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Mireille/Chant IX

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Mireille (1859)
Charpentier (p. 353-383).
Chant neuvième (provençal)

CHANT NEUVIÈME
L’ASSEMBLÉE

Désolation de Maître Ramon et de Jeanne-Marie, en s’apercevant de l’absence de Mireille. — Le vieillard mande aussitôt et rassemble dans l’aire tous les travailleurs de la ferme. — Les faucheurs, les faneuses, la fenaison. — Les charretiers, la rentrée des foins. — Les laboureurs. — Les moissonneurs, la moisson, les glaneuses. — Les bergers. — Récit de Laurent de Goult, chef des moissonneurs : le coup de faucille. — Récit du faucheur Jean Bouquet : le nid envahi par les fourmis. — Récit du Marran, chef des garçons de charrue : le présage de mort. — Récit d’Antelme, chef des pâtres. — Antelme a vu Mireille allant aux Saintes-Maries. — Transports et invectives de la mère. — Départ de la famille à la poursuite de Mireille.

Les grands micocouliers pleurèrent ; — affligées, s’enfermèrent — dans leurs ruches les abeilles, oubliant le pacage — plein de tithymales et de sarriettes. — « Avez-vous point vu où est Mireille ? » — demandaient les nymphæas — aux gentils alcyons bleus adonnés au vivier.


Le vieux Ramon et son épouse, — tous deux gonflés de larmes, — ensemble, la mort au cœur, assis dans le mas, — mûrissent leur douleur 1 : « Certes, — il faut avoir l’âme en délire !… — Ô malheureuse ! ô écervelée ! — de la folle jeunesse ô terrible et lourde chute !


« Notre Mireille belle, ô équipée — ô pleurs ! avec le dernier des truands — s’est enlevée, enlevée avec un bohème !… — Qui nous dira, dévergondée, — le lieu, la caverne reculée — où le larron t’a conduite ?… » — Et ils branlaient ensemble leurs fronts orageux.


Avec l’ânesse et les mannes de sparterie — vint l’échanson, selon l’usage ; — et, debout sur le seuil : « Bonjour ! Je venais querir, — maître, les œufs et le grand-boire 2. » — « Retourne-toi, malédiction ! — cria le vieillard, car, tel qu’un chêne-liége, — sans elle, ores il me semble qu’on m’a arraché l’écorce !


« D’une seule course, — retourne-toi de ta venue, — échanson ! À travers champs pars comme l’éclair ! — Que les faucheurs et laboureurs — quittent les faux et les charrues ! — aux moissonneurs dis de jeter — les faucilles ; aux bergers, de laisser le bétail :


« Qu’ils viennent me trouver ! » — Aussitôt, — plus léger que les chèvres, — part le valet fidèle ; il traverse, dans les terrains pierreux, — les beaux sainfoins rouges ; il passe — entre les yeuses des hauts talus ; — il franchit d’un bond les chemins bas ; — il sent déjà les parfums du foin fraîchement abattu.


Dans les luzernes touffues, — hautes, et de bleu toutes fleuries, — il entend craquer de loin la faux, à pas égaux — il voit avancer les forts faucheurs, — ployés sur l’andain : de côté, — devant l’acier des tructeur de verdure, — se renverse la fane en lignes qui font plaisir (à voir).


Des enfants, des jeunes filles rieuses, — dans l’andain verdoyant — râtelaient ; il en voit qui mettent à meules — le foin déjà prêt ; ils chantaient, — et les grillons (qui désertaient — devant les faux), écoutaient… — Sur un chartil de frêne, que tirent deux bœufs blonds,


Là-bas, plus loin, il voit, large et haute, — l’herbe fauchée que l’on charge ; — l’habile charretier, sur le charroi, là-haut, — à grandes brassées, du fourrage — qui lui enfermait la ceinture, — élevait sans cesse la hauteur, — couvrant ridelles, et roues, et timon.


Et, avec le foin qui traînait, — lorsque ensuite s’avançait le char, — d’un bâtiment de mer vous eussiez dit la masse. — Voici pourtant que le chargeur — comme un jouteur se lève droit, — et crie soudain à ceux qui fauchent : « Faucheurs ! arrêtez-vous, il y a quelque trouble ! »


Les aides-charretiers, qui à pleine fourche — lui présentaient l’herbe fanée, — essuyèrent les gouttes de leur front ruisselant ; — et sur le ceinturon de leur taille — posant le dos de la faux, — vers la plaine où darde (le soleil) — les faucheurs tenaient la vue, en aiguisant.


