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Milan et Venise depuis la guerre de 1859

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Milan et Venise depuis la guerre de 1859
J.-W. Probyn


MILAN ET VENISE
DEPUIS
LA GUERRE DE 1859

La paix de Villafranca donna la liberté à Milan, mais elle laissa Venise sous la domination étrangère. Ainsi étaient séparées tout d’un coup deux, cités italiennes qui depuis de longues années vivaient sous le gouvernement d’une puissance allemande. Six ans se sont écoulés depuis cette séparation inattendue. Dans quelle situation se trouvent Milan et Venise au terme de cette période assez courte sans doute, mais suffisamment significative ? C’est une question que des faits et des souvenirs recueillis pendant de fréquens séjours dans le nord de l’Italie me permettent d’aborder avec la confiance d’apporter sur ce grave sujet quelques informations dignes d’intéresser les amis de l’Italie nouvelle en France comme dans cette libre Angleterre qui est mon pays, le contraste de la prospérité matérielle de Milan avec les souffrances et la langueur contre lesquelles se débat Venise n’est pas cependant le seul objet de ces pages. Les exemples ne manquent pas pour nous apprendre ce qu’il y a de vivifiant dans la liberté, de mortel dans la servitude. Nous voulons, tout en signalant un contraste si frappant et si triste, rechercher aussi les ressemblances, l’harmonie qu’on peut remarquer entre Milan et Venise sous le rapport de la vitalité morale. Nous voulons observer le caractère italien mis en quelque sorte à une double épreuve, ici dans les meilleures, là dans les plus mauvaises conditions de développement. Si ces souvenirs prouvent que Venise libre pouvait marcher du même pas que Milan dans la voie des progrès en tous genres, notre but aura été atteint, et notre conclusion sera plus complète, car, à-côté d’une sévère leçon pour l’Autriche, elle contiendra aussi le plus sérieux des encouragement pour la jeune nation italienne.


I

Pour mieux faire comprendre les progrès accomplis à Milan, il faudrait donner quelque idée de l’état de cette ville pendant les dernières années de la domination autrichienne. Je n’oublierai jamais l’impression que produisit sur moi l’aspect de Milan quand j’y vins pour la première fois au mois d’octobre 1853. A voir la physionomie inquiète, le regard soupçonneux des sentinelles autrichiennes, j’aurais pu croire que l’ennemi était aux portes ; je me trompais, et les sentinelles avaient raison, car l’ennemi occupait une position bien autrement formidable : il était dans la ville même. L’ennemi, c’était la population tout entière. Je pus bientôt remarquer que les Italiens et les Autrichiens ne se trouvaient jamais dans le même café, et j’appris que jamais ils ne se rencontraient ni dans les loges de la Scala, ni dans les maisons particulières. Un officier autrichien ne pouvait entrer dans un salon sans voir les Italiens se retirer aussitôt, faisant le vide autour de lui ; mais si les Milanais affichaient ainsi leur dégoût pour le despotisme de l’Autriche, de son côté le gouvernement autrichien redoublait de rigueur contre ceux qu’il appelait « les frondeurs de Milan. »

Un jour je m’étais arrêté devant la magnifique cathédrale, changeant de place de temps en temps pour mieux voir les mille détails du Dôme. Un factionnaire s’approche brusquement et me fait comprendre par ses gestes accompagnés de paroles allemandes, auxquelles je n’entendais rien, que je ne devais plus continuer cette lente promenade à laquelle il trouvait je ne sais quelle allure révolutionnaire. Je m’éloignai donc. Une demi-heure plus tard, je me trouvais près d’une des portes de la ville, et, l’idée m’étant venue de voir un peu les environs, j’étais sur le point de franchir les portes, quand on me demanda mon passeport. Je l’avais laissé à l’hôtel : faute de cette pièce indispensable, je fus contraint de renoncer à ma promenade à travers champs. Dès ce moment, je ne me séparai plus de mon passeport, et, voulant aller voir le lac de Côme, j’eus bien soin de me procurer le visa nécessaire pour faire ce voyage d’une heure et demie en chemin de fer. Malheureusement, une fois muni de ce visa, j’eus à compter avec la pluie, qui me força de laisser passer deux jours sans exécuter mon projet, te troisième enfin, par un beau soleil, je me mis en route. Vers le milieu du trajet, on demanda les passeports, et je donnai le mien avec la plus grande confiance. Cinq minutes après, l’employé vint à moi. J’étais invité à retourner à Milan, car mon passeport n’était pas en règle : le visa n’était bon que pour quarante-huit heures, et le délai avait expiré la veille. Je dus descendre de wagon et fus aussitôt mis sous la surveillance d’un soldat croate, l’un des types les plus laids de sa race. L’idée de l’avoir pour compagnon de voyage jusqu’à Milan me décida tout à coup à tenter un dernier effort du côté de l’employé, qui consentit à me laisser partir pour Côme, sur la promesse solennelle que je lui fis, et que je tins scrupuleusement, d’être revenu dans le délai de trois jours.

En 1859, deux mois à peine après la guerre, quelle différence ! Par une belle journée de septembre, j’entrai en Lombardie après avoir traversé la Suisse sans montrer mon passeport. Arrivé à Milan, je trouvai la ville en fête ; les cloches sonnaient à toute volée, les rues pavoisées étaient remplies de monde, toute la population était en mouvement ; bourgeois et militaires, nobles et plébéiens, autorités municipales et simples citoyens, tous, de la classe la plus élevée jusqu’à la plus pauvre, avaient l’air ouvert et joyeux. On riait, on discutait, on parlait politique. J’ouvrais de grands yeux, je me promenais partout, j’écoutais tout, et je regardai plus d’une fois la grande cathédrale pour m’assurer que j’étais bien dans cette ville de Milan, qui naguère avait un air si sombre et où presque chaque citoyen avait l’attitude d’un conspirateur. Que se passait-il donc parmi « ces frondeurs de Milan ? » Je le demandai à l’un d’eux. « Aujourd’hui, répondit-il, arrivent les députations de l’Italie centrale, qui vont à Turin présenter au roi leurs votes d’annexion. — Vous êtes contens de vous trouver sous le gouvernement de Victor-Emmanuel ? — Si nous sommes contens ! répliqua le Milanais. Notre pressant intérêt n’est-il pas de former un royaume du nord de l’Italie qui puisse faire face à l’Autriche, malheureusement restée maîtresse de la Vénétie ? » Nous parlions librement, on le voit, en pleine rue, sur cette même place du palais où pendant ma première visite j’avais éveillé, en contemplant tranquillement la cathédrale, les soupçons d’une sentinelle autrichienne.

