme dans l’abattement brumeux et glacé de l’égoïsme inquiet.

— Je crois qu’il serait temps de nous habiller, ajouta-t-il en regardant sa montre.

Ils se levèrent tous deux, et jamais plus il n’y eut entre eux la moindre allusion à ce qui s’était passé ce jour-là.

Dorothée se le rappela toujours avec cette netteté que conservent dans la mémoire les époques de notre vie qui ont vu quelque chère espérance s’évanouir, ou quelque élément nouveau s’élever à notre horizon. C’était une folle illusion qui lui avait fait espérer de trouver chez M. Casaubon un écho à ses sentiments ; elle s’en était aperçue ce jour-là pour la première fois ; mais elle avait en même temps senti s’éveiller en elle le pressentiment qu’une ombre triste et décourageante pesait peut-être aussi sur sa vie, à lui, et qu’il avait besoin d’autant d’appui et de secours qu’elle-même.



CHAPITRE X


Will Ladislaw se montra tout à fait charmant au dîner du lendemain et ne fournit pas de prétexte à M. Casaubon pour manifester son mécontentement, Dorothée crut remarquer, au contraire, que Will s’entendait mieux que personne à intéresser son mari à la conversation et à l’écouter respectueusement. Will parlait beaucoup lui-même, mais ce qu’il disait était lancé si rapidement avec une si insouciante facilité, comme des remarques sans importance qu’on eût dit un joyeux carillon après le son de la grosse cloche. Si tant est que Will ne fût pas toujours parfait, ce jour-là certainement fut un de ses bons jours. Il décrivit des scènes populaires de Rome que pouvait seul saisir un promeneur circulant partout ; il se trouva d’accord avec M. Casaubon sur les opinions erronées de Middleton à propos des rapports du judaïsme et du catholicisme ; il passa sans effort de ce grave sujet à une peinture à la fois enthousiaste et badine des jouissances qu’il avait trouvées à Rome dans la variété et l’amalgame même de tant d’éléments divers ; cette variété assouplissait l’esprit par des comparaisons continuelles et lui permettait de voir dans les différentes époques du monde autre chose qu’une série de partitions bien rangées sans rapport entre elles. Will observa que les études de M. Casaubon avaient toujours été d’une nature trop élevée et trop large pour l’exposer à cette erreur et qu’il n’avait sans doute jamais eu à ressentir un effet aussi soudain ; mais, quant à lui il avouait que Rome lui avait donné un sens tout nouveau de l’histoire. Puis, à l’occasion, mais sans trop le marquer, il en appelait à Dorothée et discutait ce qu’elle disait comme un sentiment dont il fallait tenir compte dans le jugement final qu’il portait sur la Madone de Foligno ou sur le Laocoon.

L’idée que l’on contribue à former l’opinion des autres rend la conversation particulièrement animée et attrayante, et M. Casaubon lui-même ne considérait pas sans un certain orgueil sa jeune épouse qui parlait mieux que la plupart des femmes, comme il l’avait remarqué lorsqu’il l’avait choisie. Les choses allant aussi bien, et M. Casaubon annonçant que son travail à la bibliothèque allait être suspendu pour un ou deux jours et qu’après une courte reprise de ce travail il n’aurait plus de raisons de rester en Italie, Will s’enhardit à demander que madame Casaubon ne quittât pas Rome sans avoir visité un ou deux ateliers. Son mari ne voudrait-il pas l’y mener ? C’était une chose curieuse à voir, tout à fait particulière. Will se ferait un plaisir de les conduire.

M. Casaubon, voyant le regard de Dorothée se fixer sur lui, ne put que lui demander si de telles visites l’intéresseraient ; il était à ses ordres pour toute la journée du lendemain, et il fut convenu que Will viendrait les prendre.

Will ne put se dispenser de les mener chez Thorwaldsen, célébrité vivante dont s’enquit M. Casaubon lui-même, puis de bonne heure encore, il les conduisit à l’atelier de son ami Naumann qu’il leur présenta comme l’un des principaux rénovateurs de l’art chrétien ; l’un de ceux qui avaient non seulement fait revivre, mais encore étendu cette grande conception qui faisait des événements suprêmes de l’Évangile autant de mystères, que les siècles successifs contemplaient en spectateurs, et avec lesquels les grandes âmes de toutes les époques pouvaient se sentir contemporaines. Will ajouta qu’il s’était fait dans ce but l’élève de Naumann.

— J’ai fait quelques peintures à l’huile sous sa direction, dit Will. Je déteste faire des copies. Il faut toujours que j’y mette quelque chose du mien. Naumann a représenté les saints tirant le char de l’Église ; et moi j’ai fait une esquisse du Tamerlan de Marlowe conduisant du haut de son char les rois vaincus. Je ne suis pas dans le religieux comme Naumann et je le blâme quelquefois de vouloir mettre trop de signification dans ses tableaux. Mais cette fois je veux le surpasser dans la profondeur de l’intention. Je ferai de Tamerlan sur son char l’image de la course effrayante de l’histoire physique du monde, menant à coups de fouet les dynasties armées. C’est, à mon sens, une belle allégorie.

Ici, Will regarda M. Casaubon, qui accueillit avec un embarras visible cette façon légère de traiter le symbole et s’inclina d’un air vague.

— L’esquisse doit être bien grande pour exprimer tant de choses, dit Dorothée. Je réclame encore certaines explications relatives à cette interprétation. Voulez-vous représenter par Tamerlan les tremblements de terre et les volcans ?

— Oui, répondit Will en riant ; et les migrations des peuples et les défrichements des forêts de l’Amérique et la machine à vapeur. Tout ce que vous pourrez imaginer !

— C’est là un genre de sténographie bien difficile, dit Dorothée à son mari en lui souriant. Il faudrait toute votre science pour parvenir à la déchiffrer.

M. Casaubon cligna de l’œil furtivement du côté de Will. Il soupçonnait qu’on se moquait de lui ; mais ce soupçon ne pouvait s’étendre à Dorothée.

Ils trouvèrent Naumann en train de peindre ; ses tableaux étaient disposés avec art, et lui-même, sympathique et avenant de sa personne, paré d’une blouse gorge de pigeon et d’une calotte de velours brun ; tout chez lui semblait arrangé comme à l’intention de la jeune et charmante lady qui venait le visiter. L’artiste fit bravement dans un anglais douteux de petites dissertations sur ses tableaux achetés et non achevés, observant d’ailleurs M. Casaubon avec autant d’attention que Dorothée. Will intervenait de temps à autre pour faire ressortir certains mérites particuliers dans l’œuvre de son ami ; et Dorothée avait le sentiment qu’elle acquérait sur l’art des notions toutes nouvelles.

— Je préférerais sentir qu’une peinture est belle plutôt que d’avoir à en chercher l’énigme ; mais je crois que j’apprendrais plus vite à comprendre les tableaux de votre ami que les vôtres, avec leur signification profonde, dit Dorothée à Ladislaw.

— Ne parlez pas de ma peinture devant Naumann, répliqua Will. Il vous dira que ce n’est que de la Pfuscherei et c’est son mot le plus injurieux.

— Est-ce vrai ? dit Dorothée en regardant de ses yeux sincères Naumann, qui fit une légère grimace en répondant :

— Oh ! Il n’est pas sérieux dans sa peinture. Sa vraie carrière, c’est la littérature. C’est une carrière va-aste…

L’épigramme involontaire de l’artiste réjouit tout à fait Will qui se mit à rire ; et M. Casaubon, tout en éprouvant un certain dégoût de l’accent germanique de Naumann, commença à accorder quelque estime à sa judicieuse sévérité. Cette estime ne diminua pas quand l’artiste, après avoir pris Will un instant à l’écart et avoir regardé alternativement une grande toile et M. Casaubon, revint s’adresser à lui.

— Mon ami Ladislaw me fait espérer que vous me pardonnerez, monsieur, si je vous dis qu’une esquisse de votre tête serait d’une valeur inappréciable pour le saint Thomas d’Aquin que je veux mettre dans ce tableau. C’est trop demander, je le sais. Mais il est si rare de trouver exactement ce que l’on cherche : l’idéal dans le réel !

— Vous m’étonnez beaucoup, monsieur, dit Casaubon dont le visage s’éclaira d’une lueur de satisfaction. Mais, si ma pauvre physionomie que j’ai toujours regardée comme de l’espèce la plus ordinaire, peut vous être de quelque utilité en vous fournissant certains traits pour le docteur angélique, j’en serai très honoré. C’est-à-dire si l’opération n’est pas de longue durée et si madame Casaubon ne s’oppose pas à ce retard.

Quant à Dorothée, rien n’eût pu la ravir davantage, rien, excepté une voix miraculeuse déclarant M. Casaubon le plus sage et le plus digne entre les fils des hommes. Dans ce cas-là sa foi chancelante aurait retrouvé toute sa solidité. Naumann était merveilleusement outillé et l’esquisse commença aussitôt. Dorothée s’assit et resta plongée dans un paisible silence, se sentant plus heureuse qu’elle ne l’avait été depuis longtemps. Tous ceux qui l’entouraient lui semblaient bons, et elle se dit que, si elle avait été seulement moins ignorante, Rome eût été pour elle pleine de beauté, et que sa tristesse se fût parée des ailes de l’espérance. Il n’y avait pas de nature moins soupçonneuse que la sienne. Enfant, elle croyait à la gratitude des guêpes et à l’honorable susceptibilité des moineaux.

L’adroit artiste interrogeait M. Casaubon sur la politique anglaise, ce qui amenait de longues réponses ; Will, pendant ce temps, s’était perché sur quelques marches au fond de l’atelier, dominant la scène.

Bientôt Naumann s’interrompit :

— Si je pouvais laisser cela pour une demi-heure, fit-il, et le reprendre ensuite. Venez voir, Ladislaw ; il me semble que c’est parfait jusqu’ici.

Will éclata en interjections éloquentes — plus éloquentes que des phrases grammaticales — pour exprimer son admiration.

Naumann reprit d’un ton de regret désolé :

— Ah ! si j’avais pu seulement vous garder un peu plus longtemps ! Mais vous avez d’autres engagements, je ne pourrais vous le demander ; pas même de revenir demain ?

— Oh ! restons encore, dit Dorothée, Nous n’avons rien à faire aujourd’hui qu’à nous promener, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle en jetant un regard suppliant à M. Casaubon. Ce serait dommage de ne pas achever cette tête le mieux possible.

— Je suis à votre disposition, monsieur, dit Casaubon avec une condescendance polie. Puisque j’ai donné congé à mon cerveau, il est juste que son contenant se rende utile de cette façon.

— Vous êtes trop bon ; me voilà enchanté, dit Naumann qui se mit à causer en allemand de son tableau avec Will. Puis il le mit de côté, regardant vaguement autour de lui comme pour chercher quelque occupation à ses visiteurs. Se tournant enfin vers M. Casaubon :

— Peut-être, dit-il, cette gracieuse lady, votre charmante femme, me permettrait-elle de remplir notre temps en essayant d’après elle une légère esquisse, pas pour ce tableau bien entendu, une simple étude.

M. Casaubon répondit en s’inclinant que madame Casaubon désirait certainement lui être agréable.

— Comment dois-je poser ? s’écria aussitôt Dorothée. Naumann ne tarit pas en excuses quand il lui demanda de se lever et de lui permettre de la placer ; elle se soumit avec une parfaite bonne grâce.

— Voila, dit le peintre. C’est la pose de sainte Claire que je veux vous donner ; appuyée ainsi, la joue sur votre main, — c’est cela, — en regardant ce tabouret, s’il vous plaît — nous y voici !

Will était partagé entre le désir d’aller se jeter aux pieds de la sainte et de baiser le bas de sa robe, et la tentation d’assommer Naumann pendant qu’il arrangeait le bras de Dorothée. Outré de tant d’impudence, de ce manque de respect, il se repentit de l’avoir amenée.

L’artiste fut expéditif, et Will, recouvrant son empire sur lui-même, circula dans l’atelier et occupa M. Casaubon aussi ingénieusement que possible ; mais il ne put faire qu’à la fin le temps ne parût long à ce gentleman, ainsi qu’on le vit clairement lorsqu’il exprima la crainte que sa femme ne fût fatiguée. Naumann comprit l’allusion et dit :

— Maintenant, monsieur, si vous pouvez me donner encore un moment à votre tour, je libérerai madame.

M. Casaubon retrouva sa patience, et, lorsqu’on eut enfin décidé que la tête de saint Thomas d’Aquin serait plus parfaite avec une autre séance, il l’accorda pour le lendemain. La sainte Claire aussi fut retouchée le lendemain plus d’une fois, et tout cela fut si loin de déplaire à M. Casaubon qu’il se décida à acheter le tableau de Saint Thomas d’Aquin : le saint assis au milieu des docteurs de l’Église, plongé dans une discussion trop abstraite pour être représentée, mais suivie avec plus ou moins d’attention par un auditoire divin. Quant au tableau de Sainte Claire, dont il parla ensuite, Naumann ne s’en déclara pas satisfait ; il ne pouvait en conscience, disait-il, s’engager à en faire un tableau de quelque valeur ; aussi l’acquisition en resta-elle incertaine et fut-elle conclue sous condition seulement.

Je ne m’étendrai pas sur les plaisanteries que fit Naumann aux dépens de M. Casaubon ce soir-là, ni sur les dithyrambes à propos des charmes de Dorothée, auxquels Will faisait chorus, mais avec une légère différence : Naumann mentionnait-il un détail de la beauté de Dorothée, Will, aussitôt, s’exaspérait de sa présomption. Il trouvait grossier le choix des mots les plus usuels dont il se servait ; et puis quel besoin avait-il de parler des lèvres de Dorothée ! On ne pouvait parler d’elle comme des autres femmes. Will ne savait pas exactement ce qu’il éprouvait, mais il devenait irritable. Et pourtant, lorsqu’il avait consenti, après quelque résistance, à amener les Casaubon dans l’atelier de son ami, ce qui l’avait guidé, c’était une certaine jouissance orgueilleuse de procurer à Naumann l’occasion unique d’étudier la beauté ou plutôt la divine perfection de Dorothée ; car les expressions ordinaires qui ne s’appliquent qu’aux charmes extérieurs ne pouvaient lui convenir. Tipton et ses environs, aussi bien que Dorothée elle-même, n’eussent pas vu sans surprise tant de bruit autour de sa beauté. Dans cette partie de l’univers, miss Brooke n’avait été « qu’une jeune personne agréable ».

— Faites-moi le plaisir de laisser ce sujet, Naumann ; il ne faut pas parler de mistress Casaubon comme d’un modèle, dit Will.

Naumann le regarda avec surprise.

Schön ! Je vais parler de mon saint Thomas d’Aquin. Sa tête n’en est pas un vilain type, après tout. Je crois que le grand scolastique lui-même eût été flatté si on lui avait offert de faire son portrait. Il n’y a rien de si vaniteux que ces docteurs et ces savants gourmés ! C’est bien comme je pensais : Casaubon tenait beaucoup moins au portrait de sa femme qu’au sien propre.

— C’est un vilain cuistre, un pédant à sang froid, dit Will impétueusement. Son auditeur ignorait les obligations qu’il avait à M. Casaubon ; mais Will ne les oubliait pas et il souhaitait de pouvoir un jour s’en débarrasser avec un chèque.

Naumann haussa les épaules.

— Il est fort heureux qu’ils nous quittent bientôt, mon cher, dit-il. Ils gâtent absolument votre bon caractère.

Will n’eut plus maintenant qu’un espoir et une pensée : voir Dorothée seule une fois encore. Il voulait lui laisser de lui-même une impression plus profonde, afin de conquérir et de garder dans son souvenir une place à part. Il souffrait d’impatience devant cette bonne volonté ouverte et ardente qui était l’état d’âme habituel de Dorothée. L’adoration, vouée de loin à une femme placée sur un trône au delà de leur portée, joue un grand rôle dans la vie des hommes ; et généralement l’adorateur exige quelque reconnaissance de la part de la reine, quelque signe d’encouragement par lequel l’âme de sa souveraine le charme et le ravisse sans pour cela descendre de son piédestal. C’était là précisément ce que Will souhaitait. Mais que de contradictions dans ces exigences de son imagination ! Il trouvait superbe de voir les yeux de Dorothée se fixer suppliants sur M. Casaubon dans son anxiété d’épouse ; sans cette préoccupation de soumission et de respect, elle eût perdu de son auréole ; et pourtant l’instant d’après, voir un tel nectar absorbé par son mari comme par un sable aride lui devenait intolérable ; et sa tentation de parler de cet époux défavorablement ne lui était que plus pénible par les bonnes raisons qu’il avait de se contenir.

On n’avait pas invité Will à dîner le lendemain, aussi se persuada-t-il qu’il leur devait une visite, et que le seul moment à choisir était le milieu de la journée, pendant que M. Casaubon était sorti.

Dorothée, qui ne savait rien du mécontentement qu’avait causé à son mari la première visite de Will, trouva la chose la plus naturelle du monde, d’autant plus que c’était sans doute une visite d’adieu. Elle était en train d’examiner des camées qu’elle avait achetés pour Célia, et, tenant à la main un bracelet, elle l’accueillit en lui disant :

— Que je suis contente que vous soyez venu ! Peut-être vous connaissez-vous en camées et pourrez-vous me dire si ceux-ci sont vraiment beaux. Je désirais que vous vinssiez les choisir avec nous, mais M. Casaubon n’a pas voulu, il pensait que nous n’en aurions pas le temps. Il finira son travail demain, et nous partons dans trois jours. J’étais embarrassée pour ces camées. Voulez-vous vous asseoir et les regarder.

— Je ne suis pas trop connaisseur, mais vous n’avez pu commettre une bien grave erreur dans le choix de ces petits bibelots homériques. Ils sont très purs, et la couleur en est jolie ; ils vous siéront parfaitement.

— Oh ! ils sont destinés à ma sœur, qui a un tout autre teint que moi. Vous l’avez vue avec moi à Lowick ; elle est blonde et très jolie, à mon avis, du moins. Nous n’avons jamais été aussi longtemps séparées. C’est une enfant gâtée et elle n’a jamais eu un moment de méchanceté dans sa vie. J’ai vu avant de partir qu’elle avait envie de quelques camées et je serais fâchée qu’ils ne fussent pas beaux — dans leur genre, ajouta-t-elle avec un sourire.

— Vous n’avez pas l’air de vous soucier de ces bijoux pour vous-même, dit Will en s’asseyant à quelques pas d’elle et en l’observant pendant qu’elle refermait les écrins.

— Non, franchement, je ne les considère pas comme un objet précieux dans la vie.

— Je crains que vous ne soyez une hérétique pour tout ce qui se rapporte à l’art. Comment cela se fait-il ? Je vous aurais crue très sensible au beau, en toutes choses.

— Je suis, je crois, stupide en beaucoup de choses, dit Dorothée simplement. Je voudrais rendre la vie belle et agréable, la vie de tous, bien entendu. Et alors, comment ne pas s’affliger de voir cette si grande dépense d’art qui semble comme en dehors de la vie réelle, et qui ne contribue pas à rendre le monde plus heureux. Le plaisir que je prends à la moindre chose est gâté pour moi quand je pense que tant de gens en sont exclus.

— J’appelle cela le fanatisme de la sympathie, répliqua Will impétueusement. Vous pourriez en dire autant du paysage, de la poésie, de tout autre raffinement de jouissance. En agissant conformément à ces principes, votre devoir serait de vous rendre malheureuse, avec toute votre bonté, et de devenir mauvaise, afin de n’avoir plus d’avantages sur les autres. La meilleure piété est de jouir, quand on le peut. C’est le moyen de donner au monde l’apparence d’une planète agréable. La joie rayonne d’elle-même. Ce n’est pas la peine d’essayer de prendre soin de l’univers ; c’est en prendre soin que d’y puiser des jouissances d’art ou autres. — Voudriez-vous faire de la jeunesse d’ici-bas un chœur tragique pleurant et moralisant sur les souffrances de la terre ? Je vous soupçonne d’avoir mal compris quelquefois la vertu de la souffrance et de vouloir faire de la vie un martyre.

Will avait été plus loin qu’il ne voulait et il s’arrêta. Mais la pensée de Dorothée ne suivait pas exactement la même direction que la sienne, et elle répondit sans laisser voir d’émotion particulière :

— Vous vous trompez certainement sur mon compte. Je ne suis pas une créature triste et mélancolique. Je ne suis jamais longtemps de suite malheureuse. Je suis violente et méchante, bien différente de Célia. J’ai parfois de terribles accès de révolte, après quoi tout me semble redevenir noble et beau. Je ne puis m’empêcher de croire en aveugle à tout ce qu’il y a de beau en ce monde. Je serais toute disposée à jouir de l’art ici ; à Rome, mais il y a tant de choses dont je ne connais pas la raison, tant de choses qui me semblent plutôt une consécration de la laideur que de la beauté. La peinture et la sculpture peuvent être merveilleuses dans les formes qu’elles représentent, mais le sentiment en est souvent bas et grossier, quelquefois même ridicule. J’y rencontre bien parfois telle chose qui me captive soudain par un caractère de noblesse, telle chose que je pourrais comparer au mont Albain ou au coucher du soleil vu du mont Pincio ; mais c’est une grande pitié que ces objets nobles et élevés soient si rares et comme perdus dans la masse des choses inférieures sur lesquelles les hommes ont usé leurs peines.

— Sans doute ; il y a toujours beaucoup de travail inutile et médiocre. Les plantes rares veulent pour croître un sol rare aussi.

— Oh ! Dieu ! s’écria Dorothée, saisissant cette pensée dans le courant impétueux de son âme inquiète. Je vois combien il doit être difficile de faire quelque chose de bien. Je me suis dit souvent, depuis que je suis à Rome, que, si, sur ces murailles on représentait les vies de la plupart d’entre nous, elles paraîtraient bien plus laides et plus inutiles que les peintures que nous y voyons.

Dorothée avait les lèvres entr’ouvertes comme pour continuer, mais changeant d’avis elle s’arrêta.

— Vous êtes trop jeune ; c’est un anachronisme que d’avoir de telles idées à votre âge, dit Will énergiquement et avec un rapide mouvement de tête qui lui était habituel. Vous parlez comme si vous n’aviez jamais connu de jeunesse. C’est monstrueux. On dirait que vous avez eu dans votre enfance une vision des Enfers comme le petit garçon de la légende. Vous avez été élevée dans ces affreux principes qui choisissent les plus charmantes femmes pour les dévorer, comme le Minotaure. Et maintenant vous allez partir pour être enfermée dans cette maison de pierre de Lowick. Vous y serez enterrée vivante. J’en deviens fou rien que d’y penser ! J’aurais mieux aimé ne jamais vous voir plutôt que de me représenter votre vie là-bas.

Wili craignit encore d’être allé trop loin. Mais c’est toujours notre propre sentiment qui interprète ce qu’on nous dit, et le cœur de Dorothée, qui s’était toujours donné avec tant d’ardeur aux autres et n’avait jamais en retour reçu que si peu de ceux qui l’entouraient, devina dans ce ton de regret irrité une tendresse si profonde, qu’elle ressentit pour lui un nouvel élan de gratitude, et lui répondit avec un charmant sourire :

— Vous êtes bon de vous inquiéter tant de moi. Cela vient de ce que vous-même n’aimez pas Lowick : votre cœur avait rêvé un autre genre de vie. Mais Lowick est la demeure que j’ai choisie.

Cette dernière phrase fut dite d’un accent presque solennel ; Will ne savait ce qu’il devait répondre, puisqu’il ne lui eût servi de rien d’embrasser ses souliers et de lui dire qu’il voudrait mourir pour elle ; il était clair qu’elle ne lui demandait rien de semblable ; et ils restèrent tous deux silencieux pendant un moment, jusqu’à ce que Dorothée reprît la parole, semblant vouloir dire enfin ce qui était dans sa pensée tout à l’heure :

— Je voulais vous interroger encore à propos de ce que vous ayez dit l’autre jour. Vous avez une façon si rapide de vous exprimer fortement et j’ai observé que vous aimiez à accentuer votre pensée ; j’exagère souvent aussi, moi-même, quand je parle vivement.

— Qu’était-ce donc ? dit Will, remarquant chez elle une timidité toute nouvelle ; j’ai un langage hyperbolique il prend feu à mesure qu’il va. Je suis sûr que je vais être forcé de me rétracter.

— Je reviens à ce que vous avez dit sur la nécessité de savoir l’allemand. J’y ai beaucoup songé, depuis ; il me semble qu’avec la science qu’il possède, M. Casaubon doit avoir à sa disposition les mêmes matériaux que les savants allemands ; ne le croyez-vous pas ?

Ce qui rendait Dorothée timide, c’est qu’elle sentait, sans bien se l’expliquer, que pour la première fois elle consultait une tierce personne sur la valeur de savant de son mari.

— Pas tout à fait les mêmes matériaux, dit Will, désireux de rester sur la réserve. Il n’est pas orientaliste, vous savez ; il ne prétend pas à autre chose dans cette branche-là qu’à une science de second ordre.

— Mais il y a, sur l’antiquité, des ouvrages pleins de valeur qui ont été écrits il y a bien longtemps par des savants qui ne connaissaient rien de ces richesses modernes ; et ils servent encore. Pourquoi le livre de M. Casaubon n’aurait-il pas la même valeur que ceux-là ? dit Dorothée avec une énergie où perçait un léger reproche.

— Cela dépend de la direction et du sujet choisis, répliqua Will. Le travail que M. Casaubon a entrepris est sujet à autant de changements que la chimie : de nouvelles découvertes y amènent constamment de nouveaux points de vue. Qui est-ce qui a besoin d’un système basé sur les quatre éléments ou d’une réfutation de Paracelse ? Ne voyez-vous pas qu’il ne sert à rien de ramper péniblement sur les traces des hommes du siècle dernier, et de redresser leurs erreurs, de vivre dans un grenier à débarras, et de fourbir, pour les remettre au jour, des théories boiteuses sur Chus et Mizraïm ?

— Comment pouvez-vous en parler si légèrement ? dit Dorothée, avec un regard moitié chagrin moitié colère. Si c’était comme vous le dites, y aurait-il rien de plus triste que de voir tant de labeur opiniâtre dépensé en pure perte ? Je m’étonne que vous n’en soyez pas plus affecté, si vous pensez réellement qu’un homme comme M. Casaubon, de tant de facultés, de science et de bonté, pourrait échouer dans la poursuite de ce but auquel il a consacré les plus belles années de sa vie ?

Elle commençait à s’en vouloir à elle-même d’en être arrivée à une telle supposition, et à s’indigner contre Will de l’y avoir amenée.

— Vous m’avez interrogé sur le fait et non sur mon sentiment, dit Will. Mais, s’il vous plaît de me punir pour le fait, je me soumettrai. La situation où je me trouve vis-à-vis de M. Casaubon ne me permet pas d’exprimer mes sentiments sur lui : son éloge dans ma bouche aurait toujours le tort de venir d’un homme dans sa dépendance et pensionné par lui.

— Pardonnez-moi, dit Dorothée en rougissant jusqu’au blanc des yeux, je sens, comme vous le dites, que j’ai mal fait en m’engageant sur ce terrain. Oui, j’ai absolument tort. Il est beaucoup plus noble d’échouer après un long et persévérant travail que de ne jamais entreprendre la lutte, fût-ce au prix d’un échec final.

— Je suis tout à fait de votre avis, dit Will décidé à retourner la situation, si bien de votre avis que je suis résolu à courir le risque d’un échec du même genre. La générosité de M. Casaubon a peut-être été un écueil pour moi et j’ai l’intention de renoncer à la liberté que je lui devais. Mon projet est de revenir prochainement en Angleterre, d’y faire mon chemin comme je pourrai et de ne dépendre de personne que de moi-même.

— Cela est bien. Je respecte votre sentiment, dit Dorothée avec un retour d’amitié pour lui. Mais je suis sûre que M. Casaubon n’avait jamais eu en vue que de vous être le plus utile possible.

— Elle fait du moins preuve d’obstination et d’orgueil à défaut d’amour, maintenant qu’elle est sa femme, pensa Wiil. Et il prononça en se levant : — Je ne vous reverrai plus.

— Oh ! restez jusqu’à ce que M. Casaubon revienne, dit Dorothée gravement. Je si heureuse de notre rencontre à Rome. Je désirais vous connaître.

— Et je vous ai fâchée, dit Will. Je vous ai donné mauvaise opinion de moi.

— Oh ! non. Ma sœur me reproche toujours de me fâcher contre tous ceux qui ne disent pas exactement ce que je voudrais. Mais je ne crois pas pour cela avoir mauvaise opinion d’eux. Et, au bout du compte, c’est à moi-même et à mon impatience que je finis toujours par en vouloir.

— Oui, mais vous ne pouvez m’aimer. Je suis devenu pour vous une pensée désagréable.

— Aucunement, dit Dorothée avec la cordialité la plus franche. Je vous aime beaucoup.

Will ne fut qu’à demi satisfait. Sans doute, n’étant pas aimé du tout, il eût tenu une place plus importante dans sa pensée. Il ne répliqua rien, mais prit un air morne et presque boudeur.

— Et je m’intéresse beaucoup à ce que vous allez faire, continua gaiement Dorothée. Je crois fermement à la différence naturelle des vocations. Si je n’avais pas cette croyance, je serais, je crois, une femme à vues bien étroites. Il y a tant de choses, sans parler de la peinture, dont je suis tout à fait ignorante. Vous seriez étonné si vous saviez combien peu je connais la musique et la littérature dont vous parlez si bien. Je me demande quelle sera enfin votre vocation. Peut-être serez-vous poète ?

— Cela dépend. Être poète, c’est avoir une âme si prompte à tout saisir qu’aucune nuance supérieure ne lui échappe, et si prompte à tout ressentir que l’intelligence n’ait plus qu’à développer et à moduler les variations différentes sur les cordes de l’émotion, une âme où la science passe instantanément au sentiment, et où le sentiment vient rejaillir comme un nouvel organe de la science. On ne peut réunir toutes ces conditions-là que par instants seulement.

— Mais vous ne me parlez pas des poèmes, dit Dorothée. Ils me semblent nécessaires pour compléter le poète. Je comprends bien ce que vous entendez par la science qui devient du sentiment ; car il me semble que c’est ce que j’éprouve moi-même. Mais je suis sûre que je serais incapable de jamais écrire un poème.

— Vous êtes un poème, et c’est là ce qui doit faire la meilleure partie d’un poète, ce qui lui révèle son génie poétique dans ses plus beaux moments, dit Will, déployant cette originalité de la jeunesse que tous nous partageons à notre tour avec le matin, avec le printemps ou avec tout autre renouvellement de la nature éternelle.

— Je suis heureuse de le savoir, dit Dorothée avec un rire qui ressemblait à la modulation d’un chant d’oiseau, et regardant Will avec une émotion enjouée dans les yeux. Que de choses aimables vous me dites !

— Je voudrais pouvoir faire pour vous n’importe quoi, qu’il vous plût d’appeler aimable. Que j’aimerais à pouvoir vous rendre, une fois, le plus mince service ! Et je crains de ne jamais en trouver l’occasion.

Will parlait avec ferveur.

— Oh ! si, dit Dorothée cordialement ; cela viendra et je me rappellerai combien vous le désirez. J’espérais tout à fait que nous deviendrions amis la première fois que je vous ai vu ; — à cause de votre parenté avec M. Casaubon.

Il y avait dans les yeux de Dorothée, tandis qu’elle parlait, un certain éclat humide, et Will sentit que les siens aussi obéissaient à une loi de nature et se remplissaient de larmes. L’allusion faite à M. Casaubon eût tout gâté si, à cet instant, quelque chose avait pu gâter la puissance souveraine, la dignité de cette inexpérience si noble et si confiante.

— Et il y a en ce moment même une chose que vous pouvez faire pour moi, reprit Dorothée se levant et faisant quelques pas, poussée encore une fois par une impulsion soudaine. Promettez-moi de ne jamais parler de cela à personne, des travaux de M. Casaubon, je veut dire, jamais plus de la façon dont vous l’avez fait avec moi. C’est moi qui vous y ai poussé, c’est ma faute. Mais promettez-le-moi.

Et, achevant sa course rapide à travers la chambre, elle était debout en face de Will, le regardant profondément dans les yeux.

— Certainement, je vous le promets, dit-il en rougissant.

S’il lui était interdit de s’exprimer désormais en paroles blessantes sur le compte de M. Casaubon, et s’il devait cesser de recevoir ses faveurs, il lui serait du moins loisible de l’en détester davantage. Le poète, dit Goethe, doit savoir comment il faut haïr ; et Will possédait ce talent-là. Il ajouta qu’il allait se retirer sans attendre M. Casaubon dont il viendrait prendre congé au moment de son départ. Dorothée lui tendit la main et ils échangèrent un simple « Adieu ».

Mais, en sortant de la porte cochère, il rencontra M. Casaubon, lequel, en exprimant à son cousin ses meilleurs vœux, le dispensa de sa visite d’adieu pour le lendemain, alléguant que ce jour-là serait suffisamment occupé par les préparatifs du départ.

— J’ai quelque chose à vous dire de votre cousin Ladislaw, qui augmentera certainement la bonne opinion que vous avez de lui, dit Dorothée à son mari dans le cours de la soirée.

Elle lui avait dit, dès qu’il était rentré, que Will venait de la quitter et comptait revenir le lendemain pour prendre congé ; à quoi M. Casaubon avait répliqué :

— Je l’ai rencontré là dehors et nous nous sommes fait, à ce que je crois, nos adieux définitifs.

Cela fut dit de cet air et de ce ton qui impliquent que le sujet en question, particulier ou général, n’intéresse pas assez pour qu’il y soit fait d’allusion nouvelle. Aussi Dorothée avait-elle attendu.

— Quelle est cette chose, mon amour ? demanda M. Casaubon. Il l’appelait toujours « mon amour » dans les moments de plus grande froideur.

— Il a pris la résolution de renoncer dès à présent à sa vie errante comme aussi à dépendre de votre générosité. Son intention est de revenir bientôt en Angleterre pour essayer d’y faire son chemin. Je pensais que vous interpréteriez cela en sa faveur, dit Dorothée en fixant un regard interrogateur sur le visage froid et indifférent de son mari.

— A-t-il mentionné le genre précis d’occupation auquel il compte se livrer ?

— Non ; mais il comprend très bien le danger qu’il y a pour lui à profiter plus longtemps de votre générosité. Il vous en écrira certainement. Cette résolution qu’il a prise ne vous donne-t-elle pas une meilleure opinion de lui ?

— J’attendrai pour cela la communication de son projet, dit M. Casaubon.

— Je lui ai dit que certainement vous n’aviez en vue que son bien dans tout ce que vous avez fait pour lui jusqu’ici. Je me suis souvenue de votre bonté en me parlant de lui la première fois que je le vis à Lowick, dit Dorothée, posant sa main sur celle de son mari.

— J’avais un devoir à remplir envers lui, répliqua M. Casaubon posant son autre main sur celle de Dorothée, lui montrant par là qu’il acceptait consciencieusement ses caresses, mais avec un regard malgré lui embarrassé. Ce jeune homme, je l’avoue, n’est d’aucun intérêt pour moi en dehors de cela ; et nous n’avons que faire, il me semble, de discuter sa future carrière, qu’il ne nous appartient pas de déterminer au delà des limites suffisamment indiquées par moi.

Dorothée ne fit plus d’allusion à Will Ladislaw.

LIVRE III

EN ATTENDANT LA MORT






CHAPITRE PREMIER


Fred Vincy avait, nous l’avons vu, une dette sur la conscience et, bien qu’un poids moral ne fût pas capable d’abattre pendant plusieurs heures consécutives ce jeune homme au cœur léger, certaines circonstances s’associaient à la dette pour lui en rendre la pensée particulièrement importune. Son créancier s’appelait M. Bambridge, c’était un maquignon du voisinage dont les jeunes gens recherchaient fort la société.

Pendant ses vacances, Fred s’était accordé, cela va sans dire, plus de divertissements qu’il n’avait le moyen d’en payer, et M. Bambridge, après lui avoir souvent loué des chevaux, notamment un bon cheval de chasse qu’il avait eu la malheureuse chance d’éreinter, s’était montré assez accommodant non seulement pour se contenter de ses promesses, mais encore pour lui faire une petite avance, grâce à laquelle Fred avait pu faire face à quelques pertes au billard. Sa dette totale montait à cent soixante livres. Bambridge, convaincu que le jeune Vincy avait des ressources cachées, n’était pas inquiet de son argent ; mais il avait exigé une reconnaissance, et Fred avait commencé par lui signer un billet. Trois mois plus tard, il avait renouvelé le billet avec la signature de Caleb Garth. Fred, dans les deux occasions, avait agi avec la conviction qu’il pourrait acquitter lui-même son billet, disposant en imagination et en espérance de fonds considérables.

Fred ne pouvait manquer de recevoir un présent de son oncle, une bonne veine lui viendrait, d’échange en échange il arriverait, la chose était certaine, à métamorphoser un cheval de quarante livres en un autre qui en vaudrait tôt ou tard une centaine. Et, dans tous les cas, en admettant même des échecs qu’une défiance ridicule pouvait seule imaginer, Fred avait toujours (à cette époque) la poche de son père comme dernière ressource. Il avait donc en abondance et même en superflu de quoi espérer. Fred n’avait qu’une notion assez vague de la capacité de la bourse paternelle.

Les Vincy menaient une vie large, prodigue sans ostentation, conforme aux traditions de la famille, et n’avaient jamais donné l’exemple de l’économie à leurs enfants. M. Vincy personnellement avait des habitudes dispendieuses : chasses à courre, bons vins dans sa cave, grands dîners, tandis que maman avait avec les fournisseurs ces petits comptes courants qui vous donnent le plaisir d’acheter tout ce qui vous plaît sans souci du payement immédiat. Mais c’était le rôle des pères, Fred le savait, de gronder les enfants de leurs dépenses ; l’aveu de chacune de ses dettes amenait une petite tempête contre son extravagance et Fred n’aimait pas les gros temps à la maison. Il était trop bon fils pour manquer de respect à son père, aussi supportait-il l’orage avec la certitude qu’il n’était que passager ; mais il lui était pénible de voir pendant ce temps pleurer sa mère, et d’être obligé de prendre un air de circonstance. Fred était en effet d’un si bon caractère, que, s’il faisait la mine lorsqu’on le grondait, c’était surtout pour les convenances. La façon la plus simple de se tirer d’affaire était évidemment de renouveler le billet avec la signature d’un ami. Pourquoi pas en effet ? Avec la sécurité et les espérances qu’il avait à sa disposition, il n’y avait pas de raison pour ne pas engager dans cette affaire la signature d’un autre, quand bien même certaines personnes dont la signature valait de l’or se montraient plutôt pessimistes et se refusaient à croire que l’ordre universel des choses tournerait nécessairement au mieux des désirs d’un jeune et agréable gentleman.

Quand nous avons un service à demander, nous passons en revue la liste de nos amis, nous rendons justice à toutes leurs bonnes qualités, nous leur pardonnons leurs petites offenses et, les étudiant l’un après l’autre, nous tâchons d’arriver à la conclusion que chacun s’empressera de nous obliger. Il y en a toujours un certain nombre cependant de moins empressés, que nous commençons par éliminer, du moins provisoirement ; or, il arriva que Fred élimina tous ses amis, excepté un seul, sous prétexte qu’il lui eût été désagréable de s’adresser à eux, et Fred était tacitement convaincu de son droit à s’affranchir de tout ce qui était désagréable. L’idée qu’il pourrait jamais se trouver dans une position véritablement difficile, porter des culottes rétrécies au lavage, manger du mouton froid, aller à pied faute de cheval ou « faire le plongeon » de toute autre façon, était une absurdité inconciliable avec les joyeuses dispositions qu’il tenait de la nature.

Et Fred se raidissait à l’idée d’être regardé comme un homme qui n’a pas de quoi payer ses petites dettes criardes. C’est ainsi qu’il en arriva à choisir pour s’adresser à lui l’ami qui était à la fois le plus pauvre et le meilleur : Caleb Garth.

Les Garth aimaient beaucoup Fred, et ce sentiment était réciproque. Quand Rosemonde et lui étaient encore enfants, et les Garth dans une position meilleure, les relations qu’avait amenées entre les deux familles le double mariage de M. Featherstone, en premier lieu avec la sœur de M. Garth, ensuite avec celle de mistress Vincy, étaient devenues peu à peu une véritable amitié, entretenue moins par les parents que par les enfants. Ils jouaient à la dînette avec leurs petits ménages et s’amusaient ensemble des journées entières, Mary était une vraie petite gamine, et Fred, à l’âge de six ans, la trouvait la plus charmante fille du monde et en faisait sa femme en lui passant au doigt un vieil anneau d’ombrelle. Durant tout le temps de ses études, il avait conservé son amitié pour les Garth et l’habitude de se retrouver chez eux comme dans un autre chez-lui, bien que tout commerce entre eux et ses parents eût cessé depuis longtemps. Même au temps de la prospérité des Garth, les Vincy les avaient toujours traités avec une sorte de condescendance ; en leur qualité d’anciens manufacturiers, ils ne pouvaient, tout comme des ducs, se lier qu’avec leurs égaux ; ils étaient, d’ailleurs, parfaitement pénétrés de cette supériorité sociale inséparable de leur position, qui, pour être mal définie en théorie, n’en était que mieux observée dans la pratique.

Depuis lors, M. Garth avait fait faillite dans des entreprises de construction qu’il avait malheureusement ajoutées à ses travaux d’architecte, d’expert et d’homme d’affaires. Il ne s’était remis pour un temps à la tête de ces entreprises que dans l’intérêt de ses créanciers, vivant fort étroitement et se donnant tout le mal possible pour arriver à les désintéresser intégralement. Il était enfin sorti de toutes ses difficultés, et ses efforts honorables lui avaient valu de la part de tous une estime bien méritée. Mais nulle part l’estime ne suffit pour attirer chez vous les visites du monde élégant, si vous ne pouvez leur offrir un élégant ameublement et un dîner bien servi.

Mistress Vincy n’avait jamais été à son aise avec mistress Garth et parlait souvent d’elle comme d’une femme qui avait dû travailler pour gagner son pain, donnant à entendre par là que mistress Garth avait été institutrice avant son mariage. Il n’était pas bien étonnant qu’elle fût si familière avec les Lindley-Murray, les Dialogues de Mangnall (et autres livres de classe). Une femme dans une position plus élevée n’avait pas besoin de cette instruction-là ; et, depuis que Mary tenait la maison de Featherstone, la faible affection de mistress Vincy pour les Garth s’était encore refroidie, dans la crainte que Fred n’allât s’éprendre de cette jeune fille si ordinaire et dont les parents vivaient si petitement. Fred avait conscience de ces dispositions et ne parlait jamais chez lui de ses visites à mistress Garth, qui, depuis peu étaient devenues plus fréquentes. L’ardeur croissante de son affection pour Mary l’attirait toujours davantage vers sa famille.

M. Garth avait un petit bureau en ville, et ce fut là que Fred se rendit pour lui faire sa demande. Elle lui fut accordée sans grande difficulté ; car une longue et pénible expérience n’avait pas suffi à rendre Caleb Garth prudent en ce qui touchait ses affaires personnelles, ni méfiant à l’égard de ses camarades, tant qu’ils n’avaient pas donné de preuves flagrantes de déloyauté. Il avait en outre la plus haute opinion de Fred : il était sûr que ce jeune homme-là tournerait bien ; une nature si ouverte et si affectueuse avec un fond de caractère vraiment solide : « C’est un garçon, disait-il, sur lequel vous pouvez compter, de quoi qu’il s’agisse. » Caleb était un de ces hommes sévères pour eux-mêmes et indulgents aux autres. Il ressentait une certaine honte des fautes de ses voisins et n’aimait jamais à en parler ; il n’était pas homme à chercher une distraction à ses travaux dans le plaisir de prévoir d’avance les faiblesses de ses semblables. Était-il forcé de blâmer quelqu’un, il avait besoin d’abord de remuer tous les papiers à sa portée, de tracer sur le sable toutes sortes de caractères avec sa canne ou de se livrer avec sa menue monnaie à des calculs embrouillés, avant de formuler un jugement défavorable ; et il aurait plus volontiers fait l’ouvrage des autres que de les trouver en faute.

Quand Fred lui exposa les circonstances relatives à sa dette, son désir de l’acquitter sans en ennuyer son père et la certitude que l’argent se trouverait là au moment voulu, de façon à ne causer d’embarras à personne, Caleb remonta ses lunettes sur son front, écouta attentivement son jeune favori, le regarda bien en face dans ses yeux sincères et le crut sur parole, sans distinguer entre sa confiance dans l’avenir et sa véracité pour le passé, mais il sentit que c’était l’occasion d’adresser au jeune homme un amical avertissement, et qu’avant de lui donner sa signature, il était de son devoir de lui faire une remontrance un peu vive. Il prit donc le papier de Fred, abaissa ses lunettes, mesura la place dont il avait besoin pour signer, saisit sa plume, l’examina, la trempa dans l’encre, puis, éloignant le papier, releva encore ses lunettes et laissa voir à l’angle extérieur de ses épais sourcils un sillon profond qui donnait à sa physionomie une douceur particulière. Pardonnez-moi ces détails pour n’y plus revenir. Vous auriez appris à les aimer si vous aviez connu Caleb Garth.

Il dit enfin d’un ton calme et mesuré :

— C’est un malheur, n’est-il pas vrai, d’avoir ainsi cassé les jambes à ce cheval ? Et puis ces échanges que vous faites ne réussissent pas quand vous avez affaire à de rusés maquignons. Vous serez plus sage une autre fois, mon garçon.

Ayant dit, Caleb se mit à écrire sa signature avec le soin qu’il mettait toujours à cette opération : car tout ce qu’il faisait en matière d’affaires, il le faisait bien, puis il s’empressa de revenir à son plan de bâtisses pour les nouvelles fermes de sir James Chettam. Soit que l’intérêt de ce travail effaçât de sa mémoire l’incident de la signature, soit pour quelque autre motif dont Caleb se rendait mieux compte, mistress Garth n’eut pas connaissance de la chose.

Peu après, un changement se produisit dans la vie de Fred qui le troubla dans ses vues d’avenir. Son échec aux examens de l’Université avait rendu l’accumulation de ses dettes de collège d’autant plus inexcusable aux yeux de son père, et il en était résulté à la maison une tempête sans précédent.

M. Vincy avait juré que, si jamais pareilles choses se présentaient, Fred serait mis à la porte de chez lui et aurait à gagner sa vie comme il pourrait. Il n’avait jamais, depuis lors, entièrement repris son ton de bonne humeur avec son fils, celui-ci ayant ajouté à son mécontentement en lui assurant qu’il ne tenait pas du tout à être pasteur et préférait ne pas persévérer dans cette voie. Fred sentait bien qu’on l’eût même encore plus sévèrement traité, si sa famille (aussi bien qu’il s’en flattait lui-même) ne l’eût considéré secrètement comme l’héritier de M. Featherstone ; l’orgueil et la tendresse que Fred inspirait au vieux gentleman lui tenant lieu d’une conduite exemplaire.

L’attente de ce que ferait pour lui son oncle Featherstone déterminait en effet le point de vue sous lequel on le considérait généralement à Middlemarch ; et, quant à lui, il avait dans l’avenir une confiance d’autant plus illimitée qu’il comptait à la fois sur les dispositions de son oncle le jour venu, et aussi tout simplement sur la chance. Mais le cadeau des billets de banque étant resté dans des limites inférieures du montant de sa dette, c’était maintenant à l’imagination de Fred à combler le déficit, ou à la chance à lui venir sous une forme ou sous une autre ; car le petit emprunt, dont il avait parlé à son père pour lui faire réclamer le certificat de Bulstrode, était une raison de plus pour ne pas lui demander maintenant de payer sa dette actuelle.

Fred prévoyait bien que la colère de M. Vincy ne voudrait rien entendre, et qu’il aurait beau nier d’avoir emprunté de l’argent en invoquant le testament de son oncle, il n’en serait pas moins traité de menteur, et Fred se piquait de rester toujours pur de mensonges et de fausses histoires. On le voyait souvent hausser les épaules et faire une grimace significative à ce qu’il appelait les petites menteries de Rosemonde (il n’y a qu’un frère pour avoir de telles idées sur une si charmante jeune fille) ; plutôt que d’encourir l’accusation de fausseté, il eût supporté toute espèce de gêne et d’ennui ; et c’était sous l’empire de ce sentiment qu’il avait pris le sage parti de déposer les quatre-vingts livres entre les mains de sa mère. Il eût mieux fait encore de les remettre tout de suite plutôt à M. Garth ; mais il avait l’intention de compléter la somme en y ajoutant soixante livres, et c’était pour cela qu’il en avait gardé vingt dans sa poche comme une sorte de semence qui, plantée à propos au bon endroit et arrosée par la chance, pourrait rapporter au moins le triple de sa valeur ; pauvre calcul, quand le champ à ensemencer n’existe que dans la confiante imagination d’un jeune homme !

Fred n’était pas joueur ; il était exempt de cette maladie particulière où la concentration de toute notre énergie nerveuse sur un hasard ou sur une chance quelconque devient pour nous une nécessité comme l’alcool pour l’ivrogne ; le plaisir qu’il y prenait n’avait rien de commun avec ce genre de passion. Il aimait le jeu, surtout le billard comme il aimait à chasser, à courir un steeple-chase, un peu plus encore peut-être, s’il avait besoin d’argent et l’espoir d’en gagner. Mais les vingt livres qui devaient germer comme du bon grain avaient été semées en vain dans la verte et séduisante prairie, et Fred allait se trouver au jour de l’échéance sans autre argent à sa disposition que les quatre-vingts livres confiées à sa mère. Le cheval poussif qu’il montait depuis longtemps déjà était un cadeau de son oncle Featherstone ; c’était un luxe permis par son père, les habitudes de M. Vincy le lui faisant accepter comme très raisonnable, même de la part d’un fils quelque peu exaspérant. Ce cheval était donc la propriété de Fred, et, anxieux qu’il était de pouvoir faire face à l’échéance prochaine, il résolut de sacrifier une jouissance sans laquelle la vie perdait singulièrement de son charme.

Il prit cette résolution avec un grand sentiment d’héroïsme, héroïsme que lui inspiraient sa crainte de manquer de parole à M. Garth, son amour pour Mary et le cas qu’il faisait de l’opinion de la jeune fille. En conséquence, il partirait pour la foire aux chevaux de Houndsley, qui se tenait le lendemain matin ; il vendrait tout simplement son cheval et rapporterait l’argent par la diligence. Il ne désirait pas le vendre plus de trente livres, certainement, mais on ne savait pas ce qui pouvait arriver. Ne serait-ce pas folie que de se métier de la fortune à l’avance ? Plus il y pensait, plus une heureuse chance lui paraissait probable, et il trouvait raisonnable de se munir de poudre et de cartouches pour l’attraper au vol. Il irait à cheval à Houndsley avec Bambridge et Horrock, le vétérinaire, et sans rien leur demander de positif, il profiterait de leur avis. Avant de se mettre en route, il se munit des quatre-vingts livres de sa mère.

Fred quitta donc Middlemarch à cheval, avec Bambridge et Horrock, pour se rendre à la foire aux chevaux de Houndsley, et ceux qui le virent ainsi escorté pensèrent que le jeune Vincy, ce jeune homme lancé, s’en allait comme d’ordinaire en quête d’amusements ; lui-même, à part certaine impression inaccoutumée qu’il avait de graves affaires sur les bras, aurait pu se croire en partie de plaisir. Les goûts de Fred n’avaient rien de grossier, ils l’éloignaient plutôt du ton et des manières des jeunes gens qui n’avaient pas fréquenté l’Université ; aussi y avait-il, à le voir rechercher la société de Bambridge et de Horrock, un fait intéressant, que l’amour du cheval ne suffirait pas seul expliquer, sans cette mystérieuse influence des « plaisirs de convention » qui détermine si souvent le choix et l’opinion des hommes. C’eût été sans cela une société bien monotone que celle de ces messieurs. Arriver avec eux à Houndsley par un après-midi de brouillard, descendre au Lion Rouge dans une rue obscurcie par la poussière de charbon, dîner dans une chambre décorée d’une carte du pays couverte de taches, d’un mauvais portrait de cheval anonyme, d’un autre de Sa Majesté George IV, botté et cravaté, et d’une variété nombreuse de crachoirs en plomb, il n’y eût eu là qu’une distraction d’un genre lourd et vulgaire sans l’idée de « plaisir », appliquée par les jeunes gens à cet emploi du temps.

Il y avait dans la personne de M. Horrock un fonds de caractère impénétrable sur lequel l’imagination avait beau jeu à s’exercer. Son costume, au premier coup d’œil, l’associait d’une façon saisissante avec le cheval ; ses yeux mongols, son nez, sa bouche et son menton légèrement relevés vers le ciel comme le bord de son chapeau, donnaient au sourire, éternellement sceptique et humble à la fois dont la nature l’avait doué, une expression de physionomie qui, entre beaucoup d’autres, exerce le plus grand prestige sur une nature sensible, particulièrement sur la jeunesse anglaise, lorsqu’elle appartient à un connaisseur de chevaux. Lorsque, avec cette expression saisissante, on sait se taire à propos, on acquiert presque toujours la réputation d’une intelligence hors ligne, d’un fonds d’humour inépuisable et d’un jugement critique, qui, pour tous ceux qui ont la rare bonne fortune de le connaître, est le plus sûr des guides.

M. Horrock, à une question de Fred sur les boulets de son cheval, se pencha sur sa selle, observa pendant quelques minutes l’allure de la bête, puis se remit d’aplomb, et garda le silence, laissant voir un profil ni plus ni moins sceptique qu’il ne l’était auparavant. La partie ainsi jouée dans le dialogue par M. Horrock était d’un effet saisissant. Un conflit de passions s’agitait dans l’âme de Fred, un désir fou de faire jaillir à coups de poing l’opinion de Horrock et la préoccupation de garder l’avantage de sa bonne amitié. Il lui restait toujours cette chance, qu’au moment opportun, Horrock ferait entendre des paroles d’une valeur inappréciable.

