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Mireille/Chant II

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Mireille (1859)
Charpentier (p. 51-85).
Chant deuxième (provençal)

CHANT DEUXIÈME
LA CUEILLETTE

Mireille cueille des feuilles de mûrier pour ses vers à soie. — Par hasard, Vincent, le raccommodeur de corbeilles, passe au sentier voisin. — La jeune fille l’appelle. — Le gars accourt, et, pour l’aider, monte avec elle sur l’arbre. — Causerie des deux enfants. — Vincent fait le parallèle de sa sœur Vincenette et de Mireille. — Le nid de mésanges bleues. — La branche rompue. — Mireille et Vincent tombent de l’arbre. — La jeune fille déclare son amour. — Brûlante explosion du jeune homme. — La Chèvre d’or, le figuier de Vaucluse. — Mireille est rappelée par sa mère. — Émoi et séparation des deux amants.

Chantez, chantez, magnanarelles 1 ! — car la cueillette aime les chants. — Beaux sont les vers à soie, et ils s’endorment de leur troisième somme 2 ; — les mûriers sont pleins de jeunes filles — que le beau temps rend alertes et gaies, — telles qu’un essaim de blondes abeilles — qui dérobent leur miel aux romarins des champs pierreux.


En défeuillant vos rameaux, — chantez, chantez, magnanarelles ! — Mireille est à la feuille, un beau matin de mai : — cette matinée-là, pour pendeloques, — à ses oreilles, la coquette — avait pendu deux cerises… — Vincent, cette matinée, passa là de nouveau.


À son bonnet écarlate, — comme en ont les riverains des mers latines, — il avait gentiment une plume de coq ; — et en foulant les sentiers, — il faisait fuir les couleuvres vagabondes, — et des sonores tas de pierres — avec son bâton il chassait les cailloux.


« Ô Vincent ! lui cria Mireille, — du milieu des vertes allées, — pourquoi passes-tu si vite ! » Vincent aussitôt — se retourna vers la plantation, — et, sur un mûrier perchée — comme un gai cochevis 3, — il découvrit la fillette, et vers elle vola, joyeux.


— « Eh bien ! Mireille, vient-elle bien, la feuille ? » — « Eh ! peu à peu tout (rameau) se dépouille. » — « Voulez-vous que je vous aide ? » — « Oui ! » Pendant qu’elle riait là-haut — en jetant de folâtres cris de joie, — Vincent, frappant du pied le trèfle, — grimpa sur l’arbre comme un loir. — « Mireille, il n’a que vous, le vieux Maître Ramon :


« Faites les branches basses ! j’atteindrai les cimes, — moi, allez ! » Et de sa main légère, — celle-ci trayant la ramée : « Cela garde d’ennui, — de travailler (avec) un peu de compagnie ! — Seule, il vous vient un nonchaloir ! » — dit-elle. — « Moi de même, ce qui m’irrite, — répondit le gars, c’est justement cela.


« Quand nous sommes, là-bas, dans notre hutte, — où nous n’entendons que le bruissement — du Rhône impétueux qui mange les graviers, — oh ! parfois, quelles (heures) d’ennui ! — Pas autant l’été ; car, d’habitude, — nous faisons nos courses, — l’été, avec mon père, de métairie en métairie.


« Mais quand le petit houx devient rouge (de baies) ; — que les journées se font hivernales — et longues les veillées ; autour de la braise à demi éteinte, — pendant qu’au loquet — siffle ou miaule quelque lutin, — sans lumière et sans grandes paroles, — il faut attendre le sommeil, moi tout seul avec lui !… »


La jeune fille lui dit promptement : — « Mais ta mère, où demeure-t-elle donc ? » — « Elle est morte !… » Le garçon se tut un petit moment, — puis reprit : « Quand Vincenette — était avec nous, et que, toute jeune, — elle gardait encore la cabane, — pour lors c’était un plaisir ! » — « Mais quoi ? Vincent,