L’arrivée des députations fut accueillie avec transport par les Milanais. Le soir, la ville et la cathédrale furent illuminées. Le théâtre de la Scala, où les députations se rendirent, retentit au moment de leur entrée des plus chaleureux cris d’enthousiasme, de cet enthousiasme pur et entraînant, où vibre le premier souffle de la liberté récemment conquise par un peuple longtemps opprimé. Le lendemain je présentai à quelques Milanais des lettres que j’avais pour eux, et je me procurai ainsi le plaisir d’entrer pour la première fois dans un salon italien. L’accueil que je reçus fut plein de courtoisie et de cordiale bienveillance. La politique était, comme on le pense bien, le principal et presque le seul sujet de conversation. On parlât librement, on discutait chaudement, sans dépasser toutefois les limites de la convenance et du bon sens. Ce qui me frappait surtout et ce qui me plaisait fort, c’était la manière pratique et positive dont les questions étaient envisagées. Jamais je n’entendais proposer de théories abstraites. On ne parlait pas « des droits de l’homme, » ni « des origines de l’état social, » ni d’aucune de ces abstractions qui sont à leur place dans les discussions philosophiques et dans les temps de loisir ; il n’y avait personne qui s’occupât d’autre chose que des questions urgentes du jour et de l’application du régime constitutionnel à donnera l’Italie enfin émancipée. J’ai eu mainte occasion de voir de près la société milanaise, grâce à cette charmante sympathie, pure de toute morgue, qu’elle prodigue (c’est le mot propre) aux étrangers qui font un séjour un peu prolongé auprès d’elle, et je me suis toujours de plus en plus tenu à la première impression que j’ai ressentie en voyant cette manière d’envisager et de traiter les questions politiques. J’ai assisté à bien des discussions, qui quelquefois furent assez vives ? le sujet en était toujours d’une application immédiate et sérieuse, comme le plus ou le moins d’extension à donner au suffrage des citoyens, les rapports de l’église et de l’état, la limite du pouvoir central et des autorités locales, la guérison la plus prompte et la plus sûre de la plaie du brigandage. Ce que j’ai vu et entendu dans d’autres parties de l’Italie m’a prouvé et m’autorise à dire que ce n’est pas seulement à Milan que l’on trouve cette heureuse disposition des esprits, et que là est vraiment le trait caractéristique du génie national. Aussi doit-on beaucoup espérer d’une société qui montre tant de sagesse. Elle n’aurait pu autrement faire en si peu de temps ce qu’elle a fait et se relever déjà si complètement. C’est un grand malheur pour une nation quand ses hommes d’état et les chefs de l’opinion publique, au lieu de porter leur attention sur les questions pratiques, se laissent entraîner vers des théories trop générales et se préoccupent de questions purement abstraites. Les Italiens comprennent à merveille le danger des abstractions ; ils semblent s’accorder à reconnaître, contrairement à l’opinion acceptée en d’autres pays, que nos sociétés modernes ne ressemblent pas à une feuille de papier blanc sur laquelle on peut écrire ce que l’on veut, mais plutôt à un champ clos d’intérêts, d’idées et de faite, très divers et très hostiles, où l’on ne doit chercher à faire que ce que l’on peut.

Les élections générales des députés au parlement, qui eurent lieu au commencement de 1861, m’offrirent l’occasion de voir comment les Italiens savaient remplir cette fonction importante de la vie constitutionnelle. J’assistai à plusieurs des réunions publiques qui précédèrent le jour de l’élection. On y discutait vivement, et en pleine liberté, sur les candidats et sur les principes que l’on voulait appuyer ; des discussions semblables remplissaient en même temps les colonnes des journaux, sans que l’autorité s’en mêlât pour agir sur L’opinion dans un sens ou dans un autre. Je n’ai rien entendu ni rien lu qui pût choquer un ami de l’ordre et de la liberté. Milan est divisé en cinq collèges électoraux à peu près égaux, et chacun de ces collèges avait à sa disposition diverses grandes salles où les électeurs allaient déposer leurs votes. Le suffrage n’est pas universel en Italie ; il est limité, comme en Angleterre. La garde nationale stationnait aux portes des salles de vote. Toutes les opérations se firent avec la plus grande régularité et au milieu de l’ordre le plus parfait. L’électeur votait avec une entière liberté, sans qu’il fût possible à personne de savoir en faveur de quel candidat son vote était donné. Dans l’intérieur des salles régnaient la tranquillité la plus complète et un silence qui, malgré la foule assez compacte, n’était guère interrompu. L’aspect général de la ville était des plus calmes. En vérité, ces « frondeurs » de Milan étaient devenus le plus paisible des peuples. Le fait est que moi, qui ai vu de bien près, cette année encore, des élections en Angleterre, j’admirais ce calme, cet ordre, et surtout cette entière absence de toute corruption, qui caractérisaient les élections de Milan et faisaient si grand honneur à ses citoyens.

Si la politique et la manière de la pratiquer méritent d’être étudiées avant tout quand on cherche à se rendre compte de l’état d’un pays, il y a cependant d’autres points d’étude qui ont aussi une grande valeur, et je signalerai par exemple le plus ou le moins d’avancement de l’instruction publique. C’est là un intérêt du premier ordre pour tous les pays, mais principalement pour ceux qui se glorifient d’être libres, et où les citoyens ont une large part flans la direction des affaires. Quiconque aime sincèrement les institutions libérales doit être l’ami décidé et agissant de l’instruction populaire. C’est en la rendant saine et solide, en la répandant partout c’est en surveillant soigneusement l’esprit qui la dirige, que l’on établit sur un fondement durable l’édifice de la liberté d’un peuple. Cette vérité n’a pas échappé aux Italiens, et les Milanais en particulier se sont mis à l’œuvre avec une ardeur qui mérite les plus grands éloges.