M. Bambridge avait des façons moins impénétrables, plus ouvertes et semblait mettre ses idées, sans compter, à la disposition d’autrui. Il était bruyant, robuste, l’opinion générale lui attribuait beaucoup de laisser aller dans sa conduite, surtout dans sa façon de jurer, de boire et de battre sa femme. Certaines gens qui avaient perdu de l’argent dans des marchés avec lui le traitaient de coquin ; mais il regardait le maquignonnage comme le plus beau de tous les arts, et il eût soutenu d’une façon plausible que cet art n’avait rien à faire avec la moralité. Il était ce qu’on appelle un homme prospère, supportait la boisson mieux que d’autres ne supportaient leur sobriété, le laurier vert enfin n’était pas plus florissant. Aussi, bien que le champ de sa conversation fût des plus bornés, on trouvait qu’une légère infusion de Bambridge donnait du ton et du caractère à plusieurs cercles de Middlemarch ; c’était une des personnalités distinguées du salon et du billard du Dragon Vert. Il savait des anecdotes sur les héros du turf, connaissait les roueries des plus nobles habitués des paris et des jeux. Mais la fidélité scrupuleuse de sa mémoire se montrait surtout à l’endroit des chevaux qu’il avait lui-même vendus ou achetés ; le nombre de lieues qu’il vous trotterait en un rien de temps sans déranger un seul poil de leur queue, lui fournissait, après un intervalle de plusieurs années, un thème d’affirmations passionnées faites pour exciter l’imagination de ses auditeurs. On voit que M. Bambridge était un homme de plaisir et un joyeux compagnon.

Fred, en garçon avisé qu’il était, se garda de dire à ses amis qu’il allait à Houndsley pour vendre son cheval, il espérait arriver indirectement à connaître leur véritable opinion sur sa valeur, ne se doutant pas qu’une opinion sincère était la dernière chose possible à arracher à ces éminents critiques. Ce n’était pas une des faiblesses de Bambridge de se montrer gratuitement flatteur ; jamais encore il n’avait été si frappé à la vue de ce malheureux cheval bai, poussif à un degré dont l’épithète la plus énergique et la plus épouvantable pouvait à peine donner l’idée.

— Vous avez fait là un bien mauvais marché en vous adressant à un autre que moi, Vincy ! Savez-vous que jamais vous n’aviez tenu entre vos jambes un plus beau cheval que votre alezan, et vous l’avez échangé contre cette rosse. Mettez-la au petit galop et elle souffle comme vingt scieurs de long. Je n’ai jamais entendu de ma vie qu’un seul cheval plus poussif que le vôtre, un rouan ; il appartenait à Pegwell, le facteur en blés ; il l’attelait à son cabriolet, il y a quelque sept ans et il voulait me le faire prendre. Mais je lui ai dit : « Je vous remercie bien, Peg ! je ne fais pas le commerce des instruments à vent. » Mais, par l’enfer ce cheval-là n’était qu’une trompette d’un penny à côté de votre hippopotame !

— Mais vous disiez tout à l’heure qu’il était pire que le mien, interrompit Fred, plus irritable que de coutume.

— J’ai dit un mensonge alors, s’écria M. Bambridge avec énergie, il n’y avait pas pour un penny de différence entre les deux.

Fred éperonna son cheval et ils trottèrent quelques instants en silence. Quand ils ralentirent le pas, M. Bambridge reprit :

— Pas un, avec cette différence que le rouan était meilleur trotteur que votre bai.

— Son allure me convient, c’est tout ce que j’en sais, dit Fred, qui avait besoin de toute sa conviction d’être en joyeuse compagnie pour se remonter un peu. Je prétends que son trot est exceptionnellement régulier, n’est-ce pas, Horrock ?

Horrock regarda droit devant lui avec une indifférence aussi absolue que celle d’un portrait de maître. Fred renonça à l’espoir trompeur de lui arracher jamais sa véritable opinion. Mais, en y réfléchissant bien, il s’aperçut que Bambridge en le dépréciant et Horrock par son silence étaient plutôt encourageants, c’était une manière d’indiquer qu’ils avaient meilleure opinion du cheval qu’ils ne voulaient le laisser paraître.

Ce même soir, avant l’ouverture de la foire, Fred crut trouver une occasion favorable pour se débarrasser de son cheval, occasion toutefois pour laquelle il dut se féliciter de s’être muni, par prévoyance, des quatre-vingts livres.

Un jeune fermier — connaissance de Bambridge, — descendit au Lion Rouge et se mit à causer d’un cheval de chasse du nom de Diamant dont il voulait se défaire, un cheval réputé dans la province. Ce qu’il lui fallait à lui, c’était un bon cheval de service qu’il pût atteler à l’occasion, étant sur le point de se marier et de renoncer à la chasse. Ce fameux Diamant se trouvait pour le moment dans l’écurie d’un ami, à une petite distance de l’auberge, et ces messieurs avaient encore le temps d’aller le voir avant la nuit.

Ils s’y rendirent, et Fred, dans l’espoir d’avoir rencontré le cheval qui allait enfin le mettre en possession de la somme dont il avait besoin, y retourna le lendemain matin dès qu’il fut prêt. Il était convaincu que, s’il ne faisait pas marché lui-même avec le jeune fermier, ce serait Bambridge qui le ferait ; la force des circonstances aiguisait sa perspicacité et lui donnait toute la puissance vive que le soupçon fait naître. Bambridge avait déprécié Diamant, le cheval d’un ami, d’une façon tellement accablante qu’il devait avoir sûrement l’intention de l’acheter. Tous ceux qui regardaient l’animal, Horrock lui-même, étaient manifestement impressionnés de ses qualités. C’était un cheval gris pommelé, et Fred savait par hasard que le domestique de lord Medlicote en cherchait un pareil pour son maître.

Après avoir longtemps déblatéré contre Diamant, Bambridge laissa échapper dans le courant de la soirée, quand le fermier ne fut plus là, qu’il avait vu de plus mauvais chevaux que ça se vendre quatre-vingts livres. Il se contredit bien une vingtaine de fois ; mais, quand on sait à peu près soi-même où est la vérité, on peut bien se rendre compte du véritable jugement d’un homme. Et il fallait bien que Fred comptât pour quelque chose son opinion à lui sur un cheval. Le fermier s’était arrêté devant la jument de Fred, bête respectable quoique poussive, assez longtemps pour laisser voir qu’il y trouvait matière à considération, et il paraissait probable qu’en ajoutant vingt-cinq livres on la lui ferait prendre en échange de Diamant.

Tout en s’habillant à la hâte le matin, il voyait si clairement l’importance de ne pas laisser échapper cette rare bonne fortune, que, quand même Bambridge et Horrock l’en auraient tous deux dissuadé, il ne se serait pas laissé abuser sur leurs mobiles : il eût deviné que ces deux adroits personnages avaient autre chose en vue que les intérêts d’un jeune garnement. En matière de chevaux, la méfiance s’impose ; mais on ne peut, en toutes circonstances, s’en tenir au scepticisme pur ; il nous faut bien croire à quelque chose ; et cet objet de notre foi, ce n’est jamais, malgré tout, que notre propre jugement, même alors qu’il semble le plus aveuglément soumis à celui des autres.

Fred croyait à l’excellence du marché, et, dès avant l’ouverture de la foire, il avait fait l’acquisition du cheval gris pommelé au prix de son vieux bai, en y ajoutant trente livres, cinq livres de plus seulement qu’il ne l’avait calculé.

Mais il se sentait légèrement fatigué et tourmenté, peut-être, par tous ces débats intérieurs ; et, sans prolonger davantage les divertissements de la foire aux chevaux, il se mit seul en route pour sa course de quatorze milles jusqu’à Middlemarch, comptant la faire très lentement pour garder son cheval frais et dispos.



CHAPITRE II


Je suis fâché de dire que, dès le troisième jour après les heureux événements de Houndsley, Fred Vincy était retombé dans de plus sombres dispositions que jamais. Avant la conclusion du marché qu’il avait en vue avec l’envoyé de lord Mediicote, ce Diamant, dans lequel il avait placé tout son espoir, un espoir de quatre-vingts livres, avait, sans le moindre avertissement, révélé tout à coup, à l’écurie, une énergie des plus vicieuses, sous la forme de ruades qui avaient failli tuer le groom, et s’était lui-même gravement estropié en se prenant la jambe dans une corde fixée aux planches de sa stalle. Pas plus de remède à la chose qu’à la découverte, après le mariage, d’un détestable caractère chez l’un des époux, — défauts dont, bien entendu, tous les vieux amis étaient parfaitement au courant avant la cérémonie.

Pour une raison ou pour une autre, Fred, en dépit de son élasticité d’esprit ordinaire, ne put supporter ce coup du sort : tout ce qu’il savait, c’est qu’il ne possédait que cinquante livres, sans aucune chance, pour le moment, de s’en procurer davantage, et que le billet de cent soixante livres lui serait présenté dans cinq jours. S’il s’était adressé à son père en vue de préserver M. Garth de toute perte, Fred sentait d’une façon poignante que son père eût refusé avec colère de sauver M. Garth des conséquences qu’il s’était attirées lui-même, en encourageant ce qu’il appellerait l’extravagance et les impostures de son fils. Il était si complètement à bas qu’il ne pouvait imaginer d’autre ressource que d’aller tout droit trouver M. Garth, et lui raconter la triste vérité, en lui apportant les cinquante livres, de façon à mettre au moins cette somme à l’abri de ses propres mains. Son père étant à sa maison de commerce ne savait rien encore de l’incident : quand il l’apprendrait, il ne manquerait pas de tempêter contre l’introduction d’une bête vicieuse dans son écurie, et, avant d’affronter cet ennui secondaire, Fred voulait aller, avec tout son courage, au-devant du principal. Il prit le cheval de son père, décidé, après avoir tout dit M. Garth, à aller à Stone Court faire sa confession à Mary. En réalité, il est probable que, sans Mary et son amour pour elle, la conscience de Fred eût été beaucoup plus tiède à lui reprocher sa dette, et ne l’eût pas sollicité de remplir, sans ménagement et avec toute la droiture et la simplicité possible, un devoir désagréable.

M. Garth n’était pas à son bureau, et Fred se dirigea vers son habitation, située un peu en dehors de la ville ; une bonne vieille maison avec un verger sur le devant, une antique et mystérieuse bâtisse à moitié inachevée, qui avait été une ferme avant l’extension de la ville jusque-là, et qu’entouraient maintenant des jardins particuliers.

La famille Garth, qui était passablement nombreuse (car Mary avait quatre frères et une sœur), aimait profondément cette vieille maison, qui avait vu vendre depuis longtemps la plus belle partie de son mobilier. Fred aussi l’aimait ; il la connaissait par cœur, jusqu’à la mansarde du grenier qui avait une si délicieuse odeur de pommes et de coings, et il n’y était jamais venu sans se sentir en joyeuse humeur ; mais aujourd’hui le cœur lui battait péniblement à l’idée qu’il aurait sans doute à faire sa confession en présence de mistress Garth, devant laquelle il éprouvait plus de crainte respectueuse que devant son mari, non pas qu’elle fût disposée aux sarcasmes ou aux vives saillies comme Mary. Elle ne l’était plus du moins, arrivée à son âge respectable de matrone ; jamais elle ne se laissait entraîner à des paroles irréfléchies ; car elle avait, comme elle le disait, porté le joug dans sa jeunesse, et appris à se dominer. Elle avait ce rare esprit qui sait discerner l’irrémédiable et s’y soumet sans murmurer. Adorant les vertus de son mari, elle avait pris de bonne heure son parti de son incapacité à s’occuper de ses intérêts, et elle en avait gaiement supporté les conséquences. Elle avait été assez magnanime pour renoncer à toute prétention sur le chapitre du service à thé ou celui de la toilette des enfants ; et jamais elle n’avait versé dans les oreilles de ses voisines de confidences pathétiques sur le manque de prudence de M. Garth, ou sur la fortune qu’il aurait pu posséder aujourd’hui s’il eut été comme les autres.

En revanche elle n’était pas sans critiquer aussi à sa façon ; car elle était plus instruite que la plupart des mères de famille de Middlemarch et (existe-t-il une femme parfaite ?) encline à se montrer un peu sévère vis-à-vis de son sexe, créé, dans son opinion, pour être entièrement subordonné à l’autre ; indulgente, d’un autre côté, jusqu’à l’excès, pour les fautes des hommes. Il faut bien reconnaître aussi que mistress Garth accentuait un peu trop son mépris pour tout ce qu’elle appelait des folies : d’institutrice devenue bonne femme de ménage, son changement de position s’était un peu trop fortement imprimé dans sa tête, et elle oubliait rarement qu’avec un accent et un langage au-dessus du niveau ordinaire, elle portait les plus simples bonnets, faisait le dîner de la famille, et raccommodait les bas de la maison. Elle avait, de temps à autre, pris des élèves qu’elle instruisait, à la façon péripatéticienne, les menant à ses trousses dans la cuisine avec leurs livres et leurs ardoises. Il était bon pour cette jeunesse, pensait-elle, de voir qu’elle pouvait faire un excellent savonnage tout en corrigeant, sans regarder, toutes leurs fautes ; — qu’une femme pouvait avoir des manches relevées au-dessus du coude et savoir tout ce qui se rapporte au mode subjonctif et à la zone torride ; — qu’en un mot elle pouvait avoir de l’éducation et autres bonnes choses en tion, sans être une inutile poupée. Lorsqu’elle formulait sur ce sujet quelque remarque édifiante, il se formait sur son front un petit pli bien accusé, qui n’ôtait rien à l’expression bienveillante de son visage, et les paroles qui coulaient de sa bouche comme de source, étaient prononcées d’une agréable et chaude voix de contralto. Certainement cette exemplaire mistress Garth avait ses côtés bizarres, mais son caractère supportait ces petites excentricités, comme un vin très généreux supporte un léger goût de cuir.

Elle avait pour Fred Vincy des sentiments maternels et s’était toujours montrée empressée à excuser ses fautes, bien qu’elle n’eût probablement pas excusé Mary de s’engager à lui, enveloppant naturellement sa fille dans le jugement plus rigoureux qu’elle appliquait à son sexe. Mais le fait même de son indulgence exceptionnelle à son égard rendait d’autant plus pénible à Fred l’idée qu’il allait aujourd’hui déchoir dans son opinion.

Les circonstances de sa visite se trouvèrent être encore plus désagréables qu’il ne s’y attendait ; Caleb Garth était sorti de bonne heure pour aller surveiller quelques réparations dans le voisinage. Mistress Garth était toujours, à certaines heures, dans sa cuisine, et, ce jour-là, elle y menait de front plusieurs occupations, faisant ses tourtes à la table de bois blanc bien récurée, placée d’un côté de la large et spacieuse cuisine, surveillant par une porte ouverte les mouvements de Sally au four à pâte, et donnant une leçon à ses deux plus jeunes enfants, un petit garçon et une petite fille, assis en face d’elle de l’autre côté de la table avec leurs livres et leurs ardoises. Une cuve et un étendoir à l’autre bout de la cuisine indiquaient qu’une petite lessive, fréquemment interrompue, était également en train. C’était un spectacle amusant et agréable que la vue de mistress Garth, les manches relevées, pétrissant sa pâte de la main gauche, maniant son rouleau, et donnant par place un coup de pouce d’artiste, tout en exposant avec une ferveur grammaticale les règles établies sur l’accord du verbe et du pronom avec le noms collectifs, généraux ou partitifs. Elle avait le même type que Mary, la figure un peu carrée et les cheveux frisés, mais elle était plus jolie, avec plus de finesse dans les traits, le teint blanc, la taille pleine et une remarquable fermeté dans le regard. Sous son bonnet blanc finement tuyauté, elle faisait penser à cette Française charmante que nous avons tous rencontrée s’en allant au marché un panier au bras. En regardant la mère, vous pouviez espérer que la fille deviendrait comme elle : c’est un avantage en perspective, l’équivalent d’une dot ; plus souvent la mère debout derrière sa fille a l’air de dire, maligne prophétie : « Telle je suis aujourd’hui, telle elle sera bientôt. »

— Répétons cela encore une fois, dit mistress Garth en arrondissant un chausson aux pommes, qui paraissait donner de la distraction au jeune Ben, vigoureux spécimen du sexe masculin, aux sourcils froncés par l’attention qu’il s’efforçait de concentrer sur sa leçon : en tenant compte de la signification du mot, suivant qu’il indique une idée d’unité ou de pluralité, expliquez-moi ce que cela vent dire, Ben !

— Oh ! cela veut dire, il faut savoir ce qu’on veut dire, répondit Ben, d’un air un peu maussade. Je déteste la grammaire. À quoi sert-elle ?

— Elle vous apprend à parler et à écrire correctement, de façon à pouvoir vous faire comprendre. Voudriez-vous parler comme le vieux Job ?

— Oui, dit Ben fièrement, c’est bien plus drôle.

— Job n’a besoin, reprit mistress Garth, de parler que de choses très usuelles. Mais, vous, comment pourrez-vous jamais écrire ou parler de choses plus relevées, si vous ne savez pas plus de grammaire que lui ? Vous vous servirez de termes impropres, que vous ne saurez pas mettre à leur place ; on ne vous comprendra pas et on s’éloignera d’une aussi sotte personne. Que feriez-vous alors ?

— Cela me serait bien égal, je quitterais la partie, dit Ben, avec l’idée que, pour la grammaire, ce serait une issue fort agréable.

— Je vois que vous êtes fatigué et en train de devenir stupide, Ben, dit mistress Garth, habituée, de la part de son rejeton mâle, à ces arguments embarrassants. Sas pâtisseries achevées, elle se dirigea vers sa lessive et l’appelant :

— Venez ici et dites-moi l’histoire de Cincinnatus que je vous ai racontée mercredi.

— Je la sais ! c’était un fermier, dit Ben.

— Voyons, Ben, c’était un Romain.

— Laissez-moi raconter, dit Letty en lui envoyant un coup de coude.

— Nigaude, c’était un fermier romain et il labourait.

— Oui ; mais, avant cela ? ce n’est pas le commencement, cela ; les autres avaient toujours besoin de lui, dit Letty.

— Bon, mais il faut dire d’abord quel homme c’était, insista Ben. C’était un homme sage, comme papa, et c’est pourquoi tout le monde avait besoin de ses conseils. Et il était brave et il savait se battre. Et papa aussi savait se battre, n’est-ce pas, maman ?

— Voyons, Ben, laissez-moi raconter l’histoire d’un bout à l’autre, comme maman nous l’a dite, interrompit Letty. S’il vous plaît, maman, dites à Ben de se taire.

— Letty, je suis honteuse de vous, dit sa mère en tordant au-dessus de la cuve les bonnets fraîchement lavés. Quand votre frère a commencé, vous auriez dû attendre pour voir s’il ne savait pas raconter l’histoire entière. Quel air mal élevé vous avez, en fronçant ainsi le sourcil et en vous démenant avec vos coudes, comme si vous montiez à l’assaut ! Je suis sûre que Cincinnatus eût été affligé de voir sa fille se conduire ainsi. Mistress Garth prononça cette sentence terrible d’une voix solennelle et Letty sentit que la vie était déjà une pénible affaire, victime d’une condamnation au silence, et du mépris général, y compris même celui des Romains. Eh bien, Ben, à présent.

— Eh bien… oh !… eh bien !… oui, il y avait beaucoup de guerres partout, et ils étaient tous des imbéciles, et — je ne peux pas raconter cela exactement comme vous, — mais ils demandaient un homme qui pût être leur capitaine, et leur roi, et tout ce qui s’ensuit.

— Dictateur, voyons, dit Letty, avec des regards offensés, et désireuse de faire revenir sa mère sur son jugement de tout à l’heure.

— Soit, dictateur ! répliqua Ben d’un ton dédaigneux ; mais, mais…

— Écoutez, Ben, voici qu’on frappe à la porte ! Courez, Letty, et allez ouvrir.

C’était Fred qui avait frappé ; et, quand Letty lui dit que son père n’était pas là, mais que sa mère était à la cuisine, il n’eut pas autre chose à faire que d’entrer. Il passa silencieusement son bras autour du cou de Letty et la ramena à la cuisine sans ses plaisanteries et ses caresses habituelles.

— Vous, Fred, de si bonne heure ! s’écria mistress Garth surprise, tout en continuant son ouvrage. Vous êtes tout pâle. Est-ce qu’il est arrivé quelque chose ?

J’ai besoin de parler à M. Garth, dit Fred, qui n’était pas encore en état d’en dire davantage, et à vous aussi, ajouta-t-il après une courte pause car il ne doutait pas qu’elle ne fût au courant du fameux billet, et il pensait qu’il lui faudrait bien, à la fin, parler devant elle, sinon à elle toute seule.

— Caleb sera rentré dans quelques minutes, dit mistress Garth qui soupçonna quelque petit orage entre Fred et son père. Il ne sera certainement pas long à revenir, car il a un travail à faire à son bureau, et qui doit encore être expédié ce matin. Cela vous dérange-t-il de rester avec moi, pendant que je finis ici ?

— Mais nous n’avons pas besoin de continuer l’histoire de Cincinnatus, n’est-ce pas ? demanda Ben, qui avait retiré la cravache de la main de Fred et l’essayait sur le chat.

— Non, allez-vous-en, à présent. Laissez cette cravache. Comme c’est vilain de battre ce pauvre vieux Tortoise ! Fred, reprenez-lui votre cravache, s’il vous plaît.

— Allons, mon garçon, donne-la-moi, dit Fred en étendant la main.

— Me laisserez-vous monter sur votre cheval, aujourd’hui ? dit Ben en lui rendant distraitement la cravache.

— Pas aujourd’hui, une autre fois. Ce n’est pas mon cheval que je monte maintenant.

— Verrez-vous Mary aujourd’hui ?

— Je pense que oui, répondit Fred avec un désagréable serrement de cœur.

— Dites-lui qu’elle vienne bientôt, pour jouer aux gages, et pour nous amuser ensemble.

— Assez, assez, Ben ! Sauvez-vous, dit mistress Garth, voyant qu’il agaçait Fred.

— Letty et Ben sont-ils vos seuls élèves en ce moment, mistress Garth ? demanda Fred, quand les enfants furent sortis et qu’il sentit la nécessité de dire quelque chose pour passer le temps. Il n’était pas encore bien décidé, s’il attendrait le retour de M. Garth, ou s’il profiterait d’une occasion favorable, au cours de la conversation, pour se confesser à sa femme elle-même, lui remettre l’argent et repartir au galop.

— J’ai une élève, une seule. Fanny Hackbutt vient à onze heures et demie tous les jours. Je ne me fais pas un gros revenu avec mes leçons, pour le moment ; mes actions sont en baisse, mais j’ai mis de côté ma petite bourse pour l’apprentissage d’Alfred : j’ai quatre-vingt-douze livres. Il pourra aller chez M. Harmer à présent ; il est tout à fait d’âge.

La révélation que M. Garth était sur le point de perdre quatre-vingt-douze livres et davantage ne tomberait pas très à propos. Fred garda le silence.

— Les jeunes gens qui vont au collège coûtent un peu plus cher, continua innocemment mistress Garth, tout en décousant la garniture d’un bonnet. Et Caleb croit qu’Alfred deviendra un ingénieur distingué ; il veut du moins lui en faciliter les moyens. Mais le voici ! Je l’entends entrer. Nous irons le trouver au parloir, voulez-vous ?

En entrant dans le parloir, ils trouvèrent Caleb qui s’était débarrassé de son chapeau et déjà assis son bureau.

— Eh quoi ! Fred, mon garçon, dit-il d’un ton de douce surprise, en tenant sa plume suspendue au-dessus de l’encrier. Vous êtes ici de bonne heure. — Mais, ne rencontrant pas sur le visage de Fred son expression ordinaire de joyeux entrain, il ajouta immédiatement : — S’est-il passé quelque chose à la maison ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Oui, monsieur Garth, je suis venu vous dire quelque chose qui vous donnera, je le crains, une mauvaise opinion de moi. Je suis venu vous dire, à vous et à mistress Garth que je ne pouvais pas faire honneur à ma signature. Je ne puis trouver l’argent nécessaire au payement de mon billet. J’ai été malheureux. Je n’ai pu ramasser que ces cinquante livres au lieu des cent soixante qu’il me faudrait.

Tout en parlant, Fred avait sorti les billets de sa poche et les étalait sur le pupitre devant M. Garth. Se sentant ému comme un enfant, il avait débité la chose telle qu’elle était, tout d’une haleine, sans circonlocutions. Mistress Garth, muette d’étonnement, regardait son mari comme pour lui demander une explication. Caleb rougit et dit après une courte pause :

— Oh ! je ne vous l’avais pas dit, Suzanne. J’ai mis ma signature sur un billet de cent soixante livres à payer par Fred. Il était sûr de pouvoir l’acquitter lui-même.

Il se produisit un changement visible sur le visage de mistress Garth, mais ce fut comme un changement qui s’opérerait au-dessous de la surface d’une eau calme et unie. Fixant les yeux sur Fred :

— Je suppose, dit-elle, que vous avez demandé le reste de la somme à votre père et qu’il vous a refusé.

— Non, répondit Fred en se mordant les lèvres et en s’exprimant avec plus de difficulté. Mais je sais que cela ne servirait à rien de le lui demander et, à moins de nécessité absolue, je préférerais qu’il ne fût pas question en cette affaire du nom de M. Garth.

— Cela tombe à un mauvais moment, dit Caleb, de sa façon hésitante, en regardant les billets épars devant lui, et en les ramassant nerveusement. Nous voici presque à Noël, je suis malheureusement assez à court pour le quart d’heure. Vous savez, je suis obligé de tailler toutes choses à la plus petite mesure possible, comme un tailleur. Que pouvons-nous faire, Suzanne ? Il faudra que je prenne, jusqu’au dernier centime, ce que nous avons à la Banque. C’est cent dix livres qu’il faut, le diable les emporte !

— Je vous donnerai les quatre-vingt-douze livres que j’avais mises de côté pour l’apprentissage d’Alfred, dit mistress Garth avec fermeté, bien qu’une oreille subtile eût pu distinguer un léger tremblement dans le son de sa voix grave. Et je ne doute pas que Mary n’ait mis vingt livres de côté sur ce qu’elle touche à l’heure qu’il est. Elle nous les avancera.

Mistress Garth avait cessé de regarder Fred. Elle ne cherchait certainement pas à employer les mots capables de le blesser le plus sensiblement au cœur. Femme exceptionnelle qu’elle était, elle s’absorbait uniquement dans la recherche de ce qu’il y avait à faire, et n’imaginait pas que d’amères remarques et de vives remontrances pussent rendre plus heureuse l’issue de la chose. Mais elle venait de faire sentir à Fred, pour la première fois, quelque chose comme la dent du remords. Le chagrin que lui avait d’abord fait éprouver cette mésaventure provenait presque uniquement de l’idée qu’il paraîtrait déshonoré aux yeux des Garth et qu’il baisserait dans leur opinion ; il ne s’était pas inquiété du dommage et de la gêne qu’il allait peut-être leur occasionner ; calculer les besoins des autres est un travail auquel se livre rarement l’imagination des jeunes gentlemen pleins d’espérances. Mais ici, tout à coup, Fred ne vit plus en lui-même qu’un misérable gredin, dépouillant deux femmes de leurs épargnes.

— Je finirai par payer le tout, certainement, mistress Garth, plus tard, bégaya-t-il.

— Oui, plus tard, dit mistress Garth qui, avec son dédain particulier pour les grands mots, ne put réprimer une épigramme. Mais les garçons ne peuvent pas faire leur apprentissage plus tard : il faut qu’ils le fassent à quinze ans.

Jamais elle n’avait été si peu disposée à excuser la conduite de Fred.

— C’est moi qui ai eu le plus de tort là dedans, Suzanne, interrompit Caleb. Fred était sûr de trouver l’argent. Mais, moi, je n’avais que faire de me mêler de ces billets. Je suppose que vous avez bien cherché tout autour de vous et essayé de tous les moyens honorables ? ajouta-t-il en fixant sur Fred ses yeux gris pleins de miséricorde.

Caleb était trop délicat pour nommer M. Featherstone.

— Oui, j’ai tout essayé, tout, je vous assure. J’aurais eu cent trente livres à vous apporter sans un malheur qui m’est arrivé, avec un cheval que j’allais vendre. Mon oncle m’avait donné quatre-vingts livres ; j’en ai prélevé trente en sus de mon vieux cheval pour en acheter un autre, que j’étais sur le point de revendre quatre-vingts livres ou davantage. Je voulais désormais me passer de cheval, mais maintenant il se trouve qu’il est vicieux et qu’il s’est estropié. Je souhaiterais que le diable nous eût emportés, les chevaux et moi, plutôt que de vous causer cet embarras. Il n’est personne que j’aime autant que vous : vous et mistress Garth avez toujours été si bons pour moi. Mais à quoi bon vous dire cela ? Maintenant, vous me regarderez toujours comme un misérable.

Fred se détourna et se précipita hors de la chambre ; il sentait qu’il allait tomber en défaillance, et il avait la notion confuse que tout son chagrin ne serait pas pour les Garth d’une grande utilité. Ils purent le voir monter à cheval et franchir rapidement la grille.

— Fred Vincy me cause là un gros désappointement, dit mistress Garth. Je n’aurais jamais cru qu’il vous entraînerait dans ses dettes. Je le savais extravagant, mais je ne savais pas qu’il serait assez lâche pour faire partager ses risques à son plus vieil ami, à celui qui, moins que tous, avait les moyens de perdre.

— J’ai fait une folie, Suzanne.

— C’est bien vrai, vous en avez fait une, dit sa femme avec un sourire et un signe d’assentiment. Mais je n’aurais pas été le publier sur la place du Marché. Pourquoi me cachez-vous ces choses-là ? C’est tout juste comme pour vos boutons. Vous les laissez partir sans me le dire, et vous sortez avec le poignet de votre chemise pendant sur votre main. Si j’avais su cela, j’aurais pu trouver quelque meilleure combinaison.

— C’est une triste déception pour vous, je le sais, Suzanne, dit Caleb en la regardant avec compassion. Je ne puis supporter de vous voir enlever l’argent que vous aviez en tant de peine à économiser pour Alfred.

— Il est bien heureux que je l’aie économisé : et c’est vous qui aurez à pâtir, car il faudra que vous instruisiez vous-même votre garçon. Il vous faudra renoncer aussi à vos mauvaises habitudes. Il y a des hommes qui prennent l’habitude de boire, et vous, vous avez pris cette de travailler pour rien. Il faudra vous y abandonner un peu moins. Et maintenant vous n’avez qu’à vous rendre chez Mary et à demander à votre enfant l’argent qu’elle a mis de côté.

Caleb avait reculé sa chaise de la table et se tenait penché en avant, secouant lentement la tête et joignant les mains.

— Pauvre Mary ! Suzanne, poursuivit-il à demi voix, j’ai peur qu’elle n’ait quelque sentiment d’amour pour Fred.

— Oh que non ! elle le plaisante toujours ; et à n’est pas probable qu’il la regarde autrement que comme une sœur.

Caleb, sans répliquer, abaissa ses lunettes, rapprocha sa chaise du bureau et dit :

— Que le diable emporte ce billet ! Je voudrais le voir au fond du Hanovre ! Ces embarras-là viennent bien fâcheusement interrompre les affaires.

La première partie de ce discours comprenait toute la réserve du vocabulaire de malédictions de Caleb, et il la prononça avec un léger grognement facile à se représenter. Mais à ceux qui ne l’ont jamais entendu prononcer le mot affaires, il nous serait difficile de donner une idée du ton particulier de vénération fervente, de religieux respect dont il l’enveloppait, comme on enveloppe un symbole consacré, dans son linge frangé d’or.

11 arrivait souvent à Caleb Garth de secouer pensivement la tête, en méditant sur la valeur et la puissance indispensable de ce travail aux mille têtes et aux mille bras, qui nourrissait, habillait, logeait, faisait vivre en un mot tout le corps social. Cette idée s’était dès l’enfance emparée de son imagination. Les échos de la grande usine où l’on construit les navires, les cris d’appel des ouvriers, le ronflement des fourneaux, le tonnerre ou les sifflements des machines étaient à son oreille une musique sublime ; l’abattage et le chargement des bois de construction, la grue manœuvrée sur le quai, les produits de toute espèce entassés dans les entrepôts, la précision et la variété des efforts musculaires, partout où il y avait un travail déterminé à accomplir, toutes ces scènes de sa jeunesse avaient agi sur lui comme une poésie sans l’aide des poètes, lui avaient fait une philosophie sans l’aide des philosophes, une religion sans l’aide de la théologie. Sa première ambition avait été de prendre une part aussi active que possible à ce travail sublime qu’il désignait particulièrement sous le nom d’affaires ; et, bien qu’il n’eût passé que peu de temps à travailler sous un chef et qu’il eût été lui-même son principal maître, il en savait plus long sur l’agriculture, la construction, les mines, que la plupart des hommes techniques de la province.

Sa classification des professions humaines était bien un peu primitive, et, ainsi que bien des catégories établies par des hommes plus célèbres, elle ne serait plus acceptable à notre époque avancée. Il les divisait en affaires, politique, prédication, science et plaisir. Il ne trouvait rien à redire aux quatre dernières, mais il les regardait comme un païen respectueux regardait d’autres dieux que les siens. Il avait également la meilleure opinion de tous les rangs de la société ; mais, pour son compte, il n’eût pas voulu appartenir à un rang qui ne l’eût pas mis en contact intime avec les affaires ; il tenait à se faire décorer des honorables éclaboussures du mortier, à se voir baigné de vapeur par les machines, à rentrer chez lui sali de la douée souillure des bois et des champs.

Chrétien parfaitement orthodoxe à ses propres yeux, fort capable de discuter la question de la grâce si vous l’aviez entrepris sur ce sujet, je crois pourtant qu’il faisait ses divinités virtuelles du travail correct, des bons plans bien pratiques, du fidèle achèvement de toutes ses entreprises ; son prince des ténèbres, c’était l’ouvrier paresseux. Mais Caleb n’était pas un esprit sceptique, et le monde lui semblait chose assez merveilleuse pour être prêt à admettre autant de systèmes, autant de firmaments que l’on voudrait, à condition qu’ils ne fussent pas trop incompatibles avec le drainage des terres le mieux entendu, les constructions les plus solides, un arpentage exact, des sondages rigoureux dans les mines de charbon.

En résumé une âme portée au respect s’alliait chez lui à une forte intelligence pratique. Mais il s’entendait mal à gérer les finances ; s’il connaissait bien les valeurs différentes des choses, son imagination manquait de sagacité pour calculer les résultats financiers, sous forme de perte ou de bénéfice ; après avoir une fois, à ses dépens, fait l’expérience de cette incapacité, il avait résolu de renoncer à toute la partie de ses bien aimées affaires qui ne pouvait se passer de cette aptitude. Il s’était consacré aux nombreux genres de travaux qu’il pouvait exécuter sans avoir de capitaux à manier ; et, dans sa province, il était un de ces hommes précieux que tout le monde eût voulu employer, parce qu’il faisait bien tout ce qui lui était confié, en se faisant très peu payer, souvent même pas du tout. Il n’était donc pas étonnant que les Garth fussent pauvres et vécussent petitement. Mais ils ne s’en inquiétaient pas.


CHAPITRE III


Fred Vincy désirait arriver à Stone-Court à une heure où il trouverait Mary sans son oncle et installée seule en bas dans le petit salon lambrissé. Il laissa son cheval dans la cour afin de ne pas faire de bruit en passant sur le gravier devant la maison, et le bruit seul de la serrure l’annonça. Mary était à sa place habituelle, vivement amusée par la lecture des Souvenirs de Johnson de mistress Plozzi, et elle leva vers lui son visage encore brillant de gaieté ; cette expression joyeuse s’évanouit lorsqu’elle vit Fred s’approcher sans rien dire et rester debout en face d’elle, l’air malade, le coude appuyé sur la cheminée.

— Mary ! commença-t-il, je suis un misérable, un vaurien !

— Il me semble qu’une seule épithète pourrait suffire, dit Mary tâchant de sourire, mais avec un vague sentiment d’alarme.

— Je sais que plus jamais vous ne penserez de bien de moi. Vous me croirez menteur, malhonnête ! Vous penserez que je ne me suis inquiété ni de vous, ni de votre père, ni de votre mère. Quand il s’agit de moi, c’est toujours le pire que vous croyez.

— Donnez-moi de bonnes raisons de vous prouver le contraire, Fred. Mais dites-moi tout de suite, je vous en prie, ce que vous avez fait. J’aime mieux apprendre la vérité, si fâcheuse qu’elle soit, que de l’imaginer.

— Je devais de l’argent… cent soixante livres. J’ai demandé à votre père de me donner sa signature sur mon billet. Je croyais que ce ne serait pour lui qu’une formalité sans conséquence. J’étais sûr de pouvoir moi-même payer ma dette et j’ai fait ce que j’ai pu. Et voilà que j’ai eu tout le guignon possible, une mauvaise affaire de cheval, — et je ne peux payer que cinquante livres. Je ne puis rien demander à mon père, je n’en tirerais pas un centime, et, quant à mon oncle, il m’a déjà donné cent livres il n’y a que quelques semaines. — Que puis-je donc faire ? — Votre père n’a pas d’argent de reste à mettre de côté, et votre mère sera obligée de donner les quatre-vingt-douze livres qu’elle avait épargnées, et elle dit qu’il y faudra en plus vos petites économies. Vous voyez quel… !

— Oh ! pauvre mère ! pauvre père dit Mary en même temps que ses yeux se remplissaient de larmes et qu’elle essayait de contenir un sanglot.

Elle regardait droit devant elle sans faire attention à Fred. Lui aussi garda le silence. Il se sentait plus misérable que jamais.

— Je donnerais tout au monde pour ne pas vous avoir fait cette peine, Mary, dit-il enfin. Vous ne pourrez jamais me pardonner.

— Et, si je vous pardonne, dit Mary avec emportement, cela rendra-t-il moins pénible à ma mère la perte de la somme qu’elle avait mis quatre ans à amasser en donnant des leçons, afin de pouvoir envoyer Alfred chez M. Harmer ? Trouveriez-vous cela agréable, même si je vous pardonnais ?

— Dites-moi ce que vous voudrez, Mary je mérite de tout entendre.

— Je ne veux rien vous dire, reprit Mary plus tranquillement ; ma colère ne sert à rien. Elle s’essuya les yeux, ferma son livre et alla prendre sa couture.

Fred la suivit des yeux, espérant rencontrer son regard et y trouver accès pour son repentir suppliant. Mais non ! Mary n’avait pas à se contraindre pour ne pas lever les yeux.

— Cela me fait de la peine, que votre mère se dépouille de son argent, dit-il quand Mary fut assise et en train de coudre avec rapidité. Je voulais vous demander, Mary… ne croyez-vous pas que M. Featherstone… si vous lui disiez… je veux dire si vous lui parliez de l’apprentissage d’Alfred… vous avancerait l’argent ?…

— Ma famille n’est pas habituée à mendier, Fred ; nous aimons mieux travailler pour gagner notre vie. D’ailleurs, vous me dites que M. Featherstone vous a donné dernièrement une centaine de livres. Il fait bien rarement des cadeaux. Il ne nous en a jamais fait, à nous. Je suis sûre que mon père ne voudrait pas lui demander la moindre chose, et quand même je me déciderais à m’adresser à lui, cela ne servirait à rien.

— Je suis si malheureux, Mary ! Si vous saviez combien je suis malheureux, vous en auriez de la peine pour moi.

— Il y a tant d’autres choses dont on devrait s’affliger avant celle-là. Mais les égoïstes ne pensent pas qu’il y ait rien de plus important au monde que leur propre désagrément. Je vois assez cela tous les jours.

— Vous êtes bien dure de m’appeler égoïste ; si vous saviez comment se comportent certains jeunes gens, vous ne me traiteriez pas avec autant de sévérité.

— Ce que je sais, moi, c’est que les gens qui dépensent beaucoup pour leurs plaisirs, sans savoir comment ils payeront, sont des égoïstes. Ce qui les intéresse, c’est ce qu’ils pourront se donner à eux-mêmes et non ce qu’ils feront perdre à d’autres.

— Tout le monde peut être malheureux, Mary, et se trouver incapable de payer au moment voulu. Il n’y a pas au monde un meilleur homme que votre père, et pourtant il s’est déjà trouvé dans des embarras d’argent.

— Comment osez-vous faire une comparaison entre mon père et vous, Fred ? dit Mary avec un accent de profonde indignation. S’il s’est jamais trouvé dans des embarras d’argent, ce n’est pas en cherchant à satisfaire des plaisirs de fainéant, mais parce qu’il se préoccupait surtout de ce qu’il faisait pour les autres. Il a durement trimé et travaillé tant qu’il a pu, pour réparer les pertes de chacun.

— Et vous croyez que je ne ferai pas mon possible pour tout réparer, Mary ? Ce n’est pas généreux de croire toujours le pire d’un homme. Puisque vous avez acquis de l’influence sur cet homme, ne devriez-vous pas l’employer à tâcher de le rendre meilleur ? Mais je m’en vais, conclut Fred, découragé. Je ne vous reparlerai plus jamais de rien. Je suis désolé de toute la peine dont je suis la cause. Voilà tout.

Mary avait déposé son ouvrage et le regardait. Il y a souvent quelque chose de maternel même dans l’amour d’une jeune fille, et la dure expérience de Mary avait donné à sa nature une sensibilité bien différente des sentiments ordinairement si égoïstes et si frivoles des jeunes filles. Aux derniers mots de Fred, elle sentit un vif serrement de cœur, comme celui d’une mère à l’idée des sanglots et des cris de son enfant méchant et paresseux auquel il pourrait arriver malheur. Et quand ses yeux, en se relevant, rencontrèrent le regard morne et découragé de Fred, sa pitié pour lui surmonta sa colère et toutes ses autres préoccupations.

— Oh ! Fred, que vous avez l’air malade ! Asseyez-vous un moment, ne vous en allez pas encore. Permettez-moi de dire à notre oncle que vous êtes ici. Il s’est étonné déjà de ne pas vous avoir vu depuis une longue semaine.

Mary parlait avec agitation, disant les premiers mots qui lui venaient en tête sans trop savoir ce qu’ils signifiaient, mais d’une voix déjà adoucie et presque d’un ton de prière ; et elle se leva sous prétexte d’aller trouver M. Featherstone. Il sembla alors à Fred que les nuages qui l’entouraient venaient de se dissiper et qu’un rayon était descendu sur lui. — Il fit deux pas et se plaçant devant elle :

— Dites un mot, Mary, et je ferai tout pour vous, dites-moi que vous ne pensez pas de moi tout le mal possible, que vous ne m’abandonnerez pas tout à fait.

— Comme si c’était un plaisir pour moi de penser du mal de vous ! comme s’il ne m’était pas très pénible de vous voir si paresseux et si léger ! Comment avez-vous le courage de vivre si misérablement, quand d’autres travaillent et prennent de la peine, et qu’il y a tant de choses à faire ? Comment pouvez-vous supporter de n’être bon à rien, de ne rien faire d’utile en ce monde ? — Avec vos bonnes qualités, Fred, vous pourriez vraiment être bon à quelque chose.

— Je tâcherai de faire tout ce que vous voudrez, Mary, si vous me dites seulement que vous m’aimez.

— Je rougirais d’avouer que j’aime un homme qui est toujours obligé de dépendre des autres et de compter sur ce qu’ils feront pour lui. Comment serez-vous quand vous aurez quarante ans ? comme M. Bowyer, je présume, paresseux comme lui, passant votre vie dans le parloir de quelque mistress Beck… gros, alourdi, négligé, occupant vos matinées à apprendre par cœur une chanson comique… oh ! non, à apprendre un air de flûte.

Le sourire avait reparu peu à peu sur les lèvres de Mary, tandis qu’elle traçait ce tableau de l’avenir de Fred. Les jeunes âmes sont mobiles, et elle n’avait pas cessé de parler, que son visage avait déjà repris tout son joyeux rayonnement. Pour lui, c’était comme la cessation d’une souffrance, de voir que Mary pouvait encore se moquer de lui, et, avec un timide sourire, il essaya de lui prendre la main. Mais elle s’échappa vivement en disant :

— Je vais prévenir mon oncle ; il faut que vous le voyiez un moment.

Fred avait l’intuition qu’indépendamment de ce « quelque chose » qu’il était prêt à faire pourvu que Mary le lui indiquât, son avenir n’était vraiment pas exposé à l’accomplissement des prophéties mordantes de la jeune fille. En présence de Mary, il n’osait jamais aborder le sujet des espérances qu’il fondait sur l’héritage de son oncle, Mary faisant toujours mine de les ignorer et semblant croire que tout son avenir dépendait de lui seul. Mais, si jamais il devenait réellement l’héritier de Featherstone, il faudrait bien alors qu’elle reconnût ce changement de situation. Tout cela lui passa par l’esprit d’une manière assez trouble et incertaine, tout en montant chez son oncle. Il n’y demeura que peu de temps, s’excusant sur ce qu’il ne se sentait pas bien, et Mary ne reparut pas avant son départ. Mais tout en cheminant pour revenir chez lui, il commença à se sentir plutôt malade que mélancolique.

Bien que Caleb Garth eût rarement le loisir de venir à Stone Court et qu’il n’aimât guère à se rencontrer avec M. Featherstone, Mary ne fut pas surprise de le voir arriver un peu après la tombée du jour. Elle savait que ses parents aimeraient à causer avec elle et, si son père n’était pas venu, elle aurait demandé le lendemain une heure ou deux de liberté pour les aller voir. Le vieillard de son côté se sentait mal à l’aise avec un beau-frère qu’il ne pouvait pas tourmenter, qui ne rougissait pas de sa pauvreté, n’avait rien à lui demander et s’entendait d’ailleurs mieux que lui-même à toute espèce d’exploitations rurales.

Après avoir, en prenant le thé, discuté avec M. Featherstone du prix des choses, Caleb se leva pour lui dire adieu, ajoutant qu’il désirait parler à Mary.

Elle apporta une bougie dans un autre grand salon sans feu, et, la déposant sur la table d’acajou sombre, se retourna vers son père et lui jeta ses bras autour du cou, le comblant de ses baisers d’enfant qui le remplissaient de joie. L’expression de ses grands sourcils s’adoucissait au contact de cette chaude tendresse.

Mary était son enfant préféré et, quoi que Suzanne pût dire, quelque infaillible qu’elle fût sur toute autre question, Caleb trouvait naturel que Fred ou n’importe qui d’ailleurs, considérât Mary comme plus digne d’être aimée que pas une autre jeune fille.

— J’ai quelque chose à vous dire, ma chérie, commença Caleb de sa voix hésitante ; ce ne sont pas de très bonnes nouvelles, mais elles pourraient être pires.

— À propos d’argent, mon père. Je sais, je crois, ce quel vous voulez dire.

— Eh ! comment cela se fait-il ? Vous le voyez, j’ai encore fait une folie cette fois ; j’ai mis ma signature sur un billet que maintenant il va falloir payer ; et votre mère va être forcée de donner ses économies, c’est là le pire de tout ; encore cela est-il insuffisant. C’est cent dix livres qu’il nous faut : votre mère en a quatre-vingt-douze, mais elle croit que vous aurez peut-être quelques petites épargnes.

— Oui, certes, j’ai plus de vingt-quatre livres. Je vous attendais, mon père, et je les ai préparées ici dans mon petit sac. Voyez quels beaux billets neufs et tout ce bel or.

Mary sortit l’argent de son sac et le mit dans la main de son père.

— C’est bien ; mais… nous n’avons besoin que de dix-huit tenez, reprenez le reste, mon enfant. Comment donc saviez-vous cela ?

Caleb, dans son indifférence incorrigible pour tout ce qui touchait à l’argent, commençait à s’inquiéter surtout du rapport qu’il pouvait y avoir entre cette affaire et les sentiments de Mary.

— Fred me l’a dit ce matin.

— Ah ! il est venu exprès ?

— Oui, je le crois. Il était très affligé.

— J’ai peur qu’on ne puisse avoir confiance en Fred, Mary, dit son père avec une hésitante tendresse. Ses intentions valent peut-être mieux que ses actes. Mais je m’affligerais que le bonheur de quelqu’un pût dépendre de lui, et c’est aussi le sentiment de votre mère.

— Et c’est aussi le mien, père, dit Mary sans lever les yeux mais en pressant contre sa joue le revers de la main de son père.

— Je ne veux pas vous faire subir un interrogatoire, ma chérie, mais j’avais peur qu’il n’y eût quelque chose entre vous et Fred, je trouvais prudent de vous avertir, vous savez, Mary ? — Ici la voix de Caleb devint plus tendre, et la façon dont il considérait et poussait en tout sens son chapeau posé sur la table, trahissait son embarras. Enfin il tourna les yeux vers sa fille :

— Une femme, si bonne soit-elle, dit-il, doit, en toutes circonstances, s’accommoder de la vie que lui fait son mari. Il a fallu que votre mère s’accommodât de bien des choses avec moi.

Mary porta la main de son père à ses lèvres et lui sourit.

— C’est bien, c’est bien, personne n’est parfait, mais… M. Garth secoua la tête comme pour aider à sortir les paroles embarrassées qu’il voulait dire : Ce à quoi je pense en ce moment… Je pense à ce que doit être la vie d’une femme, quand elle ne peut pas compter sûrement sur son mari, quand ce mari n’a pas en lui des principes sévères qui lui fassent plutôt craindre de faire du tort aux autres que de se laisser blesser le petit doigt. Voilà le mot de l’affaire, Mary. Les jeunes gens peuvent s’éprendre l’un de l’autre avant de savoir ce qu’est la vie, et ils peuvent croire qu’à condition d’y marcher ensemble, c’est une fête éternelle ; mais la fête se change bientôt en un jour de travail, ma chérie. Vous avez toutefois plus de bon sens que la plupart des jeunes filles, et vous n’avez pas été élevée dans du coton. Il n’y avait peut-être pas lieu de vous dire cela aujourd’hui ; mais un père tremble pour sa fille et vous êtes absolument livrée à vous seule, ici.

— Ne craignez pas pour moi, père, dit Mary rencontrant de ses yeux graves les yeux de son père fixés sur les siens. Fred a toujours été bon pour moi ; il a bon cœur, il est affectueux et pas hypocrite, je crois, avec tout son amour de lui-même. Mais je n’engagerai jamais ma vie à un homme qui manque de cette indépendance virile et qui va gaspillant son temps, parce qu’il compte que les autres pourvoiront à tout pour lui. Vous et ma mère m’avez appris à avoir trop de fierté pour cela.

— Voilà qui est bien, très bien. Je suis tranquille maintenant, dit M. Garth en prenant son chapeau. Mais il m’est dur de m’enfuir ainsi avec vos économies, mon enfant.

— Mon père ! dit Mary de son ton de remontrance le plus profond. Et emportez aussi vos poches pleines d’amitiés pour eux tous à la maison.

— Votre père avait besoin de vos économies, sans doute, dit le vieux Featherstone avec sa finesse ordinaire à former des conjectures désagréables, lorsque Mary revint auprès de lui. Il n’est pas trop bien dans ses affaires, il me semble. Vous seriez d’âge maintenant à économiser pour vous-même.

— Mon père et ma mère sont la meilleure partie de moi-même, monsieur, répondit Mary froidement.

M. Featherstone grommela, il ne pouvait nier qu’une fille ordinaire comme elle fût dans son rôle en cherchant à se rendre utile ; aussi imagina-t-il une autre réplique assez désagréable pour être toujours à propos :

— Si Fred Vincy vient demain, entendez-vous, ne le retenez pas à bavarder avec vous ; laissez-le monter auprès de moi.


CHAPITRE IV


Mais Fred ne retourna pas le lendemain à Stone-Court, et cela pour cause majeure. Il avait rapporté de ses promenades dans les rues infectes de Houndsley, à la recherche de Diamant, non seulement un mauvais marché et un mauvais cheval, mais encore le bénéfice d’une maladie ; après deux ou trois jours de simple fatigue et de mal de tête, le malaise empira si bien, à son retour de Stone-Court, qu’en entrant dans la salle à manger il se jeta sur un sofa et répondit aux questions inquiètes de sa mère :

— Je me sens très malade, je crois qu’il faudrait faire chercher Wrench.

Wrench arriva, mais il n’appréhenda rien de grave, donna à entendre que ce n’était qu’une indisposition passagère et ne parla pas de revenir le lendemain. Il jouissait dans la maison Vincy d’un crédit justifié, mais les hommes les plus capables, fatigués par le côte pénible de leurs occupations, sont sujets à se laisser aller peu à peu à la routine et à ne plus accomplir leur besogne qu’à la façon machinale du sonneur de cloches. M. Wrench était un petit homme correct et bilieux avec une perruque bien peignée ; il avait un dur métier, un tempérament irascible, une femme lymphatique et sept enfants. Il était, ce jour-là, particulièrement pressé, ayant à quatre milles de là une consultation avec le docteur Minchin.

Il arrive parfois aux grands d’hommes d’État de se tromper ; pourquoi les petits médecins ne se tromperaient-ils pas ? M. Wrench ne manqua pas d’envoyer à Fred ses petites pilules blanches ordinaires qui n’amenèrent aucun soulagement. Le pauvre Fred ne voulant pas, malgré cela, se croire réellement « pincé », se leva le lendemain comme à son ordinaire, assez tard, et descendit à la salle à manger dans l’intention de déjeuner. Mais il ne réussit qu’à s’asseoir et à grelotter auprès du feu. On manda encore M. Wrench, mais il était parti pour ses tournées de malades, et mistress Vincy voyant le regard altéré et l’état pitoyable de son fils bien-aimé, se mit à pleurer en disant qu’elle allait faire chercher le docteur Sprague.

— Oh ! qu’importe, ma mère ! ce n’est rien, dit Fred en lui tendant une main sèche et brûlante. Je serai bientôt tout à fait remis. J’ai dû prendre froid dans cette course humide et malsaine.