— « Hommes ! écoutez ce qu’a dit le maître, — leur fait le messager rustique : — « Échanson, m’a-t-il dit, pars soudain comme l’éclair ! — Que les faucheurs et laboureurs — quittent les faux et les charrues ; — aux moissonneurs dis de jeter — les faucilles ; aux bergers, de laisser le bétail :


« Qu’ils viennent me trouver ! » — Aussitôt, plus léger que les chèvres, — part le valet fidèle : il enjambe les billons — où croissent les garances, — d’Althen 3 précieux souvenir ; — il voit de partout la Maturité — qui dore la terre aux feux de sa torche.


Dans les guérets étoiles d’aurioles 4, — il voit, cheminant derrière leurs mules, — les laboureurs vigoureux, courbés sur la charrue ; — il voit, de son sommeil hivernal, — la terre en mottes difformes — se soulever, et dans l’énorme sillon — les hochequeues suivre l’araire, frétillants.


— « Hommes ! écoutez ce qu’a dit le maître, — leur fait le messager rustique : — « Échanson, m’a-t-il dit, pars soudain comme l’éclair ! — Que les faucheurs et laboureurs — quittent les faux et les charrues ; — aux moissonneurs dis de jeter — les faucilles ; aux bergers, de laisser le bétail :


« Qu’ils viennent me trouver ! » Aussitôt, — plus léger que les chèvres, — part le valet fidèle : il saute les fossés, — tout fleuris d’herbes prairiales ; — il troue (dans) les champs d’avoine blancs ; — dans les grandes pièces de blé, — rousses d’épis, il se perd au loin.


Quarante moissonneurs, quarante, — pareils à des flammes dévorantes, — de son vêtement touffu, odorant, gracieux, — dépouillaient la terre ; ils allaient — sur la moisson qu’ils moissonnaient — comme des loups ! ils dévirginaient — de leur or, de leur fleur, et la terre, et l’été.


Derrière les hommes, et en longues files — comme les crossettes d’une vigne, — tombait la javelle avec ordre : dans leurs bras — les ardentes lieuses vite ramassaient les poignées, — et vite, pressant la gerbe — d’un coup de genou, la jetaient derrière (elles).


Comme les ailes d’un essaim — étincelaient les faucilles ; — elles étincelaient comme, à la mer, les (flots) rieurs — où, au soleil, s’ébat le carrelet ; — et confondant leurs barbes rudes, — en meules les hautes gerbes, — en meules pyramidales, s’élevaient par centaines.


Cela ressemblait, par les champs, — aux pavillons d’un camp de guerre : — comme celui de Beaucaire, autrefois, quand Simon, — et la Croisade française, — et le légat qui les commande, — vinrent, impétueux, à toute horde, — égorger la Provence et le Comte Raymond !


Mais, cependant, les glaneuses, — çà et là vont, se jouant, — leurs glanes à la main ; — cependant, aux cannaies, — ou à l’ombre chaude des gerbiers, — mainte fillette folâtre, sous un regard qui la fascine, — se laisse aller à la langueur : Amour aussi est moissonneur.


— « Hommes ! écoutez ce qu’a dit le maître, — leur fait le messager rustique : — « Échanson, m’a-t-il dit, pars soudain comme l’éclair ; — que les faucheurs et laboureurs — quittent les faux et les charrues ; — aux moissonneurs dis de jeter — les faucilles ; aux bergers de laisser le bétail.


« Qu’ils viennent me trouver ! » Aussitôt, — plus léger que les chèvres, — part le valet fidèle : dans les oliviers gris — il prend les raccourcis (du chemin) ; il va comme l’éclair ; — des vignobles il tord le pampre, — comme une rafale de bise ; — et le voilà, seul, (aux lieux) où chante la perdrix.


Dans la vaste étendue des Craux arides, — sous des chêneteaux rabougris, — il découvre au lointain les troupeaux qui reposent ; — les jeunes bergers, le chef des pasteurs, — faisaient la méridienne sur le marrube ; — en paix couraient les bergeronnettes, — sur le dos des brebis en train de ruminer.


Des vapeurs diaphanes, — légères et blanches ; — de la mer lentement s’élevaient : peut-être, — dans les hauteurs immatérielles, — quelque sainte du ciel, — de son voile de nonne — s’était-elle allégée en frôlant le soleil.


— « Hommes ! écoutez ce qu’a dit le maître, — leur fait le messager rustique : — « Échanson, m’a t-il dit, soudain pars comme l’éclair ; — que les faucheurs et laboureurs — quittent les faux et les charrues ; — aux moissonneurs dis de jeter — les faucilles ; aux bergers de laisser le bétail. »


Alors s’arrêtèrent les faux, — et firent halte les charrues ; — les quarante montagnards qui abattaient les blés, — alors quittèrent les faucilles, — et vinrent comme un essaim — qui, parti de sa ruche, dès que les ailes lui ont poussé, — au bruit des cymbales éclatantes, sur un pin va se rassembler.