La municipalité de Milan chargea en 1860 une commission, composée de six personnes très compétentes en cette matière, d’examiner l’état de l’instruction populaire et de lui adresser un rapport à ce sujet. Ce rapport, très détaillé et soigneusement rédigé, fut présenté au conseil communal le 6 mai 1861. Il établissait que les écoliers, du chiffre de 6,100 qu’ils atteignaient en 1859, étaient arrivés en 1861 au chiffre de 6,700, que le nombre des salles des écoles s’était élevé de 84 à 100, et que plusieurs d’entre elles, qui n’étaient pas installées d’une façon convenable, avaient été remplacées par d’autres qui leur étaient bien supérieures. Néanmoins la commission, tout en constatant cette amélioration, appelait instamment l’attention du conseil communal sur les réformes encore nécessaires et sur l’idéal à poursuivre. Elle faisait observer que la condition matérielle de plusieurs écoles laissait beaucoup à désirer, elle insistait sur la nécessité de construire des salles spacieuses et commodes, au lieu de louer des maisons qui se prêtaient trop peu par leurs dispositions à faciliter les services d’une école publique. Elle voulait que l’on augmentât le salaire des maîtres et des maîtresses, et de plus qu’on leur donnât une augmentation régulière de 100 francs tous les cinq ans. Elle faisait valoir la nécessité d’une école supérieure pour les jeunes filles, puis d’une école de perfectionnement. En proposant ces réformes, la commission faisait remarquer que le développement de l’instruction était la plus sûre garantie de prospérité pour un pays ; aussi demandait-elle qu’en vue d’une telle œuvre on ne reculât devant aucun sacrifice, La municipalité ne tarda pas à suivre l’excellent conseil de sa commission et à réaliser la plupart des réformes dont elle lui suggérait l’idée. Elle refondit le système d’enseignement, et lui donna une vie nouvelle par l’introduction des méthodes d’origine récente les plus accréditées. Aujourd’hui encore elle ne cesse d’agir dans le même sens. Quelques chiffres suffiront pour montrer quels progrès a faits l’instruction populaire à Milan depuis 1861. Dans 13 écoles primaires de garçons et 9 écoles de filles, ils indiquent quel a été le mouvement de la population des élèves en quatre ans :


Écoles primaires de garçons Écoles primaires de filles
1862-63 4,849 élèves. 2,986 élèves.
1863-64 5,202 3,480
1864-65 5,359 3,645

En tout, pour 22 écoles, le chiffre était en 1864-65 de 9,004 élèves. Ainsi, de 6,100 élèves, que l’on comptait en 1859 dans les écoles primaires de Milan, on est arrivé progressivement à 9,004 dans l’année scolaire 1864-65.

Milan possède aussi trois écoles pratiques (scuole techniche, comme disent les Italiens), une institution du même genre avec une institution professionnelle supérieure, deux gymnases, deux lycées et deux écoles normales. Toutes ces écoles et ces institutions sont gratuites. Les écoles élémentaires sont entretenues aux frais de la municipalité et en dépendent entièrement. Le gouvernement supporte une partie de la dépense des autres établissemens, et y exerce un contrôle. Il y a en outre des écoles du soir et des écoles des jours de fête (scuole festive). Les écoles du soir ont été ouvertes en 1861 par la municipalité ; ce sont principalement des ouvriers de tout âge qui viennent, du 15 octobre à la fin de mai, y chercher l’instruction au terme de leur journée de travail. Les écoles du soir comptaient, en octobre 1864, 1,684 élèves. Les écoles des jours de fête (scuole festive), établies vers la fin de 1862, répondent à la même pensée que les écoles du soir, avec cette différence qu’elles sont destinées aux jeunes filles et aux femmes de la classe ouvrière, tandis que les écoles du soir s’ouvrent seulement pour les hommes. Ces scuole festive rassemblent leurs écolières les dimanches et les jours de fête, d’une heure de l’après-midi jusqu’à quatre heures. En 1864, les jeunes filles et les femmes qui profitaient de cette admirable institution n’ont pas été au-dessous du nombre de 1,156. Les écoles du soir et celles des jours de fête sont gratuites comme les autres et entretenues aux frais de la municipalité, qui en a seule la direction et la surveillance.

En somme, il n’y avait pas moins de 44 écoles, de 200 salles d’études, de 275 maîtres et de 12,695 élèves à Milan en 1864, — le tout ainsi réparti :


Salles Maîtres Elèves
22 écoles primaires 132 162 9,004
8 écoles du soir 27 37 1,684
8 écoles des jours de fête 22 22 1,156
3 écoles professionnelles 10 31 483
1 école supérieure de filles 3 8 95
1 école normale (garçons) 3 7 65
1 école normale (filles) 3 8 208
200 275 12,695

Les salles d’asile, qui dépendent entièrement de la bienfaisance privée, bien qu’elles soient sous l’administration du gouvernement, sont au nombre de 7, et reçoivent à peu près 1,200 enfans de deux à six ans. La cité de Milan a élevé sur son budget la dépense de l’instruction publique, de la somme de 100,000 francs, qu’elle comptait en 1859, à celle de 564,000 francs, qui lui est allouée en 1864. On ne trouverait dans aucune autre ville d’Europe l’exemple d’une telle augmentation en cinq ou six années. Dans un des quartiers les plus populeux de Milan, on construit aujourd’hui même un grand bâtiment destiné aux écoles populaires, et qui coûtera plus de 1 million de francs. La municipalité se propose d’en construire d’autres pour satisfaire aux besoins d’une ville où chaque année s’augmente le nombre des élèves. Ces faits et ces chiffres prouvent d’une manière éclatante avec quel zèle et quelle persévérance les autorités de la ville de Milan travaillent à assurer le bien être moral de la population, ainsi que l’empressement avec lequel les Milanais profitent des moyens d’instruction qui leur sont offerts.

Je ne me suis pas contenté de lire les rapports adressés à la municipalité milanaise sur les écoles populaires : j’ai voulu voir de près cette œuvre de civilisation, et la toucher pour ainsi dire de la main. Grâce à l’obligeance de l’un des membres de la commission des études, j’ai pu visiter plusieurs des école3 élémentaires de garçons et de jeunes filles, et aussi deux ou trois des écoles du soir. Je suis resté deux, trois et quelquefois même quatre heures dans chaque école, entendant lire et voyant écrire, assistant à l’enseignement de la grammaire et de la géographie, examinant moi-même de vive voix les diverses classes dans ces différentes branches de l’instruction populaire. J’ai été très satisfait de l’état général des écoles, du progrès, de l’ordre et de la bonne tenue des élèves. J’ai dû même à l’obligeance d’une inspectrice de pouvoir visiter à deux reprises une école des jours de fête, et là encore je n’ai pu qu’admirer l’attention soutenue avec laquelle les élèves profitaient de l’occasion qui leur était donnée de s’instruire.