— Maman, dit Rosemonde qui était assise à la fenêtre, voilà M. Lydgate arrêté dans la rue à parler à quelqu’un. Si j’étais vous, je le prierais d’entrer. Il a guéri Hélène Bulstrode. On dit qu’il guérit tous ses malades.

Mistress Vincy courut à la fenêtre et l’ouvrit, toute préoccupée de Fred et sans nul souci des convenances. Lydgate, qui n’était qu’à deux pas, se retourna au bruit de la fenêtre, avant même qu’on l’eût appelé. L’instant d’après, il était dans la chambre, et Rosemonde se retira après avoir attendu juste assez de temps pour laisser voir sur son visage une expression d’inquiétude charmante, mêlée au vague sentiment de ce qui allait s’ensuivre.

Lydgate eut à entendre un long récit, dans lequel mistress Vincy insista avec un remarquable instinct sur tous les points les moins importants et surtout sur ce que M. Wrench avait dit ou n’avait pas dit de l’utilité d’une nouvelle visite. Lydgate se rendit compte tout de suite qu’il pouvait se créer là une mauvaise affaire avec Wrench, mais le cas était assez grave pour le faire passer par-dessus cette considération ; il était convaincu que Fred était dans la période d’incubation de la fièvre typhoïde, et qu’il avait pris tout juste les médicaments contraires à ceux qu’il aurait fallu. Il le fit mettre immédiatement au lit, demanda qu’une garde ne le quittât pas, et insista sur toutes sortes de précautions et de soins à observer strictement.

En présence de ces indications et d’un danger possible, la pauvre mistress Vincy, affolée de terreur, déclara abominable le procédé de M. Wrench, lui qui avait soigné leur maison pendant tant d’années, lui qu’on avait préféré à M. Peacock, bien que M. Peacock fût aussi leur ami. Elle ne pouvait, « sur sa vie », comprendre pourquoi M. Wrench négligerait ses enfants plus que d’autres ! Il n’avait pas négligé ceux de M. Larcher quand ils avaient eu la rougeole, et certes, mistress Vincy ne souhaitait pas qu’il l’eût fait et, si quelque chose arrivait… Ici, l’esprit de la pauvre mère s’égara tout à fait, et sa gorge de Niobé et sa figure épanouie se convulsèrent tristement.

La scène se passait au vestibule, où Fred n’était plus à portée d’entendre ; mais Rosemonde ouvrit la porte du salon et s’avança, l’inquiétude sur le visage. Lydgate essaya d’excuser M. Wrench, disant que les symptômes de la maladie pouvaient n’être pas encore bien déterminés la veille, et que cette espèce de fièvre était très équivoque dans ses commencements. Il allait se rendre tout de suite à la pharmacie afin de ne pas perdre de temps, puis il écrirait à M. Wrench pour le mettre au courant de ce qui avait été fait.

— Mais il faut que vous reveniez vous-même ; il faut que vous suiviez Fred maintenant. Je ne puis pas confier mon enfant à un médecin qui vient ou qui ne vient pas. Je ne garde rancune à personne, Dieu merci ; et M. Wrench m’a sauvée lors de ma pleurésie, mais il aurait mieux fait de me laisser mourir si… si…

— Je trouverai donc M. Wrench ici demain, n’est-ce pas ? dit Lydgate assez convaincu que ce docteur n’était pas très en état de soigner un cas de ce genre…

— Oui, s’il vous plaît, monsieur Lydgate, faites cet arrangement, dit Rosemonde venant en aide à sa mère et lui prenant le bras pour l’emmener.

M. Vincy, à son retour, fut très fâché contre Wrench et déclara qu’il lui était bien indifférent qu’il ne revînt plus jamais chez lui. Lydgate continuerait maintenant à soigner Fred, quoi que Wrench pût dire ou penser. Ce n’était pas une plaisanterie que d’avoir la fièvre dans la maison. Il fallait prévenir tout le monde de ne pas venir dîner mardi. Et Pritchard n’avait pas besoin de monter de vin ; le brandy était le meilleur remède contre l’infection.

— Je boirai du brandy, ajouta M. Vincy énergiquement ; c’est un garçon malchanceux que ce Fred ; il aurait besoin plus tard d’une fière compensation, sans quoi je ne sais pas qui pourrait souhaiter d’avoir un fils aîné.

— Ne dites pas cela, Vincy, dit la mère dont les lèvres tremblaient, si vous ne souhaitez pas que mon fils me soit enlevé.

— Vous allez vous éreinter vous-même à vous tuer, Lucy, je vois cela, reprit M. Vincy plus doucement. Mais Wrench saura ce que je pense de cette affaire. Je suis le dernier à chanter avec les autres les louanges des nouveaux venus, médecins ou pasteurs, qu’ils soient ou non les créatures de Bulstrode. Mais Wrench saura ce que j’en pense, qu’il le prenne comme il voudra !

Malgré toute la politesse de Lydgate, Wrench ne le prit pas bien du tout. Ce spécimen irritable d’une race susceptible ne refusa pas cependant de se trouver avec Lydgate dans la soirée, mais il fut obligé d’entendre mistress Vincy lui dire :

— Eh ! Wrench ! qu’ai-je donc fait pour que vous me traitiez ainsi ? Vous en aller et ne pas revenir ! Et penser que mon garçon pourrait n’être plus qu’un cadavre !

M. Vincy, qui avait entretenu un feu violent contre cet ennemi appelé « l’infection », et était en conséquence fortement échauffé, tressaillit en entendant venir Wrench et passa au vestibule pour lui faire connaître sa façon de penser.

— Je vous dirai, Wrench, que ceci passe la plaisanterie, commença le maire qui, ayant eu dernièrement à réprimander en public des coupables, savait donner à sa personne une ampleur d’importance. Laisser la fièvre s’établir ainsi sans vous en prévenir, dans une maison !… il y a des choses pour lesquelles on ne va pas en justice et on devrait y aller ! Voilà mon opinion.

Mais ces reproches peu judicieux étaient encore plus faciles à supporter que le sentiment de recevoir une leçon d’un autre et surtout d’un autre plus jeune, comme Lydgate qui le considérait apparemment comme ayant besoin d’en recevoir ; « car dans le fait » (dit plus tard M. Wrench), Lydgate faisait parade de connaissances étrangères et d’excentricités qui ne prendraient pas. Pour le moment, il rentra sa colère, mais il écrivit ensuite pour décliner l’honneur de continuer ses soins dans de telles conditions. C’était sans doute de bons clients que la maison Vincy ; mais, en matière professionnelle, M. Wrench n’était disposé à s’humilier devant personne. Il se dit qu’il y avait beaucoup de chances pour que Lydgate fût peu à peu entraîné à se trouver en faute ; ses tentatives si peu dignes pour discréditer la vente des drogues par ses confrères pourraient bien tourner promptement à son détriment. Il ne se fit pas faute de remarques mordantes sur les allures de Lydgate, allures de charlatan qui cherche à se créer une réputation factice auprès des gens crédules.

C’était là un point où Lydgate se blessait aussi facilement que Wrench. Recueillir les suffrages et les applaudissements des ignorants était non seulement humiliant, mais dangereux et aussi peu enviable que la réputation d’un faiseur d’almanachs. Il était impatienté de cette folle attente de miracles que l’on fonde toujours sur un débutant et avec laquelle il faut marcher et faire son chemin ; par sa franchise professionnelle, Lydgate était homme à se faire autant de tort que Wrench pouvait le souhaiter.

Lydgate, pourtant, entra comme médecin chez les Vincy, et cet événement devint un sujet général de conversation à Middlemarch. D’après les uns, les Vincy s’étaient conduits d’une façon scandaleuse, M. Vincy avait menacé Wrench et mistress Vincy l’avait accusé d’empoisonner son fils. D’autres étaient d’avis que la réussite de Lydgate était providentielle, qu’il était merveilleusement habile à guérir les fièvres, et que Bulstrode avait raison de le pousser. Pour beaucoup même, c’était Bulstrode qui avait fait venir Lydgate dans la ville : une certaine mistress Taft, qui était toujours occupée à compter des points et des mailles et recueillait toutes ses informations par bribes attrapées entre deux rangs de tricot, s’était mis dans la tête que M. Lydgate était un fils naturel de Bulstrode, ce qui semblait justifier tous ses soupçons sur les gens du monde évangélique.

Elle communiqua un jour cette lumineuse idée à mistress Farebrother, qui ne manqua pas d’en avertir son fils en ajoutant :

— Rien ne m’étonnerait de la part de Bulstrode : mais j’en serais fâchée pour M. Lydgate.

— Comment, ma mère, s’écria le vicaire en éclatant de rire, vous savez fort bien que M. Lydgate appartient à une bonne famille du nord de l’Angleterre. Il n’avait jamais entendu parler de Bulstrode avant de venir ici.

— Bien, pour ce qui concerne M. Lydgate, Camden, dit la vieille dame avec sa précision ordinaire. Mais, quant à Bulstrode, le bruit pourrait être vrai et se rapporter seulement à quelque autre fils…


CHAPITRE V


Rosemonde avait pour sa personne une Providence spéciale qui s’était complue à la faire plus charmante que d’autres, et qui semblait avoir combiné à son profit la maladie de Fred et la maladresse de M. Wrench, en vue d’amener entre elle et Lydgate un heureux rapprochement. Si Rosemonde avait consenti à s’en aller à Stone-Court ou ailleurs comme ses parents le désiraient, c’eût été contrevenir à ces arrangements providentiels, d’autant plus que M. Lydgate avait déclaré la précaution inutile. Aussi, tandis que l’on expédiait miss Morgan et les plus jeunes enfants à la campagne, Rosemonde refusa de quitter son père et sa mère. Sa pauvre maman était dans un état à faire pitié ; et M. Vincy, qui adorait sa femme, était plus alarmé pour elle que pour son fils ; il fallait les instances réitérées de son mari pour lui faire prendre un peu de repos, son joyeux éclat avait disparu, sans souci de sa toilette qui avait toujours été si fraîche et si gaie, elle ressemblait à un oiseau malade aux yeux languissants et au plumage hérissé. Le délire de Fred, quand il semblait errer dans des régions où elle ne pouvait le suivre, lui brisait le cœur. Après sa première explosion contre M. Wrench, elle se montra plus calme, l’unique cri muet de son cœur s’adressait à Lydgate. Elle le suivait parfois hors de la chambre et, lui prenant le bras, le suppliait en gémissant de sauver son fils.

— Il a toujours été bon pour moi, monsieur Lydgate, lui dit-elle un jour, il n’a jamais eu une parole dure pour sa mère.

Les fibres les plus profondes de sa mémoire de mère étaient remuées en elle, et le jeune homme, dont la voix devenait plus douce pour lui parler, ne faisait qu’un avec le petit être inconnu qu’elle avait aimé avant sa naissance d’un amour nouveau pour elle.

— J’ai bon espoir, mistress Vincy, répondait Lydgate. Descendez avec moi pour nous entendre sur ce qu’il faut lui donner.

Il la mena ainsi jusqu’au parloir, où se trouvait Rosemonde, la forçant à se reposer un moment, lui faisant prendre par surprise un peu de thé ou de bouillon préparé d’avance. Il était d’intelligence avec Rosemonde dans ces petits complots ; il la voyait presque toujours avant d’entrer dans la chambre du malade, et, de son côte, elle s’informait auprès de lui de ce qu’elle pourrait faire pour sa mère. Sa présence d’esprit et la finesse avec laquelle elle saisissait les moindres allusions de Lydgate étaient admirables ; il ne faut donc pas s’étonner si la pensée de voir Rosemonde commençait à se mêler chez lui à l’intérêt qu’il prenait au cas de Fred, surtout lorsque la phase critique de la maladie fut passée et qu’il put être certain de la guérison. Tant que le danger subsistait, il avait conseillé de faire appeler le docteur Sprague qui eût préféré, pour son compte, rester neutre dans l’affaire Wrench. Mais, après deux consultations, la suite du traitement demeura confiée exclusivement à Lydgate, et tous les motifs se réunirent pour lui permettre d’être plus assidu dans la maison. Matin et soir, il était chez M. Vincy, et peu à peu ses visites devinrent plus gaies, à mesure que Fred, revenant à la santé, avait plus besoin d’être gâté, en même temps qu’il se rendait mieux compte des soins qu’on lui prodiguait. Aussi mistress Vincy avait-elle le sentiment qu’après tout cette cruelle maladie avait préparé une nouvelle fête à sa tendresse.

Père et mère trouvèrent encore une raison de plus de se réjouir dans les messages que le vieux Featherstone envoya par l’intermédiaire de Lydgate, disant que Fred devait se hâter de guérir ; car lui, Pierre Featherstone, ne pouvait se passer de son neveu, dont les visites lui avaient beaucoup manqué. Le vieillard lui-même était maintenant presque toujours alité. Mistress Vincy fit part de ces messages à son fils lorsqu’il fut en état de les entendre. Fred, aspirant à savoir quelque chose concernant Mary, tourna vers sa mère son visage pâle et défait, dépouillé de son épaisse chevelure blonde et dont les yeux semblaient s’être agrandis. Il se demandait ce que la jeune fille avait dû éprouver pendant sa maladie ; pas une parole ne passa entre ses lèvres ; mais le don d’écouter avec les yeux appartient à la rare clairvoyance de l’amour, et sa mère, dans la plénitude de son cœur, non seulement devina le désir de Fred, mais se sentit prête à tous les sacrifices pour le satisfaire.

— Que je puisse seulement voir mon fils pleinement revenu à la santé, dit-elle dans sa folle tendresse ; et qui sait ?… peut-être propriétaire de Stone-Court… il pourra alors épouser qui lui plaira !

— Non pas, si l’on ne veut pas de moi, mère, dit Fred. Sa maladie l’avait rendu sensible comme un enfant, et des larmes lui vinrent aux yeux.

— Oh ! prenez un peu de gelée, mon chéri, dit sa mère secrètement incrédule à l’endroit d’un tel refus.

Elle ne quittait jamais Fred à moins que son mari ne fût là pour la remplacer, et Rosemonde se trouvait ainsi, et pour la première fois, très souvent seule. Lydgate ne restait jamais longtemps avec elle ; mais les conversations brèves et toutes simples qu’ils avaient ensemble créaient doucement entre eux cette intimité particulière qui vient de la timidité même. Il fallait bien se regarder en se parlant, et, de quelque façon que ce fût, ils ne pouvaient le faire tout simplement comme d’autres. Lydgate commença à trouver gênante cette obligation de se regarder, et, un beau jour, il fixa ses yeux à terre au hasard, devant lui, comme une poupée mal faite ; fâcheuse inspiration ! Le lendemain Rosemonde aussi regarda à terre, et il en résulta que, quand de nouveau leurs yeux se rencontrèrent, ils eurent tous deux plus conscience encore de leur gêne mutuelle. Nul remède à cette folie dans la science ; que faire, puisque Lydgate ne voulait pas aller plus loin ? Ce fut donc un grand soulagement, lorsque la maison cessa d’être mise en quarantaine par les voisins, et que les chances de rencontrer Rosemonde seule devinrent infiniment plus rares.

Mais, si cette intimité, qui consiste dans un mutuel embarras où chacun a le sentiment de ce que l’autre éprouve, a une fois existé, l’effet ne s’en dissipe pas aisément. C’est un remède illusoire que de parler du temps ou d’autres banalités, et les rapports ne peuvent guère redevenir faciles, à moins de reconnaître franchement une fascination réciproque, sans avoir besoin d’éprouver d’ailleurs pour cela de sentiments vraiment sérieux et profonds. Ce fut de cette manière que les entretiens de Rosemonde et de Lydgate retrouvèrent leur animation dans l’aimable et parfaite aisance de leurs nouveaux rapports. Les visiteurs allaient et venaient comme de coutume, on fit de nouveau de la musique au salon, l’hospitalière maison du maire se rouvrit toute grande.

Lydgate, dès qu’il le pouvait, venait s’asseoir à côté de Rosemonde, la priait de faire de la musique et s’appelait son captif, tout en ne voulant pas l’être. Il sentait combien il serait absurde de songer dès à présent à se monter une maison, comme il convient à un homme marié, et c’était une garantie suffisante contre tout danger. Cette manière de jouer un peu à l’amoureux n’était pas sans agrément et ne nuisait pas à de plus graves occupations. La flirtation, après tout, n’était pas un travail absorbant.

Rosemonde, pour sa part, n’avait jamais compté de plus beaux jours dans sa vie ; elle se savait admirée par un homme digne d’être séduit, et pas plus dans son cœur que dans celui d’un autre, elle ne distinguait la flirtation de l’amour. Elle semblait voguer à pleines voiles avec un vent favorable vers le but où elle tendait, et ses pensées étaient fort occupées d’une belle maison dans Lovick-Gate, qu’elle espérait voir bientôt devenir vacante. Elle était bien décidée, une fois mariée, à se débarrasser adroitement de tous les visiteurs de son père qui ne lui étaient pas agréables ; et elle se représentait déjà le salon de sa maison préférée orné de toutes sortes de meubles de différents styles.

Certainement ses pensées étaient aussi fort occupées de Lydgate lui-même ; il lui paraissait presque une perfection. S’il eût mieux connu la musique (de façon que l’enchantement où il était de l’entendre n’eût pas été trop semblable à celui d’un éléphant sensible), et s’il avait seulement été plus habile à distinguer le raffinement de son goût en matière de toilette, elle aurait eu de la peine à signaler en lui un défaut quelconque. Qu’il était différent du jeune Plymdale ou de M. Caïus Larcher ! Ces jeunes gens n’avaient aucune notion du français et ne savaient parler d’une manière intéressante d’aucun sujet, si ce n’est peut être du commerce des teintures et des importations, dont naturellement ils rougissaient de parler. Ils appartenaient à la gentry de Middlemarch, élevés avec leurs cravaches à poignée d’argent et leurs cravates de satin ; mais ils étaient gauches, empruntés et niaisement goguenards. Fred lui-même était au-dessus d’eux, ayant au moins le ton et les manières d’un jeune homme de l’Université. Lydgate, au contraire, pouvait toujours être écouté. Il se comportait avec l’aisance polie de la supériorité qui a conscience d’elle-même, et semblait toujours vêtu des habits de circonstance par une certaine affinité naturelle, sans avoir jamais à s’en préoccuper. Rosemonde était fière de le voir paraître au salon et, lorsqu’il s’approchait d’elle avec un sourire particulier, elle avait le sentiment délicieux d’être l’objet d’un hommage enviable. Si Lydgate avait su tout l’orgueil qu’il excitait dans cette délicate poitrine, il en eût été sûrement tout aussi satisfait qu’eût pu l’être à sa place l’homme le plus ignorant de la pathologie. Il regardait comme l’une des plus jolies attitudes de l’esprit féminin d’adorer la prééminence de l’homme, sans savoir trop précisément en quoi elle consistait.

Mais Rosemonde n’était pas une de ces jeunes filles sans empire sur elles-mêmes qui se trahissent sans le vouloir, et dont la conduite dépend des impulsions au lieu d’être gouvernée par les convenances et par une grâce prudente. Gardez-vous de croire que sa prévoyance anticipée et ses graves méditations sur le mobilier et la société de sa future maison fussent jamais perceptibles dans sa conversation même avec sa mère ; elle eût, au contraire, exprimé la plus gracieuse surprise et la plus extrême désapprobation, si elle avait entendu dire qu’une autre demoiselle se laissât aller à ces réflexions aussi prématurées qu’immodestes. Elle réalisait toujours cette même combinaison de sentiments corrects et cette juste perfection dans la musique, la peinture, la danse, dans l’art de tourner d’élégants petits billets et d’inscrire des vers sur un album, avec cette grâce accomplie des blondes qui faisait d’elle une femme irrésistible, pour l’homme prédestiné de cette époque. Ne soyez pas injustes envers elle, je vous en prie ; elle ne formait pas de méchants complots ; elle était bien étrangère à tous calculs sordides ; en réalité, elle ne songeait jamais à l’argent que comme à une nécessité qui regardait les autres. Elle n’avait pas l’habitude de forger de mensonges, et si ses petits récits ne suivaient pas toujours le fil droit de la vérité, du moins n’étaient-ils pas inventés et préparés d’avance : ils faisaient partie de ses perfections élégantes destinées plaire. La nature avait appelé bien des artistes à son aide pour achever de parfaire l’élève favorite de mistress Lemon, qu’un consentement unanime déclarait un rare composé de beauté, d’intelligence et de grâce.

Lydgate trouvait de plus en plus charmant de causer avec elle ; il n’y avait plus entre eux de contrainte, mais un délicieux échange d’influence sympathique dans leurs regards ; et ce qu’ils échangeaient sans avoir besoin d’aparté avait pour eux cette abondance de signification qui eût paru insipide à une tierce personne. Le fait est qu’ils flirtaient, et Lydgate était tranquille, dans la conviction qu’il ne s’agissait pas d’autre chose. Ses rapports avec les hommes de Middlemarch (M. Farebrother excepté) étaient de vraies corvées, et Lydgate ne se souciait ni de cartes ni de politique commerciale. Quels délassements avait-il à sa portée ? Il était souvent invité chez les Bulstrode, mais les jeunes filles de la maison étaient à peine sorties de la salle d’étude et l’aisance naïve avec laquelle mistress Bulstrode conciliait le monde et la piété, le néant de la vie et l’amour du cristal taillé, la connaissance du plus mince chiffon et du plus beau damas n’était pas un allègement suffisant au poids de la gravité imperturbable du mari. Le contraste rendait la maison des Vincy, avec tous ses défauts, d’autant plus agréable ; et Rosemonde s’y épanouissait, douce à regarder comme une rose de bengale à demi ouverte, et ornée de perfections faites pour plaire aux goûts raffinés d’un délicat.

Lydgate se fit pourtant quelques ennemis en dehors de la médecine par ses succès auprès de miss Vincy. Il arriva un soir un peu tard au salon, où se trouvaient quelques personnes. La table de jeu avait réuni, à part, les plus âgées de la société, et M. Ned Plymdale, un des bons partis de Middlemarch, sans être un de ses esprits influents, était en tête à tête avec Rosemonde. Il lui avait apporté le dernier Keepsake dans l’édition somptueuse de soie moirée qui représentait alors le dernier mot du progrès, et il se considérait comme très heureux de pouvoir être le premier à le parcourir avec elle, s’arrêtant aux images des belles dames et des messieurs aux joues et aux sourires luisants des gravures, recommandant comme fameux des versets comiques et comme pleines d’intérêt des histoires sentimentales. Rosemonde se montrait gracieuse, et M. Ned, très satisfait, avec son menton fuyant, de ses avantages extérieurs, était tout heureux de pouvoir mettre au service de sa galanterie tout ce que l’art et la littérature offraient de plus digne de plaire à une belle jeune fille.

— Je trouve à l’honorable mistress S*** quelque ressemblance avec vous, dit M. Ned, regardant d’un air assez indifférent, d’ailleurs, le portrait dans le livre ouvert devant lui.

— Elle a un dos énorme, elle semble avoir posé pour le dos, dit Rosemonde sans aucune intention de critique, tout en remarquant combien les mains du jeune Plymdale étaient rouges et se demandant pourquoi Lydgate ne venait pas. Elle continuait, pendant cet entretien, à faire de la frivolité.

— Je n’ai pas dit qu’elle fût aussi belle que vous, reprit M. Ned, se hasardant à détacher ses yeux du portrait pour les reporter sur sa rivale.

— Je vous soupçonne d’être un habile flatteur, dit Rosemonde, intérieurement convaincue qu’elle aurait à refuser ce jeune gentleman.

À cet instant, Lydgate parut ; le livre fut fermé avant qu’il eût rejoint Rosemonde, et, tandis qu’avec aisance et d’un air de confiance assurée il s’asseyait de l’autre côté de la jeune fille, la mâchoire du jeune Plymdale s’abaissa comme un baromètre qui dégringole du côté peu réjouissant de pluie le vent. Rosemonde était heureuse autant de la présence de Lydgate que de l’effet qu’elle produisit ; elle aimait à exciter la jalousie.

— Quel retardataire vous faites ! lui dit-elle, en même temps qu’ils échangeaient une poignée de main. Maman ne comptait plus sur vous ce soir. Comment trouvez-vous Fred ?

— Il est en bon chemin et en train de se remettre, mais les progrès sont lents. Je voudrais qu’il changeât d’air un peu, qu’il allât à Stone-Court, par exemple. Mais votre maman semble y avoir quelque objection.

— Pauvre garçon ! dit Rosemonde avec son gracieux sourire. Vous trouverez Fred bien changé, ajouta-t-elle en s’adressant à son autre adorateur. M. Lydgate a été notre ange gardien pendant cette maladie.

M. Ned répondit par un sourire contraint, tandis que Lydgate, prenant le Keepsake et l’ouvrant, témoignait par un petit rire dédaigneux et par le mouvement de son menton sa stupéfaction de la bêtise humaine.

— Pourquoi avez-vous l’irrévérence de rire ? dit Rosemonde avec une gracieuse indifférence.

— Je me demande ce qui pourrait bien être ici le plus bête, des gravures ou du texte, dit Lydgate tout en feuilletant rapidement les pages de ses belles et grandes mains. Regardez ce marié qui sort de l’église ! Avez-vous jamais vu plus belle image de coiffeur ? Quel petit boutiquier eut jamais l’air plus prétentieux ? Pourtant je jurerais que le texte en fait un des premiers gentilshommes du pays.

— Vous êtes bien sévère, j’ai vraiment peur de vous, dit Rosemonde qui n’avait garde de trop se laisser aller à son amusement. Le pauvre Plymdale s’était arrêté avec admiration sur cette gravure, et il n’avait plus l’esprit en repos.

— Il y a, dans tous les cas, beaucoup de gens célèbres qui écrivent dans le Keepsake, dit-il d’un ton vexé et mal assuré tout ensemble. C’est la première fois que je l’entends traiter de bête.

— Je crois que je vais me mettre contre vous et vous traiter de barbare, dit Rosemonde en regardant Lydgate avec un sourire. Je vous soupçonne de ne rien savoir de lady Blessington et de L. E. L.

Ce n’est pas que Rosemonde méprisât absolument ces écrivains ; mais elle ne se compromettait jamais par une admiration trop prompte, et elle saisissait la moindre allusion à ce qui n’était pas, au dire de Lydgate, du meilleur goût.

— Mais sir Walter Scott, M. Lydgate le connaît, je suppose, reprit le jeune Plymdale un peu ragaillardi par cet avantage.

— Oh ! je ne lis plus maintenant d’œuvres littéraires, dit Lydgate en repoussant le livre. J’ai tant lu, lorsque j’étais enfant et jeune homme, que cela peut suffire à toute ma vie, je suppose. Je savais autrefois les poèmes de Scott par cœur.

— Je voudrais savoir quand vous vous êtes arrêté, dit Rosemonde, parce qu’alors je serais sûre de connaître quelque chose que vous ne connaissez pas.

— M. Lydgate vous dira que ce n’est pas la peine d’en connaître davantage, dit le jeune Ned, mettant de l’intention dans son sarcasme.

— Au contraire, dit Lydgate sans se montrer le moins du monde vexé, mais en souriant à Rosemonde avec une confiance exaspérante. Cela en vaudrait grandement la peine, parce que miss Vincy pourrait m’en instruire.

Le jeune Plymdale ne tarda pas à aller rejoindre les joueurs de whist, faisant la réflexion que Lygdate était un des êtres les plus infatués et les plus désagréables que sa mauvaise fortune lui eût jamais fait rencontrer.

— Que vous êtes bouillant ! dit Rosemonde intérieurement ravie. N’avez-vous pas vu que vous l’avez offensé ?

— Quoi ce livre est à Plymdale ? J’en suis fâché. Je n’y ai pas pensé du tout.

— Je vais commencer à croire ce que vous m’avez dit de vous-même, la première fois que vous êtes venu ici, que vous étiez un ours et que vous aviez besoin d’être apprivoisé par les oiseaux.

— Eh bien, il y a un oiseau qui peut m’enseigner tout ce qu’il voudra. N’est-il pas vrai que je l’écoute avec obéissance ?

Il semblait à Rosemonde qu’elle et Lydgate étaient tout comme fiancés. Depuis longtemps, l’idée qu’ils seraient fiancés un jour ou l’autre s’était enracinée dans sa tête, et les idées, nous le savons, tendent vite à prendre une réelle consistance, quand on a sous la main les matériaux nécessaires. Lydgate avait, il est vrai, l’idée contraire, celle de ne pas être un fiancé ; mais ce n’était qu’une simple négative, une ombre produite par d’autres résolutions qui pourraient elles-mêmes faiblir. Les circonstances devaient presque infailliblement donner raison à Rosemonde, dont l’activité pratique portait sur toute chose l’attention de ses yeux bleus, tandis que Lydgate restait dans l’aveuglement et l’insensibilité d’une méduse que l’on fait fondre sans qu’elle s’en aperçoive.

Ce soir-là, en rentrant chez lui, il examina, à travers ses fioles, avec un intérêt exclusif, la marche d’un nouveau procédé de macération, et il rédigea ses notes journalières, avec autant de précision que de coutume. Les rêveries dont il lui était difficile de détacher sa pensée étaient des constructions idéales formées d’autre chose que des grâces de Rosemonde ; c’était le tissu primitif du corps humain qui constituait avant tout pour lui le doux inconnu. Il commençait aussi à prendre goût à la lutte sourde encore, mais grandissante, qui existait entre lui et les autres médecins et qui allait sans doute éclater au grand jour, maintenant que sa méthode était sur le point d’être appliquée au nouvel hôpital. Il s’apercevait enfin, à quelques signes encourageants, que, si la clientèle de certains malades de Peacock lui faisait défaut, il avait, en revanche, très bien réussi dans d’autres quartiers.

Quelques jours plus tard, comme il avait par hasard rencontré Rosemonde sur la route de Lowick, et était descendu de cheval pour marcher à côté d’elle, un domestique à cheval l’avait arrêté, pour lui remettre un message qui l’appelait dans une grande maison où Peacock n’était jamais allé ; c’était le second exemple de ce genre. Le domestique appartenait à sir James Chettam, et on l’appelait au manoir de Lowick.



CHAPITRE VI


M. et madame Casaubon, revenant de leur voyage de noces, arrivèrent à Lowick-Manor dans le milieu de janvier. Une neige fine tombait lorsqu’ils descendirent à leur porte, et, le lendemain matin, quand Dorothée passa de son cabinet de toilette dans le boudoir bleu vert que nous connaissons, elle vit la longue allée de tilleuls dressant ses troncs au-dessus d’une terre blanche, et étendant ses rameaux blancs vers le ciel gris et immobile. La plaine s’effaçait au loin dans une blancheur uniforme, sous une masse flottante de nuages bas. L’ameublement de la chambre s’était comme effacé aussi, depuis qu’elle ne l’avait vu ; le cerf de la tapisserie avait un air de fantôme plus marqué encore sur son fond verdâtre d’un effet spectral ; les volumes qui garnissaient l’étagère ressemblaient plutôt à des imitations de livres, fixées là d’une façon à jamais immuable. Le feu brillant de bois de chêne sec allumé sur les chenets semblait ici un renouvellement choquant de vie et d’éclat, comme l’apparition elle-même de Dorothée, lorsqu’elle entra tenant dans ses mains les écrins de cuir rouge qui renfermaient les camées de Célia.

Elle rayonnait de fraîcheur dans sa toilette de matin, comme la jeunesse peut seule rayonner. Il y avait un éclat de pierres précieuses sur son abondante chevelure tordue et dans ses yeux couleur noisette ; il y avait de la vie ardente et vermeille sur ses lèvres ; la blanche et virginale fourrure qui garnissait sa longue pelisse bleu clair mettait en relief la blancheur animée et vivante de son cou, autour duquel elle semblait tendrement s’enrouler comme d’elle-même ; et l’innocence à la fois sensible et naïve que respirait cette gorge blanche gardait tout son charme attrayant à côté de la pureté cristalline de la neige du dehors. En posant les écrins sur la table du bow-window, elle y laissa tomber ses mains, absorbée dans la contemplation de l’enclos blanc et silencieux qui constituait son univers visible.

M. Casaubon, qui s’était levé de bonne heure en se plaignant de palpitations, donnait audience dans la bibliothèque à son vicaire, M. Tucker. Célia n’allait pas tarder à venir, et durant les semaines suivantes il y aurait des visites de noces à faire et à recevoir, en un mot toute la suite de cette vie de transition qui semble faite pour répondre à l’excitation du bonheur conjugal naissant, et qui vous donne le sentiment d’une activité sans résultat, semblable à un rêve dont le rêveur commence à douter. Les devoirs de sa vie de femme, qui lui étaient apparus si importants avant le mariage, semblaient s’effacer avec les tentures et le paysage noyé de vapeurs. Les hauteurs distinctes, où elle s’attendait à planer dans une communion entière avec un autre, étaient devenues difficiles à apercevoir même en imagination ; la délicieuse confiance d’une âme se reposant sur une autre âme supérieure et parfaite s’était écroulée jusqu’à devenir un effort pénible, et alarmée par un pressentiment confus. Quand donc commenceraient ces jours de dévouement actif de la femme qui devait fortifier la vie de son mari et exalter la sienne propre ? Jamais peut-être de la façon dont elle les avait préconçus, mais de quelque façon pourtant.

En attendant, c’était la neige, et une voûte basse de vapeurs grises. C’était cette oppression écrasante d’une vie de femme riche, où tout se faisait pour elle et où personne ne demandait son aide, où elle devait péniblement garder comme une pure vision intérieure le sentiment d’une existence utile et multipliée, au lieu de recevoir du dehors les appels qui eussent donné un emploi à ses fortes aspirations. « — Que ferai-je ? — Tout ce que vous voudrez, ma chère ! » — Telle avait été sa courte histoire, depuis qu’elle avait cessé d’apprendre ses leçons le matin et d’étudier d’ineptes mélodies sur le piano abhorré. Le mariage, qui devait lui indiquer une direction sérieuse dans des occupations utiles et obligées, ne l’avait pas encore délivrée de l’oppressive liberté qui pèse sur la femme du monde ; il n’avait même pas rempli ses loisirs de la joie absorbante d’une tendresse sans contrainte. Sa florissante jeunesse était là dans un emprisonnement moral qui ne faisait qu’un avec le paysage glacial, incolore, borné, avec l’ameublement pâli, les livres toujours fermés et le cerf spectral dans son monde éteint et fantastique.

Pendant les premières minutes que Dorothée regarda au dehors, elle ne sentit que l’oppression morne des choses extérieures ; puis un douloureux souvenir lui revint, et, s’éloignant de la fenêtre, elle se mit à marcher par la chambre. Les pensées et les espérances qui peuplaient son âme la première fois qu’elle y était entrée, trois mois auparavant, n’existaient plus maintenant qu’à l’état de souvenirs : elle les jugeait comme nous jugeons des choses passées et fugitives.

Tous les souvenirs qu’elle en avait gardés étaient désenchantés, morts, comme un transparent qui n’est pas éclairé. Son regard errant alla enfin tomber sur le groupe des miniatures, et, là, du moins, elle vit quelque chose qui avait acquis une nouvelle vie et une signification nouvelle : c’était le portrait de la tante Julia, cette tante de M. Casaubon qui avait fait un mariage malheureux, la grand’mère de Will Ladislaw.

Dorothée pouvait maintenant se la représenter vivante, cette figure de femme si délicate, qui avait pourtant le regard ferme et une certaine étrangeté difficile à interpréter. Étaient-ce ses amis seulement qui avaient trouvé son mariage malheureux ? ou avait-elle fini par comprendre elle-même qu’elle s’était trompée, et goûté l’amertume des larmes dans le silence miséricordieux de la nuit ? Quels champs d’expérience Dorothée semblait avoir parcourus depuis qu’elle avait regardé ce portrait pour la première fois ! Elle se sentit un nouveau lien de sympathie avec lui, comme s’il avait une oreille pour l’entendre et pouvait la voir comme elle le regardait. Il y avait là une femme qui avait connu des souffrances dans le mariage. Mais non, les couleurs en devinrent soudain plus vives, les lèvres et le menton semblèrent s’agrandir, les cheveux et les yeux répandre de la lumière ; le visage avait pris quelque chose des traits d’un homme, et rayonnait sur elle avec ce regard concentré qui dit à celle sur qui il tombe, qu’elle est trop intéressante pour que le plus léger mouvement de sa paupière passe inaperçu. Cette ardente vision vint comme une douce lumière éclairer Dorothée ; elle se sentit sourire et, se détournant du portrait, s’assit, et leva les yeux comme si elle parlait à quelqu’un en face d’elle. Mais le sourire disparut pendant qu’elle continuait à réfléchir.

Tout à coup elle dit à haute voix :

— Oh c’était cruel de parier ainsi ! Que c’est triste ! que c’est affreux !

Elle se leva et, s’enfuyant de la chambre, traversa d’un pas rapide les corridors avec un besoin irrésistible d’aller retrouver son mari et de lui demander si elle pourrait lui être utile à quelque chose. Il lui semblait que toute sa tristesse du matin allait s’évanouir, si elle pouvait voir son mari heureux de sa présence.

Mais, lorsqu’elle fut en haut du sombre escalier de chêne, elle vit Célia qui montait, et, plus bas, M. Brooke échangeant des compliments et des paroles de bienvenue avec M. Casaubon.

— Dodo ! dit Célia de son petit ton de staccato tranquille ; puis elle embrassa sa sœur qui l’entoura de ses bras sans rien dire. Je crois bien qu’elles pleuraient un peu toutes deux furtivement, tandis que Dorothée descendait en courant l’escalier pour aller embrasser son oncle.

— Je n’ai pas besoin de demander comment vous allez, ma chère, dit M. Brooke après l’avoir baisée sur le front. Rome vous a réussi, à ce que je vois, bonheur, fresques, antiquités, etc. Eh bien, c’est charmant de vous voir de retour, et vous comprenez toutes les choses de l’art, maintenant, eh ? Mais Casaubon est un peu pâle, vous savez. C’est aller un peu trop loin aussi que de travailler si durement pendant ses vacances. Je l’ai fait moi-même à une époque de ma vie.

M. Brooke tenait encore la main de Dorothée, mais il s’adressait à M. Casaubon

— C’était à propos de topographie, de ruines, de temples… je croyais avoir découvert un fil nouveau, mais j’ai vu qu’après tout, cela ne mènerait à rien. Allez aussi loin que vous voudrez dans ce genre de choses, et il se peut que cela n’aboutisse à rien, vous savez.

Dorothée cependant regardait fixement son mari, anxieuse à l’idée que ceux qui le revoyaient, après une absence, découvraient peut-être en lui des signes dont elle ne s’était pas aperçue elle-même.

— Ce n’est rien qui doive vous alarmer, ma chère, dit M. Brooke remarquant son expression. Un peu de bœuf et de mouton opéreront bientôt en lui un changement favorable. C’était très bien d’être pâle pour poser en saint Thomas d’Aquin, vous savez. Nous avons reçu juste à temps votre lettre. Mais, quant à d’Aquin… aujourd’hui… il était un peu trop subtil, n’est-ce pas ?… Qui est-ce qui lit les livres de d’Aquin ?

— Ce n’est certainement pas un auteur qui convienne aux esprits superficiels, dit M. Casaubon supportant ces questions si inopportunes avec une patience pleine de dignité.

— Vous prendriez volontiers un peu de café, mon oncle ? demanda Dorothée, venant à son aide.

— Oui, allez avec Célia ; elle a de grandes nouvelles à vous apprendre. Je lui laisse le soin de tout vous dire.

Le boudoir bleu vert prit un aspect beaucoup plus gai quand Célia, enveloppée d’une pelisse pareille à celle de sa sœur, fut assise, examinant les camées avec une satisfaction tranquille.

— Est-ce joli d’aller à Rome en voyage de noces ? demanda Célia, son visage se colorant de cette soudaine et délicate rougeur à laquelle Dorothée était habituée de sa part dans les plus petites occasions.

— Cela n’irait pas à tout le monde, pas à toi, chérie, par exemple, dit Dorothée fort calme.

Personne ne saurait jamais ce qu’elle pensait d’un voyage de noce à Rome.

— Mistress Cadwallader dit que c’est une bêtise des mariés de faire de ces longs voyages de noce. Elle dit qu’ils se fatiguent à la mort l’un de l’autre, et ne peuvent se disputer à leur aise comme ils le feraient chez eux. Lady Chettam m’a dit qu’elle était allée à Bath après son mariage. — Il y avait certainement dans la couleur qui paraissait et disparaissait sur les joues de Célia, quelque chose de plus que sa rougeur habituelle.

— Célia ! que s’est-il donc passé ? dit Dorothée avec un accent où se révélait sa tendresse de sœur. As-tu réellement de grandes nouvelles à m’apprendre ?

— C’est parce que tu étais partie, Dodo. Alors sir James n’avait plus que moi à qui parler, dit Célia avec une certaine malice dans les yeux.

— Je comprends. C’est ce que j’ai toujours pensé et espéré, dit Dorothée prenant le visage de sa sœur entre ses mains et la regardant à moitié anxieuse.

Le mariage de Célia lui semblait une chose plus sérieuse qu’autrefois.

— Il n’y a que trois jours de cela, reprit Célia. Et lady Chettam est très bonne.

— Et tu es très heureuse ?

— Oui. Nous ne nous marierons pas tout de suite, parce qu’il faut tout préparer. Et puis je n’ai pas envie de me marier si vite, je trouve charmant d’être fiancés. Nous aurons toute notre vie ensuite pour être mariés.

— Je ne crois pas que tu puisses mieux trouver, Kitty. Sir James est un homme bon et honorable.

— Il a continué à s’occuper des chaumières, Dodo. Il te dira tout ce qu’il a fait depuis. Seras-tu contente de le voir ?

— Sans doute, je le serai ; peux-tu me demander cela !

— Je craignais seulement que tu ne fusses devenue si savante ! dit Célia.

Elle considérait la science de M. Casaubon comme une sorte de vapeur nuisible qui pourrait avec le temps absorber un corps voisin.


CHAPITRE VII


Un matin, quelques semaines après son retour à Lowick, Dorothée… mais pourquoi toujours Dorothée ? N’y avait-il donc, dans ce ménage, que son seul point de vue à considérer ? Pourquoi réserverions-nous tout notre intérêt, toute notre faculté de compréhension, aux jeunes créatures qui conservent un air florissant au milieu de leurs chagrins ? car celles-ci aussi se faneront et connaîtront les soucis usants et les souffrances d’un âge plus avancé, dont nous les encourageons à ne pas se préoccuper. En dépit de ses yeux clignotants, des loupes blanches que lui reprochait Célia, et de l’absence de rondeurs musculaires qui contristait sir James, M. Casaubon avait au cœur un foyer de sentiments intenses, une soif intellectuelle aussi insatiable que les appétits du reste des humains. Il n’avait, en se mariant, rien fait d’exceptionnel, rien que ce que la société sanctionne et considère comme une occasion de fleurs et de banquets. Il avait trouvé un beau jour qu’il n’y avait plus à différer dans ses intentions matrimoniales, et il s’était dit qu’en prenant femme, un homme bien posé devait désirer et choisir avec soin une jeune lady florissante — la plus jeune serait le mieux, parce qu’elle serait alors plus éducable et plus soumise, — d’un rang égal au sien, ayant des principes religieux, d’honnêtes penchants et l’intelligence saine. À une telle jeune fille, il ne manquerait pas d’assurer de beaux revenus, et ne négligerait aucun soin pour son bonheur ; en retour, il recevrait d’elle les joies de la famille et laisserait derrière lui cette copie de lui-même que les faiseurs de sonnets du XVIe siècle semblaient réclamer de tout homme avec tant d’insistance. Les temps étaient changés, et nul faiseur de sonnets n’avait insisté auprès de M. Casaubon, pour qu’il laissât au monde une copie de lui-même ; d’ailleurs, il n’était pas encore venu à bout de la copie de sa clef des mythologies ; mais il avait toujours eu l’intention de se mettre en règle avec la nature par le mariage ; et avec le sentiment de sa solitude, l’impression que les années fuyaient rapidement derrière lui, que le monde devenait plus obscur, était pour lui une raison de ne pas perdre plus de temps à se donner ces joies domestiques, avant que les années ne l’en privassent pour toujours.

En voyant Dorothée, il crut avoir trouvé plus même qu’il ne demandait : elle était capable d’être pour lui une aide véritable, qui le dispenserait de prendre un secrétaire payé, sorte de gens que M. Casaubon n’avait jamais employés et qui lui inspiraient une craintive méfiance. M. Casaubon sentait avec humeur qu’on s’attendait toujours à le voir donner des signes d’un puissant esprit. La Providence, dans sa bonté, l’avait pourvu de la femme qu’il lui fallait. Une jeune fille modeste, douée des capacités discrètes de son sexe, en état d’apprécier le mérite des autres, ne manquerait pas de trouver puissant l’esprit de son mari. La question de savoir si la Providence avait pris un soin égal de miss Brooke, en lui présentant M. Casaubon, était une idée qui ne pouvait lui venir. La société n’a jamais eu l’absurdité d’exiger qu’un homme se préoccupe autant des facultés qu’il possède pour rendre heureuse une charmante jeune fille, que des facultés de cette jeune fille pour le rendre heureux lui-même. Comme si un homme n’avait pas assez à faire de choisir sa femme, mais devait encore choisir le mari de sa femme ! Ou, comme s’il était tenu de se préoccuper, en sa propre personne, des grâces qu’il transmettra à sa postérité ! Quand Dorothée l’accepta avec effusion, M. Casaubon trouva la chose toute naturelle, et crut que son bonheur allait commencer.

Sa vie passée ne lui avait jamais fourni un grand avant-goût de bonheur. Pour connaître une joie intense, il faut, à défaut d’une forte charpente corporelle, posséder une âme enthousiaste. M. Casaubon n’avait jamais eu une forte charpente, et son âme était sensible sans être enthousiaste ; elle n’avait pas assez de ressort pour s’élancer jamais hors de sa propre conscience, et goûter des jouissances passionnées ; elle continuait à s’ébattre sur le sol marécageux où elle était née, songeant à ses ailes sans jamais s’envoler. Il était doué de ce caractère malheureux qui fuit la pitié et craint plus que tout d’être connu : une sorte de sensibilité fière et étroite qui n’a pas assez de grandeur pour se transformer en sympathie, et reste à trembler comme un fil dans les petits courants de la préoccupation personnelle, ou plutôt d’un égoïsme scrupuleux. Car M. Casaubon était rempli de scrupules ; il était capable de s’imposer de grandes privations ; il était résolu à être toujours homme d’honneur, selon le code ; aux yeux de tous les juges autorisés, il passerait toujours pour irréprochable. Il y était parvenu, dans sa conduite privée, mais la difficulté de rendre également irréprochable sa « Clef de toutes les mythologies » pesait comme du plomb sur son esprit ; et les brochures par lesquelles il voulait tâter le public et poser quelques notions fondamentales de son système, étaient loin d’avoir été comprises dans toute leur importance. Il soupçonnait l’archidiacre de ne pas les avoir lues ; il avait des doutes pénibles sur ce qu’en pensaient réellement les fortes têtes de Brasenose, et il était amèrement convaincu que sa vieille connaissance, Carps, était l’auteur de certain examen critique, qu’il tenait soigneusement enfermé sous clef dans un petit tiroir de son bureau, et aussi, sans en perdre un mot, dans un sombre recoin de sa mémoire. C’étaient là de dures impressions contre lesquelles il lui fallait lutter, et qui avaient amené chez lui cette amertume mélancolique, conséquence ordinaire des prétentions exagérées : sa foi religieuse même chancela, lorsque chancela sa confiance dans sa puissance de savant ; et les consolations que procure, dans la foi chrétienne, l’espérance de l’immortalité semblaient dépendre pour lui de l’immortalité de la « Clef de toutes les mythologies », laquelle n’était pas encore écrite. Pour ma part, je le plains profondément. C’est pour le moins un sort pénible que d’être versé dans les choses les plus élevées et pourtant de ne pas jouir d’être présent au grand spectacle de la vie et de ne jamais pouvoir se délivrer de son être borné, affamé, grelottant — de ne jamais être pleinement possédé de cette gloire que nous contemplons, — de ne jamais sentir notre conscience intime se transformer dans un élan d’extase pour devenir le feu vivifiant d’une pensée, l’ardeur d’une passion, l’énergie d’une action, mais de rester toujours un érudit sans inspiration, obscur et scrupuleux dans ses vues, ambitieux et timide à la fois.

À cet état mental qui avait commencé à se dessiner un quart de siècle déjà avant l’époque de notre récit, et à des sentiments ainsi tenus en bride, M. Casaubon avait songé à annexer le bonheur sous la forme d’une jeune et charmante femme ; mais, dès avant son mariage, ainsi que nous l’avons vu, il se trouva saisi d’un nouvel abattement, en sentant que sa nouvelle félicité ne le rendait pas heureux. D’instinct il aspirait déjà à retrouver ses anciennes et plus commodes habitudes. Et plus il s’enfonçait dans la vie conjugale, plus l’idée du devoir à remplir, des convenances à observer, dominait chez lui toute autre satisfaction. Le mariage, comme tout le reste, représentait surtout, pour lui, le respect des convenances extérieures, et Édouard Casaubon était toujours prêt à remplir toutes les exigences semblables d’une façon irréprochable. Le fait même d’introduire Dorothée dans son cabinet pour se faire aider d’elle, comme il en avait eu l’intention, avant son mariage, demandait un effort qu’il était toujours tenté de différer, et, sans l’insistance suppliante de sa femme, il ne s’y serait peut-être pas décidé. Mais elle avait réussi à établir, comme une chose toute naturelle, que tous les matins, de bonne heure, elle viendrait s’installer dans la bibliothèque, pour y procéder à un travail régulier, soit de copie, soit de lecture à haute voix.

Ce travail avait été facile à déterminer, car M. Casaubon s’était décidé à faire paraître immédiatement une nouvelle brochure, une petite monographie sur les mystères des Égyptiens, qui devait réfuter certaines assertions de Warburton. Les travaux préparatoires auxquels il se référait étaient fort étendus, mais toutefois pas absolument sans limites ; il s’agissait pour le moment de les rédiger dans la forme où ils auraient à affronter le jugement de la postérité, et d’abord celui plus redoutable encore de Brasenose. Ces productions, moins monumentales que sa grande œuvre, étaient toujours une cause d’agitation pour M. Casaubon ; sa digestion se ressentait des citations qui lui venaient à l’esprit, et des arguments dialectiques qui se contrecarraient dans son cerveau. C’est ainsi qu’il se trouvait à une des époques les plus occupées de sa vie.

Dorothée l’avait rejoint de bonne heure dans la bibliothèque, où il avait déjeuné seul. Célia, en visite à Lowick pour la seconde fois, la dernière probablement avant son mariage, attendait pendant ce temps sir James au salon.

Dorothée avait appris à lire les signes de l’humeur de son mari, et elle vit que la matinée était devenue plus sombre dans la bibliothèque, pendant la dernière heure qu’il venait d’y passer. Elle se dirigeait, sans rien dire, vers son pupitre, quand il l’appela, d’une voix faible, marquant qu’il s’acquittait d’un devoir désagréable.

— Dorothée, voici une lettre pour vous, qui était incluse dans une autre, adressée à moi.

C’était une lettre de deux pages, et elle regarda immédiatement la signature.

— M. Ladislaw ! Que peut-il avoir à me dire ? s’écria-t-elle d’un ton de joyeuse surprise. Mais, ajouta-t-elle, en se tournant vers M. Casaubon, j’imagine bien à quel propos il vous écrit !

— Lisez sa lettre, je vous prie, dit M. Casaubon, la désignant sévèrement du bout de sa plume et sans regarder Dorothée. Mais je puis bien vous prévenir tout de suite que je devrais écarter sa proposition, de venir nous voir ici. Je pense être suffisamment excusé, par mon désir de jouir enfin d’un laps de temps absolument libre de ces distractions qui ont été inévitables jusqu’ici, à l’abri surtout de certains visiteurs dont la vivacité exubérante fait que leur présence constitue une fatigue pour moi.

Il ne s’était pas produit de nouveau choc entre Dorothée et son mari depuis la petite explosion de Rome. Celle-ci avait laissé au cœur de Dorothée des traces si profondes, qu’elle avait trouvé plus facile d’étouffer son émotion que d’affronter le risque de lui laisser un libre cours. Mais cette crainte, produit de la mauvaise humeur, qu’elle pût désirer des visites désagréables à son mari, cette défense qu’il prenait gratuitement de lui-même, comme pour prévenir toute plainte égoïste de la part de sa femme, c’était là une blessure trop aiguë pour la ressentir avec calme et laisser à la réflexion le temps de l’effacer. Dorothée croyait autrefois que sa patience eût pu tout endurer avec John Milton, mais elle n’avait jamais imaginé que Milton se pût conduire ainsi, et, pour un instant, M. Casaubon lui fit l’effet d’être stupidement aveugle et odieusement injuste. La pitié, « cet enfant nouvellement né », qui devait peu à peu calmer plus d’un orage dans son cœur, n’était pas venue encore. Ses premiers mots prononcés d’un ton qui fit tressaillir M. Casaubon le forcèrent à la regarder et à rencontrer l’éclair de ses yeux.

— Pourquoi m’attribuez-vous le désir d’une chose quelconque qui pourrait vous déplaire ? Vous me parlez comme si vous aviez en moi un obstacle à combattre : attendez au moins que j’aie l’air de ne consulter que mon plaisir et pas le vôtre.

— Dorothée, vous êtes bien prompte, répondit nerveusement M. Casaubon. — Décidément cette femme était trop jeune pour ce formidable niveau d’épouse où il l’avait élevée, ou bien il l’eût fallu pâle, effacée, sans physionomie, disposée à accepter toutes choses établies.

— Je trouve que c’est vous qui avez été prompt dans vos fausses suppositions sur mes sentiments, dit Dorothée du même ton.

Le feu n’était pas encore apaisé dans son cœur, et elle trouvait odieux que son mari ne lui fît pas d’excuses.

— Nous n’en dirons pas davantage sur ce sujet, si vous voulez bien, Dorothée. Je n’ai ni loisirs ni énergie à consacrer à ce genre de débat.