« Tu as une sœur ? » — « Et la jouvencelle, — sage qu’elle est et faisant bien (les choses), — dit le tresseur d’osier ;… trop ! car, à la Fontaine-du-Roi, — là-bas en terre de Beaucaire, — elle était allée après les faucheurs ; — tant leur plut sa gentille adresse — que pour servante ils l’ont prise, et servante elle y est depuis lors. »


— « Lui ressembles-tu, à ta jeune sœur ? » — « Qui ? moi ?… Qu’il s’en faut ! Elle est blondine, — et je suis, vous le voyez, brun comme un cuceron… — Mais plutôt, savez-vous qui elle rappelle ? — Vous ! Vos têtes éveillées, — comme les feuilles du myrte — vos chevelures abondantes, — on les dirait jumelles.


« Mais pour serrer la toile claire — de votre coiffe, bien mieux qu’elle, — Mireille, vous avez le fil !… Elle n’est pas laide, non plus, — ma sœur, ni endormie ; — mais vous, combien êtes-vous plus belle ! » — Là Mireille, à moitié cueillie, — laissant aller sa branche ; « Oh ! dit-elle, ce Vincent !… »


Chantez, chantez, magnanarelles ! — Des mûriers le feuillage est beau, — beaux sont les vers à soie, et ils s’endorment de leur troisième (somme). — Les mûriers sont pleins de jeunes filles — que le beau temps rend alertes et gaies, — telles qu’un essaim de blondes abeilles — qui dérobent leur miel aux romarins des champs pierreux.


— « Ainsi, tu me trouves gentille — plus que ta sœur ? » la fillette — dit à Vincent. — « Beaucoup plus, » répondit-il. — « Et qu’ai-je de plus ? » — « Mère divine ! — Et qu’a le chardonneret de plus — que le troglodyte grêle, — sinon la beauté même, et le chant, et la grâce ! »


— « Mais encore ? — « Ma pauvre sœur, — tu n’auras pas le blanc du porreau ! — Comme l’eau de mer Vincenette a les yeux — bleus et limpides… — Les vôtres sont noirs comme jais ; — et quand sur moi ils étincellent, — il me semble que je bois une rasade de vin cuit 4.


« De sa voix déliée et claire, — lorsqu’elle chantait la Peyronelle, — ma sœur, j’avais grand plaisir à entendre son doux accord ; — mais vous, la moindre petite parole — que vous me disiez, ô jouvencelle ! — plus que nulle chansonnette — enchante mon oreille et trouble mon cœur.


« Ma sœur, en courant par les pâturages, — ma sœur, comme un rameau de dattes — s’est brûlé le cou et le visage au soleil ; — vous, belle, je crois que vous êtes faite — comme les fleurs de l’asphodèle ; — et la main hâlée de l’Été — n’ose caresser votre front blanc !


« Comme une libellule de ruisseau, — ma sœur est encore grêle ; — pauvrette ! elle a fait dans un an toute sa-croissance. — Mais de l’épaule à la hanche, — vous, ô Mireille, il ne vous manque rien ! » — Laissant de nouveau échapper la branche, Mireille, — toute rougissante, dit : « Oh ! ce Vincent ! »


En défeuillant vos rameaux, — chantez, chantez, magnanarelles !… — Ainsi les beaux enfants, de l’arbre feuillu — cachés sous la ramée, — dans l’innocence de leur âge — s’essayaient à l’amour. — Les crêtes, cependant, de moins en moins étaient brumeuses.


Là-haut sur les roches nues, — sur les grandes tours écroulées — où reviennent, la nuit, les vieux princes des Baux, — les sacres 5, éclatants de blancheur, — dans l’étendue s’élevaient, — et leurs grandes ailes étincelaient — au soleil, qui déjà chauffait les chênes nains.