Ce n’est pas la municipalité seulement, c’est l’élite de la société milanaise qui prête son concours au développement de l’instruction populaire. Une telle intervention des familles riches de Milan est excellente en elle-même, c’est aussi un témoignage très favorable de l’état actuel du pays et le gage des espérances que l’on peut fonder sur l’avenir, car il est évident que si elles s’intéressent ainsi aux pauvres, elles comprendront de mieux en mieux les désirs et les besoins des classes ouvrières, et que les pauvres de leur côté seront naturellement portés de plus en plus à regarder leurs concitoyens riches avec de bons sentimens et à s’affranchir de toute défiance. Les diverses classes de la société s’uniront ainsi par le lien durable d’une mutuelle affection. Les pauvres comme les riches se sentiront membres du même corps, en fans de la même patrie, et la nation se trouvera plus forte, plus capable de se développer au dedans, par conséquent mieux en état de résister aux ennemis du dehors.

Quel que soit pourtant l’intérêt qui s’attache au progrès moral réalisé à Milan grâce à la liberté, il n’en faut pas moins rechercher ce qui a été fait pour le progrès matériel. Un premier symptôme qui frappe tous les yeux, c’est la transformation, l’agrandissement de la ville. Dans la partie la plus populeuse de la capitale lombarde, celle qui se trouve entre la porte Neuve et la porte Garibaldi, il a fallu ouvrir de larges rues qui portent les noms de Solferino, d’Aucune, de Castelfidardo et de Marsala. Deux nouveaux ponts, nommés le pont de Castelfidardo et le pont delle Pioppette (des petits peupliers), traversent le canal qui entoure la ville. Sans trop m’arrêter aux détails, je me contenterai de signaler un grand ouvrage, la construction de la belle galerie Victor-Emmanuel, qui unira la place du Dôme à celle de la Scala et aux grandes rues adjacentes. L’exécution de ce projet permettra d’abattre les rues étroites et tortueuses qui encombrent le centre de la ville, et empêchent d’y pénétrer l’air, la lumière et la circulation ; en même temps elle ceindra l’admirable cathédrale d’une place vraiment digne d’elle. C’est l’architecte Mengoni de Bologne qui a fait le plan de ce travail aussi utile qu’il est vaste ; l’exécution en a été entreprise par une compagnie anglaise qui l’a soumissionné auprès de l’autorité municipale de Milan. Le 7 mars 1865, le roi Victor-Emmanuel a posé la première pierre de la magnifique galerie qui portera son nom. Malgré un temps affreux, une grande foule était accourue, désireuse d’assister au commencement de travaux qui doivent faire de Milan l’une des plus belles villes de l’Europe. Comme on ne peut exécuter tout cela sans de grandes dépenses, la conséquence immédiate de ces beaux projets est l’augmentation des impôts, mais il ne faut pas oublier que ce mouvement de grands travaux publics donne de l’occupation aux ouvriers, accroît de beaucoup la circulation du numéraire, et l’on a de bonnes raisons pour croire que sous un gouvernement libre il ne fera que rendre plus brillant l’avenir de la cité.

L’abolition des petites douanes qui par leurs mille vexations empêchaient autrefois le développement des intérêts matériels de l’Italie, la grande extension du réseau des chemins de fer depuis 1859, ont donné partout d’ailleurs au commerce de la péninsule une activité inconnue, et Milan a eu naturellement sa part de ce bienfait général. Toutefois il est difficile de trouver des renseignemens bien exacts sur les progrès qu’ont faits le commerce et le mouvement industriel de Milan. Nous n’avons pu guère relever, dans les documens trop peu nombreux relatifs au commerce milanais, que quelques détails qui méritent d’être notés. Dans le compte rendu de l’administration civile de la cité lu au conseil communal du 28 novembre 1864, il est dit que le produit de l’impôt sur les maisons particulières et toutes les autres constructions s’est en 1864 augmenté de 19,693 francs comparativement au produit de l’année 1863. Cette augmentation provient de l’accroissement du nombre des maisons, dont le revenu total a crû de 613,259 francs dans la même période de temps. Le produit de la taxe sur les revenus du commerce de la ville s’était également développe, car les revenus sujets à l’impôt, de 1863 à 1864, offraient une plus-value d’environ 1 million de francs. Il en était absolument de même pour toutes les autres taxes, et ce résultat était dû au simple développement de la matière imposable, car les taxes en elles-mêmes n’avaient reçu aucune modification.

Un autre document, le rapport de 1863 de la chambre de commerce de Milan, indique spécialement l’extension inattendue de l’esprit d’association depuis 1860, et constate la formation de six sociétés anonymes et de cinq sociétés en commandite dans la province lombarde. L’une de ces sociétés mérite particulièrement d’être signalée, c’est celle qui a pour objet la construction de maisons pour les ouvriers et de bains et de lavoirs publics. Établie en 1861 avec un capital de 350,000 francs, qui a augmenté depuis, elle a déjà construit des maisons ouvrières pour plus de 500,000 fr. Ces maisons se trouvent dans les nouvelles rues de San-Fermo et de Montbello ; elles forment aussi en grande partie la nouvelle place qui porte ce dernier nom. Le but de la société est d’offrir à la classe ouvrière des logemens commodes, propres et à bon marché. D’après ses statuts, la société ne peut pas prélever pour ses bénéfices plus de 4 pour 100, et le reste doit être employé à la construction de nouvelles maisons ayant toujours la même destination. Cette société a déjà gagné beaucoup plus de 4 pour 100 et obtenu un grand succès sous tous les rapports. Le nombre des associations de secours mutuels a pris également de l’importance dans ces dernières années. Ces institutions si dignes d’estime, qui préviennent la détresse, qui contribuent à faire naître et à propager l’habitude de l’économie et de l’épargne, et qui établissent d’heureux liens entre les individus épars et les familles, sont maintenant répandues à tel point que le rapport de la chambre de commerce de 1863 déclare que presque tous les individus appartenant aux classes qui vivent de leur travail personnel sont devenus membres de l’une de ces sociétés.

La liberté a donc assuré à Milan le progrès matériel comme le progrès moral. Elle n’a pas moins contribué à développer ce charme, cette aisance des rapports sociaux qu’on ne goûte nulle part si bien que dans la capitale lombarde. L’étranger par exemple trouve dans la société milanaise une prévenance qui ne se dément jamais, une hospitalité toute cordiale et sans aucune affectation. Il y a pourtant un reproche à faire aux Milanais. Les plus riches mêmes et les plus haut placés ont la fâcheuse habitude de parler entre eux le dialecte. particulier, le patois de la contrée. Que le peuple s’en serve, cela se comprend ; il en est ainsi dans tous les pays. Or ce dialecte se compose ou de mots barbares qui lui sont particuliers, ou de mots de la belle langue italienne estropiés et horriblement défigurés. La population éclairée de villes qui se glorifient ajuste litre, comme Turin et Milan, d’être à la tête du mouvement italien fera bien de suivre l’exemple de la bonne société de Naples, et de laisser le patois aux portefaix ou aux paysans illettrés. Est-ce trop demander aux Milanais que de les engager à bannir de chez eux ce dernier souvenir de la division et de la servitude de l’Italie, pour se servir de cette riche langue nationale, de cette langue presque divine, la plus douce et la plus musicale qu’une société européenne ait parlée ? Que mes bons amis de Milan me pardonnent, mais je ne sais pas cacher mon blâme plus que mes sympathies ; je puis dire du reste que je n’oublierai jamais le temps si agréable que j’ai passé auprès d’eux, surtout aux heures de paix et de joie où Milan savoura les premiers et nobles plaisirs de la liberté.