M. Casaubon plongea sa plume dans l’encrier et fit mine de se remettre à écrire ; mais sa main tremblait si fort que les mots paraissaient écrits en caractères inconnus. Il y a des réponses qui, en détournant la colère, ne font que l’envoyer à l’autre bout de la chambre, et c’est chose exaspérante, dans la vie de ménage plus encore qu’entre philosophes, de voir couper court froidement à une discussion, quand on sent qu’on a toute la justice de son côté.

Dorothée laissa les deux lettres de Ladislaw, sans les lire, sur le bureau de son mari, et vint se mettre à sa place ordinaire, rejetant ces lettres, dans son dédain et son indignation, comme nous repoussons loin de nous une bagatelle qui nous a fait soupçonner d’une basse envie. Elle ne devinait pas de quelles sources cachées venait, à propos de ces lettres, la mauvaise humeur de son mari : elle ne savait qu’une chose, c’est qu’elles étaient la cause de l’offense qu’il lui avait faite. Elle se mit immédiatement au travail, et sa main ne trembla point ; tout au contraire, en transcrivant les citations qui lui avaient été désignées la veille, elle sentit qu’elle formait admirablement ses lettres, et il lui sembla qu’elle suivait plus clairement que de coutume la construction du latin qu’elle copiait, et commençait à le comprendre. Il y avait, dans son indignation, un sentiment de supériorité qui trouva une issue au dehors dans l’énergie de son écriture ; s’il avait dû se comprimer au dedans d’elle-même, n’aurait-il pas abouti à une voix claire de l’âme déclarant que « l’archange affable » d’autrefois, n’était qu’une pauvre créature ?

Ce calme apparent avait duré une demi-heure, et Dorothée n’avait pas levé les yeux, lorsqu’elle entendit la chute bruyante d’un livre sur le plancher ; se détournant aussitôt, elle vit M. Casaubon debout sur le marchepied de la bibliothèque, se cramponnant en avant, comme s’il était saisi d’un mal subit. Elle se leva précipitamment et d’un bond fut à lui : il faisait évidemment de violents efforts pour respirer. Montant sur un tabouret, elle s’approcha de lui et lui dit d’une voix où toute son âme se fondait dans une alarme de tendresse :

— Pouvez-vous vous appuyer sur moi, mon ami ?

Pendant deux ou trois minutes qui parurent interminables à Dorothée, il demeura muet, incapable de parler ou de bouger, faisant pour respirer des efforts convulsifs. Lorsqu’il put enfin redescendre les trois marches et retomba sur le fauteuil que Dorothée lui avait avancé au pied de l’échelle, il ne se débattait plus, mais paraissait sans force et près de s’évanouir. Dorothée tira violemment la sonnette, et l’on aida aussitôt M. Casaubon à gagner un lit de repos voisin ; il ne s’évanouit pas, et il revenait peu à peu à la vie, lorsque sir James entra. Il venait d’apprendre dans le vestibule que M. Casaubon avait eu une attaque dans la bibliothèque.

À son entrée, M. Casaubon put donner quelques signes de sa politesse habituelle, et Dorothée, qui, dans la réaction de sa première terreur, était restée agenouillée à pleurer près du canapé, se leva et proposa d’envoyer quelqu’un à cheval pour chercher un médecin.

Le maître d’hôtel ne se souvenait pas que son maître eût jamais eu besoin d’un médecin auparavant.

— Je vous engage à faire appeler Lydgate, dit sir James. Ma mère l’a fait venir pour elle et l’a trouvé remarquablement habile. Elle avait une pauvre opinion des médecins, en général, depuis la mort de mon père.

Dorothée consulta son mari, qui fit, sans pale’r, un signe d’approbation. M. Lydgate arriva merveilleusement vite ; le domestique de sir James Chettam envoyé en messager l’avait rencontré sur la route de Lowick, conduisant son cheval par la bride et marchant à côté de miss Vincy.

Célia, installée au salon, avait ignoré cette alarme jusqu’au moment où sir James vint la lui communiquer. Après les explications de Dorothée, il ne regarda plus le mal précisément comme une attaque, mais pourtant comme quelque chose du même genre.

— Pauvre chère Dodo ! C’est affreux, dit Célia, se sentant aussi attristée que son parfait bonheur pouvait le lui permettre. Ses petites mains étaient serrées l’une contre l’autre, prises entre celles de sir James, comme un bouton de fleur librement enveloppé de son calice. C’est bien affreux que M. Casaubon soit malade, quoique je ne l’aie jamais aimé. Et je trouve qu’il n’a pas de moitié assez d’affection pour Dorothée ; il en devrait pourtant avoir, car je suis bien sûre que personne d’autre n’eût voulu de lui. Croyez-vous que d’autres eussent voulu de lui ?

— J’ai toujours vu dans ce mariage un horrible sacrifice de la vie de votre sœur, dit sir James.

— Oui, mais la pauvre Dodo n’a jamais fait ce que font les autres, et je crois qu’elle ne le fera jamais.

— C’est une noble créature, dit le brave et loyal sir James. Il venait d’en avoir une nouvelle impression, quand il avait vu Dorothée passer son bras avec tendresse sous celui de son mari et tourner vers lui un regard empreint d’une inexprimable douleur. Il ne savait pas combien il entrait de repentir dans cette douleur.

— Oui, dit Célia, trouvant que c’était très bien à sir James de parler ainsi, mais faisant la réflexion qu’il n’aurait pas eu, lui, une vie très confortable avec Dodo. Dois-je aller la trouver ? Pensez-vous que je puisse lui être bonne à quelque chose ?

— Je crois que vous feriez bien d’aller la voir un instant, avant l’arrivée de Lydgate, dit sir James avec magnanimité. Mais n’y restez pas trop longtemps.

Après le départ de Célia, il se promena de long en large, en se rappelant ce qu’il avait éprouvé tout de suite lors des fiançailles de Dorothée, et ressentant comme un retour de son dégoût d’alors devant l’apathie de M. Brooke. Si Cadwallader, si tout le monde avait envisagé la chose comme lui, sir James, l’avait fait, on aurait pu empêcher le mariage. C’était mal de laisser ainsi une jeune fille disposer en aveugle de sa destinée, sans rien faire pour la sauver. Sir James avait cessé depuis longtemps de ressentir des regrets pour son compte : son cœur était satisfait de son engagement avec Célia. Mais il était d’une nature chevaleresque ; son amour dédaigné n’avait pas tourné à l’amertume : la mort en avait laissé derrière elle de doux parfums, des souvenirs flottants qui s’attachaient à Dorothée comme une consécration. Il pouvait demeurer pour elle un ami, un frère, et n’apporter à l’interprétation de sa conduite que la plus généreuse confiance.



CHAPITRE VIII


M. Casaubon n’eut pas de nouvelle attaque, et, au bout de peu de jours, il commença à reprendre sa vie normale. Mais Lydgate parut considérer le cas comme nécessitant beaucoup d’attention ; il restait longtemps assis auprès de son malade à l’observer. Aux questions que lui fit M. Casaubon sur son état, il répondit que la cause de sa maladie tenait à une faute commune aux hommes de science : une application trop forte et continue ; le remède était de se modérer dans son travail et de rechercher la variété dans ses délassements. M. Brooke, qui assistait à l’une de ces conversations, suggéra que M. Casaubon ferait bien de se mettre à pêcher comme Cadwallader, d’avoir un établi de tourneur, de fabriquer de petits objets, des pieds de table et ce genre de choses-là.

— En un mot, vous me recommandez de prendre les devants sur l’arrivée de ma seconde enfance, dit le pauvre Casaubon non sans quelque amertume. Ces choses-là, ajouta-t-il en regardant Lydgate, me distrairaient comme pourraient se distraire les prisonniers d’une maison de correction en nettoyant de l’étoupe.

— J’avoue, dit en souriant Lydgate, que la distraction est une prescription peu satisfaisante. C’est à peu près comme si on demandait aux gens de se maintenir en bonnes dispositions. Je devrais peut-être vous dire tout simplement de vous soumettre à vous ennuyer un peu, en supprimant quelque chose de votre travail habituel.

— Oui, oui, dit M. Brooke. Faites jouer Dorothée avec vous au trictrac, le soir. Il y a le volant aussi. Je me rappelle le temps où il était à la mode. Mais, au fait, vos yeux ne s’en accommoderaient peut-être pas, Casaubon. Il faut pourtant un peu de délassement, vous savez… Eh bien, pourquoi n’essayeriez-vous pas de quelque étude légère ? la conchyliologie, par exemple — cela doit être, il me semble, une étude facile — ou bien demandez à Dorothée de vous lire des choses légères : Smollet, Random, Humphrey Clinker. C’est peut-être un peu leste, mais elle peut tout lire maintenant qu’elle est mariée. Je me souviens d’en avoir ri aux larmes ; il y a un passage des plus drôles à propos des culottes d’un postillon… Nous n’avons plus tant d’humour aujourd’hui. J’ai passé par ces choses-là, moi, mais elles sont peut-être nouvelles pour vous.

— Aussi nouvelles que l’habitude de me nourrir de chardons, aurait pu répondre M. Casaubon, s’il n’avait écouté que son sentiment. Mais il se contenta de s’incliner d’un air résigné, avec tout le respect qu’il devait à l’oncle de sa femme, en faisant observer que les ouvrages en question avaient sans doute été une ressource pour un certain ordre d’esprits.

— Vous voyez, dit l’éminent magistrat à Lydgate après qu’ils eurent quitté la chambre, Casaubon a toujours été un peu étroit, et le voilà assez embarrassé, maintenant que vous lui défendez son travail habituel, qui doit être quelque chose de très profond, vous savez. Moi, je n’ai pas donné là dedans. J’ai toujours aimé le changement. Mais un clergyman est tenu d’un peu plus court. Que ne le nomme-t-on évêque à présent ? Il a fait pour Peel une excellente brochure. Il aurait là plus de mouvement et plus de surface ; il prendrait un peu d’embonpoint. Je vous recommande d’en causer à mistress Casaubon. Elle est assez intelligente pour tout comprendre, ma nièce. Dites-lui que son mari a besoin de gaieté et de distractions. Suggérez-lui des moyens de l’amuser.

Sans prendre l’avis de M. Brooke, Lydgate était déjà décidé à parler à Dorothée. Elle n’avait pas entendu son oncle formuler à bâtons rompus ses agréables conseils sur les nouvelles distractions à introduire à Lowick. Elle était, d’ailleurs, presque toujours auprès de son mari et les marques sincères de vive inquiétude, qu’amenait sur son visage et dans sa voix tout ce qui touchait le moral et la santé de M. Casaubon, constituaient un drame que Lydgate allait suivre avec intérêt. Il pensait bien qu’il ne faisait que son devoir en disant la vérité à Dorothée sur l’avenir probable de son mari ; mais il pensait aussi qu’il serait intéressant de causer confidentiellement avec elle. Un médecin, par le fait de ses études et de ses observations psychologiques, est trop facilement amené à faire de ces solennelles prophéties que la vie et la mort se chargent de confondre. Lydgate avait souvent exercé sa critique sur ces prédictions gratuites et il était résolu à s’en bien garder.

Au moment où il demandait à voir mistress Casaubon, qui était allée se promener, elle apparut avec Célia, le visage encore brillant de la lutte contre le vent de mars. Dorothée le fit entrer dans la bibliothèque, uniquement préoccupée de ce qu’il pouvait avoir à lui dire de son mari. C’était la première fois qu’elle pénétrait dans cette pièce depuis la maladie de M. Casaubon, et les domestiques n’en avaient pas ouvert les volets.

— Cette obscurité ne vous est pas désagréable ? dit Dorothée s’arrêtant debout au milieu de la chambre. Depuis que vous avez interdit les livres, la bibliothèque a été abandonnée. Mais j’espère que M. Casaubon y reviendra bientôt. N’est-ce pas que vous le trouvez mieux ?

— Oui, il se remet beaucoup plus vite que je ne le pensais d’abord. Il est presque revenu à son état normal.

— Vous ne craignez pas de retour de la maladie ? interrogea Dorothée dont l’oreille avait été prompte à saisir quelque réticence dans la voix de Lydgate.

— Ce sont des cas sur lesquels il est particulièrement difficile de se prononcer. Ce que je peux affirmer à coup sûr, c’est qu’il sera utile de bien surveiller M. Casaubon pour qu’il ne s’expose pas à une trop grande surexcitation nerveuse.

— Je vous supplie de me parler franchement, insista Dorothée. Je ne puis supporter l’idée qu’il pourrait y avoir quelque chose que je n’aie pas su, et dont la connaissance m’aurait fait agir différemment.

Ces mots lui échappèrent comme un cri : il était évident qu’ils venaient de trahir quelque expérience douloureuse encore récente.

— Asseyez-vous, ajouta-t-elle, en s’asseyant elle-même sur la chaise la plus rapprochée et en jetant loin d’elle son chapeau et ses gants, repoussant d’instinct toute étiquette lorsqu’une grave question de destinée était en jeu.

— Ce que vous dites là met fin à mon hésitation, dit Lydgate. C’est notre devoir, à nous, médecins, de prévenir autant que possible de semblables regrets. Mais je vous prie d’observer que la maladie de M. Casaubon est précisément un de ces cas sur l’issue desquels il est le plus difficile de se prononcer. Il peut vivre encore cinquante ans ou davantage, sans avoir une santé beaucoup plus mauvaise que par le passé.

Dorothée était devenue très pâle, et quand Lydgate se tut, elle reprit à voix basse :

— Vous voulez dire si nous sommes très prudents ?

— Oui, prudents à éviter toute excitation, toute application excessive.

— Il serait bien malheureux, s’il lui fallait renoncer à son œuvre, dit Dorothée, prévoyant aussitôt la possibilité d’un tel malheur.

— Je l’ai bien vu. La seule chose à faire est de chercher, par tous les moyens possibles, à modérer et à varier ses occupations. Grâce à un heureux concours de circonstances, il n’y a, comme je vous le disais, pas de danger immédiat à craindre de cette affection du cœur qui, je le crois, doit avoir été la cause de la dernière attaque. D’autre part, il se peut que le mal se développe plus rapidement : c’est un de ces cas où la mort est quelquefois subite. Il ne faut rien négliger et prendre garde à tout ce qui pourrait amener une crise fatale.

Il y eut quelques instants de silence pendant lesquels Dorothée resta assise comme si elle eût été de marbre ; et pourtant la vie était au dedans d’elle si intense à cette heure, que son esprit n’avait jamais encore, en un temps aussi court, franchi un aussi grand nombre de scènes et de spectacles différents.

— Aidez-moi, je vous en prie, dit-elle enfin de la même voix basse. Dites-moi ce que je puis faire.

— Que pensez-vous de voyages à l’étranger. Vous avez été dernièrement à Rome, je crois ?

Les souvenirs qui faisaient de cette idée une ressource absolument illusoire, créèrent comme un nouveau courant qui secoua Dorothée de sa pale immobilité.

— Oh ! pas cela, non ; ce serait pire que tout, fit-elle avec un désespoir presque enfantin, tandis que des larmes tombaient le long de ses joues. Rien ne pourra nous être utile, du moment qu’il n’y prend pas plaisir.

— Je voudrais vous avoir épargné ce chagrin, dit Lydgate profondément ému, mais s’étonnant de la manière dont s’était fait ce mariage. Une femme comme Dorothée était tout à fait en dehors de ses idées sur les femmes.

— Vous avez bien agi ; je vous remercie de m’avoir dit la vérité.

— Vous comprenez, du reste, que je ne dirai rien qui puisse éclairer M. Casaubon lui-même sur son état. Je crois désirable qu’il ne sache rien de tout cela, si ce n’est qu’il doit éviter tout excès et observer certaines règles. Un ennui, une émotion quelconques, seraient à craindre pour lui.

Lydgate se leva, et Dorothée se leva aussi, mécaniquement au même instant, détachant son manteau et le jetant loin d’elle, comme s’il l’étouffait. Il la salua et allait la quitter, lorsqu’une impulsion soudaine, qui se serait terminée par une prière si elle avait été seule, la fit s’écrier avec un sanglot dans la voix :

— Oh ! vous êtes un homme éclairé, je le sais. Vous n’ignorez rien de ce qui se rapporte à la vie et à la mort. Conseillez-moi ; pensez à ce que je puis faire. Il a travaillé toute sa vie en vue de cet unique but. Il ne se soucie pas d’autre chose. Et moi je ne me soucie pas d’autre chose non plus.

Bien des années après, Lydgate se rappelait encore l’impression qu’il avait eue de cet appel involontaire, ce cri d’une âme à une âme, entre lesquelles il n’y avait pas d’autre sentiment commun que celui qu’ils étaient deux natures du même ordre se mouvant dans le même milieu confus, dans la même vie tumultueuse, illuminée par instants d’une flamme incertaine et agitée. Mais que pouvait-il répondre, sinon qu’il reviendrait le lendemain voir M. Casaubon.

Après son départ, les larmes de Dorothée coulèrent abondamment et la soulagèrent de son étouffante oppression. Puis elle sécha ses yeux, se souvint qu’il ne fallait pas trahir son chagrin à son mari et fit du regard le tour de la chambre, s’apprêtant à dire au domestique de la ranger comme d’habitude, maintenant que M. Casaubon pouvait à tout moment désirer d’y revenir. Sur son bureau se trouvaient des lettres qui y étaient restées éparses depuis le jour de l’accident, entre autres les deux lettres de Ladislaw. Celle qui lui était adressée n’avait pas même été ouverte. Le souvenir de ces lettres était d’autant plus pénible à Dorothée, qu’elle attribuait à l’irritation qu’elle avait témoignée l’agitation de son mari et son attaque subite. Aussi n’avait-elle eu jusqu’ici aucune envie de lire ces lettres, non plus que d’aller les chercher dans la bibliothèque ; mais elle jugea qu’il était prudent de les soustraire à la vue de son mari : quelles qu’eussent été les causes de son mécontentement, il fallait, si possible, lui éviter tout nouvel ennui à ce sujet. Elle se mit donc à parcourir rapidement la lettre à lui adressée, afin de s’assurer s’il était ou non nécessaire d’écrire pour empêcher cette visite inopportune.

Will écrivait de Rome. Ses obligations envers M. Casaubon, disait-il, étaient trop réelles pour que tous remerciements ne semblassent pas déplacés. Pourrait-il, à moins d’être le misérable le plus dénué de cœur qui ait jamais rencontré une âme généreuse, ne pas lui en avoir une reconnaissance profonde ? Se répandre en paroles de remerciements, c’eût été comme de dire « Je suis honnête. » Mais Will reconnaissait enfin que son caractère avait besoin pour se former de connaître les difficultés de la vie et la lutte pour l’existence ; la générosité de son parent l’ayant jusqu’ici dispensé de toute peine, il espérait, en cessant d’y recourir, se corriger de certains défauts que M. Casaubon lui-même avait souvent relevés. Il n’avait qu’une manière de s’acquitter, si l’on pouvait jamais s’acquitter d’une telle dette : prouver à son bienfaiteur les bons effets de l’éducation qu’il avait reçue et renoncer désormais à des secours pécuniaires auxquels d’autres avaient plus de droits que lui-même. Il allait revenir en Angleterre pour tenter la fortune, comme tant d’autres jeunes gens qui portaient tout leur capital dans leur cerveau. Son ami Naumann l’avait prié de se charger du tableau de la Dispute, acheté par M. Casaubon, et que Will, avec la permission de ce dernier et de madame Casaubon, apporterait en personne à Lowick.

On pouvait, si c’était le cas, l’empêcher d’arriver mal à propos, en lui écrivant poste restante à Paris au cours de la quinzaine. À cette lettre il en joignait une autre pour Dorothée, dans laquelle il continuait une discussion sur l’art entamée avec elle à Rome ; puis, sous une forme alerte et vive, les mêmes remontrances à propos de son fanatisme de sympathie, la raillant de ce qu’elle n’avait pas assez de sagesse pour jouir tout bonnement et simplement des choses en elles-mêmes ; c’était enfin un débordement de sa jeune et exubérante nature, impossible à lire en ce moment pour Dorothée ; il lui fallait avant tout prendre un parti immédiat pour l’autre lettre, peut-être était-il encore temps d’empêcher Will de venir à Lowick. Dorothée finit par donner la lettre à son oncle qui se trouvait précisément là, en le priant de faire savoir à Will que M. Casaubon avait été malade et que sa santé ne lui permettait pas de recevoir de visite.

Personne de plus disposé à écrire une lettre que M. Brooke. La seule difficulté pour lui était de la faire courte.

— Certainement, ma chère, dit-il, j’écrirai. C’est un garçon fort intelligent, ce jeune Ladislaw ; je le crois en bon chemin de parvenir. Sa lettre est bien ; elle fait voir son opinion sur toutes choses. Je me charge de lui donner des nouvelles de Casaubon.

Mais le petit bout de la plume de M. Brooke était un organe pensant, développant sur le papier une foule de phrases généralement bienveillantes, avant que sa pensée intime pût s’en rendre bien compte. Que sa plume exprimât des regrets ou donnât des conseils, M. Brooke, en se relisant, avait toujours lieu d’être satisfait de sa prose, la chose qu’il fallait dire lui venant à souhait et amenant chez lui une suite d’idées auxquelles il n’avait jamais pensé auparavant. Dans le cas présent, sa plume imagina que c’était grand dommage que le jeune Ladislaw ne vînt pas dans le pays à ce moment de l’année, afin que M. Brooke pût faire plus ample connaissance avec lui et lui faire voir ses gravures italiennes longtemps négligées. Sa plume prenait un tel intérêt à ce jeune homme, qui commençait son chemin dans le monde avec tout un fonds d’idées nouvelles, qu’à la fin de la seconde page, elle avait persuadé à M. Brooke d’engager Ladislaw à venir à Tipton-Grange, puisqu’on ne pouvait le recevoir à Lowick. Et pourquoi pas ? Ils trouveraient une quantité de choses à faire ensemble ; on était à une époque toute particulière de progrès, l’horizon politique s’agrandissait. La plume de M. Brooke enfin se laissa aller à un petit discours qu’il avait dernièrement rédigé pour ce piètre organe de publicité intitulé le Pionnier de Middlemarch. Tout en cachetant sa lettre, M. Brooke se sentit envahi par toutes sortes de projets confus. Un jeune homme capable de donner une forme à ses idées, le Pionnier qu’ils achèteraient afin de frayer la voie à un nouveau candidat, ses documents utilisés… qui pourrait dire enfin ce qui en résulterait ? Puisque Célia allait se marier très prochainement, il serait toujours fort agréable d’avoir un jeune compagnon à table avec lui, au moins pour quelque temps.

Mais il s’en alla sans faire part à Dorothée du contenu de sa lettre ; elle était occupée auprès de son mari, et, dans le fait, ces choses étaient sans importance pour elle.


CHAPITRE IX


Lydgate, ce soir-là, parla de mistress Casaubon à miss Vincy, et appuya avec une certaine énergie sur le sentiment profond qu’elle paraissait avoir pour cet homme solennel, absorbé par l’étude et de trente ans plus vieux qu’elle.

— Elle est dévouée à son mari, c’est naturel, répondit Rosemonde, faisant voir par là que le dévouement était, pour elle, une conséquence nécessaire du mariage ; et cette idée parut à l’homme de science la plus jolie qu’une femme pût exprimer ; mais Rosemonde, pendant ce temps, songeait que ce n’était pas chose si mélancolique d’être châtelaine de Lowick, avec un mari menacé sans doute d’une mort prochaine… La trouvez-vous très jolie ?

— Elle est certainement belle ; mais je n’y ai jamais pensé, dit Lydgate.

— Ce serait, je suppose, contraire à votre profession, dit Rosemonde, dont le sourire laissa voir ses fossettes. Mais comme votre clientèle s’étend ! L’autre jour vous avez été appelé chez les Chettam, maintenant chez les Casaubon.

— Oui ! Mais, en vérité, j’aime moins à soigner ces malades-là que les pauvres gens. Il y a moins de variété dans les cas ; il faut supporter de leur part bien plus d’embarras, et écouter respectueusement débiter des sottises.

— Pas plus qu’à Middlemarch, dit Rosemonde. Et là au moins vous traversez de vastes galeries, et vous respirez partout un parfum de roses.

— Vous dites vrai, mademoiselle de Montmorency, fit Lydgate, inclinant la tête vers la table, et soulevant du quatrième doigt le délicat mouchoir qui sortait du ridicule de Rosemonde, comme pour jouir de son parfum, tout en la regardant avec un sourire.

Mais cette agréable et parfaite liberté, avec laquelle Lydgate papillonnait autour de la fleur de Middlemarch, ne pouvait pas durer éternellement. Il n’était pas plus possible, dans cette ville que dans une autre, de s’isoler au milieu du monde, et deux jeunes gens flirtant continuellement ensemble n’avaient aucun moyen d’échapper « aux embarras divers, aux charges, aux coups, aux chocs, aux poussées » au milieu desquels toute chose suit sa marche particulière. Tout ce que faisait miss Vincy devait infailliblement être remarqué ; et peut-être était-elle en ce moment plus particulièrement encore exposée aux regards des admirateurs et des critiques ; car mistress Vincy, après avoir fait quelque difficulté, s’était décidée à aller passer quelque temps avec Fred à Stone-Court ; c’était le seul moyen de contenter le vieux Featherstone et de surveiller Mary Garth, en qui elle voyait une bru de moins en moins désirable, à mesure que Fred revenait à la santé.

La tante Bulstrode, par contre, vint un peu plus souvent dans Lowick Gate voir Rosemonde, maintenant qu’elle était seule. Mistress Bulstrode avait une sincère affection pour son frère ; elle pensait toujours qu’il eût pu faire un meilleur mariage, mais elle voulait du bien à ses enfants. Or mistress Bulstrode était intimement liée, de longue date, avec mistress Plymdale. Elles avaient à peu près les mêmes goûts, en matière d’étoffes, de services de porcelaine et de pasteurs ; elles se confiaient mutuellement leurs petits soucis de santé et de ménage ; une certaine supériorité du côté de mistress Bulstrode, plus de sérieux dans le caractère, plus de respect pour l’intelligence, la possession d’une maison hors ville, donnaient plus de couleur à leurs entretiens, sans pour cela nuire à leur intimité.

Mistress Bulstrode, au cours d’une de ses visites du matin à mistress Plymdale laissa échapper qu’elle ne pouvait pas rester plus longtemps, parce qu’elle allait voir la pauvre Rosemonde.

— Pourquoi dites-vous pauvre Rosemonde ? interrogea mistress Plymdale, petite femme dégourdie, aux yeux ronds, ressemblant à un faucon apprivoisé.

— Elle est si jolie, et elle a été élevée avec tant de légèreté. Sa mère, vous le savez, y a toujours apporté cette insouciance qui me fait si peur pour les enfants.

— Eh bien, Henriette, si j’ai mon opinion à donner, dit mistress Plymdale énergiquement, tout le monde aurait cru, je dois l’avouer, que vous et Bulstrode seriez enchantés de ce qui est arrivé, car vous avez tout fait pour mettre M. Lydgate en avant.

— Que voulez-vous dire, Célina ? fit mistress Bulstrode avec une naïve surprise.

— Rien ; mais, pour ce qui regarde Ned, je dois au ciel une sincère reconnaissance. Il serait certainement plus en état que bien d’autres d’entretenir une telle femme ; mais ce que je lui souhaite, c’est d’en chercher une ailleurs. Une mère n’en a pas moins toujours des inquiétudes. Du reste, si j’étais obligée de parler, je vous dirais que je n’ai jamais aimé voir arriver des étrangers dans une ville.

— Ce n’est pas mon avis, Célina ; M. Bulstrode aussi était un étranger. Abraham et Moïse étaient des étrangers dans la terre promise, et on nous enseigne à prendre soin des étrangers. Et surtout, ajouta mistress Bulstrode, après une courte pause, lorsqu’ils sont irréprochables.

— Je ne parlais pas au sens religieux, Henriette ; je parlais en mère.

— Célina, vous ne m’avez certainement jamais rien entendu dire contre le mariage d’une de mes nièces avec votre fils.

— Oh ! c’est la vanité qui fait agir miss Vincy, je suis sûre que ce n’est pas autre chose. Il n’y avait pas un jeune homme, à Middlemarch, assez bien pour elle ; je l’ai entendu dire, ou à peu près, à sa mère. Ce n’est pas là un esprit chrétien, il me semble. Mais, aujourd’hui, d’après tout ce qu’on raconte, elle a trouvé aussi fier qu’elle.

— Vous ne voulez pas dire qu’il y ait quelque chose entre Rosemonde et M. Lydgate ? dit mistress Bulstrode, passablement mortifiée de sa propre ignorance.

— Est-il possible que vous n’en sachiez rien, Henriette !

— Oh ! je sors si peu, et je n’aime pas les commérages ; je n’entends absolument rien dire. Vous voyez tant de gens que je ne vois pas. Votre cercle est un peu différent du nôtre.

— Oui, mais il s’agit de votre nièce, et du grand favori de M. Bulstrode ; c’est le vôtre aussi, j’en suis sûre, Henriette ! Je pensais, il y a quelque temps, que vous l’aviez en vue pour Kate, quand elle serait un peu plus âgée.

— Mais je ne crois pas, interrompit mistress Bulstrode, qu’il puisse rien y avoir de sérieux pour le moment ! Mon frère me l’eût certainement dit.

— Eh bien, chacun juge à sa manière, mais ce que je sais, moi, c’est que personne ne peut voir miss Vincy et M. Lydgate ensemble, sans les prendre pour des fiancés. Toutefois ce n’est pas mon affaire. Voulez-vous que je relève pour vous le patron des mitaines ?

En sortant de cet entretien, mistress Bulstrode se rendit chez sa nièce avec un poids nouveau sur le cœur. Elle était fort bien mise ; mais, en voyant Rosemonde qui venait de rentrer et s’avançait au-devant d’elle en robe de promenade, elle ne put s’empêcher de remarquer avec une nuance d’amertume que sa nièce portait une toilette presque aussi coûteuse que la sienne. Mistress Bulstrode était une édition féminine et réduite de son frère : elle n’avait rien de la pâleur et de la voix éteinte de son mari. Son regard était bon et honnête, et son langage exempt de circonlocutions.

— Vous êtes seule, je vois, ma chère, dit-elle en regardant gravement autour d’elle dans le salon où elles entraient ensemble. Rosemonde devina, à n’en pas douter, que sa tante avait quelque chose de particulier à lui dire, et elles s’assirent à côté l’une de l’autre. Cependant la ruche intérieure du chapeau de Rosemonde était si jolie qu’il était impossible de n’en pas désirer une pareille pour Kate, et les yeux passablement aiguisés de mistress Bulstrode se promenaient, tout en parlant, sur ce charmant tour ruché.

— Je viens d’apprendre à l’instant quelque chose qui vous concerne et qui m’a beaucoup surprise, Rosemonde.

— Qu’est-ce donc, ma tante ? Les yeux de Rosemonde erraient sur le grand col brodé de sa tante.

— Je puis à peine le croire, que vous soyez fiancée sans que je le sache, sans que votre père m’en ait rien dit.

Ici, les yeux de mistress Bulstrode finirent par s’arrêter sur Rosemonde, qui rougit vivement et dit :

— Je ne suis pas fiancée, tante.

— Comment se fait-il donc que tout le monde le dise, que ce soit l’entretien de toute la ville ?

— L’entretien de toute la ville, ce n’est pas grand’chose, je pense, dit Rosemonde intérieurement ravie.

— Oh ! ma chère, faites attention ; ne faites pas fi de vos voisins. Souvenez-vous que vous venez d’avoir vingt-deux ans, et que vous n’aurez pas de fortune : votre père est hors d’état, j’en suis sûre, de vous faire une dot. M. Lydgate est très versé dans les travaux intellectuels, et plein de moyens je sais que cela a beaucoup d’attrait. J’aime beaucoup, moi-même, à causer avec ces hommes-là, et votre oncle en fait grand cas. Mais sa profession, dans cette ville, c’est quelque chose de bien maigre. Sans doute il ne faut pas s’attacher uniquement aux intérêts de cette vie, mais il est également rare qu’un médecin ait des convictions religieuses, il a l’intelligence trop fière. Et vous, de votre côté, vous n’êtes pas faite pour épouser un homme pauvre.

— M. Lydgate n’est pas un homme pauvre, ma tante. Il a de très hautes relations de famille.

— Il m’a dit lui-même qu’il était pauvre.

— Cela vient de son habitude de voir des gens qui vivent sur un grand pied.

— Ma chère Rosemonde, vous ne devez pas songer à vivre sur un grand pied.

Rosemonde baissa les yeux, et se mit à jouer avec son ridicule. Ce n’était pas une jeune fille violente, et elle n’avait jamais de réponses tranchantes, mais elle avait bien l’intention de vivre comme il lui plairait.

— Ainsi, c’est donc vrai, dit mistress Bulstrode en regardant gravement sa nièce. Vous pensez à M. Lydgate ; il y a quelque chose entre vous sans que votre père le sache ! Soyez franche, ma chère Rosemonde, M. Lygdate vous a demandée en mariage ?

Rosemonde éprouvait un sentiment très pénible. Elle avait toujours été parfaitement tranquille sur le sentiment qu’elle inspirait à Lydgate et sur ses intentions mais, maintenant que sa tante lui posait la question, elle souffrait de ne pouvoir répondre : oui. Son orgueil en était blessé, mais son empire ordinaire sur elle-même lui vint en aide.

— Je vous prie de m’excuser, tante. C’est un sujet dont je préférerais ne pas parler.

— Vous ne donneriez pas votre cœur à un homme, sans la certitude de l’épouser, je veux le croire, ma chère. Et songez aux deux excellents partis que vous avez refusés, je le sais, — et il y en a un qui est encore tout à votre portée, si vous ne persistez pas à le rejeter. J’ai connu une jeune fille d’une très grande beauté qui a fini par se très mal marier, en agissant ainsi. M. Ned Plymdale est un gentil jeune homme — il y a des gens qui le trouveraient de belle mine ; il est fils unique, et une grande affaire comme la leur vaut bien mieux qu’une profession libérale. Non pas que le mariage soit tout. Je voudrais vous voir chercher d’abord le royaume de Dieu. Mais une jeune fille devrait toujours rester maîtresse de son cœur.

— Si cela était, je ne le donnerais certainement jamais à M. Ned Plymdale. Je l’ai déjà refusé. Si j’aimais, j’aimerais du premier coup, et mon amour ne changerait jamais, dit Rosemonde, avec le sentiment de jouer avec grâce son rôle d’héroïne de roman.

— Je vois ce qu’il en est, ma chère, dit mistress Bulstrode d’une voix mélancolique en se levant pour sortir. Vous avez laissé votre cœur se donner, sans rien recevoir en retour.

— Pas du tout, ma tante, dit énergiquement Rosemonde.

— Alors, vous êtes donc bien convaincue que M. Lydgate a pour vous un sérieux attachement.

Les joues de Rosemonde brûlaient d’une rougeur persistante, et elle se sentait profondément mortifiée. Elle préféra se taire, et sa tante se retira d’autant plus convaincue de la vérité de l’histoire.

Dans les choses indifférentes et du monde, M. Bulstrode était disposé à faire ce que sa femme souhaitait, et, cette fois, sans lui donner ses raisons, elle le pria de tâcher de découvrir, à la première occasion, dans un de ses entretiens avec Lydgate, si ce dernier avait l’intention de se marier bientôt. Le résultat de cette enquête fut négatif. En répondant à toutes les questions contradictoires de sa femme, M. Bulstrode montra bien que Lydgate n’avait pas parlé comme un homme qui aurait quelque attachement devant se terminer par un mariage. Dès lors mistress Bulstrode sentit qu’elle avait un devoir sérieux à remplir, et elle se ménagea bientôt un tête-à-tête avec Lydgate, dans lequel elle passa, de ses questions sur la santé de Fred Vincy et de l’expression de son intérêt sincère pour la nombreuse famille de son frère, à des remarques générées sur les dangers auxquels leur établissement dans le monde expose les jeunes gens. Les jeunes hommes, dit-elle, tombaient souvent dans le désordre, vous causaient de gros ennuis, et vous récompensaient bien mal de tous les sacrifices d’argent qu’on avait faits pour eux ; et, quant à une jeune fille, elle était exposée à bien des incidents qui pouvaient mettre obstacle à ses projets d’avenir.

— Surtout si elle est remplie d’attraits, et que ses parents voient beaucoup de monde, dit mistress Bulstrode. Les hommes ont des attentions pour elle, l’accaparent pour le seul plaisir du moment, et cela éloigne d’autres prétendants. Je trouve que c’est assumer une lourde responsabilité, monsieur Lydgate, que de mettre obstacle aux perspectives d’avenir d’une jeune fille.

Ici, mistress Bulstrode fixa ses yeux sur lui avec une intention évidente d’avertissement, sinon de blâme.

— Certainement, fit Lydgate en la regardant, peut-être même en la fixant un peu à son tour. D’un autre côté, il faut qu’un homme soit un bien grand fat pour s’imaginer qu’une jeune fille ne pourra recevoir ses attentions sans s’éprendre de lui, ou sans le donner à croire aux autres.

— Oh ! monsieur Lydgate, vous connaissez très bien vos avantages. Vous savez que nos jeunes gens d’ici ne pourraient rivaliser avec vous. En fréquentant assidûment une maison, vous pouvez rendre très difficile, sinon même impossible, l’établissement d’une jeune fille, et l’empêcher d’accepter les demandes qui se présentent.

Lydgate fut moins flatté de la reconnaissance de ses avantages sur les Orlandos de Middlemarch qu’ennuyé de l’intention facile à deviner de mistress Bulstrode. Quant à elle, satisfaite d’avoir mis dans son langage toute l’énergie et toute l’habileté nécessaires, ne doutant pas d’avoir été comprise, elle détourna la conversation.

Les Proverbes de Salomon nous disent qu’un palais malade ne trouve partout que grossière farine d’orge ; ils auraient pu nous dire que, de même, une conscience mal à l’aise croit partout surprendre des insinuations. Quand le lendemain, M. Farebrother, prenant congé de Lydgate dans la rue, lui dit qu’ils se rencontreraient sans doute, le soir, chez Vincy :

— Non, répondit brièvement Lydgate ; il avait à travailler, il renoncerait désormais à sortir le soir.

— Ah ! vous allez vous attacher au mât, hein ! et vous êtes en train de vous boucher les oreilles, dit le vicaire. Eh bien, si vous ne voulez pas vous laisser séduire par les sirènes, vous avez raison de prendre vos précautions à temps.

Quelques jours auparavant, Lydgate n’aurait rien vu de plus dans ces mots que la façon habituelle de s’exprimer du vicaire. Mais ils lui semblèrent aujourd’hui renfermer une insinuation, de nature à le confirmer dans l’idée qu’il avait agi vraiment à l’étourdi et qu’on avait pu se méprendre sur ses intentions. Non pas Rosemonde, pensait-il, elle avait pris tout cela aussi peu sérieusement que lui-même. Pour tout ce qui regardait les rapports de société, elle était douée d’une finesse et d’un tact exquis ; mais les gens au milieu desquels elle vivait n’étaient que des lourdauds et des fâcheux. L’erreur du moins n’irait pas plus loin. Il résolut, et il tint sa résolution, de ne plus aller chez M. Vincy que pour affaires.

Rosemonde devint très malheureuse. La contrariété qu’avaient commencé à éveiller en elle les questions de sa tante, alla croissant, et croissant, jusqu’à devenir, au bout de dix jours, pendant lesquels elle ne vit pas Lydgate, une véritable terreur, à la pensée du néant qui allait peut-être se creuser devant elle, pressentiment de cette éponge fatale toujours prête à effacer à si bon marché les espérances humaines. Le monde revêtirait pour elle une tristesse nouvelle, comme un désert dont les charmes d’un magicien n’auraient fait un jardin que pour un instant. Dans cette initiation à la douleur de l’amour déçu, elle sentait que pour nul autre homme désormais elle ne pourrait plus élever de ces délicieuses et aériennes constructions imaginaires, comme celles qui l’avaient enchantée pendant ces six derniers mois. La pauvre Rosemonde en perdit l’appétit ; elle se sentait abandonnée comme Ariane, une charmante Ariane de comédie, délaissée sur la route, avec toutes ses malles remplies de toilettes, et sans espoir de trouver un fiacre.

Il y a, de par le monde, différentes mixtures merveilleuses qui sont toutes également appelées amour, et réclament le privilège des sublimes transports, excuse (dans la littérature et au théâtre) de tous les actes possibles. Rosemonde ne songea, heureusement, à commettre aucun acte de désespoir ; elle lissa ses cheveux blonds aussi admirablement que de coutume et garda un calme plein de fierté. Ce qu’elle pouvait supposer de moins pénible en ce moment, c’était une intervention quelconque de sa tante Bulstrode en vue d’empêcher les visites de Lydgate : tout valait mieux que de l’indifférence de sa part. Tous ceux qui s’imaginent que dix jours sont un laps de temps trop court, non pas pour tomber dans l’amaigrissement, le dépérissement ou autres effets palpables de la passion, mais pour parcourir tout le cercle spirituel des conjectures, des alarmes et de la déception, ceux-là ignorent ce qui peut se passer dans les loisirs élégants de l’âme d’une jeune lady.

Le onzième jour pourtant, lorsque Lydgate quitta Stone-Court, mistress Vincy le pria de faire savoir à son mari qu’il s’était produit un changement marqué dans l’état de M. Featherstone, et qu’elle l’engageait à venir à Stone-Court le jour même. Lydgate aurait pu aller trouver M. Vincy à son bureau ou laisser quelques lignes à sa porte. Ces simples moyens ne lui vinrent pas apparemment à l’esprit, d’où nous pouvons conclure qu’il n’avait pas une forte répugnance à se présenter chez M. Vincy à une heure où celui-ci n’était pas chez lui, et à s’acquitter de sa commission auprès de sa fille. Un homme peut sans doute, pour plus d’un motif, priver les autres de sa compagnie, mais le plus sage lui-même ne serait peut-être pas flatté de n’être regretté de personne. Ce serait une manière toute trouvée de substituer élégamment de nouvelles habitudes aux anciennes, que d’échanger avec Rosemonde quelques propos légers sur son renoncement à la dissipation, sur sa ferme résolution de s’imposer de longs jeûnes, sevrés de tous accents mélodieux. Les réflexions du premier moment sur les causes qui avaient pu amener les allusions de M. Bulstrode s’étaient peu à peu perdues, il faut l’avouer aussi, comme un fin réseau de cheveux emmêlés, dans le tissu plus substantiel de ses pensées.

Miss Vincy était seule ; elle rougit si fort, en voyant entrer Lydgate, qu’il éprouva un embarras correspondant, et qu’au lieu d’entamer avec elle la conversation sur un ton badin, il lui parla aussitôt du motif qui l’amenait, et la pria, d’un air cérémonieux, de vouloir bien transmettre le message à son père. Rosemonde dont la première impression avait été que son bonheur lui revenait, fut amèrement froissée des manières de Lydgate ; sa rougeur avait disparu ; elle se chargea froidement de la commission, sans ajouter une parole inutile et sans quitter des mains un petit ouvrage au crochet qui lui permettait de ne pas regarder Lydgate plus haut que le menton. Dans toutes les fautes, le commencement est certainement la moitié du tout. Après être resté assis un long moment à jouer avec sa cravache, sans savoir que dire, Lydgate se leva pour partir ; et Rosemonde, toute nerveuse de la lutte que se livraient en elle la mortification et le désir de ne pas se trahir, laissa dans son saisissement tomber son ouvrage et se leva aussi machinalement. Lydgate se baissa pour ramasser le crochet. Il se trouva, en se relevant, très près d’un adorable petit visage posé sur un long cou blanc, qu’il avait été habitué à voir obéir aux mouvements onduleux les plus parfaits d’une grâce sûre d’elle-même. Mais, lorsqu’en ce moment il leva les yeux, il y vit comme un tremblement de désespoir qui le toucha d’une façon toute nouvelle ; son regard, comme un éclair, interrogea Rosemonde. Elle était, à cet instant-là, aussi naïve, aussi naturelle qu’elle l’avait jamais été, quand elle n’avait que cinq ans ; elle sentait que les larmes lui étaient venues aux yeux, et qu’elle eût en vain essayé de faire autre chose que de les y laisser, comme des gouttes d’eau posées sur une fleur bleue, ou de leur permettre de descendre le long de ses joues comme elles voudraient.

Ce moment de sincérité fut comme le fin contact d’une plume qui détermine la cristallisation : de ce qui n’était que coquetterie, il fit de l’amour. Rappelez-vous que l’homme qui contemplait ces « ne m’oubliez pas » sous leur rosée, avait le cœur très prompt et très chaud. Il ne sut jamais ce que devint le petit ouvrage qu’il avait ramassé ; une idée venait de traverser tous les replis de son cœur, une idée dont l’effet miraculeux fut de réveiller en lui la puissance de l’amour passionné, qui y sommeillait enseveli, non pas dans un sépulcre fermé, mais sous le tertre le plus mince, le plus facile à percer. Les mots qu’il lui adressa étaient brusques et saccadés ; mais l’accent dont il les prononça les fit résonner comme un ardent et suppliant aveu.

— Qu’y a-t-il ? Vous avez de la peine. Dites-moi ce que c’est, je vous en prie.

Jamais encore pareils accents ne s’étaient adressés à Rosemonde. Comprit-elle les mots qu’il venait de lui dire ? je n’en sais rien ; mais elle regarda Lydgate et les larmes tombèrent le long de ses joues. Quelle réponse aurait pu valoir ce silence ?

Un élan de tendresse s’empara de Lydgate, illuminé de la conviction soudaine que le bonheur de cette jeune et douce créature dépendait de lui ; oubliant tout le reste, il l’entoura de ses bras, d’une étreinte à la fois protectrice et compatissante — il avait l’habitude d’être compatissant avec les faibles et les malheureux, — et il baisa chacune des deux grosses larmes : c’était une singulière façon, mais, en tout cas, une façon expéditive d’arriver à une explication. Rosemonde ne se fâcha pas, elle se recula seulement un peu, remplie d’un timide bonheur, et Lydgate s’asseyant à côté d’elle put enfin lui parler plus clairement. Rosemonde eut à faire sa petite confession, laissant échapper, sans compter, sous l’impulsion qui la dominait, des mots de gratitude et de tendresse. Au bout d’une demi-heure, quand Lydgate quitta la maison Vincy, c’était un homme lié pour la vie ; son âme ne lui appartenait plus, mais à la femme à laquelle il s’était engagé.

Il revint dans la soirée pour parler à M. Vincy, qui venait de rentrer de Stone-Court avec la certitude qu’il ne tarderait pas à apprendre le décès de M. Featherstone. L’heureux mot de « décès » qui lui était venu si à propos à la pensée avait animé et monté ses esprits plus haut que leur niveau ordinaire du soir. Le mot juste est toujours une force, il communique à nos actions son caractère déterminé. Envisagée comme un « décès », la mort du vieux Featherstone prenait un aspect exclusivement légal, si bien que M. Vincy pouvait y penser tout en tapotant sa tabatière, sans perdre de sa joviale humeur, sans avoir même à manifester aucune affectation intermittente de solennité, et M. Vincy détestait également la solennité et l’affectation. A-t-on jamais vu quelqu’un atterré de la mort d’un testateur dont il hérite, on chanter un hymne funèbre sur le titre qui lui assigne une propriété ? M. Vincy était, ce soir-là, disposé à considérer toutes choses à un point de vue jovial ; il fit même remarquer à Lydgate qu’après tout Fred avait hérité de la constitution physique de la famille, et serait bientôt redevenu le beau garçon d’avant sa maladie ; et, quand on lui demanda son consentement aux fiançailles de Rosemonde, il le donna avec une étonnante facilité, passant immédiatement à des considérations générales sur les agréments du conjungo pour les jeunes gens et les jeunes filles, et déduisant apparemment de tout cela la nécessité d’absorber une plus forte dose de punch.



CHAPITRE X


Le sentiment de superbe confiance que le maire fondait sur l’insistance de M. Featherstone à garder auprès de lui Fred et sa mère, était bien peu de chose comparé à toutes les passions qui s’agitaient à cette heure dans l’âme des plus proches parents du vieillard. Depuis qu’il était alité, ceux-ci devenaient plus nombreux chaque jour et lui donnaient des preuves plus évidentes de leur manière de comprendre les liens de famille. Jamais insecte importun, dont la cuisinière se débarrasse avec de l’eau bouillante, ne fut plus mal venu sur un foyer, que ces insectes particuliers, parents et héritiers du sang des Featherstone, ne l’avaient été au foyer du pauvre Pierre, tant qu’il habitait son fauteuil dans le parloir lambrissé. Le frère Salomon et la sœur Jane étaient riches, et bien que le vieillard les reçût toujours avec sa brutalité ordinaire, ils ne pensaient pas que leur frère, en accomplissant l’acte solennel de son testament, pût négliger les droits primordiaux de la richesse. Au moins n’avait-il jamais été assez inhumain pour les bannir de sa demeure, dont il était au contraire tout naturel qu’il eût tenu à l’écart le frère Jonas et la sœur Marthe, et les autres qui n’avaient pas l’ombre de droits équivalents. Ils connaissaient la maxime de Pierre que l’argent était un bon œuf, qu’il fallait mettre dans un nid chaud.

Mais le frère Jonas, la sœur Marthe, et tous les exilés indigents, considéraient les choses à un autre point de vue. Il paraissait probable aux plus pauvres et aux moins favorisés que Pierre, n’ayant rien fait pour eux pendant sa vie, se souviendrait d’eux à son dernier moment. Jonas assurait que les hommes aimaient à surprendre par leurs testaments, et, d’après Marthe, personne n’aurait lieu de s’étonner s’il laissait la meilleure partie de sa fortune à ceux qui l’espéraient le moins. Si leur frère, leur propre frère, ne changeait rien à son testament, c’est que peut-être il avait une réserve d’argent en dehors des dispositions déjà prises. Dans tous les cas, il y aurait là, sur les lieux, quelques-uns des membres de la famille les plus directs pour faire bonne garde contre ceux qui n’avaient pas les mêmes droits. On avait vu des exemples de ces testaments fabriques ou dictés de force, qui faisaient passer à de faux légataires l’avantage de vivre sur les biens du défunt. Ce ne serait pas la première fois qu’on aurait surpris de ces parents éloignés détournant ainsi les choses à leur profit, et ce pauvre Pierre qui était là étendu sans secours ! Il fallait absolument que quelqu’un restât en sentinelle à demeure. Sur ce point ils étaient tous d’accord, et avec eux les neveux, nièces et cousins. Tous ces parents avaient le sentiment très positif qu’il y avait là un intérêt de famille à défendre et considéraient comme un devoir élémentaire de se montrer à Stone-Court.

La sœur Marthe, autrement dit mistress Cranch, qui habitait les Chalky-Flats, et était atteinte d’un commencement d’asthme, ne pouvait entreprendre le voyage ; mais son fils, le propre neveu du pauvre Pierre, la remplacerait avantageusement, et veillerait ce que son onde Jonas n’abusât pas d’une façon déloyale des choses invraisemblables qui semblaient pourtant devoir arriver. En un mot, ce sentiment général coulait dans le sang des Featherstone, que chacun devait surveiller tous les autres et qu’il serait bon, en outre, que chacun de ceux-ci se rappelât que le Tout-Puissant le surveillait lui-même.

Stone-Court voyait donc constamment arriver et repartir l’un ou l’autre des membres de la famille ; et Mary Garth avait la tâche désagréable de porter leurs messages à M. Featherstone, qui ne voulait en recevoir aucun et la faisait redescendre avec la mission plus désagréable encore de les congédier tous. À la tête du ménage elle se croyait tenue de les engager à prendre quelque chose, et elle consultait volontiers mistress Vincy pour ces petites collations servies au rez-de-chaussée, maintenant que M. Featherstone gardait le lit.

— Oh ! ma chère ! conseillait la généreuse mistress Vincy, il faut faire les choses le mieux possible, quand il s’agit de la dernière maladie et d’une propriété ! Dieu sait que je ne leur dispute pas les jambons de la maison ; seulement gardez le meilleur pour le jour de l’enterrement. Ayez toujours en réserve du veau farci et un beau morceau de fromage. Il faut s’attendre à tenir maison ouverte pendant ces dernières maladies.

Mais quelques-uns des visiteurs vinrent et ne repartirent pas, après ce bon traitement de veau et de jambon, le frère Jonas par exemple.

Le frère Jonas, peu considéré dans le monde en raison du rang inférieur qu’il y occupait, vivait uniquement d’un métier dont il avait la modestie de ne pas se vanter, mais qui ne réclamait pas sa présence à Brassing, tant qu’il avait un bon coin pour s’abriter et qu’il était bien pourvu de nourriture. Il adopta le coin de la cuisine, d’abord parce qu’il le préférait, et aussi parce qu’il ne tenait pas à se trouver à côté de Salomon, sur le compte duquel son opinion fraternelle était très arrêtée. Assis dans un excellent fauteuil, revêtu de ses meilleurs habits, ayant toujours sous les yeux la vue de la bonne chère, il éprouvait le sentiment confortable d’être sur les lieux, évoquant d’agréables images du dimanche et du cabaret de l’Homme Vert. Il informa Mary Garth qu’il ne s’éloignerait pas du voisinage de Pierre, tant que ce pauvre homme serait encore du monde. Les membres les plus gênants d’une famille sont en général les gens d’esprit ou les idiots. Jonas était l’homme d’esprit parmi les Featherstone ; il plaisantait avec les servantes quand elles venaient près du foyer, mais il paraissait regarder Mary Garth comme un caractère suspect et il la suivait d’un œil froid.