Au mas vinrent les lieuses (de gerbes), — vinrent les râteleuses, — vint le charretier avec ses aides, — vinrent les pâtres, les glaneurs, — et les ouvriers qui ameulonnent, — vinrent les entasseurs de gerbes, — laissant tomber les gerbes au pied des meules.


Mornes et muets, dans l’aire gazonneuse, — le chef (de la ferme) et son épouse — attendaient le rassemblement ; — et les hommes, émus — d’être ainsi troublés (dans leurs travaux), — autour du maître se rendaient, — et lui disaient en arrivant : — « Vous nous avez mandés, ô maître, nous voici ! »


Maître Ramon leva la tête : — « Toujours à la moisson le grand orage ! — Infortunés que nous sommes tous ! si bien avisés que nous soyons, — toujours au malheur il faut se heurter ! — Oh ! dit-il, sans que je m’explique davantage, — mes bons amis, je vous en supplie, — que promptement chacun me dise ce qu’il sait, ce qu’il a vu. »


Laurent, de Goult 5, s’avance alors : — il n’avait pas, depuis son enfance, — manqué une seule fois, quand blondissent les blés, — de s’acheminer avec le carquois (de sa faucille) — vers les plaines d’Arles. Vieille roche — que la mer frappe en vain de ses vagues, — comme une pierre d’église, il avait le teint brûlé.


Vieux capitaine de la faucille, — que le soleil rôtisse ou que mugisse — le Mistral, toujours à l’œuvre le premier ! — Il avait avec lui ses sept fils, rustauds, — hâlés comme lui, comme lui robustes… — Les moissonneurs, à juste titre, — l’avaient, d’un accord unanime, élu pour chef.


— « S’il est vrai qu’il pleut ou qu’il neige, — lorsque, rougeâtre, le jour se lève, — ce que j’ai vu, commença Laurent de Goult, à coup sûr, — maître, nous présage des larmes. — Dieu ! dissipez le tremblement de terre ! — C’était ce matin : l’aube même — déjà vers le Ponant chassait l’obscurité.


« Trempés d’aiguail, à l’habitude, — nous allions faire la trouée. — Compagnons, rappelons-nous de bien arranger (le travail), — leur dis-je, et de l’entrain !… Je me retrousse, — à ma tâche, gaiement, je me courbe ; — du premier coup, maître, je me blesse ! — Voilà trente ans, beau Dieu ! que cela ne m’était arrivé ! »


À ces mots, il montre ses phalanges — qu’ensanglante la plaie profonde. — Les parents de Mireille ont d’autant plus gémi. — Et Jean Bouquet, l’un des faucheurs, — prend la parole de son côté : — Tarasconais et chevalier de la Tarasque, — beau bloc de garçon, mais doux, et bon ami.


Ah ! quand courait l’antique sorcière, — lagadigadèou ! la Tarasque ! — quand de danses, de cris, de joie et de vacarme — s’enlumine la ville morne, — nul qui fit, en Condamine, — mieux que lui ou de meilleure grâce, — voltiger dans les airs la pique et le drapeau 6.


Parmi les maîtres de la fauche — il aurait pris rang, aux pâturages, — s’il eût du travail bien tenu le sentier. — Mais quand venait le temps des fêtes, — adieu le martelage (de la faux) ! Aux grandes orgies — sous la tonnelle ou dans les tavernes voûtées, — aux longues farandoles et aux courses de taureaux,


C’était un timon, un forcené ! — « Maître, — pendant que nous fauchions à grands coups, — commença le jouvenceau, sous une touffe d’ivraie, — je découvre un nid de francolins — qui agitaient leurs ailerons ; — et vers la fane pendante, — afin d’en voir le nombre, je me penchais tout joyeux ;


« Oh ! sort fatal ! pauvres petites bêtes ! — D’affreuses fourmis, rouges et folles, — du nid et des petits venaient de s’emparer. — Trois étaient déjà morts ; le reste, — infesté de cette vermine, — sortait hors du nid la tête, — qui semblait me dire : Oh ! venez me défendre !