II

C’est dans le même automne où j’avais vu Milan si plein de charme et de vie que je trouvai à Venise la tristesse et le silence. Venise avait l’aspect d’une ville morte ; elle pleurait amèrement l’espérance évanouie d’une liberté qu’elle avait presque tenue dans ses mains. J’ai entendu raconter une petite histoire qui peint très bien la situation de la capitale de la Vénétie en 1859. Une Vénitienne devenue veuve avait un fils qui vivait avec elle et qu’elle aimait tendrement. Son unique inquiétude était de le voir se compromettre vis-à-vis du gouvernement autrichien, car le jeune homme était un patriote chaleureux. La pauvre femme avait si souvent vu s’évanouir les espérances de Venise, qu’elle ne croyait plus guère à la délivrance de son pays. Quand son fils lui parlait de quelques chances favorables, elle secouait tristement la tête, et se contentait de prier en silence pour sa chère et malheureuse Venise. Les grands événemens du printemps et de l’été de 1859 réveillèrent l’ardeur du jeune homme. On imagine avec quel feu il racontait à sa mère les moindres nouvelles arrivées jusqu’à lui dans cette époque d’agitations. La vieille femme pourtant n’y croyait pas encore ; tout cela lui paraissait trop beau pour être vrai. Enfin un jour le fils, entrant a la hâte dans la chambre de sa mère : « Venez, mère, lui dit-il, venez vite ; du toit d’une maison, je vous ferai voir la flotte de nos libérateurs, le pavillon de la France ! » Ils coururent, et quand la pauvre femme vit de loin les vaisseaux français, elle leva au ciel ses yeux pleins de larmes en disant : « Dieu de miséricorde, je vous remercie, je crois enfin à la délivrance de ma chère Venise. » — Le lendemain arrivait la nouvelle de la paix qui laissait Venise à l’Autriche.

Qui voudrait se plaindre à ce propos de la France ? Si la France n’a pas tout fait en 1859, elle a fait beaucoup, et à parler net, nous sommes trop près encore des combats inégaux soutenus par la Pologne et le Danemark abandonnés, pour qu’un Anglais se sente le droit de blâmer la France de n’avoir pas été au bout de sa tentative de 1859, elle qui a donné du moins son or et son sang pour la cause italienne. Si j’ai fait ce récit, c’est uniquement pour rappeler combien fut amer le désappointement de Venise, et combien est grande encore sa douleur.

De tous les Italiens que j’ai connus, les Vénitiens sont ceux qui montrent le plus de patience ; c’est à eux surtout que j’ai entendu dire : « Que l’Italie ne risque pas de tout compromettre en faisant quelque coup de tête ! Nous savons que notre roi et nos frères ne manqueront pas de voler à notre secours quand viendra l’occasion propice, quand sonnera l’heure suprême. » Les Vénitiens ont raison. Si de jeunes et ardens patriotes se jettent de temps en temps dans une lutte sans espérance contre les oppresseurs de leur patrie, cela se comprend sans peine ; mais les patriotes sensés doivent les supplier de ne plus commettre cette faute, car c’en est une, et de se réserver pour le dernier effort, qui doit certainement amener un jour le triomphe de la cause italienne.

L’aspect général que présente aujourd’hui Venise est des plus tristes ; la population a l’air sombre, et on y remarque une singulière absence de jeunes gens. Cela se comprend quand l’on se souvient que la jeune génération a quitté son pays par milliers pour s’établir dans le royaume italien, et que l’armée de ce royaume compte 14,000 Vénitiens dans ses rangs. Le long du Grand-Canal et ailleurs, les palais sont de plus en plus délabrés ; on peut les acheter à vil prix. Tout indique une ville en décadence. Le beau palais des Foscari, converti en caserne, prouve suffisamment le respect qu’a l’Autriche pour les grands souvenirs du passé, si chers aux Vénitiens. L’ancienne reine de l’Adriatique est devenue l’une des plus mornes cités de l’Europe. Le carnaval n’y est plus, qu’un souvenir. Depuis 1859, l’opéra, les illuminations, les bals, ont disparu. Les fêtes ne trouvent de place ni dans la vie privée ni dans la vie publique. Les seules démonstrations qui interrompent le deuil national sont celles dont les Vénitiens se servent pour protester contre la domination allemande. Elles prennent quelquefois une forme plaisante, par exemple quand un beau matin les pigeons de Saint-Marc s’envolent en déployant devant les Autrichiens scandalisés des ailes tricolores. Les Vénitiens trouvent aussi d’ingénieux moyens de célébrer les fêtes nationales de l’Italie, celles par exemple du roi Victor-Emmanuel, du statut italien, la commémoration des victoires de Magenta ou de Solferino. Tantôt ce sont des feux d’artifice aux trois couleurs qui s’élancent de côté et d’autre pendant la soirée, tantôt ce sont des affiches collées à une certaine hauteur le long des murs, qui se font voir aux lueurs de l’aurore, et par lesquelles les Vénitiens saluent leur roi Victor-Emmanuel et lui présentent leurs hommages, ou envoient à leurs frères italiens leurs félicitations. Aussitôt tous les agens de la police autrichienne se mettent en campagne : ils apportent des échelles, des seaux d’eau, de longs bâtons ; ils courent, ils grimpent, ils suent, ils font une guerre acharnée aux affiches ; partout ils les attaquent, partout ils les détruisent, et, grâce à d’héroïques efforts, ils battent l’ennemi à plates coutures et remportent une victoire complète sur toute la ligne.