Mary eût supporté ces deux yeux-là avec une facilite relative : mais ils n’y étaient pas seuls ; le jeune Cranch qui, ayant fait le voyage depuis les Chalky-Flats pour représenter sa mère et surveiller son oncle Jonas, trouvait également de son devoir de s’établir dans la cuisine, afin de tenir compagnie à son oncle. Le jeune Cranch n’était pas tout à fait au point intermédiaire entre l’homme d’esprit et l’idiot ; il penchait légèrement vers le dernier de ces deux types et louchait d’une façon à hisser dans le doute tout ce qui se rapportait à ses sentiments, sinon qu’ils n’étaient pas d’une nature puissante. Dès que Mary Garth entrait à la cuisine et que M. Jonas Featherstone commençait à la suivre de ses yeux froids et soupçonneux, le jeune Cranch tournait immédiatement la tête dans la même direction, semblant insister pour qu’elle remarquât la façon dont il louchait. C’en était trop vraiment pour la pauvre Mary ; parfois, elle en prenait de l’humeur, d’autres fois au contraire elle y perdait son sérieux.

Un jour même, elle ne put résister au plaisir de raconter la scène de la cuisine à Fred, qui s’y rendit tout aussitôt, sans paraître y aller exprès. Mais à peine eût-il fait face à ces deux paires d’yeux, qu’il lui fallut se précipiter par la porte la plus rapprochée pour se laisser aller, au milieu des terrines de la laiterie voisine, à un rire qui résonna sourdement contre les murailles et qu’on put parfaitement entendre de la cuisine. Il s’échappa par une autre porte, mais M. Jonas, à qui Fred venait d’apparaître pour la première fois avec ses longues jambes, son teint blanc et ses traits délicats, ne manqua pas d’exercer ses sarcasmes, avec tout l’esprit dont il était susceptible, sur les avantages extérieurs de ce jeune homme, alliés à des facultés morales de l’ordre le plus infime.

— Hé ! Tom ! Vous ne portez pas, vous, de ces nobles culottes de gentleman, vous n’avez pas à montrer ces belles longues jambes, dit Jonas à son neveu en clignant de l’œil, pour indiquer qu’il y avait quelque chose de plus dans ses remarques, que leur côté incontestable. Tom se regarda, mais il n’est pas sûr qu’il fut enchanté de ses avantages moraux et qu’il n’eût pas préféré les longues et fines jambes de son vicieux rival et la coupable élégance de ses culottes.

Dans le salon il y avait aussi constamment des paires d’yeux à l’affût, et de vrais parents empressés à jouer le rôle de sentinelles. La plupart arrivaient, restaient pour le lunch, et repartaient ; mais le frère Salomon et la dame qui avait été Jane Featherstone pendant vingt-cinq ans avant d’être mistress Waule, trouvèrent bon d’être là tous les jours pendant des heures, sans autre occupation précise que d’observer cette rusée Mary Garth (si habile qu’on ne pouvait la trouver en faute), et de montrer à l’occasion des velléités de grimaces larmoyantes — témoignage de leur aptitude à répandre des torrents dans une saison plus humide — à la pensée qu’il ne leur était pas permis d’entrer dans la chambre de M. Featherstone.

L’aversion du vieillard pour ses parents semblait augmenter à mesure qu’il était moins capable de prendre plaisir à leur lancer des traits mordants. Trop faible pour piquer de ses sarcasmes, il n’en avait qu’une plus forte dose de venin accumulé dans le sang.

Les parents, de leur côté, se méfiant des messages qui leur étaient transmis par l’intermédiaire de Mary Garth, s’étaient présentés en personne à la porte de la chambre à coucher, tous deux en noir, mistress Waule avec un mouchoir déplié entre les mains, et tous deux avec le teint coloré d’un pourpre violet de demi-deuil ; mistress Vincy avec ses joues vermeilles et ses rubans roses était en train d’administrer un cordial à leur frère, et Fred, le vicieux jeune homme au teint blanc, se prélassait dans un large fauteuil.

À peine le vieux Featherstone eut-il aperçu ces personnages funèbres apparaissant en dépit de ses ordres, que la rage le prit, une rage plus puissante que le cordial. Étendu sur une chaise longue et soutenu sur son séant par des coussins, il avait toujours à sa portée sa canne à pomme d’or ; se saisissant de cette arme, il la brandit en avant et en arrière aussi loin qu’elle put aller, comme pour mettre en fuite ces affreux spectres, s’écriant d’une voix rauque :

— Arrière, arrière, mistress Waule !… — Arrière Salomon !

— Oh ! frère, mon frère Pierre ! commença mistress Waule.

Mais Salomon étendit la main pour l’arrêter. C’était un homme à large face, de soixante-dix ans environ, avec de petits yeux vagues ; il avait le caractère plus doux et il se croyait beaucoup plus profond que son frère Pierre. Il ne risquait certainement pas d’éprouver jamais de déceptions de la part de ses semblables ; car ceux-ci ne pouvaient guère être plus avides de gain et plus hypocrites qu’il ne les en soupçonnait.

— Frère Pierre, dit-il d’un ton doucereux en même temps que grave et cérémonieux, je ne fais que mon devoir en vous parlant aujourd’hui des Trois-Clos et des affaires du manganèse. Le Tout-Puissant suit ce qui pèse sur mon âme.

— Alors il en sait plus long que je n’en veux savoir, répliqua Pierre, en déposant sa canne comme pour indiquer une trêve qui ne manquait pas non plus d’un certain air de menace ; car il retourna cette arme de façon à se faire une massue de la pomme d’or en cas de lutte plus rapprochée, regardant d’un air dur la tête chauve de Salomon.

— Mon frère, il y a des choses dont vous pourrez vous repentir de ne pas m’avoir parlé, dit Salomon, n’osant toutefois s’avancer. Je pourrais veiller auprès de vous cette nuit, et Jane aussi veillerait volontiers, et vous n’auriez qu’à choisir votre temps pour me parler, ou me laisser parler.

— Oui, je choisirai mon temps et vous n’avez pas besoin de m’offrir le vôtre.

— Mais vous n’aurez pas le choix pour l’heure de votre mort, mon frère, reprit mistress Waule de sa voix sourde et mielleuse. Et quand vous serez étendu et privé de la parole, vous serez peut-être fatigué des étrangers qui vous entourent, et vous penserez à moi et à mes enfants…

Ici, sa voix se brisa sous l’impression de la pensée touchante qu’elle attribuait à son frère privé de la parole.

— Non, je ne le ferai pas. Je ne penserai à aucun du vous. J’ai fait mon testament.

Puis il tourna la tête du côté de mistress Vincy et avala un peu de sa potion.

— Il y a des gens qui rougiraient de se substituer à d’autres dont c’est le droit légitime, dit mistress Waule en tournant ses yeux étroits dans la même direction.

— Oh ! ma sœur, dit Salomon avec une douceur ironique, nous ne sommes pas, vous et moi, assez distingués, assez beaux, assez instruits. Nous devons être humbles et céder le pas aux gens plus huppés que nous.

Fred ne se contint plus ; se levant et regardant M. Featherstone il lui dit :

— Faut-il que nous quittions la chambre, ma mère et moi, monsieur, afin de vous laisser seul avec vos amis ?

— Asseyez-vous, je vous dis, répliqua le vieux Featherstone avec aigreur. Restez où vous êtes. Adieu, Salomon, ajouta-t-il en secouant sa perruque et essayant vainement d’agiter encore son bâton. Adieu, mistress Waule, et ne revenez plus.

— Je serai au rez de-chaussée, mon frère, quoi qu’il arrive, dit Salomon. Je ferai mon devoir et il faudra voir ce que permettra le Tout-Puissant.

— Oui, en fait de propriétés sortant des familles, continua mistress Waule, et là surtout où il y a des jeunes gens rangés à pousser. Mais je plains ceux qui ne sont pas ainsi et je plains leurs mères. Adieu, mon frère Pierre !

— Souvenez-vous que c’est moi qui suis l’aîné après vous, mon frère, et que j’ai toujours prospéré dans mes affaires, exactement comme vous, et que j’ai déjà acquis des terres au nom de Feathertone, dit Salomon, comptant beaucoup sur cette réflexion comme une de celles qui pourraient lui revenir pendant les veilles de ses nuits. Mais je vous dis adieu pour le moment.

Ils n’en vinrent pas moins quotidiennement à Stone-Court, où ils restaient assis à leur poste, entretenant parfois à voix basse de ces dialogues traînants où la remarque et la réponse alternent à longs intervalles. Mais leur temps de garde dans le salon s’animait quelquefois par la présence de nouveaux hôtes. Maintenant que Pierre Featherstone était confiné dans sa chambre, on pouvait discuter de ses biens avec toutes les lumières que fournissaient les environs. Quelques voisins de la campagne ou de Middlemarch exprimaient leur sympathie pour la famille et épousaient ses intérêts contre les Vincy ; certaines visites féminines étaient même émues jusqu’aux larmes dans leurs conversations avec mistress Waule, en se souvenant qu’elles aussi s’étaient vues désappointées jadis par des codicilles et des mariages. Ces conversations s’arrêtaient court comme un orgue dont on laisse tomber le soufflet, dès que Mary entrait, et tous les yeux se dirigeaient sur elle comme sur une légataire possible ou comme sur une personne qui avait l’accès des coffres-forts.

Mais les hommes plus jeunes, parents ou amis de la famille, étaient disposés à admirer en elle, dans cette lumière problématique, une jeune fille d’une conduite parfaite et capable de devenir, au bout du compte, un assez bon parti au milieu de toutes les chances qui flottaient autour d’elle. Elle avait donc sa part de compliments et d’attentions polies.

Surtout de la part de M. Borthrop Trumbull, célibataire et commissaire-priseur distingué du pays, très mêlé aux ventes de terrains et de bétail : en réalité, un homme fait pour le public, dont le nom s’étalait sur des placards affichés dans un rayon fort étendu et qui pouvait avoir de bonnes raisons de plaindre ceux qui ne le connaissaient pas. C’était un petit-cousin de Pierre Featherstone, qui l’avait toujours traité avec plus d’aménité que les autres membres de la famille en considération de son utilité dans les questions d’affaires ; et dans les instructions relatives à son enterrement que le vieillard avait dictées lui-même, M. Trumbull était désigné comme l’un des porteurs de la bière. M. Borthrop Trumbull, était exempt de basse cupidité, mais il possédait le sentiment sincère de son propre mérite et la conviction de l’emporter sur ses compétiteurs en cas de rivalité. Or, s’il se trouvait que Pierre Featherstone eût, la bonne chère âme, fait preuve de générosité en sa faveur, il n’aurait rien à dire, lui Trumbull, sinon qu’il ne l’avait jamais flatté, qu’il l’avait simplement conseillé de son mieux dans la mesure de son expérience, une expérience qui s’appuyait sur plus de vingt années de pratique. Son admiration, loin de se concentrer uniquement sur lui-même, s’était habituée, tant dans l’exercice de sa profession que dans la vie privée, à estimer volontiers toutes choses à une haute valeur. Il était amateur de belles phrases et ne se servait jamais d’un langage commun sans se reprendre aussitôt ; il avait le débit élevé, aimait à prédominer, se promenait ou se tenait debout la plupart du temps, tirant son gilet par le bas ou le rajustant rapidement de l’index, de l’air d’un homme qui tient fortement à son opinion, et, pour compléter chacune de ces opérations de toilette, ne manquant jamais de jouer vigoureusement avec les volumineux cachets de sa chaîne de montre. Il y avait parfois une certaine férocité dans son maintien ; mais cela tenait surtout aux opinions erronées dont tant de gens sont imbus qu’ils mettent à une rude épreuve la patience d’un commissaire-priseur d’un peu d’instruction et d’expérience. Homme du monde et homme public, c’était en un mot un homme honorable, ne rougissant pas de sa profession, et convaincu que le célèbre Peel (aujourd’hui sir Robert), s’il lui était présenté, ne pourrait mettre en doute son importance.

— Je ne craindrais pas une tranche de ce jambon et un verre de cette ale, miss Garth, si vous voulez bien me le permettre, dit-il en entrant au parloir à onze heures et demie, après avoir eu le privilège exceptionnel de voir le vieux Featherstone, et en venant se placer le dos à la cheminée entre mistress Waule et Salomon. Il n’est pas nécessaire que vous vous dérangiez pour cela, je vais sonner.

— Pardon, dit Mary, j’ai un ordre à donner.

— Eh bien, monsieur Trumbull, vous êtes hautement favorisé, dit mistress Waule.

— Quoi ! d’avoir vu le vieillard ? Ah ! voyez-vous, c’est qu’il a toujours eu une jolie confiance en moi.

Ici, le commissaire-priseur se pinça les lèvres et fronça le sourcil d’un air méditatif.

— Est-il permis à tout le monde de demander ce qu’a dit un frère ? commença Salomon tout bas d’un ton d’humilité où il voulait mettre une finesse extraordinaire.

— Oh oui, il est permis à tout le monde de le demander, dit M. Trumbull d’un ton de bonne humeur un peu tranchant. Il est permis à tout le monde d’interroger. Il est permis à tout le monde de donner à ses remarques un tour interrogatif ; et la sonorité de sa voix s’élevait avec son éloquence.

— Je ne serais pas fâché d’apprendre qu’il ait pensé à vous, monsieur Trumbull. Je n’ai jamais été contre les méritants. Ce sont ceux qui ne méritent rien que je combats.

— Ah ! voilà, voilà ! dit M. Trumbull d’une façon significative. On ne peut nier que des gens non méritants se soient déjà trouvés légataires et même légataires universels. Il en est ainsi avec les dispositions testamentaires.

— Voulez-vous dire comme une chose certaine, monsieur Trumbull, que mon frère ait légué sa propriété en dehors de notre famille, demanda mistress Waule sur laquelle, étant donnée sa disposition naturelle au découragement, ses paroles venaient de produire un effet accablant.

— On ferait tout aussi bien de laisser tout de suite ses terres aux pauvres que de les laisser à de certaines gens, observa Salomon, voyant que la question de sa sœur ne recevait pas de répons.

— Comment, la terre de Blue-Coat ? insista mistress Waule. Oh ! monsieur Trumbull, vous ne voulez pas dire cela ? Ce serait se révolter à la face du Tout-Puissant qui l’a toujours fait prospérer.

Tandis que mistress Waule parlait, M. Borthrop Trumbull, quittant sa place près de la cheminée, se dirigea vers la fenêtre, rajustant le col de sa cravate et promenant ses doigts dans ses favoris et dans les boucles de sa chevelure. Il s’arrêta près de la table à ouvrage de miss Garth, ouvrit un livre qui s’y trouvait et en lut le titre à haute voix avec une énergie pompeuse comme s’il l’offrait à la vente :

Anne de Geierstein (il prononçait ieersteen) — ou la Fille du brouillard — par l’auteur de Wawerley ! Puis, tournant la page « Près de quatre siècles se sont écoulés depuis que les événements rapportés dans cet ouvrage se passèrent sur le continent… »

À ce moment le domestique parut avec un plateau, si bien que l’orateur fut dispensé de répondre à mistress Waule. Celle-ci et Salomon observaient, pendant ce temps, les mouvements de M. Trumbull, convaincus dans leur for intérieur qu’une haute instruction faisait le plus grand tort aux affaires sérieuses ; M. Trumbull ne savait en réalité rien du tout du testament du vieux Featherstone, mais on n’aurait jamais pu, sur quelque sujet que ce fût, lui faire avouer son ignorance.

— Je ne prendrai qu’une vraie bouchée de jambon et un verre d’ale, dit-il d’une façon rassurante. Comme un homme qui a beaucoup d’affaires publiques, je prends un morceau sur le pouce, là où je peux. Je parierais pour la supériorité de ce jambon-là sur tous les jambons des Trois-Royaumes, ajouta-t-il en avalant quelques morceaux avec une alarmante précipitation. Il est meilleur à mon avis que les jambons de Freshitt-Hall, et je me crois bon juge.

— Il y a des personnes qui préfèrent les jambons avec moins de sucre, dit mistress Waule. Mais mon pauvre frère les voulait toujours avec du sucre.

— Si quelqu’un en réclame du meilleur, libre à lui ; mais, Dieu me bénisse ! quel fumet ! Je serais heureux de m’en procurer de cette qualité, c’est tout ce que je sais. — Il y a une certaine satisfaction pour un gentleman… Et M. Trumbull prononça ces paroles bien senties comme donnant là un précieux avis… Il y a une certaine satisfaction pour un gentleman à présenter un pareil jambon sur sa table.

M. Trumbull avait ces allures et cette franchise de gestes qui distinguent les races prédominantes du Nord.

Vous avez là un ouvrage intéressant, à ce que je vois, miss Garth, dit-il, quand Mary fut rentrée. C’est par l’auteur de Wawerley, c’est-à-dire par sir Walter Scott. J’ai moi-même acheté un de ses ouvrages, une publication tout à fait remarquable intitulée Ivanhoë. Nous n’aurons pas de longtemps, je crois, d’écrivains qui l’emportent sur lui, il ne sera pas de sitôt surpassé, à mon avis. Je lisais justement un passage au commencement d’Anne de Ieersteen cela débute bien. — Avec M. Borthrop Trumbull, dans sa vie privée comme dans ses affiches, les choses ne commentaient jamais, elles « débutaient ». — Vous aimez la lecture, à ce que je vois. Êtes-vous abonnée à notre bibliothèque de Middlemarch ?

— Non, dit Mary. C’est M. Fred Vincy qui m’a apporté ce livre.

— Je suis moi-même grand amateur de livres, reprit M. Trumbull, je n’ai pas moins de deux cents volumes reliés et je me flatte qu’ils sont tous bien choisis. J’ai aussi des tableaux de Murillo, de Rubens, Teniers, Titien, Van Dyck et autres. Je serais heureux de vous prêter tel ouvrage qu’il vous plaira de m’indiquer, miss Garth.

— Je vous suis très obligée, dit Mary sortant à la hâte, mais j’ai bien peu de temps pour lire.

— Je serais tenté de croire que mon frère a fait quelque chose pour elle dans son testament, murmura Salomon en tournant la tête du côté où Mary venait de disparaître.

— Sa première femme était cependant un maigre parti, objecta mistress Waule. Elle ne lui a rien apporté, et cette jeune fille n’est que sa nièce, et très fière avec cela ; et mon frère lui a toujours payé ses gages.

— Une fille sensée, malgré tout, à mon avis, dit M. Trumbull en achevant sa bière et en se relevant avec un geste énergique pour tirer son gilet. Je l’ai observée pendant qu’elle préparait une médecine avec des gouttes. Elle fait attention à ce qu’elle fait, monsieur. C’est un grand point chez une femme, et un grand point pour notre ami, là-haut, pauvre chère âme ! Un homme dont la vie est de quelque importance doit considérer sa femme comme une garde pour lui ; c’est ce que je ferais si je me mariais ; et je crois avoir vécu seul assez longtemps pour ne pas me tromper sur ce point. Il y a des hommes qui sont forcés de se marier pour élever leur situation. Mais, quand j’en viendrai là, moi, il fera beau le voir. On pourra regarder et me le dire. Je vous souhaite le bonjour, mistress Waule ; bonjour, monsieur Salomon. Je souhaite que nous nous revoyions sous des auspices moins mélancoliques.

Quand M. Trumbull se fut retiré avec un salut élégant, Salomon se pencha vers sa sœur :

— Vous pouvez tenir pour certain, Jane, que mon frère a laissé une grosse somme à cette fille.

— Tout le monde le croirait, à entendre parler M. Trumbull, dit Jane. Puis, après une pause elle reprit : — Comme si on ne pouvait pas se confier à mes filles pour verser des gouttes !

— Les commissaires-priseurs ont la parole vive, dit Salomon. Ce n’est pas pour dire que Trumbull n’ait pas fait sa fortune.


CHAPITRE XI


Cette nuit-là, après minuit, Mary releva la garde qui veillait dans la chambre de M. Featherstone et resta assise toute seule auprès de lui jusqu’aux premières heures du jour. Elle remplissait volontiers ce devoir où elle trouvait quelque douceur, malgré l’humeur chagrine du vieillard chaque fois qu’il réclamait ses soins. Il y avait des moments de repos où elle pouvait rester parfaitement tranquille à jouir du silence, et de la lumière à peine naissante du dehors. Le feu rouge et brillant avec ses doux pétillements ressemblait à une existence calme et solennelle, indépendante des passions mesquines, des convoitises misérables, de l’indigne et forcenée poursuite de l’incertain qui excitait journellement son mépris. Mary aimait la compagnie de ses pensées, et elle pouvait s’amuser beaucoup assise ainsi à l’aube, les mains sur ses genoux ; ayant eu dès son enfance de fortes raisons de croire que toutes choses ne s’arrangeraient probablement pas dans la vie pour sa satisfaction particulière, elle ne perdait pas son temps à s’étonner du fait et à s’en désoler. Elle en était déjà venue à considérer la vie comme une espèce de comédie où elle avait pris la fière, ou plutôt la généreuse résolution de ne pas jouer de rôle bas ou hypocrite. Mary aurait pu tomber dans une sorte de cynisme si elle n’avait pas eu des parents qu’elle honorait et dans son cœur un trésor d’affection reconnaissante d’autant plus prêt à déborder qu’elle avait appris à ne pas avoir de prétentions déraisonnables.

En veillant cette nuit-là, elle repassa dans son esprit, comme de coutume, les incidents de la journée ; un sourire de gaieté se dessinait souvent sur ses lèvres à l’idée des scènes bizarres auxquelles elle assistait et que son imagination rendait plus plaisantes encore. Que tous ces gens étaient ridicules avec leurs illusions, se figurant que leurs mensonges étaient opaques, tandis que ceux du reste de l’humanité étaient transparents, s’imaginant qu’il leur était donné, à eux seuls, de paraître roses sous une lampe qui éclaire jaune l’univers entier.

Pourtant elle ne trouvait pas absolument comiques certaines illusions dont elle se rendait bien compte. Elle avait observé assez attentivement le vieux Featherstone pour être convaincue que les Vincy risquaient fort d’être déçus, tout aussi bien que les parents qu’il tenait à distance, malgré l’empressement du vieillard à les avoir toujours autour de lui. Elle n’avait que du dédain pour la crainte si évidente de mistress Vincy de la voir rester un instant seule avec Fred ; mais elle ne songeait pas moins avec anxiété au chagrin et à la déception de Fred, si son oncle finissait par le laisser aussi pauvre que devant.

Elle pouvait bien prendre Fred pour l’objet de ses railleries quand il était présent, mais elle ne pouvait se réjouir de ses folies, quand il n’était plus là.

Ses pensées cependant lui tenaient bonne compagnie. Un esprit jeune, vigoureux, et que la passion ne domine pas, trouve profit à faire connaissance avec la vie et étudie ses propres ressources avec intérêt. Mary avait en elle un grand fonds de gaieté. La vue de ce vieillard sur son lit de moribond ne troublait sa pensée d’aucun sentiment pathétique ou solennel. Il est plus facile d’affecter de tels sentiments que de les éprouver sincèrement pour une personne âgée dont l’existence n’est visiblement plus qu’un reste de vices. Elle n’avait jamais connu que les côtés désagréables de M. Featherstone : il n’était pas fier d’elle, et, à ses yeux, elle n’était bonne qu’à lui rendre service. S’inquiéter pour une âme qui ne fait que vous harceler et vous brutaliser est un mérite à laisser aux saints et aux saintes de cette terre ; et Mary n’en était pas une. Elle ne lui avait jamais répondu une parole blessante, elle l’avait soigné fidèlement : c’était le plus qu’elle pouvait faire. Le vieux Featherstone lui-même n’était pas le moins du monde inquiet de son âme et il avait refusé de s’en entretenir avec M. Tucker.

Cette nuit-là, il ne s’était pas fâché une seule fois ; il était pendant les deux premières heures resté parfaitement tranquille, lorsque Mary l’entendit enfin faisant résonner son trousseau de clefs contre la boîte d’étain qu’il gardait toujours dans son lit à côté de lui — Vers trois heures, il lui dit d’une façon étonnamment distincte :

— Missy, venez ici.

Mary obéit et vit qu’il avait déjà sorti la boîte de métal hors des draps, et qu’il en avait choisi la clef. Il ouvrit alors la boîte et, en tirant une autre clef, il regarda fixement Mary avec des yeux qui semblaient avoir repris toute leur intensité d’autrefois :

— Combien y en a-t-il dans la maison ? demanda-t-il.

— Vous voulez parler de vos parents, monsieur, dit Mary accoutumée à la façon de s’exprimer du vieillard.

Il fit un signe d’assentiment, et elle poursuivit :

— M. Jonas Featherstone et le jeune Cranch couchent ici.

— Oh ! oh !… Ils sont collés ici, hein ?… et le reste ? Ils viennent tous les jours, je gage… Salomon, et Jane… et tous les jeunes… Ils viennent, guettant, calculant, et additionnant ?

— Ils ne viennent pas tous les jours. M. Salomon et mistress Waule sont ici tous les jours, et les autres de temps en temps.

Le vieillard l’écouta avec une grimace, puis, reprenant son expression ordinaire :

— Ils n’en sont que plus fous. Vous, écoutez-moi, missy. Il est trois heures du matin, et j’ai toutes mes facultés aussi nettes que jamais. Je connais ma fortune, je sais où mon argent est placé et tout le reste. Et j’ai tout préparé pour pouvoir changer mes dispositions et faire ce qui me plaira au dernier moment. Vous entendez, missy ? Je suis en possession de toutes mes facultés.

— Eh bien, monsieur ? dit Mary avec calme.

Alors il baissa le ton d’un air de finesse plus profonde.

— J’ai fait deux testaments, et je vais en brûler un. Maintenant, faites ce que je vous dis. Voici la clef de mon coffre-fort, qui est là dans cette armoire. Poussez fortement d’un côté de la plaque de cuivre sur le dessus jusqu’à ce qu’elle s’ouvre comme un verrou. Vous pourrez alors mettre la clef dans la serrure de devant et la tourner. Faites cela d’abord, vous prendrez ensuite le papier qui est sur le dessus — Dernières volontés — c’est imprimé en gros.

— Non, monsieur, dit Mary d’une voix ferme. Je ne puis faire cela.

— Vous ne pouvez le faire ? Mais je vous l’ordonne, dit le vieillard dont la voix commençait à trembler de colère an choc de cette résistance.

— Je ne puis toucher à votre coffre-fort ni à votre testament. Je dois me refuser à tout ce qui pourrait m’exposer vraiment au soupçon des autres.

— Je vous dis que je suis dans mon bon sens. Ne ferai-je pas ce qui me plaît à mon dernier moment ? J’ai fait exprès deux testaments… Prenez la clef, vous dis-je.

— Non, monsieur, je ne le ferai pas, dit Mary sans bouger. Sa répugnance et sa résolution ne faisaient qu’augmenter.

— Je vous dis qu’il n’y a pas de temps à perdre.

— Je n’y puis rien, monsieur. Je ne veux pas que la fin de votre vie souille le commencement de la mienne. Je ne toucherai pas à votre coffre-fort ni à votre testament.

Elle s’éloigna un peu du lit.

Le vieillard s’arrêta avec un regard fixe et interdit, tenant sa clef toute droite par l’anneau puis, d’un mouvement fiévreux, il se mit à vider de sa main osseuse la boîte de métal qui était devant lui.

— Missy, commença-t-il avec précipitation, prenez l’argent, les billets et l’or… prenez-les… vous aurez le tout… Faites comme je vous dis.

Il fit un effort pour tendre la clef de son côté, aussi loin que possible, et Mary se recula encore.

— Je ne toucherai ni à votre clef ni à votre argent, monsieur. Ne me le demandez plus, je vous en prie. Si vous persistez, il faudra que j’aille appeler votre frère.

Il laissa retomber sa main, et, pour la première fois de sa vie, Mary vit le vieux Pierre Featherstone se mettre à pleurer comme un enfant.

Elle lui dit alors aussi doucement qu’elle le put :

— Remettez cet argent à sa place, je vous en prie, monsieur. — Puis elle revint s’asseoir près du feu, espérant le convaincre ainsi qu’il était inutile d’insister plus longtemps.

Tout à coup, et comme faisant un violent effort, il reprit :

— Écoutez alors. Appelez-moi le jeune homme. Appelez Fred Vincy.

Le cœur de Mary se mit à battre plus fort. Mille pensées diverses sur les conséquences que pourrait avoir la destruction d’un second testament lui traversèrent l’esprit. Elle avait à prendre à la minute une résolution délicate.

— Je l’appellerai, si vous me permettez d’appeler M. Jonas et les autres avec lui.

— Point d’autre que lui, vous dis-je, lui seulement, le jeune homme. Je ferai comme il me plaira.

— Attendez qu’il fasse jour, monsieur, et que tout le monde soit sur pied, ou permettez-moi d’appeler Simmons, pour qu’il aille chercher le notaire. En moins de deux heures il peut être ici.

— Le notaire ! qu’ai-je à faire du notaire ?… Personne ne saura rien, vous dis-je. Je ferai comme il me plaît.

Mary n’aimait pas à se trouver ainsi seule avec le vieillard qui faisait preuve encore d’une si étrange énergie nerveuse et qui parlait avec force et avec suite sans retomber dans ses accès de toux ordinaires ; elle trouvait cependant pénible de persévérer dans une contradiction qui l’agitait inutilement.

— Permettez-moi, je vous en prie, d’appeler quelqu’un.

— Laissez-moi en paix, vous dis-je. Voyez, missy. Prenez l’argent. Vous ne retrouverez plus jamais cette occasion-là. Il y a bien près de deux cents livres ; il y a plus encore dans la boîte, et personne ne sait combien. Prenez et faites ce que je vous dis.

Mary, debout près du feu, voyait sa lumière rouge tomber sur le vieillard soutenu par ses oreillers, sa main osseuse lui tendant la clef, et l’argent étalé devant lui sur le couvrepieds. Elle n’oublia jamais le spectacle de cet homme obstiné jusqu’à son dernier moment à ne faire que sa volonté.

— C’est inutile, monsieur. Je ne le ferai pas. Reprenez tout cela. Je ne toucherai pas à votre argent. Demandez-moi toute autre chose, je vous obéirai ; mais je ne veux toucher ni à vos clefs ni à votre argent.

— Toute autre chose ! toute autre chose !… dit le vieux Featherstone, comme en proie un cauchemar, avec une colère rauque qui faisait de vains efforts pour arriver à la violence. Je n’ai pas besoin d’autre chose. Venez ici, vous, venez ici, vous dis-je !

Mary se rapprocha avec prudence, car elle ne le connaissait que trop. Elle le vit, lâchant les clefs et cherchant à saisir sa canne, tout en lui lançant en dessous un regard d’hyène, les muscles de son visage se déformant sous l’effort que faisait sa main. Elle resta assez éloignée de lui pour se sentir à l’abri de sa fureur.

— Permettez que je vous donne un peu de votre potion, dit-elle tranquillement. Tâchez de vous calmer. Vous pourrez peut-être dormir un peu ; et, demain, an grand jour, vous pourrez faire ce que vous voudrez.

Il leva sa canne, bien que Mary fût hors de son atteinte, et il la lança avec un violent effort qui n’était que de l’impuissance ; elle alla tomber en glissant au pied du lit. Mary l’y laissa et revint s’asseoir près du feu, pensant lui faire prendre bientôt un peu de sa potion ; la fatigue l’avait rendu inerte. Le moment le plus froid de la matinée arrivait, le feu était presque éteint ; et déjà la lumière du jour, blanchie par la persienne, pénétrait à travers les rideaux entr’ouverts d’une grossière étoffe de damas. Ayant mis un peu de bois sur le feu et jeté un châle sur ses épaules, elle s’assit, espérant que M. Featherstone allait s’endormir ; en s’approchant de lui, elle n’eût sans doute fait que prolonger son irritation. Après avoir lancé son bâton, il n’avait plus rien dit ; elle l’avait vu ressaisir ses clefs et poser sa main droite sur l’argent. Mais il ne le remit pas en place et elle pensa qu’il s’était endormi.

Cependant Mary ne tarda pas à se sentir plus agitée au souvenir de ce qui venait de se passer, qu’elle ne l’avait été par la réalité même, s’interrogeant maintenant sur la conduite qui s’était comme imposée à elle, ce qu’elle n’avait pu faire au moment critique.

Tout à coup le bois sec laissa échapper une flamme qui illumina tous les recoins de la chambre, et Mary vit le vieillard étendu, sans mouvement, la tête légèrement tournée de côté. Elle s’approcha de lui en étouffant ses pas et trouva à son visage une expression d’immobilité étrange ; mais bientôt le mouvement de la flamme, se communiquant à tous les objets la fit hésiter. Les battements violents de son cœur rendaient ses perceptions si peu nettes que, même quand elle le toucha et voulut écouter sa respiration, elle ne put s’en rendre bien compte. Elle se dirigea vers la fenêtre et écarta doucement le rideau et la jalousie, de façon que la pâle lumière du ciel vînt tomber sur le lit. L’instant d’après, elle courait à la sonnette et l’agitait de toute sa force — encore quelques secondes, et il n’y eut plus à douter que Pierre Featherstone fût mort, la main droite encore cramponnée à ses clefs, et la gauche reposant sur le tas d’or et de billets de banque.

LIVRE IV

TROIS PROBLÈMES D’AMOUR






CHAPITRE PREMIER


Ce fut par une matinée de mai qu’on enterra Pierre Featherstone. Dans le voisinage prosaïque de Middlemarch, le mois de mai n’était pas toujours chaud et ensoleillé. Un vent froid arrachait les fleurs à peine ouvertes des jardins environnants et les emportait jusque sur les tertres verts du cimetière de Lowick. Des nuages rapides couraient au ciel, ne permettant que par éclaircies à un rayon de soleil d’éclairer l’objet beau ou laid que venait frapper soudain de sa pluie d’or une lueur fugitive. Le spectacle du cimetière était des plus variés, toute une petite foule de province s’y était réunie pour voir la cérémonie. La nouvelle s’était répandue qu’il allait y avoir « un grand enterrement » ; le vieux gentleman en avait réglé toutes les dispositions par écrit, voulant que ses funérailles surpassassent en éclat celles des classes plus élevées de la société ; il avait voulu qu’on y conviât des gens qui fussent beaucoup plus volontiers restés chez eux. Il avait même désiré que les femmes de sa famille le suivissent jusqu’à sa tombe, et la pauvre sœur Marthe avait fait tout exprès un voyage difficile depuis les Chalky-Flats. C’eût été une joie pour elle et pour Jane de penser que, si ce frère n’avait nullement tenu à les voir de son vivant, il s’était pourtant réjoui, en écrivant son testament, de la perspective de leur présence à ses obsèques ; malheureusement il y avait quelque chose d’équivoque dans le fait que le même désir s’étendait en même temps à mistress Vincy ; celle-ci avait fait des acquisitions de crêpe magnifique impliquant les espérances les plus présomptueuses, et rehaussées par un éclat et une fraîcheur de teint qui faisaient voir clairement qu’elle n’était pas du sang des Featherstone, mais qu’elle appartenait à cette classe de parents éminemment discutable, appelée « la famille de la femme ».

Cependant les trois voitures de deuil se remplirent conformément aux ordres écrits du défunt. Les porteurs du drap mortuaire étaient à cheval, couverts des plus riches galons ; même les aides porteurs de la bière avaient des écharpes de deuil de la plus belle qualité. La procession noire une fois descendue de cheval parut plus nombreuse encore, dans l’étroit cimetière ; les graves figures humaines et les draperies noires flottant au vent semblaient faire partie d’un monde étrangement incompatible avec les fleurs épanouies légèrement penchées sur leurs tiges, et les pâquerettes étincelantes sous les rayons du soleil.

C’était M. Cadwallader qui menait le cortège, toujours suivant le vœu de Pierre Featherstone. Dédaignant les vicaires qu’il traitait toujours en subalternes, il avait décidé d’être enterré par un clergyman bénéficier. M. Casaubon était hors de cause, non seulement parce qu’il déclinait toute fonction de ce genre, mais parce que Featherstone avait pour lui une aversion particulière ; il voyait en lui le recteur de sa paroisse, à qui la dîme donnait des droits sur ses propres domaines, sans compter les sermons du matin que le vieillard avait été si longtemps obligé d’écouter d’un bout à l’autre, assis dans sa stalle, sans pouvoir dormir, et enrageant en dedans. Mais, avec M. Cadwallader, il avait entretenu des relations toutes différentes ; la rivière poissonneuse qui traversait les terres de M. Casaubon passait aussi par celles de Featherstone, de façon que M. Cadwallader avait été pour lui le recteur qui demande une faveur, et non le recteur qui vous prêche. De plus, il faisait partie de la haute gentry ; il vivait à quatre milles de Lowick, siégeant au même étage céleste que le shérif du comté et autres dignitaires regardés comme nécessaires au système du monde. Il y aurait une certaine satisfaction à être enterré par M. Cadwallader, dont on aurait là encore, à la rigueur, une belle occasion d’écorcher le nom. C’est grâce à cette distinction conférée au recteur de Tipton et de Freshitt que mistress Cadwallader se trouva faire partie d’un groupe qui, d’une des fenêtres supérieures du manoir de Lowick, regardait l’enterrement du vieux Featherstone. Elle n’aimait guère à venir dans cette maison ; mais, comme elle le disait, cela l’amusait de voir une collection d’animaux étranges, comme celle qui se trouverait réunie à cet enterrement ; et elle persuada à sir James et à la jeune lady Chettam de les mener en voiture à Lowick, le recteur et elle, de façon à faire de cette visite une espèce de partie de plaisir.

— J’irai avec vous n’importe où, mistress Cadwallader, avait dit Célia, mais je n’aime pas les enterrements.

— Oh ! ma chère, quand on a un clergyman dans sa famille, il faut savoir réformer ses goûts en conséquence : j’ai fait cela de très bonne heure. Quand j’ai épousé Humphrey, j’ai pris le parti d’aimer les sermons, et j’ai commencé par en aimer passablement la fin. Bientôt ce goût s’est étendu au milieu, puis au commencement, il fallait bien passer par là pour arriver à la fin.

La fenêtre d’où l’on pouvait le mieux voir la cérémonie appartenait à la chambre qu’avait occupée Casaubon, aussi longtemps que le travail lui avait été interdit ; maintenant, il avait à peu près repris son genre de vie habituel, en dépit des avertissement et des prescriptions ; aussi, après avoir courtoisement salué mistress Cadwallader, s’était-il retiré dans sa bibliothèque pour y ruminer sur une foule d’erreurs, commises par les savants sur Cush et Mizraïm.

Sans ces visites, Dorothée serait sans doute restée enfermée également dans la bibliothèque, et n’aurait rien vu de l’enterrement ; ce spectacle, si éloigné qu’il semblât du caractère ordinaire de sa vie, lui revint toujours à l’esprit, dans la suite, au moindre réveil de certains points sensibles de sa mémoire, par un effet analogue à celui qui rattachait intimement la vision de Saint-Pierre de Rome à ses premiers accès de désespoir.

— J’ai assez regardé, dit Célia, quand le cortège fut entré à l’église ; et elle se recula un peu derrière l’épaule de son mari, dont en cachette elle pouvait, de la joue, effleurer doucement l’habit. — Mais je croirais volontiers que cela plait à Dodo : elle aime les choses mélancoliques et les gens laids.

— J’aime à connaître les gens au milieu desquels je vis, répliqua Dorothée, qui avait suivi la cérémonie avec l’intérêt d’un moine faisant une tournée de vacances. Il me semble que tout ce que nous savons de nos voisins, c’est qu’ils vivent dans des chaumières. On se demande toujours quelle sorte de vie mènent les autres, et comment ils prennent les choses. Je suis vraiment bien obligée à mistress Cadwallader d’être venue me chercher dans la bibliothèque pour me faire voir cela.

— C’est très aimable à vous de m’en être obligée, dit mistress Cadwallader. Vos riches fermiers de Lowick sont aussi curieux à regarder que des buffles ou des bisons, et je suis sûre que vous n’en voyez pas la moitié à l’église. Ils sont tout différents des fermiers de votre oncle ou de ceux de sir James, — de vrais monstres, — des fermiers sans maîtres — on ne sait comment les classer.

— La plupart des gens qui font partie de ce cortège ne sont pas de Lowick, dit sir James. Ce sont, je suppose, des légataires de Middlemarch ou de plus loin. Lovegood me disait que le vieux bonhomme avait laissé de grands biens et beaucoup d’argent.

— Concevez-vous cela ! quand il y a tant de cadets de famille qui ne peuvent se payer un dîner, dit mistress Cadwallader. Ah ! (ici elle se retourna, au bruit de la porte qui s’ouvrit), voici M. Brooke. Je sentais bien tout à l’heure qu’il nous manquait quelqu’un ; c’était vous. Vous venez voir ce singulier enterrement, cela va sans dire ?

— Non, je suis venu pour M. Casaubon, je viens voir comment il va, vous savez. Et puis j’apporte une petite nouvelle… une petite nouvelle, ma chère, continua M. Brooke en faisant des signes de tête à Dorothée. Je suis entré dans la bibliothèque et j’ai vu Casaubon penché sur ses livres. Je lui ai dit que cela ne valait rien : « Cela n’ira jamais bien comme ça, vous savez, lui ai-je dit, pensez à votre femme, Casaubon. » Et il m’a promis de ne pas tarder à monter. Je ne lui ai pas dit ma nouvelle, je l’ai seulement pressé de monter nous retrouver.

— Ah ! les voilà qui sortent de l’église, s’écria mistress Cadwallader. Grand Dieu ! quel mélange bizarre de gens de toute espèce. M. Lydgate est là comme médecin, je suppose. Mais voici une femme qui a réellement bonne façon, et ce jeune homme blond doit être son fils. Qui sont-ils ? Sir James, savez-vous ?

— Je vois Vincy, le maire de Middlemarch, c’est probablement sa femme avec son fils, dit sir James, interrogeant du regard M. Brooke, qui fit un signe d’assentiment et ajouta :

— Oui, une excellente famille… c’est un bon diable que Vincy ; il fait honneur à la classe des manufacturiers. Vous l’avez vu chez moi, vous savez.

— Ah ! oui ; un membre de votre comité occulte, dit mistress Cadwallader d’un air provocant.

— Chasseur aussi, dit sir James, du ton dédaigneux d’un vrai chasseur de renards.

— Un de ces hommes qui vivent du travail des pauvres tisserands de Tipton et de Freshitt. C’est cela qui fait reluire sa famille de tant de fraîcheur et d’éclat, dit mistress Cadwallader. Ces gens noirs, avec la figure rouge, là-bas, font un fameux contraste avec eux. Bon Dieu ! ont-ils l’air d’une rangée de cruches ! Mais regardez donc Humphrey ! on le prendrait pour un affreux archange, planant au-dessus d’eux tous dans son surplis blanc.

— C’est pourtant une chose solennelle qu’un enterrement, fit observer M. Brooke, si vous le considérez sous ce point de vue-là, vous savez.

— Mais, précisément, je ne le considère pas à ce point de vue-là. Je ne puis revêtir ma solennité à tout propos ; sans cela elle serait bientôt en loques. Il était bien temps que ce vieux mourût, et aucun de ces gens-là n’en est fâché.

— Quelle tristesse ! dit Dorothée. Cet enterrement me fait l’effet de la chose la plus lugubre que j’aie jamais vue. Cela jette comme un voile noir sur cette matinée. C’est une idée que je ne puis supporter, de mourir sans laisser d’affection derrière soi.

Elle allait continuer, mais elle vit son mari qui entrait et qui alla s’asseoir derrière eux au fond de la pièce. Ce n’était pas toujours un heureux effet que produisait sa présence pour Dorothée : elle sentait qu’en dedans de lui-même il trouvait souvent à reprendre à ce qu’elle disait.

— Positivement, s’écria mistress Cadwallader, voici une nouvelle figure qui surgit, derrière ce gros homme, et plus étrange qu’aucune des autres : une petite tête rouge et des yeux saillants — une espèce de figure de grenouille ! — Regardez. Il doit être d’un autre sang.

— Voyons, dit Célia dont la curiosité s’éveilla, en se penchant par-dessus la tête de mistress Cadwallader qui était devant elle. Oh ! quelle étrange figure ! Puis, passant tout d’un coup à une expression de surprise d’un autre genre : Comment ! Dodo, vous ne m’aviez pas dit que M. Ladislaw fut de retour !

Dorothée ressentit comme une secousse d’alarme. Tout le monde remarqua sa pâleur soudaine lorsqu’elle leva précipitamment les yeux sur son oncle, pendant que M. Casaubon la regardait.

— Il est venu avec moi, vous savez ; il est mon hôte — il fait ménage avec moi à La Grange, dit M. Brooke, de son ton le plus aisé, en faisant de petits signes à Dorothée, comme si cette nouvelle était précisément la surprise à laquelle elle dût s’attendre. Et nous avons apporté le tableau sur la voiture. Je savais que vous seriez content de la surprise, Casaubon. Vous êtes là comme vivant dans la personne de Thomas d’Aquin. On ne pouvait trouver mieux. Et vous entendrez le jeune Ladislaw en parler. Il parle extraordinairement bien — il indique ceci, et cela ; il s’entend à l’art et à tout ce qui s’y rapporte, il est éminemment sociable, vous savez ; il vous suit dans toutes les voies ; — c’est ce qui m’a manqué pendant si longtemps.

M. Casaubon s’inclina avec une politesse froide, imposant le silence à son irritation. Il se rappelait la lettre de Will, tout aussi bien que Dorothée ; il s’était aperçu qu’elle ne se trouvait pas dans le paquet des lettres mises de côté, qu’on lui avait données lors de sa guérison, et secrètement persuadé que Dorothée avait fait dire à Will de ne pas venir à Lowick, il avait mis un sentiment de fierté à ne plus faire d’allusion à ce sujet. Il supposait maintenant qu’elle avait prié son oncle d’inviter Will à La Grange ; et elle-même sentait qu’il était impossible d’entrer pour le moment dans aucune explication.

Les yeux de mistress Cadwallader, détournés du cimetière, avaient observé une grande partie de cette scène muette, qui ne lui était pas, malheureusement, aussi intelligible qu’elle l’eut souhaité ; et elle ne put réprimer cette question :

— Qui est M. Ladislaw ?

— Un jeune parent de M. Casaubon, dit vivement sir James.

La bonté de sa nature lui donnait souvent, pour venir en aide aux autres, de la promptitude d’esprit et une heureuse clairvoyance, et il avait deviné, au regard que Dorothée avait jeté à son mari, qu’il y avait quelque anxiété dans son âme.

— Un charmant jeune homme, Casaubon a tout fait pour lui, expliqua M. Brooke. — Il vous paye de retour pour toutes les dépenses que vous avez faites pour lui, Casaubon, continua-t-il en lui adressant de petits signes d’encouragement. J’espère qu’il restera longtemps avec moi et que nous ferons quelque chose de mes documents. J’ai une foule d’idées et de projets, vous savez, et je vois bien que c’est l’homme qu’il faut pour leur donner corps, il a toujours présentes les citations justes, omne tulit punctum, etc. Il sait faire quelque chose de tous les sujets. Je l’ai invité il y a quelque temps, quand vous étiez malade, Casaubon. Dorothée m’a dit que vous ne pouviez recevoir personne chez vous, vous savez, elle m’a prié d’écrire.

La pauvre Dorothée sentait que chaque phrase de son oncle avait, pour M. Casaubon, à peu près l’agrément d’un grain de sable dans l’œil. Expliquer en ce moment qu’elle n’avait nullement souhaité de voir son oncle inviter Ladislaw, eût été absolument déplacé. Il lui était impossible de se rendre compte de l’aversion de son mari pour la présence de Will, aversion dont la scène de la bibliothèque avait imprimé en elle le souvenir pénible ; mais elle sentait l’inconvenance qu’il y aurait à en donner, par un mot, le moindre soupçon aux autres. M. Casaubon, non plus, n’avait pas songé sans doute à démêler ses motifs ; son irritation cherchait plutôt, comme chez nous tous, à se justifier qu’à s’analyser. Mais il tenait à en réprimer toutes les manifestations extérieures, et Dorothée, seule, put distinguer tout ce qui se passa sur le visage de son mari, avant que, s’inclinant avec plus de dignité encore que de coutume, il prononçât de sa voix la plus monotone :

— Vous êtes extrêmement hospitalier, mon cher monsieur, et je vous ai une grande obligation pour l’hospitalité que vous voulez bien exercer envers un parent à moi.

La cérémonie était finie, et le cimetière se vidait.

— À présent, vous pouvez le voir, mistress Cadwallader, dit Célia. Il ressemble d’une manière frappante à une miniature de la tante de M. Casaubon, qui se trouve dans le boudoir de Dorothée, tout à fait jolie.

— Un charmant rejeton, dit mistress Cadwallader sèchement. À quoi se destine votre neveu, monsieur Casaubon ?

— Pardonnez-moi, il n’est pas mon neveu. Il est mon cousin.

— Eh bien, vous savez, interrompit M. Brooke, il essaye ses ailes. Il a tout ce qu’il faut à un jeune homme pour s’élever dans le monde. Je serais heureux de lui en fournir l’occasion. Il ferait vraiment un bon secrétaire, comme Hobbes, Milton, Swift, ce genre d’homme-là.

— Je comprends, dit mistress Cadwallader : un homme qui sait composer des harangues.

Je vais vous le chercher, à présent, monsieur Casaubon, dit M. Brooke, il ne voulait pas venir avant que je l’eusse annoncé. Et nous descendrons voir le tableau. Vous êtes là tout vif : un penseur à l’air à la fois profond et subtil, l’index posé sur une page, tandis que saint Bonaventure, ou quelque autre, gras plutôt, et florissant, lève les yeux vers la Trinité. Tout y est symbolique, vous savez, le plus haut style de l’art. J’aime cela jusqu’à un certain point, mais pas poussé trop loin, c’est passablement énervant de s’y maintenir, vous savez. Mais, sur cette toile, vous êtes comme chez vous, Casaubon. Et puis votre peintre a un bon coup de pinceau : solidité, transparence, etc. J’ai beaucoup étudié cela pendant un temps. Mais je vais aller chercher Ladislaw.



CHAPITRE II


Quand les animaux entrèrent dans l’arche par paires, on peut s’imaginer que les espèces les plus rapprochées se regardèrent d’assez mauvais œil, en songeant que, sur une unique provision de fourrage, cela faisait vraiment trop de corps à nourrir. Des réflexions du même genre s’imposèrent aux carnivores chrétiens qui formaient le cortège mortuaire de Pierre Featherstone, guettant tous la même provision limitée dont chacun espérait la plus grosse part. Les plus proches parents par le sang, et les parents par alliance formaient déjà un nombre considérable qui, multiplié par les possibilités, offrait un vaste champ aux conjectures jalouses et aux espérances passionnées. La jalousie envers les Vincy avait créé une confraternité d’hostilité entre toutes les personnes du sang de Featherstone ; de sorte qu’en l’absence de tout indice sérieux établissant pour l’un d’entre eux plus de chances que pour les autres, une crainte, celle de voir cette longue perche de Fred Vincy hériter de la propriété, dominait tout ; elle laissait place, pourtant, à des sentiments plus complexes, à des méfiances plus vagues, comme celle qu’on nourrissait à l’égard de Mary Garth. Salomon trouvait que Jonas ne méritait absolument rien. Jane, la sœur aînée, maintenait que les enfants de Marthe ne devaient pas s’attendre à recevoir autant que les jeunes Waule. Les plus proches parents étaient encore bien mieux convaincus de l’absurdité des espérances conçues par les cousins et petits-cousins, et employaient leur science arithmétique à calculer le gros chiffre auquel pourrait bien se monter l’ensemble désagréable des petits legs. Deux vieux cousins de Brassing, un petit-cousin mercier à Middlemarch, M. Trumbull lui-même, venus pour assister à la lecture du testament, n’étaient pas sans nourrir d’agréables illusions.

Mais, dans la matinée, toutes les conjectures se trouvèrent troublées dans leur cours naturel par la présence d’un étrange personnage en deuil, tombé au milieu de tous comme de la lune. C’était un homme de trente à trente-deux ans, à la figure duquel les yeux proéminents, la bouche tombante aux lèvres minces, les cheveux lisses rejetés en arrière et le front fuyant imprimaient un caractère absolument batracien, qui avait frappé mistress Cadwallader. C’était évidemment un nouveau légataire ; pourquoi eût-il été convié sans cela à faire partie du cortège mortuaire ? Il y avait de ce côté de nouvelles possibilités, éveillant de nouvelles incertitudes et coupant court à toutes les réflexions faites dans les voitures de deuil.

Personne jusque-là n’avait vu cet étranger suspect, sauf Mary Garth, et tout ce qu’elle en savait, c’est qu’il était venu deux fois à Stone-Court, à l’époque où M. Featherstone descendait encore au rez-de-chaussée, et qu’il était resté seul avec lui pendant plusieurs heures. Elle avait eu l’occasion de le dire à son père, et peut-être les yeux de Caleb étaient-ils les seuls, avec ceux du notaire, qui regardassent l’étranger avec plus de curiosité que de dégoût et de soupçon. Caleb Garth, ayant peu d’espérances et encore moins de cupidité, ne s’intéressait guère à la vérification de ces conjectures. Le calme avec lequel il se frottait le menton, dans un demi-sourire, faisait un contraste frappant avec l’alarme et le mépris visibles sur toutes les figures, au moment où cet individu en deuil, dont le nom était Rigg, entra dans le salon et vint s’asseoir près de la porte, pour faire partie de l’auditoire pendant la lecture du testament. M. Salomon et M. Jonas venaient de monter avec le notaire pour chercher le testament, et mistress Waule, voyant deux sièges vacants entre elle et M. Borthtrop Trumbull, fut tentée de se rapprocher de cette importante autorité qui jouait en ce moment avec les cachets de sa lourde chaîne de montre, afin de ne laisser voir ni étonnement ni surprise, ce qui eût été compromettant pour un homme de sa force.

— Je présume que vous connaissez tout ce qu’a fait mon pauvre frère, monsieur Trumbull ? dit mistress Waule de sa voix mielleuse la plus basse, tout en tournant vers l’oreille de M. Trumbull son chapeau couvert de crêpe.

— Ma chère dame, tout ce qui m’a été dit a été dit en confidence, répliqua le commissaire, faisant de sa main un écran pour entourer ce secret de tout le mystère possible.

— Ceux qui se tiennent pour assurés de leur bonne fortune peuvent encore être déçus, continua mistress Waule, trouvant quelque soulagement dans cette communication.

— Les espérances sont souvent trompeuses, ajouta M. Trumbull, toujours en confidence.