« Mais une nuée de fourmis — plus venimeuses que des orties, — furieuse, acharnée, avide, les perçait ; — et moi, pensif que j’étais — contre le manche de mon fer, — dans la lande j’entendis — la mère qui en pleurant piaulait et les plaignait. »


Ce récit de malheur — est derechef un coup de lance : — du père et de la mère il a gonflé l’amer pressentiment. — Et comme, en juin, quand vers la plaine — monte en silence l’orage, — que, coup sur coup, la Tramontane 7 — resplendit d’éclairs, et que le temps de toute part se couvre,


Vient le Marran. Dans les bastides — son nom avait du retentissement ; — et le soir, pendant que les mulets attachés — tirent des crèches la luzerne, souvent les valets de labour, en hiver, — épuisent l’huile des falots, — en parlant de la fois qu’il vint se louer.


Il s’était loué pour les semailles : — chaque laboureur bientôt commence — à tracer son sillon ; et le Marran, néanmoins, — était derrière qui de son soc — cognait gauchement les oreilles, — ou le cep, ou les tirants, — comme celui qui, de sa vie, n’a touché l’outil.


— « Tu vas te louer pour laboureur, — et tu ne sais pas monter un araire, — maladroit ! lui cria le premier charretier. — Je tiens qu’un verrat avec son groin — mieux que toi, goujat, laboure ! » — « Votre gageure, je la relève, — répondit le Marran, et qui manquera le but,


« De moi ou de vous, perdra, chef, — trois louis d’or !… Sonnez du clairon ! » — Les deux socs à la fois ont fendu le guéret. — Les deux laboureurs vers l’autre rive — prennent pour jalons deux grands peupliers… — Les deux araires ne font pas une inflexion ! — Par le rayon du soleil les arêtes sont dorées.


— « Palme de Dieu ! dirent pour lors — les serviteurs, tous tant qu’ils étaient, — votre sillon, chef, est d’un homme valeureux — et d’une main point maladroite ! — Mais, disons tout : tellement droit est — celui de l’autre, qu’avec une flèche — on pourrait assurément l’enfiler tout du long ! »


Et le Marran gagna le prix. — Dans le conseil qui déconcerte, — le Marran, lui aussi, vint donc verser — son mot amer ; il dit tout blême : — « Tantôt en labourant je sifflais ; — c’était tant soit peu dur : je me proposais — d’allonger un peu la séance, afin d’achever.


« Tout à coup je vois mes bêtes — hérisser leur vêtement poilu ; — je vois le frémissement et l’effroi tout ensemble — qui font arrêter là ma paire — et chauvir des oreilles ; moi, je voyais double, — je voyais les herbes de la jachère — se pencher vers le sol en se décolorant.


« Je touche mes bêtes : la Bayarde — avec un air triste me regarde, — mais ne remue pas ; Falet flairait l’arête (du sillon). — Un coup de fouet leur cingle les jarrets… — elles partent effarées ; l’age, — un age d’orme, éclate ; — elles emportent la flèche et le joug ; et pâle, oppressé,


« À moi, il m’a pris comme une épilepsie ; — une convulsion involontaire — a fait grincer ma mâchoire un frisson me vient ; — et sur mes chairs consternées, — et sur ma tête ébouriffée — comme les têtes des chardons, — j’ai senti la Mort passer comme un vent ! »


— « Bonne Mère de Dieu ! couvre — de ton manteau ma belle enfant ! » — s’écria la pauvre mère d’un cri désolé. — À genoux elle est tombée là, — et vers les nues elle ouvre encore la bouche… — Voici qu’arrive à grandes enjambées — le chef Antelme, pâtre et trayeur de lait.


— « Qu’avait-elle donc, si matinale, — pour hanter ainsi les taillis de cades ? — dit le chef Antelme en entrant au conseil. — Nous étions, nous, enfermés dans nos claies, — en train de traire nos brebis ; — et, au-dessus des vastes (plaines) caillouteuses, — les étoiles de Dieu clouaient le ciel.


« Une âme, une ombre légère, un spectre — frôle le parc ; de frayeur — restent muets les chiens, se pelotonne le troupeau. — Si tu es une bonne âme, parle-moi donc ! — si tu es mauvaise, retourne aux flammes ! — pensai-je en moi-même… À Notre-Dame, — maître, je n’ai pas le loisir d’entamer un Ave.


— « Avec moi, aux Saintes Maries, — nul ne veut venir, d’(entre) les bergers ? » — une voix connue alors crie. Et ensuite — tout disparaît dans la lande. — Le croiriez-vous ? ô notre maître, — c’était Mireille ! » — « Se peut-il ? » — tout le monde à la fois, pour lors, dit sur-le-champ.