Le caractère vénitien est naturellement ouvert et facile. Au café, au bal, dans les rendez-vous publics, l’étranger entrait autrefois sans difficulté en relation avec les gens du pays ; maintenant tout est changé : les Vénitiens regardent avec méfiance celui qu’ils ne connaissent pas. Cela n’est pas étonnant, car les espions se trouvent partout et exercent leur métier sous mille déguisemens. Avant 1859, ils couvraient l’Italie entière, le Piémont excepté ; aujourd’hui il ne leur reste que la malheureuse Vénétie, et ils s’y abattent en foule. Aussi est-il très difficile d’étudier sur place l’état de Venise. Les autorités sont toujours sur le qui-vive, et l’étranger qui y ferait des recherches et fréquenterait la société vénitienne, ou du moins l’ombre qui en reste, n’y séjournerait pas longtemps.

Je ne puis mieux caractériser cette situation qu’en disant qu’elle ressemble trait pour trait à celle de Milan avant 1859 : même tyrannie et même haine, mêmes soupçons d’une part et même irritation de l’autre, même séparation absolue, en tout temps et en tout lieu, entre les Autrichiens et les Vénitiens, entre les oppresseurs et les opprimés. Combien de fois j’ai entendu ces paroles du voyageur nouvellement arrivé de Venise : « Comme ils sont beaux, les monumens vénitiens, mais quelle ville mortel comme il est triste d’y vivre ! » Ce cri s’échappe naturellement de la bouche de quiconque vient de contempler tant d’admirables souvenirs des arts au milieu d’une cité qui souffre la peine inconsolable de la servitude ; mais oublions notre propre douleur et ne disons plus ce qu’est Venise qu’en empruntant le langage des faits et des résultats matériels : l’éloquence en est aussi grande que celle de la plainte.

Un rapport tout récent du comité statistique de la chambre de commerce de Venise donne la valeur en florins autrichiens [1] des marchandises importées dans cette ville et de celles qui y ont été exportées, par voie de mer, de 1860 à 1864. Ce rapport est daté du 31 janvier 1865. Voici les chiffres qu’on y relève :


Importations Exportations
1860 48,864,500 florins 21,233,220 florins
1861 39,145,189 16,982,508
1862 33,359,948 12,945,225
1863 28,346,973 13,245,611
1864 20,108,012 12,822,272

Parmi les industries dont la décadence particulière a contribué, suivant le rapport de 1865, à cette grande décadence du commerce de Venise, on doit citer celle des verreries. Le président de la chambre de commerce en parle ainsi : « Cette industrie baisse notablement, et menace tout à fait ruine, si la main prévoyante du gouvernement ne vient à son aide. » La valeur des produits qu’elle exportait était en 1860 de 2,047,440 florins ; en 1864, elle était descendue à 1,550,067. Les importations, de 1,164,980 florins, chiffre de 1860, sont tombées en 1864 à 121,909 florins. Il en est de même pour d’autres branches de l’industrie et du commerce, comme le prouve un court tableau qu’il y a quelque intérêt à consulter.


Importations 1860 « 1864 Exportations 1860 « 1864
Savons 184,580 109,664 26,250 19,760
Bijouterie et quincaillerie 936,430 298,105 721,220 182,805
Métaux bruts et travaillés 8,071,850 850,768 1,771,820 228,005
Denrées coloniales et drogues 4,928,880 3,418,432 295,110 80,264
Fromages 120,890 68,508 212,380 123,640
Animaux de boucherie, viandes et graisses. 748,680 216,604 296,580 23,159

On peut noter cependant quelques exceptions dans ce déclin général, — principalement pour le commerce des bois, des couleurs et des matières colorantes, pour celui des chanvres et cordages.

Le même comité statistique de la chambre de commerce vénitienne a publié le 12 janvier 1865 un rapport sur le nombre et le tonnage des vaisseaux qui étaient entrés dans le port de Venise et de ceux qui en étaient sortis de 1859 à 1864. Ces chiffres sont, eux aussi, une preuve irrécusable de la ruine qui semble attendre cette malheureuse ville. Nous laissons parler le président de la chambre de commerce. « A partir de la guerre de 1859, dit-il, commence pour Venise une période de décadence si rapide que peut-être n’en trouverait-on pas un second exemple dans l’histoire de notre commerce. » Voici en effet ce que disent les chiffres :

Vaisseaux entrés et tonnage


1859 1860 1861 1862 1863 1864
Vaisseaux 4,581 4,250 3,788 3,382 3,292 3,123
Tonneaux 537,285 436,416 364,792 332,413 312,275 301,337
Vaisseaux sortis et tonnage.


1859 1860 1861 1862 1863 1864
Vaisseaux 4,466 4,251 3,756 3,395 3,241 3,093
Tonneaux 519,241 450,980 374,015 336,483 310,968 303,539

En cinq années, la diminution a donc été de 235,948 tonnes et de 1,458 vaisseaux à l’entrée, — de 1,373 vaisseaux et de 215,702 tonnes à la sortie. Tandis que Venise voit son port condamné à des pertes si cruelles, Gênes a doublé en six ans le mouvement du sien, et cette année même, le gouvernement italien a cédé au commerce de Naples l’emplacement du port militaire, parce que le vieux port commercial ne peut plus suffire aux besoins des échanges maritimes de cette ville.