— Oh ! soupira mistress Waule en regardant du côté des Vincy, et en regagnant sa place à côté de la sœur Marthe. C’est étrange comme ce pauvre Pierre était concentré, murmura-t-elle. Personne de nous ne sait ce qui pesait peut-être sur son âme. J’espère seulement que sa vie n’a pas été plus mauvaise que nous ne le pensons, Marthe.

— Je n’ai jamais été avide, Jane, répliqua la pauvre mistress Cranch, obèse et asthmatique. Mais j’ai six enfants, et j’en ai enterré trois, et mon mariage ne m’a apporté aucune fortune. L’aîné qui est assis là n’a que dix-neuf ans. Aussi je vous laisse à penser !… Et les fonds sont toujours maigres et les terres des plus mauvaises. Mais, si jamais j’ai mendié et prié, c’est au Dieu du ciel que je me suis adressée ; pourtant, là où il y a un frère célibataire et un autre sans enfants après un second mariage, on peut bien penser !

M. Vincy, tout en observant le visage impassible de M. Rigg, jouait avec sa tabatière.

— Je ne serais pas étonné que Featherstone eût agi sous l’empire de meilleurs sentiments que ceux que nous lui prêtons tous, observa-t-il à l’oreille de sa femme. Cet enterrement prouve qu’il a pensé à tout le monde. Cela est d’un bon effet, qu’un homme désire être accompagné par tous ses amis et qu’il ne rougisse pas des plus humbles. Je n’en serais que plus heureux, s’il avait laissé beaucoup de petits legs. Ces legs sont souvent d’une utilité incomparable aux gens qui vivent à l’étroit.

— Rien ne laisse à désirer, dit mistress Vincy avec satisfaction, le crêpe, la soie et tout le reste.

Je suis fâché de dire que Fred, pendant ce temps, luttait non sans peine contre une persistante envie de rire. Fred avait entendu Jonas suggérer l’idée de quelque enfant illégitime, et, au moment ou le ridicule de cette idée l’amusait, la figure de l’étranger, qui se trouvait par hasard en face de lui, le frappa d’une façon par trop comique. Mary, s’apercevant de sa détresse au tremblement de ses lèvres et à certaine petite toux bien connue, vint habilement à son aide en le priant de changer de place avec elle, de sorte qu’il se trouva à l’écart dans un coin plus obscur. Fred se sentait aussi bien disposé que possible envers tout le monde, Rigg compris ; il éprouvait quelque attendrissement pour tous ces gens moins fortunés qu’il ne croyait l’être lui-même, et il n’aurait voulu pour rien au monde se conduire d’une façon inconvenante. Mais le spectacle était si drôle qu’il était singulièrement difficile de ne pas rire. Cependant l’entrée du notaire et des deux frères attira l’attention de chacun.

Le notaire était M. Standish ; il était arrivé le matin même à Stone-Court, croyant parfaitement savoir qui serait satisfait et qui désappointé avant la fin du jour. Le testament qu’il s’attendait à lire était le dernier des trois qu’il avait dressés pour M. Featherstone. Le vieux Featherstone avait souvent pensé, alors que du fond de son fauteuil il regardait le feu en silence, que quelque jour Standish serait bien étonné ; il est vrai que, s’il avait fait ce qu’il voulait faire au dernier moment et brûlé le dernier testament dressé par un autre notaire, il n’aurait pas atteint cette satisfaction posthume qu’il avait pris plaisir à ruminer ; mais M. Standish n’éprouva que de la surprise et aucune mauvaise humeur, il se réjouit, au contraire, de la petite pointe de curiosité qu’éveilla dans son esprit la découverte d’un nouveau testament, ajoutée à la perspective de l’ébahissement qu’il allait causer parmi tous les Featherstone.

Quant à Salomon et à Jonas, ils en étaient arrivés au dernier degré de l’attente ; il leur semblait que le premier testament aurait quand même une certaine solidité, et qu’il pourrait y avoir entre les premières et les dernières volontés du pauvre Pierre une confusion assez grande pour amener d’interminables procès, avant que personne en arrivât à ses fins.

Personne peut-être n’éprouvait en ce moment une plus violente agitation que Mary Garth ; c’était elle, en effet, qui avait assuré, par sa conduite, la validité de ce second testament qui pourrait avoir des effets gigantesques sur la destinée des gens ici présents. Nulle autre âme que la sienne ne savait ce qui s’était passé dans cette dernière nuit.

— Le testament que je tiens en main, comment M. Standish, qui, assis à une table au milieu de la chambre, prenait son temps pour tout, a été dressé par moi et dicté par notre défunt ami, le 9 août 1825. Mais j’ai découvert qu’il existait un testament postérieur, jusque-là ignoré de moi, portant la date du 20 juin 1826, rédigé à peine un an plus tard que le précédent. Et il y a plus loin, à ce que je vois, — M. Standish parcourait attentivement l’acte avec ses lunettes — un codicille à ce dernier testament, portant la date du 1er mars 1828.

— Seigneur ! Seigneur ! gémit la sœur Marthe, sous cette accumulation de dates.

— Je commencerai par lire le premier testament, poursuivit M. Standish. Telle était sans doute l’intention du défunt, puisqu’il n’a pas détruit ce document.

Ce préambule parut un peu long ; Salomon et quelques autres de l’assistance secouaient la tête et regardaient le plancher : tous les yeux évitant d’en rencontrer d’autres et prenant pour point de mire les taches de la nappe ou le crâne chauve de M. Standish ; ceux de Mary faisaient seuls exception. Pendant que tous ces gens s’efforçaient de ne rien regarder, elle pouvait en toute sécurité les regarder eux-mêmes, et, au prononcé du premier « Je donne et lègue », elle put voir une altération dans la couleur et l’expression de tous les visages ; comme si quelque sourde vibration les traversait, excepté pourtant celui de M. Rigg. Il était assis à sa place dans lui calme inaltérable, et le fait est que l’assemblée, préoccupée de problèmes plus importants et de la difficulté de distinguer les legs qui pourraient être ou ne pas être révoqués, avait cessé de songer à lui. Fred rougit et M. Vincy eut plus que jamais besoin de sa tabatière.

On fit d’abord lecture des petits legs ; mais la pensée d’un autre testament, auquel le pauvre Pierre avait sans doute mieux réfléchi, ne suffit pas pour apaiser le dégoût et l’indignation croissante de l’assemblée. On aime à être bien traité en tout temps, passé, présent et avenir. Et voilà que Featherstone avait été capable, cinq ans auparavant, de ne laisser que deux cents livres à chacun de ses propres frères, sœurs et nièces ; point de mention des Garth ; mistress Vincy et Rosemonde devaient chacune en avoir cent. À M. Trumbull revenait la canne à pomme d’or, plus cinquante livres. Les autres cousins germains et petits-cousins présents devaient avoir chacun une part d’héritage aussi belle, autant dire rien qu’un tel legs pour un homme, comme le fit observer l’un d’eux. Venait enfin un plus grand nombre de ces petites dotations injurieuses en faveur de personnes absentes, relations de famille problématiques et, comme tout le faisait craindre, de basse extraction. Tout rapidement calculé, la somme léguée se montait à trois mille livres. Où Pierre voulait-il donc qu’allât le reste de sa fortune, et ses propriétés ? Qu’est-ce qui était révoqué et qu’est-ce qui ne l’était pas ? La révocation serait-elle pour le mieux ou pour le pire ? Les hommes furent assez forts pour se contenir et garder leur calme au milieu de cette incertitude confuse, les uns laissant pendre leur lèvre inférieure, les autres la relevant en cœur selon l’habitude de leurs muscles. Mais Jane et Marthe faiblirent sous ce conflit d’émotions et se mirent à pleurer, la pauvre mistress Cranch émue d’une part par la joie de recevoir n’importe quoi sans avoir à travailler pour le gagner, d’autre part émue aussi par la compréhension vague que son lot était chétif. Ce qui dominait, au contraire, chez mistress Waule, c’était le sentiment d’être « une propre sœur » et de recevoir très peu de chose, tandis que quelque autre devait recevoir beaucoup.

L’idée dominante maintenant, c’était que ce « beaucoup » allait échoir à Fred Vincy ; mais les Vincy furent surpris à leur tour, lorsque, dix mille livres en placements spécifiés furent déclarées leur être léguées. Les terres allaient-elles suivre ? Fred se mordit les lèvres ; il était difficile de ne pas sourire, et mistress Vincy se sentait elle-même la plus heureuse des femmes. La possibilité d’une révocation disparaissait devant cette éblouissante vision.

Il restait encore d’autres valeurs outre les terres ; mais le tout était légué à une seule et même personne, et cette personne était… Ô possibilités ! ô espérances fondées sur la faveur d’un vieux gentleman concentré ! Ô vocatifs sans fin qui n’arriveraient jamais à une expression assez forte pour qualifier la folie humaine ! Ce légataire universel, c’était Joshua Rigg, institué en même temps seul exécuteur testamentaire et devant prendre, dès lors, le nom de Featherstone.

Un long frémissement, semblable à un frisson, fit le tour de la chambre, et chacun regarda M. Rigg, qui ne paraissait éprouver aucune surprise.

— Une disposition testamentaire des plus étranges s’écria M. Trumbull, préférant renoncer pour cette fois à sa prétention d’avoir tout connu d’avance. Mais il y a un second testament, un autre document. Nous ne connaissons pas encore les dernières volontés du défunt.

Mary Garth sentait que ce qu’on allait entendre maintenant, ce n’était pas les dernières volontés. Le second testament révoquait toutes les donations du premier, sauf les legs aux personnages intimes, il faisait donation à Joshua Rigg de toutes les terres situées dans la paroisse de Lowick, ainsi que de tous les meubles et effets de la maison. Le reste de la fortune devait servir à élever et à doter des hospices pour les vieillards, qui s’appelleraient Hospices Featherstone et qu’on bâtirait sur un terrain voisin de Middlemarch, déjà acheté à cet effet par le testateur, ce dernier désirant, aux termes de ce document, se mettre en règle avec le Dieu tout-puissant. Pas une des personnes présentes n’héritait d’un centime ; mais M. Trumbull recevait la canne à pomme d’or. Il fallut quelque temps à l’assemblée pour recouvrer la parole. Mary n’avait pas le courage de regarder Fred.

M. Vincy fut le premier à parler, après avoir énergiquement usé de sa tabatière, et il s’exprima avec une vive indignation :

— Le testament le plus inconcevable que j’aie jamais vu ! Je dirais volontiers qu’il n’était pas dans son bon sens quand il l’a fait ; je dirais volontiers que ce dernier testament est nul. Eh ! Standish !

— Notre ami défunt savait toujours ce qu’il faisait, il me semble, dit M. Standish. Tout est parfaitement dans les règles… Voici une lettre de Clemmens, de Brassing, attachée au testament. C’est lui qui l’a dressé, un procureur des plus respectables.

— Je n’ai jamais remarqué chez feu M. Featherstone aucune aliénation d’esprit ni d’intelligence, dit M. Borthrop Trumbull. Mais c’est ce que j’appelle un testament excentrique. J’ai toujours volontiers rendu service à ce vieillard, et il m’en avait témoigné assez clairement son obligation pour que je pusse en trouver la preuve dans son testament. À titre de reconnaissance, la canne à pomme d’or n’est qu’une ironie ; mais je suis heureusement au-dessus de ces considérations mercenaires.

— Je ne puis rien voir ici de très surprenant, dit Caleb Garth. On aurait eu plus de raisons de s’étonner, si le testament avait ressemblé à celui d’un homme franc et droit dans sa conduite. Pour ma part, je voudrais qu’on ne fît pas de testaments.

— C’est là, par Dieu ! un sentiment étrange de la part d’un chrétien, dit le notaire. Je serais curieux de savoir comment vous soutiendriez cette opinion-là, Garth !

Ici M. Jonas Featherstone se fit entendre à son tour.

— Eh bien, il a toujours été un fier hypocrite, mon frère Pierre ! Mais ceci dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Si je l’avais su, une voiture à six chevaux n’aurait pu me faire démarrer de Brassing pour m’amener ici. Je mettrai demain un chapeau blanc et un habit gris américain.

— Seigneur ! Seigneur ! pleura mistress Cranch. — Et nous avons fait la dépense du voyage, et ce pauvre garçon est resté là si longtemps sans travailler. C’est la première fois que j’entends dire que mon frère Pierre fût si désireux de satisfaire le Dieu tout-puissant ; mais dussé-je être frappée de paralysie, il faut que je le dise, c’est cruel, je ne puis penser autrement.

— Ça ne lui profitera pas là où il est il présent, voilà ma conviction, conclut Salomon avec une amertume des plus sincères. Pierre a été un mauvais homme de son vivant, et ses hospices n’y changeront rien, puisqu’il a eu l’impudence de se montrer tel encore au dernier acte de sa vie.

— Il a toujours vécu entouré de sa propre et légitime famille, frères et sœurs, neveux et nièces, et il s’est assis dans l’église à côté d’eux chaque fois qu’il jugeait bon d’y venir, dit mistress Waule. Et il aurait pu laisser sa respectable fortune à ceux qui ne s’étaient jamais laissé aller à l’extravagance et à la légèreté, et qui étaient en état de conserver soigneusement chaque penny et de le faire fructifier. Et moi… quelle peine n’ai-je pas prise mainte et mainte fois pour venir ici, et me montrer bonne sœur, et lui qui avait tout le temps dans l’esprit des choses qui vous donnent la chair de poule ! — Mais, si le Tout-Puissant l’a permis, c’est qu’Il a l’intention de l’en punir. Mon frère Salomon, je vais m’en retourner, si vous m’offrez une place dans votre voiture.

— Je n’ai pas le désir de remettre jamais les pieds en ces lieux, dit Salomon. J’ai des terres à moi et des biens à moi, que j’aurai à léguer à mon tour.

— C’est une triste histoire que la manière dont va la chance en ce monde, dit Jonas. À quoi cela sert-il jamais d’avoir un brin d’esprit dans le corps ? Autant vaut être un chien dans sa niche. Que cela du moins serve de leçon à ceux qui restent. C’est assez d’un testament de fou dans une famille.

— Il y a plus d’une manière d’être fou, dit Salomon. Je ne laisserai pas mon argent pour qu’on le jette dans un cloaque, et je ne le laisserai pas non plus aux petits nègres d’Afrique. J’aime les Featherstone qui sont nés Featherstone et non les Featherstone qui le sont devenus parce qu’on leur a accolé ce nom-là.

Le frère Jonas se sentait capable de saillies beaucoup plus piquantes encore. Mais il réfléchit qu’il était inutile d’offenser le nouveau propriétaire de Stone-Court avant d’être bien sûr qu’il n’avait aucune intention d’hospitalité à l’égard des hommes d’esprit dont il allait porter le nom.

M. Joshua Rigg, en effet, paraissait se soucier fort peu de toutes ces insinuations ; on le vit s’approcher résolument de M. Standish et aborder avec le plus grand sang-froid les questions d’affaires. Son ramage était haut, son langage ordinaire et grossier. Fred, qu’il ne faisait plus rire, le regardait comme le plus affreux monstre de la terre. Mais Fred se sentait assez mal à l’aise. Le mercier de Middlemarch attendait une occasion d’engager la conversation avec M. Rigg. Qui sait pour combien de paires de jambes le nouveau propriétaire avait peut-être des bas à commander, et il était plus sur de compter sur ces profits-là que sur les héritages de petits-cousins éloignés.

M. Vincy, après sa première manifestation, était demeuré fièrement silencieux, bien que trop préoccupé de réflexions pénibles pour songer à se retirer ; mais, voyant sa femme qui pleurait silencieusement auprès de Fred en tenant la main de ce fils bien-aimé, M. Vincy se leva aussitôt, et s’approchant d’elle, il lui dit à voix basse, tournant le dos à la compagnie :

— Ne vous laissez pas aller ainsi, Lucy ; ne vous rendez pas ridicule devant ces gens-là, ma chère. Puis il ajouta de sa voix forte : — Allez demander notre phaéton, Fred ; je n’ai pas de temps à perdre.

Mary Garth s’était préparée, pendant ce temps, à rentrer à la maison avec son père. Elle rencontra Fred dans le vestibule et, pour la première fois, elle eut le courage de le regarder. Il avait cette pâleur maladive qu’une forte émotion communique parfois à de jeunes visages, et sa main était froide quand elle la lui serra. Mary aussi était agitée ; elle sentait que fatalement, et malgré elle, elle était peut-être la cause d’un grand changement dans l’avenir de Fred.

— Adieu, lui dit-elle avec une affectueuse tristesse. Ayez du courage, Fred. Je crois sincèrement que vous valez mieux sans cet argent. Quel bien faisait-il à M. Featherstone ?

— Tout cela est bel et bien, repartit Fred avec humeur. Et que reste-t-il à faire à un pauvre diable ? Il faut que j’entre dans l’Église, à présent. (Il savait que cela vexerait Mary ; il faudrait bien qu’elle lui indiquât maintenant autre chose à faire.) Et j’espérais pouvoir rembourser votre père tout de suite et arranger tout cela. Et il ne vous a pas même laissé cent livres, à vous ; qu’allez-vous faire à présent, Mary ?

— Je chercherai une autre position, et je me hâterai d’en trouver une. Mon père a une assez grosse charge à entretenir tous les autres, sans moi. Adieu.

Au bout de peu de temps, Stone-Court se trouva débarrassé de la race des Featherstone et de ses visiteurs accoutumés d’autrefois. Un nouvel étranger allait donc s’établir dans le voisinage de Middlemarch, mais nul n’y était assez bon prophète pour avoir quelque pressentiment de ce qui pourrait arriver à la suite de M. Joshua Rigg.



CHAPITRE III


Quand M. Vincy rentra chez lui après la lecture du testament, sa manière de voir sur différents points était bien changée. C’était un homme d’un esprit ouvert, mais habitué à se servir de la voie indirecte pour manifester ses sentiments ; quand, en affaires, un marché de soie lui avait causé quelque déception, il jurait après le groom ; quand son beau-frère Bulstrode le contrariait, il faisait des remarques acerbes sur le méthodisme ; cette fois, ce fut à la paresse de Fred qu’il s’en prit avec un soudain accroissement de sévérité.

— Eh bien, monsieur, commença-t-il quand le jeune homme se leva pour aller se coucher, j’espère que vous voilà décidé à passer votre examen à la prochaine session. Ma résolution est prise ; aussi je vous conseille de ne pas perdre de temps à prendre la vôtre.

Fred ne répondit pas. Il était trop complètement abattu. Vingt-quatre heures auparavant, il avait pensé qu’il serait sûr aujourd’hui, à pareille heure, de n’avoir plus à se préoccuper de rien faire désormais ; il se voyait chassant en costume cramoisi sur un cheval de race, allant à la battue sur une jolie bête à deux fins et jouissant du respect qui s’attache à ces avantages ; de plus, il rembourserait immédiatement M. Garth, et Mary n’aurait plus de raisons pour ne pas l’épouser. Et tout cela lui serait venu sans effort et sans travail, par une pure faveur de la Providence sous la forme d’un caprice de vieillard. Mais voilà que, maintenant, au bout de ces vingt-quatre heure, toutes ces fermes espérances se trouvaient anéanties. C’était vraiment un peu trop dur, tandis qu’il souffrait de cette double déception, de se voir traité comme s’il en était la cause. Mais il se retira en silence et sa mère plaida pour lui.

— Ne soyez pas dur pour ce pauvre garçon, Vincy ; il tournera bien, quoique ce méchant homme l’ait frustré. Fred tournera bien, cela est sûr, comme il est sûr que je suis assise ici. Pourquoi eût-il été ramené sans cela du seuil de la tombe ? Et j’appelle cela une flouerie : c’était lui donner les terres que de les lui promettre, et qu’est-ce que promettre, si ce n’était pas promettre que de le faire croire à tout le monde ? Et vous avez vu qu’il lui avait d’abord laissé dix mille livres qu’il lui a reprises ensuite.

— Il les a reprises ! reprit M. Vincy avec humeur. Je vous dis que c’est un garçon malchanceux. Et vous l’avez toujours gâté.

— Eh ! Vincy, c’était mon premier ; et vous en avez fait un joli bruit quand il est venu au monde. Tous étiez si fier ! Oh ! mais si fier ! dit mistress Vincy qui avait facilement retrouvé son agréable sourire.

— Qui peut savoir ce que deviennent ces bébés-là plus tard ? J’étais bien fou, apparemment, repartit son mari avec plus de douceur.

— Mais qui donc a de plus beaux et de meilleurs enfants que les nôtres ? Fred est bien au-dessus de tous les jeunes gens que nous voyons ; on entend bien à son langage qu’il a fréquenté un bon collège. Et Rosemonde ? Quelle jeune fille peut lui être comparée ? Voyez-là à côté de n’importe quelle lady des environs ! M. Lydgate, qui a été partout et qui a fréquenté le meilleur monde, est tombé amoureux d’elle à première vue, ce n’est pas que je n’eusse souhaité pour Rosemonde un autre fiancé. Elle aurait pu, dans ses visites au dehors, rencontrer quelqu’un qui eût été pour elle un bien meilleur parti : je veux dire chez sa compagne de pension, miss Willoughby. Il y a dans cette famille des relations tout aussi belles que celles de M. Lydgate.

— Que le diable emporte vos relations ! dit M. Vincy. J’en ai assez ; je n’ai que faire d’un gendre qui ne se recommande que par ses relations.

— Comment, mon cher ! Vous m’aviez l’air si satisfait de ce mariage ; il est vrai que je n’étais pas à la maison ! mais Rosemonde m’a dit que vous n’aviez pas fait la moindre objection à leur engagement. Et elle a déjà commencé à faire des achats pour son trousseau, tout ce qu’il y a de mieux en toile et en batiste.

— Cela ne me regarde pas, dit M. Vincy. C’est assez d’un mauvais garnement de fils qui ne fait rien, sans avoir encore un trousseau à payer cette année. Les temps sont durs pour tout le monde, et chacun est en train de se ruiner. Je jurerais que Lydgate n’a pas le sou. Je ne donnerai pas mon consentement à ce mariage. Qu’ils attendent, comme leurs aînés ont attendu.

— Rosemonde en sera très affligée, Vincy, et vous savez qu’il vous est impossible de lui faire de la peine.

— J’en aurai pourtant le courage. Plus tôt cet engagement sera rompu, mieux cela vaudra. À la façon dont il s’y prend, je ne crois pas qu’il se fasse jamais de rentes. Il se fait des ennemis, voilà surtout ce que j’entends dire de lui.

— Mais il est très bien vu de M. Bulstrode, mon ami. Je ne doute pas que ce mariage lui plaise.

— Qu’il plaise au diable ! Ce n’est pas Bulstrode qui payera leur entretien. Et, si Lydgate s’imagine que je vais leur donner de l’argent pour se monter un ménage, il se trompe, voilà tout. Je compte moi-même renoncer bientôt à mes chevaux. Vous feriez bien de prévenir Rosy de ce que je viens de vous dire.

M. Vincy usait souvent de ce procédé. À l’approbation irréfléchie et de bonne humeur du premier moment succédaient les réflexions plus sages, et il se servait alors des autres pour faire passer sa rétractation désagréable. Toutefois mistress Vincy, qui ne s’opposait jamais que malgré elle aux désirs de son mari, ne perdit pas de temps, le lendemain matin, à instruire Rosemonde de leur conversation. Rosemonde, en train d’examiner un ouvrage de mousseline, l’écouta en silence, et, quand ce fut fini, elle fit de son cou gracieux un certain mouvement de côté qui était chez elle, aux yeux d’un observateur expérimenté, le signe d’une parfaite obstination.

— Qu’en dites-vous, ma chérie ? demanda sa mère avec une déférence affectueuse.

— Papa ne pense sérieusement rien de tout cela, dit Rosemonde avec calme. Il a toujours dit qu’il souhaitait me voir épouser l’homme que j’aimerais. J’épouserai M. Lydgate. Voilà sept semaines maintenant que papa a donné son consentement. Et j’espère que nous pourrons habiter la maison de mistress Bretton.

— Eh bien, ma chère, c’est à vous de venir à bout de votre père ; vous faites toujours façon de tout le monde. Quant à la maison de mistress Bretton, je la trouve bien grande ; je serais sûrement très heureuse de vous y voir établie, mais elle nécessitera un mobilier considérable, tapis et tout ce qui s’ensuit, sans compter la vaisselle et les cristaux. Et vous savez maintenant que votre père est décidé à ne pas faire de dépenses pour cela. Croyez-vous que M. Lydgate s’y attende ?

— Vous pensez bien, maman, que je n’irais pas le lui demander. Il connaît évidemment ses affaires.

— Mais il comptait peut-être sur de l’argent, ma chère, et nous pensions que vous auriez un joli héritage, ainsi que Fred ; et, c’est si affreux maintenant, on n’a plus de plaisir à rien, quand on voit ce pauvre garçon si désappointé et si malheureux.

— Ceci n’a rien faire avec mon mariage, maman. Il faudra que Fred renonce à sa paresse, voilà tout. Je vais aller porter cet ouvrage à miss Morgan, elle fait très bien les ourlets à jour. Je pourrais aussi faire travailler Mary Garth à mon trousseau ; elle coud admirablement. Je tiendrais beaucoup à ce qu’il y eût un ourlet à jour à toutes mes chemises de batiste. Et c’est très long à faire.

Mistress Vincy était bien fondée à croire que Rosemonde viendrait à bout de son père : à part ses dîners et ses chasses, M. Vincy, avec tout son fracas, agissait aussi peu à sa guise qu’un premier ministre. Il était facilement, comme la plupart des hommes florissants et amis du plaisir, entraîné par la force des circonstances, et la circonstance appelée Rosemonde, avec sa toute suave obstination, était particulièrement puissante.

M. Vincy aurait pu s’enquérir sérieusement des affaires de Lydgate, lui déclarer qu’il n’avait pas d’argent à donner et s’opposer formellement soit à un mariage précipité, soit à un engagement indéfiniment prolongé. C’est très simple et très facile à dire ; mais il en est d’une résolution désagréable prise aux heures froides de la matinée comme de la gelée matinale ; elle persiste rarement sous l’influence réchauffante de la journée. Ainsi, dans ce cas particulier, M. Vincy en vint-il à se radoucir singulièrement. Lydgate était trop fier pour s’accommoder de procédés équivoques ou d’insinuations quelconques ; encore moins pouvait-on songer à s’ouvrir franchement à lui. M. Vincy avait de lui une certaine crainte respectueuse. Il était flatté jusqu’à un certain point qu’il eût recherché Rosemonde, mais il n’en était pas moins ennuyé d’aborder la question d’argent et de faire ainsi connaître que sa situation n’était pas telle qu’on pouvait le croire ; il lui répugnait enfin d’agir contre les désirs de sa fille. Durant le jour, les affaires l’absorbaient ; plus tard, le dîner, le vin, le whist, la satisfaction générale autour de lui… Pendant ce temps les heures, en s’écoutant, avaient peu à peu raison dans son âme de ses résolutions premières, et finissaient par lui fournir un motif déterminant en faveur de l’inaction : il était vraiment trop tard pour agir.

L’amoureux accepté passait presque toutes ses soirées à la maison de Lowick-Gate, et M. Vincy voyait fleurir sous ses yeux des amours qui ne dépendaient en rien du coffre-fort du beau-père ou du revenu d’une profession. Quelle toile d’araignée que les jeunes amours ! Qui peut dire les points mêmes par lesquels elle s’attache, où se balancent ses fils subtils et entrelacés, attouchement rapide du bout des doigts, rencontres d’éclairs dardés par des prunelles bleues ou noires, phrases interrompues, fugitive rougeur, insaisissables mouvements des lèvres, tressaillements imperceptibles… La toile elle-même est faite de croyances spontanées et de joies indéfinissables, d’aspirations d’une vie vers une autre vie, de visions d’une plénitude complète, d’une infinie confiance. Et Lygdate se reprit à filer cette toile, l’attachant au fond de son cœur dans un élan jeune et rapide, en dépit de sa première expérience et du drame de Laure qui lui avait fait perdre la foi, en dépit aussi de la médecine et de la biologie. On a même observé que l’examen des préparations anatomiques et les recherches scientifiques étaient moins incompatibles avec un amour romanesque qu’un appesantissement naturel de l’esprit ou un goût prononcé pour la prose grossière. Quant à Rosemonde, elle était dans l’extase, comme le nénufar qui s’aperçoit de l’épanouissement radieux de sa vie, et elle aussi filait de toute son industrie leur toile commune.

Tout cela se passait dans le coin du salon où se trouvait le piano, et, si subtils qu’en fussent les éléments, la lumière qui en rayonnait en faisait une sorte d’arc-en-ciel visible à bien des yeux observateurs, sans parler de M. Farebrother ; et tout le monde sut bientôt que miss Vincy et M. Lydgate étaient fiancés, sans qu’il fût nécessaire de le publier. La tante Bulstrode sentit se réveiller encore son inquiétude, mais elle s’adressa cette fois à son frère et se rendit à son bureau pour l’y trouver seul, et éviter ainsi les façons étourdies de sa femme. Les réponses qu’elle obtint ne la satisfirent point.

— Walter, il n’est pas possible, n’est-ce pas, que vous ayez permis tout cela sans vous être informé des chances d’avenir de Lydgate ? dit mistress Bulstrode, en regardant gravement son frère de ses yeux grands ouverts. (Celui-ci était de mauvaise humeur, comme presque toujours à son bureau.) Songez à une jeune fille élevée dans le luxe et d’une façon trop mondaine, je suis fâchée de vous le dire. Comment fera-t-elle pour vivre avec un revenu exigu ?

— Que Dieu me damne, Henriette ! Que puis-je faire quand il arrive des étrangers dans la ville sans ma permission ? Avez-vous fermé votre maison à M. Lydgate ? Bulstrode a contribué plus que personne à le mettre en avant. Je n’ai jamais fait d’embarras à propos de ce jeune homme. Vous seriez mieux venue à en causer avec votre mari qu’avec moi.

— Voyons, sérieusement, Walter, comment M. Bulstrode peut-il être à blâmer ? Je suis sûre qu’il ne désirait pas ce mariage.

— Oh ! si Bulstrode ne l’avait pas amené lui-même par la main, je ne l’aurais jamais invité.

— Mais vous l’avez appelé pour Fred, et ce fut là bien certainement une grâce divine, dit mistress Bulstrode qui perdait le fil de ses idées dans les complications de son sujet.

— Je n’entends rien à la grâce, répondit M. Vincy d’un ton maussade. Je sais que j’ai du tracas chez moi plus que je ne voudrais. J’ai été bon frère pour vous, Henriette, avant que vous épousiez Bulstrode, et je dois avouer qu’il ne témoigne pas toujours à votre famille les dispositions amicales auxquelles on pouvait s’attendre.

M. Vincy ressemblait peu à un jésuite. Mais il n’est pas de parfait jésuite qui eût tourné plus habilement la question. Henriette eut à défendre son mari au lieu de blâmer son frère, et la conversation finit tout juste à l’antipode de son point de départ.

Mistress Bulstrode, sans répéter à son mari les plaintes de son frère, lui parla, le soir même, de Lydgate et de Rosemonde ; mais il ne partagea pas le vif intérêt qu’elle prenait à l’affaire, et se contenta d’indiquer avec résignation les risques qui accompagnent toujours les débuts de la pratique médicale et la nécessité d’agir avec prudence.

— Notre devoir est sûrement de prier pour cette jeune fille irréfléchie, élevée comme elle l’a été, dit mistress Bulstrode, désireuse d’éveiller un peu les sentiments de son mari.

— Certainement, ma chère. Ceux qui n’appartiennent pas au monde ne peuvent guère faire autre chose pour arrêter dans leurs erreurs les mondains obstinés. C’est ce qu’il faut nous habituer à reconnaître avec la famille de votre frère. Il m’était permis de souhaiter que M. Lydgate ne s’engageât pas dans une semblable union ; mais mes relations avec lui sont limitées à l’emploi de ses facultés pour le service de Dieu, dans la voie que nous trace le gouvernement divin par chacune de ses grâces.

Mistress Bulstrode ne répondit pas, attribuant le mécontentement qu’elle ressentait à la grâce divine qui lui manquait. Elle était bien convaincue que son mari était un de ces hommes dont, après leur mort, on écrirait les mémoires. Quant à Lydgate, une fois agréé, il était prêt à accepter pour sa part toutes les conséquences qu’il s’imaginait prévoir avec la plus parfaite netteté. Il allait se marier dans un an sans doute, peut-être même dans six mois. Ce n’était pas ce qu’il avait compté faire ; mais ses autres projets n’en souffriraient pas, il faudrait simplement les plier aux circonstances. Les préparatifs du mariage s’accomplissaient selon la règle ordinaire. Il fallait songer à une maison ; ayant entendu Rosemonde parler avec admiration de la maison de la vieille mistress Bretton, située dans Lowick-Gate, Lydgate s’en occupa dès qu’elle fut devenue vacante par la mort de cette vieille dame, et entra en pourparlers pour l’obtenir.

Tout cela était pour lui secondaire ; il le faisait à peu près comme il donnait des instructions à son tailleur pour chaque détail nécessaire à l’ensemble parfait d’un costume, et sans penser qu’il pût y avoir la moindre extravagance dans sa conduite. Au contraire, il eût dédaigné toute ostentation de dépense : sa profession l’avait familiarisé avec tous les degrés de la pauvreté, et il prenait souci de tous ceux qui avaient des privations à endurer. Il lui eût été bien indifférent de s’asseoir à une table ou l’on aurait fait passer une saucière ébréchée et ne se fût rien rappelé d’un grand dîner, sinon qu’il s’y était trouvé en compagnie d’un homme d’esprit. Mais l’idée ne lui était jamais venue qu’il pût vivre sur un autre pied que ce qu’il appelait le pied ordinaire, avec des cristaux verts pour le vin du Rhin et un service de table irréprochable. Lydgate n’était radical que pour les réformes de médecine et les recherches scientifiques. Pour tout ce qui appartenait à la vie pratique, il allait, par le fait d’une habitude héréditaire, dominé d’une part par cet orgueil personnel et cet égoïsme irréfléchi que nous avons appelé plus haut le côté faible de sa nature, de l’autre par cette naïveté qui provenait chez lui de la préoccupation constante des hautes idées qui lui tenaient au cœur.

Tous les débats intérieurs qu’amenait chez Lydgate cet engagement, qui l’avait pris comme au dépourvu, tenaient au manque de temps plutôt qu’au manque d’argent. Il est certain que le fait d’être amoureux et d’être toujours attendu par une personne que l’on retrouvait chaque fois plus jolie que le souvenir ne vous la représentait, nuisait à l’emploi assidu de ces heures de loisir, dont quelque « piocheur allemand » profitait peut-être pendant ce temps pour arriver à la grande, à l’imminente découverte. Il y avait là une raison pour ne pas différer le mariage, et Lydgate s’en expliqua avec M. Farebrother, un jour que le vicaire en venant le voir le raillait doucement sur le désordre de sa table de travail :

— Éros a dégénéré ; il a commencé par introduire l’ordre et l’harmonie et maintenant il apporte le chaos.

— Oui, momentanément, dit Lydgate avec un sourire, tout en préparant le microscope pour son ami. Mais un ordre meilleur s’établira, bientôt.

— Bientôt ? fit le vicaire.

— Je l’espère, en vérité. Cet état d’incertitude dévore beaucoup de temps, et, pour qui s’est voué à la science, chaque instant est une occasion à saisir. Je suis sûr que le mariage est ce qui convient le mieux à un homme qui veut travailler sérieusement. Il a chez lui tout le nécessaire, il n’a à se préoccuper de rien pour lui-même. Il y trouve le calme et l’indépendance.

— Quel animal enviable vous êtes, dit le vicaire, d’avoir une telle perspective devant vous : Rosemonde, le calme, l’indépendance, voilà votre lot… et me voici, moi, avec ma pipe et mes animalcules pour tout bien.

Lydgate garda le silence sur un autre motif qui lui faisait désirer d’abréger le temps de ses fiançailles. Il était passablement irrité, même avec le vin de l’amour fermentant dans ses veines, d’avoir à se mêler si souvent aux réunions de famille des Vincy, à entrer autant dans les commérages, la gaieté sans répit, les parties de whist et la platitude générale de Middlemarch. Lydgate était forcé de s’avouer qu’il s’abaissait un peu, dans ses rapports avec la famille de Rosemonde. Mais cette exquise créature souffrait elle-même de la même manière, et c’était une pensée délicieuse de se dire que, en l’épousant, il transplanterait son âme dans le sol dont elle avait besoin.

— Chérie ! lui dit-il un soir de sa voix la plus douce en s’asseyant près d’elle et plongeant ses yeux dans les siens.

Mais je dois dire d’abord qu’il l’avait trouvée seule au salon, où la grande et antique fenêtre, large ouverte, laissait arriver les senteurs d’été du jardin. Ses parents étaient allés à une invitation et tous les autres s’étaient échappés avec les papillons du dehors.

— Chérie, vous avez les yeux rouges.

— Vraiment ? dit Rosemonde. Je me demande pourquoi.

Il n’était pas dans sa nature de révéler immédiatement aux autres ses désirs ou ses chagrins. Ils ne se dévoilaient que gracieusement et après qu’on l’avait priée et sollicitée.

— Comme si vous pouviez me le cacher ! dit Lydgate, posant tendrement sa main sur les petites mains de Rosemonde. Croyez-vous que je ne voie pas cette petite larme sur un de vos cils ? Il y a des choses qui vous chagrinent et vous ne me les dites pas. C’est un manque de confiance.

— Pourquoi vous dirais-je ce que vous ne pouvez changer ? Il y a de ces petites choses tous les jours ; il y en a eu peut-être un peu plus dans ces derniers temps.

— Des ennuis de famille ? Ne craignez pas de m’en parler ; je les devine.

— Papa s’est montré plus irritable tous ces jours. Fred l’exaspère, et, ce matin, il y a eu une nouvelle querelle, parce que Fred nous menace de chercher une profession au-dessous de lui, sans plus tenir compte de l’éducation qu’il a reçue, et puis…

Rosemonde hésita et une légère rougeur se répandit sur ses joues. Lydgate ne l’avait jamais vue en peine depuis le jour où ils s’étaient engagés l’un à l’autre, et jamais il ne l’avait aimée aussi passionnément. Il baisa doucement, comme pour les encourager, les lèvres hésitantes.

— Je sais que papa n’est pas très satisfait de notre engagement, continua Rosemonde presque à voix basse. Il a dit hier au soir qu’il vous parlerait pour vous prier d’y renoncer.

— Voulez-vous y renoncer ? dit Lydgate avec une soudaine énergie et presque avec colère.

— Je ne renonce jamais à rien de ce que j’ai choisi, dit Rosemonde, recouvrant son calme au seul toucher de cette corde.

— Dieu vous bénisse ! dit Lydgate en l’embrassant encore. (Cette persistance de résolution dont elle faisait preuve au bon moment était adorable.) Il continua : — Il est trop tard maintenant pour que votre père nous demande de rompre. Vous êtes majeure et je vous réclame comme m’appartenant. Si on fait la moindre chose qui puisse vous rendre malheureuse, c’est une raison de hâter notre mariage.

Un ravissement manifeste s’échappa des yeux bleus qui rencontraient les siens, et cet éclat sembla éclairer tout son avenir d’un doux rayon de soleil. Le bonheur idéal, ce bonheur des nuits arabes, où vous êtes invité à quitter le travail et le trouble de la rue pour un paradis où tout vous est donné sans vous coûter d’effort, semblait ne plus dépendre que de quelques semaines de plus ou de moins.

— Pourquoi différer encore ? continua-t-il avec une ardente insistance. J’ai la maison maintenant, et le reste pourra être prêt en peu de temps, n’est-ce pas ? Vous ne vous souciez pas de nouvelles toilettes ? Il sera bien temps de les acheter après ?

— Quelles idées originales vous avez, vous autres savants, dit Rosemonde qui laissa voir ses fossettes avec un rire plus franc que de coutume, en entendant cette plaisante énormité. C’est la première fois de ma vie que j’entends parler d’acheter un trousseau après le mariage.

— Mais vous ne voulez pas dire que vous me feriez attendre des mois, uniquement pour des toilettes ? dit Lydgate, trouvant que Rosemonde le tourmentait avec grâce et craignant qu’elle ne reculât vraiment devant un mariage trop prompt. Rappelez-vous que nous avons devant nous un bonheur plus grand encore que notre bonheur présent, toujours ensemble, indépendants des autres et nous arrangeant une vie à notre gré. Venez, chérie, dites-moi quand vous pourrez être tout à fait à moi.

Il y avait dans la voix de Lydgate une supplication grave et calme, comme s’il craignait qu’elle ne lui fît tort par des délais fantastiques. Rosemonde devint sérieuse aussi et légèrement pensive ; le fait est qu’elle repassait dans son esprit bien des complications de bordures de dentelles, de lingerie et de plissés de jupons, afin de pouvoir donner une réponse au moins approximative.

— Six semaines seraient bien suffisantes, dites-moi, Rosemonde ? insista Lydgate, laissant aller sa main pour l’entourer doucement de son bras.

Elle se mit à lisser rapidement ses cheveux de sa petite main, en morne temps qu’elle inclinait le cou dans une attitude pensive ; puis elle dit sérieusement :

— Il y aurait encore à préparer le linge et l’ameublement de la maison. Mais maman pourra s’en occuper pendant que nous serons absents.

— Oui, certainement. Nous resterons bien absents une semaine ou à peu près.

— Oh ! plus que cela, dit Rosemonde gravement.

Elle pensait à ses robes du soir pour sa visite chez sir Godwin Lydgate, cette visite à laquelle en secret elle avait toujours formé le rêve délicieux de consacrer le quart au moins de sa lune de miel, si même elle différait la connaissance d’un autre oncle, docteur en théologie (sorte de position plus simple, mais encore fort agréable, lorsqu’elle s’appuie sur la noblesse du sang). Elle regarda son amoureux d’un air de remontrance étonné, et il comprit qu’elle désirait prolonger le doux temps de leur solitude à deux.

— Tout ce que vous voudrez, ma bien-aimée, quand le jour sera fixé ; mais prenons une décision et mettons fin à tous les ennuis dont nous souffrons. Six semaines ! n’est-ce pas tout à fait suffisant ?

— Je pourrai certainement presser un peu tout le travail. Voulez-vous alors le dire à mon père ? Peut-être vaudrait-il mieux lui écrire… ?

Elle rougit et le regarda comme nous regardent les fleurs du jardin, quand nous nous promenons joyeux au milieu d’elles dans la lumière glorieuse du soir. N’y a-t-il pas une âme au delà de ce que peuvent exprimer les paroles, moitié nymphe, moitié enfant, cachée dans ces pétales délicats qui brillent et qui respirent sous leurs vives couleurs ?

Il toucha de ses lèvres son oreille et une petite place de son cou, et ils restèrent silencieux pendant quelques minutes qui passèrent devant eux comme un petit ruisseau murmurant qui reçoit les baisers du soleil. Rosemonde pensait que personne ne pouvait être plus éprise qu’elle ne l’était ; et Lydgate pensait qu’après toutes ses erreurs et son absurde crédulité il avait rencontré la perfection chez la femme. Il lui semblait qu’il recevait déjà cette affection exquise, enchaînée à lui, d’une créature accomplie qui respecterait ses loisirs élevés et ses travaux puissants sans les contrarier jamais ; qui, sans faire de bruit, apporterait de l’ordre dans la maison et dans les comptes comme par magie, toujours prête cependant à toucher son luth à toute heure pour faire de la vie une harmonie ; instruite dans les limites qui conviennent à la femme sans les dépasser d’un cheveu, docile par conséquent et prête à obéir aux ordres qui lui viendraient d’au delà de cette limite. Maintenant, plus que jamais, il était clair que son idée de rester garçon avait été une erreur, le mariage était non point un obstacle mais un encouragement au travail. Et, le lendemain, comme il accompagnait un malade à Brassing, il y vit par hasard un service de table qui lui parut être si parfaitement ce qu’il désirait qu’il l’acheta sur-le-champ. On gagnait du temps à faire ces choses ainsi au moment ou elles vous passaient par l’esprit, et, de plus, Lydgate détestait la faïence grossière. Le service en question était cher, mais c’était peut-être le défaut de tous les services de table. L’aménagement d’une maison était nécessairement coûteux, mais c’était une dépense qu’on ne faisait qu’une fois.

— Ce doit être ravissant, dit mistress Vincy quand Lydgate lui parla de son emplette. Tout juste ce qu’il faut pour Rosy. J’espère, par la grâce du ciel, qu’il ne sera pas cassé.

— Il faudra pour cela des domestiques qui ne cassent rien, dit Lydgate.

Ils avaient jugé inutile, d’ailleurs, de mettre mistress Vincy au courant de leurs projets ; celle-ci ne voyait pas volontiers les choses en noir, et, contente de son sort d’épouse, n’éprouvait guère que de l’orgueil du mariage de sa fille. Mais Rosemonde avait de bonnes raisons pour suggérer à Lydgate d’en appeler par lettre à son père. Elle prépara l’arrivée de la lettre en accompagnant M. Vincy le lendemain matin à l’entrepôt et en lui disant que M. Lydgate désirait se marier sans trop attendre.

— Quelle sottise, ma chère ! répliqua celui-ci. Quelle fortune a-t-il pour se marier ? Il serait bien plus sage de renoncer à cet engagement, je vous l’ai déjà dit assez clairement. Est-ce la peine d’avoir reçu une si bonne éducation pour épouser maintenant un pauvre diable ? C’est pénible pour un père.

— M. Lydgate n’est pas un pauvre diable, papa. Il a acheté la clientèle de M. Peacock qui rapporte, dit-on, huit à neuf cents livres par an.

— Sornettes que tout cela ! Qu’est-ce que c’est que d’acheter une clientèle ? Il pourrait aussi bien acheter les hirondelles du printemps prochain. Tout cela lui filera les doigts.

— Au contraire, papa, il augmentera sa clientèle. Vous voyez comme on l’a fait appeler chez les Chettam et chez les Casaubon.

— Qu’il sache bien au moins que je ne vous donnerai rien. Cette déception avec Fred, et le Parlement qui va être dissous, et ces machines qui cassent partout, et une élection qui approche…

— Cher papa, qu’est-ce que cela peut avoir à faire avec mon mariage ?

— Cela a beaucoup à faire avec votre mariage. Nous sommes tous exposés à nous trouver ruinés, avec ce qui se passe. Le pays est dans un état qui le ferait croire. Il y a des gens qui disent que c’est la fin du monde et je veux être pendu si je ne trouve pas que cela en ait l’air. Dans tous les cas, ce n’est pas le moment pour moi de retirer de l’argent de mes affaires, et je souhaiterais que Lydgate en fût averti.

— Je ne crois pas qu’il s’attende à rien, papa. Il a de si hautes relations qu’il est assuré de faire son chemin d’une manière ou d’une autre. Il est engagé dans la poursuite de découvertes scientifiques.

M. Vincy garda le silence.

— Je ne puis renoncer à ma seule espérance de bonheur, papa. M. Lydgate est un gentleman. Je ne pourrais jamais aimer personne qui ne fût un parfait gentleman. Vous ne désirez pas me voir tomber dans une maladie de langueur comme cela est arrive à Arabella Hawley. Et je ne change jamais de résolution, vous le savez.

Son père continuait à garder le silence.

— Promettez-moi, papa, que vous consentirez à ce que nous désirons. Nous ne renoncerons jamais l’un à l’autre, et rappelez-vous que vous avez toujours été contraire aux longues fiançailles et aux mariages tardifs.

Quelques instants se passèrent encore à discuter ainsi jusqu’à ce que M. Vincy, ébranlé, dît enfin :

— Eh bien, en bien, mon enfant, j’attendrai qu’il m’écrive avant de lui donner ma réponse.

Et Rosemonde ne douta pas d’avoir gagné sa cause.

M. Vincy, dans sa réponse, se borna à peu près à demander que Lydgate contractât une assurance sur la vie, demande immédiatement accordée. C’était une mesure tout à fait rassurante, dans le cas où Lydgate viendrait à mourir ; mais, pour le présent, et en soi-même, ce n’était vraiment pas une ressource. Tout parut pourtant s’arranger d’une façon satisfaisante pour le mariage de Rosemonde, et les achats ordinaires se faisaient avec beaucoup d’ardeur, non pas cependant sans mainte délibération. Une fiancée qui se dispose à rendre visite à un baronnet ne peut se dispenser de quelques mouchoirs de haute élégance ; mais, en dehors de la demi-douzaine, tout à fait indispensable, Rosemonde se trouva satisfaite, sans aller jusqu’à la toute première qualité de guipure et de valenciennes. Lydgate, de son côté, trouvant que la somme de huit cents livres dont il disposait était bien ébréchée depuis son arrivée à Middlemarch, se priva de certain plat d’ancien style qu’on lui montra à l’établissement Kibble, de Brassing, où il avait fait emplette de couverts. Il était trop fier pour compter sur une avance de M. Vincy pour monter sa maison et, bien que certaines notes dussent rester à régler, puisqu’il n’était pas nécessaire de tout payer comptant, il ne perdit pas son temps en conjectures sur la dot que pourrait bien donner son beau-père.

Il ne voulait rien faire d’extravagant, mais il fallait acheter les choses indispensables, et c’eût été de l’économie mal entendue que de les acheter médiocres.

Tous ces détails n’étaient pourtant que des accessoires. Lydgate prévoyait que sa science et sa profession étaient les seuls objets qu’il poursuivrait avec enthousiasme ; mais il ne se voyait pas les poursuivant dans une maison comme celle de Wrench, par exemple, avec toutes les portes ouvertes, des toiles cirées usées, les enfants en tablier sale et le lunch traînant sur la table sous forme de carcasses, de couteaux à manches noirs et de dessous de plats en jonc.

Rosemonde, de son côté, avait l’esprit occupé de conjectures que sa rapide intuition l’avertissait toujours de ne pas dévoiler trop franchement.

— Je serais si heureuse de connaître votre famille, dit-elle un jour qu’ils causaient ensemble de leur voyage de noces. Nous pourrions peut-être aller dans une direction qui nous permît de la voir en revenant. Lequel de vos oncles préférez-vous ?

— Oh ! mon oncle Godwin, je crois. C’est un bon vieux bonhomme.

— C’est chez lui, à Quallingham, que vous étiez toujours, n’est-ce pas ? Que j’aimerais à voir ces lieux et tout ce qui vous entourait autrefois. Votre oncle sait-il que vous allez vous marier ?

— Non, dit Lydgate insouciamment.

— Faites-le-lui savoir par un mot, méchant neveu irrespectueux. Il vous demandera peut-être de m’amener à Quallingham, et alors vous me promenerez par toute la propriété et je pourrai me figurer que je vous vois comme quand vous étiez enfant. Souvenez-vous que vous me voyez dans ma maison telle qu’elle a toujours été depuis mon enfance. Il ne serait pas bien que je restasse si ignorante de la vôtre. Mais peut-être serez-vous un peu honteux de moi, j’oubliais cela.

Lydgate lui sourit tendrement et même accepta l’idée que le plaisir orgueilleux de faire voir une si charmante fiancée valait bien quelque sacrifice. Et il commença à penser qu’il aimerait à revoir avec Rosemonde les lieux de son enfance.

— Je lui écrirai, alors, mais mes cousins sont de vraies corvées.

Il semblait magnifique à Rosemonde de pouvoir parler si légèrement de la famille d’un baronnet, et elle était ravie de la perspective de pouvoir les traiter de même pour son compte.

Mais sa mère, quelques jours plus tard, faillit tout compromettre en disant :

— J’espère que votre oncle, sir Godwin, ne regardera pas Rosemonde avec dédain, monsieur Lydgate. Il ferait peut-être quelque chose de bien, j’ai idée. Un millier de livres ou deux ne comptent pas pour un baronnet.

— Oh ! maman s’écria Rosemonde en rougissant jusqu’au blanc des yeux ; et Lydgate la plaignit tant qu’il garda le silence, et s’en alla, à l’autre bout de la chambre, examiner une gravure avec intérêt, comme s’il n’eût rien compris et rien entendu.

Maman reçut ensuite une petite leçon filiale et se montra soumise comme toujours. Mais Rosemonde se dit que, si jamais quelqu’un de ses cousins les aristocrates, qu’on appelait des « corvées », venait à passer à Middlemarch, il verrait dans sa famille à elle bien des choses qui pourraient les choquer. Aussi lui semblait-il désirable que Lydgate obtînt tôt ou tard quelque belle situation ailleurs, et ce ne pouvait être une chose bien difficile pour un homme qui avait un oncle titré, et qui était engagé dans des travaux scientifiques. Lydgate, vous le voyez, avait entretenu Rosemonde de l’ardeur des espérances ou il plaçait le but élevé de sa vie, et il avait trouvé délicieux d’être écouté d’une créature qui lui apporterait ce doux appui d’une affection faite pour remplir le cœur — beauté, repos, un secours semblable à celui que nos pensées puisent dans le ciel d’été et dans les prés bordés de fleurs.

Lydgate se fiait beaucoup à la différence psychologique qui existe entre ce que nous avons appelé par amour de la variété l’oie et le jars ; — surtout à la soumission innée de l’oie, s’accordant merveilleusement avec la force du jars !



CHAPITRE IV


N’était-ce que des élections générales ou la fin du monde qui approchait ? avait énoncé M. Vincy. Maintenant que George IV était mort, le Parlement dissous, Wellington et Peel tombés dans l’opinion, le nouveau roi encore inconnu, ce doute n’était qu’un faible échantillon de l’incertitude qui régnait dans l’esprit de la province.

Les lecteurs des journaux de Middlemarch se trouvaient dans une situation tout à fait anormale : pendant l’agitation qu’avait produite la question catholique, plusieurs avaient abandonné le Pionnier, l’organe du progrès, parce qu’il avait pris le parti de Peel pour les papistes et souillé son libéralisme par sa tolérance envers les jésuites et les prêtres de Baal ; mais ils n’étaient pas satisfaits non plus de la Trompette, qui, depuis ses invectives contre Rome, au milieu du relâchement général de l’esprit public, avait molli aussi dans ses opinions.