— « Oh ! nous n’avons rien fait ! quelle honte ! — dit-elle d’un air de bouderie. — Ce drôle dit qu’il vient m’aider ; — tout son travail, ensuite, est de me faire rire… — Allons ! sus ! que la main se dégourdisse, — parce qu’après ma mère pourrait dire — que je suis trop gauche encore, oui, pour me marier.


« Va, va, dit-elle, toi qui te vantais, — mon pauvre ami ! si tu te mettais à gages — pour cueillir à quintal la feuille, je crois que, — fût-elle toute en brindilles, — tu pourrais manger des regardelles 6 ! » — « Vous me croyez donc une mazette ? » — repartit le gars, légèrement penaud.


« Eh bien ! qui cueillera plus vite, — mademoiselle, nous allons le voir !… » — Et courage ! des deux mains, passionnés, ardents au travail, — et de tordre et de traire ramée ! — Plus de paroles, plus de cesse ! — (Brebis qui bêle perd sa dentée d’herbe.) — Le mûrier qui les porte est cueilli tout à l’heure.


Ils firent, pourtant, bientôt halte. — Quand on est jeune, la belle chose ! — Comme, dans le même sac, ils mettaient la feuille ensemble, — une fois les jolis doigts effilés — de la fillette, dans le cerceau 7, — se rencontrèrent emmêlés — avec les doigts brûlants, les doigts de ce Vincent.


Elle et lui tressaillirent, leurs joues se colorèrent de la fleur d’amour, — et tous deux à la fois, d’un feu inconnu — sentirent l’échappée ardente. — Mais comme celle-ci, avec effroi, — sortait sa main de la feuillée, — lui, par le trouble encore tout ému :


— « Qu’avez-vous ? Une guêpe cachée — vous a peut-être piquée ? » dit-il. — « Je ne sais ! » en baissant le front répondit-elle à voix basse. — Et, sans plus, chacun se met — à cueillir de nouveau quelque brindille. — Avec des yeux malins, en dessous, — ils s’épiaient pourtant à qui rirait le premier.


Leur poitrine battait !… La feuille — tomba puis de nouveau comme pluie ; — et puis, venu (l’instant) où ils la mettaient au sac, — la main blanche et la main brune, — soit à dessein ou par bonheur, — toujours venaient l’une vers l’autre, — mêmement qu’au travail ils prenaient grande joie.


Chantez, chantez, magnanarelles, — en défeuillant vos rameaux !… — « Vois ! vois ! tout à coup Mireille crie, vois ! » — « Qu’est-ce ? » — Le doigt sur la bouche, — vive comme une locustelle sur un cep, — vis-à-vis de la branche où elle juche — elle indiquait du bras. — « Un nid… que nous allons avoir ! »


— « Attends !… » Et retenant son souffle haletant, — tel qu’un passereau le long des tuiles, — Vincent de branche en branche a bondi vers le nid. — Au fond d’un trou qui naturellement, — entre la dure écorce, — s’était formé, par l’ouverture — les petits se voyaient, déjà pourvus de plumes et remuant.


Mais Vincent, qui à la branche tortue — vient de nouer ses jambes vigoureuses, — suspendu d’une main, dans le tronc caverneux — fouille de l’autre. Un peu plus élevée, — Mireille alors, la flamme aux joues : — « Qu’est-ce ? » demande-t-elle avec prudence. — « Des pimparrins ! » — « Comment ? » — « De belles mésanges bleues ! »


Mireille éclata de rire. — « Écoute ! dit-elle, ne l’as-tu jamais ouï dire ? — Lorsqu’on trouve, à deux, un nid au faîte d’un mûrier, — ou de tout arbre pareil, — l’année ne passe pas qu’ensemble — la sainte Église ne vous unisse… — Proverbe, dit mon père, est toujours véridique. »


— « Oui, réplique Vincent, mais il faut ajouter — que cet espoir peut se fondre, — si, avant d’être en cage, s’échappent les petits. » — « Jésus, mon Dieu ! prends garde ! — cria la jeune fille, et sans retard, — serre-les avec soin, car cela nous regarde ! » — « Ma foi ! répond ainsi le jouvenceau.