En même temps que les ressources de Venise diminuent, les impôts augmentent. Les caisses d’épargne et les sociétés de secours mutuels faisant presque entièrement défaut à la Vénétie, on comprend que la misère y gagne sans cesse du terrain. L’Autriche cependant s’y maintient par la force d’une armée de 150,000 à 180,000 hommes, appuyée sur son fameux quadrilatère. Les fortifications de Venise ont été considérablement augmentées depuis la guerre ; le territoire vénitien s’est couvert de nombreux travaux stratégiques. Cette nécessité d’être toujours sur le qui-vive produit un état financier des plus graves pour l’Autriche. Le fait est que la Vénétie est un bien lourd fardeau pour le gouvernement de Vienne, un fardeau qui épuise les ressources de l’empire. Sans la Vénétie, tout le monde lèsent, même à Vienne, l’Autriche serait plus riche et plus forte, on n’en saurait douter, car elle serait à même de diminuer de beaucoup et son armée et ses dépenses. De plus, si la vraie frontière de l’Italie et de l’Autriche, celle des Alpes, était enfin placée par une sage politique là où la nature l’a mise, non-seulement cesserait aussitôt l’hostilité qui divise les deux pays, mais il se créerait entre eux un commerce également avantageux pour l’un et pour l’autre. L’Autriche réduirait donc ses dépenses militaires, et du même coup elle augmenterait son commerce. Maintenant au contraire l’Italie, qui, maîtresse de son territoire national, serait uniquement occupée de développer son agriculture et son industrie, se voit forcée d’épier à toute heure le moment où elle pourrait affranchir la Vénétie ; elle est prête à se lever à tout appel, quand un ennemi de l’Autriche lui offrira de l’aider dans cette revendication. Combien tout serait changé si l’Autriche rompait les fers de Venise, qui pèsent si lourdement sur elle-même ! On parle, je le sais, de la nécessité stratégique qu’il y a pour l’Autriche de posséder la ligne du Mincio, et les Allemands la réclament eux-mêmes quelquefois. C’est évidemment une prétention exagérée de leur part et une erreur de l’Autriche. Les Italiens, avec Rome et Venise, forment une population d’à peu près 25 millions d’âmes ; la confédération germanique en a 44 millions, l’Autriche, sans la Vénétie, au moins 32 millions, et entre l’Autriche et l’Italie s’élève la grande barrière des Alpes. En vérité, on ne saurait discuter sérieusement la prétention qu’à la puissance la plus forte de posséder au-delà de cette barrière une province du territoire de son voisin, déjà plus faible, en alléguant le danger que ce voisin lui fait courir. Si l’on examine de préférence la question de droit, il faut se souvenir que la possession de la Vénétie par l’Autriche ne date que de l’acte injuste commis à Campo-Formio par le premier Napoléon, alors simple général de la France révolutionnaire. Le congrès de Vienne a commis exactement la même injustice en laissant l’Autriche s’emparer de nouveau de cette province en 1815. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que les généraux autrichiens et anglais, quand ils cherchaient en 1813 à soulever l’Italie, lui avaient pourtant déclaré dans leurs proclamations qu’ils voulaient seulement la délivrer « du joug de fer de Bonaparte et la rendre à elle-même. » Ah ! certes la Vénétie et l’Italie ont bien raison de protester, et c’est de leur côté que parle le droit le plus clair qu’il y ait au monde.

Traités et possession ! est-ce bien le moment pour l’Autriche et ses amis de se servir de tels argumens ? Où sont les traités qui liaient le Holstein et le Slesvig au Danemark ? Ce n’est point par dizaines, c’est par centaines d’années que l’on comptait la durée de la possession de ces pays par la royauté danoise. Les titres séculaires du Danemark à la possession de ces duchés seraient-ils inférieurs à ceux qui découlent pour l’Autriche d’une injustice moderne commise par le général républicain d’une puissance révolutionnaire ? Alléguera-t-on la manière dont le gouvernement danois se conduisait envers les duchés ? Il peut avoir eu des torts ; mais quand on pense à tout ce qui a été fait par le gouvernement de Vienne dans la Hongrie, et dans l’Italie et à ce qu’il y fait encore, il est tristement ridicule de voir l’Autriche envoyer une armée pour délivrer le Slesvig et le Holstein de la domination du Danemark. Veut-on savoir comment cette grande puissance allemande se conduit dans les pays non allemands qu’elle possède : que l’on se rappelle le procès Saint-Georges, qui a eu lieu, il y a peu de temps, en Vénétie ; que l’on s’informe des causes de l’emprisonnement de Mmes Labia, Calvi et Montalban de Venise. Avant de se poser en libératrice sur les bords de l’Eider, l’Autriche n’aurait-elle pas dû renoncer à son rôle d’oppresseur sur les bords du Mincio ? le fait est que tant qu’elle gardera la Vénétie, elle sera relativement faible, et que sa politique continuera d’être inconséquente. C’est en se débarrassant du fardeau de la Vénétie et en se mettant d’accord avec la Hongrie, comme elle cherche à le faire en ce moment, que l’Autriche deviendra une puissance vraiment constitutionnelle et réellement forte. Tous les argumens, tous les droits, tous les intérêts, y compris ceux de l’Autriche elle-même, plaident en faveur d’un arrangement qui séparerait la Vénétie du gouvernement de Vienne. Cette séparation est le seul moyen qu’il soit raisonnable de vouloir employer pour mettre un terme aux souffrances actuelles et à la décadence, même matérielle, de la Vénétie. En ce qui touche l’offre faite par l’Autriche à Venise d’envoyer ses représentans au reichsrath de Vienne, elle sera toujours accueillie comme à Inspruck le serait celle de l’Italie d’envoyer des députés au parlement de Florence. Quant à moi, j’ai vu de trop près Milan se réjouir dans la liberté et Venise pleurer dans le deuil et la misère, pour ne pas appeler de tous mes vœux le moment de la délivrance de l’ancienne cité des doges, pour ne pas désirer de tout mon cœur l’arrivée de ce jour où son peuple, affranchi du joug étranger, célébrera avec une joie sans bornes la fête de sa réunion à l’Italie.

On connaît maintenant les principaux traits du contraste qu’offrent en ce moment les deux cités italiennes de Milan et de Venise. Dans la première de ces deux capitales, on voit une population contente et prospère, travaillant avec ardeur à développer tout ce qui constitue le bien-être matériel et moral d’un peuple. L’augmentation du mouvement commercial, la construction de nouvelles maisons, d’hôtels, de rues, de places, d’édifices, la formation de plusieurs nouvelles sociétés pour l’entreprise de travaux d’utilité publique, tout y atteste la prospérité du présent et la confiance dans l’avenir. Les écoles se multiplient, les élèves y arrivent en foule ; partout s’organisent des sociétés de secours mutuels, dont les classes ouvrières ont apprécié sur-le-champ l’utilité. Tels sont les signes d’un véritable progrès moral. La municipalité librement élue de Milan déploie une activité des plus louables, qui répond aux vœux de ses électeurs. Les élections politiques se pratiquent avec une entière liberté, au milieu de l’ordre le plus parfait. Les plus larges franchises sont accordées à la presse et à la parole. En même temps il serait difficile de trouver une ville où la sécurité publique soit plus assurée, où la police et l’administration soient meilleures. Les habitans sont prêts à faire tous les sacrifices que demandent les nécessités de la patrie. Leur dévouement, à la grande œuvre nationale qui s’accomplit aujourd’hui en Italie et leur amour pour son loyal souverain n’ont pas de bornes. Voilà l’état actuel de la capitale de la Lombardie, que l’Autriche trouvait si difficile à gouverner et si impossible à contenter. Jamais le régime de la liberté constitutionnelle n’a obtenu un triomphe ni plus complet ni plus éclatant.