On était à une époque, comme venait de le dire un remarquable article du Pionnier, où, devant les besoins criants du pays, certains hommes devaient vaincre leur répugnance à jouer un rôle public, certains hommes dont l’esprit avait, par une longue expérience, acquis autant de largeur que de puissance de concentration, de la décision dans le jugement aussi bien que de la tolérance, de l’impartialité aussi bien que de l’énergie, en un mot, toutes ces qualités qui, dans la mélancolique expérience de l’humanité, ont été, de tous temps, les moins disposées à s’allier dans une même âme.

On entendit M. Hackbutt déclarer, dans l’office même de M. Hawley, que l’article en question émanait de Brooke de Tipton et que Brooke avait secrètement acheté le Pionnier.

— Alors, gare ! dit M. Hawley. Il lui a pris la lubie d’être un homme populaire à présent, après avoir pataugé au hasard comme une tortue égarée. Je ne l’ai pas perdu de vue depuis quelque temps. Il va recevoir une jolie douche. C’est un damné de mauvais propriétaire. Qu’est-ce qu’un vieux bonhomme du comté a affaire de venir se faufiler dans une réunion de tenanciers en blouse bleue ? Quant à son journal, tout ce que j’espère, c’est qu’il en fasse tout seul la rédaction. Cela vaudrait la peine de payer pour le voir.

— J’ai cru comprendre qu’il avait mis la main, pour le rédiger, sur un jeune homme extrêmement brillant, capable d’écrire des premiers articles du plus haut style, tout à fait comparables à ce qui paraît dans les journaux de Londres. Il a l’intention de prendre position très haut dans la question des réformes.

— Que Brooke commence par réformer la feuille de ses revenus. C’est un satané vieux pince-maille, et tous les bâtiments qui couvrent ses propriétés tombent en ruine. Je suppose que ce jeune homme est quelque poisson égaré de Londres.

— Il s’appelle Ladislaw. On le dit d’origine étrangère.

— Je connais cette espèce-là, dit M. Hawley, quelque espion. Il commence par faire de belles phrases sur les droits de l’homme et il finira pas assassiner une jeune fille. Voilà le genre.

Le dégoût de M. Hawley, à l’idée de voir le Pionnier édité par un espion et M. Brooke devenir un homme politique, comme une tortue à l’allure incertaine qui allongerait tout à coup ambitieusement sa petite tête pour se transformer en reptile, son dégoût, disons-nous, égalait à peine l’ennui qu’en ressentaient certains membres de la famille de M. Brooke.

Le Pionnier avait été acheté secrètement, avant même l’arrivée de Will Ladislaw ; l’empressement de son propriétaire à se défaire d’une propriété de quelque valeur, mais ne rapportant rien, avait fourni l’occasion attendue ; et, dans l’intervalle, depuis que M. Brooke avait lancé son invitation à Ladislaw, ce désir que, depuis ses plus jeunes années, il avait toujours, au fond de son cœur, conservé en germe, de répandre un jour ses idées sur le monde, ce désir avait peu à peu grandi dans le silence.

Ce projet prit un développement tout à fait considérable dans l’enchantement où le plongea la personne de son hôte, qui se trouva dépasser de beaucoup son attente. Non seulement Will était comme chez lui au milieu de tous ces sujets artistiques et littéraires dont M. Brooke avait tâté à une certaine époque de sa vie, mais encore il était remarquablement habile à saisir tous les points de la situation politique, et à les traiter avec cette largeur d’esprit qui, servie par une mémoire égale, se prête à la fois aux citations et à l’ensemble.

— Il me fait l’effet d’une sorte de Shelley, vous savez, trouva l’occasion de dire M. Brooke, pour la plus grande satisfaction de M. Casaubon. Je ne veux pas dire qu’il lui ressemble par ses cotés répréhensibles, relâchement moral ou athéisme, ou toute autre chose de ce genre, vous savez ; les sentiments de Ladislaw sont excellents sous tous les rapports, j’en suis sûr, certainement, nous avons beaucoup causé tous les deux hier au soir. Mais il a ce même genre d’enthousiasme pour la liberté, l’indépendance, l’émancipation, un beau sentiment quand il est bien dirigé. Je crois que je pourrai le mettre dans la bonne voie, et j’en suis d’autant plus heureux qu’il est votre parent, Casaubon.

Si tant est que la bonne voie impliquât quelque chose de plus précis que le reste du discours de M. Brooke, M. Casaubon se flatta intérieurement qu’elle se rapportait à quelque occupation dans un lieu très éloigné de Lowick. Tant qu’il avait assisté Will de son argent, il ne l’avait jamais aimé, mais il avait commencé à l’aimer moins encore depuis que Will avait décliné son aide. C’est ce qui nous arrive, quand nous avons quelque disposition à une inquiète jalousie : si nos talents appartiennent plutôt au genre souterrain, notre cousin le chercheur de miel a très probablement un secret mépris pour nous, et l’admirer, c’est nous adresser à nous-mêmes une critique indirecte. Si nous avons dans l’âme d’honnêtes scrupules, nous sommes au-dessus de toute basse envie de lui faire du tort, nous allons plutôt par des bienfaits positifs au-devant de ses prétentions ; et, notre empressement à tirer des chèques pour lui nous assurant une supériorité qu’il ne peut méconnaître, notre amertume y peut puiser une saveur plus douce. Or, M. Casaubon s’était vu privé par un caprice soudain de cette supériorité qui n’existait plus qu’à l’état de souvenir. Son antipathie pour Will ne venait pas de la jalousie ordinaire d’un vieux mari sur le déclin de la vie : c’était quelque chose de plus profond, qui avait sa source dans les regrets et les mécontentements de toute une carrière ; mais tout naturellement, à ce sentiment de vague malaise, la présence de Dorothée, de sa jeune femme, dont il avait également à redouter les facultés de critique, devait fournir un centre déterminé.

Will Ladislaw, de son côté, sentait croître son aversion aux dépens de sa reconnaissance, et s’efforçait de se justifier à ses propres yeux de ce mauvais sentiment. Casaubon d’abord le détestait, il le savait très bien ; au premier moment de son entrée dans la chambre, il avait encore surpris une expression amère dans la bouche et du venin dans le regard de son cousin, qui auraient presque suffi à justifier une déclaration de guerre, en dépit des bienfaits passés. Il était, pour le passé, très reconnaissant envers M. Casaubon, mais en vérité il y avait dans son mariage avec cette jeune femme de quoi dispenser de toute obligation. C’était une chose à savoir, si la reconnaissance du bien qu’on nous fait, ne doit pas accroître notre indignation du mal qu’on fait aux autres. Et Casaubon avait mal agi envers Dorothée en l’épousant. Un homme devrait se mieux connaître, et, s’il lui a convenu de laisser blanchir et moisir ses os dans une caverne, il n’a que faire d’attirer une jeune fille dans sa triste compagnie. Affreux sacrifice d’une vierge, se disait Will, et il se retraçait à lui-même les chagrins de Dorothée, comme s’il composait les lamentations d’un chœur de tragédie. Du moins, il ne la perdrait jamais de vue : il veillerait sur elle, dût-il pour cela renoncer à tout dans la vie, il veillerait sur elle, et elle saurait qu’elle avait, de par le monde, un esclave. La simple vérité était que rien ne l’avait si fortement attiré à la Grange que la présence de Dorothée.

Cependant les invitations formelles lui avaient manqué, on n’avait jamais engagé Will à venir à Lowick. Mais M. Brooke, certain de faire toutes sortes de choses agréables, auxquelles M. Casaubon, le pauvre homme, était trop absorbé pour songer, avait trouvé moyen d’amener plusieurs fois Ladislaw à Lowick, ne négligeant pas une occasion d’ailleurs de le présenter partout comme un jeune parent de Casaubon. Et, sans que Will l’eût revue seule, ces entrevues avaient suffi pour réveiller dans le jeune cœur de Dorothée ce premier sentiment d’intimité avec un homme qui, malgré sa supériorité d’intelligence, paraissait disposé cependant à se laisser guider par elle. La pauvre Dorothée, avant son mariage, n’avait jamais trouvé dans l’esprit des autres beaucoup de place pour les sentiments qu’elle avait le plus à cœur d’exprimer ; elle n’avait pas non plus, nous le savons, joui autant qu’elle l’avait espéré de la science supérieure de son mari. Si elle témoignait avec quelque animation de son intérêt pour un sujet, M. Casaubon l’écoutait d’un air résigné, comme si elle lui avait lu une citation du Delectus, qui lui était familier depuis sa plus tendre enfance ; quelquefois, il lui citait brièvement d’anciennes sectes ou d’anciens personnages qui avaient eu les mêmes idées, comme s’il en existait déjà trop de cette espèce ; d’autres fois, il l’avertissait qu’elle était dans l’erreur et affirmait le point que sa remarque avait mis en doute.

Will Ladislaw, au contraire, semblait toujours voir beaucoup plus de choses dans ses paroles qu’elle n’en voyait elle-même. Dorothée avait bien peu de vanité, mais elle avait ce besoin ardent de la femme d’exercer sa douce influence, en faisant la joie d’une autre âme. Aussi la chance seule de voir Will occasionnellement, était comme une lucarne percée dans le mur de sa prison, lui donnant un aperçu du dehors ensoleillé ; et ce plaisir ne tarda pas à dissiper l’alarme qu’elle avait conçue d’abord de ce que pourrait penser son mari, en voyant Will devenir l’hôte de son oncle. M. Casaubon n’en avait pas soufflé mot.

Mais Will désirait voir Dorothée en particulier, et il attendait impatiemment la plus petite circonstance qui pourrait le lui permettre. Si courts que fussent les entretien terrestres de Dante avec Béatrix, ou de Laure avec Pétrarque, le temps change la proportion des choses, et, de nos jours, mieux vaut moins de sonnets et un peu plus d’entrevues. Will s’avisa enfin qu’il avait besoin de faire une certaine esquisse à Lowick, et, un matin que M. Brooke se rendait en voiture à la ville voisine par la route de Lowick, Will lui demanda de l’y déposer avec son album et son pliant, et, sans annoncer sa présence au manoir, il s’installa à dessiner dans un endroit d’où il ne manquerait pas d’apercevoir Dorothée, si elle sortait pour se promener, et il savait qu’elle se promenait à l’ordinaire une heure dans la matinée.

Le mauvais temps fit échouer son plan. Des nuages perfides ne tardèrent pas à s’amonceler, et, la pluie commençant à tomber, Will fut obligé de chercher un abri à l’intérieur de la maison. Sa parenté lui permettait d’entrer au salon et d’y attendre sans se faire annoncer ; aussi, rencontrant, dans le hall, sa vieille connaissance, le maître d’hôtel aux joues rouges :

— Pratt, lui dit-il, ne dites pas que je suis ici : j’attendrai jusqu’au lunch ; je sais que M. Casaubon n’aime pas qu’on le dérange, quand il est dans sa bibliothèque.

— Mon maître est sorti, monsieur ; il n’y a dans la bibliothèque que mistress Casaubon. Je ferais mieux de la prévenir que vous êtes ici, monsieur.

Pratt avait souvent des conversations des plus animées avec Tantripp, et convenait avec elle que la vie devait être bien triste pour madame.

— Oh ! soit, cette maudite pluie m’a empêché de dessiner ! dit Will radieux et affectant la plus complète indifférence.

Une minute après, il était dans la bibliothèque, où Dorothée, sans contrainte, l’accueillait avec son doux sourire.

— M. Casaubon est allé chez l’archidiacre, dit-elle aussitôt. Je ne pense pas qu’il rentre guère avant l’heure du dîner. Il ignorait lui-même le temps que cela lui prendrait. Aviez-vous quelque chose de particulier à lui dire ?

— Non, j’étais venu pour dessiner, mais la pluie m’a forcé à rentrer. Sans quoi, je ne vous aurais pas dérangée d’aussi bonne heure. Je croyais M. Casaubon chez lui et je sais qu’à cette heure-ci il n’aime pas les interruptions.

— C’est à la pluie alors que je suis redevable. Je suis si contente de vous voir ! Dorothée prononça ces mots si simples, avec la sincérité naïve d’un enfant malheureux qu’on vient visiter à sa pension.

— Au vrai, je venais pour avoir la chance de vous voir seule, dit Will qu’une puissance mystérieuse contraignait à se montrer aussi sincère qu’elle-même. J’avais le désir de causer avec vous comme à Rome. Ce n’est pas la même chose quand il y a d’autres personnes.

— Non, dit Dorothée, en l’approuvant de sa voix claire et fraîche. Asseyez-vous.

Elle s’assit elle-même sur une ottomane de couleur foncée, les livres sombres derrière elle, et, dans sa simple robe de laine blanche, sans autre ornement que son anneau de mariage, on eût pu croire qu’elle avait fait le vœu de ne ressembler à aucune autre femme ; Will s’assit à une petite distance en face d’elle ; la lumière tombait sur ses boucles soyeuses et sur son profil délicat, auquel la courbe de sa lèvre et la forme de son menton donnaient quelque chose de hardi et de provocant. Ils se regardaient l’un l’autre comme deux fleurs qu’un même instant aurait fait éclore en ce lieu. Dorothée oublia l’irritation énigmatique de son mari contre Will : c’était comme de l’eau fraîche à ses lèvres altérées, de pouvoir parler sans crainte à la seule personne chez qui ses sentiments eussent trouvé de l’écho ; regardant en arrière, dans sa tristesse, elle s’exagérait la consolation qu’il lui avait déjà apportée dans le passé.

— J’ai souvent pensé que j’aimerais à causer encore avec vous. Que de choses je vous ai dites, j’en suis toujours étonnée !

— Je me les rappelle toutes, dit Will dont l’âme se remplissait d’une joie inexprimable à l’idée qu’il était en présence d’une créature digne d’être aimée parfaitement. Je suis porté à croire que ses sentiments, à lui, étaient empreints alors de la même perfection ; car nous avons, nous autres mortels, nos moments divins, lorsque l’amour est satisfait dans l’entière perfection de l’objet bien-aimé.

— J’ai essayé d’apprendre bien des choses, depuis que nous sommes revenus de Rome, dit Dorothée, je peux lire un peu le latin, et je commence à comprendre un tout petit peu le grec. Je puis maintenant mieux aider M. Casaubon. Je sais trouver pour lui des passages ou des citations, et ménager ainsi ses yeux. Mais il est si difficile d’arriver à la science ; on dirait que le chemin qu’il faut faire pour atteindre les hautes pensées épuise les forces des gens, si bien qu’ils n’en peuvent jamais jouir, parce qu’ils sont trop fatigués.

— Si un homme est vraiment fait pour les hautes pensées, il les atteindra presque sûrement avant d’être hors d’état d’en jouir, dit Will entraîné par sa vivacité. Mais sur certaines cordes sensibles Dorothée était aussi prompte que lui ; aussi, s’apercevant d’un changement dans l’expression de sa figure, ajouta-t-il aussitôt : mais il est très vrai que les meilleurs esprits ont quelquefois succombé en travaillant à développer leurs idées.

— Vous me corrigez, dit Dorothée, je m’étais mal exprimée. J’aurais dû dire que les hommes qui ont de grandes pensées s’usent trop vite en travaillant à les développer. Je l’ai toujours senti, même quand j’étais petite fille : et il me semblait alors que l’emploi que j’aimerais à faire de ma vie, serait d’aider quelqu’un engagé dans de grands travaux, pour lui en alléger le fardeau.

Dorothée avait été amenée à lui montrer ainsi ce petit coin d’elle-même sans penser qu’il y eût là pour lui une révélation, Mais jamais jusque-là elle n’avait rien dit à Will qui jetât autant de lumière sur l’origine de son mariage. Il ne haussa pas les épaules ; mais, à défaut de cette manifestation, il pensa avec une nouvelle irritation au rapprochement de ces jolies lèvres avec de vieux crânes sanctifiés et un tas de choses creuses et vides enchâssées dans l’état ecclésiastique. Il dut prendre garde que son langage ne révélât sa pensée.

— Mais vous pourriez facilement pousser trop loin cette aide secourable et vous user vous-même. Ne restez-vous pas trop enfermée ? Vous avez déjà l’air plus pâle. M. Casaubon ferait mieux de prendre un secrétaire ; il n’aurait pas de peine à trouver quelqu’un qui lui ferait la moitié du travail. Cela le soulagerait plus efficacement, et vous n’auriez besoin de l’aider que dans des besognes plus légères.

— Comment pouvez-vous avoir une telle pensée ? dit Dorothée d’un ton sérieux de remontrance ; il n’y aurait pas de bonheur pour moi si je ne l’assistais dans son œuvre. Que pourrais-je faire d’autre ? Il n’y a pas de bien à faire à Lowick. Mon unique désir est de l’aider davantage. Et il n’aimerait pas à avoir de secrétaire : vous ne parlerez plus de cette idée-la, n’est-ce pas ?

— Certainement non, maintenant que je connais votre sentiment. Mais j’ai entendu M. Brooke et sir James Chettam exprimer le même désir.

— Oui, répliqua Dorothée, mais ils ne comprennent pas, ils voudraient me voir monter à cheval, occuper mes journées à faire bouleverser le jardin, ou à élever de nouvelles serres. J’aurais cru que vous comprendriez que l’intelligence avait d’autres besoins, ajouta-t-elle avec un peu d’impatience. Du reste, M. Casaubon ne peut pas souffrir l’idée d’un secrétaire.

— Mon erreur est excusable, dit Will ; autrefois, j’ai souvent entendu M. Casaubon parler d’un secrétaire, comme s’il eût été heureux d’en avoir un. Il m’avait même, en vérité, ouvert la perspective d’occuper un jour cet emploi, Mais, voyez-vous, j’ai si mai tourné, que j’en suis devenu indigne.

Dorothée cherchait dans cette explication une excuse à l’aversion évidente de son mari, tout en répondant à Will avec un sourire enjoué :

— Vous n’étiez pas assez assidu au travail.

— Non, dit Will, en rejetant la tête en arrière, avec quelque chose d’un cheval fougueux, Puis, le vieux démon irritable le poussant à envoyer encore un bon coup de patte aux lourdes ailes de la gloire du pauvre Casaubon, il ajouta : Et j’ai vu depuis que M. Casaubon n’aime pas qu’on regarde son œuvre, on qu’on sache exactement ce qu’il fait. Il se méfie trop, il doute trop de lui-même. Je ne suis peut-être pas bon à grand’chose, je le veux bien ; mais, s’il ne m’aime pas, c’est parce que je suis trop différent de lui.

Will avait bien au fond l’intention de se montrer toujours généreux ; mais nous avons sur le bout de la langue des espèces de petites détentes que nous lâchons le plus souvent sans laisser à la réflexion le temps de les retenir. Et puis il n’y avait plus moyen vraiment de ne pas s’expliquer franchement avec Dorothée sur l’aversion de M. Casaubon. Il fut cependant, après avoir parlé, un peu inquiet de l’effet que son langage produirait sur elle.

Mais Dorothée resta étrangement calme ; elle n’éclata pas d’indignation comme à Rome, en pareille occasion. Et ce calme avait une cause profonde. Elle ne luttait plus contre la perception évidente des faits ; elle s’efforçait, au contraire, d’y accommoder son cœur ; et, quand elle contemplait maintenant d’un œil ferme l’infirmité de son mari, et plus encore la conscience qu’il avait peut-être de cette infirmité, c’était pour ne plus voir qu’une seule voie tracée à son devoir, celle de la tendresse. Peut-être aurait-elle jugé plus sévèrement ce qu’il y avait d’indélicat dans le langage de Will, si l’antipathie même qu’il inspirait à M. Casaubon ne lui avait d’avance assuré des titres à sa bienveillance, car elle ne pouvait s’empêcher de la trouver cruelle, tant que de bonnes raisons manqueraient pour l’expliquer.

Elle ne répondit pas tout de suite, mais, après avoir baissé les yeux d’un air réfléchi, elle reprit gravement :

— M. Casaubon a donc surmonté son antipathie pour vous, dans tout ce qu’il a fait ; et cela est admirable.

— Oui, il a fait preuve, dans toutes les affaires de famille, d’un sentiment de justice. C’est une chose abominable que ma grand’mère ait été déshéritée, pour avoir contracté ce qu’on a appelé une mésalliance, et encore n’y avait-il rien à dire contre son mari, sinon que c’était un Polonais réfugié qui donnait des leçons pour gagner son pain.

— Je voudrais bien savoir tout ce qui la concerne, dit Dorothée. Je me demande comment elle a supporté ce changement, de la richesse à la pauvreté ; je me demande si elle a été heureuse avec son mari ! Savez-vous beaucoup de choses sur eux ?

— Non, ils sont morts jeunes tous deux ; je sais seulement que mon grand’père était un patriote, un homme brillant, connaissant plusieurs langues, musicien, qui gagnait sa vie en donnant toute espèce de leçons. Mon père avait hérité de ses talents pour la musique. Je n’ai jamais su non plus grand’chose de lui, sauf ce que ma mère m’en a dit. Je me rappelle sa démarche lente, et ses longues mains blanches ; et il y a un jour qui est toujours resté présent dans ma mémoire : il était malade, dans son lit, et moi, j’avais faim et je n’avais à manger qu’un tout petit morceau de pain.

— Ah ! quelle différence avec ma vie, s’écria Dorothée prise d’un vif intérêt, et joignant les mains sur ses genoux. J’ai toujours eu trop de toutes choses. Mais dites-moi comment cela s’est fait. M. Casaubon ne vous connaissait donc pas alors ?

— Non ; mais mon père se fit connaître à lui, et, de ce jour, je cessai de sentir la faim. Peu de temps après, mon père mourut, et ma mère et moi n’avons plus jamais manqué de rien. M. Casaubon a toujours regardé comme son devoir exprès de prendre soin de nous, en considération de la criante injustice dont avait été victime la sœur de sa mère. Mais je vous répète là des choses que vous savez déjà.

Ce dont, au fond du cœur, Will sentait bien qu’il désirait instruire Dorothée, c’était d’une chose dont lui-même ne s’était pas avisé auparavant, c’était que, dans sa conduite à son égard, M. Casaubon n’avait jamais fait que s’acquitter d’une dette. Will était d’une trop bonne nature pour porter légèrement le sentiment de l’ingratitude ; et, une fois qu’on commence à raisonner avec la reconnaissance, il y a bien des manières d’échapper à ses chaînes.

— Non, répondit Dorothée, M. Casaubon a toujours évité de parler des actes qui lui faisaient honneur. Elle ne s’aperçut pas que Will cherchât à rendre moins méritoire la conduite de son mari ; mais l’idée de ce que la seule justice avait commandé, dans ses relations avec Will Ladislaw, s’imprima fortement dans son esprit. Après un moment de silence, elle ajouta : Il ne m’avait jamais dit qu’il prît soin de votre mère. Vit-elle encore ?

— Non, elle est morte d’un accident, d’une chute, il y a quatre ans. C’est une chose curieuse, que ma mère aussi se soit enfuie de chez ses parents, mais non par amour pour son mari. Elle n’a jamais rien voulu me dire de sa famille, sinon qu’elle l’avait quittée pour gagner sa vie de son côté, le fait est qu’elle-même est montée sur les planches. C’était une créature aux yeux noirs et aux cheveux frisés, sur qui la vieillesse semblait n’avoir pas de prise. Vous voyez que, des deux côtés, je descends d’un sang rebelle, conclut Will, en adressant un brillant sourire à Dorothée, qui regardait toujours droit devant elle, absorbée dans l’intensité de son attention, comme un enfant qui assiste, pour la première fois, à la représentation d’un drame.

Mais son visage s’épanouit également dans un sourire lorsqu’elle lui dit :

— Voilà, je suppose, votre excuse, pour vous être montré vous-même passablement rebelle, je veux dire rebelle aux désirs de M. Casaubon ; car il faut vous souvenir que vous n’avez guère fait ce qu’il jugeait le mieux pour votre avenir. Et, s’il a de l’aversion pour vous, — vous parliez d’aversion tout l’heure, — mais je dirais plutôt, s’il a jamais manifesté à votre égard des sentiments de regret, vous devez considérer combien les fatigues de l’étude l’ont rendu impressionnable. Peut-être, continua-t-elle du ton qu’on met à défendre une cause, peut-être mon oncle ne vous a-t-il pas dit combien la maladie de M. Casaubon était sérieuse. De notre part, à nous, qui sommes bien portants et en état d’endurer bien des choses, ce serait misérable de nous attacher à de petits griefs venant d’hommes qui ont à supporter le poids de l’épreuve.

— Vous me montrez mon devoir, dit Will. Je ne récriminerai plus jamais là-dessus. Il y avait dans sa voix une douceur qui venait de son inexprimable satisfaction à voir l’affection de Dorothée pour son mari se retrancher, sans qu’elle-même s’en rendît à peine compte, dans les limites de la simple pitié et de la loyauté conjugale. Will était prêt à adorer sa pitié et sa loyauté, pour peu qu’elle consentît à l’associer lui-même à ses sentiments. J’ai vraiment été mauvais parfois, continua-t-il, mais si j’en suis le maître, je ne dirai ou ne ferai plus rien désormais que vous désapprouviez.

— C’est très bien à vous, dit Dorothée, souriant avec candeur. J’aurai donc un petit empire, où je donnerai des lois. Mais vous vous en irez bientôt, hors de ma domination, j’imagine. Vous serez bientôt fatigué de la Grange.

C’est là un point sur lequel je voulais vous consulter, une des raisons pour lesquelles je désirais vous voir en particulier. M. Brooke me propose de rester dans le pays. Il a acheté un des journaux de Middlemarch, et il voudrait me garder pour le diriger et l’aider dans d’autres travaux encore.

— Ne serait-ce pas faire le sacrifice d’un avenir plus brillant ?

— Peut-être, mais on m’a toujours blâmé de rêver de perspectives d’avenir sans me fixer à rien. Voilà une position qui m’est offerte. Si vous n’aimiez pas me la voir accepter, j’y renoncerais. Sans cela, je préférerais, je crois, demeurer dans le pays plutôt que de m’en aller.

— J’aimerais beaucoup à vous voir rester ici, dit aussitôt Dorothée avec autant d’aisance et de simplicité que lors de leur conversation de Rome. Il n’y avait, à ce moment, dans son esprit, pas l’ombre d’une raison pour parler autrement.

— Alors, je resterai, dit Ladislaw, rejetant la tête en arrière, se levant et se dirigeant vers la fenêtre, comme pour voir si la pluie avait cessé.

Mais un moment après Dorothée, cédant à une habitude qui prenait de plus en plus de force, commença à réfléchir que, sur ce sujet, son mari pensait différemment, et une vive rougeur lui vint, sous le double embarras d’avoir exprimé une opinion qui fût en opposition avec les sentiments de son mari, et d’avoir à avertir Will de cette opposition. Will n’avait pas le visage tourné de son côté, et il lui parut un peu moins difficile de lui parler comme son devoir était de le faire.

— Mais mon opinion, dit-elle, est de peu de conséquence sur un tel sujet. Vous feriez mieux, il me semble, de vous laisser diriger par M. Casaubon. Je vous ai parlé sans penser à autre chose qu’à mon sentiment personnel, qui n’a rien à voir avec la question même. Je réfléchis maintenant que peut-être M. Casaubon ne trouverait pas sage cette proposition. Ne pouvez-vous attendre maintenant et lui parler ?

— Je ne puis attendre, aujourd’hui, dit Will, intérieurement épouvanté de la perspective de voir rentrer M. Casaubon. La pluie a tout à fait cessé. J’ai dit à M. Brooke de ne pas venir me chercher ; que j’aimerais mieux faire ces cinq milles à pied. Je prendrai la traverse par Halsell Common, et j’aurai le spectacle des rayons du soleil sur l’herbe mouillée, j’aime cela.

Il s’approcha d’elle pour lui serrer la main, avec précipitation, désirant, mais n’osant pas lui dire : « N’en parlez pas à M. Casaubon. » Non, il n’osait pas, il ne pouvait pas le lui demander. Lui demander d’être moins simple et moins droite, c’eût été comme de souffler sur le cristal à travers lequel on veut voir la lumière. Et puis il avait toujours cette autre crainte terrible, de paraître lui-même terni et pour toujours dépouillé de lumière aux yeux de Dorothée.

— Je regrette que vous ne puissiez pas rester, dit Dorothée avec une nuance de tristesse en se levant et lui tendant le main. Elle avait, elle aussi, une pensée qui lui coûtait à exprimer, c’était que Will ne devrait certainement pas perdre de temps pour consulter M. Casaubon, mais il était délicat, de sa part, de le lui demander.

Ils se dirent simplement adieu, et Will s’en alla à travers champs pour ne pas risquer de rencontrer la voiture de M. Casaubon, laquelle n’apparut pas à la grille avant quatre heures. C’était une heure peu favorable pour rentrer chez soi. Il était trop tôt pour chercher un secours contre l’ennui en s’habillant pour le dîner, et trop tard pour chasser de son esprit toutes les affaires et tous les incidents frivoles de la journée, préliminaire indispensable à un bon plongeon dans l’affaire sérieuse de l’étude. En pareil cas, il se jetait généralement sur une chaise longue de la bibliothèque et permettait à Dorothée de lui lire les journaux de Londres, pendant qu’il fermait les yeux. Aujourd’hui, il ne se soucia pas de ce délassement, remarquant qu’on avait déjà imposé à son esprit trop de détails sur les affaires publiques ; mais il répondit plus gaiement que d’habitude aux questions de Dorothée sur sa fatigue, et il ajouta, avec cet air d’effort cérémonieux qui ne le quittait jamais, même lorsqu’il parlait sans gilet et sans cravate :

— J’ai eu le plaisir de rencontrer aujourd’hui une ancienne connaissance, le docteur Spanning, et de recevoir les éloges d’une personne qui en est digne elle-même. Il a très bien parlé de mon dernier traité sur les mystères égyptiens, et même en termes qu’il ne me siérait pas de répéter. En prononçant cette dernière phrase, M. Casaubon se pencha sur le bras de son fauteuil et balança la tête de haut en bas, suppléant apparemment par cette petite gymnastique à l’énumération qu’il n’aurait pas trouvée convenable.

— Je suis très contente que vous ayez eu ce plaisir, dit Dorothée, ravie de voir son mari moins abattu qu’il ne l’était habituellement à cette heure-là. Avant votre retour, je regrettais que vous eussiez été absent aujourd’hui.

— Pourquoi cela, ma chère ?

— Parce que M. Ladislaw est venu ; il m’a parlé d’une proposition de mon oncle au sujet de laquelle j’aimerais à avoir votre opinion.

Elle sentait que la question concernait réellement son mari. Malgré toute son ignorance du monde, elle avait vaguement l’impression que la position offerte à Will n’était pas en rapport avec ses relations de famille, et M. Casaubon avait certainement le droit d’être consulté. Il s’inclina sans répondre.

— Vous savez que mon cher oncle a beaucoup de projets. Il paraît qu’il a acheté un des journaux de Middlemarch, et il a demandé à M. Ladislaw de rester dans le pays et de se charger de la direction de ce journal, tout en l’aidant encore dans d’autres travaux.

Dorothée regardait son mari, tout en parlant ; mais il s’était contenté de cligner les yeux, puis de les refermer comme pour leur épargner la lumière, tandis que ses lèvres se contractaient.

— Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle un peu timidement après une courte pause.

— M. Ladislaw est-il venu exprès pour me demander mon avis ? dit M. Casaubon, jetant sur Dorothée de ses yeux entr’ouverts un regard tranchant comme une lame de couteau. Elle était en réalité assez mal à l’aise pour répondre à sa question, mais elle n’en devint qu’un peu plus grave, et ses yeux ne se détournèrent pas.

— Non, il ne m’a pas dit qu’il vînt pour vous demander votre avis. Mais, en me parlant de cette proposition, il pensait naturellement que je vous en informerais.

M. Casaubon garda le silence.

— Je craignais que vous n’y vissiez quelque objection. Mais un jeune homme d’autant de talent serait certainement très utile à mon oncle, il pourrait l’aider à faire du bien avec plus de fruit. M. Ladislaw, de son côté, désire arriver à une occupation fixe. On lui a toujours reproché, dit-il, de ne pas chercher d’emploi de ce genre, et il aimerait à rester dans ces environs parce qu’ailleurs personne ne se soucie de lui.

Dorothée sentait que cette dernière considération était faite pour adoucir son mari. Toujours est-il qu’il ne répondit pas, et elle en revint aussitôt au docteur Spanning et au déjeuner de l’archidiacre. Mais la brillante lumière qui tout l’heure avait illuminé ces sujets ne reparut pas.

Le lendemain matin, à l’insu de Dorothée, M. Casaubon fit partir la lettre suivante :


« Cher monsieur Ladislaw (il l’avait, jusque-là, toujours appelé Will),

» Mistress Casaubon m’apprend qu’on vous a fait une proposition, qui, autant que j’en puis juger, a été en quelque sorte accueillie par vous, et qui implique votre résidence dans ces environs à un titre qui, j’ai le droit de le dire, touche ma propre situation ; il la touche même à un point, qu’il est non seulement naturel et justifiable de ma part, quand j’en considère les effets sous l’influence de mes sentiments légitimes, mais encore que ma responsabilité me fait un devoir de vous avertir, dès aujourd’hui, que vous m’offenseriez grandement en acceptant la proposition mentionnée plus haut. Nulle personne raisonnable, connaissant la nature des rapports qui existent entre nous, ne contesterait, j’en suis sûr, mon droit d’exercer un veto dans cette circonstance : votre récent procédé a bien pu rejeter ces rapports au passé, mais il n’a pu faire qu’ils n’existent point, en tant qu’antécédents. Je ne ferai ici de réflexions sur le jugement de personne. Je me contenterai de vous indiquer qu’il y a certaines convenances et certaines règles sociales qui s’opposent à ce qu’un de mes proches parents acquière dans le voisinage une façon de notoriété, grâce à un emploi non seulement bien au-dessous de ma position, mais associé, pour ne rien dire de pire, à cette espèce de demi-savoir d’aventuriers littéraires ou politiques. Dans tous les cas, une décision contraire de votre part vous fermerait nécessairement ma porte dès aujourd’hui.

» Votre dévoué,
» édouard casaubon. »


Pendant ce temps, l’esprit de Dorothée travaillait innocemment à s’expliquer l’amertume nouvelle de son mari, s’arrêtant, avec une sympathie qui tournait à l’agitation, sur tout ce que Will lui avait raconté de ses parents et de ses grands-parents. Elle passait généralement les heures de solitude de ses journées dans son boudoir, dont elle en était venue à aimer beaucoup la pâle étrangeté. Rien extérieurement n’y avait été changé ; mais, tandis que l’été s’était graduellement avancé sur les champs de l’ouest au delà de l’avenue des Aunes, la chambre triste et nue s’était meublée de ces souvenirs d’une vie intérieure qui semblent remplir l’atmosphère d’un essaim de bons ou de mauvais anges, formes animées quoique invisibles de nos triomphes et de nos défaites morales. C’était en regardant l’avenue vers la voûte lumineuse de l’occident qu’elle avait lutté pour arriver à se donner du courage, et cette habitude avait communiqué à cette vue une influence qui suffisait maintenant à la réconforter. Le pâle sanglier lui-même semblait lui jeter des regards de muette entente et lui dire : « Oui, nous savons. » Le groupe de fines miniatures avait constitué une assistance d’êtres paisibles, dégagés de la préoccupation de leurs destinées terrestres, mais intéressés encore à la vue des sentiments humains, la mystérieuse tante Julia surtout, sur laquelle Dorothée n’avait jamais trouvé facile de questionner son mari.

Et maintenant, depuis sa conversation avec Will, bien des images nouvelles s’étaient groupées pour elle autour de cette tante Julia, la grand’mère de Will ; la présence de cette délicate miniature, si semblable à une figure vivante qu’elle connaissait, l’aidait à concentrer ses sentiments. Quelle injustice de priver une jeune fille de la protection et de l’héritage de sa famille, uniquement parce qu’elle avait choisi un homme pauvre ! Dorothée, ayant de bonne heure fait beaucoup de questions sur tout ce qui l’entourait, était arrivée à une certaine netteté d’idées indépendantes, sur les raisons historiques et politiques qui donnaient aux fils aînés des droits supérieurs et qui réglaient la transmission des propriétés : peut-être ces raisons qui lui inspiraient un certain respect avaient-elles plus d’importance qu’elle ne pensait ; mais ici il n’y avait qu’une question de parenté, étrangère à toute infraction à ces règles. Même en se conformant aux traditions aristocratiques, que se plaisent à singer des gens qui n’appartiennent pas plus à l’aristocratie que des épiciers retirés, et dont la terre à « conserver intacte » consiste en un bout de pré ou de pâturage, il s’agissait d’une fille dont l’enfant aurait eu un droit antérieur à la fortune.

Certainement, se disait-elle, M. Casaubon avait une dette envers les Ladislaw, il devait rendre aux Ladislaw ce dont ils avaient été dépouillés. Et elle se mit à penser alors au testament de son mari, testament qui avait été fait au moment de leur mariage et lui laissait, à elle, la totalité des biens avec une réserve pour le cas où elle aurait des enfants. Il fallait changer cela, et sans perdre de temps. Cette question même du nouvel emploi de Will Ladislaw était l’occasion de mettre les choses sur un pied nouveau et équitable. Son mari, elle n’en doutait pas, d’après toute sa conduite passée, serait disposé à reconnaître le vrai, si elle le lui montrait, elle, en faveur de qui avait été opérée cette injuste concentration de tous les biens. Le sentiment de la justice avait, chez lui, surmonté et continuerait à surmonter ce qu’on pourrait appeler de l’antipathie. Elle soupçonnait bien que M. Casaubon désapprouvait le projet de son oncle, et c’était, lui semblait-il, une occasion opportune d’établir un nouvel état de choses au lieu de se trouver sans un sou et obligé d’accepter les premières fonctions venues. Will se verrait ainsi en possession d’une fortune légitime, dont son mari le ferait jouir de son vivant, et qu’il lui assurerait à sa mort, par un changement immédiat du testament. La vision de ce devoir à remplir apparut à Dorothée comme l’entrée subite d’un flot de lumière, venant la réveiller de son aveuglement antérieur, et de son égoïste et indifférente ignorance sur les rapports de son mari avec les autres membres de sa famille. Les raisons qu’avait eues Will Ladislaw de refuser à l’avenir tout secours de M. Casaubon cessèrent de lui paraître justes ; M. Casaubon n’avait, de son côté, jamais bien vu lui-même les droits que possédait sur lui Ladislaw.

Mais il les verra, se dit Dorothée. Là est la grande force de son caractère. Et que faisons-nous de notre fortune ? Nous n’employons pas la moitié de nos revenus. Mon propre argent ne sert qu’à me mettre la conscience mal à l’aise.

Ce partage d’une fortune qui lui avait été destinée à elle seule et lui avait toujours semblé excessive exerça sur Dorothée une fascination particulière. Elle était sans doute aveugle pour bien des choses qui apparaissaient claires aux yeux des autres ; il lui arrivait souvent, ainsi que sa sœur Célia l’en avait avertie, de poser le pied au mauvais endroit, et cependant, dans son aveuglement pour tout ce qui ne se rapportait pas au but noble et pur de son cœur, elle pouvait côtoyer impunément des précipices, que la connaissance et la peur du danger auraient rendus périlleux pour d’autres.

Les pensées qui avaient pris corps si vite dans la solitude de son boudoir, le jour même où M. Casaubon avait envoyé sa lettre à Ladislaw, l’absorbèrent toute la journée. Tout lui serait à charge tant qu’elle n’aurait pu trouver l’occasion d’ouvrir son cœur à son mari. Il fallait aborder avec précaution tous les sujets, dans l’état de préoccupation de M. Casaubon, et, depuis sa maladie, la crainte de l’agiter n’avait pas quitté Dorothée un seul instant. La journée se passa, assez sombre, pas particulièrement cependant, quoique M. Casaubon fût peut-être plus silencieux que de coutume ; mais on pouvait compter sur certaines heures de la nuit, pour fournir de bonnes occasions de conversation ; Dorothée avait établi l’habitude, lorsqu’elle s’apercevait que son mari ne dormait pas, de se lever, d’allumer une bougie et de lui faire la lecture pour l’aider à se rendormir. Cette nuit-là, M. Casaubon dormit quelques heures, comme d’ordinaire ; Dorothée qui, tout excitée par ses résolutions, n’avait pas sommeillé une minute, s’était levée doucement, et il y avait près d’une heure qu’elle restait assise dans l’obscurité, lorsque son mari lui dit :

— Dorothée, puisque vous êtes levée, voulez-vous allumer une bougie.

— Vous sentez-vous indisposé, mon ami ? lui demanda-t-elle tout en allumant.

— Non, pas du tout, mais je vous serai obligé, puisque vous êtes levée, de me lire quelques pages de Lowth.

— Puis-je, au lieu de lire, causer un instant avec vous ? dit Dorothée.

— Certainement.

— J’ai pensé toute la journée à des questions d’argent, au trop d’argent que j’ai toujours eu, au trop d’argent surtout que je dois avoir dans l’avenir.

— Ces arrangements-là, ma chère Dorothée, sont providentiels.

— Mais, si l’un a trop parce que l’on a fait tort à d’autres, il me semble qu’il faut obéir à la voix divine qui vous dit de réparer ce tort.

— Quelle est la portée de cette remarque, mon amour ?

— C’est que vous avez été trop généreux envers moi dans vos dispositions, je veux dire en ce qui touche vos biens ; et cela me rend malheureuse.

— Comment cela ? je n’ai que des parents assez éloignés.

J’en suis venue à penser à votre tante Julia, à la pauvreté dans laquelle on l’a laissée, uniquement parce qu’elle avait épousé un homme sans fortune ; et il n’y avait là rien de déshonorant, puisque son mari n’avait pas démérité. C’est à cause de cela, je le sais, que vous avez fait élever M. Ladislaw et pris soin de sa mère.

Dorothée attendit quelques instants, espérant une réponse qui l’aiderait à continuer. Mais il n’en vint pas, et ses paroles lui parurent s’accentuer davantage encore en tombant distinctement dans le noir silence.

— Mais ce qui est certain, c’est que nous devrions regarder ses droits comme beaucoup plus étendus ; la moitié de cette propriété lui revient, de cette propriété que vous m’avez destinée, je le sais. Et je trouve qu’il devrait, dès aujourd’hui, avoir la jouissance de ce que ces arrangements lui assigneraient. Il n’est pas bien, qu’il soit, lui, enchaîné dans la pauvreté, tandis que nous sommes riches. Et, s’il y a quelque objection contre l’emploi dont il m’a parlé, eh bien, en lui donnant sa vraie place et sa vraie part, on lui enlèverait toutes les raisons qui le contraignent à accepter.

— M. Ladislaw vous a probablement entretenue de ce sujet ? dit M. Casaubon avec une certaine vivacité mordante qui ne lui était pas habituelle.

— Certainement non, répondit Dorothée gravement. Comment pouvez-vous le penser, quand il a tout récemment refusé de plus rien recevoir de vous désormais. Je crains que vous ne le jugiez trop sévèrement, mon ami ; il n’a fait que me parler un peu de ses parents et de ses grands-parents, et c’était presque toujours pour répondre à mes questions. Vous êtes si bon, si équitable, vous avez fait tout ce que vous jugiez votre devoir. Mais il me paraît évident que notre devoir est plus que cela ; et c’est à moi de vous en parler, puisque c’est moi qui en retirerais ce qu’on appelle le bénéfice, si nous ne faisions pas ce « plus ».

Après une pause à peine perceptible, M. Casaubon répliqua, non plus avec vivacité comme tout à l’heure, mais avec une énergie plus mordante encore.

— Dorothée, mon amour, ce n’est pas la première fois, mais il serait bien que ce fût la dernière, que vous formulez un jugement sur des sujets qui dépassent votre portée. Ce n’est pas le moment d’entrer dans la question de savoir jusqu’à quel point la conduite, surtout en matière d’alliances, peut amener une déchéance des droits de parenté. Qu’il me suffise de vous dire que vous n’êtes pas apte à voir clair dans ces matières. Ce que je vous prie maintenant de comprendre, c’est que je n’accepte pas de redressements, encore moins d’injonctions, dans toutes les affaires sur lesquelles j’ai réfléchi seul, comme étant distinctement et formellement miennes. Ce n’est pas à vous à intervenir entre moi et M. Ladislaw, encore moins à encourager de sa part des communications qui sont une critique de mes actes.

La pauvre Dorothée, cachée par l’obscurité de la nuit, était en proie à un tumulte d’émotions contraires. Son alarme, à l’idée des effets que la colère et cette énergique sortie pouvaient avoir sur son mari, eût suffi à l’empêcher d’exprimer son propre ressentiment, eût-elle même été alors tout à fait exempte de doute et de remords, en sentant qu’il y avait peut-être une certaine justesse dans la dernière insinuation de son mari. Entendant, après qu’il eut cessé de parler, sa respiration précipitée, elle demeura assise, l’oreille tendue au moindre bruit, enragée, misérable, avec un cri muet s’élevant de son cœur pour demander un secours qui l’aidât à supporter ce cauchemar de la vie où la crainte paralysait toute son énergie. Il n’en fut rien de plus, et ils restèrent tous les deux longtemps sans dormir et sans se parler.

Le lendemain, M. Casaubon reçut la réponse suivante de Will Ladislaw.


« Cher monsieur Casaubon, j’ai accordé à votre lettre toute la considération qui lui était due, mais je suis incapable d’envisager notre position mutuelle exactement au même point de vue que vous. Tout en reconnaissant pleinement votre généreuse conduite envers moi dans le passé, je dois maintenir pourtant que des obligations de cette nature ne peuvent raisonnablement m’enchaîner, comme vous semblez vous y attendre. Je veux bien que les désirs d’un bienfaiteur puissent constituer un droit ; il n’en doit pas moins y avoir une restriction à assigner à la nature de ces désirs. Ils peuvent parfois se trouver en opposition avec des considérations plus impérieuses. Sans quoi, le veto d’un bienfaiteur pourrait imposer sur toute la vie d’un homme une telle négation qu’il en résulterait pour lui un vide plus cruel que le bienfait n’a été généreux. Je ne fais ici qu’accentuer une comparaison. Dans le cas présent, je suis incapable de considérer à votre point de vue la portée que mon acceptation d’un emploi non lucratif mais parfaitement honorable pourrait avoir sur votre position, qui me paraît trop substantielle pour être affectée d’une aussi vague façon. Bien qu’aucun changement, je pense, ne doive se produire dans nos rapports (certainement il ne s’en est pas produit jusqu’ici), qui annulerait les obligations que je vous ai pour le passé, pardonnez-moi de ne pas me sentir empêché par ces obligations, d’user de la liberté commune de vivre où bon me semble et de gagner mon pain dans toute occupation honnête que je voudrai choisir.

» En regrettant qu’il existe cette divergence entre nous relativement à des rapports dans lesquels tous les bienfaits sont venus de votre côté, je reste toujours, votre obligé,

» will ladislaw. »


Le pauvre M. Casaubon sentit (et ne devons-nous pas sentir avec lui, si nous avons de l’impartialité) que personne n’avait de plus juste motif que lui de dégoût et de soupçon. Le jeune Ladislaw, il en était sûr, voulait le défier et le tourmenter, il voulait gagner la confiance de Dorothée et semer dans son cœur de l’irrévérence, peut-être de l’aversion pour son mari. Quelque motif caché avait certainement amené, chez Will Ladislaw, ce soudain changement de vie, quand il avait rejeté l’assistance de M. Casaubon et renoncé à ses voyages et cette résolution provocante de se fixer dans le voisinage en acceptant, pour servir les projets de M. Brooke, des fonctions aussi éloignées de ses goûts connus, révélait assez clairement que ce motif inavoué avait trait à Dorothée. Pas un instant M. Casaubon ne soupçonna Dorothée de complicité ; il n’avait pas de soupçon sur elle, mais il avait (ce qui n’était guère moins inquiétant), la notion positive que sa tendance à juger la conduite de son mari était accompagnée d’une disposition à regarder favorablement Ladislaw et à se laisser influencer par lui. Sa propre réserve, son orgueil l’avaient empêché de se détromper jamais, dans sa supposition que c’était Dorothée qui avait engagé son oncle à inviter Will à la Grange.

Et maintenant, en recevant la lettre de Will, M. Casaubon dut examiner où était son devoir. Il ne se serait jamais senti à son aise s’il avait qualifié sa manière d’agir d’un autre nom ; mais dans le cas présent, des motifs opposés le rejetaient dans une muette abstention.

En appellerait-il directement à M. Brooke et demanderait-il à ce gênant gentleman de revenir sur sa proposition ? Ou bien consulterait-il sir James Chettam et chercherait-il à s’en faire un allié pour combattre une mesure qui regardait toute la famille ? Dans les deux cas, M. Casaubon sentait qu’il y avait autant de chances d’échouer que de réussir. Impossible de mêler le nom de Dorothée à l’affaire, et à défaut de quelque urgence alarmante, on pouvait s’attendre à voir M. Brooke écouter toutes ses représentations avec une apparente approbation, puis détourner le sujet par un : « Ne craignez rien, Casaubon ! comptez-y, le jeune Ladislaw vous fera honneur. Comptez-y, j’ai mis le doigt sur le bon ressort. » M. Casaubon reculait également d’instinct devant l’idée d’aborder le sujet avec sir James Chettam ; il n’y avait jamais eu grande cordialité dans leurs rapports, et il aurait beau ne pas nommer Dorothée, c’est à elle que penserait immédiatement Chettam.

Le pauvre Casaubon se méfiait des sentiments que le mari surtout, en lui, excitait chez tout le monde. Laisser supposer aux autres qu’il fût jaloux, ce serait accepter ce qu’ils avaient pu penser de ses désavantages personnels : leur faire savoir qu’il ne trouvait pas le mariage chose particulièrement heureuse, ce serait l’aveu qu’il était converti lui-même à cette désapprobation première qu’il leur attribuait. C’eût été aussi fâcheux que de faire publiquement connaître à Carp et à Brasenose, combien il était peu avancé encore dans le classement des matériaux de sa Clef des Mythologies. Pendant tout le cours de sa vie, M. Casaubon s’était efforcé de ne pas s’avouer à lui-même les blessures intérieures que lui causaient sa jalousie et la méfiance de ses forces. Sur le plus délicat de tous les sujets personnels, son habitude de fière réserve le retenait doublement aujourd’hui.

C’est ainsi que M. Casaubon resta fièrement enveloppé dans son silence amer. Mais il avait interdit à Will l’entrée de Lowick-Manor, et il se mit à ruminer d’autres mesures de frustration.



CHAPITRE V


Sir James Chettam ne pouvait voir d’un bon œil les nouvelles entreprises de M. Brooke. Mais il était plus facile de blâmer que d’empêcher. Sir James s’excusa un jour d’être venu seul au lunch chez les Cadwallader en disant :

— Je ne puis vous parler comme je voudrais devant Célia, j’aurais peur de l’affliger ; ce ne serait pas bien.

— Je sais ce que vous voulez dire : le Pionnier ! à la Grange, lança mistress Cadwallader sans attendre que son ami eût achevé son dernier mot. C’est épouvantable de se mettre ainsi à acheter des sifflets et de corner dedans aux oreilles de tout le monde. Il vaudrait mieux rester au lit toute la journée et jouer aux dominos comme le pauvre lord Plessy, on ne gênerait du moins pas les autres.

— Je vois qu’on commence à attaquer notre ami Brooke dans la Trompette, dit le recteur nonchalamment étendu dans son fauteuil. Il y a de terribles sarcasmes dirigés contre un certain landlord qui est censé habiter à une centaine de milles, qui encaisse ses revenus et n’en laisse rien sortir.

— Je voudrais bien que Brooke renonçât à tout cela, dit sir James avec le léger froncement de sourcils qui indiquait chez lui le mécontentement.

— Est-il vrai cependant qu’on va le présenter comme candidat ? dit M. Cadwallader. Hier j’ai vu Farebrother ; il est whig lui-même et il tient pour Brougham ; il prétend que Brooke est en train de se faire un parti assez fort. Bulstrode le banquier est à la tête de ses partisans. Mais il pense que Brooke se tirerait assez mal de sa candidature.

— Précisément, dit sir James du ton le plus grave. J’ai pris des informations sur tout cela, car je n’ai jamais rien su, moi campagnard, de la politique de Middlemarch. Mais Hawley me disait que, si vraiment on envoie un whig au Parlement, ce sera sûrement Bagster, un de ces candidats qui arrivent on ne sait d’où, mais en guerre à mort avec les ministres et qui possèdent l’expérience des affaires parlementaires. Hawley est un rustre, il oubliait que c’était à moi qu’il parlait. Il disait que, si Brooke avait besoin d’une bonne volée, il pourrait l’obtenir à meilleur marché qu’aux assemblées électorales.

— Je vous en avais tous avertis, s’écria mistress Cadwallader en agitant les bras. J’ai dit à Humphrey, il y a longtemps, que Brooke ferait un plongeon dans la boue. Et voilà que c’est fait !

— Ce qui m’ennuie le plus dans tout cela, c’est qu’il y compromet sa dignité, dit sir James. Je m’en préoccupe surtout à cause de la famille. Brooke n’est plus un jeune homme aujourd’hui, et je n’aime pas à le voir s’exposer. On va remuer tout ce qu’on pourra contre lui.

— Je m’imagine qu’il ne servirait à rien de le dissuader, dit le recteur. Il y a un mélange si bizarre d’obstination et de versatilité dans la nature de Brooke ! L’avez-vous confessé là-dessus ?

— Eh bien, non, repartit sir James. Je trouverais indélicat d’avoir l’air de lui dicter sa conduite. Mais j’ai parlé à ce jeune Ladislaw dont Brooke est en train de faire un factotum. Ladislaw me paraît assez intelligent pour réussir partout. J’ai trouvé bon d’écouter ce qu’il avait à dire et il est opposé, cette fois, à la candidature de Brooke. Je crois qu’il le fera changer d’avis et qu’on pourra empêcher sa présentation. Mais ce Ladislaw même ! Voilà encore une ennuyeuse affaire ! Nous l’avons eu deux ou trois fois à dîner à Freshitt-Hall, vous l’y avez rencontré par parenthèse, comme hôte de Brooke et parent de Casaubon. Nous pensions qu’il faisait une visite de passage ; et je découvre maintenant que son nom est dans toutes les bouches comme rédacteur du Pionnier. Il court des histoires sur son compte, on le traite de gratte-papier, d’espion, d’étranger, que sais-je encore ?