« Le meilleur (endroit) pour les serrer, — serait peut-être votre corsage… » — « Tiens ! oui, donne ! c’est vrai !… » Le garçon aussitôt — envoie sa main dans la cavité ; et sa main, qui retourne pleine, — en tire quatre du creux. — « Bon Dieu ! dit Mireille en tendant (la main), oh ! combien !…


« La gentille nichée ! — Tiens ! tiens ! pauvres petits, un bon baiser ! » — Et folle de plaisir, de mille doux baisers — elle les dévore et les caresse ; — puis avec amour doucement les coule — sous son corsage qui renfle. — « Tiens ! tiens ! tends la main, » derechef cria Vincent.


« Oh ! les jolis ! Leurs têtes bleues — ont de petits yeux fins comme des aiguilles ! » — Et vite encore, dans la prison blanche et lisse, elle cache trois mésanges ; — et, dans le tiède sein de la jeune fille, — la petite couvée qui se blottit, croit qu’on l’a remise au fond de son nid.


— « Mais tout de bon ? Vincent, y en a-t-il encore ? » — « Oui ! » — « Sainte Vierge ! vois, tout à l’heure — je dirai que tu as la main fée ! » — « Eh ! bonne fille que vous êtes ! — les mésanges ! quand vient la Saint-Georges, elles font dix, douze œufs, et même quatorze, — maintes fois !… Mais tiens ! tiens ! tends (la main), — les derniers éclos ! et vous, beau creux, adieu ! »


À peine le jeune homme se décroche, — à peine celle-ci arrange les (oiseaux) — bien délicatement dans son fichu fleuri… — « Aïe ! aïe ! aïe ! » d’une voix chatouilleuse — fait soudain la pauvrette. — Et, pudique, sur la poitrine — elle se presse les deux mains. — « Aïe ! aïe ! aïe ! je vais mourir.


« Ho ! pleurait-elle, ils m’égratignent ! — aïe ! m’égratignent et me piquent ! — Cours vite, Vincent, vite !…) C’est que, depuis un moment, — vous le dirai-je ? dans la cachette — grand et vif était l’émoi ! — Depuis un moment, dans la bande ailée — avaient, les derniers éclos, mis le bouleversement.


Et, dans l’étroit vallon, — la folâtre multitude — qui ne peut librement se caser, — se démenant des griffes et des ailes, — faisait, dans les ondulations, — culbutes sans pareilles, — faisait, le long des talus, mille belles roulades.


— « Aïe ! aïe ! viens les quérir ! vole, » — lui soupirait-elle. Et comme le pampre — que le vent fait frissonner, comme une génisse qui se sent piquée par les frelons, — ainsi gémit, bondit et se ploie — l’adolescente des Micocoules… — Lui pourtant a volé vers elle… — Chantez, en défeuillant,


En défeuillant vos rameaux, — chantez, chantez, magnanarelles ! — Sur la branche où elle pleure, lui pourtant a volé. — « Vous le craignez donc bien, le chatouillement ? — lui dit-il de sa bouche amie. — Eh ! comme moi, dans les orties, — si, nu-pieds, mainte fois il vous fallait vaguer,


« Comment feriez-vous ? » — Et pour déposer — les oisillons qu’elle a dans son corsage, — il lui offre en riant son bonnet de marin. — Déjà Mireille, sous l’étoffe — que la nichée, rendait bouffante, — envoie la main, et dans la coiffe — déjà, une à une, rapporte les mésanges ;


Déjà le front baissé, pauvrette ! — et détournée un peu de côté, — déjà le sourire se mêlait à ses larmes ; — semblablement à la rosée — qui, le matin, des liserons — mouille les clochettes molles, — et roule en perles, et s’évapore aux premières clartés…


Et sous eux voilà que la branche — tout à coup éclate et se rompt !… — Au cou du vannier, la (jeune fille) effrayée, avec un cri perçant, — se précipite et enlace ses bras ; — et du grand arbre qui se déchire, — en une rapide virevolte, — ils tombent, serrés comme deux jumeaux, sur la souple ivraie 8


Frais zéphyrs, (vent) largue et (vent) grec 9, — qui des bois remuez le dais, — sur le jeune couple que votre gai murmure — un petit moment mollisse et se taise ! — Folles brises, respirez doucement ! Donnez le temps que l’on rêve, — le temps qu’à tout le moins ils rêvent le bonheur !


Toi qui gazouilles dans ton lit, — va lentement, va lentement, petit ruisseau ! — parmi tes galets sonores ne fais pas tant de bruit ! — pas tant de bruit, car leurs deux âmes — sont, dans le même rayon de feu, — parties comme une ruche qui essaime… — Laissez-les se perdre dans les airs pleins d’étoiles !


Mais elle, au bout d’un instant, — se délivra de l’embrassade. — Moins pâles sont les fleurs du cognassier. — Puis ils s’assirent sur le talus, — l’un près de l’autre se mirent, — un petit moment se regardèrent, — et voici comment parla le jeune homme aux paniers :


« Vous êtes-vous point fait de mal, Mireille ?… — Ô honte de l’allée, — arbre du diable, arbre funeste qu’on a planté un vendredi, — que le marasme s’empare de toi ! — que l’artison te dévore, — et que ton maître te prenne en horreur ! » — Mais elle, avec un tremblement qu’elle ne peut arrêter :


— « Je ne me suis pas, dit-elle, fait de mal, nenni ! — Mais, telle qu’un enfant dans ses langes — qui parfois pleure et ne sait pourquoi, — j’ai quelque chose, dit-elle, qui me tourmente ; — cela m’ôte le voir et l’ouïr ; — mon cœur en bout, mon front en rêve, — et le sang de mon corps ne peut rester calme, »


— « Peut-être, dit le vannier, — est-ce la peur que votre mère — ne vous gronde pour avoir mis trop de temps à la feuille ? — comme moi, quand je m’en venais à heure indue, — déchiré, barbouillé comme un Maure, — pour être allé chercher des mûres… » — « Oh ! non, dit Mireille, autre peine me tient. »


— « Ou peut-être un coup de soleil, — fit Vincent, vous a enivrée. — Je sais, dit-il, une vieille, dans les montagnes des Baux — (on l’appelle Tavèn) : elle vous applique — bien sur le front un verre plein d’eau, et promptement, de la cervelle ivre, — les rayons charmés jaillissent dans le cristal. »


— « Non, non ! répondit la fille de Crau ; — les échappées du soleil de mai, — ce n’est pas aux filles de Crau qu’elles peuvent faire peur ! — mais à quoi bon t’abuser ? — Mon sein ne peut plus le contenir ! — Vincent, Vincent, veux-tu le savoir ? — Je suis amoureuse de toi !… » Au bord du ruisseau,


Et l’air limpide, et le gazon, — et les vieux saules taillis — furent clairement émerveillés de plaisir !… — « Ah ! princesse, que, si jolie, — vous ayez la langue si méchante, — le vannier s’écrie à l’instant, — il y a de quoi se jeter par terre, stupéfait !


« Quoi ! vous amoureuse de moi ? — De ma pauvre vie encore heureuse — n’allez pas vous jouer, Mireille, au nom de Dieu ! — Ne me faites pas croire des choses — qui, là dedans une fois enfermées, — seraient ensuite la cause de ma mort ! — Mireille, de cette sorte ne vous moquez plus de moi ! »


— « Que Dieu jamais ne m’emparadise, — s’il est mensonge en mes paroles ! — Va, croire que je t’aime, cela ne fait pas mourir, — Vincent !… Mais si, par cruauté, — tu ne veux pas de moi pour amante, — ce sera moi, malade de tristesse, — ce sera moi qu’à tes pieds tu verras se consumer ! »


— « Oh ! ne dites plus des choses pareilles ! — De moi à vous il y a un labyrinthe, — l’enfant de Maître Ambroise fit en balbutiant. — Du Mas des Micocoules vous êtes, vous, — la reine devant qui tout plie… — Moi, vannier de Valabrègue, — je ne suis qu’un vaurien, Mireille, un batteur de campagne ! »


— « Eh ! que m’importe que mon bien-aimé — soit un baron ou un vannier, — pourvu qu’il me plaise, à moi ! répondit-elle vite, — et toute en feu comme une lieuse (de gerbes). — Mais si tu ne veux que la langueur — mine mon sang, dans tes haillons — pourquoi donc, ô Vincent, m’apparais-tu si beau ? »


Devant la vierge ravissante, — lui resta interdit, comme des nues — un oiseau fasciné 10 qui tombe peu à peu. — « Tu es donc magicienne, dit-il ensuite brusquement, — pour que ta vue me dompte ainsi, — pour que ta voix me monte à la tête, — et me rende insensé comme un homme pris de vin ?


« Ne vois-tu pas que ton embrassement — a mis le feu dans mes pensées ? — Car, tiens ! si tu veux le savoir, au risque que de moi, — pauvre porteur de falourdes, — tu ne veuilles faire que ta risée, — je t’aime aussi, je t’aime, Mireille ! — je t’aime de tant d’amour que je te dévorerais !


« Je t’aime (au point) que si tes lèvres disaient : — Je veux la Chèvre d’or 11, la chèvre — que nul mortel ne paît ni ne trait, — qui, sous le roc de Baus-Manière 12, — lèche la mousse des rochers, — ou je me perdrais dans les carrières, — ou tu me verrais ramener la chèvre au poil roux !


« Je t’aime, ô jeune fille enchanteresse, — (au point) que si tu disais : Je veux une étoile ! — il n’est traversée de mer, ni bois, ni torrent fou, — il n’est ni bourreau, ni feu, ni fer — qui m’arrêtât ! Au bout des pics, — touchant le ciel, j’irais la prendre, — et, Dimanche, tu l’aurais pendue à ton cou.


« Mais, ô la plus belle ! plus je te contemple, — plus, hélas ! je m’éblouis !… — Je vis un figuier, une fois, dans mon chemin, — cramponné à la roche nue — contre la grotte de Vaucluse, — si maigre, hélas ! qu’aux lézards-gris — donnerait plus d’ombre une touffe de jasmin.


« Vers ses racines, une fois par an, — vient clapoter l’onde voisine ; — et l’arbuste aride, à l’abondante fontaine — qui monte à lui pour le désaltérer, — autant qu’il veut, se met à boire. — Cela toute l’année lui suffit pour vivre. — Comme la pierre à la bague, à moi cela s’applique.


« Car je suis, Mireille, le figuier, — et toi, la fontaine et la fraîcheur ! — Et plût au ciel, moi pauvret ! plût au ciel, une fois l’an, — que je pusse, à genoux, comme à présent, — me soleiller aux rayons de ton visage, — et surtout que je pusse encore — t’effleurer les doigts d’un baiser tremblant ! »


Mireille, palpitante d’amour, — l’écoutait… Mais, lui, la prend, — lui la prend éperdu ; contre sa poitrine forte — l’amène éperdue… — « Mireille ! » — ainsi tout à coup dans l’allée — résonna une voix de vieille (femme), — « les vers à soie, à midi, ne mangeront donc rien ? »


Dans un pin, en grande animation, — une volée de passereaux qui s’ébat — remplit, quelquefois, d’un gai ramage — la soirée qui fraîchit. — Mais d’un glaneur qui les guette — si tout d’un coup tombe la pierre, — de toute part, effrayés, ils s’enfuient dans le bois.


Troublé d’émoi, — ainsi fuit par la lande — le couple amoureux. Elle, de vers le mas, — sans dire mot, part à la hâte, sa feuillée sur la tête… — Lui, immobile comme un songe-fêtes, — la regarde courir, au loin, dans la friche.

NOTES
DU CHANT DEUXIÈME.


1 Magnanarelles (magnanarello). On désigne par ce mot les femmes préposées à l’éducation des vers à soie, magnan.


2 Ils s’endorment de leur troisième somme (s’endormon di tres). Les vers à soie vivent à l’état de larve trente-quatre jours environ, et dans cet intervalle changent quatre fois de peau. À l’approche de chaque mue, ils s’engourdissent et cessent de manger, dormon. On dit dourmi de la proumiero, di dos, di tres, di quatre, ce qui signifie littéralement dormir de la première (mue), des deux (mues), des trois (mues), etc.


3 Cochevis (couquihado), (alauda cristata, Lin.)


4 Vin cuit (vin cue) : moût qu’au sortir de la fouloire on fait bouillir dans un chaudron, et qui étant cuit à point, rappelle, après un an de bouteille, la couleur et le goût des meilleurs vins d’Espagne. Les Provençaux le boivent dans les festins, et principalement au repas de Noël.


5 Sacre (capoun-fèr), sacre d’Égypte (vultur perenopterus, Gm.), oiseau de proie.


6 Regardelles (regardello), mets imaginaire. Manja de regardello, manger des yeux, mâcher à vide, comme dit Rabelais.


7 Arescle, cerceau qu’on adapte à la gueule d’un sac pour le tenir ouvert. On donne en général le nom d’arescle aux bois de fente dont on fait les sas, les cribles, les tambours, les boisseaux.


8 Ivraie (margai). Il s’agit de l’ivraie vivace (lolium perenne, Lin.), ray-grass des Anglais.


9 Vent grec (gregali, gregau, ou simplement Grè), vent du nord-est.


10 Fasciné (pivela). Le verbe pivela ou pipa signifie l’action, vraie ou imaginaire, par laquelle un reptile attire à lui un oiseau, et même une personne. Le peuple attribue cette attraction à une aspiration irrésistible, qui peut néanmoins être interceptée par le passage subit d’un corps étranger.


11 La Chèvre d’or (la Cabro d’or), trésor ou talisman que le peuple prétend avoir été enfoui par les Sarrasins sous l’un des antiques monuments de la Provence. Les uns prétendent qu’elle gît sous le mausolée de Saint-Remy, d’autres dans la grotte de Corde, d’autres sous les roches des Baux. « Cette tradition, dit George Sand (les Visions de la nuit dans les campagnes), est universelle ; il y a peu de ruines, châteaux ou monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canonge, dans un charmant recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la poétique apparition de la Chèvre d’or, gardienne des richesses cachées au sein de la terre. »

La tradition d’un trésor, qui prend des formes sans nombre, mais ayant toutes leur raison d’être, et gardé par un animal étrange, est universelle. On la retrouve chez tous les peuples, où elle se lie aux plus anciens souvenirs sans cesser d’être toujours vivante. On la verra complétement ramenée à sa source, sous toutes ses transformations, dans les quatrième et cinquième volumes du Monde païen, que publie en ce moment M. d’Anselme. Nous sommes heureux de citer ici les étonnants travaux d’exégèse mythologique de notre savant compatriote.


12 Bau-manière (baus-maniero), rocher à pic au nord de la ville des Baux. Cette localité tire son nom des escarpements qui l’entourent ; car en provençal le mot Baus veut dire escarpement, précipice, et Baus-maniero, Baus-besso, Baus-mirano, Baus-coustèmple, sont les noms que portent encore divers quartiers du territoire des Baux.