Et Venise ! Non-seulement les signes de prospérité ne s’y montrent point, mais à chaque pas on y rencontre les signes les plus tristes de la décadence. Les palais y tombent en ruine, le commerce y diminue tous les ans, le port y voit amoindrir chaque année le nombre de ses vaisseaux, l’instruction primaire y est dans l’abandon, la mendicité et le vol s’y étendent toujours. La population est unie dans une haine commune contre le gouvernement étranger qui la domine. En vain celui-ci offre à Venise une participation dans le nouveau système autrichien inauguré par la patente de février 1861 ; Venise n’en veut pas, elle demande seulement que l’étranger sorte du territoire. Tant qu’il y restera, le peuple de Venise ne cessera de manifester son horreur pour le gouvernement de l’empereur François-Joseph et son attachement à celui du roi Victor-Emmanuel. Ni les menaces ni les offres de l’Autriche ne produiront aucun effet sur la résolution unanime de la Vénétie. Possédée en vertu d’un acte d’une criante injustice, contenue par la force, plongée dans la misère, Venise est à la fois une honte et une faiblesse pour l’Autriche. Tant que durera cette union si contraire à tout principe de justice, elle portera des fruits amers.

Supposons maintenant que la guerre de 1859 eût donné à Venise la liberté ; supposons qu’on l’eût réunie, comme Milan, à la mère-patrie, ou du moins à un royaume constitutionnel de l’Italie du nord. Dans ce cas, les Vénitiens n’auraient-ils donc pas fait les mêmes progrès et les mêmes réformes qu’ont accomplis les Milanais ? Les écoles populaires n’auraient-elles pas vu augmenter d’année en année le nombre de leurs écoliers ? n’aurait-on pas construit de nouvelles écoles pour subvenir aux besoins du peuple ? La municipalité de Venise ne se serait-elle pas empressée, comme celle de Milan, de pousser en avant cette œuvre si digne d’un peuple libre, et qui lui est si absolument nécessaire ? N’aurait-elle pas concouru aux travaux pour l’amélioration matérielle de la cité ? N’aurait-on pas vu se former en Vénétie, comme dans la Lombardie, des sociétés, anonymes et des sociétés en commandite, afin de poursuivre des entreprises d’utilité publique ? Sous un gouvernement national et libre, le mouvement commercial du port de Venise ne se serait-il pas accru comme celui des ports de Gênes et de Naples sous le régime de la liberté nationale ? Si les ennemis de l’Italie nous répondent que non, en alléguant que les Vénitiens sont trop frivoles, trop légers, trop peu unis entre eux, s’ils ajoutent que ce peuple est bon tout au plus à narguer et à embarrasser ses gouverneurs autrichiens, mais qu’il n’est nullement digne d’être libre, et qu’il est complètement incapable de se gouverner lui-même et de prospérer sous un régime libéral, il y aurait à leur répondre d’abord qu’on en disait autant des Milanais avant 1859. Or les faits et les souvenirs que je viens de résumer sur Milan montrent qu’on s’était gravement trompé. On ajouterait ensuite que pour Venise l’épreuve s’était faite même avant 1859, et il n’est pas déjà si éloigné, le temps où le monde put voir ce dont Venise indépendante était capable. De mars 1848 jusqu’en août 1849, la société vénitienne connut la liberté après avoir subi cinquante ans de domination étrangère ; quel usage en fit donc ce peuple accusé de frivolité et de mollesse ? Il commença par choisir pour chef un homme qui unissait l’intelligence politique au plus noble caractère, Daniel Manin. Son gouvernement, libéral à l’intérieur, montra en présence des difficultés extérieures autant de diligence que de dextérité. Est-il besoin de rappeler l’héroïque défense qui termina cette courte et mémorable période de l’indépendance de Venise ? Certes un peuple qui a fait de telles choses a suffisamment prouvé qu’il est digne de la liberté. S’il s’est conduit ainsi au milieu d’une révolution, après cinquante ans d’esclavage, que ne fera-t-il pas sous un gouvernement national qui lui accordera tous les bénéfices de l’ordre et de la liberté !

Mais il y a encore un fait qui prouve d’une manière éclatante que les Vénitiens sont aujourd’hui, comme par le passé, capables de faire des sacrifices pour la cause de leur patrie. Il y en a douze ou quatorze mille qui se sont exilés de la Vénétie malgré tous les efforts des autorités autrichiennes, et qui se sont enrôlés dans les rangs de l’armée italienne. En même temps l’Autriche contraint cette province de fournir son contingent à la conscription autrichienne. Ainsi la Vénétie subit une double conscription, l’une obligatoire et l’autre qu’elle s’impose volontairement pour la cause de l’Italie. Et cependant il y a des personnes qui soutiennent aveuglément que les Vénitiens sont dégénérés, indignes de la liberté, que les Italiens ne se battent pas, que leur pays est le pays des morts. C’est pour répondre à ces accusations que nous avons montré ce qu’il reste encore de vitalité à Venise asservie à côté de Milan libre. Qu’on se rassure, Venise reste digne d’un meilleur avenir, elle attend sans faiblir le jour où se réalisera le vœu de Manzoni :

Non fia loco dove sorgan barrière
Tra l’Italia e l’Italia mai più.

Qu’il me soit permis d’ajouter quelques mots après avoir exprimé cette confiance dans l’avenir de Venise. Il me semble qu’on pourrait accuser d’injustice un Anglais prônant l’œuvre qui s’accomplit aujourd’hui en Italie sans reconnaître la grande part qu’y a prise la France. Sans doute elle n’est pas intervenue dans la guerre de 1859, déclarée par l’Autriche au Piémont, pour former une seule nation des divers états dont se composait l’Italie, et elle ne voulait que construire contre le retour de l’Autriche le rempart d’un royaume de l’Italie du nord ; mais n’était-ce pas déjà là un grand bienfait pour les Italiens, un véritable triomphe pour la cause de la liberté et du bon droit ? Où en seraient maintenant l’Italie et le Piémont, si la France s’était bornée à leur prêter en 1859, quand l’Autriche passa le Tessin, cet appui de paroles et de dépêches dont nous avons vu l’effet dans les questions polonaise et danoise ? L’Italie ne pleurerait-elle pas encore aujourd’hui comme pleure la Pologne ? Le Piémont n’aurait-il pas subi les mêmes malheurs que le Danemark malgré son admirable armée, qui s’est si bien montrée eu Crimée, mais qui était, comme celle du Danemark, peu nombreuse ? Grâce à la France, ces malheurs ont pu être évités. Sa part dans la création de la liberté italienne est donc assez belle pour que l’Angleterre sache la reconnaître et s’associer avec une sympathique ardeur à l’œuvre commencée.


J.-W. PROBYN.


  1. Le florin d’Autriche vaut 2 fr. 45 c. en moyenne.