— Voilà qui ne plaira pas à Casaubon, observa le recteur.

— Il y a du sang étranger dans les veines de Ladislaw, reprit sir James. J’espère qu’il ne se jettera pas dans les opinions extrêmes en y entraînant Broche après lui.

— Oh ! c’est un jeune rejeton dangereux que ce M. Ladislaw, dit mistress Cadwallader, avec ses airs d’opéra et sa langue déliée. Une espèce de héros byronien, un conspirateur amoureux, cela me frappe tout à fait, et Thomas d’Aquin ne l’aime guère. Je m’en suis bien aperçue le jour ou on a apporté le tableau.

— Je n’aime pas à entamer ce sujet avec Casaubon, dit sir James. Il aurait pour intervenir des droits que je n’ai pas. Mais c’est sous tous les rapports une désagréable affaire. Quel rôle pour un homme honorablement apparente ! Journaliste de bas étage ! vous n’avez qu’à regarder Keck, le rédacteur de la Trompette. Je l’ai vu l’autre jour avec Hawley ; sa prose ne manque pas de vigueur, je crois, mais c’est un individu si vulgaire, que j’aimerais mieux ne pas le voir dans notre parti.

— Que peut-on attendre de petites feuilles pareilles ? dit le recteur. Vous ne trouverez nulle part, je pense, un homme de quelque valeur qui consente à écrire des articles sur des intérêts dont au fond il ne se soucie pas le moins du monde, et cela moyennant un salaire qui suffit à peine à le faire vivre.

— Précisément ; et c’est pour cela qu’il est fort ennuyeux que Brooke ait mis là un homme plus ou moins parent de la famille. Pour ma part, je trouve Ladislaw bien bon d’accepter.

— C’est la faute d’Aquin, dit mistress Cadwallader. Pourquoi n’a-t-il pas employé son crédit à faire de Ladislaw un attaché d’ambassade ou à l’envoyer aux Indes ? C’est comme cela que les familles se débarrassent des rameaux incommodes.

— On ne sait pas jusqu’où ira le mal, dit sir James avec inquiétude. Mais si Casaubon ne bouge pas, que voulez-vous que je fasse ?

— Oh ! mon cher sir James conclut le recteur, n’en faisons pas trop d’affaire, après tout. Il est probable que tout cela s’en ira en fumée. Dans un mois ou deux, Brooke et ce traître de Ladislaw en auront assez l’un de l’autre. Ladislaw prendra son essor, Brooke vendra le Pionnier et tout rentrera dans l’ordre.

— Il nous reste une bonne chance, c’est qu’il n’aimera pas à voir filer son argent, dit mistress Cadwallader. Si je connaissais les frais des élections, je saurais bien lui faire peur. Ce ne serait pas d’une petite saignée que je lui parlerais, je lui viderais tout un pot de sangsues sur le corps. Ce que nous n’aimons pas, nous autres bons avares, c’est de nous voir arracher nos pièces de six pence.

— Et tout ce qu’on va soulever contre lui ! dit sir James. L’administration de ses terres d’abord. On l’a déjà attaqué là-dessus, cela me fait vraiment peine à voir. C’est une peste que nous avons sous le nez. Je trouve, quant à moi, qu’on est tenu de faire tout ce qu’on peut et plus encore pour ses terres et ses tenanciers, surtout dans ces temps difficiles.

— Peut-être les attaques de la Trompette l’amèneront-elles à y changer quelque chose, et il pourrait après tout en résulter quelque bien, dit le recteur. J’en serais bien content ; j’entendrai moins de réclamations, quand on viendra me payer la dîme.

— Je voudrais qu’il prît un homme entendu pour s’occuper de cela, je voudrais qu’il reprît Garth, ajouta sir James. Il s’est défait de Garth il y a douze ans et tout a été de travers depuis. Je pense moi-même à employer Garth à l’administration de mes biens ; il a fait un plan merveilleux pour mes bâtiments. Mais Garth ne se chargerait de la propriété de Tipton que si Brooke la laissait entièrement à ses soins.

— Oui, dit le recteur, Garth est un être indépendant, un être original, un esprit simple. Un jour qu’il faisait quelques évaluations pour moi, il m’a dit de but en blanc que les clergymen n’entendaient rien aux affaires et ne faisaient que du gâchis lorsqu’ils s’en mêlaient. Mais il l’a dit aussi tranquillement et aussi respectueusement que s’il m’avait parlé des marins. Tipton serait une autre paroisse, si Brooke voulait le laisser faire.

— Si Dorothée était restée auprès de son oncle, il y aurait eu quelques chances, dit sir James. Elle eût pris peu à peu de l’influence sur lui ; elle s’est toujours intéressée à l’état de la propriété ; elle avait sur toutes ces matières des idées remarquablement justes. Mais elle est absorbée par Casaubon, maintenant ; Célia s’en plaint assez ; c’est à peine si nous pouvons l’avoir à dîner, depuis que Casaubon a eu son attaque. Sir James termina ces mots par un regard de dégoût plein de pitié, et mistress Cadwallader haussa les épaules, comme pour dire qu’on n’aurait jamais rien de nouveau à lui apprendre de ce côté-là.

— Ce pauvre Casaubon dit le recteur. Il a eu là une vilaine attaque ; je lui ai trouvé l’air affaissé l’autre jour, chez l’archidiacre.

— Au fond, reprit sir James, qui ne se souciait pas de prolonger ce sujet de conversation, Brooke ne veut de mal ni à ses tenanciers ni à personne, mais il a pris l’habitude de rogner sur tout, et de réduire toutes les dépenses.

— Eh bien, alors ! c’est une bénédiction ! s’il ne connaît jamais bien ses propres opinions, sûrement il connaît sa bourse. Mais, ajouta mistress Cadwallader, qui s’était levée pour aller regarder à la fenêtre, mais vous n’avez qu’à parler d’un politique libéral pour le voir venir.

— Comment cela, Brooke ? interrogea son mari.

— Oui ; empoignez-le maintenant avec la Trompette, Humphrey ; moi, je vais lui mettre les sangsues, et vous, sir James, que ferez-vous ?

— Le fait est que je n’aime pas aborder ce sujet avec Brooke, étant donnés nos rapports, tant l’affaire est désagréable. Je voudrais que tout le monde se conduisît en gentleman, dit le bon baronnet, sentant que c’était là pour le bien social un programme simple et intelligible.

— Vous voici tous ? commença M. Brooke, passant de l’un à l’autre et donnant des poignées de main. Je me disposais à aller tout à l’heure à Freshitt-Hall, Chettam. Mais c’est charmant de vous trouver tous ici, vous savez… Eh bien, que pensez-vous de nos affaires ? Elles marchent un peu vite, n’est-ce pas ? C’était assez juste, ce que disait Laffitte : « Depuis hier un siècle s’est écoulé. » Ils sont déjà dans le siècle suivant, vous savez, de l’autre côté de l’eau. Ils vont plus vite que nous.

— Eh ! oui, dit le recteur en prenant le journal, voici la Trompette qui vous accuse de rester en arrière ; avez-vous vu ?

— Non, dit Brooke en mettant ses gants dans le fond de son chapeau et en ajustant rapidement son lorgnon.

Mais M. Cadwallader garda le journal dans sa main, ajoutant, avec un sourire dans les yeux

— Voyez ! Tout cela concerne un landlord vivant à quelque centaine de milles de Middlemarch, qui sait joliment empocher ses revenus. On dit que c’est l’homme le plus rétrograde du comté. C’est vous qui lui avez enseigné ce mot-là dans le Pionnier, j’imagine.

— Oh ! c’est Keck qui a écrit cela, cet être illettré, rétrograde ! Regardez-moi cela !

— Voici un ou deux traits assez mordants !

Et le recteur se mit à lire :

« Si nous avions à faire le portrait d’un homme rétrograde, dans le plus mauvais sens du mot, nous dirions que c’est celui qui veut se faire le réformateur de notre constitution, tandis que tous les intérêts dont il est immédiatement responsable tombent en ruine, — un philanthrope qui ne peut voir pendre un gredin, mais qui ne s’inquiète pas si plus d’un honnête tenancier meurt de faim et de froid ; — un homme qui crie à la corruption et qui exige de ses fermiers une rente de la valeur du revenu ; — qui rugit comme un diable contre les bourgs pourris et qui se soucie peu que les champs de ses fermiers soient entourés de barrières pourries ; — un homme au cœur très large pour Leeds et Manchester, disposé à leur accorder autant de représentants au Parlement qu’il s’en trouvera pour payer leur siège de leur bourse ; – ce qu’il n’aime pas à donner, c’est une petite somme, les jours où on lui paye ses rentes, pour aider à acheter des provisions ; — ou une avance à un tenancier pour faire des réparations à une grange ou pour faire de sa maison autre chose qu’une chaumière irlandaise. Mais nous connaissons tous la définition que faisait un plaisant d’un philanthrope : Un homme dont la charité augmente en raison directe du carré de la distance. »

— Et ainsi de suite, conclut le recteur en déposant le journal et en se croisant les mains derrière la tête, tout en regardant M. Brooke avec un air indifférent et amusé à la fois.

— Allons, c’est assez bon, cela, dit M. Brooke, prenant le journal et s’efforçant de supporter le coup aussi gaiement que son voisin, mais en rougissant et en souriant d’un air un peu nerveux. Cette phrase de « rugir comme un diable contre les bourgs pourris », jamais de ma vie je n’ai fait un discours sur les bourgs pourris, et, quant à rugir comme un diable et tout ce qui suit… ces gens-là ne savent pas ce que c’est qu’une satire. La satire, vous savez, devrait être vraie jusqu’à un certain point. Je me rappelle qu’on a dit cela quelque part, dans la Revue d’Édimbourg… La satire doit être vraie jusqu’à un certain point… · — Eh bien, savez-vous que c’est une allusion, ce qu’ils disent des barrières, reprit sir James qui ne voulait s’avancer qu’avec prudence. Dagley se plaignait à moi l’autre jour de ne pas avoir de clôtures convenables à sa ferme. Garth en a inventé un nouveau modèle, que je voudrais vous voir essayer. On devrait employer à ces choses-là un peu de son bois de construction.

— Vous donnez dans le fermage fantaisiste, vous, Chettam, vous savez. C’est votre dada et vous ne craignez pas la dépense.

— Je pensais que le dada le plus coûteux dans ce monde était de se présenter au Parlement, dit mistress Cadwallader. On raconte que le dernier candidat malheureux de Middlemarch a dépensé dix mille livres et a échoué pour n’avoir pas encore assez corrompu les électeurs. Quelle amère réflexion pour un homme !

— Oui, les tories corrompent, eux !… dit M. Brooke. Hawley et son parti corrompent avec des banquets, des pommes cuites, etc. ; et ils amènent les électeurs ivres pour voter ; mais ils ne mèneront pas les affaires dans l’avenir, vous savez… Middlemarch est un peu arriéré, j’en conviens. Les fermiers libres sont un peu arriérés mais non les institutions. Nous les ferons marcher, vous savez. Nous avons dans notre parti les meilleures têtes de l’endroit.

— Hawley dit que vous avez dans votre parti des hommes qui vous nuiront, remarqua sir James. Il dit que Bulstrode le banquier vous nuira.

— Et que, si vous êtes lapidé, intervint mistress Cadwallader, la moitié des œufs pourris viendront de la haine qu’on a pour votre homme des comités religieux. Grand Dieu ! réfléchissez à ce que cela doit être, que de se voir lapidé pour des opinions erronées. Je me souviens d’un homme qu’on a voulu porter en triomphe dans un fauteuil, afin de le laisser tomber tout exprès dans un tas de boue.

— La lapidation n’est rien en comparaison de leur habileté à découvrir les trous de nos habits, là où le talon nous blesse, dit le recteur. J’avoue que c’est ce qui m’effrayerait, si nous avions aussi à nous présenter aux électeurs pour les promotions, nous autres pasteurs. J’aurais peur de les voir compter toutes les journées que je passe à la pêche. Par ma foi, je crois que la vérité est le plus terrible projectile avec lequel on puisse nous lapider.

— Le fait est, dit sir James, qu’un homme qui entre dans la vie publique doit être préparé à en subir les conséquences. Il faut qu’il ne donne pas prise à la calomnie.

— Mon cher Chettam, tout cela est bel est bien, vous savez, dit M. Brooke. Mais comment faire pour ne pas donner prise à la calomnie ? Lisez l’histoire, voyez l’ostracisme, la persécution, le martyre et tout ce genre de choses-là. Les hommes les meilleurs en sont les victimes. Voyez dans Horace ? — Fiat justitia, ruat

— Justement, dit sir James avec un peu plus de chaleur que de coutume. Ce que j’entends par ne pas donner prise à la calomnie, c’est être à même de contredire le fait sur lequel on vous attaque.

— Eh bien, vous savez, Chettam, dit M. Brooke en se levant et prenant son chapeau, vous et moi, nous avons un système différent. Vous êtes disposé à faire des dépenses pour vos fermes. Je ne prétends pas prouver que mon système soit bon en toutes circonstances, — en toutes circonstances, vous savez…

— Il faudrait, de temps à autre, faire une nouvelle évaluation des propriétés, dit sir James. Qu’en dites-vous, Cadwallader ?

— Je suis d’accord avec vous. Si j’étais Brooke, je ferais taire la Trompette en demandant à Garth de faire une nouvelle estimation des fermes et en lui donnant carte blanche pour les clôtures et les réparations. C’est ainsi que j’envisage la situation politique, dit le recteur dilatant sa poitrine et fourrant ses pouces dans les entournures de son gilet, et il regardait M. Brooke en riant.

— Ce serait faire la quelque chose de bien éclatant, vous savez, dit M. Brooke. Mais citez-moi un autre propriétaire qui ait aussi peu tourmenté ses tenanciers pour leurs arriérés, que je ne l’ai fait. Je suis exceptionnellement accommodant, permettez-moi de vous le dire, exceptionnellement accommodant… J’ai mes idées à moi, sur lesquelles je me base, vous savez. Un homme qui fait cela est toujours accusé d’excentricité, d’inconsistance et tout ce qui s’ensuit. Quand je changerai ma ligne de conduite, ce seront encore mes idées que je suivrai.

Et M. Brooke un peu piqué se souvint tout à coup qu’il avait oublié de faire partir un paquet de la Grange et prit congé de tout le monde.



CHAPITRE VI


Sir James n’avait pas l’esprit fertile en projets inventifs ; mais sa foi dans l’influence de Dorothée et son désir croissant d’agir sur Brooke le rendirent ingénieux et il finit par combiner son petit plan, invoquant une indisposition de Célia pour faire venir Dorothée seule au Hall, et la déposant en voiture à la Grange, après l’avoir mise au courant de la situation et de la question des propriétés.

Ce fut ainsi qu’un jour, vers quatre heures de l’après-midi, comme M. Brooke et Ladislaw étaient assis dans la bibliothèque, la porte s’ouvrit et on annonça mistress Casaubon. Obligé d’aider M. Brooke à mettre en ordre ses documents sur le châtiment de la potence infligé aux voleurs de moutons, tout en ruminant le projet d’abandonner le séjour de la Grange pour aller se loger à Middlemarch, Will était plongé dans toutes les profondeurs de l’ennui.

Quand on annonça mistress Casaubon, il tressaillit comme traversé d’un choc électrique et ressentit un frémissement au bout des doigts. L’œil d’un observateur eût constaté à coup sûr dans son teint, dans la contraction des muscles de son visage, dans l’ardeur de son regard, un changement pareil aux effets d’un toucher magique agissant sur chaque molécule de son corps. La magie qui opère ces miracles, c’est celle d’une nature sublime ; et qui pourra mesurer la subtilité de ces touchers qui transforment la condition d’une âme aussi bien que celle d’un corps, qui font que la passion d’un homme pour une femme ne ressemble pas à sa passion pour une autre femme, tout comme la joie qu’on éprouve à regarder dans la lumière du matin la vallée, la rivière et le sommet blanc des montagnes, ne ressemble pas au plaisir qu’on prend aux décors d’une illumination ? Will était fait, lui aussi, d’une étoffe très délicate. L’archet d’un artiste sur son violon pouvait, au premier coup, changer pour lui l’aspect du monde, et sa manière de voir se transformait aussi facilement que son humeur. L’entrée de Dorothée fut comme la fraîcheur de cette matinée.

— Eh quoi, ma chère ? voilà qui est charmant, dit son oncle allant au-devant d’elle et l’embrassant. Vous avez laissé Casaubon dans ses livres, j’imagine. C’est fort bien. Il ne faut pas nous devenir trop savante pour une femme, vous savez.

— Ce n’est pas à craindre, mon oncle, dit Dorothée se tournant vers Will et lui donnant une poignée de main avec une franche bonne humeur. Je suis très lente. Quand je veux m’occuper sérieusement à lire, je fais souvent l’école buissonnières au milieu de mes pensées. Je ne trouve pas aussi facile de s’instruire que de faire des plans de chaumières.

Elle s’assit à côté de son oncle, en face de Will, évidemment préoccupée de quelque chose qui lui faisait presque oublier la présence de ce dernier. Lui-même se sentit ridiculement contrarié, comme s’il s’était figuré que Dorothée ne venait que pour lui.

— C’est vrai, ma chère, c’était bien votre manie de dessiner des plans. Mais il n’a pas été mauvais de changer un peu tout cela. Les dadas sont susceptibles de s’emporter avec nous, vous savez : cela ne vaut rien d’être emportés, il faut garder les rênes en main. Je ne me suis jamais laissé emporter, j’ai toujours tiré en arrière ; c’est ce que je dis à Ladislaw. Nous nous ressemblons, lui et moi, vous savez. Il aime à entrer un peu dans toutes choses. Nous travaillons précisément sur la peine capitale ; nous ferons beaucoup de choses ensemble, Ladislaw et moi.

— Oui, sir James m’a dit qu’il espérait voir s’opérer bientôt un grand changement dans l’administration de vos propriétés, que vous pensiez à faire évaluer vos fermes, aux réparations nécessaires et à l’amélioration des chaumières, de façon à transformer tout à fait l’aspect de Tipton. Quel bonheur ! ajouta-t-elle en serrant ses mains l’une contre l’autre, avec un retour de ces façons spontanées et un peu enfantines, qui étaient restées renfermées en elle depuis son mariage. Si j’étais encore à la maison, je me remettrais à monter à cheval pour me promener avec vous et suivre tout cela. Et vous allez engager M. Garth, m’a dit sir James.

— Chettam va un peu vite, ma chère, répliqua M. Brooke en rougissant légèrement. Un peu vite ! je n’ai jamais dit que j’allais le faire ; je n’ai pas dit non plus que je ne le ferais pas, vous savez.

— Mais il a l’intime conviction que vous le ferez, dit Dorothée d’une voix aussi claire et aussi assurée que celle d’un enfant de chœur chantant un Credo, parce que vous voulez entrer au Parlement à titre de membre utile, préoccupé d’améliorer la condition du pauvre, et qu’une des premières choses à améliorer serait la condition des terres et des laboureurs. Pensez à Kit Downes, mon oncle, qui vit avec sa femme et sept enfants dans une maison où il n’y a qu’une chambre pour se tenir et une seule chambre à coucher à peine plus grande que cette table ! Et ces pauvres Dagley dans leur ferme délabrée dont ils habitent l’arrière-cuisine, tandis que le reste est abandonné aux rats ! C’est en partie à cause de cela que je n’ai jamais aimé vos tableaux, mon oncle, ce dont vous me trouviez stupide. Je revenais toujours du village, rapportant, comme une plaie au fond de mon cœur, l’image de cette boue et de cette laideur grossière ; et ces figures du salon avec leur sourire niais me semblaient comme une invitation cruelle à prendre plaisir dans le faux, alors que la vérité est si dure pour nos voisins d’au delà de nos murs et que nous nous en inquiétons si peu ! Je ne crois pas que nous ayons le droit de nous mettre en avant et de réclamer de plus grandes réformes, avant d’avoir essayé de remédier aux maux qui sont à notre portée.

Dorothée tout en parlant s’était laissé gagner par l’émotion et avait tout oublié, hormis le soulagement d’exprimer ses sentiments sans contrainte, comme autrefois, avant son mariage, qui avait été pour elle une lutte continuelle entre l’énergie et la crainte. Quant à Will, son admiration était accompagnée d’un sentiment d’être plus loin d’elle qui lui faisait froid. Un homme est rarement honteux de sentir diminuer son amour pour une femme, parce qu’il reconnaît en elle une sorte de grandeur : la nature ayant apparemment réservé la grandeur à l’homme. Mais la nature commet quelquefois de tristes erreurs dans l’accomplissement de ses vues, comme dans le cas du bon M. Brooke, dont la conscience masculine en était pour le moment au bégayement devant l’éloquence de sa nièce. Il ne put trouver sur l’heure d’autre manière de s’exprimer que de se lever, d’ajuster son lorgnon et de remuer les différents papiers qui étaient devant lui. Enfin il reprit :

— Il y a quelque chose dans ce que vous dites, ma chère… quelque chose, mais pas tout… eh ! Ladislaw ? Nous n’aimons pas, vous et moi, qu’on trouve à redire à nos tableaux et à nos statues. Les jeunes ladies sont un peu promptes, vous savez… un peu tout d’une pièce, ma chère. Les beaux-arts, la poésie, etc., élèvent une nation, emollit mores, vous comprenez un peu de latin, maintenant. — Mais… quoi ? que voulez-vous ?

Ces interrogations s’adressaient au valet de pied qui venait d’entrer, disant que le garde avait surpris un des garçons de Dagley avec un levraut tout fraîchement tué dans les mains.

— Je viens… je viens. Je le tiendrai quitte à bon marché, vous verrez, dit M. Brooke tout bas à Dorothée en s’éloignant gaiement de son pas hésitant.

— Vous sentez, n’est-ce pas ? combien est équitable ce changement que je… que sir James désire, dit Dorothée à Will des que son oncle fut parti.

— Je le sens maintenant que je vous ai entendu parler. Je n’oublierai pas ce que vous avez dit. Pouvez-vous cependant vous occuper d’un autre sujet en ce moment ? Il se peut que je n’aie plus d’autre occasion de vous parler de ce qui s’est passé, dit Will se levant avec un mouvement d’impatience et tenant de ses mains le dossier de sa chaise.

— Qu’est-ce donc ? Dites-le-moi, je vous en prie, dit Dorothée avec inquiétude, se levant aussi et se dirigeant vers la fenêtre ouverte par laquelle Monk la regardait, haletant et agitant la queue.

Will la suivait des yeux.

— Vous savez, je pense, que M. Casaubon m’a défendu l’entrée de sa maison.

— Non, je ne le savais pas, dit Dorothée après un instant de silence. Elle était violemment émue. Je suis très peinée, ajouta-t-elle avec tristesse.

Elle pensait à ce que Will ignorait absolument, à cette conversation entre elle et son mari dans l’obscurité et, de nouveau, l’impression désespérante de ne pouvoir rien sur la conduite de M. Casaubon s’empara de son âme. Mais, à voir l’expression profonde de sa douleur. Will fut convaincu que ce n’était pas à lui personnellement qu’elle se rapportait, et que Dorothée n’avait pas eu l’idée qu’elle pouvait être pour quelque chose dans l’aversion et la jalousie de M. Casaubon contre lui.

Il ressentit un mélange bizarre de ravissement et de mécontentement : de ravissement, de pouvoir demeurer chéri sans soupçon et sans restriction, dans la pensée de Dorothée comme dans une pure cellule ; de mécontentement parce qu’il comptait trop peu pour elle, parce qu’il ne la dominait pas assez, peu flatté d’être traité par elle avec une bienveillance si naturelle et si facile. Mais la crainte de voir Dorothée changer en rien fut plus forte que le mécontentement, et, d’un ton calme, il reprit simplement son explication :

— M. Casaubon n’est pas d’avis que je reste ici et que je m’y crée une position ; il considère cela comme indigne du rang d’un cousin à lui. Je lui ai dit que je ne saurais lui céder sur ce point. Il serait par trop dur de voir ma carrière entravée par des préjugés que je trouve ridicules. L’obligation peut aller si loin, qu’elle n’est plus alors qu’une marque d’esclavage imprimée sur nous, alors que nous sommes encore trop jeunes pour en comprendre la portée. Je n’aurais pas accepté cette situation, si je n’étais décidé à la rendre utile et honorable. Je n’ai pas à tenir compte de la dignité de famille à un autre point de vue.

Dorothée se sentait malheureuse. Elle trouvait son mari absolument dans son tort et pour cela et pour d’autres raisons encore que Will avait laissées de côté.

— Il vaut mieux pour nous ne plus parler de ce sujet, dit-elle avec un tremblement peu ordinaire dans la voix, puisque vous et M. Casaubon n’êtes pas d’accord. Vous avez l’intention de rester ? Elle regardait la pelouse devant elle avec une expression de mélancolique méditation.

— Oui, mais je ne vous verrai presque jamais dorénavant, repartit Will avec un accent de plainte comme celui d’un enfant.

— Non, dit Dorothée en le regardant de son plein et ferme regard, presque jamais, mais j’entendrai parler de vous, je saurai par mon oncle ce que vous faites.

— C’est à peine si je saurai quelque chose de vous, moi, dit Will ; personne ne m’en dira rien.

— Oh ! ma vie est bien simple. Les lèvres de Dorothée se rejoignirent en un sourire délicieux qui éclaira sa mélancolie. Je suis toujours à Lowick.

— C’est une affreuse prison, dit Will impétueusement.

— Non, ne croyez pas cela, je n’ai pas d’aspirations.

Il se tut ; et elle reprit comme répondant à un changement survenu dans sa physionomie :

— Je veux dire pour moi, sauf que je voudrais bien ne pas avoir plus que ma part de bien-être, sans rien faire pour les autres. Mais j’ai ma croyance à moi et elle me soutient.

— Quelle est-elle ?… dit Will un peu jaloux de cette croyance.

— C’est qu’en désirant ce qui est parfaitement bon, même sans bien savoir ce que c’est et sans pouvoir faire ce que nous voudrions, nous sommes une partie de la puissance divine contre le mal, élargissant les espaces de lumière et resserrant la lutte contre l’obscurité.

— C’est un beau mysticisme, cela… c’est un…

— Ne l’appelez d’aucun nom, je vous en prie, dit Dorothée étendant les mains en manière de supplication. Vous l’appelleriez persan ou de quelque autre nom géographique. C’est ma vie ; je l’ai trouvé et ne peux plus m’en séparer. Je me suis toujours fait ma religion à moi depuis que j’étais enfant. Je priais tant alors !… Et, aujourd’hui, je ne puis presque plus prier. Je m’efforce de ne pas avoir de désirs pour moi seulement, parce qu’ils pourraient n’être pas bons pour les autres, et je n’en ai que trop déjà. Je vous ai dit cela uniquement afin que vous sachiez tout au long comment se passent mes jours à Lowick.

— Dieu vous bénisse de me l’avoir dit, s’écria Will avec ardeur et s’étonnant presque de lui-même. Ils se regardaient l’un l’autre comme deux enfants qui s’aiment et qui, en grande confidence, se parlent des petits oiseaux.

— Quelle est votre religion ? demanda Dorothée. Je ne veux pas dire ce que vous savez de la religion, mais la croyance qui vous aide le plus dans la vie ?

— Aimer ce qui est bien et ce qui est beau quand je le vois, répondit Will. Mais je suis un rebelle, moi ; je ne me sens pas tenu comme vous à me soumettre à ce que je n’aime pas.

— Si vous n’aimez que ce qui est bien, cela revient au même, dit Dorothée en souriant.

— Vous devenez subtile.

— Oui ; M. Casaubon me dit souvent que je le suis trop, bien que je ne m’en aperçoive pas moi-même, dit Dorothée d’un ton joyeux. Mais comme mon onde tarde ! Je vais aller voir où il est. Il faut absolument que j’aille à Freshitt-Hall. Célia m’attend.

Will se disposait à aller prévenir M. Brooke, lorsque celui-ci rentra, disant qu’il profiterait de la voiture pour aller, avec Dorothée, jusque chez les Dagley afin de régler l’affaire du petit délinquant qu’on avait surpris avec le levraut. Durant le trajet, Dorothée essaya de reprendre la conversation de tout à l’heure sur l’état de la propriété. Mais M. Brooke, averti qu’il était, sut plus adroitement détourner le sujet, et bientôt, descendant à la barrière d’une ferme, il laissa Dorothée continuer sa route.

Il est étonnant à quel point les choses nous paraissent plus laides, quand nous soupçonnons seulement qu’on en fait un sujet de blâme pour nous ! Nos personnes mêmes peuvent, dans le miroir, changer d’aspect pour nos yeux, si nous avons entendu quelques franches remarques sur ce qu’elles ont de moins admirable ; c’est, d’un autre côté, merveille, de voir avec quelle facilité notre conscience empiète sur ceux qui ne se plaignent jamais et qui n’ont personne qui se plaigne pour eux. L’habitation de Dagley n’avait jamais paru si horrible que ce jour-là à M. Brooke, qui avait l’esprit péniblement affecté des blâmes de la Trompette dont sir James était l’écho.

Un artiste habitué à ne voir des misères d’autrui que le côté pittoresque aurait pu, il est vrai, être ravi de cette habitation nommée Freeman’s End : la vieille maison avait des lucarnes percées dans son toit brun, deux de ses cheminées disparaissaient sous le lierre ; la grande porte était encombrée de fagots et les fenêtres presque toutes fermées par des volets gris vermoulus, sur lesquels les branches d’un jasmin croissaient dans une sauvage abondance ; le mur dégradé du jardin, par-dessus lequel s’élevaient les têtes des roses trémières, était une étude parfaite de couleur neutre et fondue, et une vieille chèvre reposait étendue contre la porte ouverte de l’arrière-cuisine. Le chaume moussu du hangar à bestiaux, les portes de la grange cassées et vermoulues, les laboureurs en culottes déchirées qui achevaient de décharger un chariot de blé dans la grange, l’étroite laiterie ouverte ou l’on venait d’attacher les vaches pour les traire, tandis que l’autre moitié du hangar demeurait vide et obscure, les cochons eux-mêmes et les canards blancs nourris de reliefs insuffisants, errant sur le sol inégal et négligé de la cour comme en proie à la nostalgie, tout cet ensemble, sous la tranquille lumière d’un ciel marbré par de hauts nuages, eût fait un de ces tableaux devant lesquels nous nous arrêtons tous comme devant un « coin charmant », parce qu’ils font vibrer en nous des cordes sensibles, étrangères à l’état misérable de l’agriculture ou au manque affligeant de capital d’exploitation, dont les journaux de l’époque nous entretenaient constamment.

Mais ces considérations pénibles se présentèrent alors fortement à l’esprit de M. Brooke et lui gâtèrent le côté pittoresque du tableau ; M. Dagley faisait lui-même figure dans le paysage avec sa fourche et son chapeau de laitier qui n’était autre qu’un très vieux castor aplati par devant. Quoique ce fût jour de semaine, il avait mis son meilleur habit et ses meilleures culottes pour aller au marché, d’où il était revenu plus tard que de coutume, s’étant accordé la rare jouissance de dîner à la table d’hôte du Taureau Bleu et d’y absorber une grande quantité de bière commune suivie de copieux mélanges de grogs au rhum. Ces liqueurs ont en elles-mêmes une dose de vérité si puissante qu’elles ne furent pas encore assez fausses pour donner un air joyeux au pauvre Dagley ; elles ne firent que rendre son mécontentement plus loquace que de coutume. Il avait aussi absorbé un peu trop de conversations politiques de cabaret, stimulant fort troublant et préjudiciable à ses sentiments de fermier conservateur. Il était rouge, immobile avec sa fourche en main, et ses yeux avaient un regard décidé et querelleur, tandis que son propriétaire s’avançait vers lui de son allure nonchalante, une main dans la poche, de l’autre brandissant en l’air une petite canne de promenade.

— Dagley, mon brave homme… commença M. Brooke, sentant qu’il allait être très amical dans l’affaire du petit garçon.

— Oh ! oh ! je suis un brave homme, n’est-ce pas ? Merci, monsieur, merci, dit Dagley avec une ironie bruyante et grossière qui fit quitter sa place et dresser les oreilles à Fag, le chien de troupeau ; mais, voyant Monk entrer dans la cour après avoir erré quelque temps au dehors, Fag se rassit dans une attitude d’observation. Je suis heureux d’apprendre que je suis un brave homme.

M. Brooke fit la réflexion que c’était jour de marché et que son digne tenancier avait probablement dîné, mais il ne vit pas de raison pour ne pas continuer.

— Votre petit Jacob a été surpris tuant un levraut, Dagley ; j’ai dit à Johnson de l’enfermer pendant une heure ou deux dans l’étable vide ; juste assez pour lui faire peur. Mais on le ramènera tout à l’heure à la maison avant la nuit ; seulement vous veillerez un peu à sa conduite, n’est-ce pas ? et vous lui ferez une réprimande, vous savez.

— Je n’en ferai rien. Que je meure si je vais l’étriller pour vous plaire, à vous ou à n’importe qui, même quand vous seriez vingt landlords au lieu d’un seul, et que mon garçon fût un mauvais gars !

Les paroles de Dagley firent assez de bruit pour attirer sa femme à la porte de l’arrière-cuisine, la seule entrée dont on se servît, toujours ouverte par tous les temps.

— C’est bien, c’est bien, je parlerai à votre femme, je ne pensais pas à le battre, dit M. Brooke avec douceur en se dirigeant vers la maison. Mais Dagley, d’autant plus obstiné à avoir « son dire » avec un gentleman qui le fuyait, s’empressa de le suivre, tandis que Fag se traînait sur ses talons et repoussait avec mauvaise humeur les avances probablement charitables de Monk.

— Comment allez-vous, mistress Dagley ? dit M. Brooke avec quelque précipitation. Je suis venu vous parler de votre garçon ; je ne vous demande pas de lui donner du bâton, vous savez.

Mistress Dagley était une petite femme maigre, usée de travail. Depuis le retour de son mari, elle avait déjà eu une altercation avec lui, et se trouvait en de tristes dispositions d’esprit. Son mari répondit à sa place en élevant la voix comme s’il voulait terrasser son adversaire :

— Non, il n’aura pas de bâton, que vous le vouliez ou non ; ce n’est pas à vous de venir parler de bâton en ces lieux, quand vous ne voulez pas seulement donner un morceau de bois pour réparer la maison. Allez un peu à Middlemarch vous renseigner sur votre caractère.

— Vous feriez mieux de tenir votre langue, Dagley, dit sa femme, et de ne pas renverser vous-même votre écuelle. Quand un père de famille a été dépenser de l’argent au marché et empirer encore son état avec la boisson, il a fait assez de mauvaise besogne pour un jour. Mais je voudrais savoir ce qu’a fait mon garçon, monsieur.

— Pourquoi vous inquiéter de ce qu’il a fait ? reprit Dagley plus en colère, c’est mon affaire et non la vôtre, et je parlerai, moi aussi. J’aurai mon dire, souper ou non, et ce que je dis, c’est que j’ai vécu sur votre terre depuis mon père et mon grand-père avant moi, et nous y avons dépensé notre argent, et aujourd’hui, nous pourrions bien pourrir sur le sol, mes enfants et moi, en guise de l’engrais que nous ne pouvons acheter faute d’argent, si le roi ne devait pas y mettre fin.

— Mon brave homme, vous êtes gris, vous savez, dit M. Brooke d’une manière plus confidentielle que judicieuse. Un autre jour… un autre jour… ajouta-t-il en se retournant comme pour s’en aller.

Mais Dagley lui fit face aussitôt, et Fag grondait sourdement derrière lui, à mesure que la voix de son maître devenait plus forte et plus insultante, tandis que Monk, silencieux et digne, se rapprochait aussi, l’œil au guet. Les laboureurs, debout sur le chariot, s’arrêtaient pour entendre, et il paraissait plus sage de conserver une attitude passive que d’essayer une fuite ridicule, poursuivi par un braillard ivre.

— Je ne suis ni plus gris que vous ni même autant, dit Dagley. Je supporte ma boisson, et je sais ce que je veux dire : et je veux dire que le roi y mettra fin ; car ceux qui le savent disent qu’il y aura une réforme, et que certains propriétaires, qui n’ont jamais fait ce qu’ils devaient pour leurs tenanciers, seront traités de telle sorte qu’ils auront à tourner les talons au plus vite. Et il y en a, à Middlemarch, qui savent ce que c’est que la réforme et lesquels tourneront les talons. Ils disent « Nous savons qui est votre landlord, c’en est un qui a la main serrée. Il est pour la réforme ! » Voilà ce qu’ils disent, et j’ai démêlé ce que c’était que la réforme, et elle vous fera tourner les talons à vous et à vos pareils, et avec des projectiles qui sentiront pas mal fort, je vous le dis. Et vous pouvez faire ce qui vous plaît maintenant, je n’ai pas peur de vous, et vous feriez mieux de laisser mon garçon en paix et de vous occuper de vos affaires avant d’avoir la réforme sur le dos, voila ce que j’avais à dire, conclut M. Dagley enfonçant sa fourche dans le sol avec une vigueur qui lui parut de trop, lorsqu’il voulut l’en retirer.

La-dessus, Monk se mit à aboyer avec force et ce fut pour M. Brooke l’instant de s’échapper. Il sortit de la cour le plus rapidement possible, non sans un certain étonnement de la nouveauté de sa situation. Jamais encore il n’avait été insulté sur ses propres terres, s’étant toujours cru volontiers le favori de chacun. Ne sommes-nous pas tous plus ou moins disposés à avoir cette opinion de nous-mêmes, quand nous songeons à notre amabilité plutôt qu’à ce que les autres peuvent attendre de nous ?


CHAPITRE VII


Nous revenons maintenant à Caleb Garth. Dans le grand parloir ou se trouvent les cartes de géographie et le bureau, un groupe réuni autour de la table du déjeuner comprend père, mère et cinq enfants. Mary était à la maison, attendant d’avoir trouvé une situation, tandis que son frère Christy, qui venait après elle, recevait en Écosse une maigre instruction et une maigre pitance, ayant, au grand désappointement de son père, choisi la carrière des lettres au lieu de cette profession sacrée « des affaires ».

Les lettres venaient d’arriver, neuf lettres coûteuses pour lesquelles on avait payé au facteur trois shillings et deux pence, et M. Garth oubliait son thé et sa rôtie en lisant ses lettres, qu’il plaçait ensuite ouvertes l’une sur l’autre, balançant lentement la tête de droite à gauche et parfois remontant les coins de sa bouche en signe de débat intérieur ; il n’oublia pourtant pas de détacher soigneusement un grand cachet rouge dont Letty s’empara avec l’avidité d’un jeune chien.

La conversation se poursuivait sans contrainte entre les autres membres de la famille, car rien ne troublait Caleb quand il était absorbé dans son travail, à moins que l’on ne secouât la table pendant qu’il écrivait.

Parmi les neuf lettres, il s’en trouvait deux pour Mary. Après les avoir lues, elle les avait passées à sa mère et restait assise, jouant distraitement avec sa cuiller à thé, jusqu’à ce que, revenant soudainement à elle, elle reprît sa couture qu’elle avait gardée sur ses genoux pendant le déjeuner.

— Oh ! laissez donc votre couture, Mary, dit Ben en la tirant par le bras. Faites-moi un paon avec cette mie de pain.

— Non, non, mauvais sujet ! dit Mary avec bonne humeur en lui piquant légèrement la main du bout de son aiguille. Essayez d’en faire un vous-même ; vous avez bien vu comme je m’y prends. Il faut que j’achève cet ouvrage ; c’est pour Rosemonde Vincy. Elle se marie dans huit jours et elle ne peut se marier sans ce mouchoir, conclut gaiement Mary, que cette idée amusait.

— Pourquoi ne peut-elle pas, Mary ? demanda Letty sérieusement intéressée par ce mystère.

— Parce que ce mouchoir complète la douzaine et que sans lui il n’y en aurait que onze, dit Mary lui donnant cette explication d’un air si grave que Letty se retira avec le sentiment d’avoir appris quelque chose.

— Avez-vous pris une résolution, chérie ? dit mistress Garth en déposant les lettres sur la table.

— J’irai à cette pension, à York, dit Mary. Je suis moins incapable d’enseigner dans une pension que dans une famille. Je préfère donner des leçons à toute une classe. Et il faut bien que j’entre dans renseignement, il n’y a pas autre chose à faire.

— L’enseignement me semble le plus délicieux travail du monde, repartit mistress Garth avec une nuance de blâme dans l’accent. Je comprendrais votre objection si vous n’étiez pas assez instruite, Mary, ou si vous n’aimiez pas les enfants.

— Je suppose que nous ne comprenons jamais tout à fait bien pourquoi les autres n’aiment pas ce que nous aimons, mère, dit Mary un peu sèchement. Je n’aime pas les salles d’étude, je préfère le monde extérieur ; c’est un défaut de ma nature qui est fort incommode.

— Cela doit être stupide, d’être toujours dans une pension de filles, remarqua Alfred.

— Et leurs jeux ne valent pas la peine de jouer, ajouta Jim. Elles ne peuvent ni sauter, ni lancer loin. Je comprends que Mary ne les aime pas.

— Qu’est-ce que Mary n’aime pas, eh ? fit le père regardant par-dessus ses lunettes et s’arrêtant avant d’ouvrir la lettre suivante.

— À être au milieu d’une réunion de filles niaises, dit Alfred.

— Est-ce la position dont on vous avait déjà parlé, Mary ? demanda Caleb avec tendresse en regardant sa fille.

— Oui, père, dans cette pension à York. Je suis décidée à accepter. C’est le mieux que je puisse faire : trente-cinq livres par an et quelque en sus pour enseigner les premiers tapotements sur le piano.

— Pauvre enfant ! Je voudrais qu’elle pût rester à la maison avec nous, Suzanne, dit Caleb en regardant tristement sa femme.

— Mary ne serait pas heureuse si elle ne faisait pas son devoir, répliqua mistress Garth avec solennité, se souvenant qu’elle-même avait fait le sien.

— Je ne serais pas heureux de faire un aussi sale devoir que celui-là, dit Alfred, à quoi Mary et son père se mirent à rire en silence ; mais mistress Garth le reprit gravement :

— Trouvez un mot plus convenable que sale, mon cher Alfred, pour tout ce qui vous semble désagréable. Et supposez que Mary vous aidât à entrer chez M. Hanmer avec l’argent qu’elle va gagner.

— Je trouverais cela une grande honte. Mais Mary est une bonne vieille bique ! conclut Alfred, quittant sa chaise et tirant en arrière la tête de Mary pour l’embrasser.

Mary rougit en riant, mais ne put cacher les larmes qui lui venaient aux yeux. Caleb avait une expression de ravissement mélangée de douleur quand il reprit sa lettre pour la lire.

Tandis que Ben s’était mis à chanter :

— Mary est une vieille bique ! vieille bique ! vieille bique ! en battant la mesure avec le poing sur le bras de sa sœur, mistress Garth regardait son mari, déjà profondément absorbé dans sa lecture. Son visage exprimait une grave surprise qui alarma un peu sa femme. Continuant à l’observer avec une certaine inquiétude, elle le vit secoué tout à coup d’un petit rire joyeux ; et, reprenant le commencement de la lettre, il lui dit à voix basse :

— Que pensez-vous de cela, Suzanne ?

Elle s’approcha et, posant la main sur son épaule, elle lut avec lui une lettre de sir James qui offrait à Caleb Garth l’administration des domaines de famille de Freshitt et des environs, s’informant en outre de la part de M. Brooke si M. Garth voudrait bien accepter également l’administration de la propriété de Tipton. Le baronnet ajoutait en termes fort obligeants qu’il était pour sa part particulièrement désireux de voir les domaines de Freshitt et de Tipton sous la même direction ; dans l’espoir que cette double administration pourrait s’exercer dans des conditions au gré de M. Garth, il serait heureux, ajoutait-il, de voir celui-ci au Hall, le lendemain à midi.

Il écrit bien, n’est-ce pas, Suzanne ? dit Caleb, levant les yeux vers sa femme ; Brooke n’aimait pas à me le demander lui-même, je vois cela.

— Voici un hommage rendu à votre père, mes enfants ! dit mistress Garth faisant le tour des cinq paires d’yeux dirigés sur leurs parents. Ceux-là mêmes le prient de reprendre un emploi, qui l’avaient congédié il y a longtemps. Cela prouve qu’il faisait bien son service et qu’on s’aperçoit qu’il était nécessaire.

— Comme Cincinnatus, hourra ! dit Ben en se mettant à cheval sur sa chaise, heureux de penser qu’il y avait pour un moment relâche dans la discipline.

— Viendra-t-on le chercher, maman ? demanda Letty, pensant au maire et aux corporations dans leurs robes de cérémonie.

Mistress Garth caressa la tête de Letty et sourit ; mais voyant que son mari rassemblait ses lettres et allait se retirer dans le sanctuaire des « affaires » elle lui pressa l’épaule et dit énergiquement :

— N’oubliez pas, maintenant, de demander du bons appointements, Caleb ?

— Oh ! oui, dit Caleb d’une voix profonde et convaincue, comme s’il eût été déraisonnable de supposer autre chose de sa part. Cela fera entre quatre et cinq cents livres tout ensemble.

Puis, avec un léger tressaillement comme se rappelant soudain quelque chose, il ajouta :

— Mary, écrivez que vous renoncez à cette pension. Vous resterez pour aider votre mère. Je suis heureux comme Polichinelle d’y penser.

Il n’y avait pourtant rien de comparable entre la conduite de Polichinelle triomphant et celle de Caleb ; mais bien qu’il fût très difficile pour sa correspondance et considérât sa femme comme un trésor de correction grammaticale, son mérite ne consistait pas à faire de belles phrases. Il se fit alors une espèce de tumulte parmi les enfants, et Mary élevait en suppliant du côté de sa mère sa guipure de batiste afin de la mettre hors d’atteinte, tandis que les garçons l’entraînaient avec eux dans une danse échevelée. Mistress Garth, calme dans sa joie, se mit à ranger les tasses et les assiettes, Caleb, éloignant sa chaise de la table comme pour aller gagner son pupitre, restait assis, ses lettres dans une main, regardant à terre d’un air de méditation, et étendant les doigts de la main gauche, sorte de langage muet qui lui était particulier.

— Il est mille fois regrettable, dit-il enfin, que Christy ne soit pas entré dans les affaires, Suzanne. Je vais bientôt avoir besoin d’un aide, et il faut qu’Alfred aille en apprentissage chez cet ingénieur ; j’y suis décidé.

Il retomba pour un instant dans sa méditation et son éloquence de doigts, puis continua :

— Je ferai en sorte que Brooke ait de nouveaux accords avec ses tenanciers, j’établirai l’ordre de rotation des récoltes, et je parierais bien que nous pourrons trouver de bonne terre à briques près de chez Bott. J’examinerai cela. Les réparations en deviendraient moins coûteuses. C’est un beau travail, Suzanne ! Un homme qui n’aurait pas de famille serait heureux de le faire pour rien.

— Gardez-vous-en pourtant ! dit sa femme en le menaçant du doigt.

— Non, non. Mais c’est une belle œuvre pour un homme qui connaît son métier : avoir la chance de mettre un petit coin du pays en bon état, comme on dit, pousser nos cultivateurs dans la bonne voie, faire exécuter de bonnes constructions, des bâtisses solides, pour le plus grand bien des vivants et de ceux qui viendront après. Je préfère cette chance-là à une fortune. Je la tiens pour le travail le plus honorable qui existe.

Il se leva, et avec une nuance de respect dans la voix :

— C’est un grand don de Dieu, Suzanne.

— Oui certes, Caleb, dit sa femme avec une ferveur égale. Et ce sera une bénédiction plus tard pour vos enfants d’avoir eu un père qui ait accompli ce travail, un père dont l’œuvre bienfaisante restera, alors même que son nom serait oublié ! Elle ne pouvait plus, après cela, lui reparler d’appointements !

Dans la soirée, tandis que Caleb, un peu las de ses travaux du jour, était assis en silence, son portefeuille sur ses genoux, que mistress Garth et Mary travaillaient toutes deux à leur couture et que Letty faisait dans un petit coin un dialogue avec sa poupée, M. Farebrother parut dans l’allée du verger, traversant les ombres que projetaient à travers la vive lumière de cette soirée d’août les branches des pommiers et les hautes touffes d’herbe. Il aimait ses paroissiens les Garth, et il faisait assez cas de Mary pour avoir parlé d’elle à Lydgate ; profitant largement du privilège des hommes d’Église de mépriser les distinctions de rang, il disait toujours à sa mère que mistress Garth était plus lady qu’aucune autre maîtresse de maison de la ville, ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs de passer ses soirées chez les Vincy où la maîtresse de la maison, tout en étant moins lady, présidait un salon bien éclairé, garni de tables de whist. Le vicaire respectait les Garth de toute son âme, et sa visite n’était pas une surprise pour eux. Il crut devoir cependant en expliquer le motif tout en distribuant des poignées de main.

— Mistress Garth, je suis chargé d’un message ; j’ai quelque chose à vous dire, à vous et à Garth, en faveur de Fred Vincy. Le fait est… pauvre garçon ! continua-t-il en s’asseyant et en promenant son regard clair sur les trois personnes qui l’entouraient, le fait est qu’il m’a mis dans sa confidence.

Mary sentit battre son cœur plus fort que de coutume. Elle se demandait jusqu’où avait été la confidence de Fred.

— Voilà des mois que nous ne l’avons vu, dit Caleb. Je ne pouvais m’imaginer ce qu’il était devenu.

— Il a été en visite ces derniers temps, parce qu’il faisait un peu trop chaud pour lui à la maison, et Lydgate a dit à sa mère qu’il fallait encore ménager ce pauvre garçon. Mais il est venu hier et il m’a confié tout ce qu’il avait sur le cœur. Je suis très heureux qu’il l’ait fait, moi qui l’ai vu grandir depuis qu’il n’était qu’un gamin de quatorze ans, et qui suis un si vieil ami de la maison que les enfants sont comme mes neveux et nièces. Mais c’est un cas sur lequel il est difficile de se prononcer. Enfin il m’a prié de venir vous dire qu’il allait partir et qu’il était si malheureux de sa dette envers vous et de son impossibilité de l’acquitter qu’il n’avait pas même le courage de venir vous dire adieu.

— Dites-lui que cela n’a pas l’importance d’un centime, répondit Caleb en agitant la main. Nous avons reçu le coup et maintenant nous l’avons derrière nous. Et je vais être à présent riche comme un juif.

— Ce qui veut dire, expliqua mistress Garth en souriant au vicaire, que nous aurons de quoi bien élever nos garçons et garder Mary à la maison.

— Et quel est le trésor ? demanda M. Farebrother.

— Je vais être administrateur des deux domaines de Freshitt et de Tipton, et peut-être encore d’un bon petit bout de terrain du côté de Lowick. Tout cela appartient à la même famille et le travail afflue comme l’eau à la rivière, une fois qu’il est en train. Cela me rend très heureux, monsieur Farebrother… Cela me rend très heureux, d’avoir trouvé une occasion de remanier les fermages et d’exécuter certains plans d’améliorations. Il n’y a rien qui fasse autant de mal, je l’ai souvent dit à Suzanne, quand on se promène à cheval, que de voir par-dessus les haies tant de choses qui ne sont pas comme elles devraient être, et de ne pouvoir y mettre la main, pour y remédier. Je ne peux m’imaginer ce que font les gens qui entrent dans la politique : cela me rend presque fou, moi, de voir une mauvaise gestion, quand ce ne serait que sur une centaine d’acres.

Il était rare que Caleb fît volontairement un aussi long discours ; mais le bonheur faisait sur lui l’effet d’un air de montagne ; il avait les yeux brillants et les mots lui venaient sans effort.

— Je vous félicite de tout mon cœur, dit le vicaire, ce sont là les meilleures nouvelles que je puisse rapporter à Fred Vincy, tant il a insisté sur le dommage qu’il vous avait causé, en vous forçant à débourser cette somme, en vous dépouillant, a-t-il dit, de cette somme que vous aviez réservée pour d’autres projets ! Quel paresseux chien que ce pauvre Fred, et quel dommage ! Il a de très bonnes qualités et son père est un peu dur pour lui.

— Où s’en va-t-il ? dit M. Garth assez froidement.

— Il veut essayer encore une fois de prendre ses degrés, et il va étudier en attendant. Je l’y ai engagé. Je ne le pousse pas à entrer dans l’Église, au contraire. Mais s’il s’en va et s’il travaille assez bien pour être admis, ce sera une preuve qu’il a de l’énergie et de la volonté ; il est embarqué et il ne sait pas d’ailleurs ce qu’il pourrait faire d’autre. De cette manière il donnerait satisfaction à son père, et j’ai promis que, dans l’intervalle, j’essayerais de réconcilier M. Vincy avec l’idée que son fils adoptât une autre carrière. Fred dit franchement qu’il n’est pas fait pour être pasteur, et je ferai tout au monde pour empêcher un homme de franchir le pas fatal, en choisissant une profession qu’il n’aime pas. Il m’a rapporté ce que vous lui aviez dit, miss Garth, vous en souvenez-vous ?

M. Farebrother lui disait habituellement Mary au lieu de miss Garth, mais sa délicatesse lui imposait de la traiter avec plus de respect encore, maintenant que, pour employer le langage de mistress Vincy, elle travaillait pour gagner son pain.

Mary se sentait mal à l’aise ; mais, résolue à prendre légèrement la chose, elle dit aussitôt :

— J’ai été très impertinente avec Fred ; nous sommes de si vieux camarades.

— Vous lui avez dit, n’est-ce pas, qu’il serait un de ces clergymen ridicules qui contribuent à