— « Mireille ! continua le pâtre, — je l’ai vue à la clarté des astres, — je l’ai vue, vous dis-je, et elle a filé devant moi ; — je l’ai vue, non plus telle qu’elle était, — mais, dans sa figure triste et sauvage, — on connaissait que, sur la terre, — un cuisant déplaisir lui donnait l’élan ! »


À la fatale nouvelle, — dans leurs mains terreuses — les hommes en gémissant frappèrent à la fois. — « Aux Saintes, menez-moi vite, gars ! — s’écrie la pauvre mère. Je veux, — où qu’il aille, où qu’il vole, — suivre mon oisillon, mon perdreau des champs pierreux !


« Si les fourmis l’attaquent, — jusqu’à la dernière, mes dents qui broient — manoeront, broieront fourmis et fourmilière ! — si l’avare Mort décharnée — te voulait tordre, moi seule — j’ébrécherai sa faux usée, — et pendant ce temps, tu fuiras à travers les jonchaies ! »


Et par les champs, Jeanne-Marie — que l’appréhension égare, — semait en courant ses folles invectives. — « Charretier, tente la charrette ! — oins l’essieu, mouille les cercles (des moyeux), — et promptement attelle la Mourette 8, — car il est tard, disait le maître, et nous avons un long trajet ! »


Et sur le char retentissant — Jeanne-Marie monte, et l’air — s’emplissait plus que jamais de transports délirants et plaintifs : — « Ma belle mignonne !… pierrées, — landes de Grau, vastes plages salines, — à ma fille qui languit, — et toi aussi, grand soleil, soyez bienveillants !…


« Mais l’abominable matrone — qui attira dans son antre — mon enfant, et à coup sûr lui a versé, lui a fait avaler — ses philtres et ses poisons, — Tavèn ! que tous les démons — qui épouvantèrent Saint Antoine, — sur les roches des Baux aillent te traîner !… »


Dans les cahots de la charrette — se perd la voix de la malheureuse… — Et les hommes du mas, en examinant si personne — n’apparaissait dans la Crau lointaine, — lentement retournaient au travail… — Heureux, entre les allées (dont les arbres) se joignent, — les essaims de moucherons tourbillonnant au frais !

NOTES
DU CHANT NEUVIÈME.


1 Mûrissent leur douleur. Coudoun signifie, au fig. lourd chagrin, poids douloureux qu’on a sur le cœur ; au propre, coing. Ce mot, sans le dernier sens, dérive du grec κυδώνιον, fruit de Cydon, coing ; dans le premier, de κότος, profond ressentiment.


2 Grand-boire (grand-béure), petit repas que les moissonneurs font vers les dix heures du matin.


3 Jean Althen, aventurier arménien qui, en 1774, introduisit la culture de la garance dans le comtat Venaissin. En 1850, on lui a élevé une statue sur le rocher d’Avignon.


4 Auriole (auriolo), centaurée du solstice (centaurea solstitialis, Lin.), plante qui pullule dans les chaumes, après la moisson. Ses fleurs jaunes, et les épines étoilées de leur involucre, lui ont valu son nom provençal, qui signifie auréole.


5 Goult, ou Agoult (Gòut), village du département de Vaucluse, qui a donné son nom à l’une des plus illustres maisons de Provence.


6 Tout le monde a entendu parler de la Tarasque, monstre qui, d’après la tradition, ravageait les bords du Rhône et qui fut dompté par sainte Marthe. Chaque année les Tarasconais célèbrent leur délivrance par l’exhibition d’un simulacre de ce monstre, que des hommes portent à la course à travers les rues ; et à des époques plus ou moins rapprochées, on rehausse cette fête par une foule de jeux. Ceux de la Pique et du Drapeau, mentionnés dans le poëme, consistent à faire voltiger gracieusement, à lancer à une grande hauteur et à rattraper avec adresse un étendard aux larges plis ou une longue javeline.

Lagadigadèu est la célèbre ritournelle d’une chanson populaire attribuée au roi René, et qu’on chante à Tarascon dans cette fête. En voici le couplet le plus connu :

Lagadigadèu !
La Tarasco !
Lagadigadèu !
La Tarasco
De Castèu !
Leissas-la passa,
La vièio masco !
Leissas-la passa
Que vai dansa.

— En Condamine (en Coundamino). La Condamine (campus Domini) est un quartier de Tarascon. On retrouve cette dénomination dans plusieurs villes du Midi.


7 Tramontane (Tremountano), vend du nord-est, et par extension nord-est.


8 La Mourette (la Moureto), nom de mule. Dans les campagnes, on désigne ordinairement les bêtes de somme par la couleur de leur robe. Les noms les plus communs sont blanquet (blanc), mouret (noir), brunèu, (brun), falet (gris), baiard (bai), roubin (bai